‹ Le jeu de l'amour et du hasardChapitre 9 sur 81 · SCÈNE II M. Orgon, Silvta, Lisette · texte numérisé non relu

SCÈNE II M. Orgon, Silvta, Lisette

M. Orgon. Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir? Ton prétendu arrive aujourd'hui; son père me Papprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien; tu me parais triste. Lisette de son côté 1 baisse les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Parle s donc, toi; de quoi s'agit-il?

Lisette. Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qui se tient à l'écart; et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent i« de pleurer; voilà, monsieur, tout œ que nous considérons avec tant de recueillement. 2* c u tlt*>^^

M. Orgon. Que veut dire ce galimatias? Une âme, un portrait! Explique-toi donc: je n'y entends rien.

Silvia. C'est que j'entretenais Lisette du malheur 15 d'une femme maltraitée par son mari; je lui citais celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venait de la quereller; et je faisais là-dessus mes réflexions.

Lisette. Oui, nous parlions d'une physionomie qui va 20 et qui vient; nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.

M. Orgon. De tout cela, ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connais point Dorante. 25

Lisette. Premièrement, il est beau; et c'est presque tant pis. 2 &-£:- **<*■£ * -

M. Orgon. Tant pis! Rêves- tu, avec ton tant pis?

Lisette. Moi, je dis ce qu'on m'apprend: c'est la doctrine de Madame; j'étudie sous elle.

M. Orgon. Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. S Dorante vient pour t'épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus. Je te défends ïo toute complaisance à mon égard. Si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'à le dire, et il repart; si tu ne lui convenais pas, il repart de même.

Lisette. Un duo de tendresse en décidera, comme à l'Opéra: "Vous me voulez, je vous veux; vite un notaire"! *5 ou bien: "M'aimez- vous? non; ni moi non plus, vite à cheval"!

M. Orgon. Pour mci, je n'ai jamais vu Dorante: il était absent quand j'étais chez son père; mais, sur tout le bien qu'on m'en a dit, je ne saurais craindre que vous vous 20 remerciiez ni l'un ni l'autre. 1

Silvia. Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai. M. Orgon. Je te l'ordonne.

Silvia. Mais, si j'osais, je vous proposerais, sur une 25 idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait.

M. Orgon. Parle. . . Si la chose est faisable, je te l'accorde.

Silvia. Elle est très faisable; mais je crains que ce ne 30 soit abuser de vos bontés.

/ M. Orgon. Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il \ faut être un peu trop bon 2 pour l'être assez.

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