LB COUP DU BÉLIBE
Tiennet était bien resté deux grandes heures sur un^banc dé pierre, la tête entre ses mains, et songeant.
Pendant tout ce temps-là son œil n'avait guère quitté la fenêtre de madame Marion.
Il faisait froid. ~ Le ciel chargé de nuages lourds que poussait «n vent capricieux et violent, se fondait en courtes averses qui ne laissaient pas à la veste grise de Tiennet le temps de se séiîber.
Il avait les pieds dans Teau, et ses mains rongies tourmen* talent ses longs cheveux trempés.
Mais ni le froid ni les ondées n'avaient le don de le distraire.
Il regardait toujours Tétrolt balcon de fer qni rdiait les trois croisées de la façade de madame Marion.
Vers huit heures du matin, Rosalie sortit pour aller chercher le déj*euner de sa maîtresse.
Tiennet se leva et fit quelques pas vers elle; mais il Rangea d'avis et revint s'asseoir.
Rosalie rentra. — Tiennet fut bien fâché d'avoir manqué l'occasion de lui parler.
Une demi-heure après, Rosalie ouvrit les forts contrevents des croisées et secoua dans la rue la peau de renard qui servait de descente de lit à madame Marion.
Tiennet se tourna pour n'être pas vu.
Quand Rosalie eut refermé la croisée, Tiennet fut désolé de ne s'être pas montré. —Peut-être que Rosalie l'aurait reconnu. — Peut-être qu'elle lui aurait parlé.
Qui sait ! madame Marion se reprochait peut-être la manière dont elle l'avait traité la veille.
Madame Marion qui pouvait^ -" si elle voulait, — * lui dire le nom de sa mèref
70 LE lEU DE LA MORT
Ttennet attendit une troisième occasion, se promettant bien de ne point la laisser échapper.
L'occasion ne vint pas.
La porte re*sta close désormais. La croisée ne se rouvrit plus.
Vers neuf heures et demie, Ttennet se leva en sursaut. Il venait de se souvenir que M. Fargeau Gréhu de la Saulays lui avait ordonné de prévenir M. le docteur Morin.
Or Tiennet sentait, avec son intelligence précoce, qu*une désobéissance brutale nuirait plutôt qu'elle ne servirait, eu égard aux intérêts qu'il voulait garder.
Maintenant que le docteur Méaulle, ami de M. Lucien, avait deux heures d'avance, il ne pouvait plus y avoir aucun danger à prévenir le docteur Morin.
Tiennet se dirigea vers la maison du docteur Morin.
La domestique de ce patricien, qui était placée véritablement en première ligne dans l'arrondissement de Vitré, était une servante-maîtresse, qui aurait mieux aimé voir son docteur faire trois déjeuners à la maison qu'un seul au café, — c'est pourquoi, par haine et par jalousie, elle appelait volontiers la la dame et suzeraine du Grand-Café de l'Industrie maman Rogome.
Quand Tiennet demanda le docteur, Gothon Bineau, sa gouvernante, répondit en haussant les épaules:
— Allez le chercher chez maman Rogome.
On sait ce qui advint de ce sobriquet,^ lancé malheureusement au milieu d'une scène de galanterie du' plus haut goût.
Madame veuve Ragon pensa en suffoquer de colère, — et l'entrepreneur, qui avait en poche les dix-huit mille francs de Lasthénie, ne put faire moins que de prendre vaillamment sa défense contre l'insolent qui l'outrageait,
Tiennet ne se doutait pas le moins du monde de la tempête qu'il avait soulevée. Il était si éloigné de toute pensée hostile, que le geste même de M. Berthelleminot qui l'avait saisi au collet, ne le fit point regimber tout de suite. — 11 connaissait de vue presque tous les assistants, le notaire Menand jeune, Maudreuil, Houël, Guérineul, Besnard, etc.
Ce qu'il éprouvait, c'était de la surprise et aussi un peu d*em< barras à voir tous ces bourgeois qui le regardaient en riant.
Pourtant, lorsque M. Berthelleminot s'avisa de le secouer, Tiennet fronça légèrement le sourcil.
Mais le docteur Morin vint faire diversion, au grand déplai-
LB lEU DB LA MORT 7i
)s)r de la galerie, et retarder le dénoùment de la querelle.
— Qu'est-ce que tu veux, toi? dit il eu prenant le bras de Tiennet.
— Que venez-vous fair« ici, malhonnête! prononçait en même temps la voix de ténor cérébral de M. Berthelleminot de Beaurepas.
Il est bien remarquable en effet que tous les entrepreneurs, — beaux hommes, — parlent du front, et semblent toujours édorbébent enrhubés d^ cerbeau.
A travers ces deux questions, l'organe aigu de Lasthéoie se fit entendre :
— Jâtez-le tout simplement à la porte avec un bon coup de pied au bas des reins, disait, — en termes plus francs que nous n'osons le rapporter, — cette femme irritée.
Tiennet regarda Berthelleminot de travers.
— Eh bien! reprit le docteur, — me diras-tu ce que tu me veux?
— On vous demande au château, répliqua Tiennet, — mais Iftchez mon bras... et vous, l'homme, ajouta-t-il, en s*adressant à Berthelleminot, — lâchez mon cou... ça commence à m'échauffer un petit peu les oreilles.
— Est-ce toi qui es arrivé du château au point du jour? domanda le docteur. .
— Oui, après?
— Est-ce toi qui as été chez le docteur MéauUe?
— Oui, c'est moi...
— Drôle que tu es! s'écria le docteur.
Mais il n'acheva pas, parce que Tiennet, se dégageant à la fois de la double étreinte qui le faisait captif, repoussa d'un coup de poing Berthelleminot, d'un autre M. Morii?, et se redressa d'un air si crâne qu'un murmure d'étonnement courut autour de la galerie.
— Ah çà! on se tutoie donc ici! dit-il en promenant à la ronde son regard hardi et brillant de bonne humeur. Je ne sais pas. ce que c'est que la mère Rogome, iiioi, mais si quelqu'un n'est pas content, voilà, — je m'en fiche!...
Il planta son grand foutre sur sa tête, de côté, — à la mauvais, — et l'assura d'un petit coup sec.
M. Berthelleminot de Beaurepas ne manifestait plus la moindre envie de s'attaquer à lui. — Tiennet, en le repoussant, ^vait imprimé à tout son individu uuq secousse &i i^ri^si^uu.
que le cbapeau-bolivar du téméraire entrepreneur était tombé dans la poussière.
Si ce n'eût été que le chapeau I...
Mais la prudence (a plus élémentaire devrait défendre les querelles, rixes et bagarres aux personnes bien posées qui portent toupet.
A rinsu de tout le monde, — à l'insu même de la tendre veuve Ragon, Aristide Berthelleminot de Beaurepas portait toupet..
Ces deux faces de cheveux qui se collaient si bellement à ses tempes étaient postiches. Sa demi-calvitie n'était qu'un mensonge. — L'entrepreneur était chauve tout à fait 1
Son toupet fit bascule et tomba sur le collet de son habit bleu, laissant voir le ger^^ ^^ «i"& luisant que jamais gazon ait dissimulé. ^
Hélas t les dix-huit mille iratics de Labthénie étaient livrés !
— sans cela...
La galerie s'amusait énormément. — Romblon père et fils, qui s'étaient mis au premier rang, riaient sans vergogne du malheureux entrepreneur et de sa déconvenue - Besnard cherchait à calmer Morin et lui conseillait de prendre au plus vite le chemin du château. — Maudreuil, avec son cousin et ami, le vieux Houêl, déridait un peu sa face d'héritier.
L'Ar ichaud. Menand jeune, gloussait discrètement et souriait presque.
Le greffier, l'huissier, les marchands de moutons et autres battaient des mains en criant bis.
Quant au jeune M. de Guérineul, il ne se possédait pins. Ayant épuisé tout le vocabulaire de ses exclamations favorites depuis sacrebleure jusqu'à nom d'un chien, il était descendu de sa banquette et perçait la foule à grands coups de coude, pour arriver jusqu'à Tiennet.
Cependant les r.hoses en seraient restées là, suivant toute probabilité, et le combat eût cessé faute de combattants, si le docteur Morin avait imité la prudence de Berthelleminot. — Mais les médecins sont comme les poètes, irritabile genus,
— Le docteur aurait volontiers pardonné le coup de poing; il ne pouvait pardonner la préférence donnée à son confrère Méaulle.
Cet àne bâté de Méaulle !
Il avait devant les yeux l'homme qui s'était rendu tout droit chpz le tlocteur Méaulle, pour l'appeler auprès d'un de ses clients à lui, Morin !
LC JEU DE LA KOftT T3
Son saBg bouillait dans ses veines : il était ivre âe eoTère.
Si vous voulez avoir un échantillon, — un bel échantillon de haine violente, acre, venimeuse, irréconciliable, prenez les deux médecins en vogue d'une viile de dix mille âmes.
Ce que contient la de^ft du serpent à sonnettes ou la vésicule du cobra-de-capello n*est rien auprès du poison que distillent ces honnêtes rivaux.
Pour son malheur, le docteur Morin avait une canne à pomme de cuir. Il affect;|. de sourire, afin de ne point donner réveil à son mentor Besnard, et se débarrassa de lui en disant ;
^ Je pars... Je pars tout de suite.
Besnard le lâcha.
Morin, dont la figure douceâtre et discrète exprimait d'ordinaire la placidité la plus entière, laissa tomber son masque tout à coup, et prit la face d'une furie.
Ses petits yeux brûlaient et il y avait de l'écume à ses lè^ vres.
Il s'élança, la canne levée.
— Ahl tu as été chez Méaullele premier! s'écria t-il avec des inflexions de voix extravagantes; — ah! tu as mis Méaulle avant Morin, coquin! rustre! brigand!...
La canne à pomme de cuir siffla et se dirigea, raide comme balle, vers le front de Tiennet.
Tiennet para, reçut la canne dans sa main ouverte, l'arracha au docteur et la brisa sur son genou comme si c'eût été un fétu de paille.
Jusque-là Tiennet était resté calme.
Mais un grand mouvement se fit dans le cercle des curieux, et en même temps, Berthelleminot de Beaurepas, qui avait ram assé sa perruque et son chapeau, crut l'instant jfavorable pour pr endre sa revanche. - •
Cet entrepreneur, nourri de la lecture des historiens antiques, et persuadé que la véritable vaillance consiste à employer d'adroits stratagèmes pour mettre l'ennemi hors de combat, s'approcha tout doucement de Tiennet par derrière, et lui asséna sur la tète un assez Joli coup de poing, — pour un entrepreneur.
Bomblon père et fils, ainsi que le Jeune M. de Guérineul, protestèrent par un holà! que celui-ci accompagna d'un énergique : Nom de nom de nom!
Mais le tour était fait.
Tiennet avait vu, comme on dit, trentc-si^ cbandeHee.
Étourdi du coup, sa vue se troubla, et placé comme îl Tétait, au milieu d*un cercle mouvant qui allait se fétrécissant peu à peu, Tiennet crut qu*on voulait décidément lui faire un mauvais parti.
Mieux vaut attaquer que se défenire, c'est la maxime du paysan breton.
Tiennet s'élança à tout hasard. •— Les deux Romblon qui voulurent l'arrêter furent terrassés en un clin d'œil, l'un à droite, l'autre à gauche; — et comffi# le pauvre Guérineul, qui se trouvait au devant de lui. se mettait en garde instinctivement, Tiennet baissa la tête avec la rapidité de Téclair, et lui porta ce terrible coup des lutteurs de la vieille Armorique : ■
Le coup du bélier.
La poitrine de Guérineul rendit un craquement.
Gomme si un boulet de canon Teùt pris en plein corps, il fut lancé au travers d'un groupe composé du greffier, de l'huissier, du vieux Houël, de Cousin-et-ami, etc., et s'en alla tomber à la renverse dans la salle de billard.
L'Artichaut Menand, qui seul ne s'était pas dérangé, saisit cette occasion pour mettre une mèche neuve à son fouet. — Après quoi il partit sans dire mot à personne.
Besnard avait déjà entraîné Morin de force.
Quant au preux Aristide BertheJleminot de Beaurepas, il s'était esquivé tout de suite après son exploit, et s'abritait maintenant derrière le comptoir de Lasthénie.
Tiennet restait tout seul au milieu de la salle. — Personne n'osait plus s'approcher de lui.
C'était un enfont. — La conscience de l'acte vi<^ent qu'il venait de commettre contre des bourgeois, lui paysan, l'isolenient où on le laissait, tout cela le déconcerta et fit tomber son audace, •
11 jeta autour de lui un regard contrit.
Romblon père et fils se relevaient péniblement. — Quant au jeune M. de Guérineul, on le relevait.
Tiennet 6ta son grand chapeau sans trop savoir ce q^"û faisait, et se prit de nouveau à le rouler entre ses doigts en balbutiant :
— Pardon, excuse... Je ne savais pas...
Sa main saignait du coup de canne porté par le docteur Morin, et sa tête le brûlait.
— Pardon, excuse... répéta-t-il en chancelant au choc d'un étourdissement subit, -' Je boirais bien une chopine de cidre.
L6 JEq pç hA I9PRT 7B
Et comme personne ne répoQflait, U rejeta ei^ arrière ses longs cheveux mêlés, et frappa sif r i^ pocoette (le sa v^ ste avec une sorte d'orgueil. -*- 11 y avait dans sa pochette une demidouzaine de gros sous, ^ toute la fortune du pauvre Tiennet.
Cela ne fit point d'effet
— On ne leid pas de cidre ici, dl^la yoî^ rancuqièfe de madame feuve Bi^on; --* allez 9^ ç^^içei ^yec vp3 pareils, mon garçon !
Tiennet, qui avait pilit redevint rftugp. ^ 1} plijSf ch^ un siège et n*eut pas le temps d'en trouver. — Il tomba sur le sol çt ses yeux se feri^èreot.
Ce fut ainsi que le pauvre Tiennet Blône fit son entrée dans le monde.
pu TfBNNBip BtdN|( SB l^pNTAB TEOP HARDI
Quand Tiennet s*éveilla, la foule s'était considérablement ëdairete dans la graphe salle du café.
Gousin-et-ami et le vieux Houël étaient partis avec une sorte de mystère, presque en même temps qiie Morin, Besnard et Men^nd Jeune.
Huissier, greffier et marchands étaient à leurs affaires.
11 n'y avait plus que deux groupes.
Le premier, dont Tiennet faisait partie, était composé de Romblon père et fils et du jeune M* de Guérineul, ses trois victimes.
Ce groupe iotourail 1? tabte où le vieux Bomblon buvait de l'eau-de-vie depuis le commencement de la journée*
Le second était réupi auprès du comptoir et présidé par mafias^ veuy^ ^l^^ en persopoe.
M. Berthelleminot de Beaurepas, remis de seB émotions et tiré ^ quatre ^gles copma 4ey^, y t^i)ait le dé de la conversation.
Les deux Bomblon et Guèrinf^l regardaient Tiennet en riant de bon cœur.
On est ainsi fait en Bretagne. Les torgnolles se donnent et se reçpiyeiBt«»sfi(mipter; ^«|le{» MÂ3#QAt fies tracer çur lapeau, mais point dans le cœur.
Le jeune M. de Guérineul avait uq bandeau sanglant sur lè front, parce que, dans la bagarre, il était tombé contre Tanjg^Ic du biljard. ^ U élait encore un peu pâle.
Tiennet passa sa main sur ses yeux. ^ ,
— Un coupiTeau-de-vie, Jeune homme! lui dit le papa Romblon; — ça fait du bien à votre âge.
Tiennet mouilla ses lèvres dans le verre, mais il n*aimait que te cidre. Le cidre désaltère, et Tiennet ne savait pas encore boire autrement que pour étancher sa soif.
II fit la grimace, ni plus ni moins qu'une petite maîtresse.
Cela diminua un peu la haute estime qu*on semblait professer pour lui autour de la table.
— Tiens, tiens! dit Fifi Romblon; — le gars n*aime pas ce qui est bon!
^ Défaut d'éducation première, fit observer le papa philosophiquement.
— Nom d*une pipel reprit Guérineul, ça ne Tempèchepas de taper comme un dieu.
— - Pour ça, opinèrent gravement les deux Romblon, — il donne bien le coup du bélier.
OA but une tournée.
Tiennet regardait en dessous le bandeau taché de sang du hobereau.
— Sans vous offenser, monsieur Guérineul, dit-il avec une courtoisie timide, — si je vous ai fait du mal, j'en Buis joliment fâché, allez!
— Tiens!... fit Guérineul, tu sais mon nom?... Buis il ajouta :
— C'est juste! tu es du château...
— Et il faut qu*il soit un peu bien musclé des bras et des Jambes, reprit le fils Romblon, — pour avoir passé là où petit Argent est resté!
Tiennet baissa les yeux et devînt triste.
— Pauvre Argent! murmura-t-il, — J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le sauver. .
Le papa Romblon posa du même coup son verre et sa pipe. -— Laissons la petite bête! dit-il d'un ton sentencieux; — Argent... Argent était une idée trop court de jambes...
— Oh !... fit Tiennet, comme s'il eût entendu injurier un ami mort.
— C'était un joli sujet tout de même... Mais, mon gars, le vieux Créhu est-il vraiment â la mort?
— Oui, répliqua Tiennet.
Le papa Romblon se leva.
— Viens, Fifi, dit-il sans même achever son verre. — Je vas atteler la carriole. ^ ,
IB JBU M L4 MORT 77
— Pour aller au GeoUP demanda Guérineul.
— Au Geuil ou ailleurs, répondit papa Romblon.
— Ah çà, nom de bleu! s'écria Guérineul, est-ce que vous êtes héritiers aussi, vous autres, les Romblon f
— Après?... repartit Fifiavec dignité, quand cela serait?...
— Boni bon!... c'était pour savoir... Jean-de-la-Mer méfait l'effet dètre joliment calé en fait de parents.
— Héritiers ou non, Guérineul, dit papa Romblon, — nous vous offrons une place dans la carriole.
— Accepté! .
— Ainsi qu'au petit gars que voilà, ajouta le vieux maqui* gnon en désignant Tiennet, qui avait bien cinq pieds six pouces.
TiennetBlône aurait sans nul doute répondu à cette politesse comme les convenances l'exigeaient, s'il eût prêté l'oreille, mais Il n'entendit pas l'offre du papa Romblon.
Depuis quelques secondes son^attention semblait violemment excitée par quelques paroles qui étaient parties du cercle rassemblé autour du comptoir, et qu'il avait saisies à la volée.
Son nom avait été prononcé, ^ il en était sûr.
Et aussi le nom de madame Marion.
Pftle et les yeux allumés, il écoutait comme s'il se fût agi de sa vie.
Au moment où le vieux Romblon lui mettait la main sur \*épaule pour renouveler sa proposition, Tiennet le repoussa brusquement et s'élança d'un bond vers le comptoir.
— Quelle mouche le pique? demanda le bonhomme. Tiennet avait percé le cercle et se tenait debout, la tête haute,
devant M. Berthelleminot de Beaurepas, entrepreneur. Celui-ci semblait assez médiocrement rassuré.
— On vous a donné cinq cents francs, dit Tiennet, dont les dents étaient serrées par l'émotion et qui parlait avec peine, — pour éloigner du pays un jeune garçon du nom de Tiennet Blône?
— Mafe... voulut dire Berthelleminot.
— Répondez! s'écria Tiennet, - ou cette fois je vous casse la tète d'un coup de poing, — aussi vrai que vous êtes un misérable et que vous tremblez comme un lâche !
Il n'y avait pas à plaisanter ou à se débattre. Tiennet avait les bras croisés sur sa poitrine, mais son corps souple et robuste se renversait légèrement en arriére. Ses jarrets se tendaient. Ses yeux menaçaient comme la pointe d'une épée.
Nous dirons en deux mots au lecteur l'incident qui avait si
78 Ul IBU M Là HOBT
fortement éma TiennetBIÔBe, el Tâvàlt ladfcé tu beau «illeii du cercle présidé par M. Berthelleniiiiot ëe Keàurepaa.
C'était affaire d'amoHr. — L'entlrepreDeur eo était à et(>liquer ses rapports avec madame Mari^n, rentière, afin de rassarer la ialoasie de madame veuve Ba|^on.
Celle-ci, en effet, malgré la découverte du tbnpèt, avait pris une pose de victime et soupirait lamentablement derrière son com4)toir.
Berihelleminot disait :
— J*ai à peine l'honneur de connaître cette dsne Mâri<m... qui me paraît être d'une classe.*, enfin n'importe 1... Je n*ai lien à dire contre elle.
C'était débuter à ravir. — Afadame veuve Bag<m se déHda un peu.
— Quant à l'affaire de Tbomme qu'elle m'a procuré, poursuivit Bertfaelleminot, — ma foi, c'est simple comme bonjour... Elle savait, —à ce qu'il paiatt, comme tout le monde, — que la compagnie anonyme l'Argonaute^ dont j'ai l'avantage d'être fondateur et le gérant^ doit exploiter des coupes splëndides enValacbie.... Elle savait en otitre qtie le navire VArao^ naute, qui emprunte son nom à la compagnie elle-même, est en partance àGranville... Eh bien! cette dame, à l'instar debeaiK coup de dames, — a quelqu'un qui la gêne ici*bas...
— Oh! oh!... fit-on à la ronde.
— Bah! ajouta la veuve Bàgon, qui eut presque ab
sourire.
Ce fut à ce moment que Tiennet Blône, assis à l'autre bout de la salle en compagnie des Romblon et du Jeûne H. de Gué*-, rineul, commença à écouter très attentivement.
Bertbelleminot remonta ses grands cols de chemise.
— Oui, reprit-il, sentant que sa cause était à moitié gagnée et que le mal qu'il dirait de madame Marion serait un baume pour le cœur blessé de la douce Lasthénie ; — elle a quelqu'un qui la gêne... et ce quelqu'un elle veut l'eûvoyer i tous les diables.
— Voyez-vous ça! chanta le chœur.
Lasthénie souriait tout à fait.
— Dans cette position, continua l'entrefireneur, sûr de luimême désormais et laissant tomber ses mots avec méthode, comme s'il eût expliqué sa grande afi^re à un bailleur de fonds, -* dans cette position, elle s'est adressée à moi et m'a offert vingt-cinq louis pour le voyage du petit bonhomme.
LE lEU DE liA MORT 70
-*"0b! oh! s*écria-t-on encore, — c'est un garçon?
— tJn garçon de seize ans, répliqua Tentrepreneur.
— Elle est ma foi bien d'âge! dit tasthénie. Tiennet était tout oreilles.
— Vous sentez, poursuivit encore Berthelleminot de Beaurepas, — qu'un blanc-bec de seize ans, ça ne me chausse qu'fi moitié... Il me faut des hommes vigoureux et formés pour moi exploitation. — Mais, d*un autre côté, la dame dit que le petii bonhomme est robuste et entreprenant.
— Comment l'appelle-t-on, ce beau fils ? demanda la veuvi^ Ragon.
— Attendez donc... le nom m'échappe... Ah! Tiennet... Tiennét Blône, je crois !...
Tiennfet entendit parfaitement, let ce fut ce mot qui le mil sur ses pieds, alors que le vieux Romblonlui offrait avec politesse une place dans sa carriole.
Berthelleminot ne se doutait de rien.
— En conséquence de ce qui précède, acheva-t-ll, — j'ai accepté les vîngt-cinq louis et le gamin qui complète mou contingent... et j'espère, belle dame, que cette explication franche et catégorique aura le don de vous satisfaire...
Lastbénie ne répondit point, mais son regard était tout un traité de paix.
— Diable ! diabie ! disait cependant le chœur; n^fidame Marion donne cinq cents francs pour envoyer des petits paysans en Valachie l
Quelqu'un exprima même la pensée commune d'une façon plus explicite, et quand Tiennet envahlf le cercle choisi, rassemblé autour du comptoir, on avait atteint, à l'égard de madame Marion, les limites les plus larges de la médisance pro • vinciale.
Or, prenez une bouteille; mette2-y du soufre, du salpêtre, du vitriol, de l'aquatofana, du chlore, de l'arsenic et vingt autres horreurs. — Laissez le tout se mélanger, fermenter, pourrir, aigrir, — et vous aurez un poison extrêmement bénin auprès de là médisance provinciale.
A ce propos on raconte qu'une vieille demoiselle, — justement de Vitré, — ayant échangé quelques morsures avec uiu vipère de sa connaissance, ce fut la vipère qui mourut.
L'apparition de Tiennet fut trop brusque pour ne pas causer quelque émoi parmi l'honorable cénacle. Il n'y avait point Vd ^Ift vieilles flllHS, mais bien une dcmi-dguzaiiie de faincanls,
joueurs de eonfommation, suceurs de petits verres, bavards, aux coudes graissés par 1« contart des tables, êtres sans 9ige ni sexe, rabûcbeurs de nouvelles, furets de pauvres scandales, méchants, laids ridicules, ^ et dont vous trouverez Téquivalent à Paris dans certains estaminets du quariier des Écoles.
Haïssable quartier où les départements écoulent leurs jeunesses dorées, quartier déchu oti tout fils de iunille prend eu quinze jours la dégaine d'un marchand de contremarques !
On ne connaissait point Tiennet. Madame veuve Ragon seule le détestait, parce qu'il l'avait appelée maman Rogone. — fierthelleminot avait peur de lui, mais ne savait pas encore son nom.
Devant l'interrogation si impérieuse de Tiennet, tt>n premier mouvement fut d'hésiter, car il avait honte de sa frayeur en face d'un si jeune homme; — - et, d'un autre côté, le regard de Tiennet lui disait d'obéir.
11 obéit.
—Je pense, monsieur, dit-il, tâchant de garder sa dignité, monsieur, je pense que vous avez un intérêt... j'entends un intérêt légitime... à savoir...
—C'est moi qui m'appelle Tiennet Blône, intenrompit celui-ci.
— Ah !.... fit Berthelleminot, qui resta bouche béante. A l'entour, tout le monde pensait :
— Ah I c'est là le fils de madame Marion, la rentière de la rue de la Croix»...
Quelques-uns disaient tout haut :
— £h bien! monsieur Berthelleminot, ce garçon-t& ne nous pariait pas trop fatble pour les fatigues de votre voyage !
Madame veuve Ragon eût voulu ne point avoir de griefs contre ce fier jeune homme qu'elle trouvait beau comme le Poniatowski des salons de cire qui passent par Vitré pour aller a Rennes.
Mais ii l'avait appelée maman Rogome !
Abomination ! elle, Lasthénie Ragon, maîtresse après Dieu du Grand Café de l'Industrie, — maman Rogome!
Maman ! — Pourquoi maman ?— N'était-elle pas toute jeune encore ?
Maman ! maman Rogome !
Nous jurons sur l'honneur que Lasthénie Ragon, bonne femme au fond, eût poignardé de sa propre main avec plaisir, avec réflexion, sans nul remords, l'infâme qui avait inventé pour elle ce sobriquet de maman Rogome t
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LE Jffir M U MORT 81
— C'est différeDt, dit Berthelleminot; M. Tiennet Blône, eh! bonjonr donc!... Nous sommes destinés à faire plus ample connaissance... Quant à madame votre... je veux dire madame Marion, rien ne peut indiquer d'une manière certaine, — monsieur Tiennet, — ou même approximativement plausible, qu'elle ait l'intention expresse de vous éloi^er...
— J'ai entendu!...
— Permettez, de grâce, monsieur Tieonet B16ne!.... madame Marion, d'après ce que j'ai pu voir, a envie de vous faire un sort...
— Et pourquoi veut-elle me faire un sort? demanda impétueusement Tiennet.
Berthelleminot demeura déconcerté.
A Ventour on riait sous cape.
Madame Ragon se disait :
— Pauvre garçon! — esl-il bêtei...
Mais elle disait cela dans de bons sentiments. — Et vraiment, à le voir si beau, cette veuve éminemment connaisseuse oubliait presque qu'il l'avait appelée maman Rogome.
Mon Dieu! elle aurait tait cette éducation-U, au besoin, en attendant le retour de Berthelleminot de Beaurepas,— qui d'ailleurs avait un toupet.
Pendant que Berthelleminot cherchait une réponse ^ la question naïve et imprévue du jeune homme, celui-ci lui tourna rondement le dos, rouvrit en trois coups de coude le cercle qui s'était refermé après sa brusque arrivée, et s'en alla comme il était venu, sans dire gare !
Il franchit la porte, et on le vit traverser la rue comme un trait.
•—En voilà un drôle de gaillard I dit une momie vitriàsc qui vivait au Grand-Café de l'Industrie comme une huître dans son écaille.
— Oui, dame! on drôle de gaillard! répéta une deuxièo)'» momie, également vitriâse.
Une troisième nrK>mie, non moins vitriâse, s*éoria:
— Un drôle de gaillard I ah ! ma foi, dame oui I
Et l'eau-de-vie de couler sur les lèvres brûlées parles pipes.
Pardieu! en y réfléchissant, les huîtres ne nous ont jamais fait de mal. Comparer les huîtres qui sont des mollusques utiles et pleins de charmes, aux piliers des buvettes départemeulales, c'est une injure gratuite et sans excuse.
Que les huîtres nous le pardonnent!....
MADAME ttARlON, RBNTliRÈ
TiennetBIône traversa an an clin d'œil Teapace <tut lé séparait (le la rue de la Croix où demeurait madame Marion, ren- '.'Aie.
11 y avnit dans sa tète un monde d*ldée8 qtli se croisaient, qui se heurtaient, qui le rendaient fou.
Comsne il soulevait lé marifàu de la porté, ciné voix rappela par (lorrière.
— Ëh bien ! mon petit gars, disait la voix, ta ne reviens pas au château avec nous?
Tiennet tourna la tête. Il vit trois homnies dans une carriole attelée d'un fort cheval. Il ne reconnut tti les deux Romblon, ni le jeune M. de Guérineul.
Un nuage était sur ses yeux.
La carriole passa. Midi sonnait aux horloges d6 la ville. La porte de madame MaHon s'ouVrit.
Tiennet entra.
11 entra même, Il faut le dire, malgré ùtie résistance assez brave de Rosalie, qui essaya vainement de lui barrer le passage.
En ce moment, pour arrêter Tiennet, il eût fallu plus qu'un homme, et Rosalie, si grande que fût soh inlt-épidité, n'était qu'une femme.
Parmi toutes les pensées qui se pressaient tumultueusement dans son cerveau, il y en avait une qui domiilalt les autres et qui se faisait écouter.
Cette pensée, on ne peut pas afQrmer quelle fût née soudainement ; on ne peut pas même dire qu'elle eût pris son origine au Grand-Café de llndustrie et qu'elle fût une suite de cette conversation écoutée de loih, — la conversation qui avait eu lieu naguère autour du comptoir de madame veuve Ragon.
Cette pensée, Tiennet l'avait eue déjà, plus d'une fois, de-^ pals la veille.
Mais si vague et sitôt repoussée!...
Tandis que maintenant elle s'était établie d'autoHté dans Tes^ prit de Tiennet. C'était plus qu'une pensée, c'était uiitecrbyânce — pres(lue une conviction.
Et pour changer cette conviction en iceriitttde, il lui semblait qu'une seule chose suffirait:
Voir madame Marion.
En conséquence, pour voir madame Marion, et cela $ur-le< champ, il eût soulevé une montagne.
La pauvre Rosalie fut écartée sans trop de façon, et si vivement qu'elle s'appuya au chambranle ae la porte pour ne pas tomber.
— Yit-on jamais chose pareille ! s'écria-t-elle, en reconnaissant le nouvel arrivant; — madame Marion n*y est pas... si vous étiez resté hier, pour attendre sa réponse, vous auriez vu qu'elle vous recevrait plus tard... dans huit jours.
Tiennet s'était arrêté.
— Ce n'est pas dans huit jours que je veux voir ta maîtresse, ma fille, dit-il, c'est tout de suite... Et je la verrai.
— Ma parole, il me tutoie ! s'écria Rosalie stupéfaite ; — hier il était tout timide... Comme le voilà changé ce matin f
Et comme Tiennet reprenait sa route après un instant d'hésitation, elle s'élança au devant de lui.
— Attendez! reprit-elle. — Attendez au moins que je prévienne madame.
Tiennet l'écarta de nouveau, mais cette fois avec beaucoup plus de précaution.
— Ce n*est pas nécessaire, ma fille, dit-il avec ce calme qui recouvre les grandes émotions, — ta maîtresse me ferait peuCélre chasser... et il arriverait un malheur.
— Un malheur! répéta la servante qui se prit d'effroi. Elle recula. — Tiennet profita du moment et monla l'escalier
quatre à quatre. Rosalie le suivait des yeux d'un air él^ahi.
— Un malheur I répétait-elle sans trop savoir ce qu'elle disait ; — ma foi, ce gars-là a quelque chose qui n'est pas comme tout le monde... Si madame veut le renvoyer, qu'elle le renvoie !.r.
En haut de l'escalier, Tiennet poussa une porte entr'ouverte et se trouva dans une manière d'antichambre où le lit de la servante était dressé.
-^ Est-ce toi, Rosalie? demanda la voix de madame Marion dans la pièce voisine.
Le cœur de Tiennet battit. — Comme la veille, cette voix faisait sur lui une impression bizarre et profonde.
11 ne répondit pas.
Mais il. n'avança pas.
— Eh bien! répéta la rentière. — Parleras-tu, Rosalie ! Tiennet prit son cœur à deux mains, traversa l'antichambre
et ouvrit la porte brusquement.
Une odeur inconnue le saisit aussitôt à la gorge. C'élâit un ruélai^gi^ (le j'uilu ,,s \iv'-!.li q\ :^:^,:.à:y?, — de la
rose, de l'ambre, du musc, du benjoin, du portugal et de rœillet.
Tienne! venait d'entrer dans le temple de Ténus sur le retour. — C'était la cbambre où madame Marion, rentière, faisait sa toilette.
Assurément au milieu de ces odeurs qui se mêlaient détestablement, une petite-mattresse de notre faubourg Saint-Oermain fût tombée pour le moins k la renverse.
Mais, Tiennet avait de bons nerfs. Il soutint le cboc sans broncber, et Hustant d'après, il n'y songea plus.
Tiennei resta immobile sur le seuil; le benjoin, l'ambre cl rœillet lui importaient assez peu ;— mais la vue de madame M ;• rion lui 6tait tout son courage,
L'idée qui tout à Tbeare emplissait sa tète et son cœur venait de s'évanouir.
Il s'était dit :
— Cette femme est trop jeune !...
Et cette simple réflexion : — cette femme est trop Jeune I jetait Tiennet du baut en bas d'un beau rêve.
Il avait vu dans madame Marion une mère.
Au premier abord cette supposition Tavait révolté, car madame Marion, la veille, l'avait renvoyé froidement comme un mendiant importun.
Mais... — - Eb! certes oui, vous eussiez fait de même. — Toutes ses méditations s'étaient portées vers un seul but: excuser sa mère !
Et comme il avait beaucoup d'esprit, ce Tiennet, sans s'en douter le moins du monde, il avait trouvé à sa mère des quantités d'excuses.
Et voilà que Tiennet n'avait plus de mère!
Cette madame Marion, rentière, avait donc Faîr bien Jeune ?
Mon Dieu non. La moins expérimentée de nos lectrices aimables eût mis du premier coup son âge sur son front, et son ftge ne lui défendait pas d'avoir donné le jour, comme on dit, à ce grand garçon de Tiennet Blône.
Madame Marion, en désbabillé du matin, cheveux nattés sous un frais bonnet de dentelles, peignoir rose assez décolleté, pantoufles mignonnes, parut à notre bon Tienne! une très jeune femme.
Un connaisseur eût donné à madame Marion de trente-six à quarante ans. C'était une petite femme, grassouillette comme une caille, frticbc à dix pas et de prèi un peu couperosée. —
Elle avait des yenx gris clignotants, une taille courte un peu avachie, un gros pied gêné par l'embonpoint et une fossette d'amour k la joue gauche, commeSopbie Western, la délicieuse maîtresse de Tom Jones.
Avec cela une voix de Nantes, de Rennes ou de Vitré, traînante et chantant des fosses nasales, — et pour trente sous de parfums variés sur le corps.
Madame Manon, rentière, venait d'achever sa toilette dans sa chambre à coucher qui lui servait de boudoir. Cette chambre était austère en dessous, voluptueuse à la surface, c'est-àrdire qu'on avait essayé de rajeunir et d'enjoliver ses vieux murs.
Du fard sur des joues de cent ans .'
C'était laid, commun, disparate et irritant à voir.
Ce qui est certain, c'est que la déesse et le temple étaient ici en parfait accord. Le boudoir-cbambre-à-coucher était fait pour madame Marion, rentière, et madame Marion, rentière, semblait créée et mise au monde pour embellir ce séjour.
— Tiens, dit-elle en voyant la flgure de Tiennet sur le seuil, — qa'estrce que c'est que celui-là?
Tiennet ne savait plus s'il devait avancer ou reculer.
Sa hardiesse, qui parfois allait jusqu'à l'effronterie, étaii tombée tout d*un coup.
Il était mille fois plus déconcerté qu'au moment où les habitués du Grand-Café de l'industrie l'avaient entouré comme une bète curieuse, quand il avait demandé Maman Rogome,
— Eh bien! reprit madame Marion, — parlcra-t-il?... Mon Dieu! les gars ont-ils l'air bète dans ce pays-ci!...
Elle alfait en dire plus long sans doute, mais une idée sembla brusquement traverser son esprit.
Elle s'interrompit. Ses petits yeux gris prirent une expression d'inquiétude et se détournèrent de Tiennet B16ne qui se tenait toujours là, planté comme un piquet, le chapeau à la main, le rouge au front, les yeux cloués au plancher;
Et qui était bien le garçon le plus empêché qui fût, en Ce moment.
ou TIBmiBT DIMANDB VNB MBRK
Madame Marion, rentière, avait à côté d'elle son dtner achevé, car on dînait à midi, en la ville de Vitré, alors comme aujourd'hui.
La petite table qui servait à ses repas touchait la table qui servait à sa toilette.
Ceci pourra révolter plus d'une délicatesse, et certes il est malséant de songer à ces plats entamés que côtoient des vases pleins du liquide rosaire et savonneux ; mais un peintre ne [)asse pas le peigne dans la crinière d'un sanglier sauvage.
|1 faut bien montrer les choses telles qu'elles sont.
Madame Marion avait pris son café, et luèmc son petit verre' C.Q liqueur stomachique. Dans le trouble qui la saisit après ( oup en regardant Tieimet, elle se versa un second verre.
Sa main tremblait un peu, tandis qu'elle le portait à ses lèvres.
Tiennet! voyant qu'on ne parlait plus, leva enfin les yeux Sous son ignorance, c'était un garçon avisé. Le trouble de !a rentière ne lui échappa nulleflïent.
Et son idée, — sa fameuse idée, revint au galop.
Et avec elle une bonne petite portion de son assurance native.
Il avança d'un pas.
Madame Marion remit son verre à moitié vide sur la table et son fauteuil à roulettes eut un mouvement de recul.
Elle avait peur.
Maisjl est dans la nature des femmes de combattre, même quand elles ont peur. Et, du reste, madame Marion, rentière, n'était pas facile à intimider sérieusement.
Elle se remit par un vaillant effort et regarda l'ennemi en face.
— J'avais dit à Rosalie de ne laisser monter personne, ditelle d'un ton de mauvaise humeur. — Vous êtes le jeune Tiennet Blône, n'est-ce pas ?
— Oh !... fit Tiennet; — vous me connaissez donc ? La rentière haussa les épaules.
— Ni d'Eve, ni d'Adam, mon pauvre gars, répliiiua-t-elle ; — seulement j'ai eu la sottise de faire quoique chose u^our vous... et quand on se mêle des affaires des autres, on s'en repent toujours. — Que voulez-vous ?
Tiennet avait la tète haute maintenant, parce qu'on lui parlait avec rudesse et dédain.
— Je veux qtie vous me disiez le nom de ftia mère, prononça-t-U d'une voix ferme et avec lenteur.
La rentière eut un petit rire tout sec.
— Ils sont tous les mêmes, ma parole! grommela-t-elle, — le nom de sa mère î.., et où le prendrais-je, ce nom-là, mon garçon?... Le bon métier que j'aurais pris là : retrouver les
m^res perdues !... tous êtes foa^ mon ami, tous êtes fou 1...
Elle parlait avec volubilité comme quand on veut s'étourdir soi-même en déroutant autrui.
Tienuet la laissa aller sans l'interrompre. Quand elle s'arrêta, il reprit :
— Je veux que vous me disiez le nom de ma mère... Je ne suis pas fou... Le nom de ma mère , vous le savez, — et vous me le direz!
— Moi! s*écria la rentière qui tâchait de rire encore; — moi ! je sais... ah l ah ! ah ! ah ! la bonne histoire I;..
— Quand le vieux Toussaint Blône est mori, poursuivit Tiennet sans s'émouvoir, ~ il ma dit : Va chez madame Marion, rentière, rue de la Croix, à Vitré...
— Ah !... fit madame Marion qui pâlit, — Toussaint Blône a dit cela!...
— Ceux qui sont pour mourir ne mentent pas, madame ! Ce que Toussaint Blône m'a dit est la vérité.
La rentière avait tourné la tète, et, tout en faisant effort pour garder bonne contenance, elle jetait à la dérobée sur Tiennet un coup d'œil inquiet.
Tiennet attendait.
— £t... reprit madame Marion qui hésitait et qui semblait conservera grand'peine ses airs dégagés, — Toussaint Blône... qui vous a dit de si belles choses... ne vous a-t-il dit que cela?
Tiennet ne savait pas encore mentir.
— Rien que cela, madame, répliqua- t-il.
Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux gris de la rentière.
— Mais! ajouta Tiennet, cela me suffit... Si Toussaint m*en avait dit davantage, je ne serais pas chez vous... Et puisque me voilà chez vous, ce que j'aurais su par Toussaint, je le saurai par vous.
Cela était raisonner comme un livre.
Quant au style, le lecteur est prévenu que nous ne traduisons point. — La parole change de couleur avec la situation. Le petit paysan, grandi par la solennité du moment, parlait,^ cette heure, autrement qu'il n*eût fait dix minutes auparavant.
La rentière crut devoir achever son verre de liqueur.
— Eh bien 1 dit-elle, — asseyez-vous si vous voulez, monsieur Tiennet Blône... et causons un peu... J'ai connu en eff^t votre père, le vieux Toussaint...
— Il n*clait pas mon lièrc, madame...
— C'est possible, cela, mon enfant... Vous sentez que Je ne sois pas an fait... Toussaint Blône n'était pas un homme de ma sorte... Voyons, asseyez-vous.
Elle fit rouler un siège jusqu'à Tiennet, qui s*assit.
— Vous êtes un très bel bomme, mon petit ami, poursuivitelle, cherchant évidemment le temps de la réflexion, — et vous me paraissez avoir beaucoup d'esprit... Je pense, d'après votre visite, que vous avez vu M. Berthelieminot de Beaurepas. ^
— Je Taivu...
— J*ai, toute ma vie, fait comme cela, mon jeune gars, des bonnes œuvres et des actions de bienfaisance... On me connaît, Dieu merci... Quand vous êtes venu hier, J'ai dit à Rosalie : Gomment est-il, ce garçon-là? — Elle m'a répondu : Un cœur !... Alors, comme Je suis assez à mon aise, — sans être riche, — j'ai pris une pièce de cinq cents francs pour faire le bonheur d'un Joli garçon... Voulez-vous Ijoire un petit verre, monsieur Tiennet ?
Celui-ci fit signe que non.
11 ne parlait plus,— mais sa poitrine se soulevait. —Et sur sa figure expressive on pouvait lire mille émotions diverses qui se succédaient en lui avec une rapidité croissante.
C'était une énergique répulsioh, — puis de la colère d'enfant, sous laquelle il y a des larmes, -r Puis ces anciens élans xqui tant de fois lui avaient fait battre le cœur,, cette aspiration vers l'amour inconnu d'une mère, — puis le désespoir amer et poignant.
Tout cela se mêlait. 11 brûlait la fièvre.
Et certes, cependant, cette femme qui était là, près de lui, n'était point faite pour soutenir son exaltation. — Cette femme était tout ce que vous pouvez rêver de petit, de plat, de sec, de commun. — C'était madame Marion, rentière.
Madame Marion qui ne voyait qu'une chose dans la destinée humaine : avoir de guoif
Madame Marion, rentière, n'était pas faite pour lire couramment les pages de ce livre étrange, — la physionomie d'un homme vierge et fort.
Elle n'y voyait goutte, la bonne femme. Elle se disait avec mauvaise humeur : — C'est bien ennuyeux cette tuile-là ! cela Ta me coûter quinze ou vingt francs pour l'envoyer au diable... vingt francs et cinq cents francs,., c'est bien ennuyeux!
Le souffle de Tiennet s'embarrassait dans sa poitrine.
Quand elle eat achevé son verre, madame Marion le regarda par hasard. 11 avait les yeux pleins de larmes.
— Madame!... madame!... murmura-t-il d'une voix entrecoupée; — je vous en prie, ayez pitié de moi!
Naturellement la rentière ne comprit point.
— Pitié de vous, mon petit homme, dit-elle; — tout le monde sait bien que je suis charitable... mais cinq cents francs... Il me semble...
L'espoir lui venait qu'elle pourrait peut-être s-'en tirer désormais pour dix francs.
Tîennet joignit les mains.
— Dites-moi que vous n'êtes pas ma mère! s'écrîa-t-il, — car je souffre trop... Dites-moi que vous n'êtes pas ma mère!
Madame Marion flt un saut sur sa bergère et perdit les belles couleurs de son nez.
— De quoi!... De quoi !... fit-elle; — sa mère !... De quoi I... Votre mère, à vous, mon garçon!... De quoi! des enfants!... je n'en ai pas!...
Puis, se remettant peu à peu, parce que Tiennet ne parlait plus, elle ajouta en prenant un air de dignité blessée :
— Ce n'est pas un métier, ça, mon ami, que d'entrer dans les maisons pour faire des scènes pareilles.
Tiennet n'écoutait plus.
— Non, pensait-il tout haut, — non! oh! non... c'est impossible et je suis fou!... Une mère 1... ma mère!... Je sais bien que je la reconnaîtrais rien qu'à sa douce voix et rien qu'à son sourire...
Madame Marion lança une œillade (Clique vers une glace qui lui renvoya ses traits ronds et poussés en couleur. Tiennet poursuivait :
— Non, vous n'êtes pas ma mère!... Et tenez, je crois que vous êtes bonne... Ma mère est une pauvre femme à qui ma naissance a porté malheur... et vous avez eu compassion d'elle... N'est-ce pas que j'ai deviné?
— Peut-être, dit madame Marion, qui n'avait plus peur et qui minaudait déjà.
— Ma mère n'est pas mariée, sans doute, continuait Tiennet dont l'imagination avait la bride sur le cou. — Ma mère a honte quand elle songe à moi... mais elle m'aime... Oli! n'est-ce pas» madame, ma mère m'aime!...
— Dame!., fit la rentière, avec une certaine émotion, — uo petit peu, tout de même, mon garsi
Tiennet ne releva pas ses yeux, qui semblaient éviter nmintenant le regard de son interlocutrice.
Avait-il quelque chose àcacber, et craignait-il de se trahir?...
— Vous la connaissez, madame, reprit-il encore, — vous la consolez!... Ëbbien! dites-lui que je Taime ardemment, et que je n'aime qu'elle en ce monde! Tenez... ce que je sens et ce que je suis, peut-être voudrait-elle le savoir... je vais vous le dire, pour que vous le lui répétiez, madame...
— Bon ! interrompit ici la rentière, — si je la rencontre jamais, mon petit homme, je lui ferai votre commission, bien sûr.
— Vous la rencontrerez, prononça Tiennet avec une inflexion de voix singulière et qui remit madame Marion sur le qui vive, — vous lui direz que Tiennet Blône, il y a deux mois, était un enfant heureux... Depuis un mois, depuis qu'on lui a dit qu'il avait une mère, Tiennet cherche... jour et nuit, il cherche!... Et comme il n'a point d'indices pour guider sa marche, il va au hasard, écoutant, guettant, espionnant...
Au château de M. Jean Gréhu, on le craint et on ne le comprend pas.
On le craint, >arce qu'on l'a rencontré bien souvent, la nuit, se glissant comme une ombre le long des corridors déserts.
On le craint, parce qu'il sait les secrets de chacun, — comme s'il était un sorcier ayant commerce avec Satan...
K .dame Marion fit un mouvement et s'inclina devant un crucifix d'ébène qui reposait dans la ruelle de son lit.
Il en était pour elle de la religion comme de toute autre chose quelconque. Elle en usait à ses heures et dans la mesure précisément nécessaire à son bien-être.
Tiennet eut »n sourire triste.
— N'ayez pas peur, madame, poursuivit- il doucement ; — ils se trompent; je ne suis pas un sorcier... Si j'étais un sorcier, )e saurais le nom de ma mère.
Ceci était péremptoire. — Madame Marion tourna le dos au crucifix.
— Hélas ! continuait Tiennet, il y a du vrai dans ce qu'ils disent pourtant... Je sais bien des choses que je ne devrais pas savoir... Mais que vous importe cela?
— Oh ! fit la rentière dont la ronde figure avait pris tout à coup use expression de curiosité avide, — ça ne me regarde pas le moindrement du moindrement, mon petit homme!... Je suisseulement vexéede nepas pouvoir vous ofl'rir unedouc ur... Damel àvotreâge..,
LB JEU DE LA MOAt 91
Elle se versa un troisième verre de liqueur comme pour s'encourager.
— Après ça, reprit-elle en buvoltant, — ça dépend des goûts... J'ai connu des jeunes gens bien gentils qui aimaient assez à se réchauffer le cœur... Vous disiez donc que vous saviez quelque chose sur le vieux Jean Grèhu de la Saulays?...
Ces dernières paroles furent prononcées négligemment et comme par manière d'acquit.
Mais pendant qu'elle sirottait, comme on dit à Vitré, et ailleurs, son petit coup de riquiqui, les yeux de la rentière brillaient ni plus ni moins que des prunelles de chat à la brune.