LES IMPORTANTS
Les deux jeunes gens que je vais, avoir rhonneur de vous présenter ne sont pas de ceux dont il faille rire, mon cher Paul.
LA POSE. iS
Ils sont trop jeunes encore pour être diplomates; mais ils sont pénétrés de leur importance autant qu'ont pu l'être, le jour où ils ont signé le traité de Vienne, le prince de Talleyrand et M. de Metternich. C'est, du reste, par ce seul côté qu'ils se ressemblent : Tun est gai, l'autre triste ou tout au moins grave ; l'un est petit, fluet, menu; l'autre est grand et carré; l'un a toutes les souplesses, l'autre est empalé.
Le premier s'appelle Oscar et le second Gaétan. Tous deux sont très bien mis; si la tenue d'Oscar est plus élégante, celle de Gaétan est plus correcte. Beaux et bien peignés, très contents de leurs personnes, et intrigants avec plus ou moins d'audace ou de sournoiserie, voilà ce qu'ils sont encore tous les deux. Je n'ajouterai pas :
au demeurant, les meilleurs fils du monde, car il n'en est rien. Ces jeunes personnages sont tellement épris d'eux-mêmes
i6 LE JEUNE HOMME.
qu'il n'y a place, dans leur cœur ou dans leur pensée, pour aucune autre préoccupation. Méchants, ils ne le sont pas ; mais égoïstes avec délice.
Cependant, mon ami, Oscar est à votre disposition. Dites-lui ce qu'il peut faire pour vous, soit auprès du ministre, soit auprès d'une des dames du grand monde chez lesquelles il a Thonneur d'être reçu, et vous pouvez compter qu'il parlera de vous. « Oui, cher, j'ai des relations superbes, vous dira-t-il, et je serai tout heureux de pouvoir vous obliger; je dîne demain chez la duchesse, cette charmante personne avec qui vous m'avez vu hier à l'Institut ; elle est très bonne pour moi. Je lui conterai votre cas, et si tout va bien, comme je l'espère, je volerai vous le dire. » — Vous n'entendez plus parler de ce jeune protecteur, si expansif et si puissant. Le jour où vous le rencontrez par hasard, il vous narre son déses-
poir : la place avait été donnée la veille, il en était si désolé qu'il n'avait pas eu le courage de vous l'apprendre. Mais il ne vous oublie pas, il vous sait digne de l'intérêt que vous lui avez inspiré, et il vous trouvera sûrement quelque chose. Ce serait bien le diable si, posé comme il Test, il ne parvenait pas à placer un brave garçon de votre sorte. — Contentez-vous d'être un brave garçon, il ne conviendrait pas qu'il vous accordât un autre mérite. Oscar est, d'ailleurs, hardi comme un page, ignorant conune une carpe et menteur comme un charlatan.
Quant à Gaétan, il ne vous promettra rien, car l'idée ne lui viendrait même pas de vous cacher à quel point vous lui êtes indifférent. Froid, composé, raide et imposant, il s'informe de votre santé et des petits intérêts de votre famille avec ce genre de sollicitude que provoque le souvenir ou la rencontre de quelque vieux
i8 LE JEUNE HOMME.
domestique. Son témoignage de sympathie semble n'avoir d'autre but que de vous tenir à distance. Gaétan est de la race de ceux qui n'obligent qu'en humiliant. Ce n'est cependant pas pour cela qu'il n'oblige jamais.
Bien qu'il soit très jeune, Gaétan est surchargé d'afFaires, et toutes sont de la plus haute gravité. Il en vient à bout, presque sans efFort, grâce à cette rapidité de coup d'oeil, à cette faculté d'assimilation qui déjà le distinguaient dans son enfance. 11 s'estime heureux d'avoir été doué de la sorte, car son instruction, tout étendue qu'elle est, serait in>puissante à lui permettre de remplir avec succès les délicates fonctions qui lui sont confiées.
Tout autre que lui serait écrasé sous le poids des responsabilités qui lui incombent.
Gaétan a pour saluer, quand il salue, un geste de la main accompagné d'un
léger sourire dont il fait un fréquent usage les jours où il figure au bois sur un cheval d'emprunt ou dans une voiture amie. Profondément convaincu de ce qu'il vaut et représente, Gaétan n'a d'oreilles que pour ceux qui chantent ses louanges et rendent honunage à son rare mérite.
Tout ce qui ne contribue pas à gonfler son personnage lui demeure étranger. Il ne s'émeut point en public ; c'est à ses yeux chose vulgaire ; mais il a des tressaillements et des heures d'ivresse dans le fond de son âme lorsqu'il a la certitude d'avoir bien fait son Gaétan. 11 est peutêtre moins cuistre qu'Oscar; ce dont je suis sûr, c'est qu'il est encore plus sot.
Je dois ajouter, mon cher Paul, que la pose de l'importance n'est pas le partage exclusif de l'ignorance et de la sottise. 11 y a des jeunes gens instruits et intelligents qui inclinent aussi à
ao LE JEUNE HOMME.
jouer un rôle, et vous protègent doucement, sans tapage, mais non sans joie.
Ceux-là ont tort deux fois puisqu'ils ont un peu d'esprit; ils auraient si bonne grâce à laisser voir qu^ils sont de bons enfants.