LES FLEURS DE MAI
Jeande-la-Mer retint entre les siennes la main qui apportait les deux papiers timbrés, et son regard se reposa encore,
— longuement, — sur le front pur et charmant de Berthe.
— Si aimer n'était pas plus fou encore que de croire, prononça-t-il à mi-voix, et comme se parlant à lui-même, — je pense que je t'aimerais, ma pauvre Berthe.
— Moi, je vous aime, monsieur Jean, répliqua la jeune fille, émue par ce sentiment de mort profond et subtil qui emplissait la chambre, si J'on peut ainsi s'exprimer ; — moi, je donnerais ma vie pour que Dieu vous gardât de tout mal.
Jean-de la-Mer ne répondit pas ; mais sous les flots épais de sa barbe blanche, un sourire heureux se glissa.
—Allume deux bougies et donne-moi ma loupe, dit-il, — car, fùl-ce pour la dernière fois, il faut que je lise encore !
Berthe alluma deux bougies, et trouva en tâtonnant sur le guéridon une grosse lentille montée en or, qu'elle tendit au vieillard. ^
Celui-ci la regardait toujours ; et, sur cette face rude, que l'approche des dernières heures rendait plus austère encore, il y avait comme un vague attendrissement.
— Tu m'aimes, disait-il, — c'est peut-être vrai... car tu es la seule créature humaine en qui je n'aie jamais dérouvort une pensée mauvaise... Tu m'aimes... Et qu*ai-je fait pour \o\ ?
!— Je t'ai donné du pain... comme une^ aumône...,.^ Je ne t'ai
rien donné que du pain ! — car tu n'as pas même un nom,
pauvre Berthe
Il l'attira tout près de lui.
— Ecoute, murmura-t-il, — serais-tu bien heureuse d'avoir un nom, Berthe ?
— Un nom ? répéta la jeune fiUe, comme si elle n'eût pas
compris.
— 11 faut bien que je te paie, enfant, poursuivait le vieillard avec une sorte d'effusion, — depuis dix ans, si j'ai eu quelques pauvres minutes de repos et de bonheur, c'est à toi que je les dois... Quand tu chantes, Berthe, je souris mali,qé moi.... Et malgré moi j'espère...
— Ne me parle pas, s'interrompit-il, car je viens d'entendre trois heures et demie sonner à l'horloge du château Encore trente minutes de passées... Et qui sait si j'ai à vivre désornaais autant d'heures que j'ai vécu d'années ? — S11 y a des anges, les anges doivent avoir la voix puissante et pure comme toi... Ta voix, c'est la seule chose en ce monde qui m'ait jamais parlé du ciel !
Il lâcha la main de Berthe.
— Lève-toi, poursuivit-il, — va prendre ta harpe et chante. Berthe se recula effrayée...
— Chanter! dit-elle; — à cette heure... et au moment où... Elle n'acheva pas.
—Au moment où je vais mourir ? n'est-ce pas ? dit Jean-
de-la-Mer.
Et le méchant esprit de contradiction qui était en lui depuis le jour de sa naissance, reprenant le dessus, il ajouta :
— Ce n'est plus guère la peine, c'est vrai Eh bien ! ne
chante pas, Berthe, ne chante pas, ma fllle.
Berthe traversa la chambre d'un pas chancelant, et souleva répais rideau qui se drapait au devant de la croisée. — Dans l'envbrasure profonde et large où quatre personnes auraient tenu à Taise, une harpe était serrée.
Berthe fit rouler la harpe jusqu'au milieu de la chambre.
— - Merci, dit Jean-de-Ia-Mer avec un reste de sécheresse. Perlhe préluda timidement. — Ses pauvres yeux étaient
pleins de larmes.
* Pendant qu'elle préludait, Jean-de-la -Mer prit à la main les deux testaments et les examina à l'aide de sa loupe qui faisait chaque lettre plus grosse que le poing.
Berthe avait bien deviné. — Fargeau Créhu de la Saulays était revenu à pas de loup.
Son front demi-chauve se collait à la porte.
Son œil était au trou de la serrure.
Et son âme j)assait en ce moment dans son regard.
Sans le bruit de la harpe, on eût entendu le souffle brusque ( : irrégulier qui faisait bondir sa poitrine.
Fargeau devinait, — par cette intuition des ambitieux et des : ides, — qu'une partie terrible se jouait entre lui et l'aveugle. P. rthe ne s'en doutait même pas.
Elle chantait :
M Comme j'allais puiser de l'eau à la fontaine, le rossignol des îmits disait d'une voix douce :
M — Voilà le mois de mai qui passe, et les fleurs des baies avec lui.
X Heureuses les jeunes filles qui meurent au printemps !... »
Jean-de-la-Mer l'avait dit : Berthe avait la voix puissante et pure que doivent avoir les anges.
Cette voix profonde, limpide comme l'eau qui tombe dans le bassin de cristal des fontaines féeriques, allait droit à l'âme et y réveillait le sentiment du beau et du bon, — la pensée de Dieu.
Jean-de-la-Mer avait mis sa tête blanche sur un coin du coussin. — 11 écoulait, — et il lisait.
Le premier testament, celui qui contenait quatre grandes Images d'écriture serrée, c'était la nature même du vieux Jean Oéhu de la Saulays, traduite et transposée sur papier timbré.
C'était son scepticisme orgueilleux et bizarre, — son désespoir, — le mépris qu'il faisait des hommes.
L'autre testament, celui qui contenait seulement quelques lignes, était une bonne inspiration suivie par hasard.
Nous connaîtrons sans doute plus tard le premier testament qui ne réalisait pas, tant s'en fallait, toutes les espérances de M. Fargeau.
Quant au second, il disait simplement :
« Je lègue l'universalité de mes biens meubles et immeubles à Berthe Créhu de la Saulays, — majllle. ^
« A charge de servir une pension de dix mille livres par année à (le nom avait été effacé deux fois, rétabli deux fois
et encore effacé) — monjlls. »
fierthe poursuivait son chant :
M Heureuses les jeunes fiUes qui meurent au printemps !
u Comme la rose quitte la branche du rosier, la jeunesse quitte la vie;
u Celles qui mourront au mois de mai on les couvrira de fleurs nouvelles,
u Et du milieu des fleurs nouvelles les jeunes filles mortes s'élèveront vers le ciel comme le passe- vole du calice des roses. »
Fargoau perdait le souffle.
Jean-de-la -Mer écarta le long testament, après y avoir jeté un coup d'oeil et prit à la main celui qui ne contenait que trois lignes.
On eût dit que la céleste voix de Berthe lui était comme un conseil d'en haut.
Il regarda la jeune fille.
Les grands yeux bleus de Berthe étaient levés vers le ciel. Son visage aux lignes heureuses et pleines d'harmonie, éclairé par la lumière plus vive, semblait avoir une douce auréole.
Jean-de la-Mer se disait :
- Eh bien! — qui sait? —Il me semble que je m'endormirai plus tranquille là- bas, dans le cimetière de Yesvron, si je la laisse heureuse...
Berthe s'était arrêtée.
— Chante encore, ma fille, dit Jean-de- la-Mer; — chante, jet* écoute...
Et cette fois, ce mot : ma fille, avait cette tendresse que lui donne la voix d'un père.
Berthe reprit .
M Quand la pauvre fille entendit ce que disait le rossignol , elle ' mit ses deux mains en croix :
u Dame Marie, je vais dire un Ave en votre honneur.
M Pour que j'aille bien vite attendre mes compagnes dans le paradis f*
— Assez! dit en ce moment Jean-de-Ia-Mer. Et son accent était tel que les doigts de Berthe s'arrêtèrent, glacés, sur les cordes de sa harpe.
— Souffrez-Yoas davantage, mon oncle? demaocra-t-eiie avec effroi.
Jean-de-Ia-Mer,sans motif apparent, — et dans ce court espace de temps qu'il avait fallu à la pauvre Berthe pour chanter les premiers vers de son troisième couplet, — Jean-de-la Mer s'était transformé.
Nul ne savait à quel vent bizarre tournaient les pensées de ce vieil homme.
Cette froideur austère et sèche qui caractérisait si remarquablement son visage était tout d'un coup revenue.
Plus de sourire sous sa barbe, -- plus de rayon humain dans son œil qui avait pris l'immobilité du cristal.
Au lieu de répondre à l'interrogation de Berthe, il jeta sa loupe loin de lui^ comme s'il eût voulu dire : Je ne verrai plus rien en ce monde.
Puis il plia en quatre le testament que nous avons transcrit plus haut.
Et il rapprocha de la bougie pour le réduire en cendres.
Fargeau saisit son cœur à poignée! — Lequel des deux testaments était menacé de destruction, Fargeau ne pouvait le voir!
Il avait envie de s'élancer. — Il était fou
-^ Mon oncle, répétait cependant Berthe qui n*osait bouger,
— souffrez-voUs davantage?
— Je ne suis pas ton oncle, répliqua le vieillard; — je ne suis rien.i. va-t*enî
Berthe se levait pour obéir.
— Reste ! reprit Jean-de-la-Mer, qui semblait hésiter.
Le testament, en effet, n'avait pas encore touché la flamme de la bougie.
Le vent bizarre soufQait : la pensée du vieil homme tournait...
Ce vent qui souffle aussi sur nous et autour de nous avec plus ou moins de violence, — ce vent, qui est la folie humaine,
— s'appelle l'Orgueil!
L'Orgueilégoïste et vain qui renie Dieu pour s'écouter soimémef, qut rejette le flambeau pour marcher dans sa propre nuit.
11 n*est point de nature, si morte ou si perdue que vous la puissiez supposer, qui ne soit capable de renaître ou de se retrouver en un bon mouvement.
Mais régoïsme parle, mais l'orgueil souffle, et le bon mou-
Tetnent disparaît comme cette herbe épliémère qui perce le sable du Sabara après les pluies et qu'une heure de grand soleil £aùt ètanouir.
L'orgueil, la plaie honteuse et incurable!
Le péché originel.
Le mauvais ange, — Satin!
Satan, tour à tour terrible et burlesque...
II s'était habitué, ce vieillard, maintenant couché sur son dernier lit, à étonner tout le monde.
Le monde, — c'est-à-dire deux ou trois cents paysans de Ve^vron, et quatre douzaines de bourgeois de Vitré.
Il voulait émerveiller ses amis et ses ennemis après sa mort comme pendant sa vie.— Pour ce, il avait laborieusement composé un testament en quatre pages, modèle de hardiesse philosophique, fleur de scepticisme, miracle d originalité.
C'était l'œuvre de V homme qui ne faisait rien comme les autres.
En conscience, il eût été bien pénible de renoncer à cet bon neur posthume.
Jean-de-la-Mer fit taire énergiquement le mince filet de voix que gardait son cœur. — Il refoula cet attendrissement niais qui l'avait pris à la gorge et se dit dans la naïveté de son orgueil :
— Ils verront!... ils verront ce qu'était le vieux Jean Créhii de la Saulays!:..
S'il s'était ravisé tout à l'heure, c'est qu'une séduisante idée venait de traverser son cerveau pointu.
Le testament fait en faveur de Berthe eut un instant de répit.
Et Fargeau, qui était toujours derrière la porte, l'œil écarquillé, la respiration haletante, prit ce moment pour avaler une large lampée d'air.
— Approche 1 dit Jean-de-la Mer à Berthe.
Pendant que Berthe se dirigeait vers la chaise longue, le vieillard plia le deuxième testament absolument comme élait plié le premier. — Puis il reprit :
— B.rthie, lu as là devant toi le bonheur et le malheur... choisis un de ces deux papiers...
— Le malheur... et le bonheur! répéta la jeune fille qui cherchait à comprendre.
— Choisis! ordonna une seconde fois Jcan-de-la-Mer.
Et comme la jeime fille hésitait, il souti^.t sa main pour la guider. *
Berthe prit le premier venu des deux testaments.
— C'est bien, dit Jean Créhu; — maintenant, reporte l'autre à sa place, ferme le coffre et rends-moi la clef.
Berihe fit tout cela. — En revenant vers le vieillard, elle s*ar- ) êta parce qu'une odeur de papier brûlé saisissait son odorat.
C'était Jean-de-la-Mer, qui venait de flamber un des deux testaments. — Il souriait en homme qui a la conscience d'avoir bien agi.
La clef du coffre fut placée sous son chevet.
— Ouvre la porte, Berthe, reprit le vieillard, — Fargeau doit se lasser d'attendre et d'écouter... Ya lui dire qu'il peut entrer.
Fargeau n'eut que le temps de quitter la serrure.
Quand il entra, malgré la bonne envie qu'il avait de cacher son inquiétude et les sentiments qui l'agitaient, il ne put s'empêcher de jeter un regard avide vers les cendres du testament qui achevaient de se noircir sur le parquet, — et qui gardaient encore la forme de la double feuille de papier timbré.
Les dernières étincelles couraient en se jouant le long des bords.
Qu'y avait-il d'écrit sur ce chiffon détruit, — sur celte ombre d'acte qui valait deux millions naguère?
Fargeau s'élança vers son oncle et lui tâta le pouls affectueusement.
— Tu serais un brave neveu, lui dit Jean-de-la-Mer, — si tu n'écoutais pas si volontiers aux portes...
Lucien entrait en ce moment.
— Mon oncle, dit Fargeau, au lieu de se disculper, — j'ai envoyé chercher le médecin.
Le vieillard haussa les épaules et ferma les yeux.
Le regard de Fargeau glissa vers le foyer où Berthe avait été reprendre sa place.
Lucien s'était penché à roreille de la jeune fille et semblait lui parler tout bas.
L'œil de Fargeau brilla sous la frange blondâtre de ses cils.
Dans son regard il y avait de la frayeur, de l'envie, — et de la haine.
Il était à peu près quatre heures du matin.
II y avait bien deux heures que Ticnnel Blone avait franchi la porte du manoir,montésur Argent, le cheval blanc de M. Lucien.
Le vent gémissait toujours dans les hautes croisées du chàt( au du Geuil et pliait à grand bruit les arbres dépouillés de la forêt.
Dans la cuisine, Fargeau et Lucien avaient mis fin à la veillée.
On avait dit la prière. -» Le cbaudron de grous était vide.
Tout dormait au château.
Jean-de-la-Mer lui-même semblait assoupi sur sa chaise longue.
Fargeau, — en un momenl où Lucien et Berthe causaient à voix basse, de si près que les blonds cheveux de Lucien touchaient aux cheveux noirs de la jeune fille, — Fargeau se pencha> puis s'agenouilla sur le parquet, à l'endroit où le testament brûlé laissait sa cendre.
Il prit cette cendre avec précaution et parvint à la soulever sans la briser. — Il l'approcha de la lampe.
Parfois, sur le papier consumé l'écriture laisse des traces rougeâlres.
Mais \d, rien ne restait. — Fargeau pencha sa tête sur sa poitrine et jeta un dernier regard du côté de Berthe.
La figure lymphatique et fade de Fargeau n'exprimait jamais bien vivement une pensée. — Et pourtant, quiconque eût aimé Berthe, la pauvre petite aveugle, aurait frissonné en surprenant ce regard, — qui était une menace cauteleuse et terrible.
TIENNE! BLÔNB
Nous avons laissé Tiennet Blône partant pour Vitré à deux heures de nuit.
A peine dehors, Tienn(t et le cheval de M. Lucien furent mouillés comme si on les eût plongés dans la rivière. — La pluie tombait toujours à torrents.
Le cheval de Lucien était une jolie bête de l'Alençonnais, sveKe et vif, allongeant le trot comme un anglais et ferme sur jambes comme un normand. — il était blanc et s'appelait Argent.
C'était Tiennet qui le soignait.
Tiennet l'aimait presque autant que M. Lucien, et M. Lucien était la créature humaine que Tiennet aimait le plus.
— Hardi! petit Argent I dit-il en faisant le tour du château pour gagner l'avenue, — nous avons passé l'eau la nuit der-
nière, nous la passerons bien encore cette nuit... N'est-ce pas, petit Argent?
Et il caressait Ye cou déjà trempé du cheval.
Mais petit Argent ne semblait point partager l'ardeur de son maître. Il hésitait dans la nuit noire. La pluie battante l'aveuglait, et il fallait le pousser à chaque pas.
— Oh I oh I fit Tiennet avant d'avoir dépassé le milieu de l'avenue, — nous n'allons guère, petit Argent!... Toi qui ne demandes qu'à courir d'ordinaire!... Parbleu! les gars qui sont restés là-bas à faire la veillée diraient que c'est un signe... Mais moi je me moque des signes, petit Argent! — Et il faul marcher, entends-tu, si tu veux qiie nous restions bous amis !
Il donna doucement de ses deux talons sans éperons dans les flancs dû cheval, qui prit le trot pendant deux ou trois secondes et retomba au pas en baissant la tête devant la bourrasque.
On ne voyait pas à dix pieds devant soi, et certes il n'y avait personne dans la campagne à cette heure de nuit par un temps pareil. Ce ne pouvait donc être i^onr poser comme on dit maintenant, que Tiennet 6ta son grand chapeau de feutre et livra sa tête découverte à l'averse chassée par le vent.
— Allons! Argent! reprit-il en secouant ses longs cheveux ruisselants; — hop! hop!
Il y avait un sourire joyeux sur ses lèvres qui buvaient la pluie, et ce»vent impétueux qui batuit son visage l'exaltait et le faisait fort.
Hélas! les années viennent et le froid de l'âge viril I — Mais qui ne se souvient de cette étrange gaîté qui prend la jeunesse sous les coups de l'orage? Qui ne se souvient de ses luttes folles engagées contre la tempête? — L'ouragan se fâche, on rit; la pluie fkit rage, on chante. — Il y a comme une fièvre dans tout cela; il y a comme un sauvage transport!
Cette eau du ciel qui fouette le visage en feu, ce vent qui saisit et secoue les cheveux, — et qui coupe la respiration ^n faisant battre le cœur ! . . .
C'est un jeu, c'est une fête. — La pluie, le vent, l'orage n'ont que des caresses pour les fronts de seize ans.
Hélas! encore une fois, l'âge vient. — Serrez vos manteaux à vingt-cinq ans.— A cinquante, n'ayez plusdepudeuret ouvrez ' effrontément vos parapluies
Car Forage, et la pluie, et le vent ne jouent qu'avec la jeunesse ; plus tard, ils frappent tout de bon.
uiyiiizBU by VjOOQIC
Tiennet Blône n'avait pas encore SQize ans.
Il avait souffert déjà pourtant; côibme souffre la fierté ombrageuse> au dedans du cœur, sans plainte, — tout bas.
Cette âme si jeune avait subi plus d'une fois la sourde atteinte du doute et du découragement.
Mais à seize ans, la souffrance n'est-elle pas un peu comme la tempête qui secoue et qui enivre?
Tiennet avait pleuré parfois. — Ses larmes s'étaient séchées en un sourire d*orgueil.
Gomme se séchaient à présent sur son front brûlant les larges gouttes de la pluie nocturne.
11 s'était redressé, fanfaron et sans peur, devant les menacQs de Taveuir inconnu, — et il eût voulu hâter le cours de sa vie comme il hâtait maintenant le pas craintif de son cheval.
Vivre, vivre, lutter, connaître! — Dévorer le temps! — r Deviner I — Percer ce voile importun qui arrête incessamment la vue.
Us ne savent pas que vivre c'est vieillir, c'est-à-dire mourir!
Personne n'ignore qu'il rayonne du cavalier au cheval et réciproquement une sorte de courant magnétique. — Argent était un noble animal dont le galop rapide avait bien souvent exalté la tête vive de Tiennet B16ne. — Cette nuit, ce fut la fièvre de Tiennet qui se communiqua graduellement au cheval.
Peu à peu sa tête se redressa, superbe, ses naseaux reniflèrent bruyamment et filmèrent. — Son sabot frappa lestement la terre glissante.
Il défiait la nuit.
— Hop! hop ! disait Tiennet,
Argent prit le trot, agitant sa crinière alourdie.
Tiennet secoua son chapeau au-dessus de sa tête; — il eût voulu avoir des ailes^ rien que pour défier l'orage de plus haut.
— Hop! hop!
Argent prit le galop.
— Oh Ile bon cheval!
Tiennet se baissa, entoura le garrot de ses deux bras et le baisa en riant conmie un fou.
— Hop! hop!
Argent glissait comme une flèche surlesazon mouillé de Tavemie. — Ses flancs frémissaient. — Les cbeyreuils gelés dans le fourré se dressaient tristement sur leurs pattes grêles, tendaient l'oreille et l'écoutaientauloiu heuuir.
Tiennet chantait à tue-tête :
Monsieur Bertrand (1) dit à P Anglais :
Arrête!
Arrête!
Poor t'atteindra, je donnerais
Ma tête,
Ma tête!
Nulle voix ne répondait, pas môme l'écho, noyé par l'ondée.
Mais Tiennet B16ne eût traversé en ce moment la pluie de feu des initiés égyptiens.
11 chantait encore :
L'Anglais s'enfuit dès qu'il l'entend,
• Le lâche!
Le lâche !
Car il se dit : monsieur Bertrand
Se fâche,
Se fâche 1
L*avenue finissait.
Les ténèbres se montraient un peu moins épaisses, parce que la forêt éclaircie n'arrondissait plus ses grands arbres en voûtes impénétrables au-dessus de la côte.
— Hop! petit Argent, hop !
Au château de Ceuil et dans le bourg de Vesvron, les bonnes gens disaient que Tiennet Blône savait tout, — et qu'il était sorcier.
Qu'auraient-ils dit, Seigneur Jésus! les bonnes gens du Ceuil et de Vesvron, s'ils l'avaient vu courir et chanter par cette nuit de tempête?...
Avant de gagner la prairie, Tiennet n'avait plus guère que le temps de chanter un couplet.
Si l'Anglais qui fuyait devant M. Bertrand avait eu un cheval comme petit Argent, il courrait encore. — Mais il paraîtrait que ce pauvre Anglais était à pied.
La chanson de Tiennet disait en effet :
(1) Bertrand Du Guesclin,
|8 ira M LA MORT 91
Gtr mcbiieàé MtnttA Af «Titt pobl v LAfOutte,
I Jdatheureux Anglais t —
La voix de Tletiael, tout à l'heure échUnte, mouiHt I la fin df ce de rtiier couplet p
Cette ^ureicitàtloa bizarre dont ttons parnons plus haut dure peu, ^i ^es phases soût rapides comme l'éclair.
La tète de Tlennet sp }>enchait mainteuant sur son tpaule. — me pensée môîàncQli^tie vrnait de traverser H ftirie. — Ce ^t d*juip iccept dçux et prpsfiae plaintif qjçnn prononça ime Xolà
encore et sati^ y iortipr • ' ---Éopl petit Àrgeiitt hoj^i
One ni^ne blanchâtre se tnbntraft dans le noir.
pi^i rhspnd^oii. — En mè^e tepps, une bouffée de yent rapport lé'ttuft deîeau ^i se ruj^lt par l'écluse ouverte. ' 'Ârgeàt s'aYi^ta iéburt sur ses Jarrets tendus.
Ce n'était pas la première fois que Tiennet Blône ris<)[uait œ, nteillçjjotyçyage.
La veille, il avait passé i'^au à cheval; — Olivette nous l'a dit; 00 à peu nées, cottime parient les fennnes.
j^ais, là yeme, personne tf avait Ordonné h tiennet de passer reàu. C'était de son propre mouvement qu'il s'était levé à une )ieure après minuit, alors que tout dorm^iit au château, — qu'il ay^dt sellé Argent à bas briiit dans l'écurie, — et qu'il avait ir^pé dans l'hufle la ctef de là grand'poiie pour sortir sans ^veiHer 1(^ chiens.
tommé auJotird^nl# Tiennetavait pris la direction de Yitré.
tiennet était beau. -^ À seize ans, on fait de ces nocturnes équipées. Cétàit péùt-ètré tih rendez-vOusi d*amonr.
Point ^ TienjD^et nf jiayait pas ce que c'est que l'amonr.
Il iievait àiiii^^ sànis doute comme chactih en sa vie, mais son heure n*était pas Veniiiè.
Pourquoi donc ay^-il forcé Argent, — Argent plus sage qffP lui, — I pionfiper ton blanc pèftri^l d^ns te furieux coih tant de la Yésvre, enfléo et large ibomme une mejtf
C'était un étrange enfant que ce Tiennetl
Kol ne U coimaissaït iiieùi parce qu'il s'ignorait ]ui-mémo«
3d LE JEU DE LA MORf
Pour les uns c'était un être mystérieux, sachant, — on ne pouvait dire comment, — les secrets de chacun, et courant la nuit dans un but que nul ne pouvait deviner.
Un sorcier.
Pour les autres, — les fins observateurs du bourg de Vesvron , c'était un garçon précoce, découplé à ravir, brave comme un lion, ambitieux un peu plus qu'on ne l'est au village, incré- .ipule au merveilleux, n'acceptant jamais l'inconnu en aveugle ^mme ses compagnons, — un garçon fait pour parvenir.
C'est-à-dire destiné à faire un homme de loi râpé, un vicaire We campagne, ou un sergent-major d'infanterie.
Les observateurs du bourg de Vesvron se trompaient.
Et, au fait, ils n'avaient, pour juger Tiennet Blône, aucun point de comparaison.
Tiennet avait quelque chose en lui qui devait le jeter en avant. C'était une nature d'élite, hardie et prudente à la ff>is. lî pouvait se perdre, mais sciemment et avec la conscience de sa chute.
A seize ans, qu'il avait, — lui, l'enfant de la campagne ignorante, — il s'était posé plus d'une question, que ne se font point les enfants des villes.
Il avait entrevu la vie.
Car Dieu qui fait du monde un mystère pour les cinq sixièmes des gens qui vivent au beau milieu du monde, doqne parfois à d'autres, -— à ceux qui végètent loin de la civilisation et du mouvement intellectuel, la faculté prodigieuse de deviner •le grand secret.
Qu'on se rassure, Tiennet p' était point un philosophe. — Il ne montait pas sur les arbres pour mieux voir la lune. — Que le diable emporte les enfants-miracles!
Les enfants prodiges sont la plaie d'un pays. — Ils deviennent tous professeurs. —Ils font tous des tragédies, à moins qu'ils ne découvrent des planètes, — lesquelles n'en peuvent mais!
Tiennet avait tout bonnement l'intelligence inquiète, éveillée avant l'heure, la volonté audacieuse, la raison froide et le cœur brûlant.
Tout cela vierge, — principalement le cœur.
Il était riche de sève, de jeunesse, de volonté. Il pouvait beaucoup. Il doutait déjà.
L'opulence de sa nature était comme une menace terrible ou une splepdide promesse.
Et personne, *~ nous ne parlons plus des observateurs du bourg de Yesvron, — n'aurait su choisir entre la promesse et la menace.
Car 11 n'y avait à toute cette richesse qui "allait briller au soleil de la vie, à toute cette vigueur qui allait résolument s'épanouir, aucun frein ni aucune direction.
En TiennetBlône, à seize ans, le bon et le mauvais surabondaient et s'exagéraient, voilà tout ce que nous avons voulu dire. — Au temps des métaphores classiques, on aurait volontiers comparé le robuste enfant à ce sol vierge des terres tropicales, qui nourrit à la fois, en merveilleuse abondance, les beaux arbres à fruit et les plantes vénéneuses.
Or, dans ces noires forêts du Nouveau-Monde, combien de fois ne voit-on pas le palmier magnifique mourir, étranglé par l'inutile liane qui grimpe, foisonne, étreint et tue ?...
n faut à rhomme qui entre dans la vie un flambeau pour choisir sa route, une boussole pour s'y maintenir.
Ou bien il lui faut une main secourable qui le guide pour entrer, qui le guide encore le long du chemin.
Tiennet n'avait pas de famille.
C'était cela, uniquement cela qui creusait sous ses pas un abîme.
Personne n'était là pour lui dire : Ne mets pas le pied sur la pente.
Et une fois le pied posé sur la pente, quand le pied est puissant, qui ne sait la profondeur de la chute!
Tiennet avait une pauvre histoire. Il faut que le lecteur la connaisse. Elle peut être contée en deux mots.
Il avait été élevé par le vieux meunier Toussaint Blône, du bourg de Yesvron, que tout le monde croyait son père.
Toussaint Blône était un ivrogne. •— Il était mort sans le sou.
Avant de mourir, il avait dit à Tiennet :
—Tu n'as pas été heureux avec moi, petit. —Je ne t'aimais pas beaucoup, parce que tu n'es pas à moi...
Et comme une exclamation d'étonnement s'échappait des lèvres du pauvre Tiennet, Toussaint Blône lui imposa silence d'un geste et reprit :
— Non,, non, — c'est comme ça, petit, tu n'es pas mon fils... Laisse-moi parler, car c'est tout au plus si j'aurai le temps avant que le prêtre vienne... et quand le |()rètre sera yenuj Je ferai mes affaires et non plus les tiennes... On m'?»
dit 4e V^er dam^ le t^vm; y^ 4*ai él^vé... Ta m |&e|dois riiBo, j'étais payé pour ça...
— Mais qui donc est mon père P s*écria Tiennet.
^ie Ce dis 4e me laisser parler... Ton p^e... ma foi, je i)*en »m rlép... ta mère... pas dayaotage. Mais si tu veux aller aux informations, il y a une piersonaie qai pourrait peuti^ bien f'en dire plus long. #
— Quelle personne ?
— Une dame qui deme^r/B ^ YU^, jru^ 4.e h proja. •— Etqiiis'aw>elljB...
— Madame Marion.
Le prêtre vint. Touss^ nu^urjut, ^sant pojui^ tout bèri- 4age quelque^ dettes cbez ieç caba;re»ti^f^ de Y^e^yr^^ ^ Le ipoulin appartenait à Jean-de-la-Mer.
Dès le leodemaJA Tiennet cQ^uiMt à Vitré.
B^e de la Croix, jl troj^vj^ la foaison de ^^i^adaipe Mafion, mais la maison était vide. — M^da^ Maricm i^ devait rev^r ^^ans deux mois.
Ceci se passait e^ pcitobre.
Tiennet retourna bien dés fois à Viji^é* Up jovr on lui dit :
— B^adame Marion reyi^nt ^^J^Si-Amm-
Pour la première fois de sa vie le cœur de Tiennet bondit de icrainjte let d'espoir.
11 revint au château du Ceuil, où il travaillait pour M. Lucien et il attendit*
Or, dans rictervalle, la Yesvre dé^or^èe ferma le^ commiinîcations entre le cbàteau et la ville. — Voilà pourquoi, dans la nuit de la veiUe, Tiennet avait sellé Argent pour tri^yersisr l'eaM.
Il voMlait èjtre à Vitré au petit jipu^, fQ^r ne pa^ perdre une seule min^te. — Et peut-être au^i, car le ^erme de toutes l'es délicatesses était en lui, peut-être voulait-il cacher à tous Les yeux cette démarche qui était son pr^iiçr el&f^ g^an4 secret.
Jamais amoureux n'eut tant jet é^ &i vjyes Motions que notre Tiennet durant ce premier voyagpe c(e nuit. — tes écluses fermées parla gelée ne laissaient ^ J'iDondatli^ qu'un courant presque insensible. Tiennet tt aversa le lac sans encombre.
Au petit jour, il était dans la Vue de la Croix, de^vaut une Qudston à porche et à balcons de f^, comin^ toutes les maisons de Vitré.
Il demanda madame Marion.
Le domestique lui répondit que madame était couchée.
— C'est égal, (fîtTleiniet<pifi» dôfltsit d« rM, — rêreB^
lez-Ia.
Madame Marioo couchait au premier étage. — Tleonet, qui était resté au pied de Fescalier, put entendre, à peu de chose près, la conversation qui eut lieu entre la maltresse et sa do* mestigue.
— Madame, dit cette dernière, c'est un jeune gars du eliltean de Geuil.
— Du château de €enil 1 âTècrla yivenent la maîtresse ; vitêl mon déshabillé du matin... —-Savez-vous ce qu*il veut, Rosalie ?
— Je ne sais que son nom, madame.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Tiennet Blône.
— Ah! fît madame Marion d*une voix changée ; mais il n'est pas du château... il est du moulin de Toussaint Blône.
— Madame, répliqua Rosalie, J'avaisoubliédevous dire que Toussaint Blône est mort pendant votre voyage.
—Ah ! ... fit encore madame Marion.
Puis elle ajouta d'un ton de mauvaise humeur : —Que me fait tout cela t... Dites ft ce garçon que je dors... et qu'il repasse., une autre fois...
— Quand ?
— Plus tard... Je ne sais pas... dans huit jours.
La poitrine de Tiennet Blône était oppressée. Il souifirail sans savoir pourquoi. La voix de cette femme qu'il n'avait jamais vue lui faisait mal.
Ce n'était pourtant que la voix nasillarde et commune d'uns rentière de Vitré, le pays de l'univers, — après Rennes, — où Ton parle le plus cruellement du nez.
Comme la domestique allait descendre, madame Marion la rappela :
— C'est un joli garçon, n'est-ce pas ? dit-elle d'un accent radouci.
— Un très beau garçon, niadame.
— Pauvre petit ! — Mais qu'est-ce que cela me fait? — Allez, Rosalie, et laissez>moi dormir.
Quand Rosalie arriva au bas de l'eseaiier, Tiennet Blône était déjà parti.
U traversa Vitré le cœur gros et les yeux mouillés. Puis la colère le prit.
Puis le découragement.
Ceux qui lé tirent rentrer au bhiteau \t trouvèrent plus pàK,
qu'à rord'inaire, mais son visage ne disait rien de ce qai était au fond de son âme.
Tiennet laissa soufQer un instant son cheval, puis il lui fouetta les oreilles avec les grands bords de son chapeau.
— Allons ! petit Argent! dit-il, — à l'eau !
Le cheval mit ses deux pieds de devant dans le courant, dont le froid te fit frissonner violemment. — L'instant d'après il perdait plante et nageait avec effort dans cette eau. tourmentée et couverte de glaçons.
Ce n'était pas comme la nuit précédente, où les écluses fermées ralentissaient le courant. — L'eau qui avait maintenant une large issue se précipitait avec violence.
A vingt pas de la rive, Argent se prit à soufQer avec effroi. — Tiennet le tenait en bride vigoureusement, mais ce fut bientôt en vain. — Le courant était le plus fort.
Une éclaircie se faisait en ce moment vers Torient. — Tiennet vit qu'en une demi-minute, il avait perdu trop de terrain déjà pour gagner la rive opposée en droite ligne.
Il vit aussi que la nappe d'eau avait diminué de largeur depuis la veille, car les pommiers et les haies de la plaine commençaient à se découper en noir sur la blanche surface du lac.
Il lâcha la bride, cédant pour un instant à la violence du courant, — et put mesurer en quelque sorte avec une exactitude rigoureuse le péril de sa position.
L'obstacle à vaincre restait entier. Le cheval trop faible et déjà essoufflé, n'avait pas entamé le cœur même du courant qui l'entraînait à la dérive.
Tiennet se trouvait à environ trois cents pas de l'endroit où il s'était mis à l'eau. — Il arrivait au tournant de la Yesvre, Au-dessus de sa tète se dressait une manière de promontoire, extrême pointe dé la forêt du Geuil, et que le lecteur connaît déjà sous le nom de to Mestivière.
C'était là que, suivant l'accusation de Tiennet Blône, la jolie Olivette donnait à M. Fargeau Gréhu de la Saulays des rendez* vous où l'on ne parlait point d'amour...
En cet endroit, il fallait couper le fil de Feau ou se laisser entraîner vers l'étang.
Or, entre l'étang et la Mestivière, il y avait le barrage de Braix, qui forme une chute de vingt pieds de haut.
Pour la première fois Tiennet BlAne songea qu*il était tout près de la mort.
PETTr-ARGENT
La Mestivière, qui portait une épaisse chevelure de ronces à son sommet et aussi de grands arbres dont les racines sortaient de terre, formait une sorte de falaise coupée à pic, dont la base sablonneuse rentrait, minée par les inondations annuelles.
C'était le dernier j)oint du rivage d'où Ton pût s'élancer utilement vers la rive opposée; car, à partir de la Mestivière, la Vesvre faisait retour en s'éloignant de plus en plus de Vitré.
Tiennet «1iésitap2(s. Il poussa son cheval de la main et de la voix. — Argent fit un suprême effort. Son poitrail fendit le courant en ligne presque directe; durant un instant, Tiennet put croire qu'il allait arriver à bon port.
Et, sans doute, il en eût été ainsi sans la profondeur des ténèbres, devenues tout à coup plus épaisses.
Tiennet, penché sur la crinière, cherchait à percer l'obscurité, tout en répétant d'une voix brève, — par saccades, — et sans savoir même qu'il parlait :
— Hop! petit Argent 1 hop! hop!
Il lui semblait déjà, soit que ce fût la réalité, soit que ses yeux lassés fussent la dupe d'une espèce de mirage, il lui semblait apercevoir les buissons de la rive, lorsqu'une violente secousse le jeta de côté.
Il devint pâle et des gouttes de sueur froide se mêlèrent sur son front à la pluie ruisselante.
— Un glaçon I... murmura-t-il.
Argent nageait toujours.
— Hop!... fit Tiennet," qui se remit en selle. — Pauvre petit Argent! nous arrivons! nous arrivons!
Sa voix était oppressée comme s'il eût reçu lui-même le choc dans la poitrine.
Argent était le compagnon de Tiennet Blône. Tiennet Blône l'aimait.
Dans récurie, tous les malins, c'étaient entre eux de longs ébats. Argent répondait à la voix de Tiennet plus joyeusement qu'à la voix de M. Lucien lui-même, — son maître, pourtant.
A la voix de Tiennet, Argent secouait sa belle crinière blanche comme neige. —H venait à Tiennet, caressant et flatteur; il frottait sa fine tête contre l'épaule de Tiennet. — G'éuit dans la main de Tiennet qu'il mangeait sa première poignée d'avoine >
LB isù itt ii màt
Et pais, k crid, sans séllé ni hafUlâ, tUAnët mudt svkf dos souple du gracieux animal. — Et Argent de bond^ ditf la cour sur le pavé qui faisait feu ; et Afgent de courir comme un cbeyreuil le long des grandes allées, sur le gazon mouillé.
Obi les folles ëqulpé^sî — TléfMet et ArgAit; ^«à JVeif tovjs deux, — Tiennet dèjéunaiit au pied d'un arbrtf,- — Ârfam se vautrant dans Tberbe baute, semèe deittargoerflai^ da boitons d*or.
Tiennet rêvant, Dieu sait à quoi, ^ irjim seroiMot cil doif-^ nant son ventre au soleil coinàie tin potllÉtn fiilâtre qiii n*a pas encore eu de fers cbauds soUs ta èoriie f tergè de ikm ilàbol.
Ti9mdi n'avait ni père ul nlèfé, Tié&iièt if '«vatt pis de frèri, — bêlas f non plus de &éià, ce bon trèâfoi» ^ttt vaèt presque une mère !
Tiennet était tout seul, -^ iôtit Içifl!
Sauftt. Lucien (iut fiii iéiàol^^H de raflMkm; Tienifit n'avait poipt 4'fimiei. .,
Car le capricieux îié voulait pâ2 de ràÉIdur d*Olivette.
Son ami, c'était Argent, Te bel Argebt, — Argent le rapide^ qui coupait le vent comme vfie flècbe.
Oh! pauvre Argent et pauvirè tiennet I e« klIçoQ qui frappait Argent frappait Tiendet au èobor i...
Sa main caressa bien doucement l'encoluré trempée duebeval.
Il se pencha davantage pour écouter, jianbi les bruits, dft Teau, du vent et de Taverse, si le soufflié d'At^tnc rétouSait ou râlait.
Et il répétait machinalement :
^ Nous arrivons. Argent! nous ÉiflvdtlS I
Mon Dieu ! ces buissons oui tout à rbedfè dtaieni réjoid sa vue, semblaient s'éloigner et fuir.
Son œil écarquillé ne voyait pltts Hen, sinon l'èeume blan* chissante de Tèau qui s'agitait vàgûeiiaeûti qui touhiOyait# — qui passait.
Argent nageait toujour^i — mais son môQvèintbtd'af ait plus cette égalité qui est la force, - ses jambes frappaient Tentt convulsivement et sa tête se redressait; MyadC réctuïe avec ime sorte d^borteur.
It^es naseaux, grands ouverts, sbùfllaierit bruyamment*^
^ Pauvre ÂrgeDi! disiilt Tiemiet ^lôtiè, ciônlma ces mères qui parleDt sans savoir, penchées siir lé berceau d*ua cher mifant â 1 agonie, -- pauvre Argeatl Hota anrtvaBSl -*llon Dieu f nous ât^rlvot^S,
LÉ JÈU D< U VORT ^
Mais ce n'étâîi pas vràî, — el Tîf nnet te feanlt bien.
Rien que la nuii, la nuit itnmense.
Et ce tourbilloil d'écume qui lî'atâit jias de fin.
Et encore le bruit de la chute de Brait qui se rapprochait de seconde e^i seconde...
Car il n'y avait plue à tiù ûmVst^ cft^VAl et eatftlièr deicen^ daient à la dérive.
Tiennet disait :
— Courage, petit Argent! Ittfcore wn peu de conragei
Et le vaillant animal, comme ^'il eût compris la prière de cette voix aimée, redoublait d'efforts.
Au milieu de cette ead frbide qui éidit sonà M et sur Mi, son corps brûlait...
Il y eut un second choc. — Cette fois, Argent recula da coup, et son poitrail gértrtl.
Sa tête, rejetée en àrrièi'e aveb force, retoml)â en avant et loucha le niveau de Teâti.
Tiennei Blône se mit à la nage.
Pauvre Argent! — C'^XkM taaItttéiMmt Tieriiet 4ui s'effor^ît, car Argent ne pouvait pleS;
Tiennet avait passé la bride à son cou, — il nageait, ii nageait essayant d'en nilnér At'^fem-Vfers la ri\T.
On la voyait, la rive, car le nràtin naissait. De vagues lueurs perçaient les nuages.
On la voyait. Elle était là, Men près. — MaisMen près aussi était la chute de Braix, doUt le Tracas domîKail naiacènânt tous les autres bruits.
Argent tendait le côu. — Atgttii se débattait, Impmss^t désormais, blessé, privé de souffle, — rendu.
Une minute se passa, durant laquelte Tiennet j luttant av'ec une énergie terrible, prodigua tout ce qu'il avait de courage et ue force.
Cette minute fat longue co^me UA siècle.
Quand elle fut écoulée, Tiennet vit bien qu'il traînait un corps inerte et déjà presque sans vie.
La chute était à vingt pas, au-dessous de lui.
Par un dernier elForl, il âtiir^a Aï^g^ent qui ne i)0Ufi?atl p/!us guère, et lui entoura le cou de ^e^ tie^x bras. — Et il ie biusa bien tendrement. ct)mme un frétée qui s'en va. . .
— Adieu, Argent ! éit^ll ; — adieu, monpauvre petit Argent I... I^ groisèÀ latiiiè^ tô£ttbftkitt àtrr èa joue. — Son c^sur tML
brisé,
Argent essaya de hennir. — Ce fut comme un râle.
Tiennel lâcha la hride qui l'entraînait. — Le courant prit Argent, et Tiennet le vit disparaître dans l*écume de la chute...
Les hautes herbes semées de blanches marguerites, — les courses folles au gai soleil, — plus rien !
— Hélas! hélas! pauvre ami! — Ami, adieu!
Quelques minutes après, Tiennet Blône prenait plante sur le gazon, à quinze ou vingt pas de la rive. Le jour venait.
Derrière lui Tinondation, qui allait diminuant sans cesse, étendait une nappe encore assez large et plus furieuse à mesure qu'elle se rétrécissait.
La Mestivière s'élevait à perte de vue, cachant par son coude le château de Geuil qui était de Vautre côté de la forêt.
Dans la traversée, Tiennet avait fait, bien malgré lui, presque tout le tour de la montagne.
Devant lui, à environ une lieue de pays, les clochers de Yitrè, la vieille et bizarre ville, apparaissaient confusément et comme en l'air.
Tiennet essuya ses yeux et rassembla ses idées violemment troublées par la lutte qu'il venait de soutenir.
11 allait à Vitré sur l'ordre de M. Lucien, le seul homme dont il reçût volontiers les ordres.
11 y allait chercher un médecin pour Jean-de-la-Mer, en péril de mort.
M. Fargeau lui avait dit par deux fois de choisir le docteur Morin qui était en effet l'ami de la maison.
M. Lucien lui avait dit une seule fois d'appeler le docteur Méaulle.
Son choix n'était pas douteux. — Sur ce qui se passait au château du Ceuil, Tiennet avait des soupçons. — M. Fargeau ne lui plaisait pas.
Et peut-être en savait-il plus long que personne sur bien des choses.
A mesure que le jour grandissait, le ciel se débarrassait de ses lourdes nuées, — la pluie diminuait, et lorsque Tiennet arriva au bas de la colline en pain de sucre sur laquelle Vitré étage ses maisons du temps du déluge, un rayon de soleil levant vint frapper d'en bas l'étrange cité, dorant la pointe de ses clochers et les gi^uettes de ses poivrières.
Vitré, comme on le sait/est une ville-corlpstté, qui aurait un prix fou si elle pouvait tenir dans le magasin d*un marchand ' d'antiquailles.
Dans ses rues étroites et marquées au cachet du romantisme le plus pur, on s'attend toujours à trouver des gentilshommes jurant par la mort-dieu, — des moines k cagoule, — des valets la jambe gauche bleue, la jambe droite rouge, — et des iruands, — et des ribauds, — et tout rhounèle attirail des bigots de la couleur locale.
Car Vitré, dit la chronique de Laval, — une mauvaise langue, -- s'est endormie un beau soir, vers la fin du moyen âge. Elle a sommeillé trois ou quatre cents ans. — Et maintenant, ses bicoques, ses porches, ses hôtels à balcons de fer forgé, ses gentilhommières, ses églises; — ses bourgeois, ses grands seigneurs de mille écus de rente, son peuple, etc., sont tout bonnement des gens et des choses du temps passe, confits dans l'oubli.
Vitré n'est pas le moins du monde une ville de notre siècle; allons donc! On y boit de l'hydromel comme aux jours de la chevalerie ; on y porte peut-être des souliers à la poulaine. Quand la France a le choléra, Vitré souffre de la peste noire, — pour garder les convenances.
Les paiements s'y font en angelots, écus au soleil, sous parisis et deniers tournois, comme au prologue de la Tour di Nesle.
Si le savant et spirituel conteur que nous aimons et connaissons tous sous le nom du bibliophile Jacob, passait jamais à Vitré, vous le verriez s'évanouir d'allégresse comme à l'aspect du cure-dents d'Etienne Dolet ou de la pantoufle de Nicolas' Flamel.
Si notre poète illustre, — Victor Hugo, — le grand maître dont nous sommes tous plus ou moins les fils rapetisses et dégénérés, venait jamais à Vitré, soyez sûrs qu'il déchiffrerait' sur les murailles barbues du château quelque mot illisible pour le vulgaire. —Et, — sur ce mot, il ferait ce livre, — que nous attendons depuis si longtemps!
Les bourgeois y font le guet, — la garde nationale y est armée de hallebardes et d'arquebuses à rouet.
Les dames s'y parent de cottes-hardies et de corsages en menu-vair.
On y joue, au Hou de vaudeville, — cité heureuse! des^y^*tères, ioiies oA/accties, • •
48* U IBD DÉ U.MORt
Si i^mals citmio de fer arrive en Bt'etagfie, tous Variez b Tille de Vitré s'en aller en fumée, comme un rêve çtti'elle é^
— un pur et simple rêve de savant qui s'est endormi sdi^ dn boiuquin rongé par les rats. i - »
Gomme Tiennet Blône ne connaissait pas d'autre iille que Vitré» il traversa sans aucune espèce d*émotiou ses placée respectaJ^les et ses rues qui sentent le moisi.
Bien triste et la télé inclinée, il gagna d'un pas rapide lé quartier où le docteur Méaulle, — le ddctetùr (iési|;në par M. Lucien, — faisait sa demeure, et sonhâ rëtidément â la porte. i ^
Il fallut que le docteur Héauile se levât en toute Date et partît de même, car tiennet n'entendait pas raison.
Quant au doçtéuii: ttorioL si chaudement Ncommàtidë pair M* Fargeau, U pami que Jiennet ^tait moiàs pressée de j'etivoyer au Geuil, car, en sortant de là miison de It. Mèaulle, |l se rendit tout droit à la grande place, où il sassit sur un viéùi iMmc degranity la tête entré ses qèuxinalnâ.
Songeait*il au pauyre Argent doht lé câdâvré suîtàit ilbaihlenant le cours enflé de la tesvjre?,.,. . ,
Au bout de la grande place éta là tHè de là Çlrôll. 7^ Vis* à-vis du vieux banc od s'asseyait Tiènnet, witk ï'hefAx la maison triste et revècfie de madame Màno^ -^ ii ifti&Àê ^ savait le nom de sa tnère...
U Grànd-Çaifi de llndustrie, qui obt'ëhâit ei ièsè ï& i^veurs de la mode & Vitré, était situé rue dé l^arià, bû j^ tk arrière du château.
C'était un superbe établissement, ouvrant sous son pQrcbt, badigeonné à neuf, c|uàtre fcnêtrÊs de ht^âe^ et portant pbn.r enseigne deui^ queues ^6 bîUârd en sautoir, atla€liées ^aru rîiban jaune. Au sommet du sautoir, trois billes Étalent r^rl^ sentées av,eç un ^rt exq^uîs. — A gauche, il y avatl une Boàteille, également très bien peinte ; â droite un verre. .Le^verre et.la bouteille, séparés parles deux queuél, IB ■trois billêîs et lé ruban, cbmmuuiquaiÊnt néanmoins emte eHi,
— Le génie de l'artiste vilrèen 1 avait voulu ain&i. — Dé là bouteille débouchée, un jet mousseux partait avec Aireur, pas^ sait pardessus le trophée sans perdre une goutte; et allait retomber dans le verre.
Une idée comme celle-là, à la fois ingénieuse et hardie, exé^