‹ Le jeu de la mortChapitre 2 sur 40 · JBAN-DB-LA-MER · texte numérisé non relu

JBAN-DB-LA-MER

Ce ne sont pas les grandes Alpes, blanches de neige, ce ne sont pas les monls Pyrénées, —ni même l'Auvergne, — ni même les petites montagnes bretonnes qui sont aux pics géants ce que les rides d'un lac sont aux immenses vagues de l'Océan.

C'est une chaîne de collines tumultueusement groupées, avec des rochers qui feraient frémir si on les regardait à la loupe, des miniatures d'abîmes, des précipices nains, où des filets d'eau, grimés en torrents, écument de leur mieux, se fâchent comme des enfants méchants, et parodient les chutes du Rhin ou du Niagara, en tombant de quinze pieds de haut.

Nous devons avouer néanmoins qu'on se casse le cou dans ces précipices et que dans ces filets d'eau on se noie^

Charmant pays, du reste, jardin anglais de cinq ou six lieues carrées, qui n'a jamais fourni de décorations à l'Opéra-Comique ni de descriptions aux voyageurs de la librairie, — pays aimable où l'on ne trouve point de chalets (les chalets à la lan» terne î), point d* Anglaises, point d'eaux thermales, et partant, point de vaudevillisies cuisant leurs rhumatismes articulaires.

Bon pays qui ne connaît ni la roulette, ni le trente-et-quarante des localités décidément pittoresques.

Doux pays qui n*a eu qu'un chantre, mais le plus charmant de tous les chantres, madame la marquise de Sévigné (i).

Elle l'aimait, ce pays, la délicieuse marquise; elle le caressait ; elle le raillait. — En ce temps-là, Paris connaissait La Gravelle, Ernée, Vitré.

La marquise morte, cette gloire s'est évanouie. Vitré, Ernée, La Gravelle, Martigné, — toutes ces capitales ! — sont retom- ^bées dans leurs ténèbres.

On dit que les concierges de Ferney ont débité depuis le dernier siècle cinquante-trois mille cannes de M. de Voltaire ; nous ne savons pas de quelles reliques fait commerce le garde champêtre d'Ermenonville. Ce qui est certain, c'estque leportierdes Rochers n'a jamais vendu une seule bonbonnière de la marquise.

Sévigné, fleur de cour, gracieuse et noble gloire, cela ne prouve point tîu' on vous ait oubliée. Cela prouve qu'il y a des contrées heureuses, honnêtes, conservées, et des pays salis par le charlatanisme ; des sentiers verts, et des routes où le pied plat du vulgaire soulève des nuages de poudre. Cela prouve que »Ferney est situé dans la partie des marchands de vulnéraire, et qu'Ermenonville aligne ses atroces peupliers à une course d'âne de nos magasins de nouveautés parisiens.

Nous sommes sur les confins de la Bretagne et de la France^ comme on disait autrefois, — à mi-chemin de Kennes et de Laval; nous avons un pied sur l'Ille-et-Vllaine, un autre sur la Mayenne. Paris est à cent lieues de nous, vers l'est.

En 1828, époque oti commence notre récit, cent lieues, c'était assez. Maintenant, c'est bien peu; les chemins de fer allongent terriblenient les faubourgs de Paris.

Paris, la ville chérie et la ville abhorrée I

Paris! qui est le diamant de la France et que la France écrasera!

Paris' gagne, gagne ; Paris s'élend. Que Dieu garde la France contre la contagion de Paris : - Mais que Dieu garde Paris, notre beau Paris, notre Paris bien-aimé contre les rancunes de la France!

Au centre de cette chaîne de collines, dont nous avons parlé, et qui va mourir au-dessous de Vitré, les mouvements

(1) La terre des Rocher», château de madame de Sévigné, et possédée maintenant par une des plus honorables familles de la Bretagne, est située à quelques lieues de Tendroit où se passe notre drame.

de terrain s'élèvent et prennent ^e$ pj^oportions plus amples. Les vallons sç creusent; les monticules grandissent; la belle forêt du Ceuil étage ses arbres séculaires sur des rampes rudement taillées, et la lande de Yesvron qui descend à la Vilaine montre, parmi ses bruyères rouges, de hauts rochers d'un gris blanchâtre qui ressemblent a . de^ fantômes immobiles, quand le crépuscule du soir vient de tomber. ,

Le châtej^u du Ceuil est situé dans la forêt même qui l'entoure de, trois côtés. J^a façade seule est découverte et domine une énorme prairie où coule la Yesvre, affluent de la Vilaine.

A gaucbe du château^. la forêt forme la montagne et va finir au loin du côté de la Mayenne; à droite, la route de Laval passe, encaissée et comme perdue dans les saules qui bordent la Yesvre ; '— au-delà de la route, une rampe rocheuse grimpe à pic, étalant au soleil du midi ses maigres bouquets jaunes et l'or aride de ses sgpncs.

La Yesvre vient de l'est ; elle fait le tour du mamelon qui sert de hase au château et va retrouver à une demi-lieue de là l'étang de firébaim, qui la vers^ dans la Vilaine, . A caus^ de sa coniformation même et de la direction contrariée des cours d'eau, tout le pays situé sous la forêt de Ceuil est sujet à des inondations fréquentes. Le château est alors dans une îlç, et ne peut communiquer avec Vitré que très difficilement. Mais un système d'écluses, pratiqué au bief de l'étang, de Brébaim, vide la plaine comme le ferait une puissante machine hydraulique, et du soir au lendemain, le lac redevient prairie.

11. y a derrière le château de Ceuil un hameau d'une quarantaine de feux, avec une petite église. On l'appelle le bourg de Yeçvron.

En 48SI8, le maître du château du Ceuil était un vieillard octogénaire, qui avait nom Jean Créhu delà Saulays. Il était puissamment riche et passait pour ne faire ni bien ni fnal à personne. . Des fenêtres de son manoir, aussi loin que ses yeux, armés de rondes lunettes d'argent, pouvaient porter leur regard, il .^'apercevait que des terres à lui appartenant. — L'horizon se fermait sur ses domaines, et le hasard qui avait fendu la montagne pour lui montrer au loin, par une étroite échappée de vue, la vieille ville de Vitré, lui présentait justement, sur le premier plan du plus bizarre amphithéâtre de masures que riniagination puisse rêver, son hôtel héréditaire, — l'hôtel de la Saulays, ^ grande maison gris de fer, vêtue d'ardoises depuis

le faite jusqii*âu premier étage et ouvrant ses fenêtres à petits carreaux plombés sur les fossés de la vine.

Jean Créhu n*était pas aimé; îl n'était pas haï. Ses innombrables fermiers lui payaient la redevance sans réclamer jamais de diminution pour les mauvaises années, car ils savaient que leur demande serait repoussée. Mais, d'un autre côté, depuis l'an 1845, époque à laquelle le maître du Ceuil était revenu babiter ses terres, il n'avait jamais songé à augmenter les baux, à l'exemple des propriétaires voisins. H y avait compensation, 'j

Le château ne brillait point par son hospitalité. Néanmoins, les jours d'inondation, la porte s'ouvrait pour tout le monde. ^ Seulement, chacun devait apporter son pain et son lait.

Non pas qu'on refusât la nourriture à ceux qui avaient faim, mais on la donnait évidemment à contre-cœur, et le pain de la grossière aumône est amer à la bouche du paysan breton.

Dans le pays, Jean Créhu était surtout connu sous le nom de Jean-de-la-Mer. Ce sobriquet rappelait la source de son immense fortune. Jean Créhu était le fils d'un pauvre gentillâtre de Vitré, lequel avait vendu tous ses biens pièce à pièce. Il mourut pauvre, non point au château de Ceuil qui n'avait jamais aj^partenu à la famille, non pas même à l'hôtel de la Saulays qu'il avait aliéné pour vivre, mais bien dans quelque bouchon ignoré, — car il aimait le cidre outre mesure.

Son fils n'imita point son exemple. Il se fit corsaire en 179S, et c'est le seul corsaire assurément dont on ait pu dire : Il ne but jamais que de Teau.

Il était très brave, très froid et dur comme l'acier de sa hache d'abordage. Il tua beaucoup d'Anglais, quelques Français aussi, — en passant, — par mégarde, — et rapporta des monceaux de piastres.

En homme c^'ordre qu'il était, il plaça ses piastres en bonnes terres et devint le personnage important de la contrée.

M. de la Saulays ou Jean-de-la-Mer ne parlait guère à personne et ne s'occupait point de politique.

Il allait à la messe dimanches et fêtes à la paroisse de Ves*vron — Pendant le sacrifice saint, il se tenait à son banc, debout, droit comme le mât de son ancien navire, immobile, muet. — A la quête, il donnait une petite pièce de dix sous. — Après la messe, il saluait le recteur (le curé) d'un geste raide et s'en allait tout seul, suivi de loin par sa famille.

Car il avait une famille.— Point de frères ni de sœurs, ni d^

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(Ules ni de ùfs. — Mais deux neveux et une jeune personne de seize ans qui rappelait aussi mon oncle.

Cette jeune personne, qui avait nom Berthe, était aveugle de ûaissance. 11 l'avait amenée avec lui, —on ne savait d'où, lorsqu'il était revenu en 1813.

Ses deux neveux n'étaient point frères ; ils ignoraient au juste quel degré de parenté les attachait l'un à l'autre. L*aîné avait trente ans; il s'appelait Fargeau; le plus jeune n'avait guère que vingt ans et se nommait Lucien.

Dans les environs, Jean-de -la-Mer avait encore une demidouzaine de parents plus ou moins éloignés, qu'il avait engagés sérieusement à ne jamais le venir voir.

C'était une nuit du mois de décembre, nuit froide et sombre. | Il y avait nombreuse compagnie dans la cuisine du château du Ceuil, où se faisait la veillée.

Le vent soufflait rudement au dehors et fouettait une pluie battante contre les carreaux losanges de la salle basse.

Pour éclairer la cuisine, il n'y avait qu'une seule résine allumée dans Tâtre même, et dont la lueur suffisait à rendre les ténèbres visibles. — Le feu dormait sous la cendre.

D'ordinaire, à cette heure tout le monde reposait au château du Ceuil ; d'ordinaire encore, le foyer n'était point entouré par si nombreuse compagnie. Mais depuis trois jours la plaine était couverted'eau, et les fermiers voisins de la rivière avaient demandé en masse l'hospitalité. Cela se renouvelait une ou deux fois Tan pour le moins, et chacun avait sa place marquée d'avance.

Jeau-de-la-Mer, en ces occasions, ne donnait jamais signe de vie à ses tenanciers. On entrait sans lui dire bonjour ; on sortait sans lui dire : Dieu vous bénisse I II restait dans la chambre qu'il s'était choisie à l'extrémité du manoir, fumant sa longue pipe de corne et lisant des bouquin» encyclopédiques.

La cuisine était une très grande pièce, éclairée par trois fenêtres. Vis-à-vis des fenêtres se trouvaient trois lits à double étage. La cheminée, couverte par une sorte d'auvent ou manteau en maçonnerie, avançait à cinq ou six pas du mur. — En ce moment, elle abritait la société presque tout entière, tandis que les cendres chaudes achevaient de cuire le souper commun, dans un colossal chaudron de fonte noire.

Le contenu du chaudron jetait sa vapeur lourde par bouffées, quand le vent s'engouffrait dans Je tuyau de Tâtre. C'était

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le mets national : ^es grous, bouillie de blé noir épaisse, qui, une fois refroidie, se coupe en tranches fermes comme du pain.

L«s grous se mangent chauds avec du beurre fondu ou du lait pesé (caillé). Quand on en use avec une extrême modération, et qu'on a d'ailleurs un estomac de bronze, les grous ne donnent jamais d'indigestion.

Cela ne nourrit pas beaucoup, mais c'est détestable et lourd comme du platine.

Un paysan d'IlIe-et-Vilaine qui a devant lui un bon morceau de grous pesant deux livres, une moitié de sarcjuie pressée et un pichet de cidre, prendrait en grande pitié les pauvres diables réduits au pâté de foie gras, au pain viennois et au bordeaux long bouchon.

Tout les goûts sont dans la nature. Abd-el-Kader a voulu tuer son domestique français, parce que ce domestique mangeait des écrevisses. Abd el-Kader, comme chacun sai^, dévore des montagnes de sauterelles.

il y avait là, sur les billots qui s'alignaient des deux côtés du foyer, la vieille Renotte qui filait d'une main et qui tournait les ^roî*^ de l'autre; — Mathurin Hiouin, je meunjer,— Yvon, Fancin, l^érieul; — Yaume, le pâtour, et Louisic du four à fouaces.

Sans parler des domestiques du manoir dont les noms bretons, normands ou manceaux nous échappent.

Au moment où nous entrons dans ta cuisine, Renotte, excellente vieille qui avait trois verrues sur le nez, deux au menton, cinq à la joue et une belle moustache grise à chaque verrue', venait de pnir une histoire, — Ja fameuse histoire de la perrière sans fond, où monseigne^r l'évêque tomba avec son carrosse à quatre chevaux.

L'assistance savait ('histoire aussi bien que dame Renotte ; mais en Bretagne, mieux on sai^ une histoire, plus tendrement on l'aime.

— Ce qui vous prouve bien, avait dit la vieille Renotte, comme moralité de son récit, — que la perrière ^tait sans fond, puisqu'on n'a jamais retrouvé ni le carrosse, ni (es quatre chevaux, ni monseigneur l'évêque.

Chacun était convenu tacitement de la haute vérité de ce\ en* seignement. — On se taisait. — On écoutait |a pjuie tomber.

— 9onne pluie! dit Pierre Mèchet; te tresseur. Mérieul et Fancin répétèrent :

— Bonne pluie!

— Ça, c'est vrai ! appuya Mathurin Houin.

— Oh ! dame, ça, c'est vrai, tout de même!

Et ceux qui n'avaient point encore parlé répétèrent à tour de rôle :

— Bonne pluie!

OuMén:

— Ça, c'est vrai ! —Oh ! dame, tout de même, ça, c'est vrai! Nous donnons ces dix lignes comme un échantillon rigoureusement étudié de la conversation des fermes bretonnes.

Et nous ajoutons que, sauf IVcent et les termes, les conversations de certains salons de Paris n'arrivent pas à des déductions beaucoup plus transcendantes.

Reste à savoir pourquoi, eh un temps d'inondation, et alors qu'il y avait six pieds d'eau dans la plaine, les bonnes gens du Ceuil et de Tesvron chantaient ainsi une antienne à la pluie.

C'est que, Recuis trois jours, la glace avait pris l'étang de Brêhalm, et empêchait d'ouvrir les portes des écluses. Cette pluie, c'était le dégel, c'est-à dire la délivrance.

Suivant la logique des pensées ayant cours obligé dans la cuisine du Ceuil, il y avait mille à parier contre un que lapre- * mière parole après bonne pluie serait : Il y aura des pommes cette année.

A quoi Mérieul, Yvon ou Fancin devaient répondre :

— Ça se pourrait bien, tout de même!

Afin que Mathurin Houin et Mèchel eussent occasion d'ajouter :

— Ah! dame, oui, dame! ^

Mais la porte qui donnait dans l'intérieur du manoir s'ouvrit doucement et livra passage à upe jeune fille moitié paysanne, moitié soubrette, — l'air un peu plus ifûté qu'il ne faut, — qui entra d'un pied furtif et s'en alla occuper un billot vide.

Cette jeune tille échangea en passant un petit signe de tête avec Yaume, le pâtour. — Son arrivée produisit un mouvement manifeste de curiosité.

La vieille Renotte arrêta son rouet.

^ Eh benl la fille Olivette?... dit-elle.

Olivette ne trouva peut-être pas à soti gré cette façon d'Interroger, car elle pinça les lèvres et ne i'épondit point.

' — Eli ben ! mamselle Olivette, demanda Pierre Mêchet à son tour, --- quelles nouvelles de monsieur? '

La jeune Ûlle hocha la tété avéfe. importance.

*— Mauvaises nouvelles, répliqua-t-elle enfin; — notre monsieur est couché tout babillé... M. Fargeau lui fait une lecture (|u'il n'écoute pas... M. Lucien le regarde sans faire semblant de rien, et «n voit bien qu'il a grand'peur... — Mademoiselle Berihe est toute seule auprès du feu ; elle sent un malheur, car, elle qui n'y voit pas, ses yeux sont pleins de larmes.

Cette dernière circonstance fit sur l'auditoire un très grand effet.

— C'est un signe, ça ! dit Mérieul.

— Et on en a vu censément d'autres, des signes, ajouta Taume, le pàtour.

— Jean-de-la-Mer aura quatre-vingt-deux ans vienne la Saint-Gilles, fit observer Mathurin Houin.

Renotte imprima un mouvement plus .vif à son rouet.

— Il est mon aîné de sept ans,grommela-t-elle, comme pour se rassurer elle-même.

— C'était tout de même un fier homme î reprit Pierre Mêchet.

— Oui, dit la vieille qui rêvait, — un fier homme !

Et une fois sur cette pente, on se prit à parler de Jean-dela-Mer comme s'il eût été déjà mort.

Le tout, parce qu'il y avait eu de3 signes,

— C'est triste, là-haut, cette chambre, dit Olivette en frissonnant exprès ; — c'est triste à donner la chair de poule î... 11 est pâle sur son lit... La sueur colle ses cheveux gris à son front... et ses yeux ont grandi, grandi...

— Encore un signe î murraura-t-onà la ronde.

— Quand on parle de médecin, il se fâche... Et d'ailleurs, un médecin, où le prendre? — En vingt-quatre heures, il a vieilli de dix ans.

— Son père est mort debout, prononça la vieille femme à voix basse ; comme un Créhu doit mourir... sans médecin et sans prêtre !

Tout le monde se signa, — et les billots reçurent comme une seule et même secousse, chacun voulant s'éloigner de Renotte.

— Après? fitelle en jetant autour d'elle un regard de défi; — s'il n'y avait pas de prêtres, il n'y aurait pas de péché !...

— La paix, vieille femme ! dit Mathurin Houin avec auto* rite ; excepté vous, il n'y a ici que des chrétiens.

— J'ai un rosaire dans ma poche, Mathurin Houin, — et je suis meilleure chrétienne que toi qui voles sur le blé à ton moulin, et qui battais ta femme avant de l'avoir tuée...

— Allons ! allons !... firent quelques voix conciliatrices.

Et d*autres ajoutèrent pour détourner adroitement la con-> versation :

— Oh ! la bonne pluie ! la bonne pluie l Demain la prairie sera découverte.

Un silence se fit, pendant lequel on n'entendit que la résine crépiter sous le manteau de la cheminée, et Taverse battre con» tre les carreaux.

— En voilà un homme qui a gagné de l'argent dans sa vie ! reprit Olivette au bout de quelques secondes.

— Et qui a roulé sa bosse ! ajouta Mérieul.

— On dit, poursuivit Olivette, qu'il était dans son temps le plus beau garçon du pays.

— On dit vrai, la fille Olivette, repartit aigrement Renotte ; — ce n'est pas à présent qu'on trouverait un homme comme Jean-de-la-Mcr !

— Ni une femme comme la maman Renotte quand elle avait seize ans, murmura Mathurio Houin en riant tout bs^s.

— Oh ! fit Olivette, — il y a M. Lucien...

La vieille haussa les épaules. ^ Yaume, le pÂtour, devint rouge comme un coquelicot.

— Il y a encore... reprit Olivette.

Mais elle n'acheva pas, et une nuance rosée monta à ses joues, tandis que son regard glissait, brillant et furtif, vers le [)remier des trois lits à double étage.

D'écarlate qu'il était, Yaume devint tout blême.

A l'endroit précis où s'était arrêté le regard d'Olivette, au beau milieu de sa phrase interrompue, il y avait un personnage dont nous n'avons point encore entretenu le lecteur.

Yaume était amoureux d'Olivette, — • censément, pour dire comme lui.

Celui qu'Olivette regardait et que son regard semblait désirer comme le plus beau, comme le seul digne d'être comparé à Jean-de-la-Mer dans sa jeunesse, n'avait pas prononcé une parole depuis le commencement de la veillée.

11 était assis sur un billot, comme tous les autres, mais il s'adossait au lit, et sa têt«, appuyée contre la couverture brune, reposait parmi ses grands cheveux épars.

Il avait les yeux fermés.

La lumière vacillantede larésine, tantôt le laissait dansFombre, tantôt envoyait à son visnge de vagues et tremblantes lueurs.

En ces moments, on distingu vit sous un costume de paysan, disposé avec une soite de coquetterie, un jeune gars de quinze

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à seize ans tout au plus : — tête d'Antinous, — corps d'athlète,

— gracieux et charmant dans son sommeil...

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