ACTE III, SCÎÈNE VHI 6l
Dorante. Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation où je suis, à moins que de parler moi-même; et je ne saurais m'y résoudre. J'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire; je n'ai plus que faire ici.
Silvia. Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni S les approuver ni les combattre, et ce n'est pas à moi à vous les demander.
Dorante. Il vous est aisé de les soupçonner, Lisette.
Silvia. Mais je pense, par exemple, que vous avez du ^/ goût pour la fille de monsieur Orgon. ic
Dorante. Ne voyez- vous que cela?
Silvia. Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanité de m'y arrêter.
Dorante. Ni le courage d'en parler, car vous n'auriez 15 rien d'obligeant à me dire. Adieu, Lisette.
Silvia. Prenez garde: je crois que vous ne m'entendez pas, je suis obligée de vous le dire.
Dorante. À merveille, et l'explication ne me serait pas favorable. Gardez-moi le secret jusqu'à mon départ. 20
Silvia. Quoi! Sérieusement, vous partez?
Dorante. Vous avez bien peur que je ne change d'avis.
Silvia. Que vous êtes aimable d'être si bien au fait! 1
Dorante. Cela est bien naïf . Adieu. (77 s 9 en va.).
Silvia, à part. S'il part, je ne l'aime plus, 2 je ne l'épou- 25 serai jamais. {Elle le regarde s'en aller) Il s'arrête pour- l tant; il rêve, il regarde si je tourne la tête. Je ne saurais \ le rappeler, moi. . . Il serait pourtant singulier qu'il partît, ; après tout ce que j'ai fait! . . . AhîVoilà qui est fini: il s'en ■ va; je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyais. 30 Mon frère est un maladroit, il s'y est mal pris: les gens indifférents gâtent tout. Ne suis-je pas bien avancée? Quel
dénouement! . . . Dorante reparaît pourtant; il me semble qu'il revient; je me dédis donc, je l'aime encore. . . Feignons de sortir, afin qu'il m'arrête: il faut bien que notre réconciliation lui coûte quelque chose.
5 Dorante, Varrètant. Restez, je vous prie; j'ai encore quelque chose à vous dire.
, Silvia. A moi, Monsieur?
Dorante. J'ai de la peine à partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.
10 Silvia. Eh! Monsieur, de quelle conséquence est-il de vous justifier auprès de moi? Ce n'est pas la peine: je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.
Dorante. Moi, Lisette? Est-ce à vous à vous plaindre, vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire? 15 Silvia. Hum! Si je voulais, je vous répondrais bien làdessus.
Dorante. Répondez donc: je ne demande pas mieux" que de me tromper. Mais que dis-je? Mario vous aime.
Silvia. Cela est vrai.
20 Dorante. Vous êtes sensible à son amour, je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse: ainsi vous ne sauriez m'aimer.
Silvia. Je suis sensible à son amour! Qui est-ce qui vous l'a dit? Je ne saurais vous aimer! Qu'en savez- vous? 2 S Vous décidez bien vite.
Dorante. Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
Silvia, Instruire un homme qui part! 1 30 Dorante. Je ne partirai point.
Silvia. Laissez-moi. Tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point: vous ne craignez que mon indifférence, et