‹ Le jeune docteurChapitre 1 sur 2 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le 26 juillet de l'année 4846 était une journée extraordinairement chaude. Le soleil brûlait comme un disque de mêlai rougi dans le ciel d'un bleu sombre. Ses rayons, renvoyés par les façades blanches des maisons, transformaient les places et les rues en autant de fournaises ardentes où il était impossible de respirer.

Si de temps en temps du moins une faible brise était venue rafraîchir l'atmosphère immobile! Mais vainement eûl-on épié pendant des heures le feuillage des arbres qui s'élevaient au-dessus des murs des jardins ; pas une feuille ne remuait.

Sous l'influence de cette température suffocante, la savante et bonne ville de Louvain ofirait une physio-

nomie étrange. Une lumière splendide inondait les places et les édifices; le carillon, annonçant les heures, sonnait joyeusement dans les airs; mais pas une figure humaine ne se montrait dans les rues, désertes et tranquilles comme au milieu de la nuit.

Sans doute, après leur dîner, les paisibles habitants de Louvain avaient courbé la tête sous la lourdeur de l'atmosphère, avec la ferme résolution de prolonger leur bienfaisante sieste jusqu'à l'heure où la plus grande chaleur du jour serait passée.

Cependant, en ce moment, un jeune homme parut à l'entrée de la rue de Tirlemont. Marchant d'un pas précipité, sans chercher l'ombre, il traversa obliquement la Grande-Place par le chemin le plus court, pour arriver plus vite à sa destination.

La sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en« flammé ; les mèches de ses cheveux bruns, qui s'échappaient de son chapeau de paille et tombaient sur ses épaules, paraissaient trempées d'eau. Lors même qu'il n'eût pas porté sous le bras gauche deux gros et pesants volum.es, on eût deviné facilement, à l'inspection de son costume et de toute sa personne, que ce jeune homme suivait les cours de l'Université, et faisait partie de ceux qui viennent demander à VAlma Mater les dernières armes pour livrer, avec l'espérance de la victoire, la bataille décisive du doctorat.

Il pouvait avoir atteint sa vingt-sixième année; mais sa figure amaigrie et les rides légères qui sillonnaient sen -\ront le faisaient paraître plus âgé. Quoiqu'il marcnât la tête penchée sous le poids de ses pensées, sa tai'ie était haute, et il y avait dans la délicatesse de ses

membres, comme dans tout son extérieur, quelque chose d'élégant et de distingué qui l'eût fait prendre pour un jeune homme de grande naissance, si la pauvreté de ses habits et certains signes de pénurie d'argent n'avaient fait douter de celte aristocratique origine.

Après avoir continué sa course pendant quelque temps, il s'arrêta vers l'extrémité de la rue de Namur, et entra dans la boutique d'un charpentier. Le baes (1), qui dormait, la tête appuyée sur son établi, s'éveilla en sursaut, et lui dit en bâillant :

— Ouf! quel temps! n'est-ce pas, monsieur Adolphe? Encore trois journées comme celle-ci , et tous les Louvanistes sont rôtis. Et vous courez les rues par une chaleur pareille ? Je ne voudrais pas même y exposer mon Men.

— Oui, maître Jean, il fait terriblement chaud, répondit l'étudiant; mais j'ai l'épé© dans les reins : pour moi, •' temps vaut plus que de l'or.

Le charpentier étendit la main, et par un geste rapide, lit glisser son pouce sur son index replié.

— Eh bien, demanda-t-il, l'argent est-il venu?

— Pas encore, maître Jean, balbutia Adolphe, le visage rouge de confusion ; mais ayez encore un peu de patience, je l'attends tous les jours.

— Demain expire le troisième mois. Cela nepeutconlinuer ainsi ; la vie est si durement chère.

— Ah ! mon cher baes, ne me parlez pas de cela maintenant. Vous serez payé, n'en douiez pas. Excusez-moi, "^ suis très-pressé.

Le charpentier suivit l'étudiant d'un regard où se lisait

(1) Proaoncex hoss.

le mécontentement en même temps que la pitié, et grommela en lui-même :

— Faut-il que l'homme ne puisse jamais garder une juste mesure ! Voilà le dixième étudiant qui a demeuré là-haut. Deux menaient la vie nuit et jour et buvaient comme des garçons brasseurs. Les quatre suivants étaient toute la journée devant leur miroir à se caresser les moustaches. Un autre ne quittait ses fleurets que pour culotter des pipes, et ne rêvait que plaies et bosses ; et, des trois derniers, deux se sont altéré la santé à force d'étudier sans relâche. Quoiqu'il soit un peu lent à payer, j'ai pitié de ce brave jeune homme de là-haut. Heureusement qu'il est d'une constitution forte : il ne tousse pas encore.

Cependant, l'étudiant avait monté l'escalier et était entré dans sa chambre.

Il se hâta d'ôter sa redingote ; puis, s'approchant de la table, il ouvrit un des livres qu'il avait apportés, et le feuilleta pendant quelques instants, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le chapitre qu'il cherchait.

Il tira une chaise à lui avec une sorte de sourire triomphant, s'assit, appuya son front sur ses deux mains, et s'absorba tout entier dans sa lecture.

La chambre qu'il occupait chez le charpentier était petite, et cependant elle lui servait à la fois de chambre à coucher, de salle à manger, de bibliothèque, de cabinet de toilette et de cabinet d'étude.

Dans un coin se trouvaille lit, garni de rideaux blancs; à côté, le lavabo avec son aiguière de faïence et sa pe« tite glace.

Un peu plus loin, contre la muraille, était cloué un

porte-manteau aux branches duquel pendaient quelques rares vêtements, qui prouvaient assez que leur propriétaire ne faisait pas de grandes dépenses de toilette.

A côté de la cheminée, à gauche, on avait assujetti, ..ire deux montants de bois, cinq petites planches transversales. yJ'était la bibliothèque, le seul et véritable trésor de l'habitant de celte chambre, car les rayons en étaient garnis de quatre-vingts volumes tout au moins, sur le dos desquels brillaient en lettres d'or les noms d'hommes célèbres dans la science, tels que Nélalon, Velpeau, Chelius, Van Beneden, Andral, Van Heuvel, Trousseau, Liebig et beaucoup d'autres.

Du côté droit de la cheminée on voyait une commode dont la tablette était couverte d'ossements jetés pêlemêle, parmi lesquels une tête de mort, avec ses orbites creux et ses dents étincelanles, semblait menacer en ricanant. Près de ce crâne, dans une poche de cuir vert à demi béante, reluisaient une quantité de scalpels, de ciseaux, de pinces et de lancettes.

C'était donc un étudiant en médecine qui demeurait dans cette chambre.

Depuis qu'il était rentré, le jeune homme n'avait changé d'attitude que pour tourner, de temps en temps, une des pages du livre ouvert devant lui. Ce qu'il lisait paraissait l'intéresser au plus haut point, et soulever dans son esprit de sérieuses objections; car les traits de son visage étaient continuellement en mouvement, comme

il eût discuté avec l'auteur du livre.

Parfois i^l se frottait le front avec énergie, pour ranimer

m attention fatiguée, et rendre la vigueur aux nerfs détendus de ses yeux. La sueur coulait à grosses gouttes

sur son visage, et il avait peine à les empêcher de mouiller son livre.

Depuis plusieurs heures, il était assis sans bouger devant sa table et peut-être avait-il dévoré déjà la moitié de son épais volume. Le soleil était depuis longtemps descendu derrière les maisons ; la rue se remplissait de bruit et de mouvement. L'étudiant avait même cru reconnaître la voix d'un ami qui criait son nom du dehors.

Sa fiévreuse application n'en fut cependant point distraite; il demeura plongé dans sa lecture, oublieux du monde extérieur, jusqu'au moment où il entendit dans l'escalier les pas de deux ou trois personnes, et les éclats de rire de plusieurs jeunes voix. C'étaient des amis, des camarades de l'Université, qui venaient mal à propos le troubler dans ses études.

Il tourna la tête vers la porte avec un air de dépit et de mécontentement lorsque trois jeunes gens, le chapeau sur l'oreille et le cigare à la bouche, pénétrèrent dans sa chambre.

Tous à la fois l'invitèrent à venir avec eux se promener à la campagne ; ils allaient, après cette journée suffocante, respirer la fraîcheur du soir, et se divertir à rOrme, au cabaret de Trine, où il y avait fête, et où beaucoup d'étudiants devaient déjà se trouver réunis à cette heure.

Le jeune homme les remercia de leur bonne intention, tout en déclarant que leurs instances seraient infructueuses, parce qu'il avait fermement résolu de ne plus sortir de la journée. Il les supplia même de s'en aller sur-le-champ, pour ne pas lui faire perdre un temps précieux. Son ton sérieux excita une hilarité générale, et

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— comme si les trois visiteurs avaient pris d'avance ua parti — l'un d'eux s'assit sur une chaise, l'autre sur le

il, et le troisième sur un coin de la table, pour montrer A leur studieux compagnon qu'ils voulaient, bon gré,

i.à\ gré, le faire sortir.

Adolphe, surpris autant qu'affligé, les regarda sans rien dire ; mais celui qui avait pris place sur le coin de la liible lui lapa sur l'épaule en disant ;

— Que cela te plaise ou non, Adolphe, c'est ainsi : nous avons formé un complot. Nous avons même parié .;vec le gros Lierrois que nous l'amènerion? à tOrme, mort ou vif.

— Mais vous êtes insensés, mes bons amis, i nurmura Adolphe avec découragement. Mon temps est trop précieux, et je vous en voudrais si vous réussissiez aujourd hui à m'en faire perdre la moindre partie.

— Bah ! tu crains pour ton dernier examen, s'écria celui qui était assis sur le lit, toi qui as subi tous les précédents avec distinclion î Et quand tu aurais un échec

ette fois-ci, cela ne te casserait ni bras ni jambes. Tu y élaguerais une année de bonne vie à l'Université, voilà tout.

- Tu en parles bien légèrement, répondit Adolphe avec tristesse ; ton père est banquier, et si tu prolonges le temps de tes études, il n'en souffrira nullement. Moi, je suis le fils d'une veuve; et pour ne pas imposer à ma mère dessacrilices impossibles, il faut que, dnns le cours de celte session, je subisse avec succès mes deux derniers examens. Malheur à moi si, par manque de volonté ou par paresse, je venais à échouer! Le bonheur de tonte une famille et l'avenir de ma vie entière se-

raient perdus à jamais!... Ainsi, soyez généreux; ne vous offensez pas de mon refus, et allez-vous-en comme de bons camarades que vous êtes.

Un sourire se dessina sur les lèvres de ses auditeurs mais aucun a'eux ne parut disposé à quitter la place.

— Je vous en prie, mes amis, ne m'empêchez pas plus longtemps de travailler, reprit le jeune homrae avec un mouvement nerveux d'impatience.

L'étudiant qui était assis sur le coin de la table alla à la cheminée, en détacha une petite glace, et, la lui mettant gravement devant la figure :

— Regarde-toi dans cette glace, dit-il. La, la, fais ce que je te dis, regarde-toi. N'es-tu pas méconnaissable ?

— Que veux-tu dire ? demanda Adolphe - légèrement effrayé en regardant son image.

— Vois ces yeux rouges, profondément enfoncés dans leurs orbites, ce front ridé, ces joues creuses, cette peau jaune et terne ; sont-ce bien là les traits de l'ami dont la bonne et riante mine était devenue proverbiale parmi nous?

— Tout cela se remettra après l'examen, balbutia Adolphe, qui avait, non sans inquiétude, lu sur son visage les symptômes d'un affaibhssement général trèsprononcé.

— Tu reconnais donc que ta santé est compromise ? reprit l'autre, en qui nos lecteurs ont sans doute reconnu déjà un futur avocat. Le professeur Baud nous disait encore hier que tu courais risque de nuire gravement à ta santé par excès de travail. Ton propriétaire mémo «ecoue la tête en y pensant, et nous conjure de t'arracher à tes livres, Adolphe, tL crois que nous ve-

nons te troubler étourdiment, n'est-ce pas? Tu te trompes; l'amitié, la véritable amitié nous amène, et nous croyons remplir un devoir de frères en te forçant à sortir avec nous. 11 faut sacrifler celte soirée et donner à ton esprit une récréation nécessaire, indispensable. Viens avec nous. /

Le jeune homme restait indécis et semblait se consulter. Mais son interlocuteur lut sur son visage les pensées qui s'élevaient dans son esprit hésitant, et il continua, en serrant la main de son ami ;

— Ta mère, n'est-ce pas, Adolphe? Mais si tu ruines la santé, si tu retournes auprès de ta mère avec des poumons malades, condamné à une vie courte et douloureuse, si tu lui ravis ce fils pour qui elle a fait, dis-tu, de -i généreux sacrifices, remphras-tu envers elle, envers i .i-mème et envers Dieu les devoirs dont tu crois l'acquitter en épuisant tes forces ?

Adolphe se leva et serra avec reconnaissance la main de son éloquent ami.

— Donc, tu nous accompagnes? demanda celui-ci.

— Pour une heure, une heure seulement.

— C'est trop peu : deux heures.

— Prenez-vous l'engagement formel et sincère de ne faire aucun effort pour me retenir quand les deux heures

••ronl passées?

— Nous le prenons, sur notre parole d'amis et d'étu- Jiants, répondirent les autres.

Adolphe s'habilla et se coiffa à la hâte. l*eiidanl cft temps, l'étudiant qui s'était assis sur le lit, ivâil examiné la bibliothèque.

— Que de choses inutiles et vaines, dii-il d'un ton

railleur. Si tu mets le nez dans tous ces livres, il n'est pas étonnant que l'examen soit pour toi un travail d'Hercule. Pour Dieu, Adolphe, que font là sur ces planches Morgagni, Sidenham, Boerhaave, Baudelocqae et Burns? Pourquoi des ouvrages anglais et allemands ? Quand on veut trop approfondir, on ne sait plus que répondre lorsqu'on est devant le jury. Il est bien plus utile de s'occuper exclusivement des leçons des professeurs. Une fois docteur, ce n'est pas le talent qui vous amènera des clients. Une bonne dose de finesse et beaucoup de charlatanisme, voilà le moyen de ne pas mourir soi-même de besoin tandis qu'on guérit les autres.

Ces paroles ironiques semblèrent blesser Adolphe dans ses secrets sentiments ; il se retourna et répondit d'une voix forte :

— Vous riez, et vous savez aussi bien que moi que c'est un sophisme inventé depuis des siècles pour l'excuse de l'ignorance et de la paresse. La profession de médecin est une mission d'humanité et de charité ; et, si Dieu me prête les forces nécessaires, je la remplirai avec la conviction et la foi d'un sacerdoce.

Le jeune avocat se mit entre eux, leur posa à chacun une main sur la bouche, et s'écria impérieusement :

— Assez! plus un mot d'affaires, d'études, de livres ou d'examen. Celui qui tirera encore cette ennuyeuse corde paiera un pot de bière. Faites-y bien attention ! c'est ia loi... Tiens, Adolphe, voici un cigare que j'ai gardé pour toi ; un vrai panatella de la boîte du professeur -Hubert. Allume-le au mien, et en avant, marche ! En route pour l'Orme.

Aussitôt qu'Adolphe eut allumé son cigare, le jeune

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avocat étendit les bras et poussa ses amis hors de la chambre avec tant de violence, qu'ils faillirent culbuter les uns par-dessus les autres du haut en bas de l'escalier.

Lorsqu'ils traversèrent la boutique, le maître charpenc tier cessa de raboter et secoua la tête en riant joyeusement à la vue de son hôte qu'on entraînait à la promenade.

Chemin faisant, les étudiants s'efforcèrent d'égayer leur ami par leurs plaisanteries. L'avocat veillait à ce qu'aucune parole sérieuse ne se mêlât à la conversation.

Après avoir passé la porte de Namur, ils arrivèrent en peu d'instants au fameux cabaret de l'Orme et se rendirent dans le jardin, où ils eurent grand'peine à trouver une table et des chaises pour s'installer.

Il y avait tant de monde, que l'hôtesse, avec ses deux filles, et une couple de garçons, ne suffisait point à servir les chalands. On appelait, on frappait, on criait de tous côtés; et par- dessus tout ce bruit, on entendait dans la maison, violon, clarinette et tambour jouer une polka entraînante. De sorte que, grâce à la joie bruyante de quelques bandes d'étudiants , cet endroit ne ressemblait pas médiocrement à une kermesse de paysans, où la vertu de la bière aurait ouvert tous les cœurs et délié toutes les langues.

Lorsque enfin l'hôtesse accourut à l'appel du jeune avocat, son ami, le fils du banquier, demanda deux bouteilles de vin, quelques citrons, et beaucoup de sucre dont il voulait faire, disait-il, une limonade rafraîchissante. Ses compagnons, et surtout Adolphe, protestèren

contre cette dépense superflue; mais l'autre répondit que cela ne les regardait pas, qu'il voulait leur offrir quelque chose de recherché, et que le vin était le meilleur moyen de restaurer un ami qui n'avait qu'une heure et demie à donner à une distraction nécessaire.

Il se passa assez de temps avant que l'hôtesse eût servi les objets demandés, et plus de temps encore avant que le fils du banquier eût préparé la limonade dans un grand bol. Cet intervalle fut rempli par une conversation émailiée de traits piquants qui ne diminuèrent ni le bruit ni la gaieté; puis les verres furent remplis à la ronde de la rouge liqueur puisée au bol étincelant.

Adolphe se prêtait de bon cœur à la franche gaieté de ses amis ; il riait avec eux, et risquait parfois un mot plaisant : mais souvent aussi le rire s'effaçait de ses lèvres, et ses yeux erraient dans l'espace, sous l'influence d'une pensée tenace. Malgré ses efforts pour paraître joyeux, son esprit était encore dans son cabinet d'étude, lisant, pesant et forgeant des armes pour sortir vaiaqueur de la redoutable épreuve de l'examen.

Son ami l'avocat, qui devinait la cause de sa préoccopation, commença lui-même à parler d'examen, et s'efforça de lui persuader que ses craintes étaient vaines, que nul autre étudiant n'avait autant de chances d'obtenir brillamment son dernier grade.

Pendant qu'Adolphe et son ami étaient engagés dans une conversation sérieuse, les autres continuèrent à rire, à plaisanter et à se moquer les uns des autres.

^n ce moment, un vieillard parut à l'entrée du jardin C'était un étranger sans doute, car ses vêtements, gris de poussière, et le gros bâton de néflier sur lequel il.

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s'appuyait, indiquaient qu'il venait de faire une longue route. 11 portait un chapeau de forme vieille, une redingote de drap brun qui lui tombait jus^qu'aux talons, et de lourds souliers dont les semelles étaient garnies de gros clous. Malgré son accoutrement bizarre, la figure de cet homme inspirait le respect; ses cheveux blancs tombaient en flots argentés sur ses épaules, et quoiqu'il eût peut-être soixante-dix ans, il marchait aussi droit qu'un adolescent, avec un courage et des forces de vingt ans.

Il s'arrêta quelques instants à l'entrée, regardant autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un dans cette foule, et son visage exprimait une profonde inquiétude.^

De toute celte population de bourgeois et d'étudiants, la plupart avaient remarqué son apparition et le considéraient avec curiosité. Quelques étudiants même en riaient tout haut et se réjouissaient d'avance de la confusion avec laquelle le fils de ce patriarche supporterait la reconnaissance ; car ils ne se doutaient pas que l'étranger ne fut un campagnard naïf qui avait vidé sa vieille tirelire pour envoyer son fils à l'Université. Il n'est certainement pas agréable, lorsqu'on joue au monsieur à Louvain et qu'on s'y fait passer pour le fils d'un baron, d'y recevoir, en présence de tous, la visite d'un père dont la seule présence suffit pour faire connaître son arbre généalogique.

Le vieillard ne parai pas remarquer qu'il était l'objet de la curiosité indiscrète des uns, et des grossières railleries des autres. Il traversa le jardin et continua ses recherches avec une liberté qui étonnait tout le monde.

Tout-à-coup, une émotion violente le fit s'arrêter. Son regard resta fixé sur une table chargée d'un bol

rempli de vin rouge et au-dessus duquel la fumée des cigares montait en nuages capricieux; il semblait regarder particulièrement un jeune homme qui lui tournait le dos en causant, et, à cette vue, une expression d'étonnement, de tristesse et de regret se peignit sur le visage du vieillard.

— Diable ! dit le fils du banquier à son ami, d'un air embarrassé : voilà ce vieux bonhomme qui vient vers nous. Serait-ce votre père, par hasard? Ce sera drôle.

— Mon père ? répondit l'autre en riant. Mon père est colonel de lanciers. On dirait que vous ne le savez pas.

— C'est peut-être le père d'Adolphe.

— Sa mère est veuve.

— Si c'était le père de l'avocat !

Au moment où le vieillard était tout près d'eux, le fils du banquier dit à l'avocat :

— Edmond, Edmond ! regarde donc! Ce pèlerin n'estil pas un membre égaré de ta famille ?

Les deux jeunes gens se retournèrent; mais Adolphe n'eut pas plutôt levé les yeux sur l'étranger, qu'il se dressa précipitamment en poussant un cri de joie, et tandis que le mot de « grand-père » s'échappait de ses lèvres, il se jeta joyeusement au cou du vieillard.

Celui-ci, loin de répondre à ce tendre embrassemenl, détacha lentement de ses épaules les bras de son petitfils, et laissa retomber les mains qui cherchaient à presser Jes siennes.

Péniblement affecté de cette froideur, le jeune homme regarda son grand-père avec étonnement. Le vieillard hocha la tète, et Adolphe lut un reproche muet dans ses yeux où brilUaent deux larmes.

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— Gel ! m'apportez-vous de mauvaises c^ouvelles de ma mère, de ma sœur ? demanda- t-il effrayé.

— Non, non, voire mère et voire sœur sont en bonne santé, murmura le vieillard avec amertume.

— Qu'est-ce donc qui vous trouble si étrangement ?

— Venez, sortons d'ici ; je ne puis parler en ces lieux. Ce que j'ai à vous dire est important, très-important; 11 faut que je sois seul, tout-à-fait seul avec vous.

Le fils du banquier offrit un verre au vieillard en disant :

— Tenez, grand-père, buvez ce verre ; cela vous fera du bien et vous remettra.

Mais le bonhomme le regarda d'un air si singulier, que l'étudiant, interdit, posa le verre sur la table et murmura à l'oreille de son ami :

— Aïe ! aïe ! le grand-père est diantrement mal disposé. Elle ne sera pas tendre, la jérémiade qu'il va faire subir à notre pauvre camarade,

Adolphe adressa quelques mots d'excuse à ses amis et dit au vieillard :

— Venez, père, je vous suis ; mon inquiétude est grande, et Tmipatience de connaître le motif de voire voyage me trouble plus que vous ne sauriez le croire.

Sans faire attention aux jeunes gens qui s'étaient groupés autour d'eux et les regardaient curieusement depuis la scène de reconnaissance, Adolphe entraîna son grand-père vers la sortie du jardin et prit avec lui le plus court chemin pour rentrer en ville.

Lorsqu'il se vit éloigné dos promeneurs qui allaient et venaient aux environs de J'Qrme, il demanda :

— Eh bien, père, nous sommes seuls, je vous en orie.

dites-moi quelle importante nouvelle vous amène à Louvain de si loin ?

— Non, ne parions pas en marchant. J'ai été vous demander à vo^j^e logement. C'est tout près d'ici ; allons jusque-là.

— - Un seul mol? délivrez-moi de la crainte qui m'obsède. Est-il arrivé quelque chose à la maison?

— La nouvelle que je vous apporte ne concerne que vous.

— Alors, pourquoi êtes-vous si triste, si fâché ?

— Je vous l'apprendrai tout à l'heure. Ce qui m'amène ne peut se dire en peu de mots, et surtout ne peut se dire dans la rue. Venez, je vois là-bas la boutique du charpentier chez qui vous demeurez ; vous allez le savoir.

Il y avait dans le ton du vieillard une sévérité, une amertume incompréhensible pour le jeune homme, et qui l'effrayaient grandement. Il n'insista pas davantage, et allongea le pas pour arriver plus vite à la maison du charpentier.

Il fit entrer son grand-père dans sa chambre, lui offrit une chaise et s'assit devant lui.

— J'écoute, murmura-t-il. Dites-moi maintenant, père, quelle nouvelle vous m'apportez.

Le vieillard commença avec une colère mal contenue :

— C'est donc ainsi que vous reconnaissez notre tendresse! Là-bas, une mère, une sœur, qui luttent contre le besoin et les humiliations; ici un fils qui dissipe follement les fruits des sacrifices les plus pénibles. Si j'avais prévu l'amer désenchantement qui m'attendait ici, jamais

je n'aurais entrepris ce long voyage. Une telle conduite est indigne. Puisse Dieu vous la pardonner!

— Grand-père, taisez-vous? ne parlez pas ainsi; vous vous trompez sur mon compte, balbutia le jeune homme en élevant ses mains vers le vieillard.

— Hélas! hélas I reprit celui-ci, est-ce ainsi que je devais vous revoir? Est-ce devant une table chargée de vins, le cigare à la bouche, avec des amis débauchés, que je devais vous retrouver? Ils étaient donc fondés, les terribles soupçons qu'on a semés sur vous dans le village? Pauvre mère, ses larmes ne coulaient donc pas pour un mal imaginaire?

— Qui m'a calomnié? qu'a~t-on dit de moi? s'écria l'étudiant avec indignation. Je ne suis pas vindicatif; mais qu'il tremble, le perfide ennemi qui a lâchement percé le cœur de ma mère. Vos soupçons sont faux, absolument faux.

Le grand-père montra du doigt le miroir.

— Regardez votre visage, dit-il, et justifiez-vous, si vous pouvez des fautes qui s'y trouvent écrites.

Adolphe se leva à ces mots; et, comme si l'injustice des coups dont le sort l'accablait eût égaré sa raison, il éclata de rire.

Le vieillard le regarda avec élonnement. Mais l'émotion du jeune homme se calma aussitôt : il se rassit, serra la main de son grand-père et reprit d'un ton tranquille ;

— Maintenant, père, parlons de sang-froid. Écoutezmoi bien, et croyez que je me détesterais moi-même, si je me croyais capable de répondre à votre affection par le mensonge et la dissimulation. Voulez-vous savoir quelle est ma vie de tous les jours, à Louvain?

i8 LE JEUNE BOCTEUP..

«A peine les premiers rayons de l'aurore ont-ils iclalré ma fenêtre, que je suis devant ma table, la tôle appuyée dans mes mains. Je passe la matinée entière et quelquefois une partie de l'après-midi à l'Université ou à Thôpilal. Sitôt la clinique terminée, j'accours ici tout hors d'haleine, je m'assieds et je me remets à étudier avec une attention si fiévreuse et si passionnée^ que je sens bouillir le sang sous mon front. Les journées sont longues, n'est-ce pas, dans cette saison? Pas assez pour moi, cependant. Cette petite laope qui est là-bas, sur la cheminée, pourrait vous dire combien de fois le pauvre étudiant a veillé devant cette table jusqu'au moment où les premières lueurs du matin lui rappellent qu'il doit dormir au moins une heure, pour recommencer encore sa vie d'épuisement. Dissiper ! faire bonne chère! Quelle cruelle raillerie! Pour pouvoir épargner quelque chose, je ne dîne que tous les deux jours, et encore, bien souvent je reste sourd à la voix de la faim, et j'oublie le jour fixé pour satisfaire mon pauvre estomac... »

Il ouvrit un tiroir de la commode et y prit une assiette sur laquelle il y avait une croûte de pain et un petit morceau de fromage de Hollande.

■— Regardez 1 dit-il avec un sourire tristement moqueur, je n'ai rien mangé depuis ce matin de bonne heure : ceci doit me servir de dîner et de souper.

Le vieillard hocha la tête sans rien dire, et parut douter s'il pouvait ajouter foi à celte explication.

— L'estaminet, le vin, les joyeux amis, n'est-ce pas reprit le jeune homme. Ce sont des camarades qui, par compassion, et craignant pour ma santé menacée, m'ont presque arraché de force hors d'ici, pour me procurer

quelques heures de dislraclion... Mais j'ai une raison qui triomphera de tous vos doutes, grand-père...

En disant ces mots, il chercha dans le las de livres jetés pêle-mOle sur la table et présenta au vieillard une petite feuille de papier.

— Vos yeux sont encore bons, père ; vous saurez lire ce qui est écrit là-dessus. C'est une lettre d'un des professeurs les plus respectables de notre Université ; l'excellent homme a pour moi une grande prédilection parce qu'il sait les efforts extraordinaires que je fais pour mener, celte année, mes études à bonne fin. Lisez, père, vous verrez comme il me supplie de ne pas travailler si déraisonnablement ; vous apprendrez ce que signifient mes yeux creusés et mes joues amaigries... Mais ce qu'il dit de crachement de sang et de phthisie, ce n'est qu'une crainte sans fondement. Dieu, dans sa miséricorde, m'a donné des forces qui ne s'épuisent pas si facilement.

Le vieillard tint longtemps les yeux fixés sur la lettre. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, une agitation croissante s'emparait de lui, et sa main se mit à trembler si fort, qu'il avait de la peine à déchiffrer les mots. Enfin, lorsqu'il fat arrivé à la signature, une profonde émotion le saisit, et, étreignant le jeune homme de ses deux bras, il le serra contre sa poitrine.

— Mon pauvre Adolphe, soupira-t-il, oh! pardonnezmoi ! pardonnez à votre bonne mère ses injustes soupçons. Le ciel punira le calomniateur qui a osé vous accuser.

L'étudiant, tout-à-fait consolé, et ravi d'avoir réussi à détromper le vieillard, saisit sa main, et la pressant avec tendresse :

^ LE JEUNE DOGTEUR.

— Je n'ai rien à vous pardonner, grand-père, C'est une mauvaise renommée inhérente à la vie d'étudiant. Il y en a tant qui pensent plus au plaisir qu'à l'étude, qu'on nous regarde tous comme des dissipateurs et des paresseux. Mais ne nous attristons pas plus longtemps. Je ne vois dans vos inquiétudes qu'une nouvelle preuve de votre amour pour moi.

Mais le vieillard paraissait avoir encore d'autres préoccupations. Ses yeux étincelants restaient fixés sur Adolphe avec une expression de pitié profonde, et le jeune homme crut y lire une frayeur secrète. Les mains du grand-père étaient tendues vers le ciel, comme s'il eût imploré la miséricorde divine.

Alors seulement l'étudiant comprit que ce n'était pas uniquement pour lui reprocher sa conduite désordonnée qu'il était venu à Louvain.

— Eh bien, père, demanda-t-il, quelles nouvelles m'apportez-vous? Ne pensez plus à cette vaine accusation.

— Maintenant surtout ma mission est pénible, dit le vieillard avec un profond soupir. Mais, quand Dieu le veut, l'homme doit se soumettre à son sort. Hélas ! ce qui me fait trembler, Adolphe, c'est la certitude que je vais vous remplir le cœur de douleur et d'angoisse.

— Quoi que ce soit, parlez sans crainte, puisque vous avez dit que cela ne concerne que moi.

— Vous avez écrit à votre mère pour lui demander avec instances cinq cents francs. Pour des gens dans notre position, c'est un trésor introuvable.

— Mais, grand-père, ce que ma mère m'a envoyé depuis plus d'une année a toujours été insuffisant. J'ai des

délies chez mon tailleur, chez mon traileur, chez mon libraire, chez mon propriélaire. Pour les frais de mes deux examens, je compte à tout le moins cinq cents francs. Et vous concevez que, si je termine heureusement mes études, je ne puis quitter l'Université sans payer ce que je dois ici.

— Dans tous les cas, murmura le vieillard avec abattement, vous êtes bien à plaindre, Adolphe ; mais que peut l'homme contre l'impossible?

— Ainsi, vous ne m'apportez rien? Ma mère ne peut plus rien pour moi? Son aide me manque au moment décisif? demanda le jeune homme avec consternation.

— Je vous apporte cent francs : la dernière offrande. Si vous saviez, Adolphe, ce qu'elle nous coûte !

— Et l'argent de mes examens ? s'écria Adolphe.

~ Nous ne pouvons plus songer à vous envoyer quelque chose. Nous sommes tombés dans la plus profonde gêne... et, je prononcerai le mot terrible, votre mère et votre sœur sont dans le besoin , presque dans la misère.

L'étudiant frappa son front de ses deux mains, et répondit avec amertume :

— Je savais que les frais de mes études étaient devenus pour ma bonne mère une lourde et difficile charge; mais l'espérais pourtant qu'au moment suprême votre amour éprouvé à tous vous donnerait la force de faire encore ce dernier sacrifice. Quoi! tout ce que vous avez fait pour moi est perdu? Mon avenir serait brisé, faute d'une somme de cinq cents francs !

— La somme n'y fait rien, soupira le vieillard. Dix

mille francs ou cinq cents francs, c'est la même chose pour nous : nous n'avons plus rien.

— Oh ! c'est terrible, ce que vous me dites là, père ! s'écria Adolphe tremblant d'épouvante; si je pouvais croire ce que vos paroles me présagent, j'en perdrais la raison.

En exhalant cette plainte, il laissa tomber sa tête sur la table et se cacha son visage dans ses deux mains.

Le vieillard panit blessé, et, pour ainsi dire, aèri par ces murmures ^ échappés à l'étudiant anéanti, iffît des efforts visibles pour maîtriser un mouvement d'indignation, et reprit d'un ton triste et sévère :

— Adolphe, Adolphe, oseriez-vous accuser votre mère? N'avons-nous pas fait pour vous ce que peu de parents feraient pour l'enfant le plus aimé? Feu votre père n'a pas gagné grand'chose par l'art vétérinaire : il est morr jeune, et son héritage a été bien modeste. Depuis lors, nous avons été éprouvés par des maladies et des malheurs. Néanmoins, comme vous étiez le seul fils, comme nous avions concentré sur vous tout notre amour et toute notre espérance, nous osions rêver pour vous un avenir honorable et brillant. Nous ne savions pas ce que devait couler une éducation complète : les sacrifices que nous avons faits depuis votre enfance s'élèvent à plus de quinze mille francs. Et vous osez vous plaindre de l'impuissance de notre amour ! Ah ! si vous voyiez votre mère et votre sœur passer toute la journée et la moitié de la nuit à broder et à coudre des objets de luxe! si vous pouviez suivre notre bonne Françoise lorsqu'elle va à la ville et qu'elle parcourt en secret les magasin» et les boutiques, pour vendre les ouvrages achevés! si vous pouviez 70 ir

avec quelle joie elle verse l'obole de l'amour dans U tirelire où elle serre l'argent qui sera envoyé à son frère!...

— Pillé ! ayez pitié de moi! dit Adolphe en élevant ses mains suppliantes; ô cher père, ayez pitié de moi! ne brisez pas ainsi mon triste cœur !

Mais le vieillard semblait rêver au tableau désolant qu'il venait de tracer.

— Pauvre Françoise! dit-il comme s'il se parlait à ïmmême; il y a quelques jours, elle reçut la visite d'une amie. Celle-ci paraissait Irès-fière d'un col de prix que sa tante avait acheté pour elle à la ville, et elle attira adroitement l'attention de voire sœur sur la beauté de la broderie. Jugez de la honle et de la souffrance de Françoise : ce col, elle l'avait fait et vendu elle-même ! Les cent francs que je vous apporte sont le prix de ce travail nocturne !

— Et quelle était celte amie? demanda le jeune homme en pâlissant. Une fille de notaire?

— Non, la fille du docteur Heuvels.

— • Adeline ! s'écria-t-il désespéré. Ma sœur, rougir devant Adeline! 0 mon Dieu! quel malai-je donc fait?

Eiïrayé de la violente émotion de l'étudiant, le vieillard lui prit les mains :

— Calmez-vous, Adolphe, dit-il; votre crainte est sans objet : Adeline ne savait pas de quelles mains le col était sorti.

L'étudiant se pressa le front comme pour se rendre maître de son émotion.

— Ah! j'ai lort, répliqua-t-il avec découragement. Qu'est-ce que cela ferait , qu' Adeline sût combien il y a d'amour fraternel dans le cœur de ma pauvre sœur?

Il se laissa retomber sur sa chaise et demeura quelque temps immobile, les yeux fixés à terre; puis, les levant vers son grand-père, il reprit avec une douloureuse résignation :

— Ainsi, c'est une sentence implacable? Je ne pourrai point subir mes examens ? Oh ! grand-père, si vous saviez quel rêve radieux ce réveil dissipe, quelle croyance il étouffe, quel avenir il brise ! Voyez : une fois docteur, j'aurais habité une grande ville, Anvers; par des études constantes, par une application assidue, à force de travail, de courage et de volonté, j'aurais conquis une clientèle qui m'eût apporté, avec la renommée de médecin habile, la fortune en récompense de mon talent et de mon activité. J'aurais gagné de quoi acheter une belle maison pour ma mère, ma sœur et vous. Vos vieux jours auraientété dignes d'envie, car le but de ma vie était de vous rendre tous heureux. Je serais resté garçon jusqu'à ce que j'eusse pu vous rendre au quadruple, tant en preuves d'amour et de respect qu'en bien-être matériel, ce que vous m'avez donné si noblement et avec tant de désintéressement. Et, en marchant vers ce noble but, j'aurais exercé ma profession de médecin avec une foi inébranlable en la sainteté de ma mission. Soulager, consoler, guérir : être l'apôtre de la miséricorde divine, le bienfaiteur de l'humanité ! Et tout cela, cette espérance, ce bonheur, ce brillant avenir, perdus, à jamais perdus ! 0 mon Dieu H c'est trop I

Et le pauvre jeune homme, vaincu, pencha la tête sur ça poitrine, et se mit à pleurer en silence. Des larmes irillaient également dans les yeux du vieillard, depuis qu'Adolphe lui avait fait connaître ses sentiments et ee

qu'il projetait de faire pour renonnaîire l'amour de sa mère et de sa sœur.

Un silence solennel régna dans l'appartement pendant un assez Ipng intervalle. Enfin un combat violent sembla se livrer dans l'esprit du vieillard, car il s'agita sur sa chaise, secoua la tête et leva les épaules comme s'il luttait contre une résolution décisive.

Soudain il se leva, s'approcha du jeune homme, et, lui posant la main sur l'épaule :

— Adolphe, dit-il, Adolphe, soyez consolé, mon brave fils, vous aurez les cinq cents francs.

L'étudiant releva lentement la tête et regarda son grand-père dans les yeux, comme s'il n'avait pas compris le sens de ses paroles.

— Vous me demandez comment cela est possible? Votre mère et Françoise m'ont depuis longtemps supplié de laisser grever notre maison d'une rente. Je me suis toujours opposé à ce projet chanceux avec une fermeté inébranlable, et, quoiqu'il puisse advenir, jamais je ne consentirai à sacrifier pour vous ce dernier reste de l'héritage de voire père. Dieu m'a mis à sa place ; je suis non-seulement votre tuteur, mais aussi le tuteur de votre mère et de votre sœur. Mettre leur avenir à l'abri de la pauvreté est pour moi un saint devoir.

—Oh! mon père, répondit le jeune homme en soupirant, j'aime mieux courber la tête sous mon triste sort que d'être .a cause de pareils sacrifices.

— Ce n'est pas cela que je veux dire, répliqua le vieillard. Moi-même, je ne possède pour tout bien qu'un demi-bonnier de terre : j'y tenais, parce qu'il me vient de mes parents, et qu'il peut être un morceau de pain,

une dernière ressource en cas de besoin. Je le vendrai. Soyez donc tranquille, Adolphe ; dans trois ou quatre jours, vous recevrez les cinq cents francs.

L'étudiant sauta au cou de son graîîd-père, et l'embrassa avec une sorte d'égarement. Après cette ardente étreinte, il lui serra la main, et dit, les yeux remplis de larmes :

— Oui, père, oui, j'accepte ce sacrifice. J'osais craindre, j'osais douter du résultat de mon examen; mais maintenant cette double épreuve, fût-elle mille fois plus difficile, j'en sortirai vainqueur. Dieu, dans sa justice et dans sa miséricorde, me tiendra compte de votre amour et de mou courage. Soyez tranquille, père, dussé-je y consacrer toute ma vie, je vous paierai au centuple de votre affection et de votre bonté. Ah! quel bonheur! mon rêve deviendra une réalité : je serai docteur!

Après s'être livré pendant quelques instants à de joyeux épanchements sur ses projets et sur son avenir, Adolphe se mit à parler de sa mère et de sa sœur, et demanda, d'un ton plus calme, des nouvelles de ses amis du village natal.

Son grand'père lui raconta comme quoi le notaire et sa fille s'informaient souvent de lui avec intérêt; comme quoi le vieux curé était venu encore l'avant-veille savoir si l'étudiant se comportait toujours bien à Louvain, et comment Adeline, la fille du docteur Heuvels, venait souvent causer, avec Françoise, d'Adolphe et de son dernier examen.

Pendant que le vieillard parlait de la famille du notaire, et surtout de sa fille Constance, un joyeux sourire avait erré sur les lèvres C^ jeune homme; il élail hou-

reux d'npprendre que les amis de son enfance ne rayaient pas encore oublié. Mais, lorsque le noq[i d'Ade-

le sorlit de la bouche du bonhomme, une fugitive Liincelle sembla s'allumer dans les yeux d'Adolphe, et an observateur moins âgé eût remarqué que son cœur battait visiblement dans sa poitrine.

Bien certainement le jeune homme eût oublié l'étude pour continuer à parler avec son grand-père du village

liai et de ses amis, mais le vieillard se leva entîn en Uï disant qu'il ne pouvait rester plus longtemps, et qu'il devait se hâter de partir.

Adolphe l'accompagna jusqu'au bas de l'escalier, l'embrassa une dernière fois sur le seuil de la porte, et lui souhaita un bon voyage avec un heureux et prompt revoir.

tl

Dans la partie septentrionale de la Campine, non loin des frontières de la Hollande, est un grand village dont les maisons s'alignent en deux rangées de chaque côté de la grande route. L'église même, avec son pignon et sa flèche, est venue se placer le long de la route, de sorte que rien ne rompt l'uniformité de la ligne droite, si ce n'est, çà et là, une couple de tilleuls placés devant la porte d'un cabaret.

Mais, hors du village, la nature vierge se déploie dans toute sa force. Au nord et à l'ouest s'étend la bruyère avec ses espaces insondables, unie, sans limites et soli-

taire comme le désert. Au sud s'élèvent d'immenses sapinières dont le feuillage sombre se confond avec les vapeurs bleuâtres de l'horizon, et ressemble à un nuage éternellement menaçant qui borde au loin le ciel. Du côté du levant, la terre semble avoir été remuée par une force inconnue. Là, surgissent des montagnes de sable dont les chauves sommets, étincelant aux rayons du soleil et se multipliant à l'infini, semblent aussi innombrables que les flots mouvants d'une mer agitée.

Partout l'immensité, le silence solennel et le repos majestueux de la nature; nul autre signe de la présence de l'homme que des centaines de sentiers, frayés peutêtre depuis des siècles, qui serpentent à travers la bruyère, pénètrent au sein des bois et montent ou descendent entre les flots de la mer de sable.

Dans le village, quelques constructions se distinguent, par leur second étage, des maisons basses des paysans. Ce sont les demeures du bourgmestre, du notaire et du médecin. La maison de ce dernier surtout dépasse les autres en luxe comme en hauteur ; il y a même au-dessus de la porte une espèce de balcon avec une balustrade dorée.

Le docteur Heuvels est un homme qui a trouvé dans la médecine une source de richesses. Ce n'est pas qu'il ait étudié beaucoup dans sa jeunesse j car il est un de ceux qui, dans les dernières années de Napoléon, ont suivi l'armée en qualité d'aide-chirurgien, et auxquels, après la chute du grand empereur, il fut accordé, sans examen sérieux, d'exercer la médecine.

Corame ses confrères des villages voisins, par jalousie peut-être, s'efforçaient de faire valoir contre lui son peu

de savoir, il était devenu un ennemi si acharné de l'étude, que depuis des années, il n'avait pns en main ni un livre, ni aucun ouvrage de médecine.

La connaissance des maladies humaines, lui paraissait si siu^pfe, qu'il ne pouvait comprendre qu'on eût noirci inutilement tant de papier, et qu'on en barbouillât encore tant chaque jour sous le prétexte de jeter quelque lumière sur un sujet clair comme le soleil. S'il avait lu un livre dans sa vie, c'était celui du célèbre mais systématique Broussais ; car M. Heuvels voyait dans toute maladie une inflammation ou plutôt une surabondance de force, ce qui était pour lui une raison d'épuiser tellement ses pauvres patients, qu'ils ne sortaient de ses mains, — lorsqu'ils avaient la chance de guérir, — qu'après avoir ibi — et payé — le médecin pendant plusieurs mois. 11 ne voulait même pas reconnaître qu'il avait appris e moyen de guérison dans un livre; il ne s'en rappor- :til qu'à son expérience personnelle, et soutenait que 1 expérience est la seule lumière des médecins.

Vis-à-vis de la demeure du docteur Heuvels, de l'autre côté de la rue, était encore une maison bourgeoise, également à deux étages. Elle n'avait rien de somptueux; mais ses volets peints en vert, sa façade tapissée d'une vigne touffue, ses fenêtres ornées de fleurs et ses rideaux blancs comme la neige lui donnaient une physionomie fraîche et riante.

Vers la fin du mois d'août 1846, une femme d'un âge

iiûr était assise dans une chambre de cette verte maison.

Llle lenai» les mains jointes et implorait ardemment le

lel. A ne voir que la ferveur de sou attitude, on eût pu

la croire entièrement absorbée dans sa muette prière

mais îes i égards furtifs qu'elle jetait de temps en temps vers la porte montraient clairement qu'elle était en proie k une inquiétude secrète, car son visage exprimait alors un désir ardent ou une crainte profonde. En se voyant trompée dans son attente, elle secouait la tête avec découragement, et levait de nouveau vers Dieu son visage suppliant.

Au bout de quelques instants, elle entendit ouvrir et fermer la porte de la cour, et, comme si ce bruit lui permettait de satisfaire son impatience, elle se leva, prête à interroger celui qui entrait.

Une jeune fille de dix-sept ans environ, avec des cheveux blonds et des yeux bleus, parut à la porte. Sa douce et patiente figure était pleine de tristesse et d'anxiété.

— Eh bien, eh bien, Françoise, demanda la femme, ne 70î5-tu pas encore le facteur ?

— Rien, mère, répondit la jeune fille, et voilà que les moutons du fermier Nélis font lever la poussière de la route et empêchent de voir dans le lointain s'il vient quelqu'un.

— Où est grand-père ?

— Il est debout sur le banc, derrière la haie, et regarde au loin le chemin.

■— Que dit grand-père, Françoise ? est- il tranquille d'esprit ?

— Il va et vient sans cesse, en murmurant des paroles d'espoif et de confiance ; mais il est pâle et on dirait; qu'il tremble sous l'impression de ses secrètes pensées. Grand-père effraye mon imagination, ma mère.

— Je comprends son émotion, soupira la femme. La

dernière lettre d'Adolphe était bien décourageante, ce pauvre garçon semblait craindre que ses for^^s ne le trahissent au moment décisif... Ah ! Françoise, que cette attente est pénible! Mon cœur bat si violemment, qu'il me semble qu'il va se rompre dans ma poitrine oppressée.

Sans répondre à cette plainte, la jeune fille se détourna, mit la main sur ses yeux et se prit à pleurer.

La mère, saisissant son autre main, lui dit d'une voix consolante :

— Chère Françoise, ne pleure pas, mon enfant ; ton inquiétude met le comble à mon angoisse. Ayons confiance en la bonté de Dieu... /

— Oui, mère, murmura la jeune fille, cela est facile à dire. Je n'ai pas cessé de prier et de trembler. Le moment approche où une simple lettre peut nous rendre heureux ou nous enlever l'espoir de notre vie, et maintenant mon courage m'abandonne. Pauvre frère ! Si nous sommes ici presque anéantis par la crainte, que ne doit-il pas avoir souffert là-bas, durant ce terrible examen qui devait décider de tout son avenir et du sort de ceux qui l'aiment.

Et elle ajouta d'un ton désespéré, en versant de nouvelles larmes : — Mère, oh ! mère, si cette lettre devait être un nouveau message de malheur !

La femme, effrayé, passa silencieusement son bras autour dn cou de sa fille, et l'attira contre sa poitrine comme pour l'empêcher, par cette triste étreinte, de proférer des paroles de mauvais augure.

A ce moment, le grand-père entra dans la chambre. Il jeta un regard de mécontentement sur les deux femmes qui pleuraient, et dit d'un ton sévère •

— Marie, Marie, vous n'agissez pas bien ! Et vous, Françoise, pourquoi augmentez-vous les angoisses de votre mère ? N'avez-vous pas les meilleures raisons d'attendre avec confiance le résultat de l'examen d'Adolphe? Jusqu'à présent, n'a-t-il pas triomphé de toutes ses épreuves? Nous savons que, pour se préparer à ce dernier assaut, il a tendu toutes ses forces. C'est une erreur de croire que, cette fois, la victoire pourrait lui échapper. Soyons moins cruels envers nous-mêmes... Oh ! ce doute est pire que la certitude du malheur!

Le ton de la voix du vieillard n'était pas aussi encourageant que ses paroles. Évidemment il n'était pas moins inquiet que les autres; mais il ajouta en pressant les mains de la femme, qui s'était approchée de lui, et comme s'il voulait expliquer ce désaccord entre ses paroles et le ton de sa voix :

— En tout cas, un invincible sentiment d'anxiété m'agite également, Marie. C'est notre amour pour le pauvre Adolphe qui nous fait trembler, sans que nous comprenions la cause de notre crainte. Nous avons tort, croyez-nio). Mais il est bien pénible de savoir que, depuis hier, ia sentence qui doit décider de notre avenir est prononcée, et de rester si longtemps dans ce doute n;»ûrlel !... Mais ayez encore un peu de patience, Marie, le facteur va venir bientôt. Ces paroles n'avaient pas consolé la femme, car elle demeura devant le vieillard, silencieuse, les yeux baissés, et secouant la tête. Le vieillard ajouta comme s'il se parlait à lui-même :

— Personne de nous ne peut s'accuser d'avoir manqué à ses devoirs, ni nous ni Adolphe ; chacun a fait ce qu'il a pu. Si le sort nous frappe du coup le plas cruel.

nous déplorerons d'avoir voulu plus que ne le permetlait I;i prudence. Attendons avec confiance; s'il ne réussit pas dans ce dernier effort, notre condition dans le monde sera plus humble ; nous aurons sans doute une vie difficile, mais la conviction de n'avoir failli à la prudence que pur amour pour notre fils unique allégera notre souffrance, n'est-ce pas, Marie?

— Mais lui ! mais mon pauvre Adolphe ! L'avenir de tonte sa vie brisé ! reprit la femme en soupirant.

L'attention du vieillard fut attirée vers la fenêtre, où la jeune fille était occupée à faire des signes à quelqu'un éa dehors.

— Que voyez-vous, Françoise? Qui saluez-vous? demanda-t-il.

•— C'est Adeline. Elle paraît aussi inquiète que nous, el regarde continuellement par sa fenêtre sur la route; mais elle n'aperçoit pas encore le facteur, car elle secoue la tête avec désappointement.

Au bout de quelques instants, la jeune fille s'écria joyeusement :

— Voyez ! Adeline vient î elle relèvera notre courage et nous consolera.

— Cette bonne Adeline ! dit la mère. Elle ne ferait pas des vœux plus ardents pour le bonheur d'Adolphe s'il était son propre frère.

La fille du docteur Heuvels, qui entrait en ce molent, était une belle jeune fille de dix-huit ans au plus. 1^ santé rayonnait sur ses joues, toute sa physionomie respirait la joie et le bonheur de vivre, la candeur et la bonft. Sous son front élevé, pur et poli comme une feuille de ils, brillaient deux grands yeux bruns pleins

d'expression et de feu. Ses longues boucles noires^ sa taille élancée, et une certaine noblesse dans sa démarche, faisaient d'Adeline une femme remarquable encore par les beautés morales qu'on entrevoyait à travers cette transparente enveloppe.

En enirant dans l'appartement, elle s'arrêta tout étonnée, et ses yeux semblaient demander au vieillard et aux deux femmes la cause de leur tristesse

«— Des larmes dans vos yeux, en cet heureux jour! dit-elle pendant qu'un doux sourire errait sur ses lèvres. Pourtant, il n'est pas encore venu de nouvelles? Voyons, madame Valkiers, et vous, Françoise, chassez cette tristesse : il faut danser, sauter et rire. Avant une demiheure, vous apprendrez qu'Adolphe a passé avec distinction.

— Adeline, comment peux-tu le savoir? bégaya Françoise presque à moitié consolée.

— Mais on dirait que vous ne connaissez pas Adolphe! répondit la jeune fille. Lorsque la plupart des étudiants, même les moins doués, subissent cet examen, vous doutez qu'Adolphe puisse sortir triomphant d'une pareille éoreuve.

— Sa dernière lettre, sa dernière lettre ! soupira la mère.

— Eh bien, sa dernière lettre, reprit Adeline, que si gnifie-t-elle ? Vous me disiez qu'il doutait, qu'il était près de succomber sous le travail et l'étude. Adolphe est modeste et humble, il se méfie de ses forces; cela lui fait honneur. Je vous le dis avec conviction, si Adolphe pouvait échouer, je ne croirais plus jamais à la vraisemblance la plus probable. Qaoi ! un jeune homme comme.

loi, doué d'une rare intelligence, poussé par un amour sans bornes pour sa mère, iravailiant sans relâche, comme un esclave, succomberait dans une épreuve d'où le gros fils de notre brasseur est sorti triomphant Tannée dernière? ^'on, non, l'épreuve fût^elle mille fois plus difficile, si elle n'est pas au-dessus des forces humaines, Adolphe en sortira. Tiens, Françoise, je parie les deux nouveaux fuchsias que ma tante m'a envoyés de la ville, oontre les géraniums qui sont là sur la fenêtre, qu'Adolphe passera son dernier examen, et qu'il obtiendra même la grande distinction. Acceptes-tu la gageure?

— Ah ! ma chère Adeline, si Dieu voulait me faire perdre mes géraniums ! répondit Françoise, dont le visage s'éclaira d'un joyeux sourire.

La mère, consolée aussi, sourit à son tour et serra avec reconnaissance la main de la gaie et courageuse

me fille. Une expression de douce confiance avait remplacé la tristesse qui assombrissait le visage du vieillard. Tous, sous l'influence des paroles d'Adeline, ou-

. lient leurs cœurs à la foi et à l'espérance.

— J'attendrai ici que la poste arrive ! dit Adeline en . nant une chaise. Mon père est allé au hameau, derrière la tourbière, pour voir un malade. Il n'est pas moins curieux que nous d'avoir des nouvelles d'Adolphe; je suis sûre qu'il viendra ici à son retour.

ique délivrés de leur anxiété, les parents d'Aétaient encore si préoccupés de leurs pensées, :e personne ne prononça une parole. Ce silence parut iDner et contrarier Adeline.

— Mais je ne vou» comprends pas! s'écria-t-elle. Le is heureux jour de votre vio se passe, et vous étouffe

dans vos cœurs une joie légitime? Songez au sort digne d'envie qui vous attend : Adolphe va demeurer dans une grande ville ; il sera bientôt renommé pour son savoir et pour son activité. Vous prendrez part à sa prospérité et à ses succès, vous serez fiers de son nom, vous jouirez des plaisirs de la ville, et à tous ces avantages vous joindrez l'inappréciable privilège de le voir sans cesse, de l'entendre parler, d'être respectés et chéris par le cœur le plus noble qui ait jamais battu dans la poitrine d'un homme. ,

Elle se tut et sembla réfléchir. Puis elle reprit d'un ton d'étrange mélancolie •

— Et pendant que vous serez tous heureux, Adeline continuera à vivre ici de la vie monotone du village, sans trouver un cœur qui puisse la comprendre... Car avec qui parlerai-je quand tu seras partie, Françoise? Hélas! voilà que je vais penser à moi-même! Allons, allons, plus de ces idées-là, sinon je me mettrais aussi à pleurer.

L'ombre d'un homme passa devant la fenêtre.

— Voilà le facteur, voilà la poste ! s'écria Françoise en sautant vers la porte.

Le vieux grand-père se mit à trembler sur ses jambes; la veuve poussa un cri étouffé et se laissa tomber presque défaillante sur une chaise; la courageuse Adeline ellemême pâlit. Cependant l'émotion devint plus vive encore lorsque Françoise rentra dans la chambre, tenant à la main une lettre qu'elle tendit à sa mère en disant d'une voix étranglée :

— De Bruxelles! d'Adolphe I Ah I je tremble comme un roseau.

Lu moment de silence solennel précéda l'ouverture de la leiire; toutes les respirations étaient suspendues; on eût dit que les cœurs cessaient de battre dans les poitrines.

La veuve déplia récrit fatal avec une lenteur qui surexcita les nerfs du vieillard et des deux jeunes filles.

Enfin la craintive mère jeta les yeux sur le commencement de la lettre; mais sa main tremblait et sa vue était iroublel Toutefois, après un instant d'hésitation, elle se roidit énergiquement contre son émotion et lut d'une voix assez haute pour être entendue de ceux dont les yeux étaient fixés sur ses lèvres avec une curiosité avide :

Bonne et tendre mère, bien-aimé grand-père, sœur chérie, remerciez Dieu, votre Adolphe a triomphé. »

Succombant sous le poids de sa sainte émotion, la mère se laissa glisser de sa chaise et tomba à genoux, les mains jointes, pour rendre grâces au ciel; Adeline et Françoise s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre; le grand-père seul surmonta sa joie : un sourire clair et tranquille illuminait son visage.

Mais sitôt ce premier moment passé, les voix se délièrent et la joie éclata. La mère embrassa le vieillard et les deux filles; la chambre "retentit d'exclamations joyeuses ; Françoise dansait, Adeline battait des mains.

Ce fut le bonhomme qui reprit le premier son calme el pensa à ramasser la lettre, qui gisait par terre, ouverte et oubliée. Adolphe avait réussi! que fallait-il d^ plus aux deux femmes pour devenir folles de joie ?

Le vieillard tendit le papier à la veuve en disant :

-— Continuez la lecture, Marie. La lettre est longue; ri faut que nous sachions pourtant ce qu'Adolphe nous écrit encore.

Les filles donnèrent raison au grand-père et prièrent la mère de continuer sur-le-chump sa lecture ; mais elle était encore trop émue de l'heureuse nouvelle.

— La voilà, père, lisez vous-même, dit-elle en lui remettant l'écrit. Nous écouterons en silence. Prenez des chaises, enfants, et comprimez votre joie pour quelques instants encore.

Aussitôt qu'ils furent tous assis, le vieillard tira de sa poche une paire de lunettes, les assura de l'index et commença à lire d'une voix émue mais claire :

c( Bonne et tendre mère, bien-aimé grand-père, sœur chérie, remerciez Dieu, votre Adolphe a triomphé. Il est proclamé docteur dans toutes les branches de la médecine, avec la plus grande distinction... »

— Ah! ah! Françoise, j'ai gagné les géraniums! interrompit Adeline.

— Quel bonheur de pouvoir perdre ainsi son pari! dit la sœur d'Adolphe en riant.

— Enfants, taisez-vous donc, pour l'amour de Dieu, et tenez-vous tranquilles ; si vous allez interrompre ainsi grand-père à chaque ligne, quand la lecture de la lettre sera-t-elle finie? — Avec la plus grande distinction! C'est bien beau tout de même, n'est-il pas vrai? Je sens mon cœur se gonfler d'orgueil. Adeline, ma bonne, soyez bénie pour votre confiance dans le succès d'Adolphe. Vous seule n'avez pas douté de ses forces...

— Mais où allons-nous? grommela le vieillard. Vous

grondez les enfants pour une simple interruption, Marie, et voilà que vous oubliez tout à fait ce que nous faisons.

— Oh I c'est vrai, grand-père; mais c'est que je suis si contente! Voyons, poursuivez; personne ne dira plus mot.

Le bonhomme reprit la lecture de la lettre :

«... Avec la plus grande distinction. Le président du jury m'a comblé de louanges; le bon professeur Baud, qui était également du jury, m'a embrassé comme son fils. Mes camarades ont salué mon triomphe par des acclamations... Mais moi, après qu'on m'eût proclamé docteur, je n'entendis et ne distinguai plus rien. Mon cœur était parti pour le village natal; je vous voyais, ma bonne mère, je voyais notre chère Françoise, je vous pressais sur mon cœur; ma bouche murmurait l'heureuse nouvelle à votre oreille, et, presque défaillant à force de bonheur, je sentais votre doux baiser me récompenser de ma victoire... »

La mère, attendrie, mit sa main sur ses yeux et se îiril à sangloter.

— Oh ! le bon frère ! soupira Françoise d'une voix étranglée.

— Cœur d'or! âme pleine d'amour! murmura Adeline.

Après uu silence, le grand-père demanda :

— Puis-je continuer, Marie?

— Ne faites pas attention à moi, répondit la veuve. Laissez-moi pleurer; sans cela, l'excès de ma joie pourrait m'étoulTer.

Le vieillard reprit :

a ... Je me suis échappé; je me suis enfermé dans ma chambre pour vous annoncer la bonne nouvelle. Me voilà docteur, mère ; Dieu m'a donné la récompense de mes études assidues ; mais à partir de ce mAment commence pour moi une mission sainte , tous mes efforts doivent tendre à vous payer, vous, grand-père et Françoise, des immenses sacrifices que vous avez faits pour moi. S'il est nécessaire, j'y consacrerai ma vie entière. Car, mère, maintenant que je puis regarder l'avenir avec confiance, j'ose vous dire que je sais tout ce que vous avez fait l'une et l'autre pour votre fils et pour votre frère. Pauvre sœur, dont l'héritage paternel... »

Ici, comme la révélation qu'il allait faire l'effrayait en le prenant à l'improviste, le vieillard s'arrêta soudain et regarda d'un œil interrogateur la veuve, qui écoutait avidemment. Les deux filles ne paraissaient pas comprendre la singulière émotion du bonhomme.

— Poursuivez, dit la mère, dont les yeux brillaient de joie et d'orgueil; mon fils est docteur; de quoi pourraisje encore avoir honte?

Mais par une inspiration subite le vieillard trouva moyen d'esquiver la révélation redoutée. Il garda le silence pendant quelques instants, sauta quelques lignes et continua :

« Jusqu'au jour où grand-père est venu me voir, ma^ résolution bien arrêtée était de commencer à Anvers ma carrière médicale. Le désir de vous assurer à tous un sort meilleur et l'espoir de quelque renommée pour moi avaient inspiré cette résolution. 11 faut que j'y renonce pour quelque temps, pour une couple d'années, peut-

être. Mon iuslallation dans une grande ville exigerait des dépenses qui, pour le moment, sont absolument au-dessns de nos moyens. Avant d'oser risquer cela, il faut que j'amasse quelques économies; qu'en attendant, je me fasse la main, et que j'acquière de l'expérience par la pratique. Je viendrai donc demeurer auprès de vous, mère, et j'essayerai dans notre village mes premiers pas dans la route difficile qui s'ouvre devant moi... » /

— Ah! cela est bien : Adolphe vient demeurer ici! Dieo soit loué! s'écria joyeusement Adeline. Ainsi, vous ne serez pas les seuls qui le verront et se réjouiront de ses sDCcès. Et toi, Françoise, ma mie, tu ne me quitteras pas.

Tandis que le grand-père levait les épaules d'un air de doute, la mère ne savait pas si elle devait se réjouir, comme les deux filles, de la nouvelle résolution de son fils. Elle murmura d'un air pensif :

— En tout cas, ce n*est que pour une couple d'années au plus, et si cela ne peut se faire autrement dès aujourd'hui.

Le vieillard ne répondit pas et continua la lecture de la lettre :

« Le docteur Heuvels se rappellera que feu mon père fat son meilleur ami ; il m'a témoigné, dès mon enfance, beaucoup d'affection; il a pris beaucoup d'intérêt au succès de mes études. Maintenant, j'oserai lui demander son aide, et le prier de guider mes premiers pas par son expérience... »

— Ah! c'est bien à lui de se souvenir de mon père,inlerrompil Adeline. Mon père aime beaucoup Adolphe, et

il l'aidera, il l'aidera généreusement, soyez-en sûrs. Sa grande expérience...

La joyeuse fille eût parlé longtemps sur cet inlerressant sujet, mais le grand-père reprit sa lecture, et elle fut obligée d'écouter.

« Cette après-midi, je vais remercier mes professeurs et prendre congé de quelques amis. Ce soir même, je pars pour Anvers par le dernier train, afin d'y faire viser mon diplôme parla commission médicale de la province. Si je pouvais arriver demain matin avec cette pièce en règle, ô mère, je serais bientôt dans vos bras. Je brûle du désir de sentir battre contre ma poitrine ce cœur qui m'aime d'un amour sans bornes. Qui sait si je n'arriverai pas au village avant celte lettre, que je vais jeter à la poste à l'instant? En tout cas, demain je verrai ma mère! — Maintenant, mère, je vais vous demander une chose en secret. Quand vous serez arrivée à cet endroit de ma lettre, courez sans relard chez le docteur Heuvéls, pour annoncer la bonne nouvelle à Adeline. Elle a doublé mon courage chaque fois que je revenais à la maison, elle aime ma bonne sœur, elle a été la consolation de ma mère durant la triste absence... Que son noble cœur se réjouisse le premier de mon bonheur! Après tant de craintes, après tant de souffrances, il m'est bien doux de pouvoir causer avec vous, ma mère; — mais il faut que je finisse. A demain, à demain.

« Votre obéissant et dévoué fils. »

La fille du docteur Heuvels avait détourné la tête, et ne paraissait pas remarquer que la lecture de la lettre fût

terminée. Françoise crul même voir une larme briller dans ses yeux.

—• Ces dernières paroles de mon frère t'attendrissent, ma bonne Adeline, dit-elle. Adolphe pouvait-il t'oublier en un pareil moment, toi qui es pour lui une seconde sœur?

Adeline se retourna en secouant la tête; il y avait encore des larmes dans ses yeux; mais un doux sourire illuminait son beau visage.

— Ce n'est rien, balbutia-t-elle; une émotion passagère. Ce pauvre Adolphe, son»cœur est si plein de gratitude, qu'elle déborde sur ceux qui ne peuvent rien que prier Dieu pour son bonheur...

A ce moment, le grand-père sembla se rappeler quelque chose.

— Nous oublions que nous avons promis au notaire et à ses filles de leur faire savoir immédiatement comment l'examen d'Adolphe s'est passé à Bruxelles; et au fils du brasseur, et au curé, et au maître d'école aussi, nous l'avons promis. Je m'empresse d'aller porter la nouvelle aux amis. Si j'étais à votre place, je songerais ^rieusement à préparer sa chambre , et je commencerais à réfléchir aux améliorations à faire à la maison, afin qu'elle soit une demeure convenable pour un docteur en médecine. 11 faut un cabinet de consuluitions, une chambre ou salle pour recevoir le monde. Pensez-y jusqu'à mon retour.

Aussitôt qu'il eut quitté l'appartement, les femmes examinèrent joyeusement la situation des lieux pour s'occuper avec soin de l'installation d'Adolphe. La mère était d'avis qu'il fallait choisir pour cabinet de consulta-

lions la pièce à gauche, donnant sur la rue ; Françoise le voulait à droite de la porte. Adeline donna raison à la mère, parce que, suivant le choix de Françoise le cabinet communiquerait avec le salon, et qu'on pourrait entendre de l'une de ces deux pièces ce qui se dirait dans l'autre. Elle savait par expérience que cela n'était pas convenable dans la maison d'un médecin.

D'accord sur ce point, elles se mirent à discuter quel ameublement il convenait de placer dans ce cabinet.

On entra dans la pièce qui devait servir de salon; on déplaça les tables et les commodes, on plaça des flambeaux et des vases de fleurs pour en essayer l'eff'et. On parla de tableaux, de rideaux neufs et même d'un tapis coûteux, comme si le triomphe scientifique d'Adolphe avait ouvert tout à coup une abondante source de richesses.

Adeline, qui savait par ce qui se faisait chez son père comment la maison d'un médecin doit être arrangée, fut ici la providence des deux femmes. Elle résolut par ses conseils toutes les questions difficiles, et en outre elle fît briller dans le cœur de ses compagnes un reflet de sa joyeuse et charmante humeur, chaque fois que le souvenir de leur pauvreté venait les attrister.

Quand tout ce qui concernait le rez-de-chaussée fui débattu et arrêté, on monta à l'étage pour décider où seraient la chambre à coucher et la chambre d'étude d'Adolphe, car on ne pouvait pas disposer de plus d'une pièce au premier étage. Adeline prélendit qu'elle devait avoir vue sur le jardin, parce que le bruit de la rue distrairait Adolphe de ses études ; mais ni la mère ni Françoise ne voulaient consentir à cet arrangement. Le

mur du côlé du jardin était un peu humide. Que Tune d'elles fût exposée à s'enrhumer, cela n'était rien ; mais loger Adolphe dans une chambre humide, cela ne se pouvait pas.

On alla donc visiter l'autre chambre, qui prenait jour sur la rue, et l'on délibéra où l'on pourrait placer les livres, les armoires et les rayons dont, selon Adeline, un médecin avait besoin pour étaler des instruments, des fioles, des herbes et beaucoup d'autres objets.

Pendant qu'elles s'occupaient sérieusement de ces points importants, l'attention d' Adeline fut éveillée par un bruit lointain.

— Il me semble que j'entends une voiture, dit-elle. C/est mon père qui revient ?

En prononçant ces mots, elle alla à la fenêtre, l'ouvrit, et se pencha en dehors pour voir sur la route.

— Est-ce réellement votre père qui vient? demanda la veuve.

La jeune fille ne répondit pas, et fit tant d'effort pour avancer la tête bien loin hors de la fenêtre, que Françoise la saisit par ses vêtements, et s'écria tout effrayée:

— Ciel ! Adeline, tu tomberas dans la rue I

Mais la jeune fille se retira brusquement en sautant de joie et courut vers la porte de la chambre en criant :

— Adolphe, Adolphe ! je l'ai vu la première.

- Où ? où ? s'écria la mère.

— Là-bas, devant le Lion d'or. Il descend de la diligence.

Les trois femmes se précipitèrent dans Tescaiier ei sortirent en courant. Arrivées dans 1?, rue et voyant réel-

lement Adolphe qui leur faisait de loin des signaux de joie, elles pressèrent encore leur marche.

Bien que les chalands du Lion d'or fassent assis devant la porte, bien que la diligence fût entourée d'une dizaine de voyageurs, et que plusieurs villageois curieux se montrassent sur leur porte, rien ne put retenir le fils ni la mère dans l'épanchement de leur bienheureuse émotion.

Ce fut un long baiser qu'Adolphe imprima sur les lèvres de sa mère presque défaillante, et il sentit, comme il l'avait souhaité, battre contre sa poitrine ce cœur qui l'aimait tant. Lorsqu'il eut murmuré quelques paroles d'ardente reconnaissance à l'oreille de sa mère/ il courut à sa sœur et la pressa dans ses bras en lui prodiguant les plus doux noms.

Adeline, qui s'était tenue un instant à l'écart, vint à son tour se placer devant Adolphe, et le regarder en face sans rien dire, mais avec un sourire suppliant.

Le jeune homme, atteint d'une émotion subite, eut sans doute l'intention d'embrasser son amie d'enfance avec la même cordialité que sa mère et sa sœur ; mais, soit que sa beauté, ou la présence de tant de monde le retînt,, soit tout autre sentiment, il demeura hésitant, pendant qu'une vive rougeur lui montait au front. Cependant il fit un effort sur lui-même, prit la main de la jeune fille, et balbutia, d'un ton profondément troublé :

— Adeline, bonne Adeline, vous aussi, vous venez à ma rencontre? Vous êtes joyeuse de mon bonheur? 0 merci, merci de votre généreuse amitié.

La jGune fille regarda avec étonnement le visage d'Adolphe, et sans doute il lui eût dit que c'étaient les longues études et les veilles qui l'avaient amaigri à ce

point; mais sa mère et sa sœur le prirent chacune par une main et l'enlraîaèrent vers leur maison.

Près de la porte, ils aperçurent le grand-père qui revenait de porter la nouvelle. Adolphe sauta au cou du vieillard attendri, et, tout en l'accablant de marques d'affection et de reconnaissance, il le conduisit dans la maison.

Là recommencèrent les vœux de bonheur, les embrassements et les joyeux cris. Pendant longtemps Adolphe ne sut à qui répondre, chacun parlait, riait, et interrogeait à la fois.

Adeline seule se tint plus réservée que d'habitude. Une expression de bonheur rayonnait sur son visage; elle disait aussi de temps en temps une parole de contentement, mais elle semblait en proie à une secrète agitation.

Lorsque ces témoignages confus de la joie commune eurent duré quelque temps, la mère obligea Adolphe à s'asseoir. Personne ne l'interrompait; il fallait qu'il fit le récit de ses études, de son examen à Bruxelles, de ses succès; car on voulait savoir promptement, et avec tous les détails, comment il avait subi l'épreuve redoutée.

Le jeune homme satisfit au désir de sa mère et raconta combien de longues nuits et de longs jours il avait passés seul, travaillant sans relâche, dans sa petite chambre d'étude; comment il avait flotté des mois entiers entre la confiance et la crainte, entre l'espoir et le doute ; comment^ à l'approche du moment décisif, ses forces avaient menacé de le trahir, et enfin comment Dien venait de lui accorder l'ineffable bonheur de pou-

voir annoncer à tous ceux qui l'aimaient la plus belle des victoires.

Il entremêla ce récit de paroles d'amour et de reconnaissance pour sa mère, pour son grand-père et pour Françoise; sous l'influence de la joie, sa voix était devenue si pénétrante et si douce, qu'il attendrit plus d'une fois sa mère, et fit briller une larme involontaire dans tous les yeux.

Tandis qu'il parlait, sa mère pressait une de ses mains; Françoise se tenait près de lui, de l'autre côté.

Adeline, qui était assise à quelque distance, tenait les yeux fixés sur lui avec une sorte d'étonnement. On eût dit, à voir l'expression de son visage, qu'elle n'entendait pas la voix du jeune homme et que son esprit flottait au gré de ses pensées rêveuses. En réalité, elle était complètement absorbée dans la contemplation des traits d'Adolphe. Elle l'avait connu avec les roses de la première jeunesse sur les joues, avec la douce sérénité d'une vie paisible dans les yeux, avec un front dont les pensées sérieuses ou pénibles n'avaient point altéré le poli. Maintenant, elle voyait devant elle un homme sur le front duquel les travaux de l'esprit avaient déjà creusé quelques rides, doct les joues avaient fondu à la chaleur de pensées accablantes, et dont les yeux, au lieu de briller du doux éclat d'une âme candide, étincelaient à chaque mot du feu d'un màle courage.

Pour toute autre jeune fille qu' Adeline, le jeune homme n'eût sans doute pas gagné en beauté après un changement si complet ; mais il lui sembla que la puissance, rmtefligence et le génie se lisaient sur son visage comme l'empreinte d'un sceau divin. Ce qai la dominait, pendant

que, muette et immobile, elle tenait les yeux fixés sur Adolphe, c'était un sentiment d'admiration et de respect.

Peut-êlre celte sensation n'eût-elle été que passagère, car elle avait assez de force d'âme pour reprendre sa gaieté habituelle après cette première impression. Mais on ne lui en laissa pas le temps ; avant qu'Adolphe eût fini son récit, on entendit ouvrir la porte de la rue, et en même temps le bruit bien connu d'une canne retentit sur le seuil.

— Voilà M. Heuvels, dit le vieillard.

— Ah ! mon père! qu'il sera heureux de la bonne nouvelle, s'écria-t-elle en se levant.

La personne qui traversait en ce moment le vestibule était un homme assez haut de taille, et porteur d'un gros ventre. Sa figure était pleine et vermeille, comme celle d'un homme dont l'estomac puissant puise dans le vin vieux et les mets succulents une surabondance de nourriture ; et, n'eussent été ses cheveux gris qui trahissaient son âge, on n'aurait pu soupçonner qu'il marchait à grands pas vers sa soixantième année.

Il portait un chapeau à bords plats d'une remarquable largeur ; une cravate blanche entourait son cou, et le collet rond de son par-dessus de fin drap noir descendait à peine jusqu'à ses épaules. Il tenait de la main gauche une lourde canne de jonc à pomme d'argent, et, à chaque pas, il en faisait résonner sur le plancher le petit bout en fer; son autre main était enfoncée profondément dans une de ses poches.

Sur le visage de cet homme se jouait un perpîSluel sourire, moitié railleur, moitié joyeux, expression propre

aux personnes qui traversent facilement la vie, et qui sont contentes d'elles-mêmes.

En entrant dans la chambre, il alla droit à Adolphe, îui serra la main, la secoua famiUèrement, et dit :

— Ah! ah! monsieur Valkiers, j'ai appris, chemin faisant, que vous avez passé votre examen ; je vous en félicite.

— Soyez remercié du fond de mon cœur pour l'intérêt que vous me portez, monsieur Heuvels, répondit Adolphe. Je serais déjà allé chez vous pour vous apprendre moi-même l'heureuse nouvelle ; mais je n'en ai pas eu le temps. Je viens d'arriver il n'y a qu'un instant ; c'est hier que j'ai passé mon examen...

— Oui, monsieur Heuvels, et avec la plus grande distinction encore, interrompit joyeusement la mère. ,

Le vieux médecin leva les épaules et répondit avec un sourire de dédain :

— Bah ! bah ! avec ou sans distinction, cela m'est égal, car les examens ne servent à rien. Pourvu qu'on ait son diplôme, peu importe de quelle manière on l'a obtenu.

Et, se retournant vers Adolphe, il ajouta :

— Ainsi, mon garçon, vous voilà docteur ! Vous croyez sans doute qu'avec cela les alouettes vont vous tomber toutes rôties, et que vous allez faire des miracles parce que vous avez dévoré toute une charretée de livres ? Vous éprouverez le contraire dès que vous mettrez les mains à la pâte. Avoir des clients, c'est le nœud le plus difficile. Je vous donnerai quelques bons conseils sur les moyens à employer pour cela; et si vous voulez faire ce que je vous dirai, je ne doute pas que vous ne réussissiez dans votre carrière. Vous n'êtes pas sans in-

LE JEUNE DOCTEUR. 5i

telligence, et votre physionomie peut inspirer assez de confiance. Oui, oui, ayez bon espoir : avec le temps, cela ira Lien.

— Vous êtes trop bon, monsieur Heuvels, répondit Adolphe d'un ion de sincère gratitude ; mon intention était d'avoir recours à votre bienveillance, et de vous prier de m'accorder, dans les commencements, vos conseils et les lumières de votre expérience. Puisque vous m'offrez vous-même si généreusement votre appui, il ne me reste plus qu'à vous témoigner ma profonde reconnaissance.

— Bien, c'est ainsi que doivent parler les jeunes gens, dit le vieux docteur en secouant la tête d'un air satisfait. Cela me fait plaisir, vraiment, Adolphe, de voir que vous êtes resté bon garçon, et que l'Université ne vous a pas rendu présomptueux. Ah ! si je vous eusse trouvé enorgueilli comme les autres qui reviennent de là-bas pleins de suffisance et croient pouvoir parler avec dédain des gens expérimentés... Mais non ; vous avez meilleur cœnr et plus d'esprit. Aussi ferai-je de mon mieux pour vous pourvoir de bons conseils avant votre départ pour Anvers.

— Mais, cher père, s'écria Adeline avec une joie non dissimulée, Adolphe ne part pas; il vient Corneurer près de sa mère.

Le docteur regarda autour de lui d'un air étonné, comme pour interroger l'une après l'autre toutes les personnes présentes.

— Quoi?... Comment avez-vous dit? murmura-t-il. Adolphe demeure ici? Ici, dans le village, pour y être médecin? Ai-je mal compris, ou...?

— Ce n'est probablement que pour quelque temps, objecta la mère. Adolphe veut acquérir quelque expérience avant de se placer dans une grande ville.

— Quelle sotte intention est-ce là? s'écria M. Heuvels avec un rire amer. Vous imaginez-vous donc, jeune homme, que je ne suis plus capable de soigner les malades de la commune?

— Loin de moi de telles pensées, répondit Adolphe, ^tout interdit de l'accent amer de son interlocuteur ; si j'ai subitement changé d'intention au sujet de ma résidence , c'est par nécessité , parce qu'il m'est impossible de faire autrement. Mes études ont obligé mes parents à de grands sacrifices. Je ne puis exiger l'impossible de leur bonté. Et quant à demeurer à Anvers, je ne pourrai y songer que lorsque j'aurai économisé quelques ressources.

— Ainsi, vous restez bien positivement dans ce village?

— Oui, monsieur Heuvels , jusqu'à des temps meilleurs.

— Mais croyez-vous réellement que vous aurez quelque chose à faire ici?

— La nécessité est une loi inexorable ; elle me force à tenter l'épreuve.

Le docteur frappa deux ou trois coups de canne sur le plancher. Il paraissait froissé, quoiqu'un sourire errât sur ses lèvres et qu'il s'efforçât de dissimuler son déplaisir.

— Mais quelle erreur vous a poussé à une pareille dé* termination? Vous croyez que les gens de notre village et des environs vont tout à coup avoir confiance en un garçon qu'ils ord vu, il y a quelques années à peine.

jouer dans la rue avec les autres gamins? Je vous plains, Adolphe, vous avez mal engagé la parlie : il n'y a ici rien à faire ni à espérer pour vous. D'ailleurs, vous ne pouvez pas vous figurer qu'il y ait assez de malades pour assurer les revenus de deux médecins?

— Avec votre permission, monsieur Heuvels, dit la mère d'Adolphe, il y a toujours eu deux médecins dans notre village, avant que M. Brack partît pour Bruxelles, parce qu'il ne supportait pas l'air vif des bruyères.

— A quel air s'habituer? s'écria le vieux docteur. lia plié bagage par misère. Ce M. Brack croyait aussi que c'est la science des livres qui fait la réussite dans notre état. 11 a voulu lutter avec moi; mais bientôt il a dû abandonner la parlie. Les paysans, voyez-vous, ne sont pas si sols qu'ils en ont l'air; ils veulent un homme d'expérience. En vérité, Adolphe, je souhaitais pour vous on meilleur sort que celui de ce pauvre M. Brack.

Il se tut, et attendit une réponse pour pouvoir répéter son mauvais présage; mais personne ne dit mot. Alors seulement il remarqua la tristesse et le découragement de tous ceux qui l'écoutaient.

Un regard étrange, mêlé de reproche, de stupéfaction et de supplication, s'échappait des yeux d'Adeline et se dardait sur lui.

M. Heuvels comprit qu'il avait été imprudent; il reprit d'un ton plus calme :

— Que ma franchise ne vous abuse pas. C'est par intérêt pour Adolphe et pour vous tous que je parle ainsi. Quant à moi, je commence à me faire vieux, et il ne me serait pas désagréable d'avoir un peu plus de repos. Mais on ne peut, bon gré, mal gré, forcer la confiance

des gens en faveur d'un jeune homme qu'ils croient dépourvu d'expérience. Les paysans, je vous le dis, rient de la science ; et quant à moi^ je ne leur donne pas tort.

Adolphe, qui jusqu'alors avait, par respect pour le père d'Adeline, contenu l'agitation de son cœur, se sentit profondément blessé par les paroles de son vieux confrère. /

Il répondit, la rougeur au front, et tout en forçant sa voix à conserver un ton de soumission :

— Monsieur Hauvels, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous faire quelques observations. Vous louez l'expérience, et vous méprisez la science. Loin de moi la pensée de vous donner tout-à-fait torl; au contraire, je reconnais que l'expérience est la source de toutes les connaissances humaines. Mais qu'est-ce que la science, sinon le trésor accumulé de l'expérience de tous les maîtres qui nous ont précédés, depuis l'antiquité, dans la carrière médicale? N'est-ce pas dans les livres que l'on garde, héritage des générations à venir, l'expérience acquise des hommes, tels que Hippocrate, Paracelse, Boerhaave, Harvey, Ambroise Paré, Baudelocque, Burns et cent autres ? Que serait-ce si chacun de nous n'avait pour guide que sou expérience personnelle ? Nous ignorerions probablement la vertu de l'opium, de l'antimoine, du quinquina, du mercure, de l'iode, de ces merveilleux moyens de guérison des maladies humaines. Nous manquerions de tous ces instruments ingénieux découverts par nos prédécesseurs, nous ne saurions rien de la médecine opératoire, de l'autoplastie, du bandage amidonné, de la réfraction, de l'opération de la cataracte, de l'auscultation, qui nous fait connaître le travail intérieur du corps

par l'ouïe, aussi bien que si noire regard pénétrait dans l'intérieur du cœur et des poumons. En un mot, nous serions dans la môme ignorance que le premier homme qui vit souffrir son frère sur cette terre. Oui, oui, monsieur Heuvels, vous avez bien raison d'exalter l'expérience; mais vous comprenez bien aussi, n'est-ce pas? que la science qui se compose de l'expérience de tout le genre humain ne mérite pas moins votre respect.

Le vieux docteur avait haussé les épaules et pincé les lèvres, pendant qu'Adolphe, avec une animation croissante, faisait l'éloge de la science. Un pareil luxe d'érudition semblait mettre M. Heuvels mal à l'aise; cependant il secoua la tête en signe d'assentiment quand le jeune homme eut fini de parler et dit d'un ton calme :

— Vous avez une bonne mémoire, monsieur Yalkiers. On entend bien que c'est d'hier seulement que vous avez reçu votre diplôme. Il y a pourtant bien un peu de vérité dans vos paroles ; mais ce sont choses dont on ne peut disserter en présence de personnes qui ne sont pas initiées à la science. Je vous prouverai plus tard que vous allez trop loin avec vos idées. Dans tous les cas, je n'ai pas le temps de continuer cet entretien maintenant; nous sommes invités à dîner au château de la baronne de Hoogboom. Venez, Adehne, dit-il à sa fille. Vous n'êtes pas encore habillée : nous arriverons certainement trop tard. On pourrait s'en offenser.

— Mon père, laissez-moi à la maison, murmura la jeune fille.

Mais un nouvel ordre et un regard sévère lui firent comprendre qu'elle devait obéir. Elle sortit donc avec

son père, après avoir amicalement pris congé de ses voisins.

Adolphe les conduisit jusqu'à la porte et les suivit un instant d'un œil voilé de larmes. Son cœur battait dans sa poitrine, comme si l'avenir ne lui présageait que chagrins et malheurs.

Pendant qu'il était sur le seuil, il vit accourir vers lui le notaire et ses filles, qui lui faisaient des signes de joyeux accueil. Le sourire de Constance, l'aînée des filles, était si affectueux, et si doux, qu'Adolphe oublia la triste impression qu'il venait de recevoir, pour répondre avec une politesse mêlée de reconnaissance aux félicitations de ses amis.

Après avoir échangé une cordiale poignée de main avec le jeune docteur, le notaire voulut complimenter aussi la mère Valkiers, et il entra dans la maison, suivi de ses filles et du jeune homme.

Cn matin du mois de novembre, trois ou quatre personnes étaient assises dans le parloir de M. Heuvels. C'étaient de pauvres gens qui, par économie ou par nécessité, venaient consulter le docteur dans sa maison, parce ';^ue, de cette manière, son secours coûtait moins cher.

L'un était un homme dont toute la physionomie oorlait

LE JEUNE DOCTEUk 57

les traces d'une maladie de foie. ïl paraissait fort abattu et très-découragé.

A côté de lui était assise une paysanne tenant sur ses genoux une petite fille d'environ dix ans. La malheureuse enfant était si affreusement maigre, que sa peau en était presque transparente ; elle avait au front et autour des lèvres de ces hideux ulcères, symptômes d'une affection scrofuleuse arrivée au plus haut degré, et qui la rendaient si laide et si horrible à voir, que, lorsque les yeux de l'homme, à la maladie de foie, tombaient sur l'enfant, il les détournait aussitôt avec un frisson d'épouvante. Cependant, la mère caressait et baisait la malade avec une vive tendresse , et murmurait à son oreille de douces paroles pour la consoler et lui donner du courage.

De l'autre côté de la chambre, à peu de distance de celte femme, était assis un jeune paysan qui ne présentait aucun signe de souffrance et de maladie ; car la vigueur de ses membres, le coloris de ses joues et la contraction nerveuse de son poing, lorsqu'il tordait parfois son bâton avec un mouvement d'impatience, montraient suffisamment qu'il ne manquait rien à sa force musculaire.

L'n silence absolu régnait dans cette salle d'attente : la pauvre mère tenait ses yeux, pleins d'amour et de pitié, fixés sur le visage défiguré de son enfant; les deux autres personnes semblaient interroger les bruits lointains de la rue, pour savoir si le docteur n'arrivait pas encore.

— J'entends une voiture, dit lout-à-coup l'homme malade.

Tous se levèrent , prêts à expliquer au docteur leurs douleurs ou leurs misères ; mais le jeune paysan se laissa retomber sur sa chaise en grommelant :

— C'est un homme à cheval, qui vient probablement aussi pour re docteur.

Ils) entendirent tirer la sonnette, puis ouvrir la porte, et une voix, qui dominait celles de la fille et de la servante de M. Heuvels, annoncer que le fermier Thomas de la grande métairie, avait eu une attaque, et que le docteur devait venir sans perdre un instant.

•— De pis en pis! dit le jeune laboureur. Tout à Theure il n'aura pas même le temps de nous entendre. C'est pourtant l'heure fixée pour le consulter.

— Oui, mais la dame du château l'a fait appeler ce matin, observa l'homme à la maladie de foie , et vous comprenez...

— Je comprends que mon argent est aussi bon que celui de M. le baron. La servante prétend qu'il y a plus de trois heures que son maître est parti. A nous, il accorde à peine quelques paroles, et il reste pendant trois heures près d'une grande dame qui, depuis quatre ans, n'est malade qu'en imagination!

— Mais vous qui pouvez payer, pourquoi n'allez-vous pas chez M. Valkiers, en face? demanda l'autre.

— Beaucoup trop jeune, répondit le premier d'un air de mépris. Mon père ne veut pas entendre parler de lui. Ce n'est qu'en forgeant qu'on devient forgeron

— Il commence cependant à avoir beaucoup de cHents, et si je n'étais secouru par le maître des pauvres, j'irais chez lui tout de suite; car je sens bien que M. Heuvels me pousse dans la fosse , avec ses saignées et ses sang-

sues. Et vous, femme, — ajouta-t-il en se tournant vers la paysanne muette, — croyez-vous que le docteur Heuvels guérira votre pauvre enfant? Avec ses diètes et ses rafraîchissants insipides, il rendrait le plus gras maigre comme un squelette. Comment alors pourrait-il fortifier les faibles? Mais vous recevez peut-être aussi des secours du bureau de bienfaisance, et vous devez venir ici, bon gré, mal gré?

— Non, nous n'avons pas ce bonheur, soupira la mère. Il y a pourtant assez de gêne et de misère chez nous ; mais nous demeurons dans notre propre maisonnette, et à cause de cela on nous refuse tout secours.

— Alors, pourquoi n'allez-vous pas chez le jeune docteur, en face d'ici? Il paraît s'entendre particulièrement à guérir les enfants malades, et il est si serviable pour les pauvres gens î

— On ne dit pas beaucoup de bien de lui, répondit la femme en haussant les épaules. Et, d'ailleurs, que peuton savoir? M. Heuvels est un vieux médecin qui doit connaître son métier, car il a beaucoup vu et éprouvé pendant sa vie; et puis, en outre, voyez-vous, mademoiselle Adeline est compatissante, et elle nous aide dans notre déU"esse.

Le jeune paysan impatienté par cette longue attente, était allé se placer devant la fenêtre. Il se retourna et se mit à marcher de long en large, en faisant avec son bâton on si grand bruit , qu'on parut le remarquer dans l'intériear de la maison, car on entendit une porte s'ouvrir et un pas s'approcher. '

\ii fille de M. Heuvols entra dans la chambre.

— Mes amis, il vous faut attendre longtemps, n'est-ce

pas? dit-elle. Ayez encore un peu de patience, mon père sera bientôt de retour.

— La servante nous a dit cela depuis une heure , grommela le jeune paysan.

— Vous ne pouvez en rejeter la faute sur mon père, répliqua Adeline. Il se donne assez de mal^ mon pauvre père ; il a été dehors la moitié de la nuit, et ce matin, à peine avait-il commencé à prendre un peu de repos, qu'on est venu l'appeler en toute hâte au château. Cela dure ainsi toute la journée. Il ne peut cependant pas faire l'impossible; donc, asseyez-vous, mon ami, et patientez encore un peu.

Alors seulement elle reconnut la femme qui attendait.

Elle s'avança vers elle, et, regardant l'enfant avec compassion :

— Pauvre Annemie (1), vous voilà encore? Votre malheureuse enfant n'est pas guérie, je le vois bien.

— Ah ! mademoiselle Adeline, mon innocente petite créature va si mal ! soupira la femme. Je crois que cela ne durera plus longtemps.

— Allons, Annemie, allons ! s'écria Adeline avec un sourire encourageant, il ne faut point parler ainsi. Les enfants, voyez-vous, deviennent gras ou maigres, faibles ou forts dans l'espace de quelques jours; la moindre indisposition les énerve ; mais aussi, ils sont vite rétablis. Votre petite Catherine est bien malade; mais combien de gens, qui sont" aujourd'hui forts et bien portants, ont eu une jeunesse difficile l

{^) Abréviation pour Anne-Marie.

LE JJÈDNE DOCTEDR. 61

D'un regard désolé, la mère montra la face défigurée de son enfant

— Oui, cela est le moins, objecta Adeline; avec la maladie les symptômes disparaissent. Je me souviens encore qu'autrefois votre petite Catherine était une jolie enfant, et je l'ai souvent regardée en allant à l'église. Mais rassurez-vous, Annemie, vous la verrez redevenir une jolie fille.

La femme, à moitié consolée par ce langage encourageant, murmura doucement quelques paroles de reconnaissance, et l'enfant, comme si elle avait compris ce que la bonne demoiselle venait de dire, la remercia par on doux sourire.

— Attendez un peu, dit Adeline, j'ai quelque chose pour notre pauvre petite Catherine.

Elle sortit et rentra bientôt avec un sac plein de bonbons, qu'elle posa sur les genoux de la mère.

— Tenez, la petite Catherine sera bien sage; elle pourra jouer avec cela, et en manger de temps en temps un morceau.

L'enfant tendit les mains avec une joie expansive, et s'efforça de saisir le paquet entr'ouvert.

C'est qu'aussi on y voyait briller de si belles choses ! Cétaient de petits papiers couleur de pourpre, plies avec soin, et garnis d'or; des étoiles de sucre, de petits oiseaux et des animaux merveilleux, peints des couleurs les plus éclatantes.

Pendant que la petite malade, à la vue de ce magnifique trésor, semblait sortir de son afiaibUssement, la mère contemplait la joie de son enfant avec une sorte d'oubli de sa propre douleur, et l'émotion fit jaillir deux lar-

62 liE JEUNE DOCTEUR.

mes sur ses joues. Quant à la petite Catherine, elle avait fouillé pendant quelques instants dans le sac et examiné avec étonnement les friandises inconnues qu'il renfermait; puis, tùutà coup, son œil s'était levé vers Adeline et elle la regardait fixement dans le blanc des yeiix, comme si elle voulait lui demander pourquoi elle aimait ainsi une pauvre malheureuse enfant, et lui faisait cadeau de si belles choses. Le regard reconnaissant de l'enfant émut Adeline.

— Chère petite Catherine, dit-elle tout bas en approchant sa bouche de l'oreille de l'enfant, ayez bon courage; je vous donnerai encore plus de bonbons, et de meilleurs, et, quand vous serez guérie, vous recevrez de moi une grande et belle poupée.

— ^ière, mère, une grande poupée ! balbutia l'enfant avec ravissement.

— Ah ! mademoiselle Adeline, bégaya la mère d'une voix étouffée, quel que soit le sort que Dieu réserve à ma pauvre enfant, qu'il vous bénisse pour ce moment de joie. Votre bonté, vos paroles amicales seules allègent les souffrances de ma pauvre petite Catherine. Il y a quinze longs jours que je ne Tai vue ainsi.

— Quinze jours? reprit Adeline; pourquoi n'êtes- vous pas venue plus tôt?

— La pauvreté, mademoiselle; nous espérions toujours que cela irait mieux. Les médecins sont si chers pour les pauvres gens comme nous !

— Votre mari est guéri, n'est-ce pas? Il travaille, maintenant ?

— Si peu ! il n'a jamais repris toutes ses forces, et maintenant il va s'affaiblissant de plus en plus. S'il avait seulement une nourriture forlifiante, mais...

— Dien soit loué! j'entends enfin la voiture de Bl. Heuvels, s'écria le jeune paysan, qui s'était remis à la fenêtre.

— Ne perdez pas courage, Annemie, dit Adeline, demain je viendrai chez vous pour voir si je ne puis pas vous aider un peu.

— Oh! faites cela, s'il vous plaît, mademoiselle; votre seule présence est une bénédiction pour des malheureux comme nous.

— Mes amis, dit Adeline au moment de sortir de la chambre, soyez assez bons, je vous prie, pour ne pas retenir mon père trop longtemps. Il n'a presque pas dormi de toute la nuit; il est sur pied depuis l'aube du jour, et il faut qu'il reparte à l'instant.

F!' 1 at à la porte de la rue, et l'ouvrit, persuadée qii> . était de retour. Mais elle vit sauter hors de

la voilure qui venait de s'arrêter un monsieur tenant à la bouche une grande pipe allemande. Après en avoir préalablement tiré deux épaisses bouffées, il ôla la pipe de ses lèvres, par bienséance, et, s'avançant sous la porte cochère, il demanda, avec une sorte d'impatience mêlée de brusquerie :

— Le docteur est-il chez lai ? Où est-il ? Il faut que je Itii parle sur-le-champ.

— Mon père va revenir tout de suite, monsieur Van Hor8t, répondit AdeUne. Veuillez entrer et attendre un moment.

— Il n'est pas à la maison? s'écria l'autre en frappant du pied. Ces médecins n'y sont jamais que lorsqu'on n'a pas besoin d'eux. Je veux, je dois lui parler, cependant.

L'homme qui s'emportait ainsi paraissait être un bour-

geois de la ville, vêtu avec une certaine négligence, mais assez confortablement pour qu'on pût deviner qu'il appartenait à la classe aisée. Il était malade ; sa physiomie le disait assez clairement, car ses ^oues maigres étaient terreuses et décolorées : sous ses yeux se creusaient deux sillons de bistre ; son regard était terne et vitreux.

Mais, malgré la faiblesse que trahissait toute sa personne, les traits de son visage se contractaient avec une mobilité singulière, et ses mouvements étaient si saccadés, qu'il était facile de voir que le nouvel arrivant était atteint d'une maladie nerveuse assez grave.

Sans écouler la réponse d'Adeline, il se mit à marcher en long et en large sous la porte cochère, grondant en lui-même, frappant du pied, et, de temps à autre, tirant une bouflfée de tabac de sa pipe, pour ne pas la laisser s'éteindre.

— Çà, combien de temps monsieur votre père va-t-il encore rester dehors ! demanda-t-il brusquement, d'an ton aigre.

— Je l'attends à chaque instant, monsieur.

— Et s'il tarde encore une demi-heure? Je ne puis cependant pas continuer à me promener ainsi de long en large.

— Monsieur n'a pas entendu que je Tai prié de vouloir bien passer au salon, dit Adeline en ouvrant une porte.

— Au salon? Non, non, je suis trop impatient. Mes nerfs me travaillent trop vivement. Impossible de rester assis une minute. D'ailleurs, je désire continuer à fumer ma pipe. Ne vous occupez pas de moi, mademoiselle.

J irai Ik-bas, dans le jardin. Veuillez m'appeler quand monsieur votre père pourra me recevoir.

^deline le conduisit jusqu'à un pavillon ot il y avait des fauteuils et une table; puis elle revint lentement vers la maison, pensant avec pilié au sort d'Annemie et de sa pauvre enfant.

lorsqu'elle rentra sous la porte cochère, la servante venait de l'ouvrir, et, celle fois, le docteur était de retour..

M. Heuvels se laissa tomber sur un banc de bois placé dans le vestibule, et fit signe à sa fille de s'éloigner, au moment où elle s'apprêtait à lui apprendre quelles personnes étaient venues, pendant son absence, pour lui parler, et quelles commissions on avait apporté.

— Laissez-moi un peu en paix, dit-il en soufflant pour reprendre haleine. Ouf! Je suis à bout.

Mais sa lassitude parut diminuer immédiatement; car, après un moment de repos, il s'écria avec une sorte de colère :

— Quel maudit métier que celui de médecin! Courir la nuit par le froid et le brouillard, quand les autres dorment tranquilles, rester, depuis l'aube du jour, trois heures d'horloge devant le chevet d'une personne qui ne peut -e décider à quitter la terre; être obligé de compter tous

es râleraenls, et s'entendre accuser d'ignorance, parce qu'un médecin ne peut pas changer les lois de la nature f n faveur des riches! f

— De qui parlez- vous, mon père? La vieille baronne Van Slosse?...

— Elle est morte. Le jeune homme était irrité conu-e moi, et il a osé me dire ies choses outrageantes, parce

que je ne pouvais pas empêcher sa mère de mouriro Croit-il peut-être, ce riche ignorant^ que je puis changer l'arrêt de Dieu? Mais il me le payera... en espèces sonnantes, bien entendu. Maintenant, parlez, qui est venu encore ?

— On est venu dire, mon père, que le fermier Thomas, de la grande métairie, a eu une attaque, et on vous prie d'aller jusque-là sans délai.

— Sans délai! Ils croient sans doute que je puis me couper en quatre. Et après?

-*- Alors M. Van Horst est venu. Vous savez bien, celui qui habite une campagne là-bas derrière la Garenne.

— Si je le sais! Cette scie, avec ses insupportables nerfs et sa sotte imagination. Il est heureux qu'il soit riche et qu'il paye bien, sans cela je lui aurais donné son congé depuis longtemps.

— Il est au jardin, et il attend votre retour, mon père.

— Est-ce tout ?

— Il y a dans le parloir trois pauvres gens malades qui vous attendent depuis à peu près deux heures.

— Ceux-là attendront bien encore un peu. Allez au jardin et appelez M. Van Horst... Non, non, j'aurai plus tôt fait d'expédier rapidement les affaires là dedans, et de renvoyer tout le monde. Alors j'en serai débarrassé. Pendant ce temps, vous irez prier M. Van Horst de m'attendre au salon. Dans quelques minutes je suis près de lui. Voyons, qui avons-nous la-dedans?

Il ouvrit la porfe du parloir et jeta un regard inquisiteur sur les personnes qui s'y trouvaient et qui s'étaient levées avec respect à sa vue.

Sans laisser à personne le temps de parler, il leur du i

Çà, mes amis, j'ai à peine quelques instants à vous consacrer. Ainsi, le moins d'explications possible, et répondez seulement à ce que je vous demande.

Tout en donnant cet avertissement d'une voix brève, il 5^vaii pris le jeune paysan par le bras, lai tâtait le pouls, et le regardait fixement dans le blanc des yeux.

- 1 tle sang, grommela-t-il, sang trop épais. Nous is encore, pour prévenir les inflammations. Restez là, vous; je vais vous faire tout à l'heure une abondante saignée.

— A moi, une saignée? s'écria le jeune paysan. Je rois que vous plaisantez, monsieur Heuvels.

— Comment cela? Là où il y a trop de force, la force n une maladie, un feu qui enflamme le sang; et avec

lieux ou trois saignées...

~ Oui, mais ce n'est pas moi qui suis malade. Dieu merci !

— Alors, que venez-vous faire ici?

— Vous vous êtes trompé, monsieur Heuvels, c'est mon p're (pii est malade.

Le docteur regarda le jeune homme d'un œil couracé, et se mordit les lèvres de dépit.

— Allons, allons, ne tramons pas les choses en lon- Lieur. Qu'est-ce qu'il a, votre père ?

— Oh! vous le savez bien, monsieur, répondit l'autre; mon père a, comme on dit, le vieil homme. Il est faibie

i maigre; il ne peut plus manger, et il dépérit à vue J'œil. El tout à coup il s'est imaginé d'envoyer quelqu'un de nous pour vous consulter.

— C'est bien, répondit le docteur, je vais vous donner UQe fiole ponr loj.

68 LE JECNE DOCTEUR.

Il ouvrit une armoire haute qui se trouvait au fond de la pièce, mélangea quelques liquides, et présenta une petite fiole au jeune paysan.

— Voilà, dit-il. Donnez toutes les heures une cuillerée à café, de ceci, à votre père, jusqu'à ce qu'il soit pris de vomissements I

— Vomir? s'écria le jeune paysan étonné. Mon père n'a rien dans le corps. Pourvu qu'il ne rende pas l'âme avec le reste !

— Faites ce que je vous dis : votre père a l'estomac chargé. Il faut que le balai y passe. Comment voulezvous qu'un feu brûle quand la cheminée est pleine de suie ? Allez maintenant, vous m'avez retenu beaucoup trop longtemps. Vers le soir, j'irai v^oir comment il se porte.

— Non, vous ne devez pas venir ; on a dit à la maison que cela n'était pas nécessaire.

— Avares ! grogna M. Heuvels. Vous laisseriez mourir votre père sans le secours d'un médecin pour ne pas avoir à payer de visites. Je viendrai, vous dis-je.

— Oai; mais, dans tous les cas, pas de sangsues, monsieur, pas de buveuses de sang. On ne veut pas en entendre parler chez nous. Ces vilaines bêtes sont trop chères aujourd'hui, et elles ne guérissent point.

M. Heuvels poussa le jeune paysan hors de la chambre. Se tournant ensuite vers la femme, il lui dit avec un ton de reproche :

— Pourquoi venez-vous ici? Il y a encore un compte à payer. Vous l'avez peut-être oublié?

— Oh ! non, monsieur, répondit la mère d'un ton suppliant; mais nous sommes si malheureux! Mon mari

est encore si faibie, qu'il ne peut presque pas travailler. Quand Dieu lui rendra quelque force, nous vous payerons petit à petit par à-compte. J'espère que vous aurez assez d'humanité pour examiner ma pauvre enfant, et pour lui donner quelque chose qui la soulage.

Le docteur jeta un regard sur l'enfant qui criait de peur, haussa les épaules en disant :

— Nature mauvaise; peu d'espoir; votre enfant est mal constituée. Son corps est plein de lymphes et d'humeurs malsaines. Que puis-je y faire, que de chercher à chasser ces principes de maladie ?

Et pendant que la mère terrifiée le suivait des yeux en tremblant, il alla vers l'armoire, prit quelque chose dans un des tiroirs, et en fit un petit paquet qu'il lendit à la paysanne.

— Donnez cela à votre enfant dans un verre de lait battu, reprit-il. Elle souffrira un peu, mais cela lui purifiera les entrailles. Six heures avant de prendre ce médicament, et six heures après l'avoir pris, il faut qu'elle s'abstienne de toute nourriture, et ne boive que de l'eau tiède... Tant qu'il y a vie; il y a espoir. On ne peut pas savoir. Retournez donc avec confiance, et n'oubliez pas le compte.

— C'est encore vous î dit-il au troisième visiteur, aussitôt que la femme fut partie.

— Encore? murmura l'autre. Il y a plus de trois semaines que vous ne m'avez pas vu. Si vous me guérissiez, je ne serais pas obligé de revenir.

-»- Comment puis-je vous guérir, si vous ne voulez pas suivre mes avis? Vous mangez et vous buvez autant que vous pouvc z.

— C'est que, monsieur Heuvels, je vais beaucoup plus mal lorsque je fais ce que vous me prescrivez. Mon estomac n'est pas malade, et il ne se contente pas d'eau de réglisse et de lait battu.

— Alors, pourquoi venez- vous ici, si vous- pensez que votre estomac sait plus de médecine que moi?

— Je viens parce que je suis malade, et parce que je suis secouru par le bureau de bienfaisance, ce qui fait que je ne puis aller ailleurs. J'ai ressenti de nouveau des douleurs violentes; le mal n'est que dans le foie. Il me semble que je ne traînera^ plus longtemps, docteur.

— C'est bon. Le foie? Non, vetre estomac, votre foie, votre bile, tout votre intérieur est enflammé. Je vous enverrai mon domestique cette après-midi pour vous poser une douzaine de sangsues sur l'estomac.

— Oh ! monsieur, supplia le malade, ces buveuses de sang coûtent si cher au maître des pauvres ! Si vous me prescriviez plutôt quelque chose pour me fortifier un peu?

— Non, une douzaine de sangsues, vous dis-je. Que connaissez-vous à cela? Le moindre paysan, l'homme le plus ignorant voudrait faire le médecin, à présent 1 Allons, partez vite : mon temps est précieux.

— Eh bien, grommela le malade en s'en allant, je vous dis que les sangsues ne me toucheront plus. J'ai déjà eu trop de ces bêtes assassines sur ma peau, qui m'ont sucé les forces de mon corps. Et puisqu'il faut que Je succombe quand même, j'aime mieux mourir en gardant dans mes veines le peu de sang que vos perfides \jêles m'ont laissé.

M. Heuvels se mit en colère, et menaça le cUent té-

LE JEUHE DOCTEUR. 71

méraire. Mais celui-ci courut vers la porte et échappa au courroux du docteur offensé. /

Mécontent et maugréant, M. Heuvels se rendit au salon, où rallendail, se promenant de long en large, le visîvenr atteint d'une maladie nerveuse.

— Diantre! docteur, s'écria ce dernier, vous me feriez bien périr d'impatience. Je suis venu pour avoir avec ▼eus un entretien sérieux et décisif.

— Il me serait agréable de me mettre entièrement à votre service, monsieur Van Horst, répondit le docteur; mais on m'a mandé à la grande métairie, où le fermier vient d'avoir une attaque. Vous le voyez, je n'ai pas le temps.

— Vous en ferez, du temps. Si malade que soit le fer-* mier Thomas, il n'est pas plus malade que moi, soyez-en sûr. Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit. Je me suis retourné, j'ai remué et sauté dans mon lit comme un poisson sur le gril. Mon cœur a battu et palpité outre mesure; mes oreilles ont chanté et tinté; j'ai eu les rêves les plus affreux. Mes nerfs s'agitent si fort, que je les sens travailler comme de petites cordes qui seraient tendues sur chacun de mes membres. En outre, je sens de nouveau cette douloureuse barre sur l'estomac, 11 faut que cela ait une fin. Il y a maintenant six mois que

is entre vos mains, et, bien loin de me rétablir, je .„. Je pis en pis. Vous m'avez pourtant formellement promis de me guérir en peu de temps. Si vous n'avez pas d'autre traitement à me prescrire, dites-moi franchement qne vons ne connaissez pas les causes de ma maladi«'.

— 'm'ji, je ne connais pas la cause de votre maladie *?

s'écria le docteur avec dépit. Qu'y a-t-il à connaître à cela? Toutes les maladies proviennent d'inflammation. Celle-ci vient d'une surabondance de force dans quelque partie du corps. Et pour rétablir l'équilibre, il n'y a qu'à enlever cette force maladive, ce feu excessif, de l'endroit où ils se sont concentrés.

— Vous dites toujours la même chose ; mais, si ce système repose sur la vérité, si ma maladie est si facile, si simple à connaître, pourquoi donc ne me guérissez-vous pas?

— Les nerfs, voyez-vous, monsieur Van Horst, demandent beaucoup de temps pour se rétablir. D'ailleurs, vous êtes un malade volontaire, vous ne suivez pas mes prescriptions.

— Je ne suis pas vos prescriptions ! s'écria le malade. Ah! plût à Dieu que je ne les eusse jamais suivies ! Je me suis soumis comme un esclave à votre volonté. Qui sait si ce ne sera pas mon malheur?

— Vous mangez trop, dit le docteur, qui se sentait profondément blessé et avait peine à contenir sa colère.

— Ah! ah! je mange trop! ricana l'autre. Tous les jours du lait battu, de la soupe maigre et claire, et un morceau de poubt dont un enfant ne ferait qu'une bouchée. Si je n'avais pas ma pipe pour tromper mon estomac, j'aurais succombé depuis longtemps. Je meurs de faim du matin au soir... et je mange trop !

— Vous ne vous tenez pas en repos, comme je vous l'ai commandé. Qui vous a permis de venir ici vousmême, de vous fatiguer et de vous exposer ainsi?

— C'est vrai, vous m'aviez défendu tout exercice ; mais je n'y tenais plus. Durant cette longue nuit d'in

somilie, j'ai pensé à mon fâcheux état, et ces réflexions n'ont fait qu'affermir la résolution que j'ai prise d'essayer d'autres remèdes ; car, croyez-moi, votre système d'épuisement me conduit infailliblement au tombeau.

Le docteur, persuadé que M. Van Horst attachait le : lus grand prix à ses soins, crut pouvoir recourir à la brusquerie pour se débarrasser d'un malade aussi difficile, il se leva, et dit avec une impatience dédaigneuse :

— Ne le prenez pas de mauvaise part, monsieur Van Horst, mais en ce moment je n'ai pas le temps de continuer à entendre vos plaintes. Si vous savez mieux que moi comment il faut traiter votre maladie, vous n'avez besoin de personne, et pouvez vous soigner vous-môm«.

— Mais, monsieur Heuvels, pourquoi n'essayeriezvous pas sur moi un autre traitement? Je suis assurément maître de ma personne, n'est-ce pas? Eh bien, je vous en prie, je vous en conjure, finissons-en avec tous ces moyens débilitants. Depuis six mois, ils n'ont produit sur moi que de détestables effets. Voyons, soyez conciliant; que me conseillez-vous?

— Voilà qui est parfait, s'écria le docteur. Désormais os malades écriront eux-mêmes leurs ordonnances!

Alais un médecin ne se plie pas à de pareils caprices. Ce que je vous conseille, demandez-vous? Une bonne sais absolu, la diète, ou à peu près, et de . ^i pour seule boisson; car vous comprenez bien...

— Assez, assez ! interrompit avec colère le niakidc en se levant de son siège. Puisque vous êtes inflexible, \e n'ai plus qu'à vous remercier de vos soins. Veuillez m'envoyer ma note et suspendre vos visites.

Celte invitation inattendue parut effrayer le docteur. Quoique M. Van Horst fût un malade bien difficile, c'est avec chagrin que le médecin eût perdu un client si riche et si généreux. Il dissimula donc sa surprise, serra la main du malade, et lui dit en riant :

— Vous n'y pensez pas, monsieur Van Horst. Ces gens nerveux ont tous des idées bizarres. Asseyez-vous, mon ami, prenez vos aises, allumez votre pipe; nous allons parler une bonne fois et sérieusement de votre maladie, et je vous démontrerai qu'elle n'est autre chose qu'une irritation excessive de votre estomac, irritation dont on doit avoir raison par...

L'autre relira sa main, et répondit avec l'accent d'une résolution inébranlable :

— Non, non, je n'écoute plus rien. Je veux bien rester votre ami; mais maintenant j'ai hâte d'aller chez un autre médecin. Vous savez probablement qu'un homme dont les nerfs sont malades est inflexible dans ses desseins, et pressé de les accomplir?

— Asseyez-vous, rien qu'un instant, reprit M. Heuvels avec un aimable sourire. Ainsi, vous avez envie de prendre un autre médecin? Faites attention, monsieur Van Horst, et ne vous laissez pas tromper par l'apparence. II court acluellement de par le monde quantité de jeunes gens, frais échappés de l'Université, qui s'efforcent d'aveugler les gens simples par des phrases ampoulées, et par le clinquant d'un charlatanisme appris par cœur; mais, je vous le demande, que peuvent-ils savoir? Ils n'ont pas la moindre expérience et administrent aux malades, à tort et à travers, sans aucune raison, des médicaments hasardeux et inconnus, et même des métaux

ioniques, qui guérissent parfois en apparence, mais qui, le plus souvent, introduisent dans l'économie un germe qui doit par la suite abréger les jours du sujet. Je vous 3n prie en ami, ne vous livrez pas à des mains aussi nexpérimentées.

— Est-ce du jeune docteur, votre voisin d'en face, que vous parlez ainsi? On dit assez de bien de lui. Je ne le connais pas ; mais, selon le bruit qui court, il aurait déjà passablement à faire.

— Je parle en général des jeunes médecins sans expérience. Quant au fils de la veuve Valkiers, il n'a pas autant de clients qu'on veut le faire croire... Par-ci, parlà, un malheureux qui n'a pas les moyens de payer, quelques malades abandonnés qui sont condamnés à une mort inévitable et qui courent d'un charlatan à l'autre ! le suis loin de nier que le jeune Yalkiers ait fait de bonnes études; avec le temps il deviendra habile en sa profession, car ce n'est certainement pas la bonne volonté qui lui manque; mais quel est l'homme raisonnable qui, atteint d'une maladie grave, confiera sa santé et sa vie à un jeune homme sans expérience? Quand on a un meuble de prix à raccommoder, s'adresse-t-on à l'apprenti ou au maître ? — Allons, asseyez-vous, monsieur Van Horst; vous vous calmerez, j'en suis sûr, et vous deviendrez raisonnable.

— Non, il faut que je vous quitte.

— Pour aller chez Adolphe Valkiers? demanda M. Heuvels avec un sourire railleur.

— Nullement, répondit l'autre. Je vous donne raison en ce qui concerne les jeunes médecins; et comme je ne dois pas regarder à l'argent, j'irai consulter des hommes

renommés pour leur expérience et leur savoir. Connaissez-vous M. Sommé, le directeur de l'hôpital d'Anvers?

— M. Sommé? M. Sommé? ricana M. Heuvels. Un bon chirurgien, un habile praticien, en effet; mais, pour les maladies internes, comme la vôtre, ce n'est pas l'homme qu'il faut. Je sais d'avance ce qu'il vous conseillera... Tenez, monsieur Van Horst, pour vous prouver que je veux renier mon expérience dans le but de vous satisfaire, je vais essayer sur vous un tout autre traitement. Prenez une chaise, et asseyez-vous. Je descends à la cave, et je monte avec une bonne bouteille de porto. Vous dégusterez quelque chose de fin, tout en fumant votre pipe.

— Je vous remercie, monsieur Heuvels. Franchement, je vous le dis de bonne amitié, vos peines sont inutiles. Ma résolution est prise et ne peut plus changer. Portezvous bien; je vous suis très -reconnaissant de vos soins.

Il se dirigea vers la porte du salon; le docteur s'élança après lui, lui prit la main et essay;a de le retenir.

— Eh quoi ! m'abandonner ainsi, monsieur Van Horst; votre résolution ne peut être sérieuse, dit-il d'un ton suppliant.

— Très-sérieuse, inébranlable. Laissez-moi partir, mes nerfs me poussent en avant, dit le malade, qui détacha sa main de l'étreinte du docteur avec une sorte de violence, et sortit du salon.

M. Heuvels le suivit jusque sous la porte cochère, et balbutia encore :

— Je perdrais un si bon malade! un homme que j'estimais et que j'aimais comme un véritable ami? Ah? cela 'a'est pas possible.

— Cela est. Adieu, adieu! s'écria l'autre en courant à sa voiture, qui rallondail à quelques pas de la porte.

M. Ileuvels, tout étourdi, demeura quelques instants à pester sous la porte cochère; puis, au moment où il allait rentrer, il vit son domestique traverser la cour, avec une botte de foin sur la tête, et il lui ordonna, d'un ton courroucé, d'atteler le cheval gris au tilbury.

Rentré au salon, il posa sa main sur le coin d'une î ^ - , et s'absorba dans ses réflexions, baissant la tête, i. iinotlant en lui-même, pendant qu'un sourire amer l^lissaii ses lèvres :

— Mauvaise journée ! Pas de repos, fatigué, harassé, éreinté à ne pouvoir rester debout ! Perdre la vieille baronne, une malade qui valait de l'or ! Une grosse rente annuelle! M. Van Horst qui m'échappe ! mes deux meilleurs clients. C'est comme si je perdais en une fois quarante autres malades; je m'en ressentirai, et péniblement, à la fin de l'année. E( pas moyen de réparer ce dommage; il n'y avait que deux chents comme ceux-là dans les environs.

Il se laissa tomber dans une chaise, la tête dans les mains et continua d'un ton moins animé :

— Mais est-ce que tout le monde s'est donné le mot pour me faire du chagrin ! Je ne puis mettre le pied nulle part, sans qu'on me parle d'Adolphe Valkiers. A la vérité, on n'a pas encore confiance en lui, et on reconnaît qu'il doit manquer d'expérience. Mais on loue son savoir, sa CMmniiséraiion, sa serviabilité. Il y a dans son extérieur (ILu hiue chose de sympathique. Il faut que je me metle sur mes gardes; car ce jeune homme pourrait devenir pour moi un rival redoutable. Mais cela n'ira pas si faci-

tement! Le docteur Heuvels n'est pas un homme à se laisser ravir sans lutte, par un nouveau venu, une clientèle légitimement acquise ! Ah ! ah ! est-ce que ce docteur d'hier croit?...

11 se tut en entendant ouvrir une porte, et reconnut le pas léger de sa fille.

Adeline regarda son père et secoua la tête avec une tendre compassion. Elle avança une chaise à côté de la sienne, plaça son bras autour du cou de M. Heuvels, et lui dit :

— Pauvre père! vous êtes terriblement fatigué, n'estce pas? Ne pas dormir la nuit, courir toute la matinée, et maintenant aller encore à la grande métairie! Ah! vous êtes à plaindre. Cela me fait de la peine de vous voir ainsi harassé. Lorsqu'on a travaillé, et beaucoup travaillé, dès sa jeunesse, comme vous, on mérite bien un peu de repos dans ses vieux jours ; mais vous, mon père, vous ne vous donnez jamais un instant de trêve.

— C'est un métier maudit que celui de médecin. Si l'on veut garder ses clients et gagner de l'argent, il faut porter le harnais jusqu'à la fin de ses jours.

^ Gagner de l'argent, mon père ! Pour qui ? Pour moi, votre unique enfant, n'est-ce pas? Vous en avez déjà gagné plus qu'il n'en faut pour mon bonheur. Nous sommes riches.

— Riches! Nous avons quelque bien; mais ce n^est pas une raison pour ne pas augmenter son bien-être aussi longtemps qu'on le peut. Le pis est que, dans notre état, il faut tant se fatiguer... Vraiment, Adeline, j'ai peine à reprendre haleine; les genoux me font mal; mon épine dorsale ne veut plus se pMer. Il y a huit heures que

Je suis sur pieJ. Chez la baronne, je suis resté debout pendant trois heures.

— En vérité, c'est trop, répondit Âdeline; vous ruinerez votre santé. El que me fait la fortune, si elle abrège la vie de mon père?

M. Heuvels, louché des douces paroles de sa fille, lui pressa la main.

— Vous exagérez le mal, Adeline. Certainement je voudrais qu'on me laissât parfois un peu de repos ; mais il n'y a rien à y faire, mon enfant. Un médecin est au service du public, et, lorsqu'on l'appelle, il doit aller.

— Ce matin, depuis le jour, j'ai pensé à ce que votre lot a de fatigant et de pénible ; mon affection, la crainte de vous voir exposer votre chère santé, m'ont démontré la nécessité d'un plus grand repos pour vous. Il y a un moyen facile...

— Ainsi vous avez trouvé un moyen? J'en doute. Voyons ce moyen,

— Je parle sérieusement, mon père, très-sérieusement, et je remercierai Dieu comme d'un bienfait s'il TOUS inspire la résolution de suivre mon conseil. Si vous n'aviez pas tant de malades à visiter et à soigner, vous pourrier vous reposer, mon père; je jouirais plus souvent et plus longtemps de votre présence, et nous pourrions nous amuser ensemble pendant une partie de îa journée dans le jardin, avec nos fleurs. Nous irions quelquefois nous promener dans les bois et faire visite à

-. Aujourd'hui, vous pouvez à peine disposer int, et vous craignez toujours qu'on ne vienne

vous appeler pour aller bien loin et rester de longues

beores dehon»

— C'est ainsi, mon enfant. Mais le moyen de changer tout cela, je croyais que vous l'aviez trouvé.

Adeline, comme si elle prévoyait la difficulté de faire accepter sa proposition, caressa son père, et lai dit de sa voix la plus douce :

— Si vous renonciez aux fondions de médecin des pauvres, mon père ? C'est ce qui vous donne le plus de peine, c'est la partie la plus fatigante de votre état. Personne ne peut vous forcer à continuer de remplir cet emploi.

M. Heuvels regarda sa fille avec un demi-sourire et secoua la tête en signe de dénégation.

— Je vous en conjure, mon père chéri, supplia Adeline, pour votre santé, pour l'amour de moi, ne repousr sez pas mon conseil. En outre , vous pourriez laisser à d'autres les maladies ordinaires et les cas sans gravité, et garder les affections dont le traitement est difficile et exige une grande expérience. Voyez donc comme notre vie à nous deux deviendrait plus paisible et plus joyeuse!

— Vous faites là un bien beau calcul, singulière enfant que vous êtes! gronda le docteur. Et qui soignerait alors les malades?

— Croyez-vous, père, qu'Adolphe Valkiers n'accepterait pas cette tâche avec reconnaissance ? Pour ce qui est du talent, ce n'est certainement pas cela qui lui manque.

Ce nom ne parut pas sonner favoral3lement aux oreilles de M. Heuvels, car un sourire de mépris se dessina sur ses lèvres, et il répondit :

— Je livrerais mes pauvres malades aux mains d'un

jeune homme sans expérience? La responsabilité serait trop grande...

— Écoutez-moi, mon père, continua Adeline avec plus d'énergie, je ferai valoir une autre raison. Nos amis d'en face sont malheureux. Ils souffrent en silence; mais je suis sûre que leur cœur déborde de chagrin. J'ose à peine le dire, mais il me semble que le besoin règne dans celle maison. Françoise m'en a dit assez pour me le laisser soupçonner. Les braves gens ont tout fait pour permettre à Adolphe de faire ses études; plus que leurs moyens ne le permettaient. Ils ont pensé que le retour d'Adolphe allait les dédommager de leurs nobles sacrifices; et savez-vous ce que le pauvre garçon a gagné depuis trois mois qu'il demeure ici !

— Quelques centaines de francs peut-être?

— Non, père; soixante et quinze francs!

La nouvelle du peu de chance d'Adolphe apaisa sans doute le sentiment de dépit que la crainte d'une concurrence redoutable avait fait naître dans le cœur du docteur, car il dit d'un ton dégagé :

— Vous faites son compte comme si vous aviez tenu son livre vous-même, Adehne.

— Françoise me l'a confié, parce que j'avais trouvé sa mère tout en pleurs.

— Françoise est bien imprudente. Si cela se savait, cela n'améliorerait certainement pas les affaires d'Adolphe,

— On a foi en mon amitié, mon père.

— Et vous venez déjà me raconter la chose !

— A vous ? Vous plaisantez, mon père. Est-ce qr,e je pourrais douter de la noblesse de voire cœur.

— Non, vous avez raison, mon enfant; mais que

voulez- VOUS que j'y fasse ? Fallait-il que la femme Valkiers fît de son fils un médecin ? N'y a-t-il pas assez de docteurs qui courent les rues ? Pourquoi n'a-t-elle pas fait ai^^Mndre un état à Adophe ou ne l'a-t-elle pas destiné au commerce? Elle se serait épargné tous ces chagrins. Maintenant il est sans doute trop tard.

Adeline joignit les mains et reprit, avec une certaine émotion dans la voix :

— Oh ! soyez le bienfaiteur de cette malheureuse famille ! Rappelez-vous que le père d'Adolphe fut votre meilleur ami jusqu'à la fin de sa vie. Assurez le repos de vos vieux jours par un acte de charité.

— Mais comment? Vous ne vôuIgz assurément pas que je leur donne de l'argent?

— De l'argent, mon cher père? s'écria la jeune fille. Oh! non, non, ce serait les humilier! Cédez à Adolphe votre place de médecin des pauvres, recommandez-le à la confiance publique pour tous les cas ordinaires, déchargez-vous sur lui de votre surcroît de travail.

— Mais il n'a pas d'expérience, dit M. Heuvels, qui reprit sa mauvaise humeur.

— En effet; mais n'êtes-vous pas là, mon père, pour l'éclairer par vos conseils? Voyez, vous rendrez toute une famille heureuse ! Ce pauvre Adolphe vous vénérera comme son bienfaiteur, lui qui a déjà pour vous tant d'amour et de respect !

— Oui, grommela M. Heuvels; pourtant quelqu'un m'a dit qu'il médisait de moi.

— Adolphe ? Adolphe dire du mal de vous ? s'écria la jeune fille, dont les yeux brillaientd'indignation. Adolphe rend hommage à votre grande expérience ; il vous res-

pecte et vous aime. Si le pauvre garçon penche la tête sous le poids d'un chagrin qui le ronge, je suis bien sûre que c'est surtout parce que sa profession a jeté entre vous une certaine froideur.

M. Heuvels semblait lutter contre un secret mécontcn- *3ment.S'il retint pour Adolphe les paroles sévères qui lui venaient aux lèvres, c'est qu'il cherchait une tournure de phrase qui ne l'accusât pas, aux yeux de sa fille, de jalousie et de haine...

4deline prit ce silence pour une délibération intérieure; elle tenait ses yeux suppliants et pleins d'espoir fixés sur son père.

— Monsieur, le tilbury est devant la porte, cria le domestique en frappant contre le carreau d'uue des fenêtres du salon.

M. Heuvels se leva et dit à sa fille, avec une intention manifeste :

— Adeline, vous êtes allée sans doute chez les Valkiers en mon absence?

— Non, mon père ; depuis que vous m'avez fait une observation, je ne vais plus voir Françoise sans vous en avoir demandé d'abord la permission.

— Et c'est Adolphe qui vous a engagé à me donner le conseil d'abandonner une partie de ma clientèle?

— Je vois Adolphe très-rarement, mon père. Il est toujours dehors , ou bien il s'enferme pour étudier. Ses yeux seuls, lorsqu'il me voit passer, semblent se plaindre et demander des consolations. Ce conseil ne m'a été inspiré que par mon amour pour vous et par ma pitié pour nos pauvres amis. Je dois vous rappeler, père, que vous m'avez donné depuis dimanche la permission

84 LE JEUNE DOCTEUÎl.

de voir Françoise cette après-midi. Elle le sait, et elle attend certainement avec une joyeuse impatience l'heure de mon arrivée. Ces bonnes gens m'aiment tant, que quelques mots de moi suffisent pour changer leur tristesse en joie. Je puis y aller, n'est-ce pas, mon père?

— Allez-y, puisque je vous l'ai promis, grommela M. Houvels en haussant les épaules d'un air à demi mécontent.

Voyant que son père se disposait à sortir de Tappartement, Adeline lui jeta ses bras autour du cou, et, le regardant bien en face, d'un air suppliant elle balbutia :

~ Cher père, puis-je espérer? Y penserez-vous en chemin? Dieu vous bénira.

— Allons, au revoir ; à tantôt, répondit-il en rapprochant les lèvres avec une moue peu encourageante ; j'y penserai, enfant; mais céder mes malades à un novice sans expérience, ceci est une chose grave...

Adeline vit son père monter dans le tilbury, et la voilure disparaître sur la route.

Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, ses yeux se remplirent de larmes, et elle soupira :

— Pauvre Adolphe !

Le temps avait été mauvais depuis quelques jours, et, quoique la pluie eût cessé, le ciel restait couvert de sombres nuées. Terre et ciel semblaient confondus dans un brouillard épais, au travers duquel les sapinières lointaines n'apparaissaient que comme des taches noires. Une sorte de tristesse, un morne et solennel silence interrompu seulement par le croassement solitaire des corbeaux tournoyant sur le fond gris de la brume, planait sur toute la nature...

A cette heure, Adolphe Valkiers marchait à pas pressés dans un sentier à travers la lande. Les traces d'une élude laborieuse n'avaient point encore disparu de son visage : ses joues étaient maigres, et sur son front penché une pensée importune creusait des rides précoces. A ces indices se joignaient les symptômes d'un chagrin mortel et d'un profond découragement. Sa tête était baissée, un triste sourire venait parfois effleurer ses lèvres, et souvent, sans le savoir, il prononçait tout bas le nom de sa mère avec un accent d'inquiétude et de tendre compassion.

Le jeune homme songeait aux espérances dont il s'était bercé lorsqu'il était étudiant, et au désenchantement qu'il avait éprouvé depuis son retour au village natal.

ï*cndani les dernières années de ses études, il avait puiîé la force et le courage dans un double but qui, pa-

reil à un phare, lui montrait sa voie, le chemin de sa vie. Par son travail, par l'exercice de sa profession, il avait à rendre à sa mère et à Françoise le bien-être qu'elles avaient sacrifié par amour pour lui; de plus, il devait consacrer toute son intelligence, toui son temps et tout son savoir à la guérison de ses concitoyens souffrants, et remplir ainsi pieusement la noble mission qu'il avait acceptée avec conviction et foi.

Que sa déception était amère, aujourd'hui qu'après trois mois d'attente vaine il devait reconnaître qu'il s'était entièrement trompé dans son espoir ! A quoi lui servaient la science, l'amour du prochain et la bonne volonté, puisqu'aucun malade n'invoquait son secours? Et comment pourrait-il payer de retour les sacrifices de ses parents, lui qui ne pouvait pas même gagner de quoi subvenir à ses propres besoins?

Il avait bien çà et là un malade à soigner; mais c'étaient des pauvres pour la plupart, des gens abandonnés auxquels il fallait encore souvent donner gratis les médicaments comme une aumône. Les gens aisés, qui pouvaient par conséquent choisir leur médecin, même dans les communes voisines, n'avaient pas confiance dans le jeune docteur. Pour eux, il était toujours le jeune Valkiers qu'ils avaient vu naguère tout enfant jouer dans la rue. A la vérité, une épreuve de quatre mois ne pouvait pas être considérée comme décisive, et Adolphe n'eût pas perdu courage en si peu de temps, si ses parents avaient eu assez de ressources pour attendre qu'il fît fortune; mais, si ingénieuse que fût sa mère à dissimuler sa gêne, il s'aperçut bientôt que le besoin commençait à se faire sentir dans la maison, et ou'on était

réduit à une parcimonie humiliante. Son impuissance à épargner à ses parents le chagrin d'une semblable situation, lui causait une douleur amère. Il souffrait également de l'inimilié de M. Heuvels, qui fuyait visiblement toutes les occasions de se trouver en présence d'Adolphe, et qui feignait môme de ne pas le voir lorsqu'ils se renccniraieni par hasard. Oui, tout faisait supposer que le vieux docteur n'était pas étranger à l'insuccès de son jeune confrère.

Cependant, combien l'amitié du père d'Adeline l'eût consolé et aidé à supporter son triste sort avec patience et courage ! Cet éloignemcnt le rendait profondément malheureux, car, quoique Adolphe ne se l'avouât pas à lui-même, cela faisait évanouir son plus beau rêve, et brisait son plus secret, mais son plus doux espoir...

Telles étaient les douloureuses pensées que, tout en marclîant, le jeune homme roulait dans son esprit.

Par instants, cependant, un sourire venait errer sur ses lèvres, et un nouveau rayon d'espérance éclairait son visage. En effet, il n'avait pas perdu toute confiance en l'avenir, et son cœur renfermait encore assez d'énergie pour le pousser à résister au découragement. Alors il se disait en lui-même que depuis un mois une certaine amélioration était survenue dans sa position, que de temps en temps une personne aisée le faisait appeler, et qu'on parlait avec éloge, dans le village, dune îure heureuse qu'il avait opérée sur un malade conùamné. Il r s paroles encourageantes qu'Adeline lui avait

- .-^ lors de sa dernière visite ; il puisait des forces

dans ce témoignage de son inaltérable affection, et s'efforçait d'espérer que la prétendue inimitié de M. Heuvels

n'était qu'une supposition sans fondement que le temps dissiperait tout-à-fait.

Sous l'influence de ces pensées consolantes, le jeune homme releva la tête, et continua sa route d'un pas plus léger.

Après avoir suivi pendant l'espace d'une demi-lîeue les sinuosités du chemin de traverse, il atteignit un terrain plus boisé et s'avança rapidement dans une allée de hauts sapins au bout de laquelle se montrait le pignon d'un petit château, ou plutôt d'une maison de campagne moderne.

Lorsqu'il approcha de la grille de fer, il ralentit le pas, frotta les taches de sable qui couvraient çà et là ses vêtements, arrangea dans la poche intérieure de son paletot certains objets qu'il portait avec lui, redressa la tête, chassa les pensées importunes qui l'avaient assailli en chemin, et s'étudia à donner à son visage une expression de calme et de bonne humeur.

Il demanda au domestique qui Vlût ouvrir la porte au tintement de la sonnette :

~ M. Van Horst est-il à la maison? Pourrais-je lui parler?

—Monsieur y est, mais je ne sais s'il pourra vous recevoir, réponditle domestique. Je suis occupé à atteler sa voiture. Nous allons à Anvers pour une affaire très-prossée.

Adolphe parut contrarié de ce contre-temps, et secoua la tête avec découragement.

— N'êies-vous pas M. Valkiers, le nouveau docteur du village? demanda le domestique en le regardant plus attentivement. Oui, n'est-ce pas ? Entrez, monsieur ; à tout hasard je vais annoncer votre visite. Mon maître

lient beaucoup aux médecins ; peut-être bien vous recevra-t-il.

Adolphe suivit le domestique dans la maison.

Après quelques minutes d'attente, il fut introduit dans un salon où M. Van Horst était assis devant une table, avec une grande pipe d'écume de mer à la bouche.

Il se leVa, et salua Adolphe en disant :

— Vous permettez, monsieur, que je continue à fumer ma pipe ? Soyez le bienvenu, mais ne vous formalisez pas de ce que je n'ai que quelques instants à vous donner. On allelle ma voiture : je suis pressé. Asseyez-vous, je vous prie.

Adolphe balbutia avec un certain embarras :

— Monsieur Van Horst, j'espère que vous excuserez ma hardiesse. Quoique je n'aie pas l'honneur d'êire connu de vous, j'ose cependant vous faire une prière...

— Vous ôies M. Valkiers, le nouveau docteur? interrompit l'autre. El vous venez m'offrir vos services? J'en suis fâché, mais j'ai déjà choisi un autre médecin. Je n'en suis pas moins charmé de faire votre connaissance, et je vous remercie de votre bonne intention.

— Non, monsieur, répondit Adolphe, ce n'est pas le but de ma visite. On m'a dit que vous êtes humain et charitable. Je viens vous supplier de prêter voire secours à des malheureux. Soyez assez complaisant, je vous prie, pour m'écouter un instant.

M. Van Horst parut louché de la douceur de la voix d'Adolphe, cl de la générosité de sa prière.

— J'écoute ; parlez franchement, dit-il. Encouragé par ces paroles bienveillantes, Adolphe

commença :

— Monsieur, il y a là-bas, derrière le grand bois^ une chaumière occupée par un pauvre faiseur de balais avec sa femme et ses trois petits enfants. Le mari est depuis deux mois étendu sur son lit; il a au genou une inflammation de l'articulation que l'on appelle cornmunément tumeur blanche. Tout son dos est excorié ei couvert de plaies. Le malheureux est maigre comme un squelette et ne peut se mouvoir qu'avec peine. Sa pauvre femme, épuisée par la misère et le chagrin, paraît se consumer lentement; les trois enfants ont des tumeurs au cou ; leur peau est transparente, et leur sang vicié. Ah ! monsieur, si vous pouviez voir ces pauvres gens dans leur misérable demeure : le malheureux père étendu sur son lit de douleur, la mère languissante et toussant d'épuisement, les enfants blôm.es, indolents et rachitiques, pareils à des ombres errantes, avec des yeux fatigués et brillants de faim. Leur estomac crie famine; ils ont besoin d'une nourriture tonique, et ce qu'ils mangent, ces pauvres enfants déshérités, les vaches le fouleraient aux pieds avec dédain. Aussi leur tempérament dégénère de jour en jour; la maladie descend des glandes dans les poumons ; aussi leur sang s'appauvrit et se change en eau comme celui des insectes. Ce sont cependant des hommes et des créatures de Dieu comme nous, n'est-ce pas, monsieur?

En prononçant ces derniers mots, Adolphe s'était laissé entraîner par un sentiment de compassion, et sa voix avait tremblé d'émotion. Probablement, M. Van Horsl fut touché profondément, moins encore par le récit du jeune homme, que par l'accent pénétrant de ses paroles si pleines de sensibilité; car il le regarda avec une

LS JEUKE DOGTKUl.. 91

sorte d'élonnement, et murmura d'uii^ voix à peine intelligible :

— Certainement, certainement, ce sont des hommes nfime nous. Que désirez-vous que je f.asse?

— I^ maladie de ces malheureux, voyez-vons, meneur, a pour unique cause leur extrême misère, et le

manque d'aliments fortifiants. Celui qui leur procurerait pendant quelque temps un peu de viande et de iDon pain

rail un dieu pour cette famille délaissée, car il chasserait de leur chaumière le dépérissement et la mort. Cela vous serait si facile, monsieur ! Permettez seulement que ces pauvres enfants viennent chaque jour chercher les restes de votre table ; ajoutez-y quelquefois un morceau de viande bien saine. C'est si peu pour vous! mais, avec cela, vous sauvez la vie à cinq personnes, et vous vous nrocurez ririf>(Tal)Io satisfaction qui accompagne toujours

: bienfait.

3!. Van Horst avait, sans s'en apercevoir, cessé de famer; il laissa tomber sa pipe sur la table. 11 semblait écouter la voix du jeune homme dans une profonde rêverie, et, l'œil fixé sur les lèvres du narrateur, il demeura silencieux, môme après qu'Adolphe eut fini de parler.

— Écoutez votre cœur généreux, reprit Adolphe suppliant; faites bénir votre nom par cette famille infortunée, et croyez, monsieur, que Dieu vous rendra en joie et en santé ce que vous aurez fait pour ces pauvres créatures souffrantes.

M. Van Horst se leva, s'approcha du jeune homme, qui le regardait avec des yeux suppliants, et lui dit en lui serrant les mains :

— Docteur, je qrois que vous avez un noble cœur. Jft vous remercie, non-seulement de l'occasion que vous me procurez de faire une bonne action, avec la certitude qu'elle sera bien placée, mais aussi de la douce émotion que m'ont Tait éprouver vos généreuses paroles. Comptez sur moi ; je ferai plus que ce que vous attendez de moi. Qu'un de ces pauvres gens vienne ici chaque jour, vers midi. Ils n'auront pas les restes de ma table, car ma table est trop frugale. Non, je ferai préparer pour eux quelque mets spécial, et, s'il est vrai qu'une nourriture fortifiante puisse les guérir, réjouissez-vous d'avance de leur rétablissement. Et soyez heureux vousmême pour la part que vous avez dans ce bienfait; car vous ne plaidez pas comme un médecin pour ses malades, mais comme un ami de l'humanité pour des frères misérables.

Profondément ému du résultat favorable de ses efforts, le jeune homme balbutia quelques paroles de sincère remercîment. Il s'excusa d'avoir retenu si longtemps M. Van Horst, et, après un salut respectueux, il se dirigea vers la porte.

L'autre le regarda partir d'un air pensif, puis s'écria d'un ton singulier :

— Docteur, docteur, revenez, je vous en prie. Il avança une chaise, et reprit :

— Maintenant, à votre tour de vous montrer complaisant pour moi. Asseyez-vous, et écoutez-moi aussi quelques instants.

— Tout à votre service, monsieur, répondit Adolphe. Si je puis vous être utile en quelque chose; ce sera pour moi un véritable plaisir.

M. Van Horst ralluma sa pipe, et, tout en tirant quel- l'S bouffées de tabac qui flottèrent en nuage bleuâtre aa-(Iessus de sa tête, il demanda :

— Dites-mei, docteur, ne m'avez-vous pas encore reiJé? Vous avez remarqué, sans doute, que je ne me

trouve pas bien?

— En effet, monsieur, vous paraissez un peu malade...

— Un peu ! reprit l'autre. Vous en parlez bien légèrement. En cela, vous ne montrez pas autant de tact que...

— Monsieur, il ne faut pas le prendre en mauvaise part, interrompit le jeune homme. Vous avez votre médecin ; c'est à lui seul qu'il appartient d'apprécier la gra-

. ' de votre indisposition.

— Ceci est une autre question, répondit M. Van Horst en riant. Une fois qu'on a consulté un médecin, on ne pourrait plus s'adresser à un autre ?

— En ce qui vous concerne, vous êtes entièrement libre; mais permettez-moi de vous faire observer que nous, médecins, nous nous faisons une loi de ne jamais donner un conseil aux malades de nos confrères, à moins que ces derniers ne nous y invitent. Celte règle est nécessaire entre nous, pour prévenir les supplantalions et les concurrences déloyales. Si nous nous permettions de l'enfreindre, la profession perdrait infailli- T»U*raent sa dignité.

— Ainsi, si je vous priais de causer un instant avec >i de ma maladie, vous me refuseriez?

— Soyez assez bon pour ne pas me faire une semblable :ère, répondit Adolphe avec embarras. Votre médecin '. M. Heuvels, qui vous guérira promptement.

— Laissez là cette étrange susceptibilité, s'écria M. Van Horst en tirant d'épaisses bouffées de sa pipe, vous m'inpatienteriez, monsieur. Le docteur Heuvels n'a plus rien à voir dans ma maladie. Je l'ai remercié de ses soins ce matin, et lui ai demandé son compte. On est en train d'atteler ma voiture. Je pars pour Anvers, afin de consulter le docteur Sommé. Votre langage, quelque chose que je ne comprends pas, mais qui m'inspire de la confiance, me fait désirer de causer avec vous de ma maladie. Mais, puisque vous paraissez vouloir vous soustraire à un entretien...

— Pardonnez-moi, monsieur, interrompit Adolphe d'un ton délibéré; du moment que les choses sont comme vous dites, ce dont je ne doute naturellement pas, il est de mon devoir de mettre à votre service mon peu de savoir.

— En ce cas, monsieur, examinez-moi bien, et tâchez de distinguer la nature de ma maladie.

La physionomie d'Adolphe changea subitement. D'aimable et douce qu'elle était, l'expression de ses traits devint sérieuse et grave. Il était facile de reconnaître que l'exercice de sa profession le relevait à ses propres yeux, et faisait du jeune homme suppliant un maître plein d'autorité.

Dès les premiers pas qu'il avait faits dans l'appartement, il avait observé rapidement, sur le visage de M. Van Horst, les symptômes de sa maladie ; mais, maintenant qu'il était appelé à l'examiner en quahté de médecin, il considéra pendant quelque temps d'un regard scrutateur les traits du malade, pendant qu'il lui tâtait le pouls sans rien dire. ;

— Veuillez découvrir votre poitrine, monsieur, lui dit-il.

— Pourquoi? demanda l'autre étonné.

— Je vous en prie, laissez-moi continuer, répondit Adolphe. N'avez-vous pas quelquefois des battements de cœur?

— Oui, et pas un peu! soupira M. Van Horst en se découvrant la poitrine.

Le jeune docteur lui posa la main sur le cœur, et parut compter les battements. Non content de cela, il plaça son oreille contre la poitrine du malade et écouta de chaque côté les bruits intérieurs.

M. Van Horst n'était pas peu surpris de cette méthode, et, lorsque Adolphe releva enfin la lêie, il demanda ;

— Mais, docteur, que faites-vous? Vous ne pouvez assurément pas entendre ce qui se passe là dedans.

— Si, monsieur, on l'entend très-distinctement, et je suis enchanté de pouvoir vous déclarer que le cœur et les poumons sont excellents.

— Ah! c'est toujours quelque chose! — Vous croyez que c'est mon estomac qui est malade?

— Je suis porté à le croire; mais laissez-moi poursuivre mon examen. Peut-être pourrai-je, avec quelque certitude, reconnaître le caractère de votre maladie. Veuillez répondre à mes questions, monsieur. Avant de venir habiter cette maison de campagne, vous demeuriez en ville, n'est-ce pas ? Quelle était votre vie? N'aviezvous pas une occupation régulière?

— J'étais négociant en denrées coloniales.

— El aviez-vous, dans votre commerce, une grande besogne et une forte tension d'esprit?

— J'ai beaucoup travaillé, docteur, dès mon enfance; Nnit et jour, je pensais à mes affaires. J'ai dû faire ma fortune moi-même, et l'occupation n'a certes pas manqné à mon esprit, jusqu'au moment où j'ai dit adieu au commerce, avec l'espoir de passer ici le restant de mes jours en paix et en bonne santé. Je me suis trompé, docteur, vous le voyez bien.

Après un moment de réflexion, Adolphe demanda encore :

— Vous fumez beaucoup, n'est-ce pas?

— Oui, beaucoup : toute la journée, et quelquefois dans mon lit. C'est l'unique consolation qui me reste.

— Y a-t-il longtemps que vous famez ainsi continuellement?

— Depuis un an ou deux. En ville, je fumais bien quelques cigares; mais, ici, je n'ai rien à faire; je m'ennuie souvent. A force de fumer sans cesse, les cigares me semblèrent fades; je pris la pipe. Du tabac léger, je passai au tabac fort; et dep,uis lors, j'ai constamment la pipe à la bouche. C'est l'unique chose à laquelle je prends encore plaisir.

— Et vous mangez peu?

— Oui. Je sens bien la faim souvent; mais, dès que je vois les aliments, l'appétit s'en va. Un enfant de six ans n'aurait pas assez de ce qui me suffit.

— N'avez-vous pas quelquefois là, sous l'estomac, une espèce de barre ?

— Certainement, une barre douloureuse.

— Vous dormez mal et sans repos, vous avez des rêves pénibles, une disposition à vous effrayer, des tintements dans les oreilles?

— En effet. Comment pouvez-vous deviner tout cela, docteur ?

— Ce sont les symptômes caractéristiques de votre aladie. Quand vous croyez avoir faim, comme vous

de le dire, ne sentez-vous pas quelquefois une ir subite, une chaleur au front, quelque chose qui rable annoncer la fièvre?

— Souvent, docteur, souvent... Personne encore ne m'a dit cela aussi exactement que vous.

— Tout médecin le sait, monsieur.

— Et maintenant, docteur, dites-moi quelle est ma maladie?

— Votre maladie est un dérangement de l'esiomac. Ce dérangement a pour conséquence que la digestion des

iraents ne se fait plus chez vous d'une façon normale, et qu'elle est insuffisante. Il s'ensuit que voire sang ne reçoit plus les éléments dont il a besoin, qui sont nécessaires à son renouvellement régulier. A cause de la faiblesse générale de votre organisme, le travail des nerfs reste cnez vous sans contre-poids, et prend le dessus. Tous les désordres que vous ressentez dans le jeu de îos organes intérieurs proviennent de cela.

— Et que pensez-vous de mon état? demanda M. Van Horst. Soyez franc. Je le sais bien, cela peut durer encore quelque temps; mais je n'en suis pas moins au commencement de la fin, n'est-ce pas, docteur?

— Il faudrait considérer la maladie comme dangereuse, répondit Adolphe, si nous n'en pouvions pas trouver la cause.

— Ah ! vous en connaissez la cause ? Et quelle estelle, s'il vous plaît?

9f8 LE JEUNE DOCTEUR*

— Elle est probablement double. Remarquez que l'homme qui marche, pense et s'occupe beaucoup, trouve dans celte activité du corps et de l'esprit l'impulsion nécessaire à sa santé. Quand cet homme cesse tout à coup ses occupauons habituelles et se retire dans la solitude, alors cette impulsion lui fait défaut; ses organes deviennent paresseux, indolents, maladifs. C'est d'abord l'estomac qui se dérange le premier sous l'influence de ce relâchement général. Je crois que telle a été la première cause de votre maladie. Mais, sans le savoir, à cette maladie vous en avez ajouté un autre, qui consiste à fumer sans mesure.

— Ah 1 pour cette fois, docteur, vous êtes certainement à côté, s'écria M. Van Horst avec une nuance de mécontentement. Fumer ne me fait que du bien : cela trompe mon estomac inactif.

— Vous le croyez, répondit Adolphe en secouant la tête, parce que cela vous étourdit le cerveau et chasse les sombres pensées qui vous inquiètent; mais vous employez là, comme soulagement, ce qui est la cause même ' de votre mal. L'estomac, monsieur Van H3rst, est un organe très-sensible. Je veux bien, pour un moment, considérer avec vous la fumée de tabac comme pouvant être au commencement, un excitant; mais c'est précisément pour cela que, à force d'exciter, elle doit finir par émousser la sensibilité de l'estomac et en paralyser graduellement les fibres. Avec votre permission, j'ai remarqué que vous crachez beaucoup. La salive est l'élément le plus nécessaire à la digestion des aliments. Là où elle fait défaut, l'estomac ne peut remplir sa fonction. C'est un fait connu, que celui qui fume outre mesure

doit nécessairement avoir une grave maladie de l'estomac, s'il ne surmonte point son habitude, dès qu'il sent l'appétil diminuer. Je termine donc mon raisonnement par celte conclusion, que votre maladie doit avoir eu pour cause première le changement subit survenu dans votre genre de vie., et qu'elle s'est aggravée petit à petit parce que vous fumez sans cesse.

M. Van Horst regardait le parquet, et semblait plongé dans de profondes méditations.

Après un long silence, il se leva tout à coup, et, serrant la main d'Adolphe :

— Je crois que vous avez raison, docteur, dit-il. En tout cas, votre explication me semble parfaitement claire et raisonnable. Vous êtes encore jeune, et vous manquez peut-être d'expérience, mais vous m'inspirez une confiance singulière. Vous serez mon médecin. Je vous donne un mois pour essayer sur moi si votre opinion est fondée ou non.

— Un mois est trop peu, monsieur, murmura Adolphe.

— Bah î pourvu que je sente une améhoration, j'aurai plus de patience. Voyons, que me conseillez-vous?

— Je vais vous le dire, monsieur; mais mettez-vous bien sur vos gardes contre vous-même, surtout pour ce qui est de fumer. Si vous n'observiez pas fidèlement ce que je vais vous prescrire, voire peine et la mienne seraient perdues.

— Oh I je ferai tout ce que vous voudrez.

•— Eh bien donc, l'hiver approche. Ici, au milieu des

ruyères, il fait terriblement ennuyeux pour les gens de

i ville, pendant la saison rigoureuse. Il ne faut pas que

TOUS vous ennuyiez. Quittez donc, le plus tôt possible.

votre maison de campagne, et allez habiter la ville pendant quelques mois.

— Mais, docteur, objecta Van Horst en souriant, c'est au moins à sept lieues d'ici; comment viendrez-vous me voir ?

— Je n'ai pas besoin de vous voir, monsieur.

-- Et si vous me guérissez, qu'aurez-vous gagné à ma clientèle ? le prix d'une simple visite? Ah! ah! vous ne vous enrichirez jamais ainsi, docteur.

-— C'est possible, monsieur, répondit Adolphe ; mais j'aurai du moins la consolation de pouvoir me dire que le besoin de gagner de l'argent ne m'a jamais fait oubher ma mission... Ainsi, monsieur, vous irez passer l'hiver en Tille. Je suis charmé de votre assentiment. En ville, vous irez voir vos amis et vos anciennes connaissances. Vous tâcherez de vous intéresser de nouveau aux choses qui vous occupaient auparavant. Avez-vous quelque envie de voyager, commencez par une petite excursion à Bruxelles ou à Paris. En un mot, donnez à votre corps du mouvement, et à votre esprit un délassement agréable. Mangez souvent et peu à la fois, plutôt du bœuf que des légumes. Buvez un bon verre de vieux vin de Bordeaux, et, le soir, une couple de verres de bière brune bien houblonnée. Mais gardez une juste mesure dans tout ce que vous ferez, et évitez de fatiguer votre esprit ou votre corps...

— Mais dites-moi, interrompit Van Horst avec élonnement, dites-moi, mon bon docteur, M. Heuvels est, d'après vous, un homme d'une grande expérience. Depuis six mois, il m'a peut-être tiré plus de deux seaux de sang. Il m'était à peine permis de manger, et je ne

LE JEUNE DOCTEUR. lOi

pouvais boire qae des boissons fades et rafraîchissantes. Vous me prescrivez précisément le contraire. De vous ou de lui, quel est celui qui a raison ?

Adolphe parut légèrement embarrassé par cette question, et il répondit du ton d'un homme qui cherche ses mots :

Les moyens que M. Heuvels a employés peuvent avoir té bons jusqu'à présent. Nul de nous ne peut se croire infaillible. C'est affaire de conviction personnelle. J'ai cependant la ferme croyance qu'il est temps pour vous de demander la guérison de votre maladie à des toniques •n à des distractions.

— Vous êtes bien généreux, docteur, murmura Van Horst en secouant la tête. M. Heuvels ne parle pas de vous avec autant de ménagement.

Mais Adolphe, qui ne voulait pas pousser la conversation plus loin sur ce sujet, reprit ses conseils.

— Pour ce qui est de fumer, je sais qu'on ne peut pas s'en déshabituer brusquement. Fumez tous les jours une ou deux pipes de moins. Insensiblement vous reviendrez à un usage modéré du tabac. En ville, les convenances vous feront reprendre le cigare. Cherchez dans ce changement même un moyen de vaincre votre fu neste habitude. Que vous dirai-je de plus? C'est une chose qni dépend entièrement de vous ; et si la passion du tabac continue à vous dominer, ce sera seulement parce que la volonté vous aura manqué.

— J'ai assez de force de volonté, répondit Van Horst. ^ >yez tranquille, je ferai ce que vous ordonnez. Contin/iez, docteur; que me conseillez-vous encore?

— Je n'ai pas d'autre conseil à vous donner, mon-

— Pas de médecines à noms barbares? s'écria le malade avec étonnement. Pas la moindre fiole, pas de poudres, pas de pilales ? Vous êtes un médecin extraordinaire, monsieur Valkiers.

— J'avais l'intention de vous prescrire quelques poudres, dit Adolphe en ouvrant son calepin; mais elles ne doivent servir qu'à faire cesser les douleurs nerveuses de votre estomac. Elles ne feront rien à votre guérison.

11 tendit au malade un petit carré de papier, en ajoutant:

^ Faites préparer cela en ville chez le premier pharmacien venu, et prenez de temps en temps, entre vos repas, un de ces petits paquets délayé dans de l'eau. Continuez pendant deux ou trois jours seulement :

M. Van Hor^t regarda le petit papier et lut d'un ton interrogatif:

— « Belladone? bismuth? » Mais, docteur, ce sont des poisons violents, je crois?

— Soyez sans crainte, répondit Adolphe en souriant j la quantité seule fait le poison. Maintenant, monsieur Van Horst, ajouta-t-il en se levant, dans ma conviction, votre guérison dépend entièrement de vous. Allez à Anvers avec confiance. Ah! si je pouvais être la cause accidentelle de votre rétablissement, comme j'en rendrais grâces à Dieu !

— Vous faites donc grand cas de ma personne, docteur?

— N'êtes- vous pas le bienfaiteur de cette pauvre famille que j'ai osé recommander à votre générosité? Car je puis toujours espérer, n'est-ce pas, que, malgré votre

départ pour Anvers, le malheureux faiseur de balais ne restera pas sans quelques secours ? M. Van Horst se frappa le front.

— Voilà bien le? malades î s'écria-t-il ; ils ne pensent qu'à eux. Mais vous, du moins, docteur, vous n'oubliez pas vos protégos. Quoique je ne puisse pas vous ré numérer comme je le voudrais, comme si vous m'aviez fait beaucoup de visites, je suis charmé de vous récompenser d'une autre manière. Écoutez : mon jardinier reste ici avec sa femme et ses filles; ce sont de braves gens. Je leur laisserai mes instructions. Vous pouvez leur faire préparer tous les jours un plat de viande ou quelque autre mets, et, avec cela, avancer la guérison du faiseur de balais et de vos autres malades pauvres. Vous n'avez qu'à commander, je vous laisse maître absolu.

— Oh ! quelle puissance miraculeuse vous remettez entre mes mains î s'écria Adolphe avec enthousiasme. Monsieur, vous faites de moi un envoyé de Dieu qui va répandre la vie, la force et la santé là ot régnent la maladie, le désespoir et le dépérissement. Merci î merci î c'est le plus grand bonheur qui puisse m'être accordé!... Maintenant, permettez que je vous quitte : j'ai hâte de porter cette bonne nouvelle à ces pauvres gens. J'entends déjà votre nom, accompagné de mille bénédictions, porté au ciel par ces infortunés.

— Restez encore un moment, dit Van Horst, j'ai plaisir à vous entendre. Je ne pourrai partir que demain ou après demain.

— Je ne puis rester plus longtemps, monsieur, j'en suis fâché: mais mes malades attendent ma visite. C'est

hier que j'ai vu pour la première fois le faiseur de balais. Je porte sur moi ce qui est nécessaire au pansement de ses plaies et au soulagement de ses horribles souffrances. Comme votre charité va les consoler 1... Ainsi, veuillez m'excuser.

— Viendrez-vous me voir encore une fois demain matin, docteur?

— Oui, monsieur, je viendrai avec joie, avec reconnaissance.

-— Alors, au revoir, monsieur Vaikiers ,• à demain.

Adolphe traversa le jardin et l'avenue d'un pas léger. Il marchait la tête levée; ses yeux brillaient de joie et d'orgueil, et le bonheur rayonnait sur son visage.

Après avoir suivi pendant quelque temps la route qui, au sortir de l'avenue, traversait un petit bois de sapins, il s'arrêta et leva les yeux au ciel.

— Oui, s'écria-t-il, c'est une mission difficile qu'il vous a plu de me confier, mon Dieu ! Mon cœur a souvent saigné sous le coup du désenchantement, et le calice d'amertume ne s'est pas encore écarté de mes lèvres. Mais, soyez béni. Seigneur! une pareille victoire me rend toute ma confiance, toute ma foi. Consoler, guérir, sécher les larmes, apaiser la faim, combattre victorieusement la maladie et la mort, avoir entre ses mains une partie de la puissance divine, oh ! comme mon cœur se gonfle ! que je me sens fort et grand !

Après cette invocation enthousiaste, il se remit en route d'un pas plus rapide, comme si le bonheur lui donnait des ailes, jusqu'à ce qu'il arrivât dans un fond, sur le flanc du bois, près d'une petite chaumière en argile. /

L'intérieur de celte demeure était navrant, à cause de la profonde misère qui y régnait. Un jour gris, pénétrant faiblement par une seule petite fenêtre, y jetait un rayon triste et froid, dans lequel les objets semblaient sans forme et sans couleur. Le sol humide était couvert d'une boue argileuse; quelques bottes de paille pourrie pendaient çà et là, détachées du toit de chaume, et l'on voyait l'humidité en suinter goutte à goutte, comme des larmes. Pour tous meubles, quelques plats ébrechés, une table vermoulue, et deux ou trois planches avec des pieds, qui ressemblaient à des bancs. Dans un coin, sur une sorte de lit de camp, d'où s'é-

happaient des brins de paille, se montrait un visage humain si pâle et si défait, qu'on eût cru voir un cadavre, si de temps en temps une faible, mais douloureuse plainte ne se fût élevée du grabat.

Près du foyer, une femme encore jeune était accroupie, occupée à attiser un feu de branches. Elle tenait à la main une cuiller de bois et tournait, dans un grand [>ot, une sorte de bouillie sans nom, qui paraissait être

n mélange de navets et de feuilles vertes. De l'autre côté de la chaumière, sur les bancs de bois,

laient assis trois enfants déguenillés, à moitié nus, pâles et maladifs. Leurs yeux cernés erraient machinalement autour d'eux, et ils étaient aussi immobiles que s'ils avaient perdu jusqu'à la conscience de la vie.

Le désespoir et l'abandon se Usaient partout en signes visibles ; tout était malpropre et imprégné d'une glaciale

umidité.

Personne ne parlait; et, sans le pétillement du feu et les plaintes du malade, qui interrompaient parfois ce si-

lence mortel, on eût pu se croire en présence de fantômes sans vie, assis au fond d'une tombe...

Lorsque Adolphe Valkiers ouvrit la porte et entra dans ce sombre séjour de la misère^ un sourire presque imperceptible vint illuminer le pâle visage des enfants. L'un d'eux — une petite fille de sept ans à peu près — se leva et s'approcha du docteur à pas lents.

La femme ôta son pot du feu et dit :

— Dieu soit loué! vous voilà, docteur... Soyez bém de n'avoir pas oublié votre promesse. Ah ! mon pauvre homme a tant souffert cette nuit !

— Bien, bien; prenez courage, femme ! s'écria joyeusement Adolphe, j'apporte de bonnes nouvelles. Votre mari ne manquera plus de rien, et ces pauvres créatures auront tous les Jours une nourriture saine et forlifiante. INous parlerons de cela tout à l'heure. Maintenant, il faut nous occuper de votre mari.

Il tira de sa poche un petit paquet qu'il donna à la femme.

— Voici de l'amidon, dit-il. Faites-en de l'empois, et allez me chercher un seau d'eau claire.

Il lira de sa redingote quelques morceaux de carton, des bandes enroulées et une poignée de charpie, et déposa le tout sur un des bancs.

Alors, sans prendre souci de la malpropreté qui Tentouraiî, il ôta son paletot, retroussa les manches de sa chemise et se découvrit les bras jusqu'au coude.

Les enfants s'étaient levés tous les trois et le considéraient avec un étonnement machinal.

Adolphe s'approcha du lit, et, glissant doucement son bras sous le cou du patient :

LE JEONE DOCTEUR. iOÏ

— Maintenant, un peu de courage, dit-il. Tâchez de m'aider un peu ; essayez de vous retourner.

— Ah ! monsieur, mon dos me fait tant de mal ! Le moindre mouvement me fait crier de douleur.

— Voyons, ne faites pas tant d'efîoris; doucement... Là, nous avons réussi. A présent, tenez-vous tranquille. Ayez bon courage ; vous verrez comme cela soulagera votre mal.

Le jeune homme lira à lui le seau d'eau, et se mit à laver les unes après les autres les plaies du malheureux. 11 procéda à cette opération avec une grande précaution, pour épargner des soufîrances au patient, et lui donna du courage et de la résignation par ses paroles consolantes. 11 y avait tant de douceur dans son langage et dans ses mouvements, qu'on eût dit qu'il soignait son propre frère. Grâce à ses délicates précautions, la longue opération s'accomplit presque sans que le malade se plaignît.

Dès que la femme eut fini de préparer l'amidon, elle vint se placer devant le lit et regarda le jeuue docteur avec stupéfaction.

Elle ne pouvait comprendre qu'un monsieur, avec du iinge fin et de beaux habits, restât penché pendant une iemi-heuresurce misérable lit et remplît, sans crainte ni dégoût, une tâche devant laquelle elle-même avait reculé.

Mais c'était surtout la douceur de sa voix et la compatissante sensibilité de ses paroles qui la touchaient.

Lorsqu'il eut achevé de laver et de panser les plaies, Adolphe souleva le faiseur de balais pour l'aider à se retourner dans son lit, et, rassemblant la paille et les cou-

vertures derrière s«^n dos, il lui donna une position moins horizontale,

— Eh bien, l'ami, demanda-l-il en souriant, comment vous trouvez-vous maintenant?

Le pauvre homme ne répondit pas et parut perdu dans ses pensées. Il remua les membres et se tordit pour réveiller la douleur, puis tout à coup, il laissa échapper un cri de joie immense.

— Femme, s'écria-t-il, femme, je ne sens plus de mal! C'est comme si j'étais déjà guéri. Ahl monsieur, Dieu seul peut vous récompenser de votre charité !

— Comment! est-ce possible? exclama la femme. M. Heuvels, qui vous a abandonné, disait que votre maladie était incurable. Ce bon monsieur vous voit à peine pour la seconde fois, et vous semblez déjà revivre tout à fait!

— Doucement; il faut vous tenir calme, dit Adolphe, afin d'échapper à ces témoignages de gratitude, et probablement aussi pour ne plus entendre de plaintes au sujet de M. Heuvels.

Il se retourna ensuite vers le faiseur de balais en disant:

— Voyons, maintenant, laissez-moi rapprocher votre jambe malade du bord du lit. Ne craignez rien, mon ami, je ne vous ferai pas beaucoup de mal. Ne perdez pas courage ; le plus difficile est encore à faire.

Il plongea son bras nu dans le lit, tira à lui la moitié de la paille humide, et l'arrangea comme un coussin pour soutenir la jambe du patient.

— Alors il se mit à pétrir l'enflure du genou, à dégager et à laver les plaies béantes. 11 y versa de l'eau de

LE JEUNE DOCTEUR» fO0

chlore, les remplit de charpie, avec de la ouate par-dessus, enferma le genou dans une double feuille de carton amolli, entoura tout cet appareil d'un bandage amidonné, éclissa la jambe avec deux morceaux de carton sec, replaça le malade dans une position commode, et reprit, en remettant son paletot, après s'être lavé les mains :

— Voyez-vous, mon ami, voilà qui est fini. Tenez votre jambe en repos jusqu'à ce que le bandage soit bien sec. Votre jambe sera serrée là dedans comme dans un fourreau de bois ; dés que cela sera sec, vous ne devez plus craindre de vous remuer, et vous pourrez sortir de votre lit sans peine et sans douleur. Dès demain, il faut vous lever de temps en temps, et, quand le soleil luit, aller vous asseoir sous ses rayons devant votre porte Ayez confiance et courage, vous guérirez. Votre jambe restera roide, probablement; mais cela ne vous empêchera pas de travailler.

Le malade rassembla ses forces, serra les mains du docteur, qui s'était rapproché de lui, les baisa à plusieurs reprises et les arrosa de larmes en disant :

— Ah! monsieur, c'est Dieu qui vous a envoyé. Je prierai pour vous tous les jours de ma vie.

El, lâchant les mains rj jeune homme, il s'écria avec une joie inexprimable :

— Femme, ma bonne Marianne, mes pauvres enfants! consolez- vous, soyez heureux! Je guérirai, je pourrai encore travailler pour vous. Le voilà, l'ange que vous avez appelé dans vos prières!

La femme, fondant en larmes, s'élança versledoeteur, prête à lui témoigner sa reconnaissance par de chaleureuses paroles; mais il la retint par un geste impéniiif

et éloigna également, non sans une profonde émotion, ia petite fille, qui avait pris sa main en silence, et, à l'imitation de son père, en avait approché ses petites lèvres.

— Ecoutez, la mère, dit Adolphe, vous connaissez bien, là-bas, derrière la garenne, ce château , au bout d'une belle avenue de pins, où demeure M. Van Horst? J'ai parlé à ce dernier de la maladie de votre mari et de votre malheureuse position. Cet homme charitable a pris votre famille sous sa protection. Chaque jour, vers midi, vous pouvez aller chercher chez lui de la soupe, de la viande et d'autres aliments fortifiants, autant qu'il en faut pour vous deux et pour vos enfants. Ainsi, remerciez Dieu de sa bonté, car c'est la santé, c'est une nouvelle vie qui vous est donnée.

Confondue d'un bonheur si grand et si inespéré, la femme se laissa tomber aux pieds du docteur avec un cri de reconnaissance, leva les bras vers lui et prononça quelques paroles attendries qui montraient que, dans le médecin bienfaisant, elle croyait voir l'apôtre de la miséricorde divine.

Dans leur joie, les enfants avaient retrouvé un peu de forces; leurs mouvements étaient plus vifs, lears yeux étincelaient et ils battaient des mains en murmurant :

— Mon père, ma mère ! oh ! manger de la soupe, de la viande, des friandises !

Adolphe avait relevé la femme en lui recommandant le silence; mais, lorsqu'il vit comment elle courait se jeter dans les bras de son mari, avec quelle ardeur ils échangeaient leurs baisers et confondaient leurs larmes, et avec quels transports de joie los enfants sautaient dans la chaumière, l'aitendrissement 1. prit à son tour, el il

LE JEUNE DOCTEUR. IJi

porta la main à ses yeux pour essuyer une larme qui lui obscurcissait la vue. '

11 surmonta toutefois son émotion, et, se tournant vers les enfants :

— Venez ici, mes petits amis, dit-il. Vous n'avez pas peur de moi, j'espère ? Donnez-moi la main tous les trois.

Les malheureuses petites créatures s'approchèrent lentement, avec un timide sourire, comme s'ils étaient honteux de mettre leurs mains noires dans les mains du beau monsieur. Mais Adolphe les prit sans hésitation, attira les enfants étonnés entre ses genoux, et, tout en leur disant de douces paroles, il observa et analysa les traits de leur visage, et appliqua, sans être remarqué, son oreille contre leur poitrine.

Après cet examen, il réfléchit pendant quelques instants ; il fit un signe Je tête pour exprimer la satisfaction qu'il éprouvait de n'avoir pas constaté de symptômes fâcheux, et murmura en lui-même :

— De l'huile de foie de morue, de l'iode, du fer, une nourriture forte, la propreté, la lumière du soleil; oui, oui, nous ferons couler dans ces veines un sang plus rouge, nous élargirons ces poumons étroits. Le fantôme de la misère et du rachitisme disparaîtra de cette chaumière.

11 se leva, et, se disposant à partir :

— Ain:i, femme, répéta-t-il, demain et tous les jours, jusqu'à ce que vous soyez tous guéris, vous irez à la campagne de M. Van Horst chercher les aliments que le jardinier est chargé de vous donner. Je reviendrai demain, et j'apporterai quelque chose pour mes petits amis; je ferai en sorte que ce soit bon et j'y mettrai beaucoup

de sucre. Demain, nous parlerons aussi de remettre ici un peu d'ordre et de propreté. Votre demeure est 'malsaine; cela doit ôire ctiangé. Mais ayez bon courage, je vous aiderai. Je vous quitte, car je suis pressé; il y a d'autres malades qui m'attendent peut-être avec impatience. A demain, bonnes gens, à demain.

Il entendit les bénédictions du aiari et de la femme, qui le suivaient au dehors. Une expression d'ineffable contentement brillait dans ses yeux, et il s'engagea, en se frottant les mains, dans un chemin qui traversait, en cet endroit, l'épaisse sapinière.

Après avoir marché pendant à peu près un quart d'heure, il vit venir à sa rencontre, avec des signes de grande hâte, un homme qui lui cria, dès qu'il fut à portée d'être entendu :

— Dépêchez-vous, docteur, dépêchez-vous ! sinon il pourrait être trop tard.

— Que voulez-vous dire, demanda Adolphe. Je ne vous connais pas, camarade.

— Je suis le voisin du fermier Storck, répondit l'autre. Il va très-mal ; voilà une heure qu'il a perdu le sentiment. D'abord, on a cru que c'était une faiblesse, et l'on a attendu, parce qu'on savait que vous deviez venir; mais à présent on est effrayé, et l'on m'a prié de courir au village pour vous chercher. Il est étrange qu'une plaie à la main puisse avoir de telles suites. Cette nuit, il a été pris d'un mal à la gorge. J'ai veillé près de son lit. Tout à coup il ne put plus avaler; ensuite, son cou est devenu si roide, qu'il ne pouvait plus remuer.

— Le tétanos! murmura Adolphe avec une terreur subite.

— Que dites -VOUS, monsieur? demanda l'homme étonné. Vous pâlissez !

— C'est grave, c'est très-grave, répondit le docteur. Si ce que vous mo dites est vrai, le pauvre Storck serait atteint du tétanos. C'est une roideur générale des muscles qui paralyse le cœur et les poumons. Cette affection est presque aussi fatale que la mort même. Hâtons-nous; vous vous serez probablement trompé.

L'homme se tut un moment et continua à marcher, tout pensif, à côté du docteur; puis il reprit, en pressant le pas:

— Monsieur, il y a une chose que l'on vous a cachée ; peut-être, si vous l'aviez sue, auriez-vous prescrit d'autres remèdes que les cataplasmes, que l'on met sur toute enflure. Il faut savoir que Slorck avait une vache, qui est morte de maladie. Pour n'en pas perdre entièrement le prix, il a fait venir le boucher qui demeure derrière le moulin, et, à eux deux, ils ont dépecé la bête et l'ont coupée en morceaux pour la transporter dans je ne sais quelle commune. Pendant celte opération, un éclat d'os entra sous l'ongle du doigt de Storck. 11 a gardé cela quelques jours sans y faire attention, jusqu'au moment où une douleur insupportable le força de vous appeler. On n'a pas osé vous parler de la vache malade ; mais, si Slorck devait mourir de cet accident, il est bien certain que le venin de la bête aurait empoisonné son sang.

Adolphe Gt silencieusement un signe de doute.

— Vous ne le croyez pas, docteur? reprit l'homme. Comment se fait-il alors que le bras du boucher soit aussi affreusement enflé? Il ne s'était pourtant que légèrement égratigné.

H4 LE JEUNE DOCTEtIR.

— Certainement, mon ami, en pareille circonstance, une blessure peut causer la mort, répondit Adolphe; mais le tétanos n'est que l'effet de la vive douleur sur un système nerveux sensible. Allons, j'aperçois la maison de Storck; espérons que vous vous serez trompé sur les signes de son mal.

En entrant dans la maison du malade, Adolphe vit la femme, les enfants et la servante fondant en larmes, et ses questions obtinrent à peine une réponse. On semblait irrité contre lui. Ce fut son compagnon qui lui montra le lit sur lequel était étendu le fermier Storck.

Le docteur s'assura, par un minutieux examen, que le malade avait bien réellement quitté la terre, et il s'efforça de consoler ceux qui pleuraient cette perte douloureuse ; mais ils accueillaient ses bonnes paroles avec malveillance, et paraissaient convaincus que c'était lui qui, par un traitement contraire, avait causé la mort du fermier.

On parla bien, cette fois, de la vache malade; mais on ajouta, comme pour accuser le docteur, que le boucher du moulin avait aussi reçu une blessure, qu'il s'était bien gardé d'appeler un médecin, et qu'il était encore sur pied sans craindre des suites fâcheuses, tandis que le pauvre fermier était mort si misérablement, malgré les soios d'un médecin.

Adolphe essaya encore de leur faire comprendre que le mal subit auquel le fermier avait succombé était un accident fortuit que nul ne pouvait prévoir. Ils ne voulurent rien entendre et repoussèrent ses explications avec amertume.

Adolphe quitta cette maison sous l'impression d'une tristesse profonde. Il prit le chemin du village, et il avait

déjà marché pendant quelques minutes, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, frappé d'une pensée soudaine.

— Mais le boucher? se demanda-t-il. Qui sait ce qu'il en adviendra ? On doit remplir son devoir malgré Imgratitude des hommes. Allons au hameau, derrière le moulin.

Et, retournant sur ses pas, il prit un sentier qui traversait la bruyère et menait au moulin, dont on voyait tourner les ailes par-dessus les jeunes sapinières.

11 dépassa le moulin et arriva bientôt à une grande chaussée. Là s'élevait, entre plusieurs autres, une maisou qui portait pour enseigne : Au Couperet, chez Jean Dom. On vend de la bière et des boissons distillées.

Sur la chaussée, devant la porte de ce cabaret, étaient arrêtés trois ou quatre chariots chargés, dont les voituricrs étaient entrés pour prendre une goutte ou un verre de bière, car le bruit de leurs voix se faisait entendre jusqu'au dehors.

Adolphe entra dans le cabaret. A son grand étonnement il y trouva une douzaine de personnes, entre autres le jardinier de M. Heuvels. Il y avait sans doute aussi quelqu'un du voisinage du fermier Storck, car on parlait déjà de sa mort.

Au fond de la chambre, les voituriers étaient assis a table autour d'un homme robuste dont le bras gauche était entouré de linges. Il ne paraissait pas souffrir beaucoup et semblait échauffé par la boisson, car il riait d'un rire bruyant et sauvage en montrant son bras aux voituriers.

Aussitôt qu'il aperçut Adolphe Valkiers, qui cherchait des yeux le baeSy il s'écria en ricanant :

dl6 LE JEUNE DOCTEUR.

— Ah! ah ! voilà le médecin du fermier Storck. Allezvous-en, allez, monsieur; il n'y a rien à faire pour vous ici. Vous voudriez bien coucher deux hommes dans la même fosse, n'est-ce pas? Cela ne sera pas. Quand je serai las de la vie, je vous ferai appeler. Pour le quart d'heure, vous pouvez partir : vous venez beaucoup trop tôt.

Adolphe, déconcerté par cette sortie, ne savai^i que dire. Les paroles du boucher étaient si insolentes et si inattendues, que le jeune homme eut besoin de quelques minutes pour se remettre.

Pendant ce temps, les assistants le regardaient avec ce regard stupide et méchant des gens qui se réjouissent de l'humiliation d'une personne d'un rang plus élevé que le leur. Le jardinier de M. Heuvels surtout paraissait enchanté, et applaudissait en riant à cette apostrophe grossière.

Adolphe s'approcha du boucher et lui dit à l'oreille, à demi-voix :

— La blessure que vous avez au bras peut être dangereuse, mon ami. Je venais vous avertir...

— Il vient m'offrir ses services ! s'écria le boucher. Ah! ah!... Je n'en ai pas besoin, de vos services. Ces médecins, on dirait qu'ils peuvent faire des miracles ! Je me moque de tout ce charlatanisme. Avec la moitié d'un seau de fumier de vache, je guérirai mon bras, de manière qu'il ne restera plus ombre ni trace du mal. Allez, allez, hors d'ici ! Vous voudriez me porter au cimetière comme ce pauvre Storck de là-bas? Vous vous êtes trompé d'adresse, docteur; allez chercher ailleurs un bétail à abattre 1

Pendant qu'Adolphe demeurait là comme écrasé, et tentait un dernier effort pour faire comprendre au boucher le danger de sa blessure, un des charretiers, qui semblait également ivre, s'écria tout à coup :

— Oui, oui, c'est vous qui avez creusé la fosse du fermier Storck. Cela servira à votre réputation de médecin. Mais attendez : nous vous ferons, ici, et dans le village, et sur toute la chaussée, une renommée qui ne sera pas de paille. C'est le devoir d'un chrétien d'empêcher que les pauvres malades ne se livrent aux mains de pareils assassins.

H n'y avait pas moyen de faire entendre raison à ces brutes; en outre, Adolphe ne pouvait rester contre le gré du boucher ivre, qui lui ordonnait en criant de quitter sa maison.

Le rouge de la honte au front, le désespoir et la crainte dans le cœur, Adolphe sortit du cabaret et pressa le pas pour regagner le sentier par lequel il était venu.

Chemin faisant, il se frappa le front de ses deux mains, et murmura d'un ton plaintif ;

— Hélas ! que vont-ils faire de ma réputation? L'avenir était déjà si menaçant pour moi ! Ceci est le dernier coup. Plus d'espoir. Ah! ma pauvre et malheureuse mère!

Et précipitant sa marche comme s'il avait reçu un coup de fouet, il disparut dans la profondeur du bois de sapins.

Françoise, la sœur d'Adolphe, était assise près de la fenêtre qai regardait la maison du docteur Heuvels. Elle tenait à la main un ouvrage de broderie, et travaillait avec activité; cependant elle jetait parfois un coup d'œil furtif par l'ouverture du rideau à moitié relevé, et alors l'expression d'un joyeux désir se peignait sur son doux et calme visage. C'était le jour où son amie Adeline devait venir la voir ; et, quoique l'heure fixée n'eût pas encore sonné, l'impatiente fille avait sans cesse les yeux tournés vers la maison de M. Heuvels, espérant que son amie, aussi pressée qu'elle-même, devancerait le moment convenu.

Derrière une porte donnant accès à un autre appartement, bourdonnait le murmure d'une conversation entre plusieurs personnes; mais ce bruit était si peu distinct, qu'il n'avait pas encore éveillé l'attention de la jeune fille. Tant de personnes venaient quelquefois, en un jour, demander Adolphe, qu'elle supposa que sa mère avait introduit un malade dans la chambre voisine, et qu'il l'entretenait de sa maladie.

Mais tout à coup une des voix s'éleva au diapason de l'impatience ou de la colère, tandis que l'autre répondait d'un ton supphant et semblait s'excuser.

Françoise, saisie de crainte, se leva de sa chaise; un

profond soupir s'échappa de sa poitrine, et ses yeux se fixèrent avec anxiété sur la porte fermée.

Pendant quelques instants, la voix courroucée s'éleva sur un ton plus haut; mais Françoise n'entendit que le mot argent, répété à plusieurs reprises.

Ce mot sembla faire une vive impression sur la jeune fille, car elle pâlit, et murmura avec un accent de douloureuse compassion :

— Pauvre mère, quelle humiliation ! Être réduite à implorer, avec le rouge de la honte au front, l'indulgence d'un homme grossier qui l'insulte peut-être ! C'est encore Jacob le charpentier ; je reconnais sa voix. Il vient réclamer le payement de la bibliothèque d'Adolphe, et des armoires qui renferment les médicaments. Cent quinze francs! et ma malheureuse mère n'a pas pu payer le boulanger cette semaine!...

Cependant le bruit de la conversation avait diminué; il parut s'éloigner insensiblement jusqu'à ce qu'il cessât tout-à-fait.

La femme Valkiers entra dans la chambre, le visage rouge de honte ; une larme oubliée brillait encore dans ses yeux; sans doute elle avait fait de grands efforts pour maîtriser son émotion, car ses traits ne portaient aucune trace d'inquiétude ou de peine; au contraire, un sourire tranquille errait sur ses lèvres.

— Ah ! ma chère mère, s'écria Françoise, pour l'amour de Dieu, ne riez pas ! vous me déchirez le cœur. Je vois bien que vous essayez de cacher votre tristesse amère... C'était Jacob le charpentier, n'est-ce pas? Il venait encore demander son argent, et il vous a accablée de mots grossiers! Que vous êtes à plaindre, mère!

— Vous VOUS trompez, Françoise, répondit la veuve. Jacob est venu me dire qu'il vient d'acheter du bois et qu'il voudrait bien avoir de l'argent pour le payer. Vous connaissez l'homme; il parle haut. Il essayait de me faire comprendre qu'il est lui-même dans une position difficile; mais il ne m'a adressé aucune parole dure.

Françoise secoua la tête, et parut douter d© la sincérité de cette réponse rassurante.

— C'est comme je vous le dis, insista la mère. Votre imagination vous fait voir les choses en noir. Prenons patience, mon enfant; depuis quelque temps, il vient beaucoup de clients à Adolphe. Il est bien vrai que la plupart sont de pauvres gens; mais il commence à compter aussi, par-ci par-là, un homme aisé dans le nombre. Demain, le baes de la Couronne, qu'il a guéri d'une fièvre maligne, vient nous payer son compte. Encore vingt francs de gagnés.

Après un moment de silence, la fille reprit :

— Mère, il ne faut pas dire à Adolphe que le charpentier est venu. Cela lui ferait du chagrin.

— Je ne lui en parlerai pas, Françoise.

— Il est déjà si malheureux maintenant! Ne voyezvous pas qu'il maigrit tous les jours davantage?

— Hélas ! oui, je ne le remarque que trop, soupira la veuve. Son amour pour moi est la source de son chagrin; il pense, comme vous, que je suis malheureuse. Quoi que je dise ou que je fasse pour le consoler, rien ne peut vaincre la tristesse de son esprit. Bien souvent je me figure qu'une pensée secrète, quelque chose que nous ne connaissons pas, lui ronge le cœur.

— Non, c'est la faute à mon grand-père seul ! s'écria

Françoise avec une certaine amertume. Il gronde toujours, et, au lieu de se montrer de bonne humeur, il est chagrin, et dit à Adolphe des mots désagréables.

— Grand-père devient vieux; c'est par sollicitude pour nous qu'il se plaint quelquefois; il ne faut pas mal interpréter cette preuve d'affection, mon enfant.

— A quoi servent ces plaintes devant mon frère? reprit la jeune fille. Adolphe ne fait-il pas tout ce que l'on peut exiger d'un homme? J'en veux à grand-père. Il afflige mon pauvre frère, et il a tort, grandement tort.

— Taisez-vous, enfant, vous êtes injuste, dit la mère. Ne parlez jamais de grand-père sans respect et surtout sans admiration et reconnaissance. Allez au jardin, vous verrez la sueur dégoutter de ses cheveux gris !... Lui qui n'a jamais été habitué à de rudes travaux, il s'est fait, par générosité, travailleur infatigable. 11 retourne 12, terre, il plante dans le jardin touta sorte de légumes, il voiture le fumier, il porte des fardeaux, tra'ce et se fatigue comme un jeune homme robuste... Et cependant, cet excès de travail doit être bien pénible pour un vieillard de soixante-dix ans!... A-t-il jamais dit un mot pour s'en plaindre?

— Non, mère; je sais bien que grand-père a un bon et noble cœur; mais pourquoi gronde-t-il sans cesse Adolphe?... Il ne faut pas lui dire non plus que le charpentier est venu, autrement il fera la mine toute la journée, et mon frère lira parfaitement sur le visage de grand-père qu'il y a de nouveaux motifs de chagrin.

— Allons, ne parlons plus de cela, interrompit la veuve. Prenons courage ; avec le temps et l'aide de Dieu, nous surmonterons bien les difficultés de notre position.

Allez vous asseoir, Françoise, et reprenez votre ouvrage. Je dois vous apprendre une chose agréable. La femme du notaire est venue nous inviter à dîner demain avec elle et sa famille; j'ai promis que, grand-oère, Adolphe et vous, vous accepteriez cette invitation.

— Allez-y, vous, mère, je vous en prie î cela vous distraira un peu et chassera votre tristesse. Laissez-moi à la maison pour recevoir les visites. Je m'ennuie à un dîner qui dure si longtemps.

— Constance a pourtant fait recommander par sa mère que, vous surtout, vous ne manquiez pas d'y aller,

— Oh! toujours cette Constance ! murmura Françoise d'un air mécontent.

— Qu'est ceci ? demanda la mère avec étonnement. Allez-vous repousser maintenant l'amitié désintéressée de cette bonne Constance? Vous avez eu peut-être quelque discussion ensemble? Bah! demain vous n'y penserez plus.

— Non, ce n'est pas cela, répondit Françoise avec dépit. Constance se donne en ce moment beaucoup trop de peine pour nous montrer son affection ; ses manières insinuantes me fatiguent, je n'ai plus de plaisir à causer avec elle. Elle veut prendre chez nous la place d'Adehne; mais nous serions bien ingrats si nous pouvions oublier sitôt combien d'attachement cette pauvre Adeline

, nous a témoigné depuis son enfance. Elle vient nous voir cette après-midi.

— Soyez raisonnable, Françoise, dit la mère. Nous devons de la reconnaissance au notaire pour l'intérêt qu'il nous porte. S'il ne recommandait pas Adolphe de tous côtés, s'il n'engageait pas tout le monde à avoir confiance

en lui, nous serions encore plus misérables. Nous pouvons reconnaître les services que nous rend le notaire sans oublier pour cela nos autres amis. Depuis que M. Heuvels a l'air de nous en vouloir, nous ne voyons plus Adeline qu'une fois tous les quinze jours. Vous ne pouvez pas toujours rester seule; à votre âge, on a besoin de quelqu'un à qui on puisse se confier. Constance n'a certainement pas autant d'esprit et de force d'âme qu'Adeline, mais c'est une bonne et aimable fille.

Une expression amère se peignit sur le visage de la

jeune fille, et elle allait essayer de donner, par d'autres

raisons, une ombre de fondement à son éloignement

ir Constance, lorsque la porte s'ouvrit, et le grand-

. entra dans la chambre.

Quoiqu'il parût très-fatigué, sa physionomie exprimait le calme et la satisfaction. Il prit une chaise, essuya la sueur qui perlait son front, et dit :

— Marie, j'ai bien travaillé hier et ce rnalin. Encore une semaine, et notre jardin sera en état d'attendre le printemps sans qu'on y touche. Cependant, je sais bien de quoi je pourrais me chauffer pendant l'hiver : chaque fois que je regarde les seringas, les lilas et autres arbustes qui sont là-bas au bout de notre jardin, je me dis à part moi qu'il y a là un grand terrain improductif, et que, si je pouvais oter toutes ces plantations inutiles,

^c l'ouvrage pour tout mon hiver. Ce terrain» , : ofondémenl, et convenablement fumé, pourrait donner une bonne récolte de pommes de terre. J'en parlerai encore avec Adolphe. /

— Ahl grand-père, vous trouvez toujours quelque chose pour attrister Adolphe ! dit Françoise. Vous avez

déjà arraché toutes les fleurs et toute la verdure. Il n'y a plus dans notre jardin qu'une seule place où l'on trouve de l'ombre... Et voilà que vous voulez y planter des pommes de terre ! Où donc Adolphe étudiera-t-il alors, dans les grandes chaleurs de l'été?

— Oui, mon enfant, répondit le vieillard, je sais bien qu'un peu d'ombre est très-agréable dans un jardin; mais la cuisine va avant tout. Là où sont maintenant les arbustes, nous gagnerons quatre sacs de pommes de terre. C'est une provision que nous n'aurons pas à acheter. 11 faut faire de nécessité vertu. Nous avons malheu* reusement moins de raisons aujourd'hui que jamais de songer à nos aises. Notre position est loin d'être brillante. J'en parlerai à Adolphe, il consentira, et je saurai à quoi employer mes bras pendant l'hiver.

— Il consentira certainement, répondit tristement la jeune lille; on fait de lui tout ce qu'on veut; mais il lui en coûtera beaucoup de voir disparaître ses chers ombrages et son vieux banc d'étude. Je vous en prie, grandpère, différez votre décision. Ayez pitié de mon malheureux frère!... Le voilà qui vient! ne lui ce parlez pas encore.

C'était, en effet, le pas de son frère qui avait retenti dans le vestibule, car la porte se rouvrit et Adolphe entra.

Il y avait assurément quelque chose d'étrange dans sa physionomie, car Françoise se leva précipitamment, et poussa un cri d'effroi et de surprise.

La mère aussi regarda son fils avec inquiétude, et s'écria, avant qu'il eût souhaité le bonjour :

— Que vous est-il arrivé, Adolphe? qu'avez-vousî

— Kien, ce n'est rien, balbutia le jeune homme en s'efforçanl de paraître tranquille.

— Vous êtes pâle ; votre figure est toute bouleversée, dit la veuve.

Adolphe était visiblement embarrassé, et paraissait contrarié de ce que son visage eût trahi un secret qu'il eût voulu cacher à sa mère, du moins en partie.

— Non, non, ne soyez pas inquiète, mère, dit-il. II m'est arrivé, en effet, quelque chose de désagréable, et cela peut m'avoir agité ; pourtant c'est trop peu de chose pour que je m'en afflige sérieusement. Je ne vous en parlerais même pas, si je ne craignais que d'autres personnes ne vous en portassent la nouvelle en l'exagérant.

Comme l'altération de son visage et de sa voix démentait ces paroles rassurantes, on le regardait avec anxiété. Le grand-père secouait douloureusement la tête, comme s'il prévoyait quelque aggravation dans leur position difficile. La mère se préparait à consoler son fils, et s'efforçait de sourire ; Françoise tremblait et était plus pâle que son frère.

— Soyez donc tranquilles, dit Adolphe avec une certaine impatience. H n'y a pas de raison pour vous tourmenter amsi. Vous savez bien, ma mère, le fermier Storck, qui avait reçu un éclat d'os sous l'ongle du doigt, et qui souffrait cruellement de cette blessure : un mal mortel, qu'on appelle le tétanos, l'a saisi cette nuit. Il avait succombé lorsque j'arrivai chez lui. J'ai rencontré des gens qui pensent que je suis la cause de cette mort. Ils en parleront dans notre village, et peut-être cette accusation vous sera-t-elle rapportée par le bruit public. Ne vous laissez pas attrister par ces méchance-

tés; dans peu de jours cet accident sera oublié. Ma ré* putation n'en souffrira pas, du moins pas sérieusement.

La peine que le jeune homme se donnait visiblement, afin de prémunir sa mère contre le bruit public, eut un effet tout contraire. La veuve, découragée et effrayée, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait le sol, en proie à de sombres pensées; les yeux de Françoise étaient remplis de larmes.

— Hélas ! hélas ! tout tourne contre nous ! soupira le grand-père; l'avenir n'était pas encore assez menaçant, il fallait qu'un nouveau malheur nous arrivât, qui brisera peut-être d'un seul coup tout notre espoir. Il est temps que cela tinisse. L'état de médecin nous conduit à une misère définitive.

Françoise étendit les mains et regarda son grand-père d'un œil suppliant, comme pour protéger son frère contre ses plaintes décourageantes.

— Que dois-je faire ou dire pour vous prouver que vous vous alarmez à tort de cet événement ? dit Adolphe. Croyez-moi, grand-père, c'est une chose fâcheuse et déplorable, cela est vrai, mais l'impression en passera vite. Il viendra pour nous des temps meilleurs. C'est une affaire de patience.

— Adolphe, Adolphe ! grommela le vieillard avec un accent de reproche, pourquoi nous tromper? Vous voulez nous donner du courage et de la tranquillité? Ah ! j'ai pitié de vous. Vous êtes plus alarmé et plus abattu que nous.

Le jeune homme, reconnaissant son impuissance à cacher le désespoir qui l'envahissait, fit un mouvement

LE JEUNE DOCTEUR. i27

nerveux, ei, par un dernier effort sur loi-môme, il dit d'une voix qu'il parvint à rendre ferme :

— Ce que vous dites est vrai, grand-père. Une angoisse profonde s'est emparée de moi- Mais vous vous trompez sur la cause. Voyez-vous, je crois avoir traité les blessures du fermier Storck selon les règles de la science. Rien ne pouvait assurément me faire prévoir le terrible tétanos. Cependant je ne suis pas tranquille: ma conscience est alarmée, et je suis en proie à une brûlante impatience de chercher mon excuse dans les ouvrages des maîtres. C'est ce doute, celte anxiété que vous prenez pour la crainte des suites de cet événement. Tant que je n'aurai pas consulté mes livres et tranquillisé ma conscience, je souffrirai et je tremblerai à la seule pensée que je puis avoir oublié quelque chose, un simple détail. El si cela était, je devrais m'accuser au moins de négligence. Il faut que je me soulage de cette pensée, qni me pèse sur le cœur.

Il prit la main de sa mère effrayée, et dit : —-Allons, soyez tranquille, ne vous affligez paS;, grand-père a tort de croire la chose si grave. Je vous le prouverai lout-â-l'heure avec une plus grande liberté d'esprit. Permettez que j'aille dans mon cabmet consulter mes livres et me délivrer de celte émotion qui vous effraye. Je vous en prie, je vous en supplie, ma mère, faites que je ne sois pas dérangé. S'il vient un malade; qu'on le fasse attendre. 11 faut que je sois seul jusqu'à ce que la preuve de mon innocence m'ait allégé l'esprit et le ecBar. Alors je vous consolerai et vous rendrai courage, soyez-en certains. A tantôt, mère, chassez toute inquiétude...

A ces mots, Adolphe se tourna vers la porte ; ses jambes se dérobaient sous lui, et un soupir sourd s'échappa de sa poitrine. Les autres le suivirent silencieusement des yeux, jusqu'au moment où ils entendirent fermer la porte in cabinet. Alors ils se regardèrent d'un air triste et désespéré. Françoise se mit à pleurer amèrement; la veuve était anéantie.

— Nous sommes bien malheureux! dit le vieillard. Il nous restait encore un peu d'espoir de voir notre situation s'améliorer avec l'aide de Dieu. Maintenant, cet espoir est irrévocablement perdu. Car, soyez-en sûre, Marie, l'affaire est plus grave qu'Adolphe ne nous l'a dit. Il n'en faut pas tant pour perdre la réputation d'un médecin, surtout quand c'est un jeune docteur, et qu'il y a des gens qui croient avoir intérêt à son insuccès. Qui sait comment on exploitera ce malheur pour enlever à Adolphe le peu de confiance que l'on commençait à lui accorder? Pourquoi garder plus longtemps sur nos yeux un bandeau fatal? Envisageons plutôt avec sang-froid l'état de nos affaires et reconnaissons la vérité, si triste qu'elle puisse être. Nous trouverons peut-être dans cette franchise envers nous-mêmes le courage de supporter notre sort, et la clairvoyance nécessaire pour prendre une résolution qui nous sauve. Ici, il n'y a pas de succès à espérer pour Adolphe, en tant que médecin. Nous nous endettons de plus en plus. Comment pourrons-nous jamais payer le droguiste qui a livré la pharmacie d'Adolphe? et le charpentier? Comment passerons-nous l'hiver sans faire de nouvelles dettes? Non, non, cela ne peut continuer ainsi. Il faut que nous nous consultions une bonne fois et sérieusement, et que nous examinions s'il

LE JEUNE DOCTEUR. i29

^^ vaudrait pas mieux qu'Adolphe dît un éternel adieu

t médecine et s'efforçât de tirer un meilleur profit de

. instruction. Allons, consolez-vous toutes les deux,

eneraent est peut-être un bienfait de Dieu, qui nous

re les yeux et 7^:ut nous arrêter sur le chemin de la

rmne.

Tandis que le vieillard prononçait ces tristes paroles; Françoise s'était approchée de la veuve et avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa mère, en pleurant silencieusement. La femme Valkiers se taisait également, et son regard était fixé à terre, dans une douloureuse rêverie.

Pendant quelques instants, un triste silence régna dans l'appartement; mais tout à coup la porte s'ouvrit et livra passage à une jeune demoiselle.

Son visage était souriant ; ses yeux firent le tour de la pièce, comme pour y chercher quelqu'un; puis, jetant alternativement un coup-d'œil interrogateur sur le grandpère pensif et sur les deux femmes éplorées, elle dit d'un ton dégagé : /

— Je m'y attendais ! Vous savez donc ce qui est arrivé à Adolphe?

Au son de cette voix, Françoise se redressa soudain, €l, courant Vers la nouvelle venue les bras ouverts, elle «*écria :

— Adeline, c'est Dieu qui t'envoie ! console ma mère désolée.

— Cela ne sera pas bien difficile, répondit la jeune flUe. Je connais tout le voisinage; notre jardinier étai présent lorsque quelques ivrognes ont insulté et menacé Adolphe. Je me doutais bien que vous étiez tous profondément affligés; car l'amour extrême que vous avez le?

uns pour les autres vous rend sensibles et craintifs à Texcès. Que signifie cet incident? Chacun n'est-il pas exposé aux injures des gens grossiers; et n'arrive-t-il pas presque toujours qu'on accuse le médecin, lorsqu'un malade est emporté par une mort inattendue ? Pareille injustice a été faite à mon père peut-être cent fois en sa vie; aujourd'hui même encore, au château, près du lit de mort de la baronne Van Slosse, en a-t-iî soufïert quelque mal? Allons , madame Valkiers, rassurez-vous. Vous devriez plutôt rendre grâce à Dieu et prendre courage en voyant combien la réputation d'Adolphe grandit et s'étend. Il réussira dans sa carrière, soyez-en sûre; et, si vous avez actuellement quelques peines, Tavenir vous rendra fière de ce que vous aurez souffert pour votre fils. Relevez la tête et regardez avec assurance cet avenir qui vous sourit. Croyez-moi, rien n'est perdu. Ce qui est arrivé à Adolphe aujourd'hui n'est qu'un désagrément très-commun et sans aucune importance.

L'accent insinuant de la douce voix d'Adeline produisit sur la veuve un effet magique et triompha aisément de ses craintes.

Émue et attendrie, elle prit les mains de l'éloquente fille, et, les pressant tendrement, elle murmura ;

— Adeline, mon enfant, je ne sais quelle puissance votre parole exerce sur moi. Peut-être me trompez-vous; cependant je me livre à l'espoir que vous versez dans mon sein attristé. Puisse-t-il en être comme vous le dîtes !

Françoise sauta au cou de son amie.

— Oh ! merci, ma bonne Adeline, s'écria-t-elle. Si

LE JETJNE DOCTEUR. 13t

mon pauvre frère pouvait entendre ce que tu as dit ! 11 est mortellement troublé. Son visage m'a effrayée. Il faut qu'il y ait quelque chose que nous ne savons pas...

— Où donc est-il, Adophe? demanda Adeline. Je eompreûds ses craintes; il ne connaît pas encore toutes les disgrâces qui attendent un médecin. Je voudrais lui parler. Est-il à la maison?

— Oui, il est dans son cabinet, du côté de la rue, ré^ pondit Françoise; mais il a demandé que personne ne le dérange. Il veut être seul, pour se couvaincre par ses livres qu'il n'a rien oublié. Je n'oserais pas l'appeler. Sa recommendation, sa prière était trop formelle.

— • En effet, mon enfant, ajouta le grand-père, je conviens que vous auriez peut-être le pouvoir de lui rendre on peu de courage. Qui peut résister à vos consolantes paroles ? Mais en ce moment Adolphe serait mécontent si nous ne respections son instante prière. Attendez plutôt qu'il sorte de son cabinet.

— Non, non, dit Adeline, il ne faut pas laisser seuls les gens qui ont du chagrin. D'ailleurs, je ne puis pas rester plus d'une heure. Viens, Françoise; conduis-moi près de ton frère , nous aurons bientôt dissipé sa tristesse.

Avec une joie non dissimulée, Françoise prit son amie par la main et se dirigea vers le cabinet de son frère. Elle ouvrit la porte si doucement, qu'elle le surprit la tète dans ses deux mains.

«— Ah ! ah l comme vous paraissez désolé, Adolphe î

s'écria en riant Adeline. Une si mince contrariété suffit-

-^"^ pour briser le courage d'un homme fort comme vous!

lis ce qui vous est arrivé, et je présumais bien que

i32 LE JEUNE DOCTEUR.

votre sensible cœur aurait été blessé de l'insolence d'an boucher... Mais quelle est donc la gravité de cet événement? Avant la fin de la semaine, vous ne penserez plus qu'avec un sourire de mépris à l'impuissante grossièreté de charretiers stupides.

Adolphe fixa sur la jeune fille un regard triste et froid. Son visage était altéré par le découragement, et quelque chose comme une larme oubliée brillait dans ses yeux humides.

Cette profonde consternation parut étonner Adeline. Cependant elle surmonta le sentiment d'inquiétude qu'elle éprouvait, et reprit d'un ton de joyeuse raillerie:

— Ainsi, vous me défiez ? vous croyez pouvoir défendre contre moi votre tristesse ? Ah î pauvre Adolphe ! je suis venue ici pour vous consoler, et nous verrons bien si, oui ou non, je triompherai de votre crainte sans fondement.

— Merci de votre généreuse intention, ma bonne Adeline, répondit le jeune homme. Cessez vos tentatives amicales; cette fois, elles seraient infructueuses. Ce qui est arrivé ne saurait être changé...

— Ah ! *out cela n'est rien, mon frère, s'écria Françoise d'une voix joyeuse. Écoutez seulement ce qut Adeline veut vous dire ; elle vous démontrera que vouf avez tort de vous chagriner pour si peu.

— Pour si peu! répéta Adolphe. C'est peu, n'est-c< pas, de perdre toutes ses espérances, et de ne voir qu( ténèbres dans l'avenir, et de ne pouvoir rendre heureu: ceux qu'on aime?

Au ton de profond découragement avec lequel le jeun» homme avait prononcé ces paroles, Adeline comprit qu-

ce n'était point par des plaisanteries qu'elle aurait raison d'une semblable tristesse. Une expression sérieuse remplaça sur ses lèvres le sourire, et, se rapprochant de la table, elle dit avec une douce fermeté :

— C'est l'injustice des hommes qui vous attriste, n'estce pas, Adolphe ? Sans doute, il est pénible de s'entendre reprocher la mort d'un homme qu'on a tout fait pour guérir. Mais n'exagérez pas, toutefois, les suites de cette injustice. Vous la rencontrerez peut-être cent fois dans votre carrière, et, à la fin vous y deviendrez complètement indifférent. Il ne se passe pas de mois que la même chose n'arrive à mon père. Il n'y fait pas attention ; de pareils incidents n'ont aucune influence sur sa bonne réputation. Chacun sait bien qu'un médecin ne peut pas conserver la vie à tout le monde. Vous avez donc tort de vous laisser abattre ainsi par un événenement des plus ordinaires et sans aucune importance.

Le jeune homme sourit tristement et secoua la tête; ce qui fit croire à Adeline qu'elle s'était trompée sur la véritable cause de son chagrin.

— Pensez-vous peut-être avoir commis une erreur dans le traitement du fermier Storck? demanda-t-elle. Et quand cela serait, qui est infaillible ? Et ne peut-on se trouver innocent devant Dieu et devant sa conscience lorsqu'on a fait ce qu'on croyait devoir faire?

— Won, Adeline, ce n'est pas cela qui cause ma tristesse, répondit-il. Je suis convaincu d'avoir soigné la blessure du fermier Storck comme la science et l'expérience le prescrivaient.

— Alors, sont-ce les insultes de ces stupides charre-

fB4 LE JBUHE DOGTEUÎU

tiers qui vous ont atteint au cœur ? Adolphe, il faut vous mettre au-dessus de pareilles injustices. Ce sont des paroles vaines qui ne méritent que le mépris.

Le jeune homme demeurait silencieux. Sa froideur inusitée et l'expression amère et ironique de ses traits semblaient prouver qu'il avait fermé son cœur à toute consolation. Jamais Adeline ne l'avait vu si insensible à ses paroles amicales. La crainte de rester impuissante contre son chagrin l'affecta et même la blessa profondément^ parce qu'elle crut s'être trompée sur l'étendue de l'affection qu'il lui portait.

Elle dit d'un ton douloureux :

— Adolphe, que vous êtes cruel envers- moi! Si vous n'avez pas le courage de supporter les contrariétés de la vie, vous avez du moins celui de me refuser obstinément une part dans vos chagrins. Dites-moi ce qui vous attriste d'une façon si incompréhensible, je vous en prie!

— Impossible, Adeline, je ne puis vous révéler la véritable cause de mon désespoir.

— Vous me cacheriez les blessures de votre cœur?

— Ne m'accusez pas, Adeline, bégaya le jeune homme ému. Je vous remercie de la part que vous prenez généreusement à mes souffrances; mais il est de ces tristes secrets que l'on doit tenir cachés dans son sein; il y a des malheurs dont on doit supporter seul le fardeau. Je vous en prie, ne me demandez plus ce qui me décourage; car, si vous découvriez le sujet de mon désespoir, je serais doublement malheureux.

Abattue par cette insurmontable froideur, la jeune fille laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec un pro-

im JEUWE DOCTEUK, 135

fond soiiplr. Elle murmura une plainte confuse, puis mil sa main sur ses yeux et se prit à pleurer.

Françoise lai saisit les mains et s'efforça de la consoler par de douces paroles.

— Non, laissez-moi pleurer, sanglolta Adeline. Je perds la plus douce illosion de ma vie. Moi qui croyais à la conîiance d'Adolphe comme on croit à la confiance d'un frère ! Il y a un secret entre lui et moi : j'ai perdu le droit de le consoler.

Adolphe contemplait d'un œil fixe la désolation de son amie. Ses larmes, ses sanglots, et surtout le tendre intérêt qui se révélait par ses plaintes l'émouvaient violemment. .Sa sœur le regardait d'un œil suppliant, comme pour le prier d'avoir pitié d' Adeline.

Il lutta pendant quelque temps contre le sentiment qui le dominait; mais toul-à-coup une étrange pâleur se répandit sur son visage, et il commença, d'une voix qui tremblait d'émotion :

— Vous le voulez, Adeline? Eh bien, vous qui ouvrez si généreusement votre cœur pour que j'y verse une partie de mes souffrances, vous l'apprendrez, ce secret! Peut-être m' accuser ez-vous de folie; mais plutôt com- ■meitre un acte de folie que de voir ces pleurs couler de Tos yeux... Adeline, vous savez ce que mes parents et ¥Vançoise ont fait pour moi. Ils m'ont sacrifié une grande partie de leurs ressources et ont compromis leur bienêtre à venir. Je vous dirai tout, Adeline, dût le rouge de la honte brûler mon front. Pendant que j'étudiais à Louvain, et que j'avais besoin d'une grosse somme pour mon entretien, ma mère et ma sœur travaillaient en secret, la nuit, afin de gagner quelques écus pour le fils

bien-aimé. Mon grand-père vendait l'unique pièce de terre qu'il possédait pour payer les frais de mon dernier examen. J'ai accepté sans hésiter les dons de l'amour ; car je croyais pouvoir espérer que Dieu et la science m'auraient donné le succès et la force^ afin de payer mes parents de leurs sacrifices. Aussi, avec quelle joie, avec quel orgueil je revins au village ! J'avais mon diplôme, la baguette magique qui devait faire jaillir pour mes parents une source de bien-être et de paisibles jouissances ! Deux étoiles brillaient devant mes yeux : venir en aide à l'humanité souffrante et rendre heureux ceux qui ont semé des témoignages de leur amour sans bornes le chemin de ma vie. Savez-vous, Adeline, comment mes rêves se sont réalisés ? Je n'ose pas vous le dire. Comprenez ce que je dois souffrir, lorsque je vois mon grand-père, malgré ses soixante ans, travailler comme un journalier, la sueur au visage. Comprenez comme mon cœur doit se briser dans ma poitrine, lorsque je vois notre pauvre Françoise s'abîmer la vue près de sa petite lampe à quelque ouvrage qu'elle ira vendre en secret pour apporter un peu d'argent dans la maison! Et ma mère, oh ! mon Dieu, quel calice amer elle vide en silence !... Ne secouez pas la tête, Françoise... Je sais que le charpentier est venu ici ; je sais qu'il a humilié et injurié ma mère. J'en sais encore davantage, car c'est aujourd'hui une journée fatale pour moi. Tous ceux que j'ai rencontrés, depuis mon départ de chez le boucher, avaient qaelque chose de terrible ou de sauglant à me dire. Quel secret m'a révélé le boulanger Nélie! Ah! c'est horrible ! Et, voyez-vous, Adeline, avant ce jour, un faible rayon éclairait encore mon esprit incertain. Je

croyais qu'il y avait encore quelque espoir de surmonter les p«^nibies difficultés de la vie. Ce qui m' arrive aujourd'hui Di'a arraché le bandeau, m'a montré l'avenir tel qu'il est, et a brisé pour jamais mon courage. La calomnie, la malignité de gens grossiers vont anéantir, diminuer, si vous l'aimez mieux, ma réputation naissante ; mais, si peu que ce soit, c'est une perte immense pour moi, une entrave que je ne pourrai briser... Non, laissezmoi parler, Adeline; je vais avoir fini... Savoir que grand-pére abrège sa vie par de rudes travaux; savoir que ma mère est exposée à de mortelles humiliations , voir ma sœur à l'œuvre nuit et jour, et craindre qu'en fin de compte sa dot ne doive servir à nous mettre à l'abri du besoin... savoir tout cela, et être impuissant comme un enfant, ne pouvoir rien faire pour éloigner la misère qui s'avance, et en préserver ceux qui ont tout sacrifié pour moi ! tel est le serpent qui me ronge le cœur, l'incurable plaie qui saigne dans ma poitrine. Vous connaissez maintenant le secret de mon désespoir, Adehne. Peut-être me trouverez-vous bien étourdi de vous dévoiler de pareilles choses ; mais, du moins, vous ne me reprocherez plus de n'avoir pas confiance en mon amie d'enfance.

L'explication d'Adolphe et surtout le ton sombre de sa voix avaient frappé Adeline de pitié, et peut-être de crainte. Après qu'il eut cessé de parler, elle demeura sous l'impression de ce qu'il avait dit, et de nouvelles larmes s'échappèrent de ses yeux. Françoise, non moms afOigée, avait pris une de ses mains et baissait tristement les yeux.

Après on instant de silence, Adeline parut faire un

138 LE JJEUKE DOCTEUR.

nouvel effort sur elle-même pour yaincre son découragement. Elle n'y réussit pas à son gré, car ce fut avec un abattement qui démentait ses propres paroles qu'elle reprit :

— Adolphe, votre situation est pénible, en effet. Je ressens vos douleurs plus vivement peut-être que vousmême. Mais vouB.avez tort cependant de courber .ainsi la tête sous les coups idu sort, quand l'expérience et la raison vous disent que de meilleurs temps vous attendent. Savez-vous comment mon père a commencé sa carrière ? Lorsqu'il revint du service militaire et qu'il se fixa ici en qualité de médecin, il n'avait rien : beaucoup moins que vous. Il a lutté contre l'adversité, non pendant des mois, mais pendant des années. 11 a eu également des malheurs dans sa pratique, et il lui est arrivé plus de vingt fois d'être accusé d'avoir causé la mort d'un malade. Tout cela a-t-il pu l'empêcher de réussir enfin et d'acquérir par son état une fortune indépendante? H en sera de vous comme de mon père, croyezmoi , Adolphe. Vous rencontrerez encore des obstacles ; bien souvent votre cœur saignera à la pensée de votre impuissance à .préserver vos parents du besoin et de l'humiliation. Cependant, petit à petit, votre position s'améliorera; la confiance en vous deviendra plus grande; votre clientèle augmentera; le succès vous sourira enfin; et vous donnera le moyen de reconnaître l'amour de vos parents et de votre sœur. Allons, Adolphe, ,prenez courage, mon pauvre ami ! Tout ira bien, plus tôt môme que nous n'osons l'espérer. Mon père est aussi mieux disposé envers vous ; la preuve, c'est qu'il sait que je suis venue ici .pour vous consoler, vous et

votre mère. Il ne me l'a pas défendu, au contraire, il approuve mon dessein. Il reconnallra bientôt qu'on vous a injustement noirci à ses yeux. Oui, espérons que Dieu, dans sa bonté, écartera les obstacles qui tiennent nos parents éloignés les uns des autres. Ah! si cela pouvait arriver, personne de nous ne penserait plus aux maux soufferts. Eli bien, Adolphe, celte joyeuse perspective ne jette-l-elle pas un rayon de lumière dans votre désespoir ? Qui sait quel bonheur l'avenir vous réserve ?

Le jeune homme tenait toujours ses yeux fixés à terre- Un léger mouvement de tête témoignait de temps à autre qu'il écoulait avec attention, mais aussi qu'il refusait d'accepter aucune consolation.

Effrayée de l'inutilité de ses discours et de la froideur d*Adolphe, Adeline le considéra un instant avec une anxiété croissaïUe; puis elle s'écria avec un accent de prière :

— Parla, je vous en supplie, Adolphe ! Votre morne silence me perce le cœur.

— Je vous remercie, Adeline, soupira-t-il; jamais je n'oublierai votre généreuse amitié, et, quoi qu'il advienne, quelque soit le sort qui m'est réservé, jusqu'à mon lit de mort je me rappellerai votre affection pure et je bénirai voire nom. Prenez courage, dites-vous ? Mais je ne sens plus la force d'espérer. J'ai perdu aujourd'hui trop d'illusions: mon àme pleure sur la perte de sa foi dans la vie !

11 prononça ces derniers mots avec un tel accent de dOQle, qu' Adeline en fut vivement frappée, et laissa échapper un cri d'angoisse.

Son eœar battait violemment^ tandis qu'elle regardait

le jeune homme, et elle tremblait comme si elle eût été frappée d'une pensée qui l'épouvantait. Elle dit, avec des yeux suppliants et une voix profondément émue :

— Oh! Adolphe, vous êtes sans pitié pour moi. Vous vous rendez malade ; le chagrin mine vos forces et votre vie. Vous vous laissez abattre et vous vous livrez au désespoir comme si vous croyiez qu'il n'y a pas d'autres lèvres que les vôtres qui s'abreuvent au calice de vos chagrins. Je reste seule des semaines entières; du matin au soir je pense à vous et à vos parents, et quelquefois je répands des larmes que personne ne peut voir couler. Adolphe, vous savoir souffrant et découragé, c'est pour moiunpoignarddanslecœur.L'espoirdevousvoirunjour heureux est l'étoile qui éclaire ma triste solitude. Oh! ne m'ôtez pas cette unique consolation ; ne tarissez pas cette source de ma force ! Et, si vous ne trouvez plus de courage dans votre propre cœur, puisez quelque confiance dans la certitude qu'il y a une amie qui souffre de chacun de vos soupirs, et qui remercie Dieu chaque fois qu'elle peut surprendre sur vos lèvres un sourire de contentement ou d'espoir.

Adeline, en disant ces mots, tremblait d'émotion. Elle ne connaissait probablement pas la véritable nature du sentiment qui lui avait inspiré d'aussi éloquentes paroles'; mais elle parut comprendre cependant qu'il y avait quelque chose de solennel dans ce qu'elle venait de dire, car une sorte d'orgueil et d'enthousiasme brillait sur son Tisage.

Françoise poussa un cri, se jeta au cou de son amie, et balbutia quelques paroles de reconnaissance et d'admiration; Adeline tenait ses grands yeux noirs fixés sur

Adolphe. Son regard était si doux, si suppliant et si pénétrant, que l'esprit du jeune homme ne put résister à son incompréhensible influence.

Il n'osait croire à la révélation qui paraissait contenue dans ses paroles, et s'efforçait de se persuader qu'Adeline n'avait d'autre but que de le tirer du désespoir par ane si grande marque d'amitié ; mais, malgré ses efforts, une irrésistible émotion s'empara de lui, et ce fut avec an sourire de reconnaissance sur les lèvres qu'il tendit les mains vers la jeune fille en s'écriant :

— Oh ! quel cœur généreux le ciel vous a donné ! Vos paroles sont comme une rosée rafraîchissante qui rendrait au cœur le plus désespéré la foi dans sa fortune.

— Je puis donc espérer? Vous reprendrez courage ? demanda-t-elle avec l'expression d'une joie triomphante. ^

Mais, en ce moment, la mère Valkiers ouvrit la porte du cabinet en disant ;

— Adeline , votre servante est venue vous appeler. Vous devez retoorner chez vous; monsieur votre père Yous demande.

— Adolphe, il faut que je vous quitte, dit la jeune fille; n'avez-vous rien à me dire pour consolation?

— Bonne et noble amie! dit le jeune homme avec un regard où brillait une conscience nouvelle et un nouveau courage, allez, soyez tranquille, je lutterai encore contre mon sort; je relèverai la tête, j'aurai foi et espoir...

— Voyez, voyez, s'écria la mère étonnée. Adolphe a- V-il oublié son chagrin? Il rit, l'espoir brille sur son visage. Adeline vous savez faire des miracles! Il y a une demi-heure, le désespoir et l'inquiétude régnaient seuls

ioi. Vous êtes venue, et maintenant notre père lui-mêm6 a repris du courage. Que Dieu vous bénisse , mon enfant!

— Il faut que je m'en aille, dit Adeline; mon père m'a fait appeler, il. pourrait se fâcher... Au revoir, Adolphe, et n'oubliez pas ce que vous m'avez promis. Au revoir, tout le monde.

Et la jeune fille s'élança hors de la chambre et traversa la rue à pas pressés pour regagner la maison de son père.

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