‹ Le jeu de l'amour et du hasardChapitre 8 sur 81 · ACTE I, SCÈNE I S · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I S

Lisette. Tant pis! Tant pis! Mais voilà une pensée bien hétéroclite I 4F*~*nS*y&

Silvia. C'est une, pensée de très bon sens. Volontiers, un bel homme esrjïat; 1 je l'ai remarqué. *

Lisette. Oh! il a tort d'être fat, 2 mais il a raison d'être s\ beau. '

Silvia. On ajoute qu'il est bien fait; passe.

Lisette. Oui-da, cela est pardonnable.

Silvia. De beauté et de bonne mine, je l'en dispense; ce sont là des agréments superflus. 10

Lisette. Vertuchoux! Si je me marie jamais, ce su- ] perflu-là sera mon nécessaire. '

Silvia. Tu ne s^is ce que tu dis. Dans le mariage A on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'ai- y mable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon is caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense»' On loue beaucoup le sien ; mais qui est-ce qui a vécu avec luiX

È hommes ne se ccTnfréfont-ïls pas, surtout quand ils ont \ 'esprit? N'en ai-je pas vu, moi, qui paraissaient, avec \ leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, 20 \ la raison, l'enjouement même; il n'y a pas jusqu'à leur \ physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qua- j lités qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant J homme, d'un homme bien raisonnable, disait-on tous les jours d'Ergaste. Aussi l'est-il, répondait-on; je l'ai ré- 25 pondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot. [Oui, fiez-vous-y 3 à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparaît un quart d'heure après, pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maisonj Ergaste s'est marié; sa femme, 30 ses enfants, son domestique, 4 ne lui connaissent encore que ce visage-là, pendant mi'il promène partout ailleurs cette -'

fphysionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est j \qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui. ^TL,isette. Quel fantasque avec ses deux visages!

Silvia. N'est-on pas content de Léandre, quand on le S voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde: c'est une âme glacée, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connaît point, n'a point de commerce avec elle; 1 elle n'est mariée qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer 10 de langueur, de froid et d'ennui 2 tout ce qui l'environne. N'est-ce pas là un mari bien amusant?

Lisette. Je gèle au récit que vous m'en faites. Mais

Tersandre, par exemple? 8 ,

Silvia. Oui, Tersandre! Il venait l'autre jour de s'em-

15 porter contre sa femme. J'arrive, on m'annonce: je vois

un homme qui vient à moi les bras ouverts, d'un air serein,

dégagé; vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la

plus badine; 4 sa bouche et ses yeux riaient encore. Le

fourbe! Voilà ce que c'est que les hommes. Qui est-ce qui

20 croit que sa femme est à plaindre avec lui? Je la trouvai

tout abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient

de pleurer; je la trouvai comme je serais peut-être: voilà

mon portrait à venir; je vais, du moins, risquer d'en être

une copie. Elle me fit pitié, Lisette; si j'allais te faire pitié

25 aussi? Cela est terrible! Qu'en dis-tu? Songe à ce que c'est

/ qu'un mari.

■ v Lisette. Un mari? c'est un mari. 6 Vous ne deviez pas finir par ce mot-là; il me raccommode avec tout le reste.

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