PHILOSOPHIE ET SCIENCES
Irerait aujourd'hui dans la Société, qu'il n'aurait pas été formé par elle.
Ajoutons que, dès qu'un Jésuite s'occupe un peu d'une branche quelconque des sciences humaines, ses confrères se hâtent de lui faire sa réputation. Celui qui a étudié un peu d'hébreu ou d'arabe est aussitôt un orientaUste. Mettre l'œil dans un télescope vous fait astronome; distinguer une ogive <i'une arcade romane vous fait archéologue. Ace prix, la Compagnie foisonne de savants.
, Tout cela m'est pénible à dire. Je crains que mon lecteur ne m'accuse de partialité, en raison de la brusque franchise avec laquelle je fais tomber, de tous ces fronts, la fausse couronne scientifique. C'est la faute de l'Ordre, le plus vaniteux qui existe Sûr le globe. Avec la maxime : « Un Jésuite doit tout savoir, » on a dû arriver à ces prétentions puériles, qui font prendre en pitié l'esprit de gloriole des congrégations.
Les Jésuites se persuadent volontiers, et surtout ils voudraient le persuader aux peuples, qu^ils sont la clef de voûte de la société ; qu'eux renversés, Tordre social ne saurait se maintenir; et si Ton en croit leurs organes les plus accrédités, tels que Y Univers^ le Bien public, etc. y etc., Dieu luimême se chargerait de venger leurs querelles; et les souverains et les peuples, pour toucher aux enfants de saint Ignace, seraient rudement châtiés. Selon les pieux écrivains laïques de la rue de Grenelle-Saint-Germain, Louis XVI serait monté sur l'échafaud, parce que Louis XV avait banni les Jésuites; et, sans les ordonnances de 1828 et de 1845 contre les illustres Pères, Charles X et Louis-Philippe n'auraient pas pris le chemin de l'exil. Mais, d'après les mêmes
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écrivains, le diable est Fauteur de toutes les révolutions. S'il en est ainsi, — et comment douter de la parole de MM. Veuillot, Chantrel, Mamnigny et Coquille?— les Jésuites n'ont pas à se plaindre de messire Satanas et de ses adhérents : si un souverain redoute les gouvernements occultes et prie les Jésuites de se retirer, le diable fait une révolution, il chasse l'imprudent souverain et ouvre aux Jésuites la porte du pays dont on les avait bannis. Sans les révolutions de 1830 et de 1848, ils ne seraient peut-être jamais rentrés en France; ils ne tiendraient pas sous leur joug la plus grande partie des catholiques belges; et ils ne traîneraient pas le clergé français à leur remorque et ne lui imposeraient pas l'ultramontanisme comme article de foi. Ils ont grand tort de maudire l'esprit moderne et le diable, qui, selon eux, en est l'auteur : ils leur doivent leurs plus beaux triomphes.
La Belgique ne fut pas plus tôt libre, que les Jésuites la couvrirent de leurs établissements. Le collège de Namur, celui d'Alost, un noviciat à Nivelles furent les premières prises de possession. En 1834, on comptait en Belgique cent dix-sept Jésuites ; dix ans après il y en avait près de cinq cents, et la progression a continué.
On voulait surtout, en attendant des temps meilleurs, avoir un collège syr les frontières de la
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France. On en établit un à Brugelelte près d'Ath. Cétak en 1835; je finissais ma philosophie, et il fut décidé que je ferais mon cours de i^ence à Brugeletle* Ma raère» bien décidée à se séparer de moi le moins possible, loua une jolie petite maison decampagne, à très-peu de distance du collège^ et il fut convenu que je lui donnerais tout le temps dont je pourrais disposer.
Selon la règle, on me mit à une classe de grammaire, et je devais suivre mes élèves jusqu'à la fin de leurs humanités. La méthode opposée est adoptée partout. On a cru avec raison qu'un bon professeur de grammaire serait peu apte à enseigner la littérature, et qu'un bon professeur d'humanités ne ferait qu'avec dégoût, et presque toujours sans fruit, des classes de grammaire. Je soupçonne que c'est là .une des raisons principales de l'infériorité des études classiques chez les Jésuites, et je suis convaincu que, sil'Ordre durait et pouvait se transformer, comme on verra que j'ai vainera&ent essiiyé de lui en inspirer la pensée, il en viendrait à la pratique universelle et formerait de bons professeurs spécialistes.
Mais ridée de cette institution bizarre est celleci : faire suivre au jeune religieux une seconde fois, avant ses études théologîques, son sacerdoce et sa profes»on, un cours complet de grammaire et d'humantAés. Le ^an est beau; Tidée est l^eu-
relise. Plus de monotonie pendant six ou sept ans de régence; plus de dégoût dans la répétition annuelle des mêmes matières ; plus de nouveaux caractères à étudier, chaque année, à l'entrée des cours. Toujours avec les mêmes élèves, le maître les cannait autant pour leurs aptitudes que pour leur caractère ; il remplit plus facilement sa rude tâche. On ne peut nier que ce ne soit un avantage immense : mai§ il est tout pour le maître ; les élèves sont sacrifiés. Ils sont condamnés à subir le même homme pendant toute la durée de leurs études. Mauvais littérateur, il n'aura fait que des grammairiens; mauvais grammairien, il aura fait des littérateurs superficiels auxquels manquera la connaissance sérieuse du mécanisme des langues.
Ce système est donc tout entier en faveur des religieux de TOrdre; et il ne serait acceptable que si, par exception dans rhumanité, un Jésuite était un homme universel. Mais n'est-ce pas là la prétention de TOrdre à l'endroit de ses membres?
Chose singulière, je tf ai bien compris la vie de Tenfant dans nos collèges, l'éducation qu'il y reçoit, ni pendant que j'étais élève, ni pendant ma régence. Elève, je subissais complètement l'influence de mes maîtres, je trouvais tout parfait ou à peu près. Je ne me rappelais phis le lendemain ce qui
m'avait blessé la veiDe. Et puis, avant que je me fusse dit à moi-même : — Tu seras un jour Jésuite, — nos Pères avaient pressenti une vocation qu'ils ne cherchent jamais à inspirer directement, mais qui en réalité vient d'eux. D'après' cela, on comprend que j'étais choyé, aimé; j'aimais moi-même ces bons Pères : comment aurais-je pu me douter que l'éducation que je recevais chez eux pouvait laisser quelque chose à désirer?
Après les compressions du noviciat et des études philosophiques, un jeune Jésuite, envoyé dans un collège, n'est guère autre chose qu'un écolier luimême. Il a une instruction plus ou moins variée; mais, pour le jugement, il ne sait pas en faire usage. Cette faculté, s'il la possède, est encore endormie chez lui, ou plutôt elle est dans un demisommeil. Quand elle se réveille, on se souvient, on retrouve ses impressions d'adolescent, et on juge alors avec connaissance de cause*
Je vais donc ici évoquer le passé et laisser parler tantôt l'élève timide et craintif qui, sorti de la maison paternelle, s'étonne d'abord de tout ce qu'il voit autour de lui, et tantôt le jeune Jésuite, encore tout brûlant des ardeurs du néophyte et commençant son apostolat dans ce monde, dont il se croit déjà lun des conquérants, par l'éducation de la jeunesse.
Je prendrai cette revue rétrospective au moment
OÙ, par suite du compromis passé entre mon père etma mère, on envoyait mon frère dans un collège et moi au petit séminaire de Saint-Acheul. Petit séminaire, dis-je, et non collège; caries Jésuites, rentrés en France malgré les lois qui les proscrivaient et qui n'avaient pas été rapportées (bien qu'elles fussent, il faut en convenir, abrogées de droit par le fait de la Charte constitutionnelle), s'abritaient sous la simarre violette des évêques; ils dirigeaient des maisons que ceux-ci paraissaient leur confier ; mais, en somme, ces maisons n'étaient même pas soumises à la juridiction épiscopale. Les évêques en cela étaient, — je demande grâce pour cette expression vulgaire, — les hommes de paille des Jésuites. Ils se compromettaient ainsi aux yeux des populations, qui n'étaient pas dupes de la supercherie. Je ne dirai pas que, si les Jésuites se fussent alors franchement nommés, on les eût vus, en France, avec plaisir; mais enfin le droit moderne, ce droit qui consacre la liberté pour tous, auquel il font aujourd'hui une guerre acharnée, tout en l'invoquant au besoin,^ ce droit eût été leur sauvegarde. Au lieu de s'affirmer, ils voulurent ruser avec la loi, ruser avec l'opinion publique. L'équivoque était là, comme toujours, avec eux. Étaient-ils Jésuites, ou ne l'étaient-ils pas? On disait aux ennemis: « Nous sommes des prêtres appelés par les évêques pour diriger leurs
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petits séminaires ; » aux amis : et Nous sommes Jésuites; mais il n'est pas encore temps de. le déclarer. » Le secret était mal gardé; on ne les baissait pas moins, oti les méprisait davantage; on les craignait : de celte ortibre dont ils s'enveloppaient o« croyait voir sortir quelque chose de sinistre* En essayant de se confondre avecle clergé séculier, ils incriminaient celui-ci aux yeux des peuples, et ils ne se faisaient pas absoudre. Et la grande faute du clergé séculier sera toujours de ne pas séparer hautement sa cause de celle du clergé régulier.
Parmi les punitions en usage dans nos maisons, celle du signum a un caractère particulier, et l'esprit de l'Ordre s'y peint tout entier : la délation et l'espionnage reçoivent là une primer et quand j'aurai raconté ce qui m'arriva six semaines après mon entrée comme élève à Saint-Âcheul , on pourra apprécier si cette étrange punition, que vous pouvez éviter en l'imposant à un de vos condisciples, est faite pour développer le sens moral et l'élévation du caractère.
J'étais, je puis le dire, un très-bon élève : doux, intelligent, soumis; on ne pouvait pas exiger davantage; mais aussi j'avais dix ans; je n'étais pas impeccable; la vivacité et la gaieté démon caractère m'entraînaient quelquefois.
Ma première faule grave fut celle de dessiner, pen-
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dant l'étude, «ne série de figures grotesques. Un de mes camarades, {dacé près de moi, suivait les évolutions de mon crayon, et m'assurait que telle figure ressemblait au préfet des études, telle autre à noire professeur, etc. ,. etc. Tout ccia nous amusait beaucoup ; mais l'œil du Frère qui surveillait l'étude se dirigea de notre côté : et ce bon Fière, tirant de sa poehe deux petites piè<-es d'argent, nous les donna, en nous prévenant qu'au moment du dîner il faudrait les présenter au réfectoire, et que nous dînerions debout, avec du pain sec et de l'eau. Ces deux pièces étaient appelées des signum.
Mon camarade ne me parut pas très-épouvante de la menace, et il se remit tranquillement à 1 étude. Quant à moi, enfant gâté par ma mère et qui n'avais jamais été mis au pain sec, j'étais consterné. La punition me paraissait des plus humiliantes. Je cachri ma tête dans mes deux mains, et je pleurai amèrement. — Bah! murmurait mon camarade, nous avons deux heures jusqu'au 'moment du dîner : je ne mangerai point de pain sec. — Comment espérait-il sortir de ce mauvais pas? C'était un mystère pour moi. Je n'osais pas lui en demander l'explication. Parler pendant l'étude était un autre délit, et j'étais trop accablé par les suites du ' premier pour ne pas craindre d'en commettre un second.
La matinée se passa. Au moment d'entrer au réfectoire, je présentai le fatal signum, et on me planta debout, au milieu delà salle, avec ma maigre pitance ; mais au lieu d'avoir Jules de Marsay, le complice de ma faute, pour compagnon, ce fut un autre élève, fort bon enfant. Il mangeait son pain sec, sans faire la grimace, tandis que moi j'avais peine à avaler le mien, surtout à retenir mes larmes.
En entrant en récréation, je demandai à Marsay comment il avait échappé à la punition.
— En donnant le signum à Favières, me répondit-il.
— Et il l'a pris?
— 11 le fallait bien, il était en faute.
— Comment, il était en faute?
— Oui. Pendant la classe, Favières profitait du moment où le professeur tournait la tête, pour lui faire des grimaces.
— Et le professeur l'a vu?
— Pas du tout. C'est moi qui ai vu tout cela. Alors j'ai fait signe à Charles de Beaumont et au bon gros Gireau, et "je suis allé, avec mes deux témoins, présenter le signum à Favières. II a bien fallu qu'il l'acceptât.
— Et après?
-—Et après? Comme je ne Tâvais plus, pas de dîner debout au milieu du réfectoire, pas de pain sec.
— le ne comprends pas.
— Vous ne comprenez pas?
— Non.
— Eh bien! Favièreô ayant le signum devait manger du pain sec à ma place ; mais il Ta passé à Garneron, Gârneron l'a donné à Durfort, Durfort à Lambert, et celui-ci, pris en flagrant délit au moment du dîner, n'a pas eu le temps de le passer k un autre coupable, et voilà pourquoi il a eu le plaisir et l'honneur de dîner à côté du vicomte de Sainte-Maure.
— Ainsi, lui dis-je, on évite une punition en. faisant punir un de ses camarades.
— Précisément. Le signum est fait pour circuler. Au moment critique, il doit être présenté; mais ce n'est presque jamais par celui qui Ta reçu le premier. Seulement souvenez -vous bien qu'un élève ne peut le donner à un autre qu*en présence de deux témoins.
Je trouvai d'abord cela très-étrange : il y avait en moi un instinct de délicatesse qui se révoltait contre ce procédé. Mais, à l'âge que j'avais alors, on subit facilement les impressions du milieu où
Ton se trouve, rt j'appris assez vite à faire circuler le signum.
Quand je fus régent, j^appréciaî cette singulière méthode à sa juste valeur. Elle n'aboutissait, en réalité, qu'à former les élèves à Tespionnage. Outre que les punitions devenaient une espèce de jeu où les habiles gagnaient toujours, le signum créait, entre les élèves, des animosités qudquefoisindélébiles. On n'était pas toujours délicat sur les moyens de se débarrasser du signum; on ne se contentait pas d'exercer sur tous les actes de ses condisciples une vigilance inquisitoriale, dftns Tespoir de les trouver en faute , mais encore on descendait au rôle d'agent provocateur* Vraiment je serais tenté de dire que, si Ton tenait à former des hommes capables de se distinguer dans la police secrète, nos méthodes seraient les meilleures que Ton pût employer.
La direction morale et religieuse qu'on donne aux élèves laisse aussi beaucoup à désirer.
Nous avions, avant tout, l'intention de faire des chrétiens. Certes cela était beau. Un chrétien selon l'Évangile est le type de la plus haute perfection à laquelle la nature humaine puisse s'élever. Mais si notre but était grand, lés moyens que nous employions pour y arriver étaient impuissants.
Pônr reftdre nos enftiiits de véritables chrétiens^ que feisions-nous? Nous les surchargions de pra* tiques religieuses. Les jours de grande fête, les élèves ne passaient pas moins de huit à neuf heures dans la chapelle. A la vérité, nos cérémonies étaient admirables. Dans nos mois de Marie, dans nos processions, il y avait toiqours une mise en scène splendide ; c'est un genre dans lequel les Jésuites he seront jamais surpassés. Il n'en est pas moins vrai que tout cela devient un ennui pour les enfants, et que Fesprit religieux ser perd par les moyens même employés pour l'inspirer.
On faisait mieux encore, on cherchait à passionner les jeunes esprits sur des questions libres dans rÉglise. A Brugelette, nous n'étions pas gênés par les quatre articles de 1682, et nous posions carrément l'infaillibilité papale comme un dogme. Notre collège était surtout composé d'élèves français
appartenant presque tous à des familles légiti-
mistes ; et nous leur répétions de toutes les manières, et dans les classes, et dans les récréations, et même en chaire, que le gallicanisme et les ordonnances de 1828 contre les Jésuites étaient les seules causes de la chute de la branche aînée.
Mais il est une question sur laquelle l'Église a toujours eu la sagesse de ne pas se prononcer, celle
de rimmaculée Conception de la Vierge. On commença à la discuter au douzième siècle; elle fut vivement attaquée par les plus graves esprits du temps, notanmient par saint Bernard. C'était le temps des disputes théologiques. Cette question serait tombée avec beaucoup d'autres aussi oiseuses, si les Jésuites ne l'avaient pas ravivée plus tard. Ils la soutinrent d'autant plus vivement, que les Dominicains , leurs rivaux et leurs antagonistes , s'étaient prononcés contre. Le concile de Trente refusa de trancher la difficulté. V Immaculée Conception resta une question libre. Les Jésuites usèrent de cette liberté, c'était leur droit, pour soutenir YImmaculée Conception. Que leurs théologiens eussent écrit là-dessus des in-folios^ rien de mieux. Mais pourquoi discuter cette croyance devant des bambins de dix à quinze ans ? Le 8 décembre, il était d usage* que le prédicateur montât en chaire après les vêpres, et qu'il établît la doctrine de YImmaculée Conception sur des preuves incontestables. Mais ce n'était pas tout. Après le sermon, on apportait aux pieds de la statue de la sainte Vierge un grand registre, et tous ceux sur lesquels la parole du prédicateur avait produit . une conviction complète allaient écrire sur ce livre : *
c( Je crois à rimmaculée Conception de la bien- Iieureuse Vierge Ma^ne. »
Et Ton signait cette belle profession de foi. Pas an élève ne reftisait de signer.
Pour l'Assomption, nous avions une autre cérémonie fort singulière. Une boîte en or, en forme de cœur, était placée sur Faulel de la sainte Vierge. On appelait les élèves par classe. Chacun d^eux arrivait avec une petite bande de papier roulée, sur laquelle il avait inscrit la demande de quelque faveur qu'il voulait obtenir de la sainte Vierçe. Il déposait dans la boîte ce singulier bulletin. On fermait alors le cœur, et on laissait à la sainte Vierge le temps nécessaire pour prendre connaissance des pétitions qui lui étaient adressées. Alors on retirait les billets; une autre classe était ap* pelée, et Ton recommençait ainsi pour toutes les classes.
Il y avait dans cette cérémonie un double but : frapper l'imagination des enfants et connaîtraléurs pensées les plus intimes. Pour moi, je ne demandais à la sainte Vierge qu'une seule chose, c'était de m'obtenir la grâce d'être un jour Jésuite. Si la sainte Vierge ne lisait pas mon billet, les Pères le lisaient, et c'était pour eux la même chose.
Partout où se trouvent des Jésuites, il se trouve des Congrégations; Notre Ordre a établi la plus grande partie de celles qui existent. Les Dominicains, les Carmes, etc., rivalisent pour cela avec eux ; mais ils n'ont pas, pour l'organisation de ces
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petites sociétés secrètes» la même habileté que les Pères Jésuites. Nous avions aussi des Congr^tioQs dans nos collèges. Les deux principales étaient celle des Sainls^Anges et celle de la Sainte Vierge. On était d'abord admis dans la première; de celle-là on passait dans la secoqde. Là, à Timitation du grand saint Ignace, on peut se faire recevoir chevalier de Marie. Tout cela amène une multiplicité de pratiques religieuses qui prennent un temps considérable et ne produisent aucun bien réel pour l'âme. On confond toujours, dans nos maisons, la vie dévote avec la vie chrétienne. Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, pour les trois quarts des jeunes gens élevés par nous, la, vie dévote disparaît presque aussitôt après la sortie du collège, et qu'elle n'est pas remplacée par la vie chrétienne. On abandonne les scapulaires, les médailles, les Congr^ations, toutes les petites pratiques dévotieuses^ et la foi s'en va avec elles ; et cela parce qu'on a oublié d'imprégner ces jeunes cœurs de la moralité de l'Évangile, et que la parole du Christ est celle qu'on leur fait le moins entendre et comprendre. Mais, en revanche, il est impossible de s'imaginer ce qui se racontait, à Saint-Âcheul et à firugelette, de pieuses et incroyables légendes, de miracles médiocrement coastatés, de niaiseries débitées par des hommes qui se croyaient des hommes sé^ rieux, à des jeunes gens prêts à rentrer dans
le monde et devant connaître toute dxiife chose que les rêveries de Marie Alacoque, et les progrès de la dévotion au Sacré-Cœur inventée par les Jésuites.
Ma mère, pour se rapprocher de moi, avait quitté Paris avec d'autant moins de regret que sa chère Alphonsine n'y était plus. Le comte de Flaviac avait été envoyé, comme ambassadeur, dans une principauté allemande assez importante. Selon toutes les probabilités, il devait y rester plusieurs années; il avait emmené sa fenune avec lui.
Nous étions au commencement du printemps de 1836. Marguerite allait accomplir sa troisième année; et elle était encore à Pouzzoles, chez sa nourrice Francesca. Madame de Flaviac, sous différents prétextes, la santé de l'enfant, l'incertitude de la position de son mari, et par conséquent de la sienne, avait retardé le moment de reprendre sa fille avec elle. Ma mère s'en étonnait; elle fut
encore plus surprise en recevant de M... une lettre de la comtesse, qu'elle me communiqua.
a ..• Au milieu du tourbillon dans lequel je vis, disait-elle, il me reste à peine assez dé temps pour remplir mes devoirs religieux et les obligations des différentes œuvres de charité et de piété auxquelles je me suis associée ici, ou que j'ai contribué à établir, entre autres celle du Rosaire vivant^ qui était à M... tout à fait inconnue. La femme du prince héréditaire est très-pieuse et toute dévouée à nos bons Pères Jésuites. Elle m'a prise en grande affection, et par elle je sais bien des choses qui pourront en temps et lieu leur être utiles. Vous comprenez qu'avec les exigences de la représentation, il me reste bien peu d'instants de libres. Je renonce donc au projet de faire venir ma fille auprès de moi. Il me serait impossible de m'occuper d'elle ; il me faudrait la confier à une bonne anglaise ou allemande, et plus tard à une gouvernante. Je crois que, dans l'intérêt de cette enfant, il y a quelque chose de mieux à faire; mais, avant de prendre un parti définitif, je désire vous consulter.
ce Mon projet serait de prier le Père Provincial de Naples de faire conduire ma fille à Paris par cette sainte femme qui nous a tant édifiées à Pouzzoles. On mettrait Marguerite en pension chez les
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dames du Sacré-Cœur. EUes feront peut-être bien quelques.difficultéâ pour prendre une enfant aussi jeune; on objectera les règlements; mais je ferai les sacrifices nécessaires, et, nous ne l'ignorons pas, ma chère marquise, dans ces pieuses mai* sons, certaines difficultés ne sont jamais que des questions d'argent. D'ailleurs je ferai agir le Pro vinctal de Paris, et même, s'il le faut, le révérend Père général.
c( Je serai heureuse de savoir ma fille aU Sacré* Cœur. Vous le savez, j'ai fait un vœu, et, bien que vous m'ayez accusée d'imprudence, je l'ai renouvelé plusieurs fois. J'ai consulté des théologiens là-dessus, ils ne sont pas de votre avis. On trouve, dans la sainte Écriture et dans la Vie des Saints^ un grand nombre d'exemples de vœux semblables^ et Dieu les a toujours bénis. Voilà ce que les plus savants religieux d'Italie, de France et d'Allemagne m'ont assuré. En mettant ma fille entre les mains des religieuses, j'aplanis peut-être la plus graiide partie des difficultés que je pourrsàs rencontrer un jour. Cependant, conune il me semble que vous avez, vous aussi, des droits sur Marguerite, je ne veux rien décider sans votre ap» probation. Je ne vous cacherai pas que mon mari était d'abord très*opposé à mes projets; mais je Tai amené à penser comme moi. Le vœu, bien entendu, il l'ignore absolument. »
L'idée de mettre au couvent une enfant de trois ans parut trèsrbizarre à ma mère. Me commençait à perdre de ses illusions sur madame de Flaviac* Après avoir lu celle lettre, elle me dit : .
— Tu m'as toujours paru assez mal disposé pour Alphonsine, et je t'en voulais presque de ne pas partager mon enthousiasme pour elle. Je me consolais en disant qu'après tout cela n'était ^nullement nécessaire. Eh bien! je ne la juge plus aussi favorablement; c'est une étrange créature, et je me demande jusqu'à quel point elle est sincère dans les sentiments religieux dont elle fait parade.
Je savais là-dessus bien des choses, mais je n'avais pas le droit d'éclairer ma mère. Je lui demandai quel était ce vœu dont la comtesse lui parlait.
— Ce vœu est encore une folie de celte imagination sans règle et sans frein.
Et ma mère ajouta, après avoir hésité quelques instants :
— Je puis te raconter cela ; car Alphonsine ne me l'a pas confié sous le sceau du secret. Cependant je ne le dirais pas à un autre qu'à toi. Sache donc que cette folle créature a voué sa fille à la vie religieuse.
— Et le motif de cette oblation?
— Ce motif serait un scrupule de délicatesse qu'on doit respecter. Cette pauvre petite n'appartient pas aux Flaviac. Cependant, si la date de sa naissance était exactement connue, le code serait encore pour elle. 11 y a, aux lois générales de la nature, des exceptions bizarres, et, s'il m'était permis de te raconter la malheureuse histoire d'Âlphonsine, tu verrais qu'il peut encore lui rester un doute en faveur de la légitimité de sa fille.
Je feignis de tousser pour avoir un prétexte de détourner la tête. Je sentais, malgré moi, un sourire errer sur mes lèvres. Quel beau roman madame de Flaviac avait-elle pu faire à ma mère? Je pense qu'en femme de tète, elle avait prévu d'avance toutes les éventualités de sa position, et qu'elle avait une histoire prête pour chacune d'elles.
— Quoi qu'il en soit, continua ma mère, la délicatesse même devait interdire un semblable vœu. Engager ainsi l'avenir de sa fille, c'est de^a folie. Tu vois que je lui avais déjà fait des représentations, et tu vois ce qu'elle y répond. Veux-tu que je te dise toute ma pensée? Je crois qu^il n'y a pas d'extravagance, en matière religieuse, que les dé» vots ne puissent justifier ou établir, à l'aide d'un texte de la Bible ou d'un argument théologique.
— Je n'ai pas encore fait ma théologie, et je ne puis rien vous dire de précis là-dessus; mais.
d'après le peu que j'en sais, vous pourriez bien avoif raison.
— J'ai répondu aux scrupules d'Alphonsine en lui prouvant que sa fortune avait complètement relevé celle des Flaviac. On peut parler chiffres avec la comtesse ; elle a, pour les affaires, une tête organisée comme celle du procureur le plus retors» Son mari et son beaurpèreont compris cela, et, dès la première année de son mariage , ils lui ont abandonné la direction de leurs affaires. Ils se sont peut-être trop mis par-là dans sa dépendance ; mais il faut convenir que, sans elle, ils étaient ruinés. Elle a vraiment fait des merveilles. Il y avait là un gouffre que personne ne soupçonnait ; elle a entrepris de combler ce gouffre, et elle y a réussi. Elle est avare par caractère, fastueuse par orgueil ; tout a été concilié. Elle s'est jetée dans des spéculations qui lui paraissaient avoir de l'avenir; son coup d'oeil ne l'a pas trompée. Les Flaviac sont plus riches à présent qu'ils ne l'ont jamais été. Mais, au fait, leur fortune est plus celle d'Alphonsine que la leur, et ses scrupules à cet égard me paraissent mal fondés. D'ailleurs, nos lois assurent à sa fille et sa possession d'état et la fortune de sa famille ; nul n'a le droit de s'insurger contre la loi.
Ma mère, après y avoir réfléchi, s'avisa de proposer à Alphonsine de se charger de Marguerite.
430 LE lÉSOlTE
A la marquise de Sainte-Maure on ne pouvait pas offrir une pension ; et ma mère connaissait alors assez madame de Flaviac, pour savoir qu'auprès d'elle, cette question, si secondaire qu'elle fût, avait pourtant son importance.
Ma mère me communiqua cette idée; je l'apjwnouvai chaleureusement. J'étais fou de joie à la pensée de revoir cette chère petite créature.
Madame de Flaviac accepta l'offre avec reconnaissance. On écrivit en Italie, et le 3 mai 1856, Marguerite nous arriva, conduite par la béate Félicité Morbini, qui me parut avoir fait encore des progrès, non dans la vie spirituelle, mais dans les démonstrations hypocrites.
Elle annonça à ma mère qu'elle ne retournerait pas en Italie. Son intention était de se fixer à Paris. Là il y avait beaucoup de bien à faire. Elle réunirait des femmes du peuple ; on formerait une pieuse congrégation. La sainte Vierge lui avait inspiré cette pensée ; elle lui avait même manifesté clairement sa volonté à cet égard, et le révérend Provincial de Naples lui avait assuré que cette manifestation était surnaturelle.
Tout cela fut débité avec une voix contenue, flûtée, cadencée en notes presque plaintives, avec accompagnement de pieux soupirs et de regards jetés vers le ciel. Ma mère écoutait toutes ces belles choses assez froidement.
A QUI RESSEMBLAIT BIARGUERITE 431
Tout à coup la dévote se tourna vers moi en me disant : , •
— Si le révérend Pèpe de Sainte-Maure permettait que je lui fisse connaître l'état intérieur de mon âme , je serais bien heureuse de le prendre pour guide dans la vie spirituelle. Le révérend Père provincial de Naples m'a bien dit que je ne saurais faire un meilleur choix.
Et la béate Félicité débita son compliment à mon adresse, avec toutes sortes de petites mines gracieuses, qui auraient pu amuser quelqu'un ayant moins que moi une horreur instinctive de toutes les simagrées des fausses dévotes.
— Madame, lui: dis-je très-sèchement et en la regardant bien en face, je ne suis que le Frère de Sainte-Maure ; je ne suis pas encore dans le sacerdoce, et je n'ai nul droit de. m'occuper de révélations et de vie intérieure. Je désire, pour vous et pour moi, que Dieu, qui seul peut pénétrer dans cette vie-là, ne trouve dans nos cœurs que des intentions droites et pures.
Félicité devint pourpre de colère ; mais elle se contint, et me dit de son air le plus séraphique :
— Ah! Dieu le sait bien, mes intentions sont droites. Je désire marcher toujours dans la voie qu'il me tracera, fût-ce celle des humiliations et des souffrances.
— Qu'il en soit ainsi, madame! lui dis-je, et je sortis.
Félicité offrit à ma mère ^e rester quelque temps à Brugelette, pour habituer Marguerite à sa nouvelle résidence. Ma mère refusa cette offre de manière à ce que cette femme n'insistât pas. On la paya généreusement, et elle partit pour Paris.
Je ne revis pas Marguerite sans émotion. Quoi! c'était là ce petit être si délicat, si faible, que j'avais porté dans mes bras à la bonne Francesca ! A présent je voyais devant moi une belle petite fille de trois ans passés, qui baltftitiait, de la plus douce voix du monde, quelques mots italiens. Elle était timide, même un peu sauvage ; et elle se hâtait de cacher son joli visage rose et blanc avec les boucles de sa magnifique- chevelure, aussitôt qu'elle apercevait une figure nouvelle. '
Chose étrange ! je fus la seule personne qui nç lui inspira pas ce sentiment de crainte.
Elle était sur les genoux de ma mère quand je la vis pour la première fois. Je la pris et je l'emportai dans le jardin. Elle ne pleura pas, mais elle passa ses deux petits bras autour de mon cou, et elle appuya sa tête sur mon épaule, sans rien dire.
Je m'assis sur un banc de gazon. Je voulais être seul pour bien examiner Marguerite. Je craignais tant qu'elle ressemblât à sa mère! Mais non, ce
n'était pas le souvenir d'Alpbonsine que cette jolie tête d'ange me rappelait. Madame de Flaviac avait les cheveux et les yeux noirs ; elle était bruue ; ses cheveux étaient plantés très-bas ; ses traits, tout en lui composant une physionomie piquante, manquaient de régularité. Marguerite avait une peau d'une finesse et d'une blancheur incomparables, et, sous les belles boucles de sa chevelure blonde, on trouvait un front largement dessiné, dont la pensée semblait déjà avoir pris possession. Ses yeux, d'un bleu foncé, étaient doux et mélancoliques, comme les yeux de celui que j'aimais le plus au monde après ma mère. Oui, c'était bien lui que je retrouvais dans cette enfant !
Je l'avais placée debout devant moi ; je tenais ses deux petites mains dans les miennes ; et je la considérais avec une attention dont elle paraissait frappée. Ému par tous les souvenirs qu'elle me rappelait,, je ne pus retenir mes larmes.
Marguerite vit ces larmes ; elle grimpa sur mes genoux, et, passant ses deux petits bras autour de mon cou, elle me dit :
— Pourquoi pleures-tu? Est-ce que Félicité t'a grondé? Elle est méchante, Félicité. Je veux retourner avec Francesca.
Et, au souvenir de sa chère nourrice, Marguerite, à son tour, se mit à pleurer. Je ne songeai
plus qu'à la consoler. Je lui donnai des bonbons, -et bientôt je vis le sourire sur ses jolies lèvres.
Quand il me fallut retourner à Brugelelte, elle m'avait pris dans une telle tendresse qu'elle voulait absoltiment me suivre.
Le Père Recteur du collège de Brugelette était un excellent homme. Son intelligence n'était pas très-remarquable, mais il avait du bon sens, de la droiture dans l'esprit. Il possédait toutes les vertus d'un religieux, sans en avoir les défauts, sauf un seul, celui d'attirer à la maison qu'il dirigeait le plus de dons possible. Mais il était aussi délicat que peut l'être un quêteur, et, en cela, il devait encore être rangé parmi les exceptions. Ma mère;> qui connaissait Mû faible, s'en servait pour qu'il me permit de passer auprès d'elle tout le temps que me iaiissaieût les labeurs du. professorat. Notre maison de Brugelette est bien pauvre, disait le Révérend à ma mère , nous aurions besoin d'ornements pour célébrer les fêtes de Pâques ; les nôtres ne sont vraiment pas convenables, et certes la sacrée Congrégation des rites y trouverait beau- <îoup à redire; mais nos ressources sont si restreintes !
Et, la veille de Pâques, le Recteur recevait, de la part de madame la marquise de Sainte-Maure, des ^imem^its en drap d'or, richement brodés, provenant des manufactures de Lyon. Une autre fois.
c'était un ostensoir, une lampe, etc., etc. Comment refuser à une personne aussi généreuse le bon- 'heur de voir son fils presque tous les jours? Je n'avais même pas besoin de demander la permission d'aller chez ma mère ; le Recteur était le premier à m'y engager.
Marguerite avait atteint sa sixième année. J'avais suivi le travail si intéressant de réclusion de son intelligence; j'avais aidé à son développement : c'était moi qui lui avais appris à lire; je lui avais donné toutes les notions préliminaires des études qu'elle devait faire plus tard. Ma mère •et moi, nous admirions la pénétration singulière de l'esprit de cette enfant, son aptitude vraiment étonnante à comprendre ce qu'on lui enseignait.
Quelquefois ma mère me reprochait, et je me reprochais à moi-même, de demander trop à ma chère élève; mais, après y avoir réfléchi, nous étions bien forcés de convenir que son intelligence allait toujours au delà de l'enseignement reçu. Nous ne faisions en quelque sorte que la suivre et la guider. Marguerite était vraiment une enfant extraordinaire. Son esprit était sérieux. Elle riait rarement, mais son sourire, fin et spirituel, avait quelque chose de ravissant. Sa sensibilité était excessive, elle ne vivait vraiment que par le cœur, et elle avait pour ma mère et pour moi un atta-
cheiïient passionné. Quant à moi, j'étais fou de Marguerite.
Ma mère écrivait souvent à la comtesse de Fia-* viac, pour lui donner des nouvelles de sa fille. La comtesse répondait assez exactement mais avec une indifférence sur les progrès de Marguerite, sur ce qu'on lui racontait de l'esprit et du cœur de cette enfant si merveilleusement douée, dont ma mère était révoltée. Aussi son enthousiasme pour madame de Flaviac était tout à fait tombé : elle ne pouvait lui pardonner de n'avoir pas un cœur de mère.
Le temps de ma régence fut une des époques les plus heureuses de ma vie. J'aimais le professorat; je voyais presque tous les jours ma mère et Marguerite ; et à part les peines d'esprit dont je parlerai plus tard, et que j'oubliais toujours auprès des deux êtres qui ni'étaient si chers, il me semblait que Dieu me donnait autant de bonheur que le cœur de l'homme peut en contenir. Je sentais que le mien avait été créé pour les félicités douces et calmes, et je n'en desirais pas d'autres.
KÏN DU TOME PRExMIER