‹ Le jeu de la mortChapitre 6 sur 40 · AU GRAND-CAFÉ DE L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

AU GRAND-CAFÉ DE L'INDUSTRIE

CHEi MÀDÂks YEUVE RAGON

Vend vin j iOM- de-vie, bière et liqueurs.

fcë TltWtfe, btl pour parler plus correctement, le Vitriâs, estné malin^ comme en général tous les Français.

tftâctttt sait que le public se venge volontiers de la vogue i|Ù'll accorde, au moyen de piquantes railleries.

Les nombreux habitués du Grand-Café de l'Industrie, dénaftirabt spirituellement le nom de madame veuve Ragon, TapflD^ient maràan Rogome,

Mais ceci en cachette, et quand madame veuve Ragon ne pouvait point les entendre.

Tout YitHâà db bon gendre allait chez maman Rogome par gôil et pair ton. Hàman Rogoine était le Tortoni vitriàs.

Gomme cette comparaison pourrait induire en erreur quel- 4taes-un8 de ces Fàrléiei^s encroûtés qui n'ont jamais perdu de Vue les colonne^ vespasiennes du boulevard, nous voulons bleu reur donner d'un seul mot une Idée exacte du Grand-Café «le l'Industrie. «»

n ne ressemblait point au Café- Anglais. — C'était un séjour Parfaitement pareil aux cabarets que nous avons tous vus, sous les piliers de la Halle, à l'ancien charnier des innocents.

Vitré lui-même, en petit, rappelle énergiquement ce pauvre

vieux quartier, •— honneur de la pointe Sainte-Eustache, — que rintérêt de la salubrité publique vient de mettre à mort.

Les quatre fenêtres du Grand-Café de l'Industrie étaient or* nées de rideaux de cotonnade rouge, passés au soleil. — Entre les rideaux et les vitres poudreuses, il y avait des bocaux de cerises à Teau-de-vie et une rangée de petits flacons en verre blanc, portant des étiquettes enlumiaées. — Ces flacons renfermaient d'effrayants produits, depuis le parfait-amour, cher aux bacchantes bretonnes, jusqu'à Véliwir des belles, faiblesse des sous-officiers.

Voilà pour l'extérieur.

L'intérieur était encore plus remarquable.

Il se composait de deux pièces assez vastes, mais peu éclai« rées, dont l'atmosphère se renouvelait bien rarement.

Ce qu'eût souffert votre odorat, belle dame, dans ce sanc* tuaire de maman Rogome, nous n'essaierons pas de vous le dire.

Les habitués ne s'en plaignaient pas. — Nous sommes même porté à penser que ces acres parfums sont pour beaucoup dans la passion de certains amateurs d'estaminet.

L'espèce humaine, que la civilisation conduit à se nourrir de fromage de Skilton, de Roquefort et autres encore plus complètement putréfiés, est capable de tous les sophismes sensuels.

La salle d'entrée servait de comptoir. C'était là que se tenait madame veuve Ragon dans tout l'éclat de son éblouissante royauté.

Madame veuve Ragon était une belle femme de trente à quarante ans, grasse et rouge, — bien conservée, — et dotée d'appas prodigieux.

Tous les adolescents de Vitré étaient amoureux d'elle. Mais elle tenait la dragée haute à tout le monde, excepté, ^ disait la chronique, — à M. Aristide Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle jaune de Souabe, — et entrepreneur.

Ce mot que nous soulignons a, en Bretagne, une signification tout à fait fantastique. — Nous y reviendrons.

11 n'y avait dans cette première salle que des escabelles paillées et des petites table» en bois de chêne, vernies par le frottement des coudes.

Autour des lambris, on avait accroché six gravures coloriées, représentant les aveniuies loucbanles deMaihilde et de Malek-Adel.

La seconde salle était « le billard. »

Murailles humides, — quinquets (iimeux, ^ carreau couvert d'une épaisse couche de poussière.

Le billard lui-même était un lourd engin, recouvert d*un drap luisant, et ouvrant six gouffres appelés blouses, où un boulet de huit aurait pu s*engloutir.

Les gravures de la salle de billard représentaient les quatre parties du monde, l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.

Le peu que nous en disons, pour rester bref et concis, suffit sans doute à démontrer que le Grand-Café de l'Industrie méritait sa double et fructueuse réputation.

Il était environ dix heures du matin. Madame veuve Ragon venait de manger sa seconde soupe.

Le Grand-Café de l'Industrie commençait à se remplir.

M. Morin, ~ le médecin célèbre, — lisait le Drapeau Blanc, ù sa table ordinaire; M. Besnard, l'homme d'affaires, prenait sa goutte en compulsant un dossier.

Le jeune M. de Guérineul faisait une partie de billard avec Romblon fils aîné, de la maison Romblon père et fils.

Romblon père fumait et ruminait dans un coin. — Auprès (le lui, le notaire de campagne Menand tortillait son fouet en attendant pratique.

Pas Menand atné, l'apothicaire d'Ernée, Menand jeune.

A une table voisine, deux propriétaires du voisinage, un vieillard nommé Houe), et un homme entre deux âges du nom de Maiidreuil, déjeunaient avec du chocolat.

Ces deux derniers causaient tout bas nez à nez.

— C'est une fausse alerte, disait le vieux Houêl, — puisque voilà M. Morin, son médecin, qui lit le journal.

M. (le Maudreuil hocha la tête avec importance.

— Mon ami et cousin, dit-il, notre ami et cousin Jean Créhu <le la Saulays est un drôle de corps, vous le savez... Voici noire cousin et ami le jeune chevalier de Guérineul, qui n'est pas ici pour des prunes, —je désire que vous en soyez convaincu... D'un autre côté, notre ami et cousin Jean Créhu a quatre- vingtlieux ans.

— C'est vrai, interrompit Houël ; — ça me vieillit!

— Oh! fit Maudreuil en le toisant d'un œil d'héritier, — vous ^tes joliment vert enccre, mon cousin et ami... mais laissezmoi vous dire... j'ai toujours peur que cette petite lille, — l'aveugle, — . ne soit insiiluée légataire universelle...

— Allons donc! se récria Houêl, —la petite Berthe! pins d*un million àe foftUne !

Les yeux de M de Maudreuil, surnommé cousiri et ami pai* ceux qui avaient l'honneur de le fréquenter, brillèrent derrière ses lunettes.

— Oui, repéta-t-il, — plus d'un rtfillton... J*siitoe à le penser! .. Ce qui me ràssiir'e lin peu, c'est qbe notre cousin et ami, le digne târgeaii, doit veiller...

— A ses intérêts?... interrompit encore le vieux Houêl ; — vous pouvez en faii'e sermetit, Maudreuill

— Ses intérêts sont les nôtres...

Le vieillard hocba là tête à son tour.

— Ce qui nous adviendra de cette affaire-là, dit-il, Dieu seul le sait... £n tout cas, il ne faut pas regretter un voyage inutile.

Sa tasse de chocolat était finie. Il se leva ainsi que M. de Maudreuil, et tous deux se dirigèrent vers la table du docteur Morin.

Maudreuil était un grand garçon maigre et râpé, d'assez bonne noblesse, ruiné jusqu'à la corde, et vivant d'espoir.

Houël était un vieux petit homme, veuf, sans enfants, faisant danser assez gaîment ses deux mille francs de rente, — nets et quittes d'impôts.

Le dpcteur Morin avait uœ douce figure et un air discret.

— Eh bien, monsieur le docteur, dit Maudreuil en Tabordant, — nous donijerez-yous des nouvelles de notre respectable cousin et amî, M. Créhu de la Saulays?

— Pour savoir de ses nouvi lies, croyez-vous que j'aie des ailes pour traverser l'inondation?... — M. Créhu est bâti à chaux et à sable, monsieur... et il nous enterrera tous: souvenez-vous de ce que je vous dis là !

Maudreuil essaya de sourire, mais, au fond, il trouva la plaisanterie pitoyable.

— Tonnerre de Landerneau ! s'écria le jeune M. de Guérlni ul dans la salle .voisine, — tu as queuté^ Romblon, ou que le diable me brûle!

— Je n'ai pas queuté pour unliard, Guérineul, répliqua Romblon; — quand tu perds, tu t'en prends toujours au diable !

— Je te dis que tu as queuté, moi, nom de nom de nom!

— Allons, donne tes dix sous et ne pleure pas!

La conversation finit là. — Mais on entendit un bruit sec. — C'était la queue de Guérineul qui s'était abattue un peu brusquement vers la tète de Romblon fils.

LE lEU me LA HORT &i

Celui-ci iîsAt pàiL tJn combat s'ensuivit. Les qùènes ftjrenfc bfi&j^Kl^s tabourets volèrent. — UAsie eut son cadre cassé, et i'Amèr>)(iué reçut une bille dans l'oeil.

Haqatflè veuve Êagon s'élança pour pfoiéger s6n inobilieh

Hais ttoniblon père l'avait prévenue. — Il avait ssiisi d ta gp.rgç sop fils et le jeune Guérineul, et les tenait tous dèn% eti rèsjpect, à bout de bras.

-^Allônài i&cbez-nôiis, papa, dit Guérineul; — c'est tftof qioi ai eu tort,, pais Fifi Romblon n'aurait pas dû oublier que ié ^is gentilbottimel

— Yoilà ce que c'est que de jouer de^ dfx sous côiiiioe (^I grommela madame iéiivë ftàgôn.

— Allez-vous être sages? demahdâ le vieux Romblon.

— Oui; paj^à, répotidireni à la fois les deux jeudés gens. llûmblon les lAcbâ, et ils ^e donnèrent une poigrièë de mtiill

eu riant.

— Toyez-Voùs, fit Observer itiadame tetive HâgOn, — cei choses-là, ça gâte la réputation d'une maison cothiiie il faut.

Le vieux Romblon avait été se rasseoir dans son coin.

C'était un bomme d*une baute stature, épaules d'Hercule, forêt de cnètëUit griàotiiiailts. — 11 portait une veste â la paysanne, eu peau de loup.

Sofi fils, au cdiitratrë, était vëtù en fhsbiduablè vitHâs.

Lé péré Roiiiblbn, sUr son coriis d'athlète, avait une face de Normand, fine et fûtée. — : Il habitait le pays depuis tantôt dix lins, et msàit tdûte sorte dé coniîxiëi'cè. — 11 venait, disait- on, du Rdiietibâiii.

Le fiîs avait UQe bonne ligure^ réjouie et spirituelle; qui contraslàit avec l'air épais et souverdnënient tatf de son partner, M. le ehevatifir de GuérÎTiCUl.

Quaïii à Atenand jeune, notaire, auprès de ^ui fi'&sseyaitle f^apa fioînbloni voua ne sauriez croire bombieti il aimait à roUfer la mèche de soi! fouet I

Quoique frère cadet d'un apothicaire, Menand jeune n'avait point d'orgueil.

Ses connaissance^ intimes l'avaient surnommé VÂrtickauti soit à cause du caractère paisible de ëà (ihysiotloiUie^ soit par >ion au peu d'usage qu'il faisait dé ses facultés intelléc-

Juire lès cdrdeS de fôùet. Il sliUiaitle cassis et l'oignOn, dont il avait rodèiir.

Mais avons-nous bien le cœur dé consacrer dix lignes à

54 LE JEU DE LA yORT

Menand jeune, notaire, en face des événements majeurs qui sollicitent notre plume !

Rien n'est plus dangereux que la frivolité. — Prenons une bonne fois pour toutes l'engagement d'écrire avec dignité et convenance. — Que diable! nous ne sommes pas ici pour nous divertir!

Notre drame est là. — Il est si noir, ce drame, que nous tournons tout alentour en ricanant pour nous donner du courage.

Il va nous saisir demain et nous entraîner bon gré mal gré dans le tourbillon de ses péripéties.

Alors nous dirons à notre plume, comme Tiennel Blône disait au pauvre petit Argent: —Hop! hop!..

Et Menand jeune, et Guérineul, et les Romblon, et Fargeau le blondâtre, et le docteur Morin, et l'hotame deloiBesnard, et Berthe l'aveugle, et la fringante Olivette, tous ces joueurs du Jeu de la Mort, — et bien d'autres avec eux, ^ danseront, vous le verrez, une terrible sarabande!

H. BERTHELLEMTNOT DE BEAUREPAS

Romblon père et fils, — papa Romblon et Fifi Romblon, — voyaient la bonne société à Vilré.

Ce qui ne les empêchait pas d'avoir mauvais genre, au dire de toutes les personnes des deux sexes qui étaient comme il faut et distinguées.

En province, — en Bretagne surtout, — les opinions sont plus carrément divisées qu'à Paris; mais les rangs se mêlent davantage.

Le principal café d'une petite ville est presque toujours un terrain neutre, où tout le monde se rencontre. —Pour trancher les catégories, principalement entre jeunes gens, il faudrait se résoudre à la vie d'ermite. — Toutes les classes frayent-ensemble, parce qu'on n'est pas assez nombreux pour se montrer difficile.

Les Romblon occupaient dans la ville une position extrêmement douteuse. Pourtant personne ne songeait à les exclure.

— Ils faisaient nombre.

Et puis, ils avaient de l'argent.

Paris n'a pas le privilège de ce prestige aveugle qui s'attache à l'argent. — Au contraire, en province, ce prestige s'étale sans gêne aucune, avec franchise, nous dirions presque avec effronterie.

Guèrincul paya dix sous pour la partie perdue, cinq sous pour le verre brisé. — L*œil pocbé de rAmérique passa pardessus le marebë. — Ceci réglé, le jeune M. de Guérineul passa dans la première salle.

— Ohl oh! fit-il en entrant, — tonnerre de Landemeaul M. Houêl, sacrebleure! et mon cousin de Maudreuil, nom de nom de nom! — Est-ce que Jean-de-la-Mer est décidément à la côte?

— y ous avez donc entendu parler de cela ? demanda vivement Gousin-et-ami. *

— Du diable ! s'écria Guérineul, — je croyais que vous alliez vous fâcber... Ma foi! si Jean-de-Ia-Mer est mort, que Dieu le bénisse; — cbacun son tour; il me semble qu'il a eu tout le temps de vivre!.. Mais c'est donc bien pour cela que vou^ êtes ici, Maudreuil?

Gousin-et ami avait rougi légèrement.

— Je suis ici, murmura-t-il, — parce que l'intérêt, mon jeune cousin et ami, que je porte à notre respectable cousin et ami...

— fiien ! bien! interrompit Guérineul ; — ne vous faites pas de mal! Il est, nom de nom! bien permis de surveiller ses affaires... Et puisque le vieux Jean Crébu de la Saulays est à la mort...

— Espérons le contraire ! dirent à la fois Houël et Maa* dreuil.

Guérineul éclata de rire.

— Non d'un chien! s'écria-t-il, exprimant nettement, dans sa naïveté grossii^re, la pensée secrète de chacun. — On regrette son père et sa mère... mais un cousin vieux comme Hérode et riche comme un puits.... Allons donc! —Maman Ragon! un verre d'eau-de-vie!

Besnard, Thomme d'affaires campagnard, etle docteur Morin, s'étaient regardés plusieurs fois à la dérobée durant cette scène. Morin avait mis de côté son Drapeau blanc, et Besnard ne consultait plus son dossier.

11 y avait de Taudace et une certaine intelligence * sur le visage carré de ce Besnard. 11 était jeune encore, portait uû costume moitié paysan moitié bourgeois, et semblait habitué à bonne vie.

Les paysans de l'arrondissement de Vitré sont processifs comme tous les paysans du monde, — et Besnard, homme de loi, cassant, ignorant la pudeur, ne demandant que plaies et bosses, avait une réputation de premier ordre.

— Afc çà! ëurainra-t-if à for éîtlè de Motin, — entendez-vous ce que disent ces étournéâux?

Le docteur haussa tout doucement ^es épaules rondes et bien nourries.

— Ces cboses-li ne s*inveiitent pas ( f eprlt Besnard ; — et s'il y avait du vrai ïà-deaans...

— Fafgeàu tn'auràit fait préveftir... commençai le docteur. Mais la voix de Romblon fils Tinterrompit.

Komblon disaii :

— Non, non, il paraît que le messager ne s*est pas noyé... mais on a trouvé le corps du cbeval au bief de l'étsing de Brébaim... Une jolie bête, ma foi... c'était papa qui l'avait vendue â M. Lucien de la Saulays.

— Argent I s*écria Gruérineul; — nom de nom de nom ! un vrai bijou ! Yoilà un malbeur, par exemple 1

— Papa.en vendra uû autre à M. Lucien, reprit tranquillement Fifl Romblon. — Ce que je voulais dire, c'est que celui qui le montait cette nuit est un fainéux lapin t,..

— Alors, monsieur Aomblon, demanda le docteur avec une sorte de solennité, — vous pensez que, malgré l'inondation, un messager du cbâteau est parvenu ce ibatln à Titré ?

— Oui, oui, répliqua Fifi, — et le docteur Méaulie est ^artl pouf le bourg de Vesvron.

— Vous voyez bien, mon cousin et ami, dit Maudreuil au vieux Houél ; une visite au cbùteau de Ceuil me parait être de ta plus baute importance.

Houêi semblait indécis.

■— C'est que, murmura-t-lî, 7- si le brave bomme vit encore, il nous fera jeter à la porte.

— Eb bien! répliqua Maudreuil,— nous attendrons debors.

Ce Hous attendrons, Comparable aux plus énergiques reparties de i'bistoire ancienne, et qui rappelle \e Frappe, mais écouté de Tbéinistôcte, pfôUve à quel degré d'bërofsme le goût des successions peut conduire.

Lé docteur Morili prit sa canne à pomine de ciiir et son chapeau; il se leva, puis il se rassit, en proie A un trouble évident.

— Que veut dire cela ? grommela-t-il ; — le docteur Méaulie, — un baudet I un fàinus habeHs, Un Sauvage, — une cruche !

— Cela veut dire, répliqua Bèsnard qui lui setra le braà, -^ qu*il faut passer rèaù tout de suite, fnoiii^ieur MoH$.

— Le docteur MéauUe! — un ostrogotl? ! — un bjator I un oison!

— C'est un coup de Lucien 1 dit Besnard ; pasi^ez l'eau, croyez-moi, ou bien on fera un testament, — in artiquto mortis, — et la daijanée petite ayeujçle aura cenj mille livres de rentes au soleil...

Le docteur semblait abasourdi.

— Méaulîe ! répétait-il ; — îiéaulle 1 — un Véaulle !!!!... Maudreuil, de son côté, avait la fièvre d'héritier, qui gagnait

insensiblement le vieux nouël lui-même.

Menand jeune, notaire, vivait dressé Toreille au mot testament; mais c'était un bomme discret, qui aimait mieux manger dix cordes de fouet <|ue de prononcer une seule parole.

Le jeune Guérioeul et les deux Romblon fumaient fraternellement autour d'une topette deau -de-vie.

Le vieux Romblon semblait i^e §x>nger à rien, sinon à son pet.Hvefre, et jouir delà quiétude la plus parfaite. —Cependant, op aurait pu voir de t^emps à autre son œil gris, ombragé par d'én.or%es sourcils, pousser une manière de reconnaissance rapide et cauteleuse vers la table où le médecin et l'homme de loi causaient à voix basse.

La maison Romblon père et fils vendait des chevaux et des bœufs, — mais elle fa^sa^t encore une iToule d'autres commerces.

L'opinion générale -était que le vieux Romblon, — pour une bonne somn^e pay^ jçoi^pui^t^^ fournirait la luQe à qui voudrait Vachçter. . ^

t}eci voulait dire que le bonhomme avait bien des cordes à sonore. ' •

Et,' en efet, chacun pouvait savoir que des propriétaires de la llfayepne, de lil/e-et-tiîâine et 1^ la Sarthe avaient compté aux Ron^blon une sorte de ijrime pour se préserver de ces incendies épidémiques qui (Jésoiè^'ent Tes départements de l'ouest dans les dernière^ annéç^ de la Restauration.

IJ courait di ce sujet les bruils les plus contradictoires.

De tout cela, rien î^bsôlumjent n'était prouvé. — Mais ces on dit donnaient aux Romblon u^e célébrité mystérieuse. — On les regardait copime des j^ens capables de tout.

Et ils étaient les seuls dans le pays à qui on eût osé proposer certaines affaires que la civirisatio^ rend plus rares de jour en jour, mais qui se font encore pouifant et qui se feront toujoursi tant qu'il y aura sur terre des successions opulen«^

tes, et autour de ces successions des Fargeau, des Morin, des Besnard,— etc., etc.

C'était probablement une de ces affaires que flairait le bonhomme Romblon, tout en buvant son eau-de>vie à petites gorgées.

De toute la conversation du médecin et de l'homme de loi, il n'avait pu entendre qu'un mot: V aveugle,..

Mais ce mot lui suffisait, — et il devinait le reste.

Le docteur Morin et Besnard, Thomme de loi, avaient encore baissé la voix davantage et se parlaient avec vivacité.

Une fois le regard de Besnard croisa celui du vieux Romblon, qui baissa la tête en souriant narquoisement et mit son nez dans son verre.

— Fargeau n'oserait jamais ! dit Besnard en ce moment, — et le fait est que ce vieux coquin, — là-bas — (il montrait Romblon), vous reluque parfois d'un air qui fait frémir I...

— Berthe aime-t-elle M. Lucien? demanda le docteur.

— Gomme unefoUel... Mais si Fargeau n'est pas brave, il a des idées, de petites idées, — toutes petites... et diablement noires!... Il a arrangé toute une comédie qui n'a guère le sens commun et qui peut réussir...

— Quelle comédie?

— On vous expliquera ça...

Le vieux Romblon se disait, cependant :

— Je crois que nous aurons notre part de cette sucqession-là I

— Sacrebleure ! s'écria le jeune M. de Guérineul, — t>n s'ennuie comme le diable ici !... Yoilà mon cousin et ami Maudreuil qui cause tout bas avec son ami et cousin Houél... Le docteur et M. Besnard marmottent je ne sais quoi depuis une heure... L'Artichaut mange la mèche de son fouet... Le vieux Romblon rumine... Fifi ferme un œil... Dites donc, oiadame Ragon, voulez-vous vous amuser un petit peu?

La veuve eut un sourire séduisant.

— Pourquoi pas, monsieur Filis ? dit-elle.

Car Guérineul s'appelait Félix de son petit nom. — Et de même qu'Eugène se dit Ugène dans notre bonne ville de Paris, à Yitré, Félix se prononce Filis.

S'entendre appeler par son petit nom de la propre bouche d'une veuve haute en couleur, grasse et bien conservée, c'était fait pour donner de l'orgueil à M. de Guérineul.

f-7 £h bien ; 4U-U ÇQ se levant pour se rapprocher de m^-^.

dame Ragon, — amusons-nous... M. Bertbelleminot est en retard I Le front souriant de la belle veuve se rembrunit aussitôt.

— M. Bertbelleminot a ses affaires, répliqua-t-elle d'un air pincé.

— M. Ber-theMe-mi-not de Beau-re- pas l épela Guérineul en espaçant cbaque syllabe, — voilà un gaillard qui a un nom agréable !

— Pas plus désagréable que Guérineul I dit madame Ragon dont le teint s'animait.

Elle n'avait jamais passé pour être très patiente.

— Allons ! maman Ragon, ne nous fôcbons pas... Je vous parlais de M. Bertbelleminot, parce que Fifl Romblon disait ce matin qu'il était sur son départ.

— M. Romblon disait vrai, monsieur de Guérineul.

— On ne m'appelle plus Filis ? — C'est bon ! — Ah çà ! M. Bertbelleminot a donc trouvé à emprunter ses soixante miiio francs, pour exploiter sa forêt merveilleuse et gagner cent millions en six mois ?

— M. Bertbelleminot a du crédit, monsieur de Guérineul!

— Est-ce vrai, madame Ragon?

— M. Bertbelleminot trouverait à emprunter soixante mille francs... et le double.. . et le triple... monsieur de Guérineul !

La conversation s'animait. — La voix de la veuve devenait aigre comme une pomme verte.

— Ob! ob! fit imprudemment Guérineul.

— Qu'est-ce que ça veut dire : Ob! ob ! demanda madame Ragon, qui mit décidément ses deux poings sur ses bancbes.

— Ça veut dire qu'il ne trouverait à emprunter cbez moi ni le triple, ni le double, ni soixante mille francs, ni soixante mille sous !

— Je crois bien, monsieur de Guérineul, riposta la veuve. ~ Qu'est-ce que ça veut dire, ça : Je crois bien ! madame

Ragon ?

— Ça veut dire, monsieur de Guérineul, que vous n'avez ni soixante mille francs, ni soixante mille sous, ni soixante mille liards: voilà!

Ma foi, les réponses vilréennes ou vitriâses peuvent manquer de finesse et d'atticisme, mais elles frappent ferme, juste et dur.!

Le jeune M. de Guérbeul pirouetta sur ses talons et se prit à siffler une cbansoo, tandis que madame Ragon, dign^ et, fiére, se reposait dans sf victoire.

bU U lEQ DP LÀ ^OWÏ

Une dMm èttai«e, c'esl que la 1^ tfayfdt jjplpt gij de )agç du camp. — Tous les hôtes du Grand-Cafè de llnauétile sem; blalent de plus éu plus préoccupés. — f'A Boi»blpp et son père, proitaut de rélolgmaent dfi Ouéfrloeul, caus^en» maintenant à vobt basse. —Quant à Menand jeune, Ârtlehapt rt notaire, a s'était «dormi, aprôf ayolr î|^c)>eyé 4e ifévçrtrià mèche de son fèuet.

Ce fut en ce moment que H. Berthelleminot de Beanra^BiS, gentilhomme tourangeau. <*evalîiçr de TA^e p^mfi fleSpuàbé; et entrepreneur, — fit son entrée au GrancJ-Café ^p rjta^jis: trie, dont il était, sans contredU, lu» des plus aii^lçs ojfjïèments.

M. Berthelleminot de Beaurepas éta^...

Mais à quoi bon le décrire, cet homme de b^ ? yjijp T^ vez tous connu ; — tous tant que vous êtes.

Une fois ou l'autre, vous avez pris de ses action^. -^ ^e ses bonnes ac^ons qui rapportent toutes 4 50 pcmr i|.OOJf*|iit^ rèt, •— plus les é^videndes.

Ce n'est pas un Robert Macaire celui-ià I — Seigpiçuf Piciv î M. Berthelleminot un Eobert Macairf !

C'est un apôtre, —et un éntreprefi^ur !

Si vous aviez étendu )a mélopée fi^ madan^i :^^n Aagon quand elle prononçait ee nnot, entrepreneur, vous saurief ^ que les quatre syllabes de jc^e subfstaati/f vér^lement candioe et provincial renferment de proiijk^s^ suavj^ et d'hOQ.nçt^s ivr6ss6s

Et à ce mot enêrfprenm-y Joigne? ce ppm : Bertl^Jleminot. .. et (temandez-vous danfi i» ^ij^ri<té àp vos eppsciences ce qu'on peut refuser à .un cbrétfeP jqui §^e Berijieyepiinot, entrepreneur!

Berthelleminot, — de Beaurepas.

Il y a très certainement des luréidesiin^^oiis, lat un nom peut être un cadeau du ciel.

Témoin : Berthelleminot.

On s'appelle Berthot, — Berthelçit, — jB^rQiellemot, fljiéme...

Mais Berthelleminot I c'est |e supejrla^, — c'est l'^exquis, — c'est le suprême !

11 y a lâi tout un concert industriel. — Pjsms ce nom, les actions chantent, les coupons rendent de vagues liarmonies. — C'est comme un chœur lointain des^vinitéa qnd président aux mines, aux canai^ix, au bitume...

0 nymphes de la Grand*Cofflbe e^ de laNpuvçlle-l^çûtapidl

O muses et demi-dieux que vous nommez Hausse, Baisse, Fin eouranld Report!

43 doux Olympe gouverné par le vénérable Hercurel...

Et qu'est-ce que c'est que Mercure auprès de fierlhelleminot !

Berthelleminot, le défricheur de landes, le plantateur de sapins philooaleaires, l'extracteur d huile de bouille, Vg^fjplopfa^^'oimeiér des forêts caucasiennes!

I^rtbelleminot, le fondateur de VAre-en-cid, joui^ des spéculateurs iiéeessiteux ;

'Beribeileminot, l'inveiHeur du papier de sainfoin et des ^ssus en fil de la Yierge, — le père du navet pyramidal, ->- le parrain de 4'èlixir B^thelleminhydroleiibole pour la conservj^t^on des chapeaux mécaniques ;

Bertbetleminot, — Berthelleminot de Beaurepas, — n^if de Tours en Touraine, — et n'ayant jamais subi une seule condamnation correctionnelle î ! !

Chimiste (fistingué, naturaUste émioent, économiste hors ligne, philanthrope digne de respect, — agriculteur, borticulleur, géologue, jurisconsulte, — nullement étranger à l'architecture, dessinateur agréable, polyglotte, saichant au besoin, chanter la romance, même en s'accompagnant sur la guitare, physionomiste, profondément vei^é dans la science mét^dlurgique, connaisseur en chevaux, et décoré d'un ordre boijkor^le, voilà ce qu'hait BertheUeminot en 4 8t8.

Il n'avait encore que quarante-sept ans.

Au |our où nous écrivons... Mais n'jgo^icipoas pas!

Au physique, c'était un fort bel homme, comme persoime 9fi peut l'ignorer : taille avantageuse, jambe un peu friyn^, m^ins blanches ornées de bagues,— nombreux^etcharmanis souvenirs!

Front haut, fuyant, flanqué de <&eux mèciabes de cl^eveux collées aux tempes; - oreilles longues e^ bien mocielées, tombant sur un col de chemise en guillotine. - Nez mince, assez semblable à un cimeterre arabe dans son audacieux dessin. — Sur ce nez, des lunettes d'or.

Bouche en coeur qui montrait eo s'ouvrant un rlUetier m^orable!

£t une mise! — Souvenez-vous de son habit bleu, de son chapeau gris; — souvenez-vous de son gilet serin, recouvrant à demi le paquet de breloques...

Et ne vous étonnez pas que madame veuve Bagon eût poMr cet homme extraordinaire une sentiment romanesque qui devait lui causer bien des ciiagrins...

yGoogk

Noos disons tout de suite que M. Berthellemiuot de Beaurepas était alors à la tète de la grande compagnie anonyme.l'ilrgonaute, pour l'exploitation des forêts de la Yalachie.

Il avait acheté pour une somme insignifiante cent trente mille arpents de bois, il ne s'agissait que de les débiter dans une zone où le hasard voulait qu'il n'y eût ni routes, ni chevaux. — Cette zone, du reste, ne manquait de rien au monde, et M. Berthelleminot la comparait volontiers au paradis terrestre.

Il lui fallait pour partir, — à son estime, — une soixantaine de mille francs et une douzaine de travailleurs.

C'était peu de choses assurément, eu égard à la certitude qu'on avait de revenir avec cent millions écus.

Hais la Bretagne est pauvre. Elle montrait une certaine répn- {mance à se laisser enrichir par le bienfaiteur des honunes, M. Ber thelleminot.

Soixante mille francs i... — hésiter pour cela! — Refoulons énergiquement notre indignation et notre pitié!...

M. Berthelleminot de Beaurepas entra dans la première salle^ du Grand-Café de l'Industrie avec ce bel air que vous lui connaissez tous. — Le cœur de madame Ragon battit bien doucement âous les sangles de son corset.

Il était difficile à cette veuve de rougir, car elle avait tov* jours sur le visage ce que la Morale en Action appelle la couleur de la vertu, mais ses petits yeux s'émurent; — quoique chose de gracieux, d'aimable, de touchant, se répandit sur ren>^ semble de sa personne.

Quand le soleil paraît au-dessus de Thorizon, la rose mati^ nale s'ouvre en un divin sourire.

Madame veuve Ragon était la rose, la rose ponceau, — et M. Aristide Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle: jaune de Souabe, entrepreneur, était son soleil.

MAMAN BOGOMB

M. Berthelleminot de Beaurepas entra commejamais n'avaient su entrer Romblon père ni Romblon fils^ ni le jeune M. de Guérineul, ni mêmeCousin-et-ami, qui avait pourtant fait ses études à Rennes jusqu'en rhétorique. — A plus forte raison, ni Besnard, l'homme de loi carré, ni le politique docteur Morin, ni. l'Artichaut Menand jeune.

Cet air vainqueur, — ce suave et grand sourire des hommes demi-chauves qui ont des cols de chemise en guillotine, — Téducalion ne l'enseigne pas :

C*est Dieu seul qui le donne f

Berthelleminot souleva sou chapeau d'une main et mit Tautre au paquet de breloques.

— Eh! bonjour donc! dit-il en saluant la veuve de loin avec une grâce surprenante, — bonjour donc, belle dame I bonjour donc! bonjour donc!

11 baisa la main de madame Ragon, qui était à peu près blanche.

Puis il agita d*une façon ravissante son chapeau bolivar et reprit :

— Eh ! bonjour donc, monsieur de Maudreuil ! Monsieur

Houël, bonjour doncl... Comment va? bien et vous?... Bonjour donc, monsieur fiesnard... Monsieur Morin, bopjour donc... Eh! Romblon, mon cher, bonjour donc!... Bonjour donc, monsieur de Guérineul...

^ Nom de nom de nom ! bonjour donc, une fois pour toutes, monsieur Berthelleminot, répliqua rudement Guérineul.

Berthelleminot ouvrit son binocle et chercha s*il n'y avait dans le café personne autre à qui il pût envoyer son délicieux: Bonjour donc!

— Est-il brusque, ce M. Filis! dit madame Ragon.

La brusquerie de M. Filis lui faisait apprécier d'autant mieux la belle aménité de Berthelleminot

L'entrée de l'entrepreneur ne fit peut-être pas tout l'effet qu'on en aurait dû attendre ; — soit que les naturels du pays de Vitré ne fussent pas à même d'apprécier complètement les hautes qualités de cet homme délicieux, soit qu'ils se trouvas? sent blasés sur ses mérites.

En outre, nous savons que chacun des habitués présents avait ce matin quelque préoccupation d'une certaine giàvité,^ à part l'Artichaut qui dormait comme un Juste.

Madame veuve Bagon disposa pour Berthelleminot un tabouret tout près de son comptoir. — Ensuite, elle prépara, d'une main exercée, un verre de vin blanc à la cassonade et au citron.

Pendant cela, Berthelleminot de Beaurepas tirait ses manchettes, lissait les cheveux de ses tempes, et assurait ses lunet^ tes d'or sur l'arc aquilin et tranchant de son nez.

La veuve le regardait du coin de l'oeil. 11 y avait dans son regard de l'admiration et de la tristesse.

Pauvre faible femme! ce Berthelleminot l'avait subjuguée! elle lui avait tout donné!

Par pitif , teéleltf , fâ^des-toos de sourire i nutdane veure Ragon était une digne femme, méritant toutes vos sympathies.

Et si vôtfs saviez, lééteur, ee qu'elle avait donné à Berthelleminot.

Trouvez une larme plutôt, si vous ètesieBsible, trouvez une larme en faveur de éc^ sexe qvii sers toujours la victime du sentiment et des procédés!

— Eb bien, done, ddetenr ! dit BertbeHenhK^ cptasd sa toi^ lette fut achevée, qu*y a-t-il de nouveau dans le Drapeaw blanc?

— Mauvais, répliqua Morin, *— le libérâfHsme gagne, gagne..

— On ne me dit rien â ce cfn'il pafaHl mormura la belle veuve en tourn nt la euillër dans le vin blanc à la cassonade.

— On vous dit que vous êtes charmante, Lastbénie ! répliqua l'entrepreneur avec une gaihmterie tellement délicate qu'il £aut renoncer à en donner l'idée au lecteur.

Lastbénie, -^ madame veuve Ragon s'appelait Lastbénie ! — devint rouge d'orgueil el de pkdsir.

— Dites donc, monsieur Bertheileminot, demanda de loin Maudreutf, — venèi-vous du côté de la Vesvre ?

— Je suis aflè ce matin, cher monsieur, répondit l'entrepreneur,—jusqu'à mi-chemin de Tétang de Bréhaim, pour une affaire.

— hi pîâltie étâH-elle encore inondée ?

^ Cela baisse, cher monsieur... A midi, quelque jeune gaillard bien découpé, comme notre ami Guéritteul, — ou le fils Romblon... £h ! bonjour donc, Romblon !... pourra sauter la "Vesvre à pllèds jfolntè.

•^ Merci \ dît Mkiidréttil.

Puis il ajouta en ^ penchant à roreille de Houêl :

-^ jtfon cOtr^ et an[ti, si vous m'CB croyez, nous partirons vers midi.

Be$nâ^d, l'bammé de loi, disait tout bas au docteur Morin :

— 11 ne faut pas bouder... c'est bon pour les enfants... Sur les midi, nous irons voir un peu ce q^i se passe là-bas.

Le docteur hocha la tête.

— Ne m'avoir pas fait appeler!... grommela-t-il.

^ Attendons midi, disait de son côté Romblon père en suçottant son verre d'eau-de-vie, — nous irons faire un tour de ce côté-là... Pas vrai, Fifl?

— Oui, papa. r

Guérineul s'était assis sur une table et bâillait à se démettre

IB JEU DB LA MQBT BS

la màcboire. Les Jeunes messieurs de la provioce ont une manière à eux de se divertir.

— Savez-vous, dit-il i la ronde, n'ayant personne à qui parler en particulier, — je vais aller flâner du côté du Geuil, moi, vers les midi, nom de bleu 1

— Midi ! répéU Henand jeune qui s'éveilla en sursaut^Oui, oui... au château... beure militaire I

Évidemment le cbÀteau de Jean-de-la-Mer allait avoir sous peu nombreuse compagnie.

Madame veuve Ragon avait livré à son Bertbelleminot le verre de vin blanc sucré. — Cet entrepreneur le buvait à petites gorgées et souriait à la veuve adorablement.

La veuve soupirait. — ^ Par moment, son œil devenait humide.

Croyez-nous, jeunes veuves^ c'est dans votre intérêt que nous parions ici : soyez prudentes dafis vos liaisons; ne fréquentez Jamais les entrepreneurs..

Si un homme vous dit qu'il a inventé quelque chose, Jeunes veuves, fuyez cet homme, fuyez-le comme le feu.

Ce n'est pas don Juan qui perd les jeunes veuves, ce n'est pas Lovdace, — c'est Bèrthelleminot.

Behhelleminot de Beaurepas.

L'homme mûr, bien couvert, — qui parie de millions, — l'homme à breloques et lunettes d'or.

Jeunes veuves de trente-cinq à quarante ans^ entourez d'un triple airain vos cœurs trop tendres.

Vos cœurs et vos économies !

Nous avons lâché le mot, Jeunes veuves. A tout prendre, vos cœurs y passeraient que nous n'en dirions trop rien.

Mais vos économies.

Yoilà ce que Bertbelleminot aime avec passion, {eunes veuves !

£t c'est par le cœur que Bertbelleminot arrive aux économies.

Madame veuv« Bâgen avait un caur et dix-huit mille francs d'économies.

Une fortune pour Vitré i

Mais Bertbelleminot vint. — OJeMnes vwvttsijeimes venvies» lisez P^iil de Kqck, buven ^ raiiisett#f pr»lé|ez des lycéens, mats gardez vous de Bertfaelleminoti...

— Eh bienldH madame Ragon av^ mélancolie, — c'est toujonrs décidé... vous fartez ?

— Demain, Lasthénie.

— Demain, répéta celle-ci en tressaîliant sur sa banquelte ; ^ demain, Aristide, — demain !

Cette familiarité de Lasthénie nous donne d'une manière authentique le petit nom de Tentrepreneur.

Aristide prit la main de la veuve et profita de Tinattention générale pour lui darder un regard incendiaire.

— Demain, reprit-il ;— hélas ! oui, belle et chère !....je vous quitterai demain... mais laissez-moi vous dire ce qui arrivera... laissez-moi vous faire le programme précis, exact et véridique de notre commun avenir... car vous êtes à moi, Lasthénie, fit je suis à vous... une chaîne indissoluble, Je dirai même infrangible, lie nos deux destinées...

Madame Ragon lui serra la main avec une tendresse timide.

— Voilà ! poursuivit l'entrepreneur, — je pars demain à six heures du matin. — A six heures du soir, j'arrive à Granville... Je m'embarque à la marée... Je suis un mois en mer, huit mois sur le lieu d'exploitation, un mois dans la traversée du retour... Total dix mois.

— Dix mois I murmura Lasthénie, -* un siècle !

—Au bout de ces dix mois. Je suis ici, à vos pieds, belle et chère... Je vous offre ma main, mon nom et ma fortune qui ne peut guère monter à moins de dix ou quinze millions.

Aristide ! Aristide ! dit la veuve qui était presque sincère, — que m'importe la fortune!

— Au bas mot! continua Berthelleminot, Je pourrais dire vingt millions sans èlre accusé d'exagération... et même vingtcinq millions, car ce sont des bois de toute beauté... Quant à notre bonheur, ai-Je besoin de vous en tracer le tableau ?...

Il avait fini son verre de vin blanc à la cassonade.

—Eh! bonjour donc, monsieur Guyot ! dit-il en se levant comme pour couper court à l'émotion de cet entretien; — monsieur Jumelet, eh ! bonjour donc !...

MM. Guyot et Jumelet, le premier, commis-greffier; le second, huissier près le tribunal civil, venaient de passer la porte.

D'autres habitués entrèrent à leur suite. Le Grand-Café de rindùstne s'emplissait comme tous les jours à la même heure.

Les ^ouveaux venus se mêlèrent aux anciens, et le jeune GuérhQCijiil trcfbva un amateur pour faire une partie de billard.

Berjlfeltaid&ot prit le centre de la salle, réleva son col de d^ise en gttUIotitteel donna le coup de doîgt sur ses fufiètbi d'or.

LE JEU n LA MORT 67

«-Messieurs, dit-il, manifestant par sa pose et son débit solennel l'intention évidente de prononcer un discours, — messieurs, je me sentirais fort indigne de Taccueil distingué que la population vitréenne a bien voulu me faire, si je ne regar* dais pas comme un devoir, — Je dirai même comme une obligation étroite, — d'offrir mes adieux aux honorables amis qui m'entourent.

-Âh! ah! fit-on de toutes parts; — vous partez, monsieur Berthelleminot?

— EU! bonjour donc, monsieur BoisUer! je n'avais pas eu l'avantage de vous apercevoir!... Monsieur Allumel, eh! bonjour donc! vous me pardonnerez de ne vous avoir pas salué tout de suite. — Oui, messieurs, je pars pour des rivages lointains et fort peu connus, où j'ai la certitude de faire l'opération la plus avantageuse qui ait jamais été tentée... Les personnes qui ont eu confiance en moi...

— Fait au même ! interrompit Guérineul qui venait de bloquer la bille de son adversaire.

On se prit à sourire, — mais madame veuve Ragon fronça le sourcil.

— Les personnes qui ont eu confiance en moi, poursuivit imperturbablement M. Berthelleminot de Beaurepas, — vont centupler leurs capitaux sans courir le moindre risque. — Pour cela, je ne leur demande qu'un peu de reconnaissance et un peu d'affection.

— Excellent cœur ! penm Lasthénie Ragon qui s'essuyait les yeux avec sa serviette.

—Vous avez donc trouvé vos 60,000 francs? demanda Fifi Romblon.

—J'aurais trouvé six cent mille francs, mon jeuneami, répliqua l'entrepreneur avec dignité ; — ce qui m'arrêtait, ce n*était pas l'argent... c'était le personnel de mon exploitation... j'avais besoin d'un homme pour compléter la petite phalange qui m'attend à bord du navire YArgonaute^ dans le port de Granville... Cet homme, je l'ai trouvé, grâce aux soins d'une estimable dame...

Lasthénie dressa l'oreille.

— Madame Marion, que vous connaissez tous, continua Berthelleminot.

-- Et depuis quand avez-vous des rapports avec madame Marion, Aristide ? demanda Lasthénie qui s'était levée, rouge d'imligoalioa.

Berthelleminot ô'aperçut trop tard qu'il venait de commettre une énorme faute. — Par bonheur^ il atak les dix -huit mille francs de Lastbénie sur son cœur.

Pour réparer »a maladresse, il eut recours aux charmes de s :) chevaleresque galanterie^ — et pendant que tout le monde riait sans trop se gêner, il s'avança vers le comptoir, prit la main de madame veitveftagoii et la porta délicatement à ses lèvres.

Mais un incMe^ survint ic[Ui tourna décidément la scène au grotesque.

Au moment où M. Berthelle4ninot de Beaurepas effleurait d'un baiser respectueux tes doigts de Lasthénie, la porte s'ouvrit, et une voix mtrveilleusement timbrée lança sans façon ces mots distincts ;

— C'est ici la maman Rogome ?

Lasthènie pâlit. — Le romanesque Berthelleminot se retourna comme si une vipère lui eût piqué le talon.

Un immense éclat de rire faisait trembler les vitres du café.

Sur le seuil, notre ami Tiennet Blône était debout, fort étonné de l'effet prodéit par son interrogation, qu il avait faite assurément de la meilleure foi du monde.

Gomme personne ne lui répondait et que tout le inonde se tordait dans un fou rire, Tiennet se sentit un peu déconcerté pour la première fois de sa vie.

Il i^mit \k leâ yeux grands ouverts et tournant son large chapeau de feutre entre ses doigts:

— Insoient ! s'écria madame veuve Ragon dès quelle put retrouver la parole.

— Pardon, excuse! dit bonnement Tiennet; — on m'avait dit que c'était ici la maman Rogome... Je vas aller demander plus loin.

Il 6al^ et voulut prendre la porte. Mais Berthellemlnot de Beautés, en chevalier qui veut venger sa dame, lui barra fièrefiiént le pàsèa^e.

Tiennet, en voyant son front demi chauve et ses lunettes d'or, fut saisi de respect et. se retourna pour chercher une autre

Il se trouva face à face avec le docteur Morin.

— Tiens! S'écrià-t-il ; — c'est votis que je cherchais... Ah <A1 c'est d<ync bien ici la maman Rogome?

Madame veuve Bagon poussa un glapissement 4e raj^. L'entrepreneur prit Tiennet au collet.

Ifi xmi BB LA vont 69^

— Tieanet l6 regarda d'un air ébabi, ne sacllaBt pas s'il devait rire ou se fâcher.

Les habitués du Grand-Café de l'Industrie, flairant un combat siûgHlîer, faisaient déjà cercle autour des deux champions.

Le jeuàe M. de Guérîneul, jurant sacrebîâure et nom de nom de nom! éfaôt nftontë sur un tabouret pour mieux voir...

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