‹ Le jeune homme: lettres d'un amiChapitre 2 sur 4 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

mon cher Paul, je consens \ très volontiers à vous dire, à ■s aussi, ce que j'ai sur le cœur .

I puisqu'il vous a plu de relever 1 cette expression. C4 vous qui êtes un homme et qui pouve^ tout entendre, je puis même promettre, dans l'énergique langage de M^' Pernelle, de ne pas vous mâcher ce que j'ai sur le cœur.

C4ussi bien, mon ami, je n'ai dit à votre sœur qi/une partie de la vérité, celle qui la touchait plus personnellement. Vous me mette^ à l'aise en m'offrant l'occasion de vous dire le reste, aivec vos vingt ans et votre grand désir

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^humanité nous obligerait j si nous voulions lui réserver une place , à étudier d'abord les Chinois et les singes.

Si l'homme n'a pas répondu à mes illusions d'enfant^ le jeune homme ^ de son côté^ me semble ne remplir que rarement les conditions dans lesquelles j'aimerais à le voir entrer dans le monde. Il n'est préparé ni à la vie de famille, ni à la vie sociale. Le collège lui adonné un peu d'instruction^ — le moins possible , — mais on na rien tenté, rien voulu pour son éducation. Quelques professeurs ^ dans cette usine des esprits, parlent avec autorité de l'âme, de V avenir et des grands devoirs de la vie : leurs leçons, toujours trop rares, ne sont guère écoutées.

De mauvaises habitudes, contractées dans le commerce d'une camaraderie presque toujours féconde en résultats fâcheux ; des idées fausses sur ce qui constitue la véritable force; le besoin de tout dénigrer pour ne rien respecter; de la suffisance, de l'audace ; une confiance dé^ placée^ parfois 'même de l'outrecuidance; une

était un valet d'ai^mée ; c'est encore un apprenti maçon et, dans quelques provinces, un aide à la charrue.

grande disposition à croire ou tout au moins à admettre que ce qui fait l'homme c'est le vice^ et que les barrièr,es qu* il faut franchir les premières^ pour faire acte de virilité, sont les barrières morales : voilà de quoi se composent la plupart des jeunes gens qui, éloignés du foyer paternel, n'ont été ni guidés ni retenus ni élevés. Les uns ne sont pas élevés, les autres sont mal élevés, et il arrive ainsi que l'éducation n'est nulle part. C'est de cela pourtant que l'homme a surtout besoin : s'il débutait dans la vie avec une âme plus haute, la société échapperait un peu, je l'espère, à cette tendance qui, à la place de toutes choses, ne met, hélas ! que des appétits.

Vous le voye^, mon cher Paul , je me prépare à vous rudoyer un peu. J*aime mieux vous prévenir tout de suite, j'ai de grosses vérités à vous dire. Celles qui ne s'adresseront pas à vous personnellement vous mettront sur la défensive. La vue du mal n'est pas moins efficace, dit-on, que l'exemple du bien : si elle ne corrige pas toujours, elle préserve quelquefois. Il y a certaines gens, parmi les jeunes, auxquels il est absolument nécessaire de ne pas ressembler.

Se faire grotesque ou dépravé a vingt ans, c'est trop sûrement s'exposer à être odieux à soixante. Ces jeunes fanfarons de vices ou de sottises se parent de leurs défauts et sont orgueilleux de ce qui les diminue. Hypocrites à rebourSy ils aspirent à la mauvaise réputation^ et rappellent les gavroches qui ne s'efforcent d'être des hommes que par les vilains côtés : ces gamins gagnent souvent leur vie dès l'âge de dou^e ans; mais ce n'est pas de cela qu'ils sont fiers ; ce n'est pas parce qu'ils travaillent qu'ils se croient des hommes, c'est parce qu'ils fument des bouts de cigare.

Votre programme à vous, mon cher PauL le voici en deux mots : vous défendre énergiquement d'être un sot pendant votre jeunesse, et tâcher d'être honnête^ intelligent et bon tout le reste du temps. Crojre^-moi sur ma parole y comme disait lord Chesterfield^ je ne vous demande rien aujourd'hui que ce que dans vingt ans d'ici vous souhaiterez très ardemment d'avoir fait.

E dont il faut d'abord vous défendrcj mon cher Paul, c'est du défaut le plus comniun de notre époque, où le galvanisme a fait de si rapides progrès. On lui a donné des noms divers, suivant les circonstances ou les penchants : c'était la prétention et la suffisance chez les uns, lepédantisme ou la présomption chez les

autres, FafFectation chez presque tous.

Le langage moderne résume ces faiblesses en un mot qui n^est pas rigoureusement académique, mais qui dit bien ce qu'il veut dire : la pose.

Cette expression figurée n^a été empruntée ni à la pose des sonnettes ; elles ignorent qu^elles feront du bruit; ni à la pose de la première pierre d'un édifice, laquelle comprendrait mal, dans son enfouissement, pourquoi tant d'honneurs lui sont décernés : elle doit naissance à la pose des hommes, des femmes, des enfants euxmêmes qui, comme s'ils étaient des modèles, se font beaux, souriants, ridicules, à heure fixe, devant un^ artiste intelligent qui les voit stupides, et qui se tait parce qu'il a mission, non de dire ce qu'il pense, mais de faire un portrait.

J'adopte l'expression, mon ami; elle est courte, elle est vraie, et me permettra de vous montrer combien de gros péchés

peuvent sortir de ce qui, en apparence, n'est qu'une peccadille.

La pose a pris de grands développements : elle ne consiste pas seulement à étudier ses gestes, ses regards, ses attitudes, ce qui fait d'elle déjà une des nombreuses subdivisions de la sottise : elle tend aussi à nous faire paraître ce que nous ne sommes pas, à nous donner des vices d'emprunt, à nous parer de plumes et de peaux qui ne sont pas les nôtres, à nous attribuer des mérites que nous n'aurons jamais. C'est vous dire qu'elle attaque le fond presque autant que la forme de notre pauvre humanité, et qu'elle contient en germe un grand nombre de nos imperfections.

Vous n'aimez pas les dissertations, mon cher Paul; je n'ai moi-même aucun goût pour ce genre de littérature. Je vous épargnerai donc celle que je pourrais vous faire sur la pose et ses dangers, en

me bornant à recourir, pour ouvrir à la fois votre esprit et vos yeux, aux procédés de rimagerie; j'allais dire de la stéréoscopie, mais outre qu^il est bien long, ce mot n'est pas français.

Si vous reconnaissez quelques-unes des marionnettes que je vais vous esquisser, soyez sans inquiétude sur les rancunes qu^elles pourraient nourrir contre moi :

elles seules ne se reconnaîtront pas.

l'impertinent

Alfred ne bat pas son valet de chambre, les mœurs de Tépoque s^y opposent; il se dédommage, il se venge en Tinsultant, en l'appelant imbécile, idiot, pleutre, bélitre (il a un goût particulier pour ces deux dernières épithètes), en lui témoignant par sa mine hautaine le mépris que lui inspirent les gens de sa classe. Il peut dire des injures à son domestique, et son

domestique ne peut lui en répondre sans perdre sa place : donc il lui est supérieur; donc il devra, pour être supérieur aux autres, s'efforcer d'être impertinent.

Il y réussit à merveilJe, et sa supériorité lui paraît chaque jour de plus en plus incontestable.

Il y a beaucoup de petites gens pour ce jeune monsieur. Les uns sont de basse extraction, les autres sont des ignares ou des brutes ; d'autres encore, — c'est le plus grand nombre, — ont des manières communes, des habitudes vulgaires, des figures ignobles qui lui font lever le cœur.

N'ôtez à Alfred ni son cigare ni son lorgnon, ce sont deux de ses plus indispensables parures. Il a, pour loger l'un dans ses dents et l'autre dans son œil, le tout du même côté, une grimace à lui qui est d'un grand effet. S'il vous a regardé de sa façon dédaigneuse et su-

perbe à travers ce petit carreau qui achève si bien de rendre sa physionomie désobligeante, rentrez en vous-même, et faites d^amères réflexions sur le peu que vous valez.

Lorsque Alfred entre dans un magasin pour acheter un cahier de papier à lettres, il montre autant d^audace et d^insolence que s^il apportait plusieurs rouleaux d^or.

La maîtresse de la maison lui demande ce qu'il désire; mais c'est une marchande, placée là pour le servir, et toute marque de politesse serait dérisoire. Si cette marchande était jeune et jolie, tout ce qu'il pourrait faire serait de la regarder effrontément dans les yeux. Il conserve donc son chapeau sur la tête et dit très haut sans s'adresser à personne : « du papier à lettres ». On le lui donne, il le prend, le paie, ne dit pas adieu, et sort de là très convaincu qu'il a fait sensation. Les gens qui l'ont vu manœuvrer se diront certai-

ne ment entre eux : Voilà un monsieur tout à fait distingué!

« Savez-vous quel est ce jeune homme?

dis-je un jour à la maîtresse de la maison, qui venait de le servir. — « Vous le voyez bien, » me répondit-elle avec un sourire et un léger haussement d'épaules, « c'est un sot. — Oui, c'est un sot, »

ajouta son mari, « cela n'est pas douteux ; mais c'est de plus un impudent. » Sa femme essaya de lui faire comprendre qu'il était un peu dur pour un pauvre garçon qui n'avait pas conscience de sa niaiserie; mais l'honnête industriel n'en voulut pas démordre ; il partit même de là pour développer sa théorie de prédilection sur l'avenir que de tels « puants »

réservaient à son pays.

Pauvre Alfred! sont-ce là les lauriers que tu t'étais promis de moissonner?

Ne pas saluer, ne donner aucun signe de politesse ou de déférence, est, du reste,

pour Alfred, le cachet de la suprême distinction et la marque visible de sa supériorité. Voyez-le entrer dans un lieu public, dans une salle d'attente de chemin de fer, par exemple : il sera si fier de regarder dans la figure voyageurs et surtout voyageuses, qu'il sera presque tenté d'enfoncer son chapeau.

J'ai eu rheureuse fortune, — j'en ai remercié la Providence, — de voir un monsieur d'une quarantaine d'années, assez rude d'allures et d'humeur peu endurante, quitter tranquillement le bras de sa femme pour aller donner un coup

de pied à un aimable polisson qui venait de regarder cette dame sous le nez.

Quand le jeune homme se retourna pour se rendre compte de ce qui se passait derrière lui, il lui fut dit : a Vous êtes un drôle; si cette correction vous blesse, \enez demain chez moi, nous en causerons. » Je doute que le confrère

d'Alfred ait été se faire compléter la leçon, car ces insolents de commande, qui font répouvante des femmes, des enfants et des domestiques, sont ordinairement des poltrons avec les hommes; mais ce que je puis vous assurer, mon cher Paul, c'est que la galerie était en joie.

Au théâtre, à l'entrée de Torchestre, Alfred, tête haute, pénètre brusquement dans la foule, parce qu'il faut qu'il passe et que les obstacles l'irritent. Pour gagner son fauteuil, il meurtrit les genoux, écrase les pieds de tous ceux qu'il rencontre, et c'est lui qui se plaint, qui fait la grimace, et trouve cela intolérable. J'ai vu un vieillard, poli et souriant, sortir de sa stalle pour le laisser passer plus à l'aise ; le seul sentiment qu'il manifesta fut celui de Fimpatience : ce vieillard, à son gré, ne se dérangeait pas assez vite.

Adorant surtout l'impertinence avec les femmes, il a besoin de faire un effort

lo LE JEUNE HOMME.

sur lui-même pour ne pas les tutoyer. Il a contracté dans un monde malsain, où Timpudence fait fortune, des habitudes cavalières, des façons de heurter les gens, qu'il lui siérait de porter partout. Quant à céder sa place à une dame dans une voiture publique ou sur le devant d'une loge, c'est une attention qui le fait pouffer de rire. « C'est bon poxu- papa, ces choses-là; les vieux sont tous galants.

Faire des politesses à des gens qu'on ne connaît pas, quelle absxu-dité! » Qu'est-ce que cela lui fait que ce soit une femme ?

Sa mère en est bien une; est-ce qu'il se gène pour elle?

Non, hélas! il ne se gêne pas pour sa mère, ni pour ses sœurs, ni pour aucun membre de sa famille, car il pose chez lui comme dans le monde, comme dans la foule, comme partout. Il compte même bien que son impertinence lui permettra de secouer le joug des préjugés, de mon-

trer à ses arriérés de parents qu'il échappe à leur influence, qu'il se déplaît et meurt d'ennui dans leur société.

LE JOLI CCEUR

Il s'appelle Arthur, il sent bon et porte la tête avec une grâce exquise. Ses gestes féminins et coquets contribuent aussi à le rendre ravissant. Faites-lui le plaisir de le regarder, de l'écouter lorsqu'il minaude, qu'il s'agite, qu'il voltige et fait sa bouche en cœur, — il ne se sentira pas d'aise.

Tout à l'heure il a dû rentrer précipitamment chez lui parce qu'il s'est aperçu, en passant devant une glace, qu'il avait oublié de mettre dans la poche de son veston le mouchoir léger dont les boufFettes sont d'un goût si élégant. L'oubli est réparé maintenant, et Arthur respire; il n'avait pu se défendre d'un peu d'émotion.

Fils d'honnêtes marchands qui ont fait

la LE JEUNE HOMME.

des sacrifices pour lui donner « une belle éducation », Arthur est bachelier; il remplit au ministère des finances les fonctions d'expéditionnaire, et touche un traitement de 1, 800 francs dont ses parents lui laissent l'entière jouissance pour son tailleur, ses objets de toilette et ses menus plaisirs. Cela est fort joli, et Arthur ne se plaint pas. Seulement ses parents sont un peu rustres, un peu terre à terre, et son biu-eau l'ennuie. 11 dit bien, quand on lui demande ce qu'il fait, qu'il est attaché à un ministère ou qu'il est fonctionnaire public, mots ronflants qui ne sonnent pas mal aux oreilles des boutiquiers ; mais la médaille a un vilain revers : se livrer chaque jour, six heures durant, à une besogne prosaïque, et vivre en contact avec des gens communs, positifs, incapables de le comprendre, qui sentent la pipe et se moquent de lui. Heureusement qu'une fois sorti de là il peut donner des

LA POSE. ij

soins à sa chère petite personne qu^il adore, pour aller bien vite reprendre langue et sérénité au milieu de ses amis.

Us sont tous aussi gentils que lui : même raie s'en allant bien droite et bien pure depuis le front jusqu'à la nuque, même faux col, même badine, même petite moustache et même parfum. Ces poupées masculines sont de vrais bijoux.

On fait de la musique et des vers dans ce petit cénacle, et parfois on marie le luth avec la voix pour peindre en style de mirliton, et sur un rythme langoureux ou tendre, des sentiments qu'on n'a jamais éprouvés. Dans le commerce enchanteur des nymphes d'Aonie, Arthur s'est senti poète, et je ne puis vous dire ce qu'il souffre lorsqu'il faut copier à la hâte un odieux jargon administratif, avant de donner audience à la muse plaintive.

Par la grâce de leur personne, autant que par leur poétique langage, Arthur et

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ses amis sont capables de toutes les conquêtes; ils se sentent irrésistibles. Les jours où ils sont vêtus de neuf et fraîchement accommodés sont de ceux qui font époque sur les boulevards comme dans leur existence. Des dames en équipage se penchent pour les voir passer.

Leur conversation vous paraîtrait un peu futile; mais n^étant pas initié aux sujets sur lesquels elle roule, vous ne sauriez comprendre pour quelles bonnes raisons ces sujets les absorbent. Us y mêlent, d'ailleurs, tant de jolis mots, tant de saillies piquantes, tant de mutuelle satisfaction, qu'il est impossible que tout cela ne soit pas intéressant et charmant.

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