SECONDE PARTIE
Il se passait cerlainement quelque chose d'extraordinaire dans le village; car, sur le seuil de chaque porte, on voyoit des gens regardant avec une curiosité inquiète du côté de l'église, comme si une fâcheuse nouvelle devait leur arriver par là.
Dans la rue, près de l'éghse, un grand nombre de villageois, principalement des femmes et des filles, s'étaient rassemblés par petits groupes. — L'hiver n'était pas encore à sa fin : des glaçons pendaient au bord des toits, ei le vent du nord soufflait âpre et piquant.
Çà et là on voyait quelques femmes battre des pieds oU se frotter les mains pour lutter contre la rigueur du froid ; mais l'attention du plus grand nombre était si anxieusement fixée sur la porte du presbytère, adjacent à l'église, qu'ils ne semblaient pas sentir l'influence de celte rude température de janvier.
Î44 LE JETJNE DOCTEUIU
Quelqu'un apparàissait-il à la porte de la cure, tous les paysans émus faisaient quelques pas en avant, dans l'espoir de recevoir une nouvelle favorable; mais, chaque fois, ils se voyaient trompés dans leur attepte, car la personne qu'ils interrogeaient du regard levait les bras vers le ciel, secouait la tête en signe de mauvais présage, et s'éloignait précipitamment dans l'une ou l'autre direction.
Alors, de tous ces groupes s'élevait une plainte unanime ; tous gémissaient sur le sort de leur bon curé, qui, en pleine santé , venait d'être frappé tout-à-coup d'un mal mortel. Les uns prétendaient qu'il s'était blessé en tombant dans le cimetière; les autres que sa maladie était la suite d'un éternument trop violent. Ce qui ressortait le plus clairement de leurs discours, c'est que personne ne connaissait la cause du mal dont le curé souffrait.
En se communiquant ainsi leurs inquiétudes, plus d'un villageois essuyait une larme sur sa joue, et maintes femmes portaient leur tablier à leurs yeux. Le curé était adoré de ses ouailles pour sa douceur et sa bonté, et l'on ^ se désolait de sa mort probable comme de la perte d'ua m père tendrement aimé.
Ce n'était pas sans de justes raisons qu'ils s'attristaient ainsi, et attendaient, le cœur plein d'angoisses, la fatale nouvelle ; car l'état de leur pasteur était plus grave et plus menaçant encore qu'ils ne le soupçonnaient.
Dans une chambre du presbytère, le pauvre curé était ccuché presque sans mouvement dans un fauteuil. Sa mère, !es yeux rouges à force de pleurer, mais forte par son amour, soutenait de ses deux mains la tète de son
fils, pour laisser tomber dans un bassin le sang qui lui coulait abondamment du nez.
Depuis plus de trois heures, le curé avait commencé à ^ ner du nez, et tous les efforts du médecin et des asbiii.ints, pour arrêter la fatale hémorrhagie, étaient restés sans succès. Au contraire, le mal semblait empirer d'instant en instant, et le malade était si faible, qu'il demeurait étendu dans son fauteuil, les yeux fermés et les membres inertes, comme si la vie était près de le quitter.
La vieille servante, assise près de la chemmée, tenait un mouchoir sur ses yeux et pleurait si amèrement que ses sanglots retentissaient dans toute la chambre. Le vicaire, muet et interdit, tenait une des mains du curé ; les amis de ce dernier, les marguilliers, et quelques autres personnes l'entouraient et le regardaient en silence, d'un air effrayé.
M. Heuvels, qui avait essayé et épuisé tous les remèdes connus de lui, se tenait devant le malade, les bras croisés sur sa poitriiîe, et paraissait plein de dépit et de confusion de ne pouvoir arrêter le sang qui ne cessait de couler. Il espérait que le curé ne tarderait pas à tomber dans un complet évanouissement, et que celte hémorrhagie opiniâtre s'interromprait alors ; mais le malade restait dans un état prolongé de demi-syncope.
Déjà les assistants avaient demandé s'il ne convenait pas de faire appeler encore un ou deux médecins ; mais, quoique M. Heuvels ne se trouvât pas fort à l'aise, et parût môme fort ému, il avait repoussé celte demande on disant que, si l'on attendait encore un peu, le sang s'arrêterait peut-être naturellement.
En ce moment quelqu'un ouvrit la porte. C'était le notaire , qu'on était allé avertir dans un village voisin, où il faisait une vente d'arbres. Membre du conseil de fabrique, et ami particulier du curé, il était accouru en toute hâte, car on lui avait fait entendre qu'il devait se presser s'il voulait le trouver encore en vie.
A son entrée, il jeta un regard effrayé sur le malade, et s'écria en tremblant :
-— Ciel! qu'est ceci? qu'est-il arrivé?
Un de ses collègues du conseil de fabrique le tira par le bras et le prit à part pour le calmer et l'inviter au silence, parce que ces plaintes, proférées à haute voix, ne pouvaient qu'augmenter la douleur et le désespoir de la mère et de la servante.
Alors on raconta au notaire, à voix basse, comme quoi le curé avait été pris subitement, et sans cause apparente, d'un saignement de nez qui durait depuis plus de trois heures , malgré tous les efforts du médecin. On lui dit également pour quel motif on n'avait pas encore appelé un second médecin.
Cette explication ne parut pas satisfaire le notaire. Il jeta un coup d'œil de mécontentement sur M. Heuvels, et murmura :
— Ah ! il ne veut pas de consultation avec un autre médecin? Je devine aisément le motif de ce refus. Mais, ici, il y va de la vie d'une personne chère.
Et, se tournant vers le docteur, il lui dit :
— Monsieur Heuveis, l'état du curé est assez grave pour rendre nécessaires les conseils d'un second médecin. J'exige qu'on aille en chercher un à l'instant! je l'exige dans votre propre intérêt; car bien grande serait
la responsabilité qui pèserait sur vous, si un malheur arrivait ici.
— Je ne veux point m'y opposer, répondi» M. Heuvels, envoyez quelqu'un au docteur Van Daël.
— Van Daél? répéta le notaire. Il demeure à plus d'une lieue d'ici?
— Il ne faut pas beaucoup de temps à un homme à cheval pour courir jusque-là. Et, en tout cas, j'ai fait tout ce qu'on peut faire; un autre médecin se croisera, comme moi , les bras sur la poitrine et attendra que le sang, en cessant naturellement de couler, permette aux veines de se refermer.
— Et pourquoi ne pas appeler M. Valkiers?
— M. Valkiers ! fit le docteur en levant les épaules. Que voulez-vous qu'il fasse ici? Ne serait-ce pas la première fois qu'il verrait une épistaxis si rebelle?
— C'est possible, monsieur Heuvels, répondit le notaire avec une nuance de dédain. Je sais bien que vous n'avez pas confiance dans le savoir de votre jeune confrère, mais il démontre, par des cures inespérées, qu'il connaît encore des remèdes pour des cas que de plus vieux que lui trouvaient entièrement désespérés.
Un sourire amer contracta le visage du docteur ; il comprit que ce trait était dirigé contre lui, et que c'était nne allusion aux malades qu'il avait abandonnés et qu'Adolphe avait guéris. Quoique son amour-propre en fût profondément blessé, il ne voulut point qu'on pût le soupçonner de jalousie ou de malveillance envers son jeune confrère. 11 grommela avec une feinte indifférence :
~ Puisque vous avez confiance dans l'expérience de M. Valkiers, faites-le appeler. Vous pourrez vous con-
eaincre que vous attendez trop de lui; quant à moi. cela ûi'est égal.
— Eh bien, j'irai le chercher moi-même, dit le notaire en s'élançant hors de la maison.
M. Heuvels paraissait mécontent; ses lèvres serrées faisaient une grimace de dépit ; cependant il continuait à hocher la tête en ricanant, comme s'il prévoyait que le notaire serait bientôt obligé de reconnaître l'inutihté de la présence d'Adolphe.
Les assistants le regardaient ea silence ; une lueur d'espoir brillait dans leurs yeux; car, dans Tétai où se trouvait le curé, et vu l'impuissance de M. Heuvels, l'apparition d'un autre médecin devait offrir une nouvelle chance de guérison.
Quelques instants à peine s'étaient écoulés lorsque le notaire reparut accompagné d'Adolphe. Le jeune homme s'approcha de M. Heuvels, s'inchna profondément et murmura un salut respectueux ; après quoi, il se mit à parler avec lai à voix basse. Le vieux docteur fit un geste d'impatience qui signifiait qu'il considérait comme tout à fait inutile ce que lai proposait Adolphe. Il finit toutefois par consentir à sa demande et se dirigea vers la chambre voisine en grommelant :
— Eh bien, eh bien, puisque c'est l'usage, délibérons, bien que ce ne soit que pour la forme...
Aussitôt que les deux médecins se trouvèrent seuls et que la porte se fut refermée sur eux, Adolphe prit la parole :
— - Monsieur Heuvels, le notaire m'a dit que e malade saigne depuis plus de trois heures; vous avez sans doute employé tous les moyens usités pour arrêter cette hé»
morrhagie, j'ai donc raison de craindre que mon intervention ne soil loul à fait inutile. Ayez cependant, je vous prie, la bonté de me faire connaître quels moyens vous avez ]\i'zé convenables d'essayer contre le mal dn coré.
— Essayer! ricana M. Heuvels. L'homme qui a blanchi comme moi dans la pratique de l'art médical, ne fait plus d'essais, monsieur!
— Excusez-moi, ce n'est pas là ce que je voulais dire ; je vous priais seulement de m'indiquer les remèdes employés. /
Le vieux docteur y mettait évidemment de la mauvaise volonté. Après un moment de silence, il répondit :
— Allons, allons, monsieur, personne n'est là pour nous voir, ni pour nous entendre. Inutile de donner, entre nous, une pareille gravité à un entretien qui ne changera assurément rien à la chose.
— On m'a appelé ici en consultation, répondit Adolphe d'un ton ferme et digne, vous ne m'empêcherez pas de remplir convenablement ma mission. Selon moi, le curé est en danger, il n'y a pas de temps à perdre, je m'en rapporte à votre grande expérience ; mais donnez-moi au moins l'assurance que tous les moyens d'arrêter le sang ont été épuisés.
— A quoi bon? Vous savez sans doute ce que l'on emploie habituellement contre l'épistaxis; j'ai appliqué de la glace derrière la tête du curé; je lui ai, sans succès, insufflé du s^i d'alun, je lui ai bouché les narines avec un aslriugeni, et enfin j'ai eu recours à la sonde de Bellocq ; que pourriez-vous faire de plus ? Il faut attendre.
— Avec votre permission, monsieur Heuvels, il y a
encore un moyen, un moyen à peu près infaillible, observa Adolphe. Il est nouveau, mais néanmoins vous le connaissez : c'est le perchîorure de fer, connu en pharmacie sous le nom de chlorurecum ferricum.
— J'ai entendu parler de cela, en effet, vépondit M. Heuvels; mais je ris de ces nouvelles inventions de charlatan qui tombent par centaines, les unes après les autres, dans la fosse de l'oubli. Si l'on vous écoutait, vous et vos pareils, il n'y aurait bientôt plus dans la pharmacie d'autres médicaments que des métaux; la forge d'un serrurier, ou l'ateUer d'un chaudronnier suffirait dans un village à la guérison de tous les maux.
— Pourtant les savants sont presque unanimes à vanter la vertu du perchîorure de fer. Cent fois on a éprouvé que ce puissant astringent fait cesser comme par enchantement l'hémorrhagie la plus rebelle; je l'ai vu employer moi-même plusieurs fois avec succès à l'hôpital de Louvain. Ayons donc recours à ce dernier moyen, monsieur Heuvels: je suis presque convaincu que nous guérirons le curé.
— Bah! faites ce que vous voulez, dit l'autre, je ne m'en mêle pas. Pour moi, il est certain que Thémorrhagie cessera quand le curé aura perdu assez de sang; je ne veux pas faire semblant d'avoir découvert avec vous quelque chose d'important : tout cet étalage inutile me rend ridicule aux yeax du monde.
— J'ai apporté tout ce qui est nécessaire, dit Adolphe. Veuillez essayer le perchîorure de fer, je vous en prie; en tout cas, cela ne peut pas faire de mal, et j'ai une ferme croyance en sa vertu pour arrêter le sang.
Il fouilla dans la poche de son habit, et s'apprêtait à
tû tirer le remède pour le remettre à M. Heuveis ; mais celui-ci l'en empêcha avec ua geste de colère, et s'écria :
— J'ai fait tout ce que l'on peut raisounablement faire. Si vous voulez absolument essayer votre nouvelle in- V i:iion sur le curé, vous êtes libre; mais je me garderai . ' .1 de tout ce qui pourrait faire supposer que je n'ai pas su ce que je faisais. Restez responsable de vos découvertes, comme moi de mes remèdes.
— Eh bien, soupira Adolphe, je ferai mon devoir.
Ils enU'èrent dans la chambre où le malade était toujours à demi évanoui dans son fauteuil. Tout le monde les regarda d'un œil interrogateur et brillant d'espoir ; la mère du curé leva ses mains suppliantes vers le jeune doc leur, comme pour lui demander la guérison de son fils.
— Ayez bon courage, madame, dit Adolphe d'un ton consolant. M. Heuveis et moi, nous avons résolu d'essayer un moyen énergique, et nous avons des raisons de croire qu'il réussira. Maintenant, veuillez nous aider et tenir la lèle du malade un peu en arrière.
En achevant ces mots, il lira de sa poche une petite -L'ringue qu'il remplit en y versant le contenu d'une fiole.
M. Heuveis regardait le jeune homme avec un sourire de pitié et d'incréduUté, et paraissait prêt à rire d'avance de rinutililé de ses efforts. Son mainlien froissa les assistants dans leur espérance ; ils éprouvaient une sorte de colère contre lui. Le notaire surtout était profondément irrité ; il fixait sur le vieux docteur un regard plein de reproches, et se tordait les mains avec impatience. Sans doute, il eût donné un libre cours à son mécontemenl, qu'il avait peine à contenir, s'il n'eût craint de
troubler Adolphe, qui, penché sur le patient, s'apprêtait à injecter le remède dans ses narines.
Après l'opération, Adolphe prit un linge mouillé et essuya le sang sur les lèvres du curé.
— Dieu soit loué ! le sang a cessé de couler, dit-il. Un cri de joyeuse surprise retentit dans la chambre.
Tous les. assistants, frappés d'admiration, faisaient entendre un murmure flatteur et levaient les mains au ciel comme s'ils venaient de voir s'opérer un miracle. Le vieux docteur se mordait les lèvres, et ses haussements d'épaules semblaient dire qu'il n'y avait aucune raison d'être si étonnés.
Exaspéré de cette pantomime, le notaire s'approcha et lui dit d'une voix courroucée :
— Cela n'est plus tolérable ! si vous avez été impuissant à soulager notre pauvre curé, souffrez au moins sans haine et sans déplaisir que d'autres essayent de le guérir.
Les yeux du docteur étincelaient d'une rage contenue; mais Adolphe se retourna vers le notaire, et, le suppliant da geste de garder le silence, il ajouta :
— Soyez moins injuste, monsieur le notaire ; le moyen que j'ai employé a été adopté de commun accord par M. Heuvels et moi. S'il a consenti à me laisser le soin de l'appliquer, c'est pure bienveillance de sa part... Je vous en prie, monsieur, restez calme . Qui m'aidera à porter le malade sur son lit?
Trois ou quatre personnes présentes s'avancèrent, et le curé fat déposé sur son lit.
Adolphe tira les oreillers de dessous la tête du curé, afin de faire refluer le sang vers le cœur et vers le cer-
veau. Puis il prit une chaise, s'assit près du lit et posa la main sur le cùté gauche de la poitrine du malade.
Un silenoe émouvant régnait dans la chambre: tout le monde attendait anxieusement ce qui allait arriver; déjà une joie générale se manifestait au réveil des forces du curé.
Il n'y avait que deux personnes dont l'attention ne fût point fixée sur le lit du malade : M. Heuvels, qui, le firent couveirt du rouge de la colère ou de la honte, continuait à ricaner; et le notaire, qui, dans son irritation croissante, se retenait à grand'peine d'adresser au vieux docteur des reproches sanglants.
Adolphe se retourna vers les assistants avec un visage joyeux et dit :
— Le cœur recommence à battre, les forces reviennent.
Et en effet un sourire tranquille se dessinait sur les lèvres du curé. Ma mère furent les premiers sons qui sortirent de sa bouche, faiblement articulés, mais assez haut cependant pour être entendus de l'assistance.
Un cri aigu, une exclamation triomphante retentit dans la chambre. La mère et la servante, ivres de joie, s'élancèrent vers le chevet du lit, les yeux baignés de larmes. La mère s'apprêtait à couvrir son fils de baisers et de caresses ; mais Adolphe retint doucement les deux femmes et leur fit comprendre que, pendant quelque temps, elles devaient rester calmes.
Ne pouvant épancher leur joie sur le curé, elles se lournèrnent vers son sauveur ; la mère passa ses bras autour du cou du jeune docteur, laissa tomber sa tète sur 8on épaule et le bénit en l'arrosant de ses larmes. La
vieille servante avait pris une de ses mains et la serrait avec reconnaissance.
Quoique Adolphe s'efforçât de leur persuader qu'il n'avait pas seul droit à leurs remercîments, et que la moitié en revenait à M. Heuvels, elles ne l'écoutaient pas, et le vieux docteur en fut profondément blessé. Chaque bénédiction, chaque remercîment adressé à Adolphe étaitcomme un reproche pour lui. Ce qui le fâchait plus, c'était l'attitude provocatrice du notaire. Lorsque Adolphe, répondant à la mère du curé, déclara que tout danger avait cessé, la plupart des personnes présentes se tournèrent également vers M. Heuvels en lui jetant un regard dont la signification n'était pas douteuse.
Le vieux docteur qui, jusqu'à ce moment, s'était efforcé de dissimuler sa honte et son embarras sous une apparence d'ironie, ne put contenir plus longtemps sa fureur, et, prévoyant que le notaire, qui avait pour Adolphe une affection aveugle, finirait bien par lui dire des choses désagréables, M. Heuvels se tourna vers la porte et s'écria d'un ton irrité :
~ Puisqu'il y a ici des gens prêts à m'accuser de mauvais vouloir dans un cas auquel ils ne comprennent rien, je m'en vais. On n'a pas besoin de moi; les vieux n'ont plus d'expérience et les jeunes savent tout. Mais attendez ! l'avenir me vengera d'une pareille ingratitude; nous le verrons bien, nous le verrons bien!
Adolphe, effrayé de la colère de M. Heuvels, courut à lui et s'efforça de le retenir à force d'instances.
— Je ne puis rester ici sans vous, dit-il. Le curé est votre malade et non le mien. Laissez-moi partir.
M. Heuvels ne daigna pas répondre à la prière du
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jeune homme, et soriit en grommelant des reproches iointelligibtes. ,
Dans la rue, beaucoup de gens accoururent vers lui pour avoir des nouvelles du curé; mais lui, égaré par la haine, repoussa les curieux en disant pour toute réponse :
— Laissez-moi tranquille! Je ne sais pas pourquoi vous faites tant de bruit, La maladie du curé ne signifie rien; il est déjà guéri.
Cette nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair, et aussitôt un cri joyeux s'éleva des différents groupes de Tiliageois assemblés.
Le docteur, entouré de toutes parts, pouvait à peine continuer son chemin. C'était sans doute de tristes pensées qu'ils roulait dans son esprit, car il parlait en marchant avec un sourire amer, grinçait des dents, enfonçait sa canne avec fureur dans la terre et gesticulait comme s'il menaçait quelqu'un de sa colère.
Il était déjà près de sa maison et marchait la tête courbée sous le poids de pénibles réflexions, lorsqu'il rencontra un homme qui boitait et marchait avec une béquille. Aussitôt que cet homme aperçut le docteur, son visage s'anima d'une espression singulière, et il se dépêcha visiblement pour arriver à sa rencontre.
— Eh bien, monsieur Heuvels, qu'en dites-vous? Vous m'aviez cruellement abandonné, vous m'aviez condamné à mourir misérablement. Voyez, me voici, c'est moiU.. Encore quelques jours, et je jette ma béquille; Je pourrai encore gagner le pain de mes enfants. C'est M. Valkiers qui a fait cela. Déjà, depuis plus d'une semaine, je ?ais tous les jours à l'église prier pour lui. Et si le pauvrs
faiseur de balais ne peut payer sa dette de reconnaissance, soyez sûr, monsieur Heuvels, que Dieu la payera pour lui î
Ces derniers mots furent prononcés presque en criant; car le docteur avait continué son chemin pour échapper à ce nouvel affront.
Lorsque M. Heuvels arriva à la porte de sa maison, son visage était cramoisi, et il tremblait sur ses jambes, à force de colère et de rage.
En entrant dans la chambre, il frappa violemment le plancher de sa canne et s'écria en s'adressant à sa fille :
— Toujours à cette fenêtre! Que regardez-vous là? qui attendez-vous? Ces méchantes gens d'en face, sans doute?
Avant qu'Adeline se fût approchée, il s'était laissé tomber dans un fauteuil; et, tapant du poing sur la table, il murmurait des mots inintelligibles,
Adeline n'avait pas compris ce que son père avait dit en entrant; mais le Ion de sa voix et l'émotion de son visage l'avaient frappée de crainte.
— Mon père, mon cher père, que vous est-il arrivé ? demanda-t-elle avec inquiétude.
— Éloignez-vous, laissez-moi seul! gronda M. Heuvels. C'est à en mourir de dépit, de colère et de chagrin! Après s'être échiné pendant tant d'années, voir empoisonner la fin de sa vie par la méchanceté des uns et l'ingratitude des autres! Oui, oui, par l'ingratitude de ceuxlà mêmes qui devraient être les premiers à me défendre et à me consoler. Mais, non, dans ma propre maison, je ne puis trouver personne qui haïsse mes ennemis. Je ne puis faire un pas sans tomber dans les pièges que des
gens malintentionnés ont tendus sous mes pieds. Ma réputation se perd; je suis menacé dans mon honneur, dans ma fortune, dans ma profession... et personne n'est juste envers moi, pas môme mon propre enfant!
La jeune fille voulut lui prendre la main, mais il la re- ':ra vivement. Alors Adeline lui jeta un regard profondémenl triste, et dit en soupirant :
— Ah! mon père, dites-moi que je n'ai pas compris vos paroles. Vous m'accusez; de quoi? d'ingralitude?
est donc contre moi que vous êtes fâché? Vous vous Il ompez, je n'ai rien fait qui puisse vous déplaire.
— Bah! bah! c'est toujours la même chanson! tonna M. Heuvels; mais cela aura une fin : je ne serai pas plus longtemps ridicule. Pendant que je deviens la victime de
ens méchants et malicieux, vous êtes là, des journées entières, devant cette fenêtre, à faire des signes d'amitié aux persécuteurs de votre père. Ne soyez pas si étonnée, Adeline ; cette femme Valkiers et cette Françoise savent parfaitement bien quelles finesses et quels détours Adolphe emploie tous les jours pour anéantir ma réputation et me ravir la confiance du public.
— Adolphe? Est-ce que Adolphe aurait réellement fait raelque chose avec le dessein préconçu de vous nuire, lon père ? demanda la jeune fille en secouant la tête en ;.:;ne de doute. Ne sont-ce pas de méchantes langues qui ous donnent de pareils soupçons?
— De méchantes langues? ricana M. Heuvels. Ah! ah!
1 vous aviez été témoin du cruel aiïront qui m'a été fait
•at à rheure! si vous aviez vu quelle sanglante humi-
ilion j'ai dévorée, le front rouge de honte, vous jure-
icz une éternelle et irréconciliable inimitié à ceux qui
sont la cause de tout mon chagrin. Mais c'est fini : bon gré mal gré, vous cesserez de voir ces gens-là, quand je devrais vous envoyer loin de moi et rester seul ici pour pleurer^ dans l'isolement, la perte de ma renommée.
Adeline avait peine à retenir les larmes qui brillaient déjà dans ses yeux; mais la compassion que lui inspirait l'émotion extraordinaire de son père lui en donna la force. Elle se jeta à son cou, pencha la tête sur son épaule et murmura d'une voix pleine d'amour et de résignation :
— Ne soyez pas fâché contre moi, père; je ferai tout ce que vous voulez; vos moindres désirs...
Mais il semblait que M. Heuvels eût besoin d'exhaler sa colère en paroles violentes, car il ne prit pas garde à la douce caresse de sa fille ; au contraire, sa colère parut aller en augmentant.
— Tout ce que je dis est sans effet sur votre cœur, n'est-ce pas? Il suffit qu'il soit le frère de Françoise pour être innocent à vos yeux! Peut-être voire esprit est-il trop simple pour croire à pareille fausseté ! Mais écoutez : si l'indignation ne vous fait pas bouillir le sang dans les veines, c'est que vous aimez plus vos intrigants amis que votre pauvre père !
Al ces reproches, Adeline commença à pleurer en silence; ses larmes roulaient en perles brillantes sur les genoux de son père.
^ Je sais, reprit-il, qu'il n'est pas agréable d'ôlre obligé de reconnaître que votre amie d'enfance, que les gens que nous avons aimés, comme si nous ûe formions qu'une même famille, sont devenus nos ennemis secrets
et ont résolu noire perte ; mais que peuvent les larmes contre la triste vérité?... Figurez-vous, Adeline, que le curé avait un saignement de nez qui durait depuis trois heures; j'avais déjà employé tous les moyens possibles pour arrêter le sang; mais, comme cela arrive le plus souvent en pareille circonstance, l'hémorrhagie eût cessé naturellement quand les veines se seraient détendues et que le cœur eût battu moins fort. J'étais donc là parfaitement tranquille au milieu d'un las de gens ignorants qui, à la vue du sang, gémissaient et se lamentaient comme s'ils se fussent attendus à ce que le curé allait moorir. Tout à coup le notaire parut dans la chambre... Vous savez que le notaire est devenu notre ennemi depuis qu'il hante presque journellement la maison des Valkiers. Ses premiers mois furent une accusation contre moi; il me traita comme un ignare et voulut qu'on appelât Adolphe Valkiers. Mon rusé concurrent arrive en effet et reconnaît, comme moi, que le sang doit s'arrêter tout seul. Que fait-il néanmoins pour exploiter à son profil l'ignorance des assistants et me faire, à moi, la plus cruelle injure? 11 se donne beaucoup d'importance, fait beaucoup de bruit, exagère le mal du curé, console tout le monde d'un ton solennel; comme s'il allait opérer des prodiges, injecte un liquide anodin dans les narines du malade, et lorsque, au bout d'un instant, le sang s'arrête, cet effronté charlatan s'écrie qu'il a sauvé le curé! Naturellement chacun rend grâce au faiseur de miracles; chacun le bénit; et, pendant qu'il reçoit tous ces stupides éloges, je reste là, le visage rouge d'indignation, exposé à des regards qui semblaient me reprocher de n'être qu'un imbécile en comparaison de ce b!anc-bec.
encore occupé il y a six mois à apprendre l'a ft c de la science sur les bancs de l'école !
— Pauvre père ! dit Adeline en pleurant. Ah 1 je comprends votre chagrin...
M. Heuvels ne laissa pas à sa fille le temps d'achever; il l'interrompit en poursuivant :
— Et voyez comme c'était habilement préparé î H n'y a pas de charlatan sans compère, sans un aide secret. Le notaire joua ce rôle auprès d'Adolphe. Peut-être les assistants n'auraient-ils pas songé à m'humilier par des réflexions insultantes; mais le notaire a osé m'accuser a haute voix de haine, de basse jalousie envers Adolphe. Ainsi, ce n'était pas assez de me nuire dans mon état, il fallait encore me faire haïr et bafouer !
Pendant ce récit, l'émotion de M. Heuvels s'était un peu calmée; quoiqu'il parût encore irrité, sa voix avait perdu son accent de menace à mesure que sa colère s'exhalait en paroles. Aussi ne songeait-il plus à accuser sa fille.
Encouragée par ce changement favorable, Adeline avait avancé une chaise et s'était assise à côté de son père.
Elle avait repris une de ses mains, qu'il n'avait pas retirée.
— Mon père, oubliez ce triste événement, dit-elle^ Certes, il est désagréable, il est pénible de se voir en butte aux reproches injustes de gens grossiers; mais c'est le lot ordinaire de tous les médecins, témoin la dernière mésaventure de M. Valkiers. Nous pensions avec tout le monde que l'affaire du fermier Slorck et du boucher lui aurait enlevé ponr toujours la confiance pubU-
(me. On en a parlé pendant quelques jours, puis c'a été
mnie si rien n'était arrivé...
Au nom d*\dolphe, M. Heuvels avait serré les poings. V leline ne comprit pas la cause de ce mouvement, et reprit de sa voix la plus douce :
— ÂUots, mon cher père, ne vous affligez pas plus longtemps, et, si quelqu'un est injuste envers vous, consolez-vous en disant que votre conscience ne vous reproche rien. Ne vous inquiétez point de la malveillance du notaire ; puisque vous ne lui avez jamais donné de raison d'inimitié, vous trouverez bien dans votre cœur la force de lui pardonner ses offenses ou de les mépriser. Vous voyez donc que le cas n'est pas aussi grave que vous pensiez.
Elle se tut, attendant une réponse; mais son père semblait écouter encore et battait impatiemment le parquet de sa botte. *
— Parlez de nos ennemis, des Valkiers, que je sache ! vous voulez les excuser ou non !
— Non, mon père ; permettez-moi de n'en pas parler, l)ondit la jeune fille; tout à l'heure, quand votre émo-
110 II sera passée, nous parlerons de nos voisins avec sang-froid.
— Toujours la môme chose! s'écria M. Heuvels avec un redoublement de colère. Ah ! je sais bien ce que vous me direz tout à l'heure. Selon vous, les Valkiers sont des gens modestes, honnêtes et bons, n'est-ce pas? Leur mahce, leurs médisances secrètes et leurs perfides persécutions sont tout simplement une illusion de mes sens? Vous ne croyez pas à leur intention de me nuire ; TOUS ne croyez pas qu'Adolphe a fait le charlatan chez le
curé, afin de me faire passer pour un ignorant et de me couvrir de honte?
Adeline baissa la tête et ne dit mot.
— Voyons, parlez; quelle est votre pensée ? Je veux la savoir, s'écria le docteur aigri.
— Je ne puis pas vous tromper, mon père, bégaya la jeune fille.
— Eh bien, parlez !
— Que la mère Valkiers, que Françoise, qu'Adolphe médisent de vous et vous nuisent sciemment et volontairement, mon père, dit-elle en tremblant d'une façon visible, je ne puis ni ne veux le croire; car je sais que cela n'est pas...
M. Heuvels, au paroxysme de la fureur, repoussa violemment sa fille et se leva d'un bond; puis, jetant sur elle un regard ardent de colère, il cria en tapant du poing sur la table :
— C'est inouï l Ils ont raison; ils sont purs de toute mauvaise intention; je ne sais pas ce que je dis, et, s'il y a quelqu'un qui porte en son cœur la haine ou l'envie, c'est moi seul qui suis cet homme ! J'aurai bientôt fini de cette triste comédie. Adeline, dès à présent, vous ne vous assiérez plus à cette fenêtre ; vous ne direz plus jamais un mot qui me rappelle nos voisins d'en face. Je vous le défends, entendez-vous ? Sachez qu'il y a une inimitié irréconciliable entre moi et ces hypocrites. Prenez-y garde, et ne me faites pas mourir de chagrin à la pensée que mon unique enfant peut encore avoir de l'amitié pour des gens qui me calomnient et me persécutent, pour des gens que j'ai de justes raisons de haïr^
Au moment où il allait sortir de l'appartement, Ade«
lioe, tout en pleurs, courut à liïi en sanglotant, le retint avec des mains suppliantes, et s'écria :
— Mon père, mon cher père, écoutez-moi ! Pour vous épargner des chagrins, pour conserver le droit de vous consoler, je ferai tous les sacrifices, je renierai les amis de mon enfance, j'étoufferai leur souvenir dans mon esprit, je ne prononcerai plus jamais leur nom. Calmezvous; croyez-moi, je ferai violence à mon cœur; je trouverai la force d'oublier mon passé. Ah I ne doutez pas de rimraensilé de mon amour pour vous; accordez-moi mon i.irdon, vous serez content de moi.
— Oui, grommela le docteur vaincu, et vous passerez journées entières à gémir et à verser des larmes,
-i-ce pas? Ce que votre bouche ne dira pas, je le lirai clairement dans vos yeux.
— Non, mon père, je ne pleurerai pas, je ne gémirai pas, je serai gaie, et je ne puiserai ma joie que dans votre tendre affection 1 s'écria la jeune fille en élevant ses mains jointes.
Soit que M. Heuvels se sentît pris de pitié pour sa , soit qu'il fût persuadé qu'elle voulût réellement re- .-i famiiié de Françoise, il maîtrisa sa colère, et reprit d'un ton plus doux :
— Eh bien, Adeline, s'il en est ainsi, si vous parlez franchement, soyez tranquille. Nous verrons si vous tiendrez parole... Mais, à la première allusion, au pre- •■ T signe, je me fâcherai effroyablement. Maintenant,
^ez-raoi, je ne puis plus supporter mon agrilation, et je me retire dans ma chambre ; j'ai besoin d'être seul.
A ces mots, il sortit de l'appartement, non sans donner encore des signes de dépit et d'impatience.
Adeline s'approcha du crucifix suspendu à la muraille, s'agenouilla sur une chaise, courba la tête et s'absorba dans une muette et douloureuse prière.
— Eh bien, grand-père, avez-vous pesé la chose? demanda la femme Valkiers en entrant dans une chambre où le vieillard se trouvait assis devant une table, les yeux fixés sur quelques papiers.
— J'ai tant réfléchi, que j'en suis presque hébété, Marie. Votre proposition m'effraye.
— Mais, grand-père, observa la femme avec inquiétude, il nous faut prendre une résolution pour sortir d'embarras.
— En effet; mais le moyen de trouver ces cinq cents francs? Si nous pouvions gagner du temps, peut-être échapperions-nous à la résolution fatale !
— Non, il n'y a plus de délai à espérer. Vous voyez par la lettre du marchand de produits pharmaceutiques qu'il est très-mécontent, parce que, deux fois déjà, nous n'avons pas pu tenir nos promesses de payement. H écrit qu'il viendra lui-même, lundi, pour avoir son argent, et il faut qu'à tout prix nous tâchions de le satisfaire, sinon il dirait de nous des horreurs dans le village. D'ailleurs, il ne veut plus fournir de médicaments, et la phar-
macie d*Adolphe n'est plus très-bien fournie. Allons, soyez raisonnable, c'est le dernier sacrifice.
— Grever notre maison! soupira le vieillard; mettre en danger la dot de Françoise et nous préparer peut-être à tous un avenir de misère ! Ma conscience ne me reprochera-t-elle pas cette imprudence?
— Je comprends, grand-père, que vous hésitiez à employer ce moyen extrême; mais pourquoi serions-nous si craintifs? Les affaires d'Adolphe commencent à aller bien. La gnérison miraculeuse du curé a fait parler de lui avec faveur jusque dans les communes avoisinantes. Grâce à la protection du notaire, il a de nombreux et de bons clients. Après la nouvelle année, nous avons pu payer toutes nos petites dettes et même le compte du charpentier. Lorsqu'on avance ainsi avec un succès toujours croissant, on peut avoir confiance dans l'avenir. Grevons donc notre maison d'une petite rente et ne craignons rien. Peut-être, à la nouvelle année prochaine, pourrons-nous déjà la dégrever.
— Oui, Marie, dit le grand-père, j'accéderais peut-être à votre désir, mais il y a une raison particulière qui me retient Nous ne pouvons pas disposer de notre propriété selon notre bon plaisir.
— Comment cela?
— Nous n'avons pas réfléchi que Françoise est encore mineure. Pour pouvoir hypothéquer la maison, nous devrions convoquer le conseil de famille... Et M. Heuvels *"r^ fait partie.
' a femme Valkiers poussa un soupir, et une pénible ôurprise se peignit sur son visage.
— En effet, M. Heuvels est membre de notre conseil
de famille, dit-elle; par conséquent, il faudrait lui dévoiler notre misère, et il nous refuserait probablement les moyens d'y pourvoir. Il nous est hostile et nous fait toui le tort qu'il peut. Je le déplore du fond du cœur, et je lui pardonne volontiers son injustice; mais je ne veu5 pas qu'il ait à prendre une décision sur le sort de mes enfants.
— Et cependant, Marie, nous ne pouvons engager nos biens qu'avec l'intervention du conseil de famille; lalo est formelle.
Sans paraître écouter ce que disait le vieillard, l: femme Valkiers continua tout haut ses réflexions.
— M. Heuvels est la seule cause du chagrin qui règn( ici. Malgré les raisons que nous avons de remercier Diei de sa bonté pour nous, pourquoi Adolphe est-il toujour; mélancolique? pourquoi les succès qu'il obtient dans sî carrière ne peuvent-ils le délivrer du chagrin secret qu le poursuit? Parce qu'il souffre de se voir ainsi l'obje de l'inimitié de son confrère, d'un homme qui a été l'am intime de son père. Pauvre Adolphe, tout lui réussit l'avenir lui sourit, et, au lieu de se réjouir, il ne voi qu'une chose, il ne forme qu'un seul désir : aller demeu rer en ville, et, par son départ de son village natal, ame ner M. Heuvels à une réconciliation et mettre ainsi fir à cette triste inimitié. — Et voyez comme notre bonnt Françoise languit et dessèche pour ainsi dire, depuis qu( ses relations avec Adeline sont rompues. Elle ne dit paj combien cet éloignement la fait souffrir; mais je pénètre bien sa douleur. Non, non, puisque M. Heuvels se montre si injuste envers nous, puisque Adeline elle-même détourne les yeux lorsqu'elle rencontre l'un de nous, et se
comporte comme si elle ne nous connaissait plus, je ne puis consentir à leur livrer nos secrets de famille. Qui 8ait si M. Heuvels, dans son égarement, ne trahirait pas le secret de notre misère, pour humilier Adolphe et lui faire lortî Si notre maison ne peut-être engagée sans l'intervention de M. Heuvels, il faut chercher un autre moyen.
— Il y a, en effet, un autre moyen, répondit le vieillard ; mais il ne vous paraîtra peut-être pas moins désagréable que l'autre, et il est également extrême. Le notaire et sa famille nous témoignent depuis quelques mois l'amitié la plus généreuse et sans doute la plus sincère. Si nous le priions de nous prêter cinq cents francs pour six mois ou pour un an, pensez-vous, Marie, qu'il nous les refuserait?
Après un moment de réflexion, la femme Valkiers balrjuiia avec découragement:
— Aller demander du secours aux seuls amis véritables que nous ayons!
— Biais si on ne pouvait pas demander du secours à ses amis en cas de besoin, à qui donc pourrait-on avoir recours?
— Entre amis, l'argent est chose fâcheuse, grand-père. Et, si le notaire nous refusait, alors il s'éloignerait de nous certainemenu
— Je ne crois pas, Marie, que'nous ayons à craindre un refus. Le notaire est très-riche; le prêt que nous allons lui demander est pour lui une somme insignifiante. H fait son possible pour nous convaincre de plus en plus que nous avons en lui un ami sincère; il a une confiance -^•^ns bornes en l'avenir d'Adolphe; il le recommande et
le protège partout où il peut. Et il nous refuserait un pareil service 1 Allons, Marie, une pareille démarche est certes désagréable ; mais, quand on est dans le besoin, il ne faut pas être trop susceptible.
La veuve Valkiers, quoiqu'elle redoutât l'inpression défavorable que cette demande pouvait produire sur l'esprit du notaire, secoua la tête en signe d'adhésion, et croyait réellement approuver la résolution du vieillard; mais en ce moment la porte s'ouvrit, et Françoise parut en disant :
— Mère, le notaire est là ; il désire vous parler seuls, à vous et à grand-père. Je l'ai conduit au salon. /
Les deux vieilles gens échangèrent un regard de joyeuse surprise, comme pour se dire que Toccasion de parler d'un emprunt venait s'offrir d'elle-même fort à propos.
— Je ne comprends pas quelle peut être l'intention du notaire, murmura Françoise avec une sorte de mécontentement; il est tout en noir, avec une cravate blanche et des gants blancs. On dirait qu'il vient remplir ici un message solennel.
— C'est pourtant bien simple, reprit la veuve en souriant; c'est demain la fête de la mère de Constance. Je sais que le projet du notaire est de réunir ce soir quelques-uns de ses meilleurs amis à un joyeux festin pour célébrer la fête de sa femme. Il nous a invités à la hâte avant-hier, et maintenant il vient renouveler officiellement son invitation pour se conformer aux usages.,.
Tout en disant ces mots, elle avait déjà fait quelques pas dans le vestibule ; le grand-père tenait la porte du salon entr'ouverte, et lui faisait signe de se hâter.
Françoise s'éloigna en secouant la tête d'un air de doute, et les deux vieillards entrèrent dans la pièce où le notaire les attendait.
Le motif qui amenait ce dernier chez les Valkiers en habit de cérémonie et en gants blancs devait être fort important sans doute; car, contrairement à son habitude, il paraissait embarrassé, et prolongeait tellement ses salutations, que le mère d'Adolphe crut devoir lui rendre son invitation plus facile en lui disant :
— Vous prenez vraiment trop de peine, monsieur; entre amis, on peut bien se passer un peu de cérémonie. Nous nous amuserons bien ce soir, n'est-ce pas? Il me semble que je vois déjà voire femme attendrie, écoutant, les larmes aux yeux, les souhaits de bonheur de ses chers enfants. Constance doit lui réciter une jolie pièce de vers, je le sais.
— Non, dame Valkiers, répondit le notaire, ce n'est pas de cela que je viens vous entretenir. Pour la fête de ma femme, je vous ai invités avant-hier à l'honorer de votre présence. C'est une autre affaire, une affaire trèsimportante qui m'amène ici. Asseyons-nous, et, si ma proposition ne devait pas vous plaire, ce que je ne crois pas avoir à craindre, vous excuserez ma hardiesse.
Le ton de ces paroles était si sérieux et si solennel, que ses deux interlocuteurs, muets de surprise, appro- -hèrent des sièges et regardèrent le notaire avec une
riosité avide.
I^ nolair-i^ ^'assit également, puisa une prise dans sa
ialière d'or, et commença d'une voix lente et mesurée, sans quitter ses auditeurs de l'œil, afm d'observer l'impression que ses paroles allaient faire sur leur esprit :
— J'espère, mes amis, que vous ne cloutez pas du sincère intérêt que toute ma famille vous porte, à vous et à vos enfants ; vous ne refuserez donc pas de croire que l'idée dont j'ai à vous entretenir nous a été inspirée par le désir de vous voir heureux. Permettez-moi de vous parler à cœur ouvert ; vous m'en avez dit assez pour me laisser deviner que vous manquez encore, pour le moment, des moyens d'assurer le bonheur et l'avenir de votre fils. Nous savons qu'Adolphe est mélancolique et souffre secrètement de se voir haï, persécuté et calomnié par M. Heuvels. Un cœur aussi candide et aussi aimant que le sien doit, en effet, se sentir oppressé par cette terrible inimitié. Cependant ce n'est pas pour cette raison seule qu'Adolphe aspire après le moment où il pourra quitter notre village. Un homme comme lui, intelligent, plein de savoir, d'activité et de foi dans sa profession, a besoin d'un plus vaste théâtre pour y développer et y faire valoir les moyens que Dieu lui a si largement départis.
— Merci de votre généreuse amitié pour Adolphe, murmura la femme Valkiers, touchée de cet éloge de son fils.
Le notaire ne fit pas attention à cette interruption, et reprit :
— Depuis quelque temps déjà, nous en parlons entre nous à la maison. C'est surtout Constance et sa mère qui déplorent qu'Adolphe doive perdre son temps, son avenir dans un village, où il est obligé de courber la tête sous l'inimitié de M. Heuvels; tandis que, dans* une grande ville, il rencontrerait assurément le succès et la fortune. Voyez-vous, mes amis, je viens, à l'instifïation
de ma femme, vous offrir Targent nécessaire à rétablissement d'Adolphe dans une grande ville en qualité de docteur, comme sou grand mérite lui en donne le droit.
— Ad ! c'est Urop de bonté, monsieur ! s'écria la mère presque folle de joie. Que Dieu vous bénisse pour l'amitié que vous portez à Adolphe et pour la bonne pensée qui vous fait venir spontanément à notre aide. Comme il sera heureux ! C'est bien vrai que mon pauvre fils ne pouvait pas rester ici plus longtemps : il a le cœur trop sensible, l'inimitié de M. Heuvels eût fini par le rendre malade. Ce n'est pas une vie pour un jeune homme comme lui. Merci, monsieur, vous nous prouvez qu'il y a encore des amis généreux; l'aide que vous nous offrez est un bienfait inappréciable.
— Vous seriez assez obligeant pour nous prêter l'argent nécessaire? demanda à son tour le grand-père. C'est une offre généreuse pour laquelle nous vous resterons profondément reconnaissants.
Le notaire parut charmé de l'impression favorable de ses paroles ; il poursuivit avec plus de confiance et le sourire aux lèvres :
— Mes bons amis, vous vous méprenez, du moins en partie, sur mes intentions. Laissez-moi continuer, je vous prie. Dites-moi, ne trouvez-vous pas que ma Constance est une bonne fille, aimable et toujours gaie?
— Certes, Constance est une bonne et aimable enfant, répondit la veuve ; je l'aime beaucoup et je lui sais bon gré du vif intérêt qu'elle prend au succès d'Adolphe. Et vous, grand-père, vous l'aimez bien aussi, n'est-ce pas?
Le vieillard ne parut pas avoir entendu celte question;
ses yeux étaient fixés obstinément sur le notaire, et il paraissait absorbé dans une pensée sérieuse.
— Vou.= n'aurez probablement pas remarqué, mes amis, reprit le notaire, que, depuis quelque temps, une sorte de confiance familière s'est établie entre Adolphe et Constance. Peut-être n'y verrez-vous rien d'étonnant, puisque, depuis leur enfance, ils ont toujours été compagnons de jeux et bons amis? Vous vous tromperiez toutefois si vous croyiez qu'un sentiment plus intime n'a pas pris dans leur cœur la place de l'amitié. Sachez qu'Adolphe confie toutes ses peines, tous ses chagrins à Constance, et qu'il ne se passe pas de jour qu'il ne lui parle de son espoir en un avenir meilleur. Vous aussi, n'est-ce pas ? vous avez remarqué que les jeunes gens se témoignent plus d'affection que d'habitude. Si Adolphe est un peu plus timide que Constance, il faut l'attribuer sans doute à la mélancolie qui ne le quitte pas; mais plus d'une fois déjà j'ai surpris sur son visage des signes de cette émotion secrète qui laissent si clairement entrevoir ce qui se passe au fond du cœur.
La veuve qui pressentait enfin le but de cette conversation, se leva tout émue. Celte nouvelle la prenait à l'improviste ; la surprise et l'espoir brillaient dans ses yeux, et elle murmura d'une voix à peine intelligible :
— En effet, en effet, Adolphe et Constance ont un très-vif attachement l'un pour l'autre, je l'ai remarqué depuis longtemps.
Le notaire reprit.
— En causant avec ma tei^pie de la position d'Adolphe, nous avons résolu de vous offrir le prêt de l'argent nécessaire ; mais j'ai été retenu par la crainte que cette
offre ne vienne froisser et refroidir une amitié à laquelle nous allachons un si haut prix. Ma femme, qui vous porte une afîeclion sans bornes, songea alors à nouer entre nos deux familles des liens indissolubles, afin d'acquérir le droit de faire un grand sacrifice pour le bonheur d'Adolphe, sans vous inspirer d'autres sentiments à notre •:^'ard que l'amitié réciproque qui doit régner entre les . :embres d'une même famille... Vous comprenez maintenant le motif de ma visite, n'est-ce pas? Pendant que les deux vieilles gens le regardaient avec Lipéfaction et semblaient demander une explication us complète, il continua :
— Constance est l'aînée de mes enfants. Par amour pour elle, et afin de permettre à Adolphe de s'établir en ville, je lui donnerai, pour commencer, une dot de trente mille francs... Bah! tant pis, le mot est lâché, je dirai tout. Nous vous proposons de marier Adolphe avec Constance, et d'assurer ainsi pour toujours le bonheur de nos deux enfants. Que dites-vous de cela ?
La veuve était si émue, qu'elle avait à peine la force (hi parler. Elle prit en tremblant la main du notaire et
•gaya quelques mots d'où l'on pouvait conclure nonseulement qu'elle acceptait au fond du cœur sa proposilioD, mais aussi qu'elle était pleine d'admiration pour la
jblesse et la générosité de ceux qui en avaient eu l'idée.
— Ainsi, dame Valkiers, vcus consentez à ce mariage ? demanda le notaire.
— Ah! je ne sais comment exprimer ma reconnaisinee! s'écria-t-elle. Il faut que votre affection pour nous
^ 'il bien grande pour qu'elle vous inspire l'idée decomler ainsi mon ûls de bonheur. Il ne vous suffisait pas de
lui offrir votre bourse et d'assurer son avenir dans le monde, vous lui donnez encore pour femme votre plus chère enfant^ afin de vous l'attacher, lui et nous en même temps, par un lien indissoluble. Que Dieu vous récompense, monsieur, pour cette noble pensée !
— Et vous croyez qu'Adolphe acceptera ma proposition?
— Avec joie, avec transport, monsieur ! Lui qui aime tant Constance! N'en doutez pas... Et cette bonne Constance, sait-elle quelque chose de votre démarche ? A-t-elle consenti à devenir ma tille ? Ah ! c'est à perdre la tête de joie I
-— Je ne crois pas que Constance sache quelque chose de mon projet. Jusqu'à présent, elle croit qu'elle épousera le fils du notaire Grips. C'est un brave garçon, modeste, fils de parents estimables; et j'ai presque donné mon consentement à son mariage avec ma fille. Les raisons sohdes que ma femme a fait valoir et l'inclination visible de Constance pour Adolphe ont depuis peu changé mon sentiment là-dessus, Soyez certains que Constance n'en sera pas moins joyeuse qu'Adolphe. Quoi d'étonnant d'ailleurs, puisqu'ils s'aiment? Mais, vous, grand-père, vous ne dites rien ? Comment trouvez-vous ma proposition ?
— Elle m'inspire au moins une profonde reconnaissance, répondit le vieillard ; cependant il y a quelque chose qui m'inquiète, et, avant que j'ose me réjouir, je désire que nous en parlions sérieusement.
— Allons, allons, grand-père, s'écria la veuve d'un ton de reproche, allez-vous encore troubler notre joie par des réflexions inopportunes?
— Chacun a sa manière de voir, répondit le vieillard. Pour ma pari, j'envisage ce mariage comme un véritable bonheur pour nous tous, mais ce que je voudrais savoir, c'est si M le notaire et sa femme connaissent bien notre véritable situation . Constance recevra trente mille francs; que pouvons-nous donner à Adolphe?
— N'est-ce que cela? dit le notaire en riant. Nous connaissons parfaitement votre position. La dot d'Adolphe est son savoir, son bon cœur et son brillant avenir. Plus un mot là-dessus. Vous donnez donc aussi votre consentement, grand-père?
— Qui n'accepterait avec une émotion reconnaissante une si généreuse proposition ? répondit le vieillard touché jusqu'aux larmes. C'est plus qu'aucun de nous n'a iamais osé espérer.
— Eh bien, mes amis, dit le notaire en prenant la main de ses deux interlocuteurs, réjouissons-nous d'avance du bonheur de nos deux enfants et croyons que Dieu, dans ses desseins impénétrables, les fit naître l'un pour l'autre. Si je suis assuré d'un côté qu'Adolphe a tontes les qualités qui peuvent faire à ma fille une vie agréable et douce, je suis certain aussi que Constance sera pour Adolphe une épouse tendre et dévouée... Quant aux détails de cette affaire importante, nous en pni rnain. — Maintenant, il nous faut encore le COL iii d'Adolphe lui-même. 11 n'est pas à la maifOD, je fe sais, car j'ai épié son départ pour venir Ici; je voulais avant tout connaître votre sentiment. Je crois être certain de son consentement; mais, en tout cas, il faut qu'il ait donné sa parole avant que '" mariage puisse être considéré comme chose déci-
dée. Vous lui en parlerez à son retour, n'est-ce pas?
— Tout de suite, immédiatement, s'écria la veuve. Qui pourrait taire plus longtemps, qu'il ne faut, une si heureuse nouvelle ?
— Sachez, mes amis, que je forme à ce sujet des projets perfides... Ce soir, il y a fête chez nous; chacune de mes filles ofi'rira un cadeau à sa mère. C'est moi qui la fêterai le dernier. Vous la verrai verser des larmes d'attendrissement ; Constance sautera de joie, car mon cadeau sera la nouvelle de son mariage avec Adolphe. Quel charmant tableau, quel heureux m oment ce sera pour nous tous et pour nos enfants! Vous comprenez donc que nous n'avons pas de temps à perdre. Parlez à Adolphe de la chose aussitôt qu'il rentrera et que l'un d'entre vous vienne m'annoncer son consentement. Ahî mes amis, ce sera une déhcieuse, une mémorable soirée! Adieu, à tout à l'heure; j'attendrai avec impatience l'heureuse nouvelle.
Les vieilles gens l'escortèrent jusque dans le vestibule; la mère essaya encore de lui persuader qu'il ne devait point douter du consentement d'Adolphe; et elle y réussit si bien, que le notaire les quitta avec l'entière certitude qu'aucun obstacle, de quelque nature qu'il fût, ne pourrait empêcher ni retarder l'accomplissement de ses vœux.
La porte ne fut pas plutôt fermée, que la veuve'se jeta au cou du vieillard avec des transports de joie.
— 0 grand-père, s'écria-t-elle, combien grande est pour nous la bonté de Dieu ! Nous qui croyions avoir encore des mois, des années peut-être à languir ! Adolphe ne se chagrinait que parce qu'il ne pouvait échapper à
riniraitié de M. Heuvels. Et voilà que tous les bonheurs lui arrivent à la fois : la fortune, la paix du cœur, un avenir assuré, une bonne et charmante femme et trente mille francs de dot ! Je ne sais plus oii j'en suis, la tête me tourne ; c'est comme un rêve : j'ai peine à y croire.
— En effet, Marie, répondit le vieillard, c'est un brillant mariage. Nous pourrons donc voir Adolphe heureux, et nous serons récompensés de notre amour pour lui; rendons-en grâces au ciel !
Une pensée soudaine vint à l'esprit de la veuve Valkiers; elle se retourna et courut à la chambre où sa fille, assise sur une chaise, se demandait avec inquiétude ce que le notaire pouvait bien avoir à dire à ses parents.
— Françoise, Françoise, réjouissez-vous, mon enfant, s'écria la veuve; il y a une grande nouvelle.
La jeune fille se leva et regarda sa mère avec étonnemenl.
— Ah! ce que j'ai à vous apprendre est si beau!... Adolphe va se marier avec Constance, la fille du notaire!
Mais celle nouvelle, au lieu de provoquer des signes de joie de la part de Françoise, parut produire un effet tout opposé, car un tremblement soudain agila ses membres, et son visage pâlit visiblement.
— Je comprends qu'une nouvelle aussi inattendue vous cause de l'émotion, dit la mère. J'ai mal fait de vous dire cela sans préparation; mais je ne pouvais le taire plus longtemps : la joie me rend imprudente. Allons, Françoise, remettez-vous et réjouissez-vous du bonheur qui arrive à votre frère.
La jeune fille tenait la tôle baissée et semblait plongée daos de tristes pensées.
— Qu'est-ce ceci? On dirait que celte bonne nouvelle vous chagrine, s'écria la femme Valkiers avec un sourire plein de confiance.
— Il est naturel, remarqua le vieillard, qu'une pareille nouvelle la trouble au premier abord. Un mariage est une sorte de séparation entre frère et sœur, du moins cela paraît ainsi; mais Françoise éloignera bien vite ces idées et se réjouira avec nous d'une alliance si honorable.
— Naïve enfant, gronda la mère, vous ne pouviez cependant pas espérer qu'Adolphe restât toujours garçon? Votre tour arrivera aussi un jour; et alors, quoique je puisse être séparée de ma bonne et chère Françoise, je ne m'affligerai pas, au contraire, je remercierai Dieu parce qu'il lui aura plu d'assurer encore le honneur d'un de mes enfants.
— Adolphe va épouser la fille du notaire! marmotta Françoise, et vous croyez, ma mère, que ce mariage sera un bonheur pour lui?
— Comment en douter? Il ira demeurer en ville, Françoise ; il sera délivré de toute cause de chagrin ; la renommée, la considération et la fortune l'attendent là. Constance lui apportera une dot de trente mille francs. C'est joli n'est-ce pas?
Françoise faisait des efforts visibles pour surmonter l'émotion qui Tavait saisie à cette annonce inattendue. Elle releva la tête et dit avec un profond soupir ;
— Oui, oui, mère, c'est joli... Mais êtes-vous bien sûre qu'Adolphe consentira à ce mariage ?
— Il versera des larmes de joie !
— 11 nous a dit plus de vingt fois qu'il ne se marierait lamais.
— Afin de ne pas nous priver de ses soins, oui ; mais si son mariage dissipe dès à présent toute inquiétude, il n'a plus de raisons pour se rappeler cette promesse. Il serait inoui qu'Adolphe refusât la fortune quand c'est une bonne et charmante fiancée , qu'il chérit depuis longtemps, qui la lui apporte dans sa main, f
La jeune fille secoua la tête d'un air de doute.
— Mais qu'avez-vous donc? Je ne vous comprends pas, dit la mère avec impatience. On dirait que vous déplorez ce mariage. Il y a des larmes dans vos yeux ! Françoise, je ne doute pas de votre sincère affection pour votre frère ; mais ce sentiment ne doit pas vous rendre égoïste. Qu'une femme vienne se placer entre Adolphe et nous, si c'est pour son bonheur^ nous devons nous en réjouir.
— Ah! ce n'est pas cela, balbutia la jeune fille embarrassée. Je ne sais pas moi-même pourquoi je suis si émue. Cette nouvelle inattendue m'a tellement stupéfaite que toutes mes idées sont bouleversées... Je sens le besoin de prier ; la cloche sonne, je voudrais bien aller à l'église, ma mère. Probablement, à mon retour, je pourrai envisager avec plus de calme cet événement extraordinaire, et m'en réjouir avec vous. Je vous en prie, ma mère, accordez-moi quelque repos pour rassembler mes esprits troublés... Permettez-moi d'aller à l'église.
— Vous êtes une singulière enfant, dit la mère. Eh bien, allez à l'église, et n'oubliez pas de remercier Dieu de sa bonté pour nous; car vous reconnaîtrez, je vous le certifie, que le mariage de votre frère est un bienfait du <■!-!.
Li jeune fille jeta un mouchoir sur ses épaules et sor-
lit de l'appartement sans répondre. Il était aisé de voir qu'elle avait hâte d'être hors de la maison. Peut-être craignait-pUe de laisser échapper, en continuant l'entretien, un fcvcret qu'elle voulait tenir religieusement caché, du moins jusqu'à ce qu'Adolphe eût fait une réponse à la proposition du père de Constance.
Aussitôt que les parents se retrouvèrent seuls, ils s'étonnèrent ensemble de l'impression singulière que cet événement important avait produite sur l'esprit de Françoise. Le grand-père s'en tint à son opinion qu'il fallait en chercher la cause dans le tendre attachement de Françoise pour son frère, et dans la crainte que ce mariage ne la séparât de lui. Dans une famille comme la leur, dont tous les membres étaient unis par les Hens de la plus vive affection, un mariage apporte souvent quelque tristesse; cela était très-naturel, et il ne fallait pas y atiacher d'importance. Quant à la veuve, elle s'imaginait que Françoise avait reçu si froidement cette bonne nouvelle parce qu'elle n'éprouvait pas une grande sympathie pour Constance. Cette pensée l'inquiétait pour l'avenir : s'il existait entre sa fille et sa belle-fille un sentiment d'antipathie, son bonheur ne serait assurément pas complet. Mais le grand-père lui persuada que sa crainte n'était pas fondée ; et la bonne femme , toute portée à la confiance, retrouva sa joie première.
Alors ils se mirent à parler du bel avenir qui s'ouvrait devant Adolphe ; ils le voyaient déjà établi à Anvers, tenant voiture et chevaux, entouré de l'estime et de la considération publiques, renommé et aimé de tous pour son savoir, son noble caractère et sa bienfaisance. Une fois engagés dans cette voie, ils allèrent si loin et bâtirent
UDt de châteaux en Espagne, qu'ils se virent bientôt enlourés de jolis petits enfants dont la présence les rajeunissait et leur faisait recommencer la vie.
Ils étaient dans cette situation d'esprit lorsqu'ils entendirent ouvrir la porte de la maison et crurent reconnaître le pas d'Adolphe.
Le vieillard prononça rapidement quelques mots pour faire comprendre à la veuve qu'il ne fallait pas annoncer brusquement la nouvelle à Adolphe, et qu'il était nécessaire d'employer quelques précautions, aûn de lui épargner une trop grande surprise.
Le jeune docteur entra dans la chambre avec un sourire de satisfaction, tira de la poche intérieure de son paletot quelques instruments en acier, qu'il déposa sur la table, et, se tournant vers les deux vieillards :
— Comme vous semblez contente, ma mère ! dit-il. Qu'est-ce donc qui vous met en si belle humeur, grandpère?
— Ah ! une bonne nouvelle ! un événement heureux, Adolphe ! s'écria la veuve, qui avait peine à se contenir.
— Et à moi aussi il est arrivé quelque chose d'heureux, dit le jeune homme en se frottant les mains. Vous ne le croirez pas, mère. Chacun s'est figuré, et je pensais moi-même que Pierre le couvreur était perdu ; tout le village plaignait déjà d'avance la pauvre veuve, qui allait se trouver sans appui et seule au monde avec ses sept enfants. En effet, tomber du toit de l'église, se casser un bras et plusieurs côtes, sans compter les lésions intérieures, c'est un accident terrible et presque toujours mortel. Eh bien, mère, Pierre le couvreur ne mourra pas : il est sauvé ! Celte fois, du moins, j'ai la
ferme conviction que c'est moi qui lui ai conservé la vie. Pai rendu un époux et un père à une mère et à ses sept enfants. De pareilles cures compensent bien les; désagréments de mon état. Je suis content de moi-même et plein de joie.
— Ah ! ah ! vous serez encore plus joyeux lorsque vous saurez ce que j'ai à vous dire, s'écria la mère. Asseyez-vous là, devant moi, Adolphe... Bien. Maintenant, dites-moi, comment trouvez-vous Constance, la fille du notaire ? Une bonne et charmante fille, n'est-ce pas?
— Certes, oui, répondit le jeune homme, une excellente fille. Elle me témoigne tant d'intérêt et souhaite si sincèrement mon bonheur, que j'ai pour elle autant de reconnaissance que d'estime et d'amitié.
— Et si l'on vous demandait si vous voulez épouser Constance, que diriez-vous?
— Me marier, moi, me marier? Vous plaisantez, mt mère, s'écria Adolphe un peu surpris de cette questioh mais sans émotion visible.
— Je ne plaisante pas du tout, c'est sérieux.
— Comment l'entendez- vous, mère? balbutia le jeuni docteur. Vous a-t-on parlé de ce mariage ?
— Ma foi, je ne puis taire plus longtemps l'heureus nouvelle. Apprenez, Adolphe, de quelle grâce particu lière le bon Dieu nous favorise. Le notaire est venu ; i nous a demandé notre consentement à votre mariag avec Constance. Ah! que vous serez heureux! Con stance reçoit une dot de trente mille francs ; vous ire demeurer en ville, et vous mènerez une existence qi sera digne d'envie. ^
A celle nouvelle inaltendue, Adolphe s'élait levé tout iremblaQl; et, muet d'élonnement, il tenait les yeux fixés sur ceux de sa mère^ comme s'il doutait de ce qu il avait entendu.
— Vous êtes ému, Adolphe ! dit la veuve. Voire joie doit être grande, en effet. Une femme si bonne et si aimable, et le plus brillant avenir!
— Mais je n'ai pas envie de me marier, murmura le jeune homme; je veux rester avec vous et avec ma sœur. Non, non, je ne veux pas vous quitter.
— Il n'est pas question de nous quitter; nous vendrons notre maison et noire jardin, et nous partirons également pour Anvers. Ce mariage ne doit pas nous séparer.
Adolphe, consterné et en proie aux plus pénibles pensées, passa la main sur son front.
— Nous avons déjà consenti en voire nom, continua la mère. Chassez celte inquiétude, mon fils; c'est votre amour pour nous qui vous l'inspire. Dites-moi que vous acceptez avec joie la main de Constance ; le reste ira bien tout seul.
— Je regrette de devoir vous affliger, répondit-il ; mais je vous en prie, ma mère, ne me forcez pas d'épouser Constance!
— Vous l'aimez cependant, s'écria la veuve étonnée ue celle opposition.
— Je l'aime comme on aime tous ceux qui vous témoignent de l'iniérét et de l'amitié; j'ai pour elle beaucoup d'estime, et j'apprécie parfaitement la bonté de son cœor; mais me marier avec elle, je n'ai jamais pensé à la possibilité d'une pareille chose.
— Je le crois bien, Adolphe ; qui de nous eût osé espérer une union si honorable et si avantageuse? Mais qu'importe que la fortune se présente d'une façon inattendue, c'est une raison de plus pour bénir Dieu de sa bonté et pour accepter ses bienfaits avec une joie reconnaissante. C'est dit, n'est-ce pas, nous pouvons prévenir le notaire que vous consentez?
Adolphe jeta sur sa mère un regard doux et profond, et répondit en soupirant :
— Ma bonne mère, si je vous disais que celte union ne peut me rendre heureux, si je vous suppliais de renoncer à un mariage qui me condamnerait peut-être à une tristesse éternelle?
Convaincue par le ton de la voix d'Adolphe que son refus était sérieux, et tremblant à l'idée que sa résolution pouvait être irrévocable, la veuve mit les mains sur ses yeux en poussant un cri d'anxiété.
Le grand-père, qui avait écoulé jusqu'alors avec un profond mécontentement, s'approcha d'Adolphe; ses lèvres tremblaient, et il était visiblement agile par la colère et le désappointement.
■— Cela va trop loin, s'écria-t-il ; vous osez refuser une offre si brillante, sans cause, sans raisons, car il ne peut y en avoir! Et fût-il vrai que votre sentiment personnel vous fît préférer de conserver encore pendant quelques années votre liberté de jeune homme, d'autres considérations vous font un devoir d'accepter avec empressement les moyens d'assurer votre propre avenir en même temps que le bonheur de tous ceux qui vous aiment. Adolphe, Adolphe, comment pouvez-vous être aussi mal inspiré? Depuis de longues années, nous lut-
tons contre la misère et l'humiliation ; notre petite forlune est presque entièrement mangée; l'héritage de votre bonne sœur Françoise, sa dot, sont en danger. Aujourd'hui même, nous ne savons comment payer au pharmacien les médicaments qu'il a fournis; le chagrin vous mine parce que votre vie est empoisonnée par l'inimitié de M. Heuvels. Enfin Dieu jette sur nous un regard plein de miséricorde; il inspire à un de nos amis une pensée dont l'accomplissement doit combler tous vos vœux, mettre fin à l'amertume de notre existence, et vous promet dans l'avenir le sort le plus heureux qu'une mère puisse rêver pour son fils; avec tous ces biens, on vous offre pour femme une noble jeune fille, aussi vertueuse qu'aimable et charmante, et vous refuseriez! C'est impossible, Adolphe, vous ne pouvez être insensé à ce point. Parlez, dites-moi que vous comprenez mieux votre devoir et l'intérêt de voire avenir.
-— Mon Dieu! murmura le jeune homme d'une voix presque inintelligible, quel sacrifice on exige de moi! épouser Constance! Accepter des liens qu'on ne peut plus rompre, qui nous enchaînent jusqu'à la fin de nos jours, qui font un crime des peines les plus secrètes de notre âme...
Et, étendant les mains, il s'écria avec l'accent du désespoir :
— 0 ma mère, épargnez-moi l grand-père, ne me contraignez pas!
Le vieillard, si froid d'habitude, marchait avec agitation dans la chambre.
— Notre conduite envers le notaire sera louable et digne vraiment! dit-il d'un ton d'amère ironie. Ce gé-
néreux am», connaissant notre position difficile, et mû par le sincère intérêt qu'il vous porte, vient nous offrir;, avec la main de sa chère enfant, la fortune t le bonheur... Et nous, pour le payer de sa générosité, nous lui faisons un sanglant outrage! Nous repoussons ses bienfaits; mais nous acceptons sans honte et sans souci le juste ressentiment de sa famille olîensée. Que le sort nous poursuive désormais, comment oserons-nous prétendre encore que nous ne l'avons pas mérité ?
Le jeune homme avait écouté la tête basse ces reproches amers ; il poussa un profond soupir et se disposa à répondre; mais, comme il secouait négativement la tête et qu'il allait vraisemblablement renouveler son refus, sa mère se leva, tendit vers lui ses mains jointes et s'écria :
— Adolphe, mon fils bien-aimé, je vous en supplie, acceptez la main de Constance ! il est possible que la perte de votre hberté vous fasse reculer; mais, croyez-en la parole de votre mère, ce serait ofl'enser Dieu par ingratitude , ce serait outrager cruellement nos amis que de repousser^ par un aveuglement inexplicable, l'épouse qui s'offre généreusement à devenir la compagne dévouée de vatre vie. Si la certitude de votre propre bonheur ne peut vous déterminer à faire ce mariage, acceptez-le par amour pour votre grand-père, par amour pour Françoise , et surtout par amour pour moi, dont votre refus brise le cœur... 0 Adolphe, mon enfant, je vous en conjure, épargnez-moi une douleur qui ne finirait qu'avec ma vie !
Pendant qu'elle prononçait cette éloquente supplication, les larmes coulaient sur les jeues de la veuve Val-
lûtTS, des larmes de piiié brillaient également dans les yeux du jeune homme. Il était pâle, et ses jambes tremblaient sous lui. Cependant il s'efforça de se remettre, et, prenant la main de sa mère, il dit d'une voix douce :
-— Bonne mère, vous seriez donc bien malheureuse si je refusais la main de Constance!... C'est un mot d'une solennité effrayante que ce oui qui doit décider irrévocablement de tout le reste de ma vie. Accordez-moi le temps de m'habituer à la pensée de ce mariage. Pour vous plaire, pour vous épargner des chagrins, j'essayerai de faire violence à mon cœur. Laissez-moi réfléchir quelques heures, et conservez l'espoir que mon amour pour vous me donnera la force de surmonter le doute qui me fait reculer.
— Mais le notaire attend avec impatience; ce soir môme, il veut faire une surprise à sa femme en lui annonçant votre consentement, répliqua la mère à demi consolée.
— Une demi-heure seulement, le temps de rassembler mes esprits. Je vais dans mon cabinet. Dans un quart d'heure, je viendrai vous dire avec pleine connaissance de cause quelle résolution j'ai cru devoir prendre pour votre bonheur et pour le mien.
A ces mots, il s'éloigna lentement.
— Adolphe, Adolphe, lui cria sa mère, je vous en supplie, n'oubliez pas que votre refus me plongerait dans le désespoir.
^ — Ayez bon courage, je ne l'oublierai pas, soyez tranquille, répondit Adolphe.
Et un pénible soupir sortit du fond de sa poitrine.
II sortit de la chambre la tête baissée et en cliaacelanl comme un homme ivre.
Adeline était revenue de l'église depuis un quart d'heure. Elle marchait de long en large dans le salon de son père, et semblait en proie à une inquiétude extrême. De temps en temps, elle levait au ciel ses yeux désolés, poussait un profond soupir, puis recommençait sa promenade machinale, comme si elle luttait péniblement contre des pensées qui venaient l'assaillir malgré elle.
En revenant de l'église, elle avaifr vu le notaire sortir de la maison des Valkiers. L'éclat de la joie triomphante qui rayonnait sur son visage et surtout son costume solennel avaient frappé la jeune fille d'étonnement, en même temps que d'une secrète inquiétude.
Elle n'avait pas compris d'abord comment une chose si simple en elle-même avait pu tout à coup lui faire battre le cœur et lui causer une émotion inexplicable; et maintenant encore, son esprit, ballotté par les apparences de ce qu'elle venait de voir et par le cri de sa conviction intime, ne parvenait pas à distinguer de quel côté était la vérité. Effrayée par la reconnaissance complète de l'état de son cœur, elle mit ses mains sur ses yeux et s'efforça de retenir les larmes qui montaient du fond de
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Sa poitrine; mais elles jaillirent bientôt à travers ses doigts, et un soupirenlrecoupé, quelque chose comme un sanglot comprimé, souleva son sein oppressé.
Elle découvrit son visage, regarda en tremblant ses mains humides, et dit :
— Des larmes! Ohî cachons ces signes de tristesse. Je ne puis pas pleurer; il faut que je paraisse gaie... Sourire avec une angoisse mortelle dans Tâme!
Elle essaya en effet de donner à son visage une expression de contentement ; mais elle n'y réussit pas de manière à déguiser ce qu'elle ressentait intérieurement. Pendant un instant, un triite sourire se dessina sur ses lèvres; mais bientôt ses traits se détentirent, et elle retomba dans d'amères réflexions.
— J'ai promis à mon père de renier mes amis, murmura-t-elle, d'effacer leur nom de mon souvenir, de ne plus penser à eux ni à lui. Vous savez, ô mon Dieu, si ces promesses étaient sincères. A ce moment-là, j'ignorais encore quel sentiment victorieux était caché dans les replis secrets de mon cœur; son éloignement, les pensées contre lesquelles il m'a fallu lutter, la tristesse, l'isolement, m'ont arraché le bandeau... Je le vois toujours; son image est toujours devant mes yeux; la nuit môme, je pleure pendant mon sommeil, parce que je rêve qu'il est malheureux. Je l'aime donc? Hélas! oui, je l'aime, je l'ai toujours aimé ; car tandis que, comme une innocente enfant, je croyais ne voir en lui qu'un compagnon dtf jeux, un ami, s'élevait et grandissiM». dans mon cœur, lentement et victorieusement, un sentiment qui devient plus puissant que ma volonté, plus fort que la conscience du devoir. Et lui, pleure-t-il comme moi,
parce que le sort cruel nous sépare Tun de Tautre? ses lèvres murmurent-elles quelquefois mon nom? son esprit m'appelle-t-il et me voit-il dans la solitude?
Tout à coup une étincelle de fierté et de confiance s'alluma dans ses yeux, et elle secoua affirmativement la tête ; mais la confusion couvrit ses joues d'un vif incarnat; et, reculant d'un pas, elle dit avec un soupir d'effroi ;
— Toujours cet égarement de mes sens! Je veux lutter contre lui, contre son souvenir, et mon pauvre cœur bat de joie à la seule pensée qu'il souffre les mêmes peines que moi... quel supplice! souffrir, se taire, cacher ses larmes dans la solitude des nuits, et cependant feindre d'être gaie et sourire, pour que mon père ne devine point quel sentiment me trouble et me rend malheureuse... Mon père croit qu'Adolphe lui veut du mal et médit de lui; il le hait; et moi son enfant, j'aime son ennemi! pendam que ma bouche prononce des paroles consolantes, mon âme désolée ne voit qu'Adolphe, ne rêve que d'Adolphe !
Elle resta quelques instants absorbée dans ses réflexions silencieuses. Puis elle reprit, en s'interrogeanî elle-même ;
— Que dois-je faire? Quel est mon devoir? Cette éieiv nelle dissimulation me remplit de crainte. Oh! je voudrais tout dire à mon père, lui demander pardon et lui promettre de lutter contre moi-même jusqu'à ce que je triomphe enfin de ma faiblesse... Mais la vérité lui causerait un chagrin inexprimable et le réduirait au désespoir. Peut-être mon aveu le rendrait malade et abrégerait ses jours ! Non, non, j'enfermerai ce secret an
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fond de mon cœur, et je ne laisserai deviner à personne h cause de ma tristesse. Je combattrai eucore, je tendrai toutes mes forces pour étouffer enfin ce sentiment qui égare mes sens. Dieu, dans sa miséricorde, aura pitié de moi et me donnera le courage et la force de triompher de moi-môme. Mon père ne saura rien des combats que j'ai livrés, et je lui épargnerai du moins la confidence d'un sentiment qui eût sans doute empoisonné sa Tie. Voilà mon devoir, et, si la nature humaine n'est pas tout à fait impuissante en moi, je trouverai dans l'amour de mon pauvre père la force de le remplir.
Fortifiée par cette résolution, elle s'avança devant une glace, la tête haute, et essuya la trace que les larmes avaient laissée sur son visage. Elle se regarda pendant quelques moments, et soupira :
— Je maigris ; mes joues perdent la fraîcheur de la santé ! ma bouche peut bien mentir, mais mon visage ne ment pas, lui. Sans cette pâleur, sans cette maigreur maudites, mon père lui-môme ne pourrait soupçonner que je suis moins gaie depuis la rupture de cette vieille amitié. Il rentrera dans une heure; j'irai me promener un peu au jardin et me donnerai du mouvement; mes joues seront plus colorées...
Elle s'assit près de la table, presque consolée, et garda quelque temps le silence, les yeux fixés sur le plancher. Puis, repondant à une question qu'elle se posait intérieurement, elle reprit :
- - En effet, ce sont de vaines pensées. Que les Valkiers aillent tous les jours chez le notaire, qu'est-ce que cela prouve? 11 faut bien qu'ils aillent quelque part, et qu'ils causent avec quelqu'un. Cette pauvre Françoise
chaque fois que je la rencontre, me regarde d'un air si triste, que j'en ai pitié. Elle, du moins, reste fidèle aux souvenirs de notre amitié... Mais quelle raison avait le notaire de paraître si étrangement joyeux? Pourquoi ces habits de cérémonie?
La jeune fille, mécontente d'elle-même, secoua la tête avec dépit et se leva de sa chaise :
— Je suis bien malheureuse! dit-elle. Que peut ma volonté contre un sentiment si fort? A peine ai-je résolu de repousser de toutes mes forces l'image qui me poursuit, qu'elle apparaît plus distincte devant mes yeux. Ne pourrai-je donc jamais surmonter cette tristesse? Ah! j'espère bien...
Le trot d'us cheval et un bruit de roues se fir-ent entendre sur la route; les carreaux tremblèrent dans leur châssis.
— Qu'entends -je? demanda Adeline toute surprise, une voiture, ciel! c'est peut-être mon père qui revient?
Elle s'empressa de se frotter les joues avec un mouchoir afin de dissimuler la pâleur et s'efforça de prendre un air de gaieté.
Au bout d'un instant, son père entra dans la chambre. Il marcha droit à la cheminée, où couvait un feu dormant, tira une chaise à lui et dit en se chauffant, sans regarder sa fille :
— Adeline il fait froid, mon enfant. Ce vilain mois de mars est bien le plus mauvais mois de l'année pour un médecin de village. Il neigera aujourd'hui; ce froid humide m'a pénétré entièrement. Le chemin qui mène à la ferme de la Croix est impraticable pour les voitures;
il m'a fallu faire plus d'une demi-lieue dans la boue des chemins de traverse.
La jeune fille s'approcha du foyer, mit du charbon dans le feu et s'empressa de le ranimer.
— Voyez, 'non père, dit-elle, pendant qu'elle prenait ces soins, vous serez réchauffé bientôt. Pourquoi n'avezvous pas remis à demain votre visite à la ferme de la Croix? Vous m'avez dit vous-même que la maladie du fermier n'avait aucune gravité.
— Oui, Adeline, répondit le docteur en soupirant, vous avez raison ; le fermier est hypocondre et . s'imagine à tout moment que sa vie est menacée. Son indisposition n'est certainement pas assez grave pour qu'il soit nécessaire que j'aille le voir si loin tous les jours. Autrefois, je me serais rendu à la Croix lorsque le temps et mes occupations m'en laissaient le loisir; mais aujourd'hui je n'ai plus la vie si facile. Il faut que j'avise à me tenir prêt au service de chacun; que je suive bien humblement les caprices de mes malades pauvres ou riches. Hélas ! il est triste de se dire qu'autrefois on était aimé, honoré et respecté comme un roi. Maintenant il faut que je flatte les Rens pour conserver mes clients ; car, à la moindre négligence de ma part, chacun croit avoir le droit de me faire des reproches et de se fâcher contre moi sans aucun égard. Ah! qui aurait pu prévoir, Adeline, que ma vieillesse serait condamnée à une vie aussi pénible? T;int que mon corps le supporte, c'est peu de chose; mar> je commence à sentir que mes forces diminuent. A force de courir jour et nuit par tous les temps, je pourrais bien attraper une maladie. Que Dieu me préserve de ce malheur, ce serait un triomphe complet pour
mes ennemis!... Je deviens vieux. Cette lutte fatale durera donc jusqu'à la fin de ma vie !
En prononçant ces dernières paroles, la voix du docteur était si plaintive, qu'Adeline, profondément émue, lui prit la main et lui dit avec l'accent de la plus tendre pitié :
— Ayez courage, mon père; tout votre chagrin cessera bientôt : les Valkiers se disposent à aller demeurer à Anvers.
— Oui, ils en parlent toujours. C'est une ruse, Adeline; au moyen de ce départ annoncé d'avance, Adolphe entretient les regrets des gens simples. 11 sait que les paysans, avec leur esprit défiant, sont portés à rejeter ce qu'on leur offre et à courir après ce qu'on leur refuse. Vous ne croyez pas non plus, Adeline, que les Valkiers quitteront notre village de sitôt !
— Barbe, notre servante, l'a entendu dire chez le boulanger, mon père... C'est madame Valkiers ellemême qui a dit qu'elle ne resterait plus longtemps au village. Il paraît que son fils veut, à tout prix, partir pour Anvers. Mon père, ne repoussons pas ce consolant espoir. Si Dieu, dans sa bonté, pouvait lui inspirer d'exécuter ce dessein, tout serait ici comme autrefois ; vous redeviendriez heureux et content, la vue de vos chagrins ne m'affligerait plus.
Le docteur secoua la tête et demanda avec un sourire de doute :
^ Vous semblez souhaiter ce départ, AdeUne? Ne vous trompez-vous pas? Est-ce bien sincère, ce que vous dites ?
Blessée par cette supposition, la jeune fille répondit avec une explosion soudaine :
LE JEUNE DOCTEUB. 495
— Vons doatez que je souhaile sincèrement ce départ, mon père? Je le demande à Dieu dans toutes mes prières! Croyez-le, car c'est la vérité, je le regarderais comme un bienfait du ciel!
^expression de son visage était si singulière et ses yeux brillaient d'un si vif éclat, que son père la regarda avec surprise et s'efforça de deviner quelle était la cause de cette émotion extraordinaire. 11 crut remarquer sur son ▼isage les traces de larmes récemment versées et reprit d'un ton de reprocbe :
— Adeline, pourquoi ajoutez-vous le spectacle de voire douleur aux mille raisons que j'ai de me croire malheureux? Enfant, enfant, vous avez encore pleuré!
La jeune fille rougit; mais elle maîtrisa son émotion et balbutia :
— Ah ! mon père, votre chagrin m'arrache les larmes des yeux !
— Ce n'est pas cela, vous avez Vleuré pendant mon absence.
— Li chaleur de ce feu peut-être...
— Non , non , vous pensez encore aux gens d'en face.
— Je le reconnais, mon père, répondit-elle avec abattement. L'homme n'est pas maître de ses pensées. Lorsque je suis seule ici occupée à broder pendant des journées entières, alors les souvenirs se présentent quelquefois en foule à mon esprit; je lutte contre leur influence, croyez- le. Je finirai par en triompher; je les aurais déjà maîtrisés tout à fait si tout ici ne me parlait, et si vous-même, mon père, ne me parliez sans cesse de vos amis d'autrefois. Ahl s'ils pouvaient partir d'ici! ah! si
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Je pouvais ne plus rien voir de tout ce qui me rappelle mes souvenirs d'autrefois !
Ému par l'accent plaintif de sa fille, le docteur lui prit la main et répondit :
— C'est l'isolement continuel qui vous fait souffrir, mon enfant; ayez patience encore une coupie de mois. Votre cousine Philomène sort du pensionnat dans la semaine sainte : elle viendra demeurer ici , avec nous, et sera une bonne compagne pour vous. Vous pourrez causer avec elle des journées entières. J'achèterai une voilure légère et un joli petit cheval; vous pourrez sortir en voiture avec votre cousine. Le printemps arrive, les noisetiers commencent déjà à fleurir. Prenez courage, Adeline. Quand je vous reverrai gaie et les yeux brillant du bonheur de vivre, je me consolerai plus facilement de mon triste sort.
La jeune fille passa les bras autour du cou de son père et murmura en l'embrassant tendrement :
— Soyez béni^ mon père, pour la douce affection que vous me portez ! Que Dieu me donne les forces nécessaires pour la reconnaître toujours; mais quoi qu'il arrive jamais, croyez que je vous suis reconnaissante, et que je vous aime de toutes les forces de mon cœur !
— Je le sais, ma chère Adeline, répondit le père. Je comprends que vous pensiez encore assez souvent à Françoise. Il est difficile, n'est-ce pas, d'oublier une amie avec laquelle on a pour ainsi dire grandi?
— Difficile, impossible peut-être, mon père; mais qu'importe ce souvenir, si Ton ne désire pas revoir les amis qu'on a perdus?
— En effet, vous avez raison, Adeline, mon enfant.
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D'abord, je m'offensais à l'idée que votre affection pour les Vaikiers survivrait à leur inimitié contre moi; mais, maintenant, je plains votre tristesse; cependart ^e suis êontent de vous, parce que je sais que, tout en pleurant les amis de votre enfance , vous ne conservez plus d'amitié pour des gens dont l'injustice accable votre père de chagrin.
La jeune fille regardait le feu et tenait la tête baissée; aux derniers mots de son père, un tremblement soudain parut agiter tous ses membres.
— Vous tremblez ! Avez-vous froid, Adeline? demanda le docteur en se retournant. Imprudent que je suis, j'ai laissé la porte entr'ouverte ! C'est un courant d'air qui vous frappe dans le dos.
Il allait se lever quanJ Adeline, saisissant cette occasion de cacher son émotion, courut à la porte et la ferma; puis elle revint s'asseoir silencieusement à côté de son père.
— Une chose à laquelle nous ne pensons pas, reprit celui-ci, c'est que votre cousine Philomène joue trèsbien du piano. Depuis quelques mois déjà, Adeline, vous n'ouvrez plus le vôtre que lorsque je vous en prie. Toujours seule, n'est-ce pas? Et l'on a besoin de quelqu'un pour partager le plaisir de la musique; mais bientôt vous gérez deux pour chanter et faire de la musique, ce sera un joyeux...
Il fut interrompu tout à coup dans son discours par les éclats d'une voix qui retentissaient dans le corridor. Se levant avec surprise, il voulait aller savoir ce que signifiait ce bruit; mais à peine avait-il fait quelques pas, suivi d' Adeline, que la porte s'ouvrit et que la vieille
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sentante s'élança dans la chambre, les mains levées au ciel.
— Dieu ! s'écria-t-elle, qui se serait jamais attendu à une pareille nouvelle ! un tel mariage ! une dot de trente mille francs! C'est maintenant que les Valkiers vont se gonfler et être insupportables d'ambition et d'orgueil l Dieu du ciel! pourrait-on le croire, s'il restait encore une ombre de raison pour en douter?
Adeline écoutait, les yeux grands ouverts et le cou tendu. On eût cru voir la statue de l'Attention inquiète, si un frisson violent n'avait fait trembler ses membres.
— Barbe, que signiûent toutes ces lamentations? s'écria le docteur avec impatience. Parlez ; quelle nouvelle surprenante savez-vous ?
— C'est vrai, vous ne savez pas la chose, répliqua la servante en se reprenant. C'est incroyable ; Adolphe Valkiers va se marier avec la Constance du notaire î
En ce moment, un cri désespéré retentit dans le salon, un cri perçant, comme si la poitrine dont il s'échappait était frappée d'une blessure mortelle.
Le docteur se retourna, vit sa fille tremblante faire quelques pas en arrière en chancelant, blanche comme une morte, et l'expression du plus profond désespoir peinte sur le visage.
Les regards perçants de M. Heuvels et le feu de la colère qui brillait dans ses yeux arrachèrent un nouveau cri à AdeUne, qui se laissa tomber sur une chaise, anéantie.
La craintive jeune fille courba profondément la tête sur sa poitrine et cacha son visage dans ses mains.
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comme pour dérober ainsi sa confusion à Tindignation légitime de son père.
M. Heuvels ordonna à la servante de sortir, par un geste qui n'admettait ni résistance ni hésitation. Alors, il revint à pas lents se placer devant sa fille, et la contempla pendant quelque temps dans un pénible silence. Il tremblait comme elle et ses joues étaient pâles. Ses yeux lançaient des éclairs de colère, et il serrait les poings avec menace; mais l'amertume de sa désillusion et la profondeur de son désespoir calmèrent son courroux, et deux larmes brûlantes jaillirent enfin de ses yeux. Alors, il dit d'une voix étouffée :
— Malheureuse ! c'était donc là le secret que vous me cachiez avec tant de soin? Pendant que votre bouche me consolait par des paroles hypocrites, votre cœur brûlait d'amour pour mon ennemi ! vous aimiez celui qui abrège et empoisonne ma vie! Ah! que Dieu me laisse mourir maintenant ! Que me reste-t-il sur cette terre?
La jeune fille avait écouté jusqu'à ce moment tous les reproches dans une immobilité complète; mais le dernier l'atteignit si profondément, qu'elle se leva d'un bond, comme si elle avait tendu, dans cet effort suprême, tous les muscles de son corps. La vue des larmes qui mouillaient les joues de son père arracha de sa poitrine nn cri de désespoir; elle tomba à genoux devant lui^, et, loi tendant ses mains tremblantes :
— Oh ! pardonnez-moi, mon père ! dit-elle. Ne me condamnez pas! Ayez pitié de voire pauvre Adeline! Hypocrite! moi hypocrite? Que ma mère m'entende au ciel et soit témoin de la vérité de mes paroles ! Après Dieu, je n'aime personne plus ardemment que vous;
mon amour pour mon bon père est sincère et sans bornes I Ah! ne me repoussez pas, ou je succombe à vos pieds !
M. Heuvels, encore profondément irrité, se recula et s'éloigna de sa fille. Elle se traîna après lui sur ses genoux, tout en pleurs; mais, lorsqu'elle vit qu'il se dirigeait du côté de la porte, elle rassembla toutes ses forces, s'élança vers lui en gémissant, le retint dans ses bras, l'embrassa malgré lui, et s'écria avec égarement :
— Non, mon père, vous ne sortirez point; vous m'écouterez, je le veux ! c'est votre devoir ! Condamnez-moi ensuite, écrasez-moi sous le poids de votre indignation, de votre haine... mais je ne souffrirai pas que Dieu ait à vous demander compte d'une si cruelle injustice 1 Non, non, n'essayez point de m'échapper; pour votre propre bonheur, pour la conservation de mes jours, je vous en conjure, écoutez-moi.
Le docteur savait bien que, lorsque Adeleine avait exprimé une aussi ferme résolution, il était difficile de résister à sa volonté. S'il parvenait à se dégager de ses bras, elle le suivrait partout et remplirait peut-être toute la maison de ses lamentations. Mieux valait donc l'écouter. Il y avait d'ailleurs dans la voix d'Adeline et dans ses yeux étincelants une puissance qui maîtrisait le docleur à son insu.
Le mécontentement au cœur et le rire du doute aux lèvres, il dit en montrant la table :
— Eh bien, asseyons-nous... Puisse la conscience de votre faute vous inspirer cette fois plus de franchise... Aimer mon ennemi ! avoir de l'amour pour Adolphe Yalkiers!
Lorsqu'ils furent assis tous les deux, le docteur reprit avec ironie :
— Vous voulez me faire accroire sans doute que vous ne l'avez jamais aimé?
— Non, mon père, je vous dirai tout, répondit-elle d'un ton solennel. Mais, je vous en prie, ayez pitié de moi ! N'oubliez pas que je ne suis qu'une jeune fille, et que la faiblesse de mon cœur mérite voire indulgence. Oui, j'aime Adolphe depuis longtemps, peut-être depuis mon enfance, mais sans en avoir conscience. Ne vous impatientez pas, mon père, laissez-moi dire toute la vérité. Après le retour d'Adolphe au village, vous m'avez commandé de ne plus aller chez les Valkiers sans votre permission; je me suis soumise sans me plaindre, n'estce pas ? Lorsque, après l'affaire chez le curé, vous m'avez imposé une séparation éternelle avec mes vieux amis, j'ai accepté la sentence sans murmurer, n'est-ce pas? Quoique cet éloignement des personnes qui sont liées à tous les souvenirs de ma vie m'affligeât profondément, il m'était cependant facile alors de vous obéir, car je ne connaissais pas encore le sentiment irrésistible qui s'était enraciné dans mon cœur. Dans cette solitude, dans ce silence perpétuel qui m'entoure lorsque vous êtes sorti, le secret de mon âme a fini par se dévoiler à mes yeux. Fidèle à ma promesse, je n'ai pas cessé de combattre contre moi-même ; mille fois par jour, j'ai chassé l'image qui me poursuivait et élevé vers Dieu mes mains suppliantes pour lui demander des forces contre mon égarement...
— On ne se cache point de son père quand on ne se sent pas coupable, interrompit aigrement le docteur.
-- Ce n'est pas seulement celte lutte pénible et incessante contre moi-même quia, comme une fièvre maligne, miné mes forces et altéré ma santé, continua Adeline. Chaque jour, je me sentais poussée à vous révéler le secret de mes maux. O Dieu ! qu'il m'eût été doux et consolant d'épancher mes souffrances dans le sein de mon père; mais je n'osais pas, je ne le pouvais pas. A la seule pensée d'une pareille résolution, je frémissais de terreur. Quoi! moi, votre Adeline, votre Adeline, votre enfant bien-aimée, je vous aurais dit; «J'aime l'homme que vous regardez comme votre ennemi ! » Je vous aurais, de mon plein gré, enfoncé le poignard dans le cœur? Oh! non, jamais! Mon seul devoir était de vous épargner cette douleur, ce secret terrible dût-il me rendre malade! Ma résolution fut prise et mon sort fixé. Je me serais sacrifiée, s'il l'eût fallu, à la tranquillité de mon père; à lui, comme à tout le monde j'aurais caché mon secret , et je l'aurais emporté avec moi dans la tombe. Ainsi, du moins, je vous aurais préservé de la douleur que devait infailliblement vous causer la découverte de ma faiblesse.
— Plût à Dieu que vous n'eussiez jamais trahi ce terrible secret ! soupira M. Heuvels touché des paroles de sa fille. Quel amer désenchantement m'eût été épargné !
— J'ai faibli, mon père, j'ai succombé au récit inattendu de Barbe. C'est la vérité, je prie Dieu tous les jours qu'il éloigne Adolphe d'ici; j'aurais voulu fuir au bout du monde pour échappera son souvenir; mais... apprendre qu'il va se marier avec une autre! voir mes chagrins raillés avec indifférence ! n'est-ce pas, mon père, que mon cœur devait se briser à cette nouvelle inopinée!
Une grimace de colère contracta les traits du docteur, Adeline lui prit la main et poursuivit :
— Non, mon p^;e, ne vous fâchez pas; ce n'était qu'une émotion passagère. Ayez pitié de votre pauvre enfant qui veut lutter coptre son propre cœur, mais qui n'est pas assez forte pour résister à un coup si cruel. Maintenant la lumière a de nouveau éclairé mon esprit; an lieu de me désoler de ce mariage, je m'en réjouis, j'en suis heureuse, et je remercie Dieu, à qui il a plu d'élever celte barrière entre Adolphe et moi. Je trouverai la force de surmonter ma douleur. Je reprendrai ma gaieté en envisageant l'avenir avec conscience ; je vous consolerai par ma bonne humeur. Désormais, je ne vivrai que pour vous, et je concentrerai toutes les forces de mon àme dans un seul sentiment : l'amour de mon non, de mon tendre père î
Des larmes d'attendrissement brillaient dans les yeux du docteur; mais il continuait à regarder sa fllle en silence.
Adeline joignit les mains et reprit :
~ Je vous en prie, mon cher père, pardonnez-moi. Désormais, il n'y aura plus de secret entre nous. Vous m'aiderez à lutter contre mes souvenirs; fortifiée par vous, j'en triompherai. Oh! prenez pitié de moi; rendezmoi votre confiance, votre amour, je vous bénirai jusqu'à mon dernier soupir.
M. Heuvels, vaincu par les tendres supplications de sa Bile, la prit dans ses bras et la serra contre sa poitrine, en disant d'une voix étouffée :
— Ah ! il ne leur suffisait pas de rendre votre père malheureux, ils devaient encore vous enlacer dans leurs
filets et faire saigner votre cœur par une cruelle blessure. Consolez-vaus, Adeline ; je vous pardonne, ma pauvre enfant!
Le père et la fille, serrés dans les bras l'un de l'autre, mêlèrent en silence leurs larmes d'amour...
Depuis un quart d'heure, Adolphe était assis dans son cabinet, se demandant quelle réponse il porterait à sa mère. Le combat qu'il venait de livrer avait été pénible; car son visage portait la trace d'une souffrance violente et d'une affliction profonde. Cependant ses lèvres étaient relevées par un sourire tranquille et résigné qui témoignait de la plus complète soumission. 11 n'était donc pas douteux que sa résolution ne fût prise de consentir, pour l'amour de sa mère, à un mariage qui, loin de le rendre heureux, lui préparait un avenir de souffrances. Cependant l'idée d'une indissoluble union avec Constance épouvantait son esprit. Alors, il lui échappait un geste de désespoir, et il levait les yeux au ciel comme pour demander à Dieu d'écarter de lui cette amertume ; mais bientôt il reconnaissait l'inutihté de sa résistance contre l'arrêt de la fatalité, et il laissait retomber sa tête sur sa poitrine en poussant un 'jrofond soupir...
Enfiu, Il se leva avec résolution et dit :
— Pourquoi prolonger celte lutte cruelle? Elle n'a point d'issue; rassemblons toutes nos forces pour accomplir le sacrifice...
Il fil un pas vers la porte, puis s'arrêta tout à coup, comme retenu par une main invisible.
— Ainsi, je deviendrai l'époux de Constance, muriiîura-t-il. Feindre de l'amour pour elle et penser à une autre dont l'image remplit mon cœur depuis mon enfance ! Tromper Constance ; en retour de sa généreuso amitié, ne lui donner qu'une froide indifférence : ce mariage ne me rendrait-il pas coupable aux yeux de Dieu?... Hélas! et ma mère, ma pauvre mère ! Peut-on être coupable quand on sacrifie toutes ses espérances à Taccomplissement d'un devoir? Et pourtant si l'image d'une autre femme restait placée entre Constance et moi?
Celte pensée le fit trembler. 11 passa la main smNsott front, et maudit sa propre irrésolution.
Au bout de quelques instants, ses sens troublés se calmèrent, et il reprit d'un ton triste et résigné :
— Non, c'est mon imagination qui me peint celte nécessité sous des couleurs si noires. Constance est un& bonne et aimable fille; pourquoi ne pourrais-je pas l'aimer? N'a-t-elle pas la beauté du visage avec toutes les^ qualités morales qui rendent une femme digne d'être aimée?... Adeline? Mais je l'oublierai. Si elle m'a témoigné plus lot une affection sincère, ce n'était que l'amitié qu'on porte au compagnon de son enfance... ou, si un autre sentiment est né dans son cœur, elle ne l'a jamais su. Depuis trois mois, elle fuit mon regard et dé-
tourne la tête pour ne pas me voir; elle est fâchée contre moi parce que mon séjour dans ce village contrarie «ion père. Peut-être partage-t-elle la haine de ce dernier contre moi? Pourquoi serais-je retenu par un fol espoir? Non, non, le sort en est jeté ! Plus d'hésitation. Je vais combler les vœux de ma mère : Constance deviendra mon épouse chérie.
Il fit encore un pas vers la porte, puis s'arrêta sous le coup d'une pensée anxieuse.
— Ah ! si Adeline portait dans son cœur le même sentiment que moi, soupira-t-il ; si ce que j'ai cru lire dans ses yeux depuis mon retour au village, au lieu d'être une illusion, n'était que la vérité, de quel désespoir la nouvelle de ce mariage la frapperait ! Ne m'accuserait-elle pas alors avec justice de lui avoir enfoncé le poignard dans le cœur, et de désenchanter sa vie sans pitié ? Récompenser ainsi la tendre affection de celle qui me sourit depuis le berceau et qui semblait me promettre un attachement éternel !... 0 mon Dieu! puissiez-vous permettre dans votre bonté qu'Adeline apprenne avec indifférence la nouvelle de mon mariage !
En prononçant ces dernières paroles, il s'était lentement éloigné de la porte et rapproché de la chaise qu'il venait de quitter ; et, comme si tout son courage l'eût abandonné, il laissa tomber ses coudes sur la table et cacha sa tête dans ses mains.
Pendant qu'il était plongé dans ses pensées, la porte de son cabinet s'ouvrit et se referma. Françoise entra sur la pointe des pieds, s'approcha de la table et dit à son frère d'une voix douce :
— Adolphe, vous restez seul si longtemps, que je
commence à m'effrayer. Vous faut-il donc tant de réflexion pour prendre un parti ?
— Non, ma sœur, répondit-il, ma résolution est prise, mais mon âme s'efforce de reculer de quelques instants encore le oui fatal.
— Le oui! balbutia la jeune fille d'une voix étranglée. Vous accepteriez la main de Constance? C'est impossible, Adolphe.
— Pourquoi pas, ma sœur?
— Et Adeline ?
— Adeline apprendra mon mariage comme un événement très-ordinaire. Si tout était resté comme auparavant, elle aurait sans doute regretté mon éloignement du village ; mais^ dans l'état actuel des choses, elle aura raison de se réjouir du départ de l'ennemi de son père.
La froideur de ces paroles effraya Françoise; elle teadil les mains vers son frère et reprit d'un ton suppliant :
— 0 Adolphe, ne parlez pas ainsi! Ayez pitié d' Adeline ! Soyez certain que la nouvelle de votre mariage lai percera le cœur. Si un coup si cruel devait la frapper, avant peu elle serait couchée dans le cimetière! Elle vous aime, Adolphe, elle vous aime depuis des années!
— De l'amitié, une affection sincère pour le compagnon de ses jeux, murmura Adolphe avec embarras.
— Vous me parlez comme à une enfant, répliqua Françoise. Ahî vous le savez pourtant bien, mon frère, qu'elle vous aime d'un amour infini. Pourquoi me le nier, à moi, et vous le cacher peut-être à vous-même? Est-ce pour trouver la force nécessaire à l'accomplissement d'un acte d'ingratitude qui vous fait frémir?... Me «erais-je trompée? Vous auriez le cruel sang-froid de
donner le coup de mort à Adeline ? Vous ne l'avez donc jamais aimée ?
— Plus, et plus ardemment que vous ne pouvez vous le figurer, ma sœur, réçondit tristement le jeune homme. C'est ce sentiment seul qui rend si pénible le sacrifice de ma liberté ; mais je crois pouvoir espérer que rafi"ection qu' Adeline avait pour moi n'a point acquis la force de l'amour.
— C'est de l'égarement, Adolphe. Vous faites des eff'orts pour vous tromper vous-même. Est-il possible que vous n'ayez pas pénétré les secrets de son cœur ? Mais, depuis son enfance, Adeline n'a vécu pour ainsi dire que pour vous. J'aurais pu quelquefois, tout comme vous, me figurer qu'entre vous il n'y avait d'autre lien que celui de l'amitié, si votre long séjour à TUniversité ne n'avait fait lire dans son cœur une chose dont ellemême ne se rendait pas compte. Ah ! si vous aviez pu la voir et l'entendre de loin ! Toute la journée, du matin au soir, votre nom était sur ses lèvres; chaque fois que nous parlions du succès de vos études et que nous faisions des projets pour votre avenir, elle tremblait d'espoir et de crainte, et tournait ses regards vers le ciel avec une ferveur qui ne m'eût point paru naturelle, si je n'avais pas connu la source de son émotion. Elle souffrait de votre absence plus que ma mère et moi; plus que nous, elle était impatiente et curieuse d'entendre le récit de vos occupations à l'Université. Les questions que nous vous faisions dans nos lettres, pour connaître jusqu'aux plus petits détails de votre existence à Louvain, nous étaient pour ainsi dire dictées par Adeline : elle voulait vivre avec vous et par vous, s'identifiait avec
▼otre existence, parugeait vos travaux, vos peines et vos espérances. Dans son inquiétude continuelle, elle éprouvait un irrésistible besoin de prier Dieu : nous allions tous le» jours à l'église et nous y restions des heures entières. Souvent je voyais des larmes briller dans les yeux d'Adeline ; et, quand je lui demandais pour qui elle avait prié si ardemment, elle me disait qu'elle avait imploré la bénédiction du ciel pour son père et pour vous. Son père était heureux et bien portant, elle jouissait de toute sa tendresse; pourquoi donc aurait-elle eu des larmes d'attendrissement dans les yeux ? Adolphe avait baissé la tête avec un découragement plus profond ; ce fat en bégayant et d'une voix à peine intelligible qu'il répondit :
— Ma sœur, il est arrivé tant de choses depuis lors ! Si le sentiment dont vous me parlez avait pris naissance dans le cœur d'Adeline, l'inimitié de son père l'aurait déjà étouffé.
— Comment pouvez-vous croire cela? reprit la jeune fille. Le jour où vous reveniez tout désespéré de chez le fermier Storck et de chez le boucher, l'hostilité de M. Heuvels contre vous existait déjà. Adeline l'avait peut-être vu se réjouir de votre aventure... Mais, elle, qu'a-t-elle fait pour vous consoler ? Elle a ouvert devant vos yeux son cœur aimant afin de vous révéler le secret de son àme.Vous l'avez compris, ce secret, ne le niez pas, Adolphe. Il ne fallait pas moins que ce puissant moyen pour vous rendre si subitement le courage et vous relever de votre doute. Peut-être croyez- vous que l'attachement d'Adeline a diminué, parce qu'elle nous fuit et baisse les yeux quand nous la rencontrons ? Oh! n'accu-
sez pas la malheureuse! Elle devient pâle et maigre, elle dépérit visiblement. Elle doit plier sous la volonté de son père; c'est une loi inexorable, mais, Adolphe, soyez certain que ce que souffre cette pauvre Adeline, personne ne pourrait le dire. Ah ! cela doit être terdble !... Et maintenant pour la récompenser, vous lui feriez saigner le cœur, vous la condamneriez à une mort prématurée! Cette pensée m'arrache les larmes des yeux. Adolphe, Adolphe, ayez pitié d'elle, ne brisez nas sa vie!
Les paroles de sa sœur avaient sans doute profondément ému le jeune homme, car son visage était pâle et ses membres étaient agités d'un tremblement nerveux. Il resta quelques instants silencieux; puis il leva lentement la tête et dit d'un ton triste :
— Ne pleurez pas, chère sœur; ne m'ôtez pas, je vous en prie, le courage qui m'est nécessaire pour accepter un sort aussi amer. Je le reconnais, Françoise, ce que vous dites, je le savais. Forcé parle devoir, je m'efforçais de rendre le sacrifice moins cruel pour moi-même. Oui, oui, j'ai aimé Adeline, et je l'aime encore ! Moi également, je m'effraie et je tremble à l'idée que mon mariage lui brisera le cœur ; mais que faire, ô Françoise ? Conseillez-moi, si vous pouvez.
— Refusez la main de Constance
— Je ne puis refuser la main de Constance, ma sœur. Oh! si cela m'eût été possible, je n'aurais pas hésité un instant à prendre une résohition. Ce mariage doit sauver notre mère de l'abaissement, me donner les moyens d'adoucir et de rendre heureux les vieux jours de notre père, et de vous assurer, ma bonne et chère Françoise.
un sort convenable sur la terre. Si je refuse, alors nous retombons pour toujours dans l'état de gêne que notre mère et le grand-père déplorent déjà depuis si longtemps...
— Mais (lue vous fait cela, Adolphe, si c'est pour nous un bonheur de souffrir pour vous ! interrouipit la jeune ûllo.
— Je connais l'immciasité de votre amour pour moi, répondit le jeune homme, et je ne doute pas que ma mère et grand-père ne renoncent de nouveau au sort qui leor sourit, si j'en manifeste le dé.sir. V' otre vie à vous tous est-elle autre chose qu'un long sacrifice pour moi? Mais maintenant mon tour est venu. Ce que je vais faire est la mort dune espérance qui, comme une étoile brillante, éclairait mon avenir; cependant, quelque pénible qu'il soit, je remplirai le devoir qui m'est tracé. Allons, Françoise, retenez ces larmes. L'homme doit se courber avec patience sous le sort qu'il ne peut conjurer. Songez que notre posiiion deviendrait insupportable par mon refus; le manque d'argent, les poursuites, la haine et l'inimitié de tous côtés abrégeraient la vie de notre bonne mère. Le notaire, si je repoussais son offre généreuse, en faisant à sa fille un sanglant outrage, croyezvous qu'il me le pardonnerait jamais? 11 me haïrait avec tout le feu de sou indignation paternelle. Qu'adviendrait-il de nous, placés entre l'inimitié de M. Heuvels et la haine du notaire, les deux plus riches et les plus puissantes familles de la commune? Ai-je bien le droit de rendre malheureux notre mère, notre grand-père et vous, pour conserver un espoir dont la réalisation est devenue impossible.
212 LE JEUNE DOCTEOR,
Françoise paraissait vaincue; elle ne répondit pas. L'idée d'un mariage de son frère avec Constance la remplissait de désespoir. De nouvelles larmes s'échappèrent de ses yeux.
— Malheureuse Adeline! sanglota - 1- elle ; pauvre agneau qui doit être sacrifié ! 0 mon frère, s'il n'en peut être autrement, hâtez votre mariage, je vous en prie! Partons bien vite d'ici. Je ne veux pas entendre sonner le glas funèbre de celle qui nous a si fidèlement et si ardemment aimés ; je ne veux pas accompagner son cercueil jusqu'à la tombe que le sort lui aura ouverte par vos mains !
Cette plainte, prononcée avec l'accent de la plus profonde douleur, arracha au jeune homme un cri d'angoisse, et il se tordit convulsivement les bras en disant d'une voix sombre :
— Le glas funèbre! son cercueil!... 0 mon Dieu! quelle épreuve ! Et n'avoir pas à choisir : tristesse, malheur, désespoir de tous côtés... Que faire, ma sœur chérie, que faire?
Cette question resta sans réponse ; un silence complet régna pendant quelque temps dans l'appartement. La jeune fille gardait les mains sur ses yeux pour retenir ses larmes. Le jeune homme, anéanti, regardait le sol d'un air égaré.
Ils étaient tellement absorbés dans leurs amères pensées, qu'ils n'entendirent pas le bruit d'une voiture qui venait de s'arrêter devant la porte, à peine, lorsqu'une voix éclatante retentit dans le corridor, — une voix qui frappa le jeune homme de surprise, — celui-ci se leva pour dire précipitamment à sa sœur :
— Françoise, essuyez vos larmes. Il me semble que c'est M. Van Horst que j'entends. Vous savez bien, le monsieur du château qui fumait toujours. Il veut me parler sans doute...
La jeune tille se disposait à quitter le cabinet, lorsque, voyant que la porte s'entr'ouvrait déjà, elle se retira vers le coin le plus reculé de la chambre, où elle tâcha de se cacher dans l'embrasure d'une fenêtre.
La porte s'ouvrit entièrement, et M. Van Horst entra joyeusement dans la chambre; ses joues portaient la couleur de la santé, ses yeux brillaient de courage et de plaisir, et ses muscles indiquaient une grande force physique. Ceux qui l'avaient connu pâle et maigre auraient eu peine à le reconnaître.
Le jeune docteur, malgré son émotion, fut frappé d'é^ tonnement à la vue d'un changement aussi radicaL M. Van Horst lui laissa à peine le temps de lui souhaiter la bienvenue, et dit en lui serrant les deux mains :
— Ah ! mon bon, mon cher docteur, je sens battre mon cœur de joie et de reconnaissance ! Vous me regar dez avec étonnement? La santé qui m'est rendue ea* votre ouvrage; oui, votre ouvrage, à vous seul. C'est à vous que dois la vie ; et, si je l'oubliais jamais, je me reprocherais une pareille ingratitude comme un crime. Je ne vous ai pas écrit pendant ma longue absence afin de vous surprendre par une complète guérison, et me voici. Regardez ces joues pleines, ces bras nerveux. Ah! monsieur Valkiers, vous êtes encore jeune; mais votre tact médical est d'une admirable finesse.
— Je rends grâce à Dieu de m'avoir accordé la faveur de vous donner quelques bons conseils, répondit Adolphe
244 LE JEUNE DOCTEUÏl.
d'un air distrait; mais je le remercie encore plus, monsieur Van Horst, parce qu'il vous a donné la volonté de suivre ces conseils. C'est à votre propre force d'esprit que vous devez votre santé.
— Toujours également modeste! répondit M. Van Horst. Si mon jardinier ne m'avait pas raconté combien vous avei guéri de pauvres malades abandonnés ; s'il ne m'avait expliqué comment vous avez su faire régner la force et la santé dans des masures où l'on n'avait jamais connu que la misère, la malpropreté et la maladie, vous pourriez me faire croire que ma guérison n'est qu'un heureux hasard. Monsieur Valkiers, vous devez avoir plus de confiance en vous-même et ne pas méconnaître les qualités et les talents dont le ciel vous a si généreusement doué. Il y a là, dans votre cerveau, un génie puissant pour la guérison des maladies humaines, n'e» doutez pas.
Adolphe balbutia quelques excuses, puis il garda le silence. Il semblait distrait par des pensées tout à fait étrangères à ce que M. Van Horst venait de lui dire. Celui-ci lui frappa familièrement sur l'épaule.
— Mais, dites-moi, mon cher docteur, n'avez-vous jamais senti qu'un village est une scène beaucoup trop étroite pour un homme comme vous? Le désir de demeurer dans une grande ville ne vous est-il jamais venu? Je gage que non, vous êtes si humble ! Mais la science du médecin appartient à l'humanité : se sent-il la puissance de guérir beaucoup de malades, il n'a pas le droit de rester dans un endroit où il n'y en a que très-peu. If me semble que, dans une grande ville, la célébrité et la fortune devraient infaiUiblement vous échoir en partage.
tE JEUNE DOCTEDIU 215
le reconnais, mon bon monsieur Yalkiers, qu'il y a bien an peu d'égoisme dans mes paroles. Je ne veux plus habiter mon château,* de temps en temps je viendrai y passer quelques jours; mais je me suis arrangé à Anvers une grande et confortable demeure. C'est là que j'habiterai désormais. Je voudrais être votre meilleur ami, vous voir tous les jours et jouir de votre conversation. Si vous vous vouliez consentir à venir demeurer à Anvers, j'y ai beaucoup d'influence, et, poussé comme je le serais par une vive reconnaissance, je vous procurerais bientôt, soyez-en sûr, assez de bons et de nombreux clients pour vous faire oublier votre modeste clientèle de village. C'est une idée qui me trotte dan^ la tôle depuis plusieurs mois; qu'en dites-vous, docteur?
Adolphe secoua la tête avec abattement.
Touchée par les paroles de M. Van Horst, Françoise s'était insensiblement rapprochée. Quoique ses yeux portassent encore la trace de ses larmes, un sourire où se lisaient à la fois la joie et l'inquiétude illuminait son Tisage, et son regard paraissait supplier M. Van Horst de redoubler d'efl"orts.
— N'est-ce pas, ma belle demoiselle, dit-il, votre frère devrait aller demeurer à Anvers ? C'est si triste d'user sa vie dans un village, quand on est né pour briller dans une grande ville I
Françoise garda également le silence.
— Mais qu'avez-vous tous les deux? s'écria M. Van Horst étonné. Si je ne me trompe pas, ma jolie demoiselle, vous avez pleuré. Votre frère écoute à peine ce que je lui dis; qu'est-il donc arrivé ici? Pardonnez-mo>
mon indiscréiion; mais cela me fait peine de voir souffrir celui qui m'a sauvé la vie.
Françoise répondit à voix basse :
— Mon pauvre frère a du chagrin parce qu'il ne peut pas aller demeurer en ville.
Le jeune homme tremblait et essayait par ses gestes de retenir les paroles sur les lèvres de sa sœur; mais Françoise, n'ayant plus devant les yeux que le triste sort d'Adeline, ne fit point attention aux gestes de son frère, et poursuivit :
— Voyez-vous, monsieur, le docteur, notre voisin d'en face, est devenu l'ennemi .de mon frère; cela rend la vie amère à Adolphe et nous cause à tous un chagrin continuel. Nous ne sommes pas heureux.
M. Van Horst se frotta les yeux avec joie, prévoyant que l'accomplissement de son désir rencontrerait moins d'obstacles qu'il ne l'avait cru d'abord.
— Eh bien» mes bons amis, s'écria-t-il, quoi de plus simple alors que de dire adieu à un endroit où on ne peut pas vivre en paix? Allons, monsieur Valkiers, prenez une bonne résolution. Allez demeurer en ville : je réponds d'un succès complet.
— Impossible; je ne puis songer à pareille chose, répondit Adolphe. Je le reconnais, monsieur Van Horst, je remercierais Dieu si je pouvais acccomplir votre vœu; mais il y a des obstacles que je ne puis surmonter. Je vous remercie toutefois de votre bonté.
— - Pais-je savoir quels sont ces obstacles? Le jeune homme secoua tristement la lête.
— Aller demeurer en ville, répondit Françoise, est une chose qui, au commencement, exigerait de grandes
LE JEONE DOCTEUR, 217
dépenses, monsieur. Nos parents ont fait de nombreux sacrifices : nous n'avons pas les moyens...
— Ah ! ah ! s'écria Van Horst en riant, n'est-ce que cela? Tant mieux! C'est l'argent qui vous manque! En effet, pour vous monter là-bas une maison convenable et vous mettre sur un pied qui ne soit point en désaccord avec voire profession, docteur, il faut encore une certaine somme. Bah! ne vous embarrassez pas de si peu ; pourquoi ne vouliez-vous pas me dire cela? Je devrais m'en formaliser. Vous m'avez conservé la vie, et vous doutez de mon obligeance! Tenez, soyez franc avec moi, car je veux vous faire du bien. Dites-moi, le défaut d'argent est-il la seule chose qui vous empêche d'aller demeurer en ville?
— Ma sœur vous a révélé un secret que je voulais tenir caché au moins pour vous, répondit Adolphe d'une voix plus faible. Je le lui pardonne, parce que c'est une pensée généreuse qui l'a fait parler. Maintenant que vous le savez, monsieur Van Horst, je vous dirai sans détour que ce serait pour moi un bonheur inexprimable de pouvoir quitter cet endroit. Rien ne me retient, si ce n'est le défaut des moyens pour aller demeurer ailleurs.
— Eh bien, c'est bon, docteur. Vous m'avez guéri d'un mal qui sans vous m'aurait infailliblement conduit au tombeau. Nous verrons si je suis impuissant à mon tour pour guérir votre chagrin. Dieu m'a donné en grande quantité les médicaments qui sont nécessaires pour cela. C'est dit : ne vous tracassez plus de cette af-
ùre. Je vous prêterai de l'argent, je vous donnerai de
irgent, cela m'est égal; je ferai bien en sorte que vous
..e soyez pas dans l'embarras pour me rendre tout, si
VOUS aimez mieux ne pas avoir d'obligation envers moi... J'ai à mon château trois ou quatre personnes de la ville qui m'attendent : je ne puis rester plus longtemps, elles s'impatienteraient; vous viendrez dîner chez moi demain, docteur; nous parlerons de notre beau projet, nous arrêterons nos plans définitifs. Pardonnez-moi, mes bons amis, de vous quitter sitôt, et excusez ma hardiesse. Je suis ainsi fait, mais croyez bien que cette rustique franchise n'amoindrit pas en moi le respect que je sens pour vous.
Il avait déjà fait quelques pas, lorsqu'il se frappa le front du geste de quelqu'un qui se rappelle tout à coup une affaire oubliée ; il glissa la main dans la poche de son habit, et dit en rentrant dans la chambre :
— Quelle distraction! J'allais oublier le but principal de ma visite! Docteur, je suis venu pour vous payer vos honoraires. Vous riez? Vous voulez dire que les honoraires d'une simple visite ne peuvent pas monter trèshaut. Je le sais bien. Aussi je ne prétends pas que je vous sois redevable pour cela d'une somme considérable. Connaissant votre timidité, j'ai fait moi-même votre état; j'ai compté ce que ma clientèle eût pu vous rapporter, si vous n'aviez pas eu le désintéressement d'envoyer votre malade à la ville.
Il tira de son portefeuille un papier cacheté qu'il déposa précipitamment sur un meuble à côté de lui, et courut vers la porte en ajoutant :
— • Vous me donnerez un reçu demain. Restez, restez, mes amis, ne me reconduisez pas; au revoir!
A peine avait-il disparu, que Françoise sauta au cou de son frère en s'écriant ;
— Adolphe, Adolphe, c'est un ange que Dieu nous envoie rour sauver Adeline... Quel bonheur! Maintenant, vous ne serez pas obligé d'épouser Constance.
Le jeune homme était si ému de celte délivrance inespérée, qu'il embrassa sa sœur sans avoir la force de répondre un seul mot. Ses yeux étaient mouillés de larmes, et un lumineux sourire éclairait ses traits. Peut-être, au *■ nd du cœur, hésitait-il encore à se livrer entièrement . la joie; car, lorsqu'il se dégagea de l'étreinte de sa sœur, il murmura comme s'il se parlait à lui-même :
— Que dira ma mère?
Françoise ne parut faire aucune attention à cette question; dans l'ivresse qui la transportait, elle courut prendre le papier cacheté, et, le tendant à son frère, elle lui dit avec impatience :
— Ouvrez, Adolphe, ouvrez-le donc! Qui sait ce qu'il contient? Le cœur me bat avec force; si par hasard ce papier renfermait le moyen de consoler et de réjouir notre mère ?
Adolphe ouvrit lentement l'enveloppe cachetée. Elle ne contenait aucun écrit; mais d'un de ses plis s'échappèrent deux morceaux de papier imprimé qui tombèrent légèrement à terre. Chacun d'eux en ramassa un, et, y avoir jeté les yeux, ils se regardèrent avec stu- , non :
— Deux aiille francs! balbutia Adolphe.
Mais Françoise, aussitôt qu'elle eut compris qu'elle
• était pas le jouet d'une illusion, poussa un cri de joie, t, ouvrant la porte, elle s'écria en élevant la voix :
— Mère, venez, venez vite! une bonne nouvelle, une
• jureuse nouvelle!
220 LE JECNE DOCTEUR.
La veuve Valkiers, qui altendait impatiemment, dans une chambre voisine, la décision que son fils allait prendre relativement à son mariage avec Constance, parut aussitôt daus le cabinet et demanda en riant :
— Ah! ah! bonne nouvelle? Je puis donc aller annoncer votre consentement au notaire?
Françoise ne laissa pas à son frère le temps de répondre. Elle lui arracha le billet de banque, et, mettant les deux petits carrés de papier dans la main de sa mère, elle s'écria :
— Voyez, mère, ceci est pour vous, pour vous tout à fait. Adolphe l'a gagné légitimement. Ce sont les honoraires que lui donne M. Van Horst.
— Deux mille francs!
— Maintenant, vous ne serez plus embarrassée de payer le pharmacien d'Anvers, n'est-ce pas?
La mère regarda les deux petits chiffons de papier avec stupéfaction; puis, comme si elle doutait de la réalité de ce secours inattendu, elle leva les yeux sur Adolphe, pour lui demander ce que cela voulait dire.
— Je vais vous expliquer la chose, ma mère, dit le jeune homme. M. Van Horst a recouvré la santé. Il est devenu si fort et si bien portant, que c'est vraiment merveilleux. !l croit que c'est à mes avis qu'il doit d'avoir conservé la vie. Dans sa gratitude, il a voulu me récompenser pour ce bienfait supposé. Les deux mille francs sont ie prix de mes soins, à ce qu'il dit. Ils nous appartiennent donc en toute propriété, et nous pouvons en disposer selon notre bon plaisir.
— Qu'il soit béni pour sa noble générosité ! s'écria la veuve Valkiers. Que d'humiliations cet argent va nous
épargner! car un mariage, Adolphe, nécessite une foule de frais. Les deux mille francs y passeront en grande partie, mais du moins nous ne devrons les emprunter à personne.
— Mais, ma mère, interrompit Françoise, il ne doit plus être question de ce mariage. Adolphe n'épouse pas Constance.
Un cri de pénible surprise échappa à la veuve Valkiers; elle jeta sur son fils un coup d'œil sévère.
— Vous ne savez pas, ma mère, continua Françoise, sans laisser à personne le temps de parler, M. Van Horst veut absolument que nous allions demeurer à Anvers. Il donnera ou prêtera à Adolphe autant d'argent qu'il en voudra, il lui procurera de riches clients, il le protégera et l'aidera jusqu'à ce qu'il soit au-dessus du besoin. \dolphe doit aller dîner demain au château; là, tout se liécidera. Pourquoi mon frère se marierait-il, encore contre son gré, avec une personne qu'il n'a jamais aimée?
— Adolphe, Adolphe ! gémit la veuve, est-il vrai que vous n'hésitez pas à refuser la main de Constance? Pourriez-vous faire cet affront sanglant à des gens qui nous ont donné de si grandes preuves de leur générosité? Enfant, vous ne savez pas de quelle ingratitude vous vous rendriez coupable devant Dieu et devant les hommes.
Le jeune homme saisit la main de sa ipère, et répondit en la serrant avec tendresse :
— Écoutez- moi avec indulgence, ma mère, et, après cela, prononcez vous-même sur mon sort. Avant l'arrivée de M. Van Horst, j'étais décidé à remplir vos vœux et à épouser Constance. J'avais compris qu'on attendait de moi une chose qui devait vous sauver de la gêne et
des humiliations et assurer la paix de vos vieux jours. J'avais compris mon devoir^ et je l'aurais accompli, sinon avec couragfc, du moins avec résignation et sans murmure. Et cependant, mère, la seule pensée de ce mariage faisait saigner mon eœur et me remplissait de crainte : j'étais convaincu que, tandis que mon satrifice vous rendait le bonheur, il m'eût condamné, moi, à une vie d'amertume, à une souffrance éternelle.
-— Mais pourquoi donc? demanda la mère avec étonnement.
— Il m'en coûte beaucoup de faire cette confidence même à vous, reprit le jeune homme profondément ému. Voyez-vous, ma mère, je n'aime pas Constance... j'aime Adeline. Certes, il ne me reste plus d'espoir que cet amour soit satisfait, mais c'est un sentiment que la mort seule étouffera dans mon cœur.
— Vous aimez Adeline! répéta la veuve; la fille de notre ennemi ! elle qui vous hait, peut-être î
— Comment pouvez-vous dire cela, mère? s'écria Françoise. Adeline dépérit et penche insensiblement vers la tombe, parce que son amour pour mon frère est sans espoir. S'il avait accepté la main de Constance, soyez sûre que nous n'aurions pas quitté le village assez vite pour ne pas voir porter la pauvre Adeline au cimetière, et vous souhaitez qu'Adolphe perce ce noble cœur, qui n'a jamais cessé de nous aimer tous avec ardeur! Ah ! chère mère, ne l'obligez pas à être la cause de la mort d'Adeline! Il n'aurait plus de repos sur la terre, et Dieu, dans sa colère, nous punirait d'une pareilh cruauté.
La veuve Valkîers était profondément émue; une larmej
brillait dans ses yeux. Adolphe lui serra les mains de nouveau.
— Considérez, ma mère, dit-il, quel serait mon lot , ec Constance. Assis à ses côtés, je penserais sans cesse
a une autre. Il me faudrait la tromper, feindre de l'amour pour elle, lui parler un langage hypocrite qui ne viendrait pas du cœur; ne comprenez-vous pas, ma mère, toute l'horreur d'une pareille position? Malgré mon respect, ma gratitude pour Constance, je ne pourrais m'empêcher de l'accuser dans le fond de mon âme d'être la '•ause du malheur de ma vie.
— Quelle révélation ! si je l'avais su! soupira la veuve.
— Eh bien, ma mère, prononcez vous-même, dit le , une homme, puis-je accepter la main de Constance?
— Non, non, il ne faut plus penser à ce mariage... Mais comment, comment ferons-nous connaître ce refus au notaire ?
— Que grand-père aille le trouver, interrompit Françoise. Un pareil message est certainement difficile et désagréable; mais que pouvons-nous y faire? La nécessité
xige.
— Grand-père ne voudra pas se charger de ce mes- :e, et il ne convient pas qu'il s'en charge, répondit la ave en réfléchissant profondément : il s'agit ici de sels qui doivent rester cachés. Une mère seule peut
ùter ces sortes d'affaires avec la prudence voulue. Adolphe lui sauta au cou et répondit ;
— Merci, merci, ma mère ! soyez bénie pour tant d'amour !
— Et maintenant, mes enfants, suivez-moi, ùil la . eille femme d'un ton calme. Grand-père est en haut.
Laissez-moi le soin , Adolphe, de lui faire comprendre que votre mariage avec Constance serait un malheur pour nous tous.
— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria Françoise en battant des mains avec joie. Cette bonne AdeUne , si elle pouvait savoir ce qui se passe ici !
Et tous ensemble quittèrent le cabinet pour aller trouver le vieillard, qui attendait avec impatience le consentement d'Adolphe.
Dans une chambre dont les rideaux étaient baissés pour tempérer l'éclat de la température, M. Heuvels était étendu sur un lit. Ses yeux étaient fermés, et il paraissait dormir; mais de temps en temps un mouvement convulsif trahissait les souffrances physiques auxquelles il était en proie et les peines morales contre lesquelles il luttait vainement,
Adeline, la tête penchée sur sa poitrine, était assise près du lit de son père; elle paraissait avoir pleuré beaucoup et longtemps; car sa douleur ne s'exprimait plus que par des soupirs sourds et des sanglots étouffés.
Au pied du lit, près d'une table chargée de fioles, de linge et de tisane rafraîchissante, était assise Barbe, la servante. Elle regardait tristement la figure pâle de son
maître et retenait son souffle, de peur de troubler le repos qu'il paraissait goûter.
Les craintes de M. Heuvels pour sa santé menacée s'étaient réalisées.
Peu de jours après celai où il avait appris Tamour de sa fille pour Adolphe, on était venu appeler M. Heuvels, très-tard dans la soirée, pour aller à la ferme de la Croix. Le domestique, qu'on lui avait dépêché, lui apprit que la maladie avait empiré subitement, et que l'on craignait de voir arriver sa dernière heure. 11 ajoutait que ses maîtres avaient jugé convenable de faire venir deux médecins, et qu'il avait l'ordre de ramener avec lui M. Valkiers.
M. Heuvels ayant à sa disposition une voiture et deux bons chevaux, il n'était pas nécessaire qu'il se dépêchât pour arriver à la ferme avant Adolphe, qui devait aller à pied. Mais une pensée étrange s'était enracinée dans l'esprit du vieux docteur : il s'était persuadé qu'Adolphe n'avait sur lui d'autre avantage que sa jeunesse, et que, par conséquent, ce qu'il avait de mieux à faire pour combattre son concurrent, c'était de montrer qu'il ne lui cédait ni en force ni en activité.
M. Heuvels fit atteler en toute hâte son meilleur cheval, se plaça derrière le cocher dans la voiture découverte, et donna l'ordre du départ. Le vent soufflait du nord-est , il faisait un temps froid et humide ; mais le docteur s'enveloppa dans un épais manteau pour se proléger contre la fraîcheur de l'air.
A une assez grande distance de la ferme de la Croix, les chemins étaient impraticables pour les voitures, surtoot la nuit. I^ vieux docteur se vit donc obligé de faire
près d'une demi-lieue dans la boiie et dans l'eau par une obscurité profonde.
Lorsqu'il arriva à la ferme, il trouva, comme il l'avait prévu, que le fermier, qui était atteint d'une affection des hypocondres ou de la rate, s'était imaginé qu'il était en danger de mort, quoiqu'il n'y eût en réalité rien de changé dans son état. Pour calmer les nerfs agités du malade, il lui tira quelques onces de sang ; puis il quitta la ferme après avoir attendu quelques moments, et courut en toute hâte par le chemin boueux vers sa voiture, qui l'attendait à une demi-lieue de là.
II n'avait plus aucune raison pour se fatiguer ainsi outre mesure, puisque sa visite était faite. Et cependant il marchait à pas pressés et pataugeait tout haletant dans la boue du chemin, sans prendre nul souci de la sueur qui coulait de son front à grosses gouttes.
Il désirait croiser son jeune concurrent bien loin de la ferme, pour lui faire comprendre combien il pouvait avoir d'avance sur lui, à l'occasion, et afin de l'humilier par le sentiment de son insuffisance. C'était certainement une basse vengeance; mais, depuis que M. Heuvels avait reçu les confidences de sa fille, sa haine contre Adolphe s'était changée en une passion maladive, et il eût fait avec joie à Valkiers tout le mal possible, comme s'il eût été en état de légitime défense contre le plus perfide ennemi.
Ce fut avec un sentiment de joie triomphante qu'il rejoignit sa voiture.
Il n'avait pas rencontré Adolphe: celui-ci devait donc 5tre encore loin en arrière.
Le docteur monta dans sa voiture et dit au dômes
liqae de faire aller le cheval aussi vite que le permettaient robscurilé et le mauvais état des chemins.
Pendant qu'il regardait sur la bruyère pour tâcher de découvrir Adolphe, il ne remarqua point que le vent Jouait sous les plis de son manteau entr'ouvert, et qu'insensiblement il se laissait pénétrer par l'humidité de la nuit. Bientôt il sentit des frémissements intérieurs, puis un frisson soudain parcourut son corps de la tête aux I»ieds et le serra d'une étreinte glaciale. Il craignit d'avoir pris un refroidissement, s'enveloppa plus étroitement dans son manteau, et se blottit du mieux qu'il put dans le coin de la voilure sans chercher davantage à apercevoir Adolphe.
Rentré chez lui, il se coucha et s'endormit aussitôt;
mais, longtemps avant le jour, il s'éveilla tout oppressé
et ressentit des douleurs internes très-vives. Il fut pris
l'une toux sèche : chaque fois que sa respiration faisait
ntrer l'air dans ses poumons, il sentait au côté droit de
i poitrine un point douloureux comme si on y enfonçait
Il couteau à plusieurs reprises; une sueur froide mouil-
it son front et le frisson de la fièvre faisait trembler
iuus ses membres.
Pour lui, il n'y avait pas de doute possible : il avait
neinflammalionde la plèvre, peut-être même une fluxion
<i poitrine; mais, quelle que fût sa maladie, pleurésie
.1 pneumonie, elle l'affligeait et l'efl'rayait au plus haut
point, parce qu'il se 'disait qu'elle pouvait le tenir cloué
sur son lit pour longtemps, et que ses clients allaient se
oQver exposés sans défense aux séductions de son con-
irrenl.
Il fil monter à cheval son domestique et l'envoya, dans
un des villages avoisinants, chercher sans aucun retard un médecin et un chirurgien qui étaient de ses amis.
Le soleil n'était pas encore levé, que déjà ceux-ci se trouvaient devant le lit de M. Heuvels; ils reconnurent immédiatement les symptômes d'une pleurésie aiguë.
M. Heuvels n'avait pas choisi ses amis parmi les hommes les plus instruits des environs; au contraire, son amitié pour eux prenait uniquement sa source dans leur communauté de haine contre les innovations de la science et dans un même système de remèdes qui avait toute leur confiance.
La pleurésie étant un mal qui, d'après le sentiment commun des maîtres, rend nécessaires, au premier abord, d'abondantes saignées, ces trois partisans du système d'épuisement furent d'avis qu'il fallait saigner jusqu'à ce que l'inflammation cessât complètement, faute d'aliment.
Une première saignée fut prolongée jusqu'à ce que le docteur Heuvels tomba en défaillance. Dans le courant du même jour, on lui mit quarante sangsues sur la poitrine. Pendant les deux jours suivants, on renouvela ces violentes saignées, et si, ensuite, on commença à les modérer; ce fut peut-être uniquement parce qu'il devenait difficile de tirer beaucoup de sang à un homme dont les veines n'en contenaient presque plus.
Cependant les symptômes du mal si vigoureusement attaqués ne disparaissaient point. La toux avait bien diminué un peu depuis le quatrième jour, et la respiration était plus libre; mais le malade continuait à se plaindre de douleurs vives, principalement dans la région de l'estomac, et prétendait souffrir plus qu'auparavant.
resscntail aussi des douleurs nerveuses dans la tête, FOUS les côtes, et même dans la face.
Un des deux amis, c'était le chirurgien, se hasarda à demander si ces symptômes n'étaient point la conséquence de la perte de sang, et s'il n'était pas utile de soutenir les forces du malade par quelques aliments réconfortants; mais M. Heuvels, qui sentait son cœur battre avec force, combattit celte opinion et exprima le désir qu'on eût recours, par intervalles, à de nouvelles applications de sangsues pour combattre l'inflammation. D'une nourriture quelconque, il n'en pouvait être question.
Depuis ce moment, l'état de M. Heuvels empira d'une manière alarmante. Sa peau devint diaphane et prit la transparence de la cire blanche que l'âge a jaunie. La teinte vermeille de ses lèvres et de ses yeux s'effaça
•mplétement, et il finit par ressembler à un spectre, à une personne dont la dernière heure va sonner à chaque instant. Toutefois, il avait conservé le plein usage de ses sens; et, bien que parler le fatiguât, il s'efforçait on/.r.r^ .In consoler sa fille et de la tromper sur son
Si M. Heuvels avait pu douter de l'amour sans bornes
de sa fille, ces quelques jours de maladie lui eussent
)nné une foi pleine et entière en la tendresse et l'ar-
leurde son attachement; car sa douleur était immense
i son dévouement admirable. Nuit et jour, elle avait
•'ilié près du lit de son père et épié ses moindres désirs
vec une sollicitude inquiète. Ni ordres ni prières n'a-
lient pu la décider à demander au sommeil quelques
ures de repos. Lorsque, durant une longue nuit de
veille, domptée par la fatigue, elle s'endormait sur sa chaise, une toux, un soupir de son père suffisait pour la réveiller en sursaut; et, avant qu'il eût eu le temps de demander quelque chose, elle approchait de ses lèvres la coupe contenant une tisane rafraîchissante et murmurait à son oreille de douces paroles d'amour et d'encouragement.
Pauvre Adeline! elle paraissait vieillie de dix ans pendant ces quelques jours. Ses yeux, fatigués par les veilles continuelles et enflammés par les larmes, étaient enfoncés dans leurs orbites. Ses joues étaient ternes, ses lèvres décolorées; tout son visage était si flétri et si contracté, qu'au premier coup d'oeil on l'aurait crue aussi malade que son père.
Il y avait un motif secret qui augmentait son chagrin et la plongeait dans le désespoir : elle avait la conviction intime que la maladie de son père était facile à guérir, mais que les deux médecins qu'il avait fait appeler ne possédaient pas la science nécessaire. Au contraire, elle les accusait dans son esprit d'avoir, par leur traitement, conduit son père si près de la tombe. Pour elle, il n'y avait dans les environs qu'un seul homme qui pût infailliblement rendre la santé à son père, si Dieu permettait qu'il le vît.
Une fois déjà, après de longues hésitations, elle avait osé balbutier à l'oreille de son père le nom d'Adolphe; mais M. Heuvels, en entendant prononcer ce nom détesté, avait montré une indignation si violente, et prononcé des imprécations si furieuses, qu'Adehne, le cœur brisé, avait reconnu l'inutilité de ses efforts et renoncé à tout espoir sur ce point.
Si le docteur était couché les yeux fermés et feignait de dormir, ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, c'est que la crainte d'une mort prochaine l'avait saisi au cœur, et qu'il n'osait prononcer un mot, de peur de trahir ses inquiétudes et de mettre le comble au désespoir de sa fille. Déjà, depuis la veille au soir, il avait senti que la peau de ses jambes se tendait; pendant la nuit, celte sensation avait augmenté, et, vers le matin, il avait reconnu avec terreur que ses membres inférieurs se remplissaient d'eau. Il ne doutait pas que ce ne fut le présage d'une fin prochaine.
Sans dire pourquoi, il avait envoyé son domestique quérir ses amis le docteur et le chirurgien, et, en attendant leur arrivée, il dissimulait sa frayeur et se tenait tout à fait immobile.
Malgré ces précautions, Adeline avait remarqué que .^ mal de son père s'était sensiblement aggravé, et la sortie empressée du domestique avait fait naître en elle un sinistre pressentiment.
Pendant qu'elle était assise au chevet de son père, sans faire un mouvement, et plongée en apparence dans un profond assoupissement, des frissons d'inquiétude p:ircouraient tout son corps et faisaient monter à ses lô-
s des sanglots étouffés.
Cependant, petit à petit, son esprit parut sortir de l'al>altement où il était plongé, et d'étranges pensées vinrent l'assaillir ; car elle se mit à secouer la tête avec désespoir, à se tordre les mains et à remuer les lèvres
lame si elle parlait à quelqu'un, et elle effraya la servante par des gestes qui ressemblaient à des signes d'égareinenU
Tout à coup Adeline sauta sur ses pieds sous le coup d'une émotion singulière. L'ardeur d'un courage fiévreux éclairait son visage, et tout en elle indiquait qu'elle venait de prendre une résolution grave et solennelle... Elle contempla son père pendant quelques instants; mais, en voyant qu'il dormait, elle poussa un cri déchirant et se laissa retomber sur sa chaise.
Surpris par ce cri douloureux, M. Heuvels tira sa main de dessous les couvertures, comme pour demander la main de sa fille, et prononça son nom avec tendresse.
Adeline se leva de nouveau, déposa un baiser sur le front de son père et lui dit d'une voix tremblante, en se penchant sur le lit et en pressant ses mains avec ardeur :
— Oh! mon cher père, pardon, pardon! J'ai quelque chose à vous dire; j'hésite, je tremble, car je sais que je vais vous faire de la peine ; mais une force irrésistible me pousse. Il y a une voix secrète qui me crie du fond de mon cœur que vous pouvez guérir, que vous guérirez. Cette voix me révèle le moyen de vous sauver; elle me dit que les médecins qui vous traitent n'ont pas la science nécessaire pour cela; elle me montre un homme et me répète sans cesse : « Voici le seul en qui vous pouvez espérer !... » Ah ! mes paroles vous irritent déjà; votre regard sévère m'ôte tout mon courage. Oui, oui, je vous comprends : vous me reprochez d'oublier si tôt mes promesses, d'oser désobéir au meilleur des pères, même pendant qu'il est étendu sur son lit de souffrance; mais comment éviter ce reproche? Le prix offert à ma désobéissance, c'est votre santé, c'est votre vie peut-être ! Croyez que rien ne me guide que mon
amoar pour vous. Mon père, ô mon père ! ayez pitié de moi! Souffrez que M. Valkiers vous voie. Je me soumettrai à tout ce qu'il vous plaira de décider, quand même vous voudriez éloigner de vous votre pauvre îoline; mais qu'il vienne, qu'il vienne seulement pour un instant!
— Inconcevable aveuglement! dit M. Heuvels. Là où deux hommes mûrs, sages, expérimentés, ont été impuissants, un jeune homme sans expérience ferait des miracles! Le chagrin vous fait perdre la tête, malheureuse enfant insensée !
— Insensée ! répéta Adeline avec plus d'animation. Peut-être est-ce une folie, en effet, que ma croyance dans le savoir, la puissance et le succès d'Adolphe; mais cette foi, mon père, est si fermement et si solidement enracinée en moi, que je remercierais Dieu pour votre guérison, dès le moment où vous laisseriez tomber de vos lèvres la permission que je demande pour Adolphe. Âh î consentez à le recevoir, je vous en supplie ! je vous le demande à genoux, comme le plus grand bienfait que vous puissiez accorder à votre enfant; par grâce, donnez-moi cette dernière preuve de voire amour!... Hé- ]?2\ vous refusez? Non, non, cher père, ne me brisez pas le cœur, ne soyez pas impitoyable, ne me réduisez pas au désespoir!
— Quelle raillerie amère ! soupira le malade avec découragement. J'irais invoquer le secours de mon ennemi ? Mais oubliez-vous donc quô c'est lui qui a empoisonné ma vie, et ne comprenez-vous pas qu'il se réjouirait de ma mort comme d'un triomphe définitif?
Ces mots frappèrent Adeline d'épouvante et lui arrachèrent un cri perçant; mais elle parvint à maîtriser son émotion et dit :
— Mon pauvre père, soyez clément pour moi, et ne vous offensez pas de la hardiesse de mes paroles. Vous vous trompez, Adolphe n'est pas votre ennemi. Il vous a fait beaucoup de mal, c'est vrai, mais il était innocent; la gêne, le besoin d'argent, la pauvreté imminente contre laquelle il voulait protéger sa mère, l'ont forcé de devenir votre rival; jamais il n'a fait volontairement ou sciemment quelque chose pour vous nuire; je suis bien certaine que, malgré votre animosité contre lui, il n'a jamais cessé de vous respecter et de vous aimer.
Un sourire amer plissa les lèvres du docteur.
~ Ah! s'écria Adehne, si l'on disait à Adolphe: Donnez quelques années de votre vie pour allonger celle du père d'Adeline, vous croyez qu'il hésiterait? Non, non î M
— Ce n'est pas son moindre tort, grommela M. Heuvels, d'avoir aveuglé à ce point une fille innocente, qu'elle croie pouvoir accuser son père. Si je pouvais oublier tous les autres maux qu'il m'a faits, celui-ci est un tort que mon âme refusera de pardonner même au delà du tombeau.
La jeune fille laissa tomber sa tête sur l'oreiller avec îin soupir de désespoir et garda quelques instants le silence; puis, comme si une force irrésistible la poussait, elle releva la tête, joignit ses mains suppliantes et reprit de sa voix la plus douce :
— Mon cher père, votre cœur est bon et généreux; mais vous vous êtes trompé : c'est la fatalité qui a été la
cause de réloignemenl et de la méfiance qui régnent entre tous et Adolphe, et c'est sur lui seul que vous en avez rejeté la faute, et vous dites que vous refuserez jusqu'au delà du tombeau de lui pardonner? Ces paroles !)les me font frissonner d'angoisse Pt me rem- ^ . :;em de crainte. 0 mon Dieu! si votre main devait s'étendre sur nous, l'âme de mon père paraîtrait devant vous avec un sentiment injuste de haine! Hélas! hélas! celle pensée est bien cruelle ! Ah ! ayez pitié de vousmême, mon père; acceptez la santé qui vous est offerte pour prix d'une simple complaisance ; laissez-vous fléchir, rendez votre enfant heureuse par une bonne parole. Grâce, grâce! ne repoussez pas mon ardente hiinre!
- Comment pouvez-vous douter de sa perfide méicelé? s'écria M. Heuvels avec indignation. La blesqu'il vous a faite au cœur par les faux bruits de son mariage avec Constance est encore saignante... Et vous voulez que je l'appelle? Savez-vous bien ce que vous désirez de moi? J'irais implorer l'assistance de mon ennemi; feindre d'avoir confiance dans son expérience; suivre ses prescriptions et me soumettre à ses ordres?... Mais ne comprenez-vous pas, malheureuse enfant, qu'une pareille humiliation suffirait pour me faire mourir sur-le-champ ?
La jeune fille recula d'épouvante en entendant ces mots; elle se laissa tomber sur sa chaise en jetant un cri d'angoisse, et cacha son visage dans ses mains.
La servante, touchée de l'excès de la douleur d'Adeline, se leva à son tour, s'approcha du lit et dit au docleur d'une voix calme et tranquille :
— Monsieur, comment pouvez-vous être si cruel? Non, ne soyez pas inexorable; accordez à Adeline ce qu'elle implore si ardemment de votre bonté. Je crois aussi qu'elle a tort de mettre tant d'aveugle confiance dans la science de M. Valkiers ; mais, sa foi fûbelle une folie, vous devriez trouver dans votre cœur paternel assez d'indulgence pour exaucer sa prière.
— Vous aussi, Barbe ? dit M. Heuvels avec un douloureux étonnement. Oubliez-vous donc que, si je suis étendu si misérablement sur ce lit, la faute en est à lui?
Adeline avait levé la tête et jeté sur la servante un regard plein de gratitude et de supplications.
— 11 est vrai, mon bon maître, reprit Barbe, M. Valkiers est la cause de tout votre chagrin. Vous a-t-il nui avec intention ? Dieu seul peut le savoir. Mais, quand même il serait positivement coupable envers vous, serait-ce une raison pour étouffer dans votre cœur tout sentiment de pitié pour la douleur de votre fille ? Vous avez vu ce dont sa tendresse pour vous l'a rendue capable. Depuis six jours et six nuits, elle n'a point approché de son lit; elle a repoussé toutes nos prières pour vous veiller, vous soulager et vous consoler. Cent autres auraient succombé à la peine ; mais elle, soutenue par son amour et par son admirable dévouement pour vous, supporte sans plier toutes les fatigues. N'a-t-elle point quelque droit à votre indulgence ? Elle croit que M. Valkiers peut vous guérir; elle vous supplie à mains jointes de le laisser venir pour un seul instant, et vous, maître, vous repoussez impitoyablement les prières de votre enfant! Soyez mieux inspiré; faites un noble effort
snr vous-même, et accordez à Adeline la grâce qu'elle implore de voire bonté.
Le malade regarda la servante d'un œil courroucé ; mais il ne répondit point. Ce silence fit naître un espoir soudain dans le cœur d' Adeline. La jeune fille éplorée se laissa tomber à genoux devant le lit, leva les mains vers >1 . Heuvels et s'écria :
— Père, père, ayez pitié de moi; voyez couler mes larmes, entendez mes sanglots! Laissez venir Adolphe, je suis sûre qu'il vous guérira. Le ciel m'est témoin que, pendant que ma boucbe prononce cette prière, je suis pure de tout autre sentiment que mon amour pour vous. Au nom de ma défunte mère, au nom de tout ce que j'ai souffert, au nom de votre vie menacée, laissez-vous fléchir! Permettez qu'Adolphe vous voie et qu'il juge de la nature de votre maladie. Mon père, mon père bien-aimé, que Dieu vous bénisse pour votre bonté infinie !
— Jamais Adolphe Valkiers n'approchera de mon lit, Adeline ; pas môme si j'avais la même confiance que vous l Cessez vos efforts : vous me fatiguez extrêmement. '
Telle fut la sentence qui répondit aux prières de la pauvre tille. Elle, anéantie et presque folle de désespoir, se traîna jusqu'à sa chaise et s'abîma dans une douleur nuette.
Longtemps le silence le plus complet régna dans la chambre; la servante avait également repris sa place; le seul bruit que l'on entendît était la respiration du malade, et, de temps à autre, un sanglet déchirant qui s'échappait avec effort de la poitrine d'Adeline.
Barbe fut la seule qui, à ce moment, entendit une
voilure s'arrêter devant la porte. Elle s'approcha du lit en disant :
— Maître, voilà les docteurs.
Le docteur montra Adeline et murmura :
— Faites ce que je vous ai dit, Barbe, et puis revenez.
— Venez, Adeline, dit la servante en prenant le bras de la jeune fille et l'obligeant à se lever de sa chaise; venez, vous savez que votre père veut être seul avec les médecins.
Adeline se laissa conduire sans aucune résistance dans une chambre écartée où elle s'assit sur un banc de repos, épuisée, désespérée et brisée.
— Ne vous laissez pas abattre ainsi, pauvre enfant! dit Barbe avec un sentiment de profonde compassion. Nous nous trompons probablement dans notre crainte ; les docteurs sont là maintenant; ils trouveront des raisons pour nous iranquilUser.
— Les docteurs ! gémit Adeline avec l'accent d'une ironie navrante. Un seul peut le guérir...
— Non, vous avez tort, répliqua la servante. C'est une croyance maladive, Adeline. M. Valkiers peut être un médecin instruit et habile ; mais qu'il puisse faire des miracles là où d'autres sont impuissants, vous ne le croyez pas fermement, n'est-ce pas? C'est simplement un espoir ! Qui sait si votre père ne fera pas appeler M. Valkiers; je lui en parlerai encore. Restez ici jusqu'à ce que les docteurs aient terminé leur consultation. Je viendrai vous avertir et vous rapporter ce qu'ils auront dit et décidé. " '
Adeline paraissait avoir perdu connaissance; elle ne
LE JEUME DOCTEUR. 239
remarqua même pas que la servante l'avait laissée toute seule dans cette grande chambre, où elle était assise, écrasée sous le poids de son chagrin. Une demi-heure se passa sans qu'elle fit le moindre mouvement.
Ce fut seulement lorsqu'elle entendit un pas s'approcher dans le corridor qu'elle leva la tête et jeta vers la porte un regard anxieux.
Elle allait apprendre ce que les docteurs avaient auguré de l'état de son père.
— Sont^ils partis? Puis-je retourner près de mon p*'Te ? demanda-t-elle.
— Non, ils ne sont pas encore partis.
— Ainsi vous ne savez pas ce qu'ils ont dit?
La servante surmonta avec effort sa propre inquiétude, prit la main de la jeune fille et répondit avec une apparente tranquillité :
— Oui, Adeline, je connais l'opinion des médecins sur l'état de votre père. Ils disent que, depuis hier^ quoiqu'il n'y ait pas d'amélioration sensible, le mal n'a point augmenté. De danger, du moins de danger immédiat, il n'y en a pas, et ils croient qu'une crise favorable va survenir dans la maladie.
— Ah 1 s'ils pouvaient ne pas se tromper l s'écria Adeline, dont les yeux brillèrent d'un joyeux espoir.
— Mais je dois vous dire encore une chose, reprit Barbe avec embarras, une chose qui pourrait vous effrayer, Adeline, si vous ne l'envisagiez pas comme elle est en réalité. Ne croyez pas que ce soit une recommandation des médecins; voire père lui-même en a exprimé le désir, et, quoique les médecins lui aient fait comprendre qu'il n'y avait pas l'ombre d'une néces-
site, il a insisté pour qu'on fît venir son confesseur..,
— Malheur à moi ! s'écria Adeline. Mon père doit êtrt administré ! II va mourir ! Ah ! que je puisse du moins le presser encore une fois dans mes bras !
Elle voulait courir vers la porte ; mais la servante lu barra le chemin, et, lui serrant les mains de nouveau:
— Adeline, reprit-elle, je vous ai dit la vérité ; vous vous effrayez à tort. Si cela dépendait de la volonté des médecins, on n'apporterait pas le viatique ici aujourd'hui. N'allez pas auprès de votre père; on est en train de lui appliquer encore quelques sangsues sur la poitrine.
— Les bourreaux l Du sang, toujours du sang ! murmura Adeline avec horreur,
— Ils veulent tenter par ce dernier effort de triompher de l'inflammation qui subsiste toujours dans la poitrine. Et pour preuve qu'il n'y a pas de danger, Adehne, je n'irai que dans deux heures avertir le curé que votre père l'attend dans le courant de la journée.
La jeune fille tomba tout à coup dans une méditation profonde et parut concentrer toutes les forces de son esprit sur une seule idée.
— Le curé! s'écria-t-elle avec chaleur. Adolphe a sauvé le curé d'une mort presque certaine. Le bon prêtre aura foi en l'habileté d'Adolphe et en la puissance de son savoir. Donnez-moi mon manteau. Barbe. Vite! vite !
•— Quelle est votre idée? Que voulez-vous faire? — • Tout espoir n'est pas perdu; j'irai prévenir le curé; il chassera du cœur de mon père le sentiment de haine
LE JEDNE DOCTEUR. 241
qui l'anime contre Adolphe. Ah! si je pouvais réussir dans cet effort suprême !
— Mais, Adeline, objecta la servante, vous ne pouvez pas traverser la rue avec ces joues pâles et ces > ux rougis par les larmes?
— Quoi! je serais honteuse d'avoir pleuré près du lit de mon père mourant! exclama la jeune fille. Allons, chère Barbe, ne me retenez pas davantage, c'est un parti pris, et je l'accomplirai, dussé-je passer à travers le feu pour aller à la cure. Vite, mon manteau et mon chapeau !
Elle descendit l'escalier en courant, derrière la servante, s'habilla avec une hâte fiévreuse, et sortit précipitamment sans ajouter un mot.
Adolphe était assis dans son cabinet devant sa table d'étude. Un grand nombre de volumes de toute dimension étaient ouverts devant lui , et il paraissait comparer avec attention le contenu de deux ou trois d'entre eux.
En jetant les yeux sur ces divers ouvrages, on aurait pu s'assurer qu'ils étaient tous ouverts à des chapitres qui traitaient de différentes inflammations des organes resi»iratoires, et principalement de la pleurésie.
Pendant qu'il était ainsi plongé dans sa lecture, sa sœur entra dans son cabinet et lui dit avec l'expression d'une sincère tristesse :
— Adolphe , le jardinier de M. Heuvels a dit tout à l'heure au forgeron que son maître va très-mal. Vous voulez nous faire croire que sa maladie ne présente aucun danger; mais je ne sais pas comment cela se fait, je suis agitée par une inquiétude étrange.
— Vous avez tort, je vous le répète, Françoise, répondit le jeune docteur. Avant-hier, j'ai rencontré M. Van Hoof, le chirurgien. Il m'a expliqué le cas : c'est une simple pleurésie; la guérison de l'inflammation est pour ainsi dire infaillible quand on la combat énergiquement dès le début.
—Pauvre Adeline ! dit la jeune fille en soupirant! Elle est toujours présente à mes yeux. Toute la nuit j'ai rêvé d'elle. J'entendais sa voix, qui m'appelait d'un ton plaintif. Comme elle doit souffrir, seule et sans consolation I
Ces paroles émurent visiblement le jeune homme; il secoua la tête d'un air pensif, et son regard restait perdu dans le vague.
— Adolphe, le jardinier m'a dit qu' Adeline est devenue pâle et maigre comme une ombre. Depuis six jours et six nuits, elle n'a pas fermé l'œil un instant, elle ne fait que pleurer, la malheureuse!
Un profond soupir souleva la poitrine du jeune homme; il se roidlt contre son émotion et répondit :
— Françoise, pourquoi accroître ainsi mes peines? Croyez-vous donc que, moi aussi, je n'aie pas constamment l'image d' Adeline devant les yeux, que mon cœur
Tie soil pas ému de douleur et de piiié? Mais je me coule par la ceriilude que, avant qu'il se soil passé quelques jours, notre pauvre amie se réjouira de la guérison de sou père. Les symptômes de la pleurésie sont assez alarmants; les saignées abondantes, au moyen desquelles on combat ordinairement cette maladie , auront effrayé Adeline, car elle chérit son père de toutes les forces de son cœur aimant. Que le jardinier et d'autres personnes, qui voient M. Ileuvels, croient qu'il va plus mal, cela se conçoit : la grande perle de sang doit l'avoir extrêmement affaibli; mais je suis convaincu qu'il éprouve déjà du mieux et qu'il n'a plus besoin, pour guérir tout à fait, que de reprendre des forces.
— Si M. Heuvels vous avait fait appeler, Adolphe, . jus auriez peut-être pu lui donner de bons conseils. Quel malheur pour nous tous que la fatalité ait jeté l'inimitié entre vous deux!
— Il n'est pas possible qu'il me fasse appeler, Françoise; cela ne serait pas naturel : il n'a pas de confiance en moi. Et d'ailleurs, que pourrais-je faire , sinon ce qu'ont fait M. Stal et M. Van Hoof ? La pleurésie est une maladie si connue, qu'il est difficile d'en savoir des parlicnlarités quelconques,
— Puissiez- vous ne pas vous tromper dans vos prévi sions consolantes! soupira la jeune fille. En tout cas, nou*e pauvre amie..,
Un bruit soudain lui coupa la parole et la fit reculei d'inquiétude.
Le son argentin d'une clochette retentissait dans la rue.
— Quoi? Qu'est ceci? s'écria Françoise. Le viatique !
Qui est mortellement malade? M. Heuvels! Impossible, impossible 1
Adolphe, frappé de consternation, devint pâle comme un linge.
Courant vers la fenêtre, Françoise écarta un peu le rideau; mais elle le laissa bientôt retomber, en s'écriant effrayée :
— Le curé, le saint sacrement, il vient par ici!... 0 mon Dieu, ayez compassion d'Adeline !
La femme Valkiers et le grand-père entrèrent ensemble dans le cabinet, et, voyant Texpression d'une profonde frayeur dans les yeux d'Adolphe, ils demandèrent :
— Est-ce M. Heuvels qu'on va administrer? Hélas! quel terrible malheur! Venez, venez, Françoise!
En achevant ces mots, les femmes et le vieillard coururent vers la porte, pour se mettre à genoux sur le seuil, jusqu'à ce que le viatique eût disparu dans la demeure du malade.
Derrière la fenêtre du cabinet, Adolphe se tenait la tête baissée. Il resta un instant comme anéanti, mais bientôt il tourna un regard suppliant vers le ciel et pria, avec toute l'ardeur de son âme, pour Adeline et pour son père.
Le son de la clochette cessa. La veuve Valkiers , le grand-père et Françoise rentrèrent dans le cabinet. La mère et la fille se mirent à pleurer; le vieillard secouait tristement la tête et murmurait en lui-même :
— Quel coup inattendu! Adolphe, vous vous êtes trompé dans vos prévisions : vous croyiez qu'il n'y avait pas le moindre danger à craindre.
— Je n'y comprends rien , bégaya le jeune homme. Les (locleurs se seraient-ils donc trompés? Impossible ! îps signes de l'inflammation de la plèvre sont trop clairs.
— Il me semble, Adolphe, que vous jugez trop légèraent la pleurésie. Beaucoup de gens en meurent.
— Oui, grand-père, c'est un mal grave, quand on ae le prend pas à temps ; mais ici la maladie a été combatine aussitôt qu'elle s'est déclarée. Il faut qu'elle se soit compliquée d'une autre maladie ; c'est ainsi que la pleu-
sie devient dangereuse.
— Pauvre M. Heuvels ! dit la veuve. Il çious en veut et nous a fait beaucoup de chagrin sans le savoir, par aveuglement, suite de médisances; mais, maintenant, je sens bien qu'une vieille amitié ne se rompt pas si facilement. Celle terrible nouvelle m'a déchiré le cœur comme si mon propre frère était à l'agonie. 0 mon Dieu ! daignez lui conserver la vie !
— Adeline, Adeline, sanglota Françoise. Malheureuse -mie, comme le désespoir doit vous avoir brisée 1 je vois
•s larmes, j'entends vos sanglots! Assise près du lit de
lortde votre père!... Ah! le cœur me saigne à la pen-
■e de votre immense douleur !
Adolphe essaya de consoler sa mère et sa sœur en leur disant que tout espoir n'était pas encore perdu; mais il était lui-même en proie à une inquiétude si évi
lente, et sa parole était si peu assurée, qu'elle resta sans impression sur l'esprit des deux femmes.
Un long silence régna dans l'appartement ; la veuve le rompit la première en disant à voix basse à sa fille, qu'elle prit par la main :
— Venez, mon enfant, montons; nous prierons Dieu
dans le recueillement, afin qu'il soit miséricordieux pour Adeline et pour son père.
En ce moment, une voiture s'arrêta devant la porte, et immédiatement après, quelqu'un frappa à la porte du cabinet. Le grand-père ouvrit et s'inclina profondément: c'était M. Van Horsl qui venait d'entrer.
— Vous avez du chagrin, mes bons amis? demandal-il en regardant chacun avec étonnement. Des larmes? J'espère qu'il n'est rien arrivé de fâcheux?
— Le malheureux M. Heuvels! on l'administre en ce moment! répondit le vieillard.
— Et c'est pour cela que vous êtes si désolés ? J'ai vu en effet des gens avec des flambeaux devant sa maison
La femme Valkiers se disposait à quitter la chambre avec sa fille, et le grand-père fit également un pas vers la porte, croyant que M. Van Horst désirait causer avec Adolphe seul; mais M. Van Horst les retint amicalement en diiîanî:
— Restez, je vous en prie; ce que j'ai à dire a autant d'importance pour vous que pour Adolphe. Asseyonsnous, j'ai mal choisi mon heure; mais la nouvelle que je vous apporte rassérénera vos esprits.
Et, se tournant vers le jeune homme, il ajouta d'un ton joyeux :
— Je viens de la ville. Ah! docteur, j'y ai trouvé pour vous quelque chose de superbe, de complet : une maison dans la rue de l'Empereur, pas trop grande, mais dans le style moderne ; bien soignée et charmante comme un bijou. Deux mille francs de loyer seulement.
— - Deux mille francs ! murmura le vieillard avec ixupéfaclion. Mais c'est énorme. Comment Adolphe pourra-
t-il jamais gagner assez d'argent pour payer un semblable loyer?
— Bah ! ceci est mon affaire, répondit M. Van Horst en rianL La première année, la charge sera un peu lourde à supporter; mais plus lard vous vous félicilerez de ce que j'aie de prime abord mis M. Valkiers dans la bonne voie. Pour gagner la confiance publique, on doit se comporter comme si l'on n'avait pas besoin de cette confiance. Dans une grande ville, ce n'est pas comme dans un village : tout y est plus grand en proportion, les dépenses et les recettes. En tout cas, je demeure responsable des conséquences de mon conseil.
— El avez-vous déjà loué celte maison? demanda la mère, non sans un certain effroi.
— Non, je ne veux pas la louer avant qu'Adolphe l'ait vue, et je venais le chercher pour l'emmener avec moi à Anvers. 11 pourra aller visiter la maison et s'entendre avec le propriétaire sur les conditions. Demain, dans i 'après-midi ou vers le soir, il sera de retour... Docteur, vous n'avez pas de client gravement malade qui vous empêche de vous absenter pendant vingt-quatre heures, n'est-ce pas? Autrement vous pourriez venir par la diligence, et je vous attendrais vers la fin de la semaine. S'il n'y a pas d'empêchement, ma voiture est devant la porte. Dans trois bonnes heures, nous sommes à Anvers. *
- Je vous prie de m'excuser, monsieur Van Horst, '' ' ^le; il m'est absolumeni impossible de quitter le N - lis les circonstances actuelles : non-seulement ^ce que la commune resterait tout à fait sans médecin, nais encore parce qu'il serait inconvenant et répréhen-
sible de m'éloigner d'ici tandis que mon malheureux confrère est en danger de mort.
— Vraiment, vous êtes donc son médecin ? Vous a-t-il fait appeler !
— Non, mais c'est égal, je ne puis profiter maintenant de votre offre obligeante. Vous le comprenez bien, sans doute ?
— Soit, nous attendrons donc quelques jours. Et M. Van Horst reprit en secouant la tête :
— Ainsi votre confrère d'en face ne vous a pas fait appeler; c'est un affront qu'il vous fait.
En ce moment, la sonnette tinta de nouveau et annonça que le saint sacrement quittait la maison du malade.
Les femmes et le vieillard coururent de nouveau à la porte; Adolphe et M. Van Horst restèrent silencieux et la tête baissée.
Lorsque Françoise et sa mère rentrèrent dans le cabinet, elles pleuraient abondamment.
— Ma chère demoiselle, dit M. Van Horst d'un ton affectueux, je suis sûre que vous avez un bien bon cœur; car vous versez des larmes de commisération sur le sort d'une personne qui n'a pas fait beaucoup de bien à votre frère.
— Ah! monsieur, je pleure sur le sort de cette pauvre Adeline, qui n'a jamais cessé de nous aimer, répondit la i^une fille.
— Maintenant je comprends votre douleur, dit M. Van Horst en réfléchissant. En effet, Adolphe, vous m'avez raconté certaines choses... Je plains la fille de M. Heuvels; c'est une bonne et sensible créature; sa peine doit
être exirt^me... Mon jardinier m'a dit que M. Heuvels n'est malade que depuis six à sept jours. Qu'a-t-il donc? ^
— Une pleurésie, disent les médecins qui le soifijnent.
— Mais la pleurésie n'est pas incurable.
— Loin de là, monsieur, répondit Adolphe; lorsqu'on la traite à temps, elle est rarement dangereuse. Il faut que ce soit autre chose, ou qu'une maladie nouvelle soit venue compliquer gravement le mal.
— Voyez jusqu'à quel point l'inimitié peut aveugler quelqu'un ! s'écria M. Van Horst. Vous, monsieur Valkiers, vous pourriez peut-être encore lui sauver la vie. Que risquait M. Heuvels à en faire l'essai ? Cependant il s'obstine dans sa haine contre vous jusque sur son lit de mort.
Personne ne répondit à cette accusation, que suivit un moment de silence.
— Vous ne savez pas? dit tout à coup M. Van Horst, entraîné dans un autre ordre d'idées. J'ai rencontré hier matin le notaire, à Anvers. Nous avons parlé longuement de vous ; il a de la peine à digérer voire refus. Cela se conçoit. Il n'est pas cependant tout à fait déraisonnable. Lorsque je lui eus fait comprendre que Constance n'eût pas été heureuse avec vous, et qu'il vous doit plutôt des remercîments pour votre franchise, alors il s'est calmé, et il a reconnu qu'il peut être dangereux d'unir deux jeunes gens pour la vie quand un sentiment d'amoQT réciproque ne consacre pas cette union. Il me semble que la rancune du notaire ne durera pas longtemps; le fils de M. Grips a déjà exprimé plusieurs fois le désir de se marier avec Constance. Il est jeune, et ses
parents sont assez à leur aise. J'ai conclu des paroles du notaire que dans peu l'on entendra parler de ce mariage. Franehernent, Adolphe, je crois que Constance sera plus heureuse avec le receveur qu'avec vous; il ont tous deux un bon cœur, sans grande profondeur dans les sentiments et sans poésie dans les idées...
On entendit un pas dans le corridor. La mère Valkiers ouvrit la porte du cahinet et faillit s'effrayer en voyant le curé devant elle.
— Je voudrais parler à M. Adolphe en particulier, dit le prêtre.
Sa visite en ce moment étonna tout le monde. Personne ne doutait qu'elle ne fût la suite de la triste cérémonie qu'il venait d'accomplir; car à peine avait-il eu le temps d'ôter son surplis. Il apportait sans doute un message pressé de la part de M. Heuvels ou d'Adeline... Mais qu'est-ce que cela pouvait être?
Adolphe s'excusa en quelques mots auprès de M. Van Horst et conduisit le curé dans son cabinet de consultation.
— J'ai une mission difficile à remplir, mon fils, dit celui-ci; mais ma confiance dans la bonté de votre cœur me fait espérer que ma démarche réussira. M. Heuvels est mortellement malade, vous le savez; sa fille Adeline l'a supplié depuis le commencement de sa maladie de vous faire appeler. Elle a une foi entière en voire savoir et elle est persuadée que vous pourriez encore guérir son père^ Ce matin, elle l'a prié à genoux de permettre que vous veniez le voir. Je ne dois pas vous le cacher : M. Heuvels, égaré peut-être par la maladie elle-même, a repoussé ses prières avec aigreur. Je suis venu en aide
LE JEUNE DOCTEUR. 25l
à la malheureuse enfant, et j'ai enfin obtenu de son père rautofisalion de vous amener chez lui. Dans ces derniers temps, il n'a pas été votre ami, mon fils; j'espère néanmoins que vous ne lui refuserez pas votre secours I
— Moi, refuser mon secours?... s'écria Adolphe. Non certes, je suis prêt; mais, mon révérend, on espère trop
i : si le ciel a prononcé son arrêt, qu'est-ce qu'un L'in peut y faire, quand bien même ce médecin ne orait pas, comme moi, un jeune homme sans expérience î
— C'est vrai; mais on ne peut pas savoir. Vous êtes fort modeste, monsieur Valkiers; rappelez-vous comme vous m'avez sauvé presque instantanément d'une situation désespérée. S'il plaisait à Dieu de bénir encore cette fois votre main ?
— Eh bien, monsieur le curé, advienne que pourra, je remplirai mon devoir, quand même il ne me resterait plus d'espoir.
— Encore un mot, dit le curé en le retenant. Je dois faire appel à toute votre charité chrétienne. Ne croyez pas que M. Heuvels vous fasse bon accueil; il se montrera probablement peu bienveillant envers vous; peutêtre dira-t-il ou fera-t-il des choses qui pourraient vous blesser; car, je dois le reconnnaitre, c'est à conSre-cœur fju'il a consenti à votre visite. Serez-vous assez complai-
ant, monsieur, pour ne pas faire attention à une réceplion de ce genre. Pardonnez à votre infortuné voisin son égarement, et ayez pitié de sa pauvre enfant, qui n'a plus d'espoir qu'en la bonté de Dieu et en votre sasiiUiDce.
— Mais, si je voyais encore quelque chance de guérison, et que je voulusse employer des remèdes, M. Heuvels me permetlrail-il d'en faire l'essai?
' — Oui, je n'en doute pas; il me l'a promis du moins. D'ailleurs, je serai avec vous : ma présence lui rappellera ses promesses.
— Et les médecins, y sont-ils en ce moment? c'est une chose grave et dangereuse que de prendre ainsi la place de ses confrères.
— Vous y trouverez M. Van Hoof, le chirurgien, qui a joint ses prières aux nôtres pour vous faire appeler.
— Je vous suis, mon révérend, dit Adolphe en marchant vers la porte ; si vous saviez comme le cœur me bat. Ah! je donnerais plusieurs années de ma vie pour que Dieu me prête la puissance ou le bonheur de faire ce qu'on attend de moi.
Adolphe rentra un instant dans son cabinet de travail, et dit :
— Ma mère, Françoise, M. le curé vient me chercher pour aller chez M. Heuvels. Priez pendant mon absence... Monsieur Van Horst, je vous serre la main avec reconnaissance ; excusez ma précipitation, ce jour est le plus solennel de ma vie.
Il sortit en achevant ces mots, et traversa la rue à la suite du curé jusqu'à la porte du docteur Heuvels. 11 lui sembla avoir vu remuer les rideaux d'une des fenêtres, et en effet la porte s'ouvrit avant qu'il eût sonné. A peine Adolphe fut-il entré qu'Adeline s'élança vers lui les mains jointes et les joues mouillées de larmes.
— Adolphe, Adolphe! s'écria-t-elle, que cette heure soit bénie ! J'étais plongée dans un abîme de douleur et
de donle. Mainlenanl il me semble qu'une vive lumière rayonne à travers mon désespoir... 0 Adolphe, vous ' -inverez mon père, n'est-ce pas ?
— Pauvre Adeline, soupira le jeune homme pâlissant à force d'émotion. Je ferai tout ce que je pourrai...
^- Oh ! depuis six mois, ma vie a été un cruel supplice, reprit-elle. Dieu seul sait ce que j'ai souffert. Vous, Adolphe, vous devez connaître la source de mes maux. Voyez, je vous en demande à genoux la récompense :
vie de mon père ! Dites-moi que vous le guérirez. Je vous en conjure, donnez-moi de l'espoir!
Adolphe tremblait d'effroi. Le visage amaigri d' Adeline, l'éclat extraordinaire de ses yeux étincelants et le son perçant de sa voix le frappèrent d'épouvante. La pensée affreuse que sa pauvre amie pouvait avoir perdu
raison lui traversa l'esprit.
Le curé ne lui laissa pas le temps de balbutier quelques mots de consolation, et força la jeune fille éplorée à se relever, il la ramena avec peine dans la maison, et revint auprès d'Adolphe, qui était resté cloué à la môme
ice sans faire un mouvement.
— Ne craignez rien pour elle, dit le prêtre en remariant l'extrême pâleur d'Adolphe. Elle est déjà calmée attendra avec patience le résultat de votre visite. Ta- .'z d'oublier cette scène, mon tils; venez et remplissez ire mission difficile avec une entière liberté d'es-
nl.
Le curé précéda Adolphe sur l'escalier et ouvrit la ^rte d'une chambre au premier étage.
M. Heuvels y était couché sur son lit de douleur, des ■lerges de cire bénite et un crucifix étaient placés a son
chevet. Le chirurgien était assis près du lit sur une chaise.
Adolphe s'avança vers M. Van Hoof et lui tendit la main ; un sourire amical éclaira le visage du chirurgien, tandis qu'il serrait la main d'Adolphe.
Alors le jeune docteur se plaça devant le lit en silence et contempla pendant longtemps les traits du malade, dont les yeux étaient fermés : il baissa la tête jusque contre la poitrine de M. Heuvels, et écouta le bruit de sa respiration.
Après cet examen sommaire, il prit une chaise, s'assit à côté du chirurgien, et se mit à lui demander, d'une voix à peine perceptible, quelques expUcalions sur les symptômes et la marche de la maladie, ainsi que sur les remèdes employés.
Bientôt ils se levèrent tous les deux et s'approchèrent de la tête du lit. Le chirurgien secoua doucement l'épaule du malade en disant :
— Monsieur Heuvels, voici notre confrère Valkiers qui vient vous voir.
Le vieux docteur ouvrit les yeux, un frisson sembla parcourir ses membres, et il tourna vers Adolphe un regard chargé de colère, d'amertume et de mépris.
— M. Valkiers désire examiner votre poitrine, reprit le chirurgien.
~ Laissez-moi en repos, grogna M. Heuvels d'une voix faible. Ne me fatiguez pas; mon sort est fixé.
— Allons, soyez complaisant; c'est pour voire bien. Prêtez-vous de bonne grâce à cet examen, poursuivit le chirurgien.
Une grimace qui contracta les lèvres du malade mon-
ira qu li ne voolait point consentir; mais alors le curé s'approrlia, et son regard reprochait à M. Fleuvels de manquer a ses promesses.
i^n profond soupir s'échappa de la poitrine du malade, 1 murmura d'un ton soumis et résigné :
— Faites de moi ce qu'il vous plaira ; je me soumets à un martyre inutile.
Le curé adressa un regard à Adolphe pour l'exhorter à supporter patiemment ces paroles désagréables; mais le jeune homme n'avait pas besoin de cet encouragement. La conscience de l'importance de sa mission et peut-être un rayon d'espoir qui s'étdit glissé dans son cœur avaient relevé son esprit et lui avaient prêté une force surnaturelle.
Peu soucieux de l'accueil glacial de M. Heuvels, il lui glissa, sans avis préalable, son bras sous les épaules, et avec l'aide du chirurgien, lui souleva légèrement la partie supérieure du corps.
Adolphe appliqua son oreille contre la poitrine du malade et écouta attentivement tous les bruits internes qui pouvaient faire connaître l'état des poumons ou du cœur. Il déplaça plusieurs fois la tête pour écouter tantôt à droite, tantôt à gauche, et enfin, posant les deux premiers doigts de la main gauche sur les côtes du patient, il y frappa de petits coups secs avec les doigts- de l'autre main, de manière à entendre distinctement le son qui résonnait dans le creux de la poitrine.
Le résultat de cet examen lui parut sans doute favorable; car un rayon de joie brilla dans ses yeux et quelque chose qui ressemblait à un sourire effleura ses
"vres.
M. Heuvels, au contraire, par un regard perçant, une grimace pleine d'aigreur, semblait accuser Adolphe d'orgueil 3t de cruauté. De temps en temps aussi, il jetait un coup d'œil sur le prêtre comme pour le prendre à témoin qu'on le tourmentait sans pitié.
Adolphe remit au chirurgien un instrument qui, par sa forme, ressemblait à un entonnoir, et lui désigna un endroit sur le côté de la tête du malade.
— Veuillez écouter avec attention , monsieur Van Hoof, dit-il, là, sur le passage de l'artère carotide. Qu'entendez-vous?
— C'est comme un léger sifflement qui sort de l'artère à chaque battement du pouls, répondit l'autre.
— Appliquez, je vous en prie, votre oreille contre la poitrine. Ne remarquez-vous pas que tous les bruits sont naturels et réguliers ; que, partant, la respiration indique l'équilibre des forces ?
— Ce n'est pas mon état de juger d'après les signes des maladies internes, balbutia le chirurgien; mais je crois également que tous les bruits que je puis entendre sont naturels, excepté le sifflement étrange de l'artère du cou.
Adolphe descendit doucement la tête du malade sur les oreilles, et reprit en s'adressant à lui :
— Prenez courage, monsieur Heuvels ! il y a encore beaucoup, beaucoup d'espoir de guérison.
Une expression de doute et de raillerie fut la réponse du vieux docteur.
Adolphe ne se laissa nullement abattre par le mauvais vouloir du malade, quoiqu'il s'affligeât vivement de reconnaître combien le ressentiment du docteur était
profond. Il s'assit près du lit, et dit au chirurgien et au curé, qui s'était rapproché avec une curiosité inquiète :
— Je ne suis pas assez orgueilleux pour croire que je sache quelque chose de plus que mon confrère M. Stol, dont je connais et respecte la grande expérience, et dont je déplore l'absence. Sous réserve de votre opinion, monsieur Van Hoof, et de votre approbation, monsieur Heuvels, je vais vous exprimer clairement ma pensée. On a eu réellement affaire ici à une pleurésie, à une inflammation aiguë de la plèvre. Les moyens énergiques qu'on n'a pas hésité à employer, et particulièrement les pertes de sang réitérées, ont arrêté les progrès de l'inflammation et l'ont circonscrite dans une petite surface. Maintenant il n'est pas resté de trace de l'inflammation, l'épanchement entre les membranes muqueuses des poumons a complètement disparu, et il ne s'est point formé de fausses membranes. Cela m'est prouvé jusqu'à l'évidence par l'égalité et la clarté du son que rend le creux de la poitrine sous le coup de la main. D'après cela, mon avis est d'abord que mes honorables confrères ont employé les véritables moyens pour combattre la pleurésie, et qu'ils en ont tout à fait triomphé.
— Vous allez voir qu'il va prétendre que je ne suis ^ malade» grommela le vieux docteur avec ironie, mais lue voix presque inintelligible.
— Au contraire, monsieur Heuvels, répondit Adolphe, vais essayer de démontrer que vous êtes très-malade;
mais, en même lemps, que votre guérison est probable,
si je suis assez heureux pour vous faire partager mon
inion. Je regrette d'avoir à dire une chose qui pour-
t ''»re regardée comme une désapprobation de la mé-
thode de mes confrères. Cependant je ne puis pas héu. siter à exprimer franchement ma pensée tout entière. Ce qu'une première inspection de votre visage m'avait fait soupçonner est devenu palpable pour moi après un plus mûr examen ; on a trop multiplié les saignées, et on les a trop prolongées. Il ne vous reste plus d'autre maladie qu'une anémie^ un manque presque complet de sang. la teinte particulière de votre visage et les douleurs nerveuses que vous ressentez à l'estomac et à la face suffisent pour m'indiquer que la pleurésie a fait place à l'anémie, et le sifflement du pouls qu'on entend à l'artère carotide est un symptôme particulier à votre nouvelle affection.
Le malade secoua la tête en signe de dénégation et refusa d'ajouter foi à cette explication.
— Je vous en prie, monsieur Heuvels, dites-moi que, suivant cette opinion, je peux vous prescrire les moyens que je juge convenables pour votre guérison; si vous repoussez mon secours, je resterai impuissant.
Le malade ne répondant que par uu signe de mauvaise volonté, le curé dit à Adolphe :
— Faites selon votre conscience, mon fils; j'ai le ferme espoir que Dieu bénira vos efforts. Ne doutez pas que M. Heuvels ne suive fidèlement vos prescriptions. Il me l'a assuré solennellement, et je me fais garant de sa promesse.
Le jeune docteur marcha vers un coin de la chambre et lira le cordon de la sonnette.
Presque au même instant la servante ouvrit la porte.
— Barbe, demanda le jeune homme, avez-vous du bouillon, de la soupe ?
— De la soupe ? s'écria la servante avec étonnement. De la soupe, pour monsieur ? Est-ce qu'il va manger?
— Répondez-moi, Barbe.
— Il y a de la soupe d'hier, de bon bouillon ; mais il est froid.
— Uéchauffez-en vite une tasse, un peu plus que tiède, et apportez-la moi. Ensuite vous couperez en petites tranches un gros morceau de viande de bœuf, et vous les laisserez bouillir dans un peu d'eau jusqu'à ce que la viande soit presque réduite à rien. Vous comprenez, un fort bouillon?
Oui, oui, monsieur, murmura la servante avec une joyeuse surprise, pendant qu'elle descendait les degrés en toute hâte.
Adolphe retourna dans la chambre et attira le chirurgien près d'une table. Il tira alors de sa poche un petit livret, délibéra un instant avec son confrère, et dit tout en écrivant sur un petit morceau de papier les remèdes qui devaient être employés.
— Le fer est notre principale ressource; nous emploierons un mélange de sous-carbonate de fer et de gentiane; nous emploierons en même temps les frictions pour agir sur la peau et lui rendre ses fonctions.
— Je vais descendre pour préparer les médicaments dans la pharmacie de M. Heuveis, dit le chirurgien en prenant la petite ordonnance. Je ne sais pas, confrère, mais, en vérité, je crois que nous sauverons notre malade. Déjà depuis avant-hier, j'ai demande si nous ne ferions pas bien de cesser les saignées, dans la crainte de provoquer une anémie grave ; mais les deux docteurs a'oDt tenu aucun compte de mon observation. Je suis
Dien partisan de leur système, mais ils le poussent trop loin.
En parlant ainsi, il s'était rapproché de la porte, et il se mit à descendre l'escalier, juste au moment où Barbe paraissait avec son bouillon.
Adolphe lui prit la jatte des mains.
— 0 monsieur Valkiers, par commisération pour l'inquiétude de mademoiselle, dites-moi une bonne parole, demanda la servante. Sauverez -vous la vie à mon maître?
— Je l'espère fermement, répondit-il. Consolez Adeline, donnez-lui du courage, — pas trop cependant; soyez prudente. Barbe.
— Ah ! Dieu soit loué ! s'écria la servante en se précipitant par les degrés les mains levées.
Adolphe s'avança vers le lit avec la jatte de bouillon, en goûta lui-même une cuillerée pour s'assurer qu'il n'était pas trop chaud, et approcha ensuite la tasse et la cuiller de la bouche du malade.
— Qu'est-ce que cela? s'écria celui-ci avec une force étonnante, provenant de l'excès de son indignation. Du bouillon, à moi? Insensé ! Ah! si le maître des maîtres, si Broussais pouvait se lever de sa tombe, il retiendrait votre main coupable. Vous voulez donc verser du feu dans mes entrailles !
— Et vos promesses, monsieur Heuvels? dit le curé avec un coup d'œil pénétrant.
— Eh bien, soit ! gémit le malade ; je me soumettrai, quand je devrais rendre l'âme en prenant cette nourriture échauffante.
Il avala, en effet, en faisant la grimace, une couple de
cuillerées; puis il essaya de refuser; mais Adolphe ne perdit pas patience et lui remit la cuiller devant les lèvres, en lui disant avec instance :
— Encore, monsieur, encoie; cela vous réconfortera.
Et, lorsqu'il cessa de lui offrir le bouillon pour lui permettre de prendre haleine et ne pas le fatiguer, il demanda d'une voix douce :
— N'est-ce pas, honoré confrère, que cela vous fait du bien?
Le mot confrère blessa profondément M. Heuvels; il répondit avec un regard courroucé :
— Du bien ? Cela me brûle l'estomac.
Adolphe secoua la tête d'un air découragé ; il voyait avec peine que M. Heuvels, pour lui être désagréable, niait njême la vérité ; car le jeune homme était certain que le bouillon qu'il venait de prendre lui avait fait éprouver un sentiment de bien-être.
Malgré la résistance du malade, Adolphe allait lui faire boire quelqes cuillerées ; mais la porte s'ouvrit tout à coup, et Adeline entra dans la chambre derrière le chirurgien; elle s'élança vers son père avec une explosion de joie, se pencha sur le lit et s'écria avec égarement après avoir embrassé M. Heuvels ;
— Mon père, mon cher père, vous guérirez!... Oh! non, ne soyez pas fâché contre moi; pardon ! L'heureuso nouvelle me rend folle. Je ne pouvais plus rester en bas; j'étais si impatiente, que mon cœur battait à se rompre dans ma poitrine. — Ne vous l'avais-je pas dit? Mon espoir ne m'a pas trompée. C'était une inspiration la voix qui me criait qu'Adolphe serait votre sauveur.
A ces derniers mots^ M. Heuvels parut entrer dans une rage fébrile; il rassembla ses forces, montra la porte d'une mam tremblante, et dit avec l'accent d'une cmo- 'lion pénible :
— Sortez, sortez, Adeline; je vous en conjure, quittez cette chambre. Vous ici, en sa présence? Vite, ôtezvous de mes yeux, ou je succombe à mon indignation.
Un cri perçant souleva la poitrine de la jeune fille, et elle s'enfuit de la chambre, épouvantée.
Le malade, encore tremblant, dit au curé et à Adolphe :
— Vous êtes donc sans cœur, sans pitié pour moi ? Je veux tout faire, tout endurer; mais que M. Valkiers s'en aille maintenant; qu'il sorte de ma maison, sa vue me fait souffrir! Ah! je me sens mourir!...
Et, en effet, sa tête retomba sans force sur l'oreiller, et ses traits livides se détendirent comme ceux d'un cadavre.
Adolphe s'élança vers le lit, écarta l'oreiller pour mettre la tête du malade plus bas et s'écria en gémissant :
— Hélas! cela était à craindre! Aidez-moi, aidez-moi. monsieur Van Hoof ! Un évanouissement peut lui coûter la vie.
Tous les deux lui frottèrent les tempes et les mains avec de l'eau froide, et s'efforcèrent de lui faire reprendre connaissance en lui faisant respirer un petit flacon. II se passa quelques instants avant qu'Adolphe entendit de nouveau battre le cœur dans la poitrine du vieux docteur.
Le jeune homme respira profondément.
— Ah! il revient^ dit-il. La bonté de Dieu l'a retenu sur le bord de la tombe.
Et, se tournant vers le curé, il lui dit d'un lon grave :
— Mon révérend, je comprends mon devoir; ma niis- . ion est terminée. Il y aurait imprudence de ma part à vouloir rester ici plus longtemps, lorsque ma présence tient le malade dans une dangereuse tension d'esprit. Je confierai aux bons soins de mon confrère M. Van Hoof l'emploi ponctuel des remèdes prescrits; puis je partirai sans retard, pour laisser jouir le malade du repos dont il a besoin.
Après s'être entretenu quelques moments à voix basse avec le chirurgien, il se tourna vers le vieux docteur, dont les yeux étaient ouverts à moitié, et lui dit :
— Adieu, monsieur Heuvels, je vous quitte; mais s'il vous plaisait de me faire appeler encore, c'est toujours avec joie que j'accourrai me mettre à votre service.
Le malade le regarda d'un œil irrésolu; mais il ne témoigna pas autrement qu'il avait entendu son adieu.
Le curé sortit de l'appartement avec Adolphe et descendit silencieusement l'escalier après lui.
Sous la porte cochère, Adeline attendait le jeune docteur ; elle s'écria en joignant les mains comme pour une prière :
— Adolphe, Adolphe, vous partez! Oh! dites-moi quelque chose pour soutenir mon courage. Ne me trompez pas; est-il vrai que je puis espérer?
— Pauvre Adeline! dit le jeune homme, tranquillisezvous, vous pouvez espérer. Je vous en supplie, faites en sorle que votre père suive bien toutes les prescriptions de M. Van liool Je puis me tromper; mon expérience
est faible et ma science faillible ; mais ma croyance, ma ferme croyance est que votre père vous sera conservé. Ayez donc confiance en la miséricorde du ciel.
Un feu étrange élincela dans les yeux de la jeune fille, et son visage fut illuminé par un enthousiasme sou* dain.
— 0 Adolphe, s'écria-t-elle, si mon père pouvait être guéri, si jamais il vous devait la vie, à vous... Mon Dieu, ne m'écrasez pas sous une espérance trop lourde à porter.
Le curé ouvrit la porte, prit le jeune homm© par la main et l'entraîna dans la rue.
Le soleil venait de poindre à l'horizon, et déjà toute la famille Valkiers, assemblée autour d'une petite table, prenait le repas du matin.
Tout en déjeunant, on s'entretenait de l'événemen: qui, depuis une semaine, occupait l'attention de tout le monde, car Adolphe répondit à une demande de son grand-père.
-- En effet, il s'est écoulé six jours depuis que j'ai été appelé chez M. Heuvels ; mais, d'après les éclaircissements qui m'ont été donnés avant-hier par mon confrère
LE JEONE DOCTEUR. 265
Van Hoof, je ne doute plus de la guérison du père d'Adeline.
— Je regrette qoè vous n'ayez pas été à la maison hier soir pour parler vous-même à M. Van Hoof, dit le vieillard. 11 ne montrait pas tant de confiance que vous et semblait même inqaiet.
— Vous vous êtes probablement abusé, grand-père, puisqu'il vous a dit que M. Heuvels allait bien.
— Qu'il allait passablement, m'a-t-il dit; le malade se plaint toujours de vives douleurs d'entrailles.
— Mais il mange, et son estomac ne refuse pas les aliments, objecta le jeune homme; c'est un bon signe. En tout cas, nous nous inquiétons à tort; puisque M. Van Hoof a promis de venir me voir ce matin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à moi, j'espère fermement la guérison de M. Heuvels. Ses jambes sont dégonflées et la couleur de son visage redevient naturelle. Je ne serais nullement étonné si, aujourd'hui ou demain, il voulait déjà sortir de son ht, pour se promener dans sa chambre.
— Sitôt? interrompit la veuve. Ce serait presque un miracle.
— Assurément non, ma mère; la chose est fort simple. Quand les organes de la vie restent intacts dans noire corps, rien ne se reforme aussi vite que le sang. Pour être tout à fait guéri, M. Heuvels n'a plus besoin que de reprendre des forces.
— Mais ces douleurs internes? grommela le vieillard en secouant la tête en signe de doute. Si quelque chose d'inattendu était venu aggraver la maladie...
— Un méde^ûn n'est jamais assuré contre des compli-
calions inattendues, dit le jeune homme en soupirant.
— Grand-père, grand-père, vous voulez toujours voir les choses en noir, s'écria Françoise avec un accent de reproche. Adolphe doit savoir cela bien mieux que nous. Oh! combien celte bonne AdeUne sera heureuse de revoir son père en bonne santé ; la mort a été si près de lui I Et c'est à vous qu'elle le doit, Adolphe. Si elle pouvait venir ici, comme elle nous témoignerait sa reconnaissance avec des mots touchants qui vont droit au cœur, comme elle seule sait en trouver!
La jeune fille s'interrompit tout à coup, et courut à la fenêtre pour regarder une voiture qui venait de s'arrêter devant la porte de M. Heu^els.
— C'est M. VanHoof qui va voir le malade, dit-elle en se retournant avec une physionomie inquiète. De si bonne heure! Qu'est-ce que cela signifie!
— Serait-il survenu quelque chose? bégaya la veuve.
— Ah! M. Van Hoof vient de ce côté! s'écria Françoise. Dieu veuille qu'il soit un messager de bonheur !
Adolphe avait à peine eu le temps de faire quelques pas vers la porte, que déjà le chirurgien entrait dans la chambre et lui serrait la main avec cordialité.
— Eh bien, confrère, quelle nouvelle du malade ? demanda le jeune homme avec une inquiétude visible. Vous a-t-il fait appeler de si bonne heure?
La veuve et sa fille, toutes tremblantes, étaient suspendues aux lèvres du chirurgien.
•— Mais pourquoi êtes-vous tous si inquiets? remarqua celui-ci avec étonnement. Il n'y a rien dans l'état de M. Heuvels qui justifie vos craintes, du moins «uivant mon opinion.
— Vous voyez bien, grand-père, que vous aviez tort I s'écria Françoise.
— Vous allez partager notre déjeuner, n'est-ce pas, monsieur Van Hoof? dit Adolphe en approchant une thaise de la table.
— Merci, j'ai déjeuné.
— Asseyez-vous, au moins. Ainsi, votre visite matinale n'a aucune raison qui puisse nous inquiéter?
— Aucune. Dans une heure, je dois être au hameau de Nederhout pour une consultation avec mon confrère Teerlinck, au sujet d'une opération; il s'agit d'enlever une tumeur maligne. Comme je n'ai pas eu l'avantage de vous trouver hier à la maison, je suis sorti plus tôt ce matin, afin d'en causer quelques instants avec vous. Je me proposais également d'aller voir M. Heuvels en passant; mais la servante m'a dit qu'il dort; il est inutile de l'éveiller, puisque je le verrai en repassant.
— Notre grand-père a cru lire hier sur votre visage que vous n'étiez pas tout à fait rassuré sur l'état du malade; mais il s'est trompé, n'est-ce pas? Il va toujours aussi bien que possible ?
— Je ne sais pas ce que j'en dois penser, répondit M. Van Hoof en haussant les épaules d'un air de doute. Suivant vos instructions, j'ai continué à lui faire servir du bouillon de plus en plus fort, et, petit à petit aussi, un peu de bœuf rôti ; son estomac digère tout cela avec une facihlé étonnante et supporte parfaitement tous les médicaments. Déjà un sang plus rouge circule sous ses joues, et je devrais croire qu'il marche à grands pas vers la santé.
— Ce sont cependant des syoaplômes qu'on ne peut
pas contester, confrère; qu'est-ce donc qui vous inquiète encore, alors?
— Je regrette, monsieur Valkiers, que vous ne puissiez pas voir le malade vous-même. Plusieurs fois déjà, je lui ai conseillé de vous faire appeler; mais il ne veut pas y consentir. C'est un homme singulier, ce M. Heuvels. Qu*a-t-il donc contre vous ? Il doit avoir des raisons secrètes qui me sont inconnues. — Ce qui m'inquiète, demandez-vous? Il se plaint sans cesse de vives douleurs dans la poitrine et dans les entrailles, et, quand je lui dis qu'il guérira, il soutient qu'il sent bien lui-même qu'il est toujours en danger.
— Eh bien, n'ai-je pas dit la vérité? demanda le vieillard aux deux femmes, qui écoutaient les paroles du chirurgien d'un air triste et consterné.
— C'est incompréhensible, murmura le jeune homme tout rêveur. Et, d'après vous, monsieur Van Hoof, quelle peut être la cause de ces douleurs?
— Je ne sais que supposer; peut-être nous sommesnous trompés quand nous avons cru avoir tout à fait triomphé de l'inflammation.
— Ne croyez pas cela. C'est impossible. Les symptômes de la pleurésie sont tellement reconnaissables, qu'on ne peut pas s'y tromper, surtout au point où la maladie en était arrivée. S'il n'existe pas une maladie nouvelle, je crois fort que M. Heuvels exagère à tort ses souffrances, à moins que ce ne soit une illusion de ses sens.
— Ce que vous dites là pourrait bien être la vérité, répondit l'autre avec un demi-sourire. J'ai cru remarquer, en effet, qu'il est désagréable à M, Heuvels d'être
obligé de reconnaître qu'il va un peu mieux. Au commencement, du moins, il m'a donné à croire qu'iî ainiaii mieux rester fort malade que de guérir; il y a quelque chose de puéril dans son dépit contre vous. Pour ne pas reconnaître que c'est vous qui l'avez sauvé, il nie l'amélioration de son état aussi longtemps qu'il peut. Qui sait si ce sentiment ne le porte pas à se plaindre de douleurs persistantes et imaginaires !
— Comment l'injustice peut-elle aveugler un homme à ce point? s'écria le vieillard. Il resterait donc votre ennemi, môme alors qu'il vous devrait la vie?
— 0 grand-père, il faut pardonner à ce pauvre M. Heuvels, dit Françoise. C'est une suite de sa maladie,
* Cela changera quand il sera guéri, soyez-en sûr.
— Je crois, en effet, que mademoiselle Françoise pourrait avoir raison, repartit le chirurgien. Hier au soir déjà, j'ai cru remarquer quelque changement dans la situation d'esprit de M. Heuvels. Il a reconnu sans grande résistance qu'il se sentait beaucoup plus fort, et qu'il pourra peut-êure guérir. Il a causé et discuté pendant quelque temps avec moi sur Broussais et les adversaires de son système. Plus d'une fois, l'un et l'autre, nous avons fait mention de vos opinions, et j'ai été
lonné, je dois en convenir, d'entendre M. Heuvels prononcer votre nom avec une indifférence presque bienveillante , tandis que , la veille , ce nom seul lui arrachait des marques de déplaisir et de ressentiment. -
— Ah ! la bonne nouvelle ! s'écria Françoise. Excusez mon indiscrétion, je vous prie, monsieur Van Hoof? Que dit Adeline? Elle est on ne peut plus joyeuse,
270 LE JEUNE DOCTETJR.
n'est-ce pas ? Je suis bien certaine qu'elle au moins, est restée reconnaissante envers mon frère.
— Oui, mademoiselle, vous ne vous trompez pas, répondit le chirurgien. Sa reconnaissance est sans bornes, et telle doit être aussi son amitié pour vous. Dès qu'elle peut me dire un mot en particulier, c'est pour me prier à mains jointes de porter à M. Adolphe ses bénédictions; et à vous, à votre mère, à votre grand-père lui-même l'assurance de son inaltérable affection. Adeline est un noble cœur, une belle âme, et son langage est si touchant, que, depuis un jour ou deux, M. Heuvels verse des larmes chaque fois que, pour le consoler, elle épanche dans son cœur son amour et son espérance.
•— M. Heuvels verse des larmes? demanda Adolphe avec une joyeuse surprise. Il pleure, et ce n'est pas de tristesse?
— Non, c'est d'émotion et d'attendrissement. Sa fille a fait preuve d'un dévouement surhumain, et cela, du moins, M. Heuvels ne le méconnaît pas. Il me semble que depuis cette maladie il aime sa fille à la folie.
— Signe infaillible de sa guérison ! s'écria Adolphe.
— Pourquoi pensez-vous cela? demanda le chirurgien étonné.
— Vous le savez bien, monsieur Van Hoof 1 L'homme n'est jamais plus sensible que lorsque, après une maladie grave, il revient à la santé. Alors, si dur que soit son cœur, il s'attendrit, et cet attendrissement va quelquefois si loin, que la moindre émotion de joie, de pitié ou d'amour lui lire les larmes des yeux.
— Je ne pensais pas à cela^ vous avez raison, mou-
sieur Vaikiers. Je l'ai remarqué souvent, en effet... Pour parler d'autre chose, êles-vous d'avis que nous devions continuer à employer les mômes remèdes?
— Il n'y a pas de raison pour changer, me semblet-il; à moins que vous ne soyez d'une opinion contraire^ seulement il serait bon de faire lever le malade et de l'habituer petit à petit à quelque mouvement ; il faut aussi forliûer progressivement sa nourriture et le faire manger souvent, mais peu à la fois.
Le chirurgien se leva et répondit :
— C'est aussi mon sentiment. En tout cas, monsieur Vaikiers, c'est votre affaire à vous seul; je ne suis pas docteur en médecine, et M- Stol, notre confrère, n'a vu le malade qu'une fois. Le curé lui a fait accepter votre intervention à l'amiable; mais il a jugé probablement que ses soins ne seraient plus nécessaires ici. A mon retour, je verrai M. Heuvels. S'il y a quelque chose d'anormal, je viendrai le dire, à vous ou à mademoiselle Vaikiers. Au revoir, jusqu'à midi. Restez, mes amis.
Adolphe accompagna son confrère jusqu'à sa voiture, qui l'attendait devant la porte, et renUra dans la maison.
— Allons, mes enfants, s'écria la mère avec satisfaclion, quoi qu'il arrive, il n'y a pas de raison pour ne pas déjeuner.
— Ah! je suis si émue, si contente, que je ne saurais plus manger un morceau, dit Françoise en s'éloignant de la table.
— Oui, vous, Françoise, grommela le vieillard, vous ne demandez pas mieux que de pouvoir toujours être gaie. Une lueur vous fait sauter d'aise.
— Une lueur, grand-père ? N'avez-vous pas entendu
que M. Heuvels a parlé d'Adolphe avec bieîiT«tllatice? Nous allons redevenir tous bons amis; vous verrez.
—r II sera cependant trop tard maintenant, dit le vieillard. Puisque nous allons demeurer à Anvers, l'amitié ou l'inimitié de M. Heuvels n'a plus pour nous que peu d'importance.
— Comment cela ? Pensez-vous donc, grand-père, que nous ne reviendrons plus jamais au village natal? Et alors, ne sera-t-il pas bien agréable de savoir qu'il y a là des gens qui ont gardé de nous un bon souvenir et qui sont prêts à nous recevoir à bras ouverts? Et puis, quand M. Heuvels ira à Anvers avec Adeline , chercheront-ils un autre logis que notre maison? Une inimitié inattendue a rempli notre vie d'amertume, et je ne me réjouirais pas quand le soleil de la réconciliation et de la concorde se lève devant mes yeux !
— Si votre espoir est fondé, pourquoi M. Heuvels ne fait-il pas appeler Adolphe? Une pareille conduite est de l'ingratitude et a quelque chose d'injurieux pour nous.
La jeune fille allait répondre; mais tout à coup elle se leva d'un bond, en poussant un cri retentissant auquel répondit un autre cri.
Adeline, la fille de M. Heuvels, venait d'entrer dans la chambre à l'improviste. Elle s'était jetée au cou de son amie et demeurait penchée sur sa poitrine, haletante et pleurant.
— Ah! ma chère Françoise! Ah! ma bonne Adeline ! furent les premiers mots qu'il fut possible de disUnguer parmi les témoignages de joie et de tendresse que les deux jeunes filles échangeaient entre elles.
Le jeune homme et sa mère;, tremblants de surprise.
les regardaient sans mol dire. Mais bientôt, tournant la tête vers Adolphe, Adeline! le feu de l'enthousiasme dans les yeux, et tendant vers lui ses mains jointes, s'écria :
— Adolphe, Adolphe, sauveur de mon père, que Dieu TOUS bénisse !
Et, comme attirée par une force irrésistible, elle s'approcha lentement de lui et parut vouloir lui jeter les bras autour du cou ; mais elle poussa un soupir et cacha son visage tout rougissant dans le sein de la veuve attendrie.
— 0 ma chère mère ! murmura-t-elle, oui, permettezmoi de vous appeler ma mère ! Mon père m'a permis de venir vous voir. Lui aussi vous aime comme auparavant; lui aussi a béni Adolphe... Je succombe à la joie, au bonheur. Laissez-moi pleurer jusqu'à ce que mon cœur soit soulagé! Mes sens s'égarent!...
Madame Valkiers aida la jeune fille à s'asseoir et répondit en lui prodiguant les plus tendres caresses.
— Allons, tâchez de vous calmer, ma pauvre Adeline; c'est, pour une âme comme la vôtre, un bonheur presque au-dessus de vos forces que de voir un père chéri, menacé d'une mort prochaine, revenir à la santé, n'est-ce pas? car vos paroles joyeuses me font croire qu'aujourd'hui monsieur votre père est beaucoup Riieux.
— Venez, approchez, mes amis, dit la jeune fille d'une voix plus ferme, je vais vous dire ce qui est arrivé; mais ne vous attendrissez pas trop : c'est si beau ! Cette nuit, je n'ai pas veillé; hier, mon père m'a ordonné d'aller me coucher contre mon gré, en disant qu'il se sentait mieux : c'était la première fois qu'il mo disait cela avec
tant de franchise. J'en éiais si contente, que je ne pus presque pas fermer rœil. Dès la première aube du jour, je me rendis dans la chambre de mon père pour remplacer la servante qui veillait, et je m'assis en silence près du lit. Je remarquai avec une joie inexprimable que ses joues avaient repris, plus encore que la veille, cette rou. geur qui est le signe de la force renaissante... Mais quelle douce émotion m'attendait! Pendant que j'écoutais le bruit de sa respiration, sa bouche commença à murmurer quelques mots inintelligibles... II rêvait; une anxiété secrète me faisait trembler... Mais tout à coup un nom erre sur ses lèvres, et j'entends qu'il dit dans son rêve : (( Adolphe, mon ami, pardonnez-moi le tort que je vous ai fait. » Ces paroles me frappèrent d'une telle commotion, que je fus obligée de me retenir au lit pour ne pas m'évanouir de bonheur. Le rêve de mon père devait être (ini; car j'eus beau tendre l'oreille, en retenant mon souffle, je n'entendis plus rien. Quelque temps après, il s'éveilla de lui-même, avec un sourire tranquille sur les lèvres. Je n'osai lui parler de son rêve; mais lui, comme si les mêmes pensées lui flottaient encore dans l'esprit, il se mit à dire qu'il avait parfaitement bien dormi et ne doutait plus de sa guérison : il sentait circuler dans ses veines un sang nouveau et généreux. Alors, continuant son beau rêve, il parla de vous avec reconnaissance et convint qu'il avait été injuste envers vous. Moi, tout remplie de joie, je m'écriai : « Comme madame Valkiers, comme Françoise et Adolphe seront contents! Oh! si je pouvais aller leur dire que vous êtes en voie de guérison ! » Mon bon père murmura, à moitié assoupi, car le sommeil l'avait encore gagné ; « Allez, Adeline,
allez ce matin chez nos voisins, et remerciez-les en mon nom. S'ils avaient la générosité d'oublier mon injustice ! » En balbutiant ces dernières paroles, mon père s'est doucement rendormi; et moi, poussée par mon impatience, j'accours jusqu'ici pour vous apporter ses remercîments... Adolphe, Adolphe, ah! s'il restait dans voire cœur l'ombre d'un ressentiment contre mon père, pardonnez-lui par compassion pour moi.
Le jeune homme était tellement ému par les paroles de la jeune fille, mais surtout par le feu qui brillait dans ses yeux chaque fois que son regard tombait sur lui, qu'il eut peine à trouver des expressions pour lui répondre.
— Je n'ai rien à pardonner à M. votre père, Adeline, bégaya-t-il. J'ai toujours compris qu'il devait lui être désagréable de trouver en moi un rival; — sa colère était en quelque sorte fondée et légitime. Croyez-moi, sa guérison me réjouit autant que s'il était mon propre père. — Quelle récompense pour moi, Adeline, de pouvoir espérer qu'il a plu à Dieu de m'employer comme l'instrument qui devait vous sauver d'un mortel désespoir ! Je pourrai donc dire adieu au village natal avec l'assurance que je n'y laisse que des amis...
— Hélas! oui, soupira Adeline avec une pénible surprise ; c'est vrai, vous allez demeurer à Anvers. L'excès du bonheur me l'avait fait oublier.
Elle laissa tomber la tète sur sa poitrine et murmura en gémissant :
— Ah! je portais trop haut mon espérance; le ciel me punit par le plus amer désenchantement. Seule, je res« lurai seule !
— Françoise lui prit la main, et dit en s'efforçant de la consoler par de tendres caresses :
— Ne vous laissez pas attrister si vivement par notre départ. Nous viendrons souvent vous voir au village, et quand vous accompagnerez votre père à Anvers, vous ne manquerez pas de descendre chez nous. Nous nous promènerons ensemble par la ville, et je vous montrerai tout ce qu'il y a à voir.
Adeline n'avait pas fait attention à ces paroles ; elle parut sortir d'un abîme de pensées et dit avec une résignation singulière dans la voix :
— L'homme ne peut pas désirer trop de bonheur à la fois. Qu'il en soit donc ainsi! Adolphe, vous marchez au-devant d'un brillant avenir... La célébrité, la considération vous attendent sur une grande scène. Que Dieu vous comble de ses faveurs... Mais, quoi qu'il arrive et quel que soit le temps que mes yeux resteront sans vous voirj ne doutez jamais de ma reconnaissance pour le sauveur de mon père, et soyez certain que, même sur mon lit de mort, votre nom s'élèvera vers le ciel avec ma dernière prière... Et vous, Adolphe, penserez-vous quelquefois à l'amie de votre enfance ?
Le jeune docteur ne put contenir plus longtemps son émotion. Un cri sourd s'échappa de sa poitrine oppressée; il saisit la main d' Adeline, et la porta avec chaleur à ses lèvres tremblantes.
— Vous oublier ! vous oublier, Adeline ! Ah ! si vous pouviez lire dans mon cœur ce que ma bouche n'ose bégayer.
Tous les acteurs de cette scène étaient si vivement touchés, si profondément remués par celte soudaine
expansion d'un sentiment caché, qu'aucun d'eux n'avait remarqué qu'un nouveau personnage venait d'entrer dans la chambre.
La servante de M. Heuvels se tenait devant la porte, l'étonnement peint sur le visage, et murmura d'une voix presque inintelligible :
— Bon, bon ! C'est aller un peu loin en un clind'œil !
— Ah ! voilà Barbe, s'écria Adeline, qui courut à elle. Je viens, je viens. Mon père est-il réveillé ?
— 11 est réveillé.
— Et il m'appelle, n'est-ce pas?
— Oui, il vous appelle, vous et encore beaucoup d'autres, répondit la servante en souriant. Il m'a envoyée pour inviter respectueusement M. Adolphe à vouloir venir chez nous, ainsi que madame Valkiers, et le grand-père et Françoise. Il dit qu'il sera heureux de pouvoir vous serrer la main à tous.
— Allons, allons ! fut le cri général. Allons-y sur-lechamp !
— Adolphe, Adolphe, ne voyez-vous pas l'étoile scintillante qui se lève devant nos yeux? dit Adeline, que la joie et l'espoir mettaient hors d'elle-même.
— Quel jour dans ma vie! exclama le jeune homme. Tous ensemble se précipitèrent joyeusement vers la
porte, traversèrent la rue, et pénétrèrent peu d'instants après dans la chambre où M. Heuvels, assis sur son lit^ soutenu par un tas de coussins, les attendait le sourire aux lèvres.
Chacun lui pressa les mains et le félicita de sa guérison, désormais certaine.
Adeline et Françoise embrassèrent le malade.
Quand ces premiers épanchemenls furent un peu calmés, M. Heuvels dit d'une voix profondément attendrie:
— Bons et généreux amis ! des larmes brillen; dans vos yeux, des larmes de joie, parce que Dieu a permis que je fasse sauvé par Adolphe. Vous m'aimez donc bien? Je ne l'ai pourtant pas mérité.
Il tendit la main à son jeune confrère et reprit du ton le plus aimable :
— Adolphe, donnez-moi la main en signe de réconciliation. J'ai été bien coupable envers vous; mais votre générosité a fait tomber de mes yeux le bandeau qui m'aveuglait, et maintenant je confesse humblement mon
njusiice. Je pourrais, pour vous rendre indulgent, tenter de vous faire comprendre combien il devait m'être pénible d'être offensé d'une façon si inattendue par un client qui m'appartenait depuis trente ans. J'étais un roi qu'on menaçait de précipiter de son trône. — Vous ne savez pas encore cela ; mais les vieilles gens s'accrochent à tout ce qu'ils possèdent, comme un homme qui se noie à sa dernière planche de salât; ils craignent l'avenir, dont ils n'ont plus rien à espérer. Mais pourquoi chercher une excuse, quand votre cœur magnanime m'a tout pardonné? Cette nuit, quelque chose d'étrange s'est passé en moi : j'ai rêvé, et pourtant mon rêve m'est resté présent à l'esprit avec autant de clarté que si je l'avais vu et entendu les yeux ouverts. C'était assurément une révélation du ciel pour me faire comprenare mon devoir envers vous. Écoutez, mes amis ; écoutez, Adolphe : h vie ne peut pas se payer; mais on peut.
dans la mesure de ses forces, se montrer reconnaissant d'un bienfait. Sachez donc ce que j'ai résolu de vous proposer : 4e deviens vieux; ces courses nombreuses, celte fatigue de tous les jours compromettent ma santé. Je voudrais me reposer. Eh bien, Adol[)lie, tous mes clienls, je vous les livrerai les uns après les autres, petit à petit et avec prudence, de manière qu'aucun d'eux ne puisse vous refuser sa confiance. Je ferai votre réputation et proclaniirai votre savoir comme il le mérite. En attendant, nous vivrons comme autrefois, en bons amis, comme si nous ne formions qu'une seule famille. Tout sera comme auparavant; à dater d'aujourd'hui, vous êtes mon associé. J'assurerai votre fortune, n'en doutez pas, et plus tard, lorsque j'aurai renoncé tout à fait à la pratique, il me sera toujours agréable de pouvoir vous aider en quelque chose par ma vieille expérience. Qu'en diies-vous, mon ami? Acceptez-vous mon offre comme une faible marque de ma reconnaissance?
Le respect avait tenu toutes les bouches closes pendant les paroles solennelles du docteur; mais on ne parut pas satisfait de ce qu'il venait de dire, car tous les auditeurs cardèrent un silence embarrassant, en se regardant les uns les autres.
— Croyez, monsieur Heuvels, répondit Adolphe avec contrainte, que je vous suis infiniment reconnaissant pour le bien que vous voulez me faire; je regrette vivement de devoir vous dire que je ne puis profiler de voire générosité. Nous allons demeurer à Anvers ; M. Van Horst m'a prèié l'argent nécessaire pour cela, et notre résolution est fermement arrêtée. Ce sera cependant pour moi une douce consolav'.on de savoir que vous m'a-
vez rendu toute votre amitié, et je conserverai toute ma vie un souvenir reconnaissant de votre bonté.
M. Heuvels laissa retomber sa tête sur sa poitrine d'un air découragé, et garda un instant le silence ; puis il murmura en se parlant à lui-même ;
— 11 est donc vrai, mon plus beau rêve s'évanouit!... Un tel sacrifice! 0 Dieu! qu'exigez- vous de moi? Et le bonheur de mes vieux jours? Ma vie, un désert, que le soleil de son sourire n'éclairera plus !
M. Heuvels tremblait en disant cela. Il y avait quelque chose de mystérieux dans ses paroles, quelque chose de solennel dans son émotion.
Tous le regardaient avec anxiété et tremblaient, ne sachant s'il vérifierait le pressentiment qui faisait battre si violemment leurs cœurs.
Le sein d'Adeline se soulevait avec force; sa respiration était oppressée et faible comme un soupir.
M. Heuvels releva la tête, plongea un long et profond regard dans les yeux de sa fille et reprit ;
— Je lis dans votre âme, Adeline. Vous aussi, vous me demandez le prix de ma vie. Eh bien, je veux qu'il y ait entre nous un assaut de générosité... Aidez-moi bien pour un si grand sacrifice... Venez, Adolphe, venez, Adehne, sur mon cœur, mes chers enfants!
Un double cri, répété par Françoise et par la veuve, retentit dans l'appartement, pendant que M. Heuvels serrait les deux jeunes gens sur son cœur.
— - Adolphe, vous ne pouvez pas devenir mon associé, dit-il. Ahî quand je devrais être éternellement séparé de mon Adeline, devenez mon fils, un fila "ûienaimé. — Comment me payerez-vous de ce don inappré-
ciable? Honorez mon Adeline, aimez-la jusqu'à la fin de vos jours, elle le mérile plus que vous ne le pouvez comprendre !
— Pour prix d'un si grand bienfait vous séparer de voire fille! s'écria Adolphe. Oh! non, vous viendrez demeurer avec nous en ville, ou je reste ici avec vous. La possession d' Adeline suffit à mon bonheur et à mon ambition.
— Merci, merci, Adolphe, murmura le vieux docteur. Que le bon Dieu nous bénisse tous, comme une seule famille!
Il serra plus étroitement ses enfants sur sa poitrine et embrassa Adolphe avec effusion.
Les larmes d' Adeline tombaient sur le sein de son ))Te comme une rosée de reconnaissance et d'amour.
Françoise et sa mère pleuraient en silence; le grandfère tenait les yeux levés au ciel, avec des actions de grâces.
Fin.
k'. Aureau. — Imprimerie de Lagnj