LE GROSSIER
Hector s'est fait grossier pour se donner un genre qui ne soit pas celui des messieurs qui précèdent. Il y a un tas de gandins, de muscadins, de mirliflores qui font des esbroufFes, — ça lui tape sur les nerfs.
Au lieu de se faire une raie derrière la tête, il laisse tomber ses cheveux sur les épaules; c'est plus chic. Sous un large chapeau de feutre ou sous un béret aux couleurs éclatantes, il porte fièrement une barbe inculte en broussaille ; il dénoue sa cravate, plonge ses mains avec
amour dans les poches de son vaste pantalon, s'étale sur les chaises, culotte des pipes, se fait une voix éraillée en harmonie avec son costume, cultive la langue verte, boit des bocks à la douzaine, et se livre, dans ses boutades spirituelles ou ses discours politiques, à un luxe de gestes dont il est plus fier qu'il ne veut le paraître.
Hector ne va pas dans le monde parce que ça le bassine, et que c'est idiot de s'asseoir dans un salon toute une soirée pour jouer au trente-et-un, comme chez sa vénérable tante, ou pour entendre de petites demoiselles s'escrimer au piano.
Il y a été, il en a assez, on ne la lui fera plus.
Dans les rues, ou même sur le boulevard Saint-Michel, sa promenade favorite, il bouscule le prochain,. parce qu'il n'aime pas à changer sa ligne. Les mains étant dans les poches, les coudes sont
en saillie; tant pis pour qui s'y cogne.
Les usages du monde, les gants, les cartes de visite, les présentations et les salutations excitent son hilarité. Pour le blanchissage, il fait des réserves tout en maintenant, néanmoins, qu'il y a des abus.
Certains mots du vocabulaire, tels que les formes, les égards, la bienséance, la galanterie, la tenue, les convenances, la civilisation, les attentions ou les prévenances ont aussi le privilège d'exercer au plus haut point sa verve satirique.
Hector a de Tesprit et du meilleur ; il a même beaucoup d'originalité, et je vous le recommande comme aristarque littéraire : il vous démontrera, si cela peut vous être agréable, que Molière, Racine, La Fontaine, Pascal et La Bruyère sont des perruques.
Faut-il vous dire que cette galerie est loin d'être complète.^ Je n'ai fait qu'isoler
LA POS£. aj
quelques sujets pour mettre en évidence les travers les plus saillants. Une lanterne magique serait nécessaire pour faire défiler devant vous cette cohorte de sots que meut par ses fils grêles mais innombrables la plus mesquine des passions^ la vanité.
Au surplus, la rage de poser est si forte que bon nombre des jeunes gens qui font ainsi les imbéciles à plaisir ne sont pas seulement Tun ou Tautre de ces types : il n^est pas rare de les voir cumuler.
Eh bien, ces prétentieux, ces pantins, ces singes, si grotesques, chacun à sa manière, seraient presque tous des jeunes gens aimables et convenables, des hommes distingués peut-être, quelquefois aussi des gens d'esprit, s'ils avaient consenti à être naturels.
Je les appelle des poseurs parce que Dieu ne les a pas faits ainsi, parce qu'aucun de nous n'est élevé, par sa mère ou par ses maîtres, pour jouer des rôles ridi-
cules et faux^ en se masquant le cœur ainsi que le visage.
Ne me dites pas, pour défendre vos vingt ans, que des hommes, qui ont cessé d'être jeunes, ont conservé leiu- pose : je le sais et le déplore. Cela prouve une fois de plus combien il est fâcheux de prendre un mauvais pli. L'expérience vous apprendra peu à peu, mon cher Paul, que beaucoup d'hommes, à cause de cela, sont restés des niais.
ouR que l'homme devienne^ un jour quelque chose, mon cher Paul, pour qu'il occupe sa place dans la société, pour qu'il ait le sentiment de sa dignité personnelle et de ses devoirs envers les autres, il faut qu'il se soit retranché de bonne heure dans le sérieux de la vie :
l'étude, la méditation, la poursuite atten-
tive, persévérante de ce qui doit nous conduire à la lumière et à la vérité. Ne cherchez pas ailleurs les réelles satisfactions, le contentement de vous-même et des autres, la joie sereine et vivace, vous ne les trouverez pas.
Le plus heureux est celui qui travaille et qui pense, je veux vous dire cela tout de suite, pour que personne ne songe à m'accuser, sur ce programme en apparence un peu sévère, de conspirer contre votre bonheur. En même temps qu^elles vous rendront capable de travail et de réflexion^ les habitudes auxquelles je vous convie feront de vous, dans les heures de loisir et de gaieté, un homme de bonne humeur et un aimable compagnon. On rit volontiers quand la journée a été bien remplie ; on mange même de meilleur appétit. Si beaucoup de ceux qui s'amusent toujours voulaient se rendre compte des abattements ou des accès de tristesse
qui viennent les surprendre en pleine licence, une voix intérieure leur dirait que depuis trop longtemps ils n'ont donné pâture ni à Tesprit ni au cœur : ils ont oublié leur tâche et n'ont pas écrit à leur mère.
« Laissez-nous donc nous amuser, m'a-t-on répondu souvent, nous n'aurons que trop le temps de réfléchir. » Ils ne comprenaient pas, ceux qui parlaient ainsi, que je m'occupais, en les exhortant au travail, à rendre plus sensibles et plus vifs les plaisirs qu'ils pouvaient goûter.
Non, mon ami, on n'est pas heureux dans les plaisirs alors que les plaisirs remplissent seuls la vie. Se reposer, pour l'étre'qui raisonne, c'est changer d'occupation ; or celui qui ne fait rien de plus que s'étourdir, quelquefois même s'enivrer, ne connaît pas les joies du repos.
Je me souviens qu'à l'époque où je passais
mes nuits à étudier les mathématiques, je me promettais pour récompense, si je trouvais un problème, de lire une comédie de Molière.
On se repose en dînant en famille, on se repose en causant le soir avec ses amis, en lisant à deux, pour les analyser ou les admirer, les auteurs préférés ; on se repose aussi et d^une manière délicieuse en parcourant les bois, là où tout parle au cœur, à Timagination, oùTâme s'élève, où chacun rêve, dans le bel âge des illusions, à sa part d'idéal et d'infini ; on se repose enfin, mon cher Paul, en visitant les musées, en écoutant, au théâtre, la musique de nos maîtres ou les chefsd'œuvre littéraires ; mais on ne se repose pas quand on ne cherche les plaisirs que dans les excès, et surtout quand ces excès durent toujours.
Croyez-vous qu'il sourit à la lumière celui qui se réveille chaque matin fatigué
OU malade des sottises de la veille?
Qu'a-t-il fait de cette journée de sa jeunesse qui s^appelle hier et que voilà perdue sans retour ? Il a joué, il a bu, il a dansé, il a bu encore, il s'est dégradé dans une société honteuse, il est rentré chez lui, chantant ou jurant, en état d'ébriété, et il s^est endormi comme une brute. Ce qu'il y a de doux et d'honnête d^ns la vie, ce qu'il est si consolant de ramener dans sa pensée et dans son cœur avant de fermer les yeux : sa famille, ses amis d'enfance, ses livres, les traditions du foyer domestique, — il a tout oublié ; il lui serait même pénible d'y avoir pensé.
Ce désœuvré, qu'on prendrait aisément pour un idiot, fera aujourd'hui ce qu'il a fait hier et il recommencera demain.
Ainsi se disperseront tant d'heures qui appartenaient à l'étude, à la vie fortifiante et sereine ; ainsi se flétrira la cou-
jo LE JEUNE HOMME.
ronne de ce bien suprême, — la jeunesse.
Il s^enfoncera de plus en plus dans cette existence bestiale, afin de ne penser à rien, car il sent d'instinct qu'il ne pourrait se regarder en face, lui qui n'est ni un misérable ni un monstre, sans être pris d'un insurmontable dégoût.
S'il vivait à ma guise, les choses se passeraient différemment. Ces beaux jours de la jeunesse où il est si bon de respirer, d'admirer, d'aimer, de marcher en avant, avec force, avec foi, avecTamour du bien et le goût des grandes choses, ces jours, mon cher Paul, seraient consacrés à l'étude, à l'observation, à la famille, à Tamitié, aux bonnes lectures, aux voyages, à tout ce qui émeut, élève, transporte, à tout ce qui forme les bons cœurs et les belles intelligences, et je puis vous assurer qu'en le faisant vivre ainsi, je n'aurais rien ôté à son bonheur.
Rappeler les jeunes gens dans la fa-
mille et dans la bonne société serait leur rendre, au seul point de vue des manières, un véritable service. Après avoir vécu presque exclusivement dans le milieu où il se complaisent, ils sont incapables de se présenter avec décence dans une maison convenable : leurs habitudes, leur langage, leurs gestes sont tels qu^ils ne savent plus même parler à leur mère ou à leurs sœurs. « J^irais bien vous voir, »
disait l'un d^eux à son camarade, qui vivait en famille, « mais j^ai toujours peur de mettre les pieds sur la table ou de dire quelque énormité. »
La vie de plaisirs dont je vous ai résumé la triste et honteuse monotonie est celle d^un grand nombre de ces jeunes hommes que, par un euphémisme ironique, on appelle des étudiants. Ils étudient quand ils ne peuvent pas faire autrement, quelques jours avant Texamen qui les harcèle. Las du travail avant d^avoir tra-
vaille, déshabitués d^apprendre et de réfléchir, ils prennent alors « leurs bouquins », et s^efForcent de se loger dans la mémoire quelques mots et quelques faits qui les aideront à affronter les examinateurs. Il ne s^agit pas de savoir, il s'agit d^en avoir Tair : la ruse supplée à Fesprit ; on étudie une question sur dix, c^est peut-être sur celle-là qu^on tombera, et si l'on a de la chance, le tour sera fait. Le plus habile, le plus malin de tous est celui, sans conteste, qui, ayant le moins appris, a été le mieux reçu ; c^est à la fois « un veinard et un roublard. »
On vous dira sans doute, car on me Ta dit maintes fois, que ces étranges étudiants deviennent, néanmoins, des hommes et de bons pères de famille.
Moi, mon ami, je vous affirme que non.
Ils ne seront pas des hommes, dans la belle et pleine acception de ce mot, parce qu^ils ne seront ni aussi intelligents
LE FEU DE LA JEUNESSE jj
qu^on peut Têtre quand on a exercé son esprit, ni aussi instruits qu'on doit l'être quand on a étudié. Pour savoir quelque chose, en dehors de son métier, il faut avoir beaucoup travaillé dans sa jeunesse, et celui qui n'a pas de bonne heure pris le goût de l'étude ne lira, n'apprendra rien plus tard. Il se tiendra pour absorbé par ses affaires, qui seules auront quelque intérêt poxu: lui ; le temps lui fera défaut et il ne lira guère que son journal. Un être ainsi fait est une machine qui fonctionne avec régularité ; c'est un négociant honnête, un médecin passable ou un avocat occupé, je le veux bien ; mais ce n'est pas un homme.
Ils ne seront pas de bons pères de famille, d'abord parce qu'ils n'auront, le plus souvent, ni instruction, ni éducation, et, dès lors, aucune autorité morale ; ensuite parce qu'ils auront perdu, dans leur vie de dissipation, le goût de la famille.
les habitudes de la vie domestique. Bien peu, à moins qu^ils ne soient impotents, aimeront à rester le soir auprès de leur femme et de leurs enfants. Les autres, ceux qui peuvent encore se mouvoir, continueront d^être sollicités par les distractions du dehors : ils seront membres d'un cercle ou habitués d^un estaminet, et plus d^une fois il arrivera que^ la mère aura dû apprendre Talphabet grec, parce que le père n^aura jamais eu le temps de faire réciter les leçons à ses enfants.
Il paraît que ces désordres de jeunesse, si féconds en conséquences désastreuses, ont une cause naturelle, inévitable, contre laquelle il serait téméraire, pour ne rien dire de plus, de prétendre s^élever. C^est Tavis de beaucoup de gens en apparence raisonnables, c'est même celui de quelques mères de famille qui admettent les extravagances et les scandales parce que leurs fils, — elles sont obligées de le
reconnaître, — ne pourront s'occuper de ' choses sérieuses que lorsqu'ils auront jeté leur feu. J'entends encore ce mot, aussi triste, que banal, retentir à mes oreilles :
« Que voulez-vous! il jette son feu, il n'en vaudra que mieux après. » La pauvre femme qui m'avait ainsi parlé a eu la douleur de n'être pas prophète : ce fils a si bien jeté son feu, du consentement tacite de sa mère, qu'il s'est éteint à trente-deux ans; il était devenu idiot.
J'ai vu mourir aussi, mon cher Paul, un homme dont j'avais fait mon ami sans pouvoir l'arracher à ses habitudes de désordre ; il m'échappait sans cesse.
Rentré enfin dans sa famille, qui, à cause de lui, avait déjà bien souffert, il se maria. Son cerveau malade le rendit colère, jaloux, furieux, et sa femme eut à subir de terribles épreuves. Il ne tarda pas à devenir complètement fou, puis il mourut, laissant une veuve et trois enfants.
Toutes les fins, je le sais, ne sont pas aussi sombres ; mais soyez assuré qu'on ne traverse pas la débauche sans y laisser quelque chose de soi, et ce qu^il y a de meilleur : un peu de son cœur, beaucoup de son esprit et de sa délicatesse.
Oui, c'est le feu de la jeunesse qui, dans tout ceci, est le grand, le seul coupable. C'est à ce feu, si violent, paraît-il, qu'il faut, pour être juste, attribuer les erreurs et les folies d'un grand nombre de jeunes gens, qui ne seront même des hommes d'expérience qu'à la condition d'avoir passé par là.
En vérité, qu'est-ce que cela signifie ?
Est-ce une sottise de plus ou une misérable excuse? — Qu'on nous dise franchement, sans détour comme sans vergogne : Je préfère le vice à la vertu, Tapathie à l'activité, le plaisir au travail, le ruisseau à la grande route, — à la bonne heure, cela est clair, cela montre
les choses comme elles sont, et sur ce terrain Ton peut s^entendre.
S^il est vrai que tant d'ardeurs et de fougue ne se puissent contenir, par quelle étrange perversion du goût n^irait-on chercher pour les éteindre que ce qui est bas et honteux? Et s^il faut absolument, comme le soutiennent certaines gens qui ont Fart de dire solennellement des choses absurdes, que jeunesse se passe y ce qui signifie qu^un jeune homme, pour accomplir sa destinée, doit se livrer à tout ce que la morale réprouve, encore admettra-t-on, je pense, que cette jeunesse se déprave en se passant longtemps ainsi.
Pourquoi les femmes ne seraient-elles
pas, elles aussi, possédées de ce feu qui
justifie les fautes? Est-ce qu^il n'y a pas
pour elles aussi bien que pour nous une
époque de sève et de flamme qui s'appelle
vingt ans? — Les femmes ont de la
pudexir, je le sais ; mais on ne m*a pas dit encore pour quelles bonnes raisons les hommes sont dispensés d'en avoir.
Vous ne pouvez vous imaginer, mon cher Paul, combien de railleurs je vais faire sourire, et sourire de pitié, je ne me le dissimule pas. Je suis profondément convaincu, cependant, de dire la vérité.
Aussi longtemps que la force et la brutalité ont eu, dans Tétat sauvage des premiers peuples, la triste supériorité qui leur appartenait, j^ai compris que Thomme fut le maître et le tyran. Mais depuis qu^on a parlé de civilisation, depuis que Jésus s^est interposé, depuis qu^on a prétendu asseoir la société, fonder les institutions sur les mœurs et sur les lois, je déclare que les hommes, dans la fange qu'ils se sont réservée, me sont apparus comme de hideux bouffons. Cela est pénible à vous dire, mon ami ; mais il est grande-
ment temps, je vous assure, d'appeler les choses par leur nom. Cet égoïsme épanoui, ces conventions hypocrites me révoltent. Tout est réglé, organisé, légiféré à notre profit : les droits d'un seul côté, les devoirs de l'autre. Et entête de ces droits magnifiques figure celui de nous corrompre sans porter la moindre atteinte à notre considération, à notre honneur. C'est pour donner un beau nom à ce privilège de la dégradation qu'on a imaginé le feu de la jeunesse.
Cette ardeur, dont on se fait gloire, est pour si peu dans toutes les hontes qui s'étalent et s'affichent au grand jour, que la plupart de ceux qui se livrent à Tabrutissement des sens sont des dépravés à froid : ils se battent les flancs pour être vicieux; ils n'obéissent, croyez-le bien, ni à des besoins impérieux, ni à des instincts féroces ; ils pourraient vivre avec décence sans qu'il en coûtât même un
sacrifice à leur tempérament; mais il faut qu^ils ricanent, qu^ils dédaignent, qu^ils insultent, et surtout qu'ils usent avec audace du beau droit qu'ils se sont octroyé de se traîner dans la boue.
Cherchez un étudiant de sixième année, — vous en trouverez autour de l'Ecole de droit ; — choisissez Theiu-e où il ne sera pas en état d'excitation, où il ne débitera ni les paradoxes ni les insanités qu'il prend pour de l'esprit, et montrezlui cette lettre. Sa réponse, s'il est sincère, sera celle que m'a faite un pauvre garçon de vingt-trois ans, tué depuis par les plaisirs et les excès ; « ^ous avez raison, m'a-t-il dit, nous ne sommes ni des imbéciles ni des méchants, nous sommes des lâches. »
Que la jeunesse fasse deux parts de sa vie : une pour le travail, l'autre pour le plaisir, je ne vois rien là que de très juste et de très naturel, et j'y souscris de tout
LE FEU DE LA JEUNESSE. ^i
mon cœur, car le premier devoir de la jeunesse est d'être jeune. Ce que je ne voudrais pas, c'est que la part du plaisir l'emportât sur celle du travail, comme cela se pratique d'ordinaire parmi les jeunes gens : lorsqu'ils s'échappent du collège pour devenir étudiants, le plus bel usage qu'ils croient pouvoir faire de leur liberté est de gaspiller la vie. Si vraiment le feu de la jeunesse les tourmente, je m'explique mal pourquoi l'esprit et le savoir ne participeraient pas aussi bien que les sens à ce surcroît de force qu'ils ont à dépenser.
Quoi de plus beau que la jeunesse avec le courage et l'ardeur que lui donnent ses vingt ans! Il est si bon d'amasser des trésors, de se préparer à l'action, à la vie, dans cet âge où tout en nous est noble, désintéressé, où l'intelligence et le cœur ont tant de puissance, où l'avenir est si vaste et le passé si court! Espérer tou-
jours, attendre tout de ses forces, de sa volonté persévérante, ne rien savoir des exigences du monde et, par là, ne rien redouter encore ni des hommes ni des choses; se consacrer, sans trouble, l'esprit ouvert, à ses études, à ses aspirations, à ses rêves, quel enchantement, mon cher Paul, et comme ils sont fous ceux qui profanent ces jours fortunés!
Ne la laissez pas s'écouler sans la rendre féconde, cette brillante époque de votre existence; gardez-vous d'attendre, pour Tapprécier, qu'elle soit passée sans retour.
Au poète qui a dit :
Donnez-moi vos vingt ans si vous n'en faites rien,
un autre a répondu :
Mais quand vous les aviez, vous en serviez-vous bien ?
Les jeunes gens heureux, et il y en a beaucoup ainsi, grâce à Dieu, parmi ceux
qui étudient et qui méditent pour donner des hommes à leur pays, sont ceux qui ont la passion de la science, de la gloire même et le souci de la postérité. Renfermés dans leur chambre de travail, ils se disent, comme le leur conseillait Rigault : « C'est de ce réduit, où brille si tard ma lumière vigilante, que sont sortis avant moi tant d'hommes de bien et de talent qui aujourd'hui honorent la France ; c'est ici que sont venus avant moi travailler, rêver, espérer, méditer sous les toits combien d'artistes, d'écrivains, de savants, d'orateurs, de politiques aujourd'hui célèbres! Cette mansarde est froide et nue, mais au delà quel horizon! Et moi aussi je suis un poète, et moi aussi je suis un savant, et moi aussi je suis un peintre! » Heureux le jeune homme qui se tient à lui-même ce noble langage, et qui frappe son front comme Chénier, en s'écriant : « J'ai quelque chose là! »
Enthousiasme charmant! rêve des cœurs généreux qui promet d^honorables vies!
doux éclat du matin qui annonce un beau jour!
J^ai vu à Tœuvre un brave et digne garçon qui était possédé du feu de la jeunesse : il en a fait usage pour devenir un artiste éminent. Pendant dix ans, sans relâche, sans perdre un instant de vue le but auquel il voulait atteindre, il a étudié, observé, produit en silence, tout en se livrant pour vivre aux travaux les plus ingrats. 11 était soutenu par Tamour de son art et Tespoir du succès ; il avait le courage et la foi. Quand il jugea que sa pensée était rendue, que sa main avait bien secondé son cœur, il montra son ouvrage : c^était un chef-d^œuvre.
Ses juges à ^Exposition universelle lui décernèrent la première grande médaille et le gouvernement lui donna la croix.
Voilà ce que Charles L..., vous le
connaissez comme moi, mon cher Paul, a fait du feu de sa jeunesse. Que d'autres suivent son exemple ; ils auront ou moins de talent ou moins de persévérance peutêtre, mais le résultat obtenu sera bon toujours, et le feu de la jeunesse sera bien dépensé.
Milton voulait que le poète fût luimême un véritable poème, c'est-à-dire un composé et un modèle des choses les plus belles et les plus respectables. La jeunesse étant la suprême poésie, je voudrais aussi que le jeune homme fût un composé, non pas précisément des choses les plus respectables^ mais de tout ce qui, au début de sa vie, fait aimer rhonnête, le délicat, le pur, et nous met au-dessus de ces aiFaissements de l'esprit, de ces tristes erreurs qui déflorent et corrompent ce qu'il y a de meilleur en nous.
Les jeunes gens réaliseront donc, mon
cher Paul, un de mes vœux les plus chers le jour où ils renonceront à jeter leur feu. Avec de la volonté, une direction bien prise dès le début, et le souci de Favenir, ils peuvent l'utiliser. Quand on a trop voulu que jeunesse se passe, il arrive souvent, je vous en ai cité deux exemples, que Fhpmme, au moment d'élever une famille et de remplir honorablement sa carrière, n'a plus ni courage ni volonté : toute ardeur est éteinte et la jeunesse est trop réellement passée. A force de se saigner à blanc pour s'exciter au plaisir, l'homme occupé de jeter son feu n'a plus rien laissé dans ses veines. On lui retrouve encore les apparences de la jeunesse : il a ses cheveux ou ses dents, il n'est pas ridé, il marche sans béquilles; mais c'est à peu près tout.
Affaiblissement des facultés, dégoût de lui-même, sourire sinistre ou railleur à propos de tout ce qui est pur et respecté :
voilà son lot définitif. C^est le vide de rame et répuisement du corps, c'est la décrépitude à trente ans.
Si j'ignore ce que gagnent les jeunes gens en laissant s'écouler leurs jours dans les estaminets et autres mauvais lieux, je sais très bien, en revanche, ce qu'ils y perdent : leur temps, leur argent, leur santé, leur intelligence et leur digniti; j'ai même bien peur qu'ils n'y compromettent aussi leurs bons sentiments : la débauche dessèche le cœur.
Le temps? ils en font bon marché; — l'argent? ils sont fiers de le dépenser :
c'est celui d'un père qui a travaillé, qui travaille encore et s'impose même des privations pour donner à son fils les moyens de faire son droit à Paris; — l'intelligence? ils ont généralement de la leur une assez haute opinion pour ne point la supposer en péril; — la dignité?
ils s'assoient dessus, pour me servir de
leur expression; dans le vocabulaire de la société qu^ils fréquentent, les inconvenances et les indélicatesses s^appellent des drôleries. —Mais la santé? Comment se fait-il que ces fiévreux de jouissances n^en aient pas souci? Quand ils seront malades, ils ne jouiront pas.
A cette observation il m'a été répondu que les maladies, celles au moins qui paralysent, n'étaient pas à craindre dans la jeunesse, et qu'il restait toujours assez de santé pour s'en donner tout son soûl jusqu'à ce qu'on ait terminé ses études.
Cette réponse victorieuse m'a fermé la bouche, comme vous pouvez croire. Ne voulant pas être tout à fait battu cependant, j'ai envisagé la question sous un autre point de vue : celui de l'avenir.
Une des caractéristiques de l'homme asser\'i à ses sens, c'est l'égoïsme; les bons sentiments sont endormis, les pen-
sées honnêtes sont chassées. Tout se concentre dans une seule préoccupation :
les plaisirs et les joyeux ébats. L'émotion du sang s'est substituée à Témotion du cœur, et rien de ce qui est généreux ne reprendra vie tant que les études ne seront pas terminées.
Oui, mon cher Paul, je vous le dis avec tristesse, le jeune homme débauché a perdu la tendresse du cœur. Un grand prédicateur me l'a dit autrefois du haut de la chaire, et yen ai gardé le précieux souvenir, il n'y a d'âmes aimantes, dévouées, disposées au sacrifice d'elles-mêmes que celles qui ignorent le mal ou luttent contre lui. Comment le cœur, cette plante délicate qui s'ébranle aux plus légers souffles, qui se nourrit d'une parole, d'une prière, d'un regard, d'un encouragement donné par la bouche d'une mère ou la main d'un ami, comment, dis-je, le cœur opposerait-il ses douces et frêles
So LE JEUNE HOMME.
jouissances à la grossière et stupide émotion des sens?
Mais elles seront un jour terminées ces études qui auront été le prétexte de tant de désastres, et alors un fait matériel restera debout, brutal et accablant :
la santé aura disparu. Il sera tard pour s^en aviser, pour regretter d'avoir été bêtement, — il faut absolument que je le dise, — si prodigue et si fou. Un viveur émérite se passe d'être bon, charitable, dévoué, délicat ou distingué; mais il veut être bien portant. C'est alors que se dressera cette vérité qui, aux heures de crise, viendra hanter son triste cerveau : l'existence entière d'un homme, quelle que soit sa condition ou sa fortune, dépend de la façon dont il a vécu dans sa jeunesse.
J'ai dit déjà que le dissipateur des beaux jours est condamné à l'ignorance, quelquefois même à l'abrutissement; mais ce
LE FEU DE LA JEUNESSE. Si
qu'il faut ajouter, pour que les avertissements et les reproches le rendent attentif, c^est qu'il n'aura plus, pour satisfaire ses désirs, ni son estomac qui sera malade, ni sa vigueur qui sera morte, ni sa pauvre tête qui, même pour braver r ivresse, aura cessé d'être solide. En Tabsence de forces morales, on peut, avec de la santé, réparer, remplacer bien des choses : lorsqu'on est malade, infirme, tout est fini.
S'il était possible qu'un débauché put avoir une pensée pour ce qui n'est pas lui-même, il se dirait certainement, en songeant qu'il associera un jour ce corps usé et cette âme flétrie à l'existence d'une jeune fille honnête : Bien à plaindre la femme qui devra me subir! Pauvres enfants qui naîtront de moi!
P. S. — Si quelque goguenard m'accuse de vouloir vous faire peur, dites avec
5a L£ JEUNE HOMME.
Job : « Fuir le mal, voilà Tintelligence ;' » ou, si Job fait sourire, répondez avec Musset, qui, à coup sûr, devait s'y connaître : « Chance de jouissance, chance de souiFrance. »
ou s ne serez pas un viveur, mon cher Paul, l'amour de la famille et le respect de vous-même m'en sont un sur garant. Ces graves motifs ne seraient pas là, du reste, pour répondre de votre avenir que je vous croirais suffisamment préservé par le goût, cette délicatesse du bon sens.
J'ai en très grande estime la qualité modeste qui s'appelle le bon sens; mais, je ne Fignore pas, la recommander aux jeunes gens c'est vouloir soulever des tempêtes. Le bon sens a le grand tort, dit-on, de refroidir les enthousiasmes, de paralyser les beaux élans, de tuer la poésie et d'enlever à l'esprit ce qu'il a de piquant et de prime-sautier. Je me bornerai donc^ quant à présent, à vous demander de suivre au moins le conseil de Boileau :
Aux dépens du bon sens gardez de plaisanter.
Dans la jeunesse, on aime surtout ce qui brille ; le goût de ce qui est simple, droit, uniforme, ne se développe que plus tard.
De là le dédain qu'inspire le jugement, cette faculté de discerner le vrai du faux, le bon du mauvais, le juste de l'injuste, faculté qui devrait être le patrimoine de tous les êtres à qui Dieu a donné la raison.
LE GOUT. Ss
Si, au début de votre carrière, vous étiez un homme sensé, mon cher Paul, vous auriez le sens commun, que Goethe a défini le génie de Thumanité, et si, à travers les vertiges et les fascinations de Tesprit, vous restiez le même homme, vous auriez du bon sens. Or voilà deux adjectifs, bon et commun, qui ne sont guère pompeux, n'est-ce pas? Cela devait nuire beaucoup à leur fortune dans la belle société Ce qui est bon est bien vulgaire, ce qui est commun Test encore plus. 11 faut d'autres mots, éveillant d'autres idées, pour tenter ceux qui.
Riches, pour tout mérite, en babil importun, Inhabiles à tout, vides de sens commun,
aspirent au luxe, à Téclat, au tapage, à la singularité. Par un moyen ou par un autre, on veut sortir de la foule, et, bien qu'on soit médiocre, on ne veut pas être dans le commun des martyrs.
Voltaire, il est vrai, n^a encouragé ni les jeunes ni les vieux : le bon sens, pour lui, c^est la raison grossière, la première notion des choses, c'est un état quasi voisin de la stupidité. Lui et les hommes de son siècle avaient sur les charmes de Tesprit, sur la finesse et la raillerie, une opinion qui devait tendre à diminuer le bon sens. Lamartine a fait à ce même bon sens une part plus belle ; c'est à sa définition qu'il faudra vous en tenir le jour où vous serez mur pour le jugement. « Le bon sens, a-t-il dit, est la moyenne rigoureuse de Tesprit humain dans tout Tunivers et dans tous les pays. » Au-dessus du bon sens, il y a mieux que l'esprit, il y a le génie, apanage exceptionnel du petit nombre, tandis qu'au-dessous il y a la sottise, la démence, la médiocrité et tant d'autres infirmités morales qui forment le déplorable bilan de ce qui est inférieur dans l'espèce humaine.
Tout décrié qu^est le bon sens, il occupe une place importante dans les régions élevées de Fesprit : il intervient partout où Ton raisonne, et c^est à lui qu'appartient le dernier mot. Le génie lui-même, pour n'être pas seulement une folie sublime, a besoin de Favoir pour auxiliaire et pour soutien.
Je crois aussi, et c'est pourquoi j'insiste, que le bon sens, s'il contribue peu à nous faire briller, sert beaucoup à nous guider et surtout à nous retenir. Le bon sens est un des mobiles de la bonne conduite ; il
nous aide à ne pas faire de sottises autant qu'à n'en pas dire. L'esprit, qui toujours babille et ne réfléchit guère, n'a pas ce mérite-là. Je suis donc, mon cher Paul, très franchement de l'avis de celui qui a dit : « Il n'y eut jamais de meilleurs amis ni de plus savants philosophes que la raison et le bon sens. »
Mais le bon sens n'étant pas encore
une vertu de votre âge, je viens vous proposer, en attendant les lumières de Texpérience, de n'en prendre que la fleur : elle s'appelle le bon goût.
Le goût, dans le monde et pour les choses de ce monde, est un grand préservatif. Moralement ou physiquement, ce qui est mal est laid ; et, vous le savez, le goût a peur du laid.
On a beaucoup parlé du goût dans les arts et dans les lettres ; on n'a pas assez remarqué le rôle qu'il joue dans les mœurs.
Il n'est point vrai que certaines choses ne soient pas du ressort du goût : il faut du goût pour produire comme pour juger; il en faut aussi pour se conduire et pour régler sa vie.
Telle est ma confiance dans le pouvoir du goût que si, par impossible, vous aviez un jour la folle tentation d'être un viveur, et que vous n'eussiez pour vous défendre, à cette heure de défaillance, ni votre
caractère ni vos sentiments, je suis convaincu que vous seriez protégé par le goût. A peine auriez-vous franchi la barrière des excès et des sottises, que vous seriez pris, si je puis dire, d'un frisson dans Tâme. L'homme de goût a d'instinct Fhorreur de ce qui est bas, honteux et difforme ; il ne consent pas plus à salir son corps que son esprit ; il a une égale répugnance pour la boue et pour les singes.
Le goût n'est pas autant qu'on Ta dit une qualité innée qui ne peut s'acquérir ; l'éducation le donne aussi bien que la nature. Dû à l'affinage de l'intelligence, il se perfectionne par la culture, par l'attention, par les progrès de nos connaissances, par l'habitude de vivre au miheu de ce qui est beau, décent et délicat.
Il y a peu de révélations subites qui permettent de décider d'une manière certaine sur l'opinion à exprimer ou sur la conduite à tenir : l'impatience et la pré-
somption ne remplacent ni Texpérience ni l'étude ni la salutaire influence des hommes et des choses qui nous entourent.
Je reconnais, toutefois, que le goût réclame quelques dispositions naturelles.
Bien qu'ils soient vêtus conune nous, et qu'ils occupent à côté de nous une position sociale, certains hommes, — trop nombreux, je le crains bien, — ont de tels penchants pour la grossièreté et le matérialisme qu'ils n'auront jamais de goût. Mes habitudes solitaires m'auraient tenu sans doute éloigné d^eux toute ma vie s'il n'y avait eu ni guerre ni révolution. C'est dans ces circonstances que les hommes se mêlent, parlent en liberté et se montrent comme ils sont.
Je fus frappé d'abord du ton commun, des allures familières de la plupart d'entre eux ; ils semblaient s'efforcer d'être vraiment des hommes de corps de garde.
Leur démarche, leurs gestes, leurs pos-
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ttires, tout était grossier, cynique. Et pourtant, les avoir vus, ce n'était rien; il fallait les entendre! Tant qu'ils se livraient à leurs jurons, à leurs plates plaisanteries ou à leurs divagations politiques, on pouvait se résigner, et parfois même trouver place pour un sourire ; mais un moment venait toujours où les plus spirituels débitaient leurs ordures avec des accès de franchise et de bonne humeur témoignant du plaisir qu'ils y prenaient.
On se demandait alors ce qu'auraient pu dire à leur tour des animaux immondes si la parole leur avait été donnée.
Je n'étais guère plus âgé que vous, mon ami, quand je reçus ces impressions; elles étaient aussi pénibles que nouvelles; je me trouvais pour la première fois avec des hommes réunis, et je leur en voulais de s'offrir à moi sous un aspect aussi repoussant. La langue française est trop fière et trop chaste pour me permettre de
VOUS dire jusqu'à quel point ces hommes se laissaient aller; mais je puis ajouter, pour rester vrai dans la mesure du possible, que la plupart étaient sales et sentaient mauvais. Tout puait dans ce milieu : les pipes, les gens, les paroles aussi. C'est le temps où je disais aux jeunes filles avec un accent de conviction profonde : Renoncez à vous marier ; un homme de près, ce n'est pas beau. Depuis, Texpérience s'est renouvelée souvent, et je me suis aguerri; mon indignation est beaucoup moins grande, mais le dégoût m'est resté.
Si vous en êtes encore à croire que les ouvriers seuls sont communs, je saisirai cette occasion pour vous donner une preuve du contraire, car les hommes qui ornaient les corps de garde à l'époque où j*ai commencé à me trouver en contact avec eux appartenaient tous à la classe dite bourgeoise. Commerçants,
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employés, artistes, médecins, avocats ou notaires, ils étaient de ceux qui, l'uniforme dépouillé, portent des gants ou même une cravate blanche, et ne laissent point soupçonner, par leur extérieur, qu'ils sont facilement ignobles lorsqu'ils s'abandonnent à leurs penchants.
Il fait bien de prendre une écorce supportable pour les clients et pour le monde, l'homme dont le sans-gêne et les propos sont si choquants, dont l'imagination répand une si forte odeur de fumier. Mais en dehors des affaires, des salons et du corps de garde, il y a une famille, et c'est là ce qui m'épouvante. Que transportet-il dans l'intimité, ce monsieur? ses habitudes ou son décorum? sa tenue ou son débraillé? S'efForce-t-il d'être décent, réservé, convenable devant sa femme et ses enfants? — Hélas! non, mon ami. Je ne dirai pas qu'il fait exprès d'être commun, quoique vraiment il en
ait Tair ; mais nulle part sa brutalité ne se révèle avec plus d^épanouissement. Dans sa famille, on n'a plus aucune raison de se gêner, de chasser le naturel; on fait ce qu'on veut, et personne n'a le droit de le trouver mauvais.
Qu'importe la répulsion qu'on inspire à sa femme ou les mauvais exemples qu'on donne à ses enfants ! Quand on aie tracas des affaires et le besoin de se reposer, est-ce qu'on pense à tout cela? Il faut entendre ce despote lorsqu'il s'écrie de sa voix la plus rude et sur un ton d'autorité : « Est-ce que je ne suis pas chez moi? » C'est à peu près comme s'il disait : Est-ce que Je ne suis pas libre d'être grossier tout à mon aise?
Lorsque vous serez marié, mon cher Paul, vous saurez à quels désastres est exposée la famille qui a pour chef un homme de,cette espèce. Il se croit d'autant plus maître qu'il est plus butor : il crie,
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il jure, il brutalise ses enfants, et ne respecte pas même la pauvre résignée dont le regard attristé semble dire : « Ce sera ainsi toujours, cet homme est mon mari. »
Elle aurait été si heureuse de Taimer de tout son cœur! Il n^a pas voulu.
Que manque-t-il à cet homme qui froisse les autres sans en avoir conscience, à ce mari qui pourrait être aimé, à ce père qui devrait se faire chérir et respecter? — Il lui manque le goût. Laissez-le aussi nul, aussi insignifiant qu'il vous plaira de le supposer; mais donnezlui du goût, et aucune des inconvenances, aucune des brutalités dont il est presque fier ne sera possible. Ce qu'il ne saura pas, il le sentira. Averti par son instinct, il évitera de se salir et ne blessera personne. Quand je songe à ces hommes, voisins de la bête, auxquels je ne demanderais, pour être bien, ni savoir ni talent ni supériorité quelconque, je suis tenté
de définir le goût : la propreté de Tesprit.
Donc, mon cher Paul, il y a des hommes qui n^ont pas de goût et, disons plus, qui ne voudront ou ne pourront jamais en avoir. S^ils ne sont gardés par leur bon naturel, par la religion ou par Thonneur, il y a bien des motifs pour qu'ils ne sortent pas des régions où Ton s'abaisse ; il y en a même plus d'une pour qu'ils s'y plongent.
Cette exception une fois faite, mon ami, j'élève le goût à la hauteur d'une qualité morale.
Les hommes de savoir et d'intelligence à qui manque le goût se sauvent par autre chose : l'amour exclusif des lettres, des sciences ou de la musique, ils n'ont aucun éloignement pour les soins et les délicatesses ; mais rien de ce qui n'est pas ce qu'ils adorent ne saurait les détourner ou les distraire. Leur bonheur est
dans Tabsorption. L^absence de goût chez eux se manifeste par des traces tout à fait innocentes : ils ont les ongles noirs, les cheveux en désordre, des taches de café sur leur chemise. La toilette aussi laisse à désirer : le nœud de la cravate est rarement à sa place, les boutons sont mal mis, les souliers éculés, et le chapeau n'estpas toujours brossé. Ce sontlà des torts légers qu'ils n'ont pas même à se faire pardonner. La société avec eux garde ses charmes, la conversation reste bonne et utile. Les défauts de soin et les négligences de tenue passent volontiers, en pareil cas, au compte de la distraction.
Vous le voyez, mon ami, le goût, à mes yeux, touche aux grandes comme aux petites choses. Tout en exerçant une réelle influence sur notre âme, il est pour beaucoup dans Tordre et la tenue. Il préside tout à la fois à notre conduite et à notre manière d'être. Le goût veut l'har-
monie. Qu'il mange ou qu'il s'habille, qu'il parle ou qu'il écrive, l'homme de goût fait tout correctement.
Puisse le bon goût s'emparer de vous autant que je le désire, mon cher Paul, et vous ne serez plus maître d'échapper à sa domination. Pensées , actions , paroles seront réglées par lui. Serez- vous toujours généreux ou éloquent? Je l'ignore^ mais ce que vous aurez fait ou dit ne sera pas déplacé. Vous ne vous serez heurté contre rien ni personne, vous n'aurez manqué ni de convenance ni d'à-propos.
Pour affermir votre goût, pour le perfectionner par la cidture, tenez-vous éloigné de tous les vilains spectacles, quel que soit leur objet. On subit vite les pernicieux exemples; il arrive même qu'on imite à son insu. « Si l'on se contentait de ses propres défauts, peu de gens seraient aussi vicieux qu'ils le sont. » Et puis, ne lisez que de bons livres et
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ne fréquentez que des gens bien élevés.
La diversité des opinions, des talents et des caractères sera toujours assez grande, assez instructive pour vous permettre de comparer et de juger. Il n'est pas nécessaire de voir de près ce qui est malsain ou hideux. Élevez vos regards comme votre pensée; le beau est presque toujours en haut ; il y a bien peu de figures qui ne soient belles ou au moins intéressantes si Ton n'en voit que le front et les yeux.
Puisqu'il y a de bons théâtres, n'allez que dans ceux-là; puisqu'il y a de bons tableaux, regardez peu les autres; puisqu'il y a des livres d'histoire, de critique, de philosophie et des trésors de littérature, ne lisez pas de romans ; puisqu'il y a de bonnes sociétés, fuyez les mauvaises.
Veillez surtout à vos fréquentations, mon ami; elles jouent un grand rôle dans la direction que l'on prend au début de
la vie. C^est de la rencontre de certains hommes, comme de la lecture de certains livres, qu'ont dépendu le sort et la carrière de plusieurs d'entre nous. L'éducation se fait beaucoup par le contact et par l'exemple. On s'ennoblit avec les âmes nobles; c'est le diamant qui polit le diamant, ce sont les hommes de bien qui en forment d'autres. « Es-tu de l'ambre?
disait un sage à un morceau de terre : tu me charmes par ton parfum. — Non, je ne suis qu'un peu de terre, mais j'ai vécu quelque temps avec les roses. »
Habitué à respirer dans l'atmosphère de ce qui est beau, honnête et pur, vous ne pourrez plus vous plaire ailleurs. Le goût aura passé en quelque sorte dans votre sang, et sera présent jusque dans la solitude. Il est bon de ne rien perdre de sa décence et de sa retenue, même si l'on n'a que soi pour témoin.
Devenu l'homme de La Bruyère, celui
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dont Tesprit est accompagné d'un goût sûr et d^une critique judicieuse, vous repousserez avec un égal mépris la laideur et la corruption; elles vous choqueront, elles vous feront souffrir. Les bonnes mœurs comptent le goût au nombre de leurs meilleurs gardiens.
ous ne serez pas un poseur, mon cher Paul, parce qu'il y a dans ce genre de sottise des mensonges, des contorsions et des extravagances qui répugneront toujours à un esprit aussi droit que le vôtre. Mais vous n'échapperez pas tout à fait, peut-être, à la grande maladie dont la pose est un des
accès risibles : j'ai nommé la vanité. Cette lèpre du monde civilisé se produit sous toutes les formes, s'attaque aux natures robustes comme aux chétives, et fait même des ravages chez les plus belles intelligences.
Ce n'est point, vous le voyez, un ennemi ordinaire que je vous propose de combattre ; à vous d'être sur vos gardes. Il a tout ensemble la ruse et la force ; il séduit, s'insinue, se fait aimable et charmeur. Telle est son habileté, mon cher Paul, telle est son étrange souplesse qu'on devient parfois son esclave et sa victime à l'heure même où l'on se croit hors de ses atteintes.
La vanité est le caractère de ce qui est vain, c'est-à-dire vide. Là où rien n'est solide ni durable ; là où l'on montre au dehors ce qui n'est pas au dedans ; là où se manifeste le besoin de paraître, de se faire approuver, admirer, sans que la
vertu soit grande ou le mérite réel, — il y a vanité.
Deux vanités très distinctes separtagent le monde : celle qui s^accuse ouvertement et qu'on peut croire inconsciente tant elle est naïve, et celle qui se dérobe sous les voiles de la vertu. La première est ridicule ou impertinente, la seconde est habile ou hypocrite. Celle-là fait des sots, et celle-ci des fourbes.
11 en est de la vanité qui, quoique mauvaise dans son principe, peut en apparence produire le bien, comme de Phonnéteté^ qui, quoique bonne, peut cacher le mal. Que de gens, honnêtes au même degré, ont eu, pour s'efforcer de Têtre, des motifs tout différents : les uns étaient excités par les avantages sociaux attribués au titre d'honnête homme ; les autres, par le besoin de n'avoir rien à se reprocher.
La vanité que j'appelle naïve serait peu
de chose, mon cher Paul, si elle ne rendait que ridicule ; elle va, hélas .'beaucoup plus loin : elle rend misérable. On veut paraître, faire des embarras, laisser croire qu'on est riche, le prouver même en dépensant follement ce qu'on possède et bientôt ce qu'on ne possède pas. On ne recule, pour briller, devant aucun sacrifice, et c'est une voie fatale que celle-là : on y fait des dettes et des dupes, on y perd le sens moral, la considération ; on s'y déshonore et l'on s'y ruine. Vous ne pouvez vous imaginer combien de gens, dans toutes les classes de la société, ont été réduits à la misère, parfois même à la honte, pour avoir été les victimes hébétées d'une fièvre vaniteuse qui était le seul mobile de leurs actions.
Une autre sorte de vanité qu'il faut mettre en ligne de compte, quoiqu'elle n'expose pas aux mêmes désastres, c'est la vanité générale, j'ai presque dit gêné-
rique, qui a son petit recoin dans tous les cœurs, chez les forts comme chez les faibles, et parfois même chez ceux qui font profession de n'aimer que la vérité, de ne parler que pour la dire, de n'écouter que pour Tentendre. Elle est en nous à l'étatlatent : les sages veillent sur elle ; ils n'ignorent pas qu'ils cesseraient d'être sages s'ils permettaient qu'elle se montrât.
D'autres, qui se croient sages aussi, ont été enveloppés par elle comme dans une atmosphère impénétrable où ils se prélassent avec une bonhomie suprême, sans paraître se douter qu'ils obéissent docilement à de misérables instincts.
C'est à cause de la vanité, mon cher Paul, que tant de gens d'esprit ou de mérite ne se conduisent pas mieux en certaines circonstances que s'ils étaient des sots. Pour que vous n'accusiez ni mon imagination ni mon microscope, je veux prendre çà et là, avant de vous en
dire davantage, quelques exemples qui ont vécu.
Une dame de mes amies, simple et sans prétention d^aucun genre, avait épousé un homme intelligent, dévoré du besoin de paraître. Cet homme, que Tobscurité faisait mourir, parvint à être nommé souspréfet. C'est, me direz-vous, une médiocre ambition. J'en conviens, mais c'est un moyen de se montrer, de se mettre au-dessus d'un arrondissement tout entier ; c'est une occasion de s'affirmer, l'expression est de lui, et de prouver qu'on peut monter encore. Sa femme, plus mécontente que résignée, le suivit dans sa sous-préfecture et cessa d'avoir un mari : il n'était plus que sous-préfet.
Quand il en avait fini avec le public et les affaires extérieures, il s'enfermait dans son cabinet de travail, non sans avoir dit à ses gens : « Je n'y suis pour personne. » 11 dînait à la hâte, retournait
bien vite à ses dossiers, et le silence, la solitude se faisaient de nouveau autour de cette pauvre sous-préfète, qui maudissait à la fois Tennui mortel de la province et les honneurs du pouvoir. — Un jour, pour se distraire, un peu aussi pour se rendre compte, elle regarda par un petit trou dans le fameux cabinet.
« M. le sous-préfet travaillait avec ardeur, me dit-elle en riant ; jamais je ne vis homme plus occupé : il avait revêtu son uniforme, y compris le bicorne et Tépée, et se contemplait devant la glace. Tantôt il étudiait ses poses et son regard pour le cas où il jouerait un personnage muet ; tantôt il s'exerçait à Téloquence par une pantomime animée ; tantôt enfin il haranguait la foule en essayant les gestes et les attitudes les plus propres à imposer aux masses ou à flatter les populations. »
Je vous assure pourtant, mon cher Paul,
«o LE JEUNE HOMME.
que ce saltimbanque solitaire était un homme intelligent.
Comme vanité de naissance, je vous citerai la princesse Victoire, fille de Louis XV, qui, jouant dans son enfance avec une de ses bonnes, lui compta les doigts : a Comment ! dit Tenfant avec surprise, tu as cinq doigts aussi, comme moi ? )) Et elle recompta pour s'en assurer.
« Étant jeune, nous a dit lui-même le poète Sadi, je lisais le Coran au milieu de ma famille. Mes frères s'étant endormis, je dis à mon père : Regardezles, ils dorment et je prie. — Mon père m'embrassa tendrement et me dit : O mon cher Sadi, ne vaudrait-il pas mieux que tu dormisses aussi que d'être si vain de ce que tu fais ? »
Barbier rapporte, dans son Journal, qu'au mois de septembre 1726, on rompit un nommé La Haye, grand voleur dans
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la Bretagne, qui avait assassiné ou vu assassiner plus de trente personnes. « Il avait tout avoué dès la prison, ajoute le chroniqueur; il s^attendait à être rompu, et avait la liberté de causer. On lui a entendu dire que son chagrin était que, deux jours après sa mort, on ne parlerait plus de lui, tandis qu'on parlerait toujours de Cartouche, qui n'était qu'un misérable voleur de maison. »
Ségérus, professeur à l'université de Wittemberg, avait fait graver son portrait au-dessus d'un crucifix avec cette inscription : « Seigneur Jésus, m'aimez-vous ? »
— Jésus répondait : « Oui, très illustre, très excellent, très docte seigneur Ségérus, poète couronné de Sa Majesté Impériale, et très digne recteur de l'université de Wittemberg, oui, je vous aime. »
Et si les sous-préfets, les enfants, les
meurtriers et les recteurs ne suffisent pas
pour vous convaincre, je prendrai la liberté grande de citer des exemples empruntés plus haut.
Quand M. Léon Faucher était ministre de rintérieur, en 1849, ®^ qu^il déployait à la tribune comme dans son administration la remarquable énergie que Ton sait, un député aimable lui fit ce compliment : « Vous êtes le premier ministre de rintérieur depuis Casimir Périer. — C'est vrai, répondit l'homme que ce coup d'encensoir n'avait pas blessé ; seulement, Casimir Périer n'était pas administrateur et je le suis. »
Cette réplique me remet en mémoire celle que fit M. Flourens au collègue qui lui disait que ses éloges académiques rappelaient ceux de Fontenelle. « Oui, répondit M. Flourens, mais les miens sont plus profonds. »
Le cardinal de La Rochefoucauld faisait de grandes aumônes sans ostentation.
LA VANITÉ. Si
Il donna plus de 40,000 francs à Thôpital des Incurables, et, ce qui est encore plus beau, ajoute Tallemant des Réaux, il fit casser une vitre oii Ton avait mis ses armes. Il avait une sœur beaucoup moins humble que lui; elle disait au duc, son neveu : « Mananda, mon neveu, la maison de La Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison ; elle était plus de trois cents ans devant Adam. — Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au déluge ? — Vraiment voire ! Le déluge ?
disait-elle en hochant la tète, je m^en rapporte (je n^aipas confiance) «.Elle aimait mieux douter de la sainte Écriture que de n^étre pas d'une race plus ancienne que Noé.
La poussière elle-même, mon ami, peut tourner au profit de la vanité. Héliogabale, pour donner à l'univers une idée de rétendue de Rome, fit ramasser toutes les toiles d'araignée des maisons, et les ât
transporter dans un lieu où elles formèrent une élévation considérable. « Quelle autre ville que Rome, s'écria-t-il, pourrait fournir une telle quantité de toiles d'araignée! »
Vous le voyez, de quelque côté qu'on se tourne, ici ou là, autrefois ou maintenant, chez les grands ou chez les petits, c'est toujours la même chose : les objets varient, la cause ne change pas.
La vanité en France occupe une très grande place. Elle est, plus que tout autre sentiment, dans la mesure de nos forces, et vit en très bonne intelligence avec cette légèreté française qui a tant de raisons d'être devenue proverbiale. Et cela ne date pas d'hier : les Gaulois, Ammien Marcellin l'avait constaté, étaient prodigieusement vains. Aussi sommes-nous de grands connaisseurs en vanité : les prétentions des autres sont les choses dont nous sommes le plus vite au cou-
rant. On apportait ses propres prétentions, on trouve la place plus ou moins occupée, et cette petite contrariété rend très clairvoyant. Dans le monde, comme dans le commerce, les concurrents se démasquent tout de suite. Deux colporteurs qui se rencontrent chez un même client savent réciproquement, au bout de quelques minutes, ce qu'ils ont dans leurs balles.
Deux talents peuvent se rencontrer et s'entendre : deux prétentions se heurtent toujours.
Une des choses les plus insupportables au vaniteux, c'est le succès des autres.
Il ne leur pardonne pas de faire parler d'eux, de s'attirer des louanges ; on semble lui prendre ce qui lui appartient, ce qui lui est si doux à recevoir, et il en garde une sourde rancune. L'encens qui ne brûle pas pour lui produit la plus désagréable des fumées. En pareil cas on reconnaît toujoiurs le vaniteux à son silence ; c'est
par là qu'il se venge. Chacun peut apporter son tribut d'hommages ou de satisfaction : il a résolu de se taire. Tu es le bien peut-être, pense-t-il, tu mérites qu'on t'encourage ou qu'on te remercie, mais ce n'est pas moi qui te le dirai. Cette résolution est surtout bien prise lorsqu'il s'agit d'un confrère : celui-là plus que les autres lui prend sa part, et comme le silence alors est embarrassant, on met à la place une légère ironie ou un sourire protecteur qui dit plus et qui ne vaut pas mieux.
Je tiens d'autant plus à vous inspirer l'horreur de la vanité, à vous tenir à distance, et le plus loin possible, que c'est une maladie dont on ne guérit pas.
L'homme vain reste vain, même en dépit de ses efforts : s'il arrivait, par miracle, qu'il devînt modeste, c'est de sa modestie qu'il tirerait vanité.
Et cependant, mon ami, la vanité est
parfois bonne à quelque chose. Elle est assez frivole pour se faire gloire des vices autant que des vertus, elle ébranle les bons sentiments, elle est injuste, ridicule; elle érige la folie en sagesse et les défauts en perfections ; elle a beaucoup d'autres torts encore ; mais elle aie mérite ou tout au moins Tavantage d'empêcher beaucoup d'hommes qui sont méchants, égoïstes ou ignorants, de se montrer à nous tels qu'ils sont en réalité. La vanité engendre une sorte de pudeur qui pousse le paresseux à étudier, l'avare à faire un peu de bien et le méchant à réprimer ses mauvaises passions. Ces hommes restent laids dans le fond de leur âme ; mais ils voilent leurs infirmités et gardent leur venin. La vanité, pour les introduire dans le monde, les a fait sortir de leur nature et a mis un frein à leurs penchants.
Pour ceux qui ne sont pas méchants,
mais qui ont le tort très commun chez nous de mépriser leur métier, la vanité est d'un grand secours, car ils ont besoin, pour agir, de se sentir regardés : du jour où ils se flattent de bien travailler, ils travaillent bien. L'important est de faire arriver le devoir à Tétat de prétention.
Où la vanité n'est absolument bonne à rien, c'est lorsqu'elle se substitue aux choses utiles ou sérieuses pour diminuer ce qui est grand, pour compliquer ce qui est simple, pour éblouir les gens et compromettre les causes. Dans nos assemblées politiques, par exemple, il y a trop d'orateurs dont les préoccupations sont loin d'être concentrées sur les affaires du pays; ce qu'ils veulent surtout, c'est prendre possession de la tribune pendant une demi-journée pour être éloquents tout à leur aise, pour recevoir les félicitations de leurs collègues et rendre fiers les électeurs qui ont voté pour eux. Il fallait
une heure au plus pour exposer une idée et la faire prévaloir. On votait ensuite et tout était dit. Mais l'orateur alors aurait laissé échapper Toccasion, si longtemps attendue, de montrer son érudition, de fouiller Thistoire, les documents diplomatiques; d^être tour à tour véhément ou railleur, de placer les phrases brillantes, les mots à effet, de faire sensation enfin, et d'amener la - péroraison qui arrache des cœurs ce cri, unique pensée de notre tribun : « Nous avons un orateur de plus ! »
Dans les réunions où Ton parle, c'est comme sur le turf: pour être supérieur aux autres, il faut remporter sur eux de plusieurs longueurs. Si encore ce bavardage contribuait à répandre la lumière, la vanité de Torateur servirait à quelque chose. Il n'en est presque jamais ainsi ; on Ta dit, les discours prolixes ont le sort des chandelles : plus la mèche s'allonge, moins elles éclairent. Cette sorte de vanité est
très encouragée en France : le peuple est beaucoup plus reconnaissant d'un long discours que d'un bon office.
Avez-vous quelquefois pensé, mon cher Paul, à la dose de vanité que comportent les professions des gens qui s'adressent à la foule etî ont pour mission finale, non de la convaincre, mais de la tromper? — Un avocat n'est pas célèbre pour avoir fait triompher la justice ou rendu l'honneur à un homme bassement outragé : il est célèbre s'il parvient, par son habileté, par ses procédés oratoires, à rendre un misérable à la société. C'était un monstre, un assassin peut-être, cela est clair pour tout le monde et surtout pour le défenseur. Eh bien! à force d'éloquence persuasive et entraînante, ce défenseur a fait acquitter ce monstre.
L'éloquence a dit son dernier mot, elle a montré jusqu'où pouvait aller sa puissance, et l'avocat, cette fois, est un
grand homme. Singulière profession, n^est-ce pas?
Je ne veux pas vous avoir parlé des vanités de la parole sans vous dire un mot, pour achever de vous mettre sur vos gardes, des vanités du style. Du temps de La Bruyère ou de Montesquieu, on écrivait pour exprimer simplement et fortement une idée juste. Aujourd'hui, époque de journalisme et de romans émouvants, on écrit pour éblouir, pour faire entendre au vulgaire qu'on est un maître et qu'on a son originalité. 11 ne s^agit, d'ailleurs, ni de l'esprit ni du cœur, il s'agit du système nerveux; c'est afin de lui donner satisfaction que les encriers sont phosphorescents et les plumes taillées pour le superlatif. Des phrases sonores remplacent les idées, et de ronflantes absurdités s'offrent à nous sous forme de sentences. On accouple des mots qui se repoussent, on emprunte les images et
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les comparaisons aux choses malsaines et perverses, on détourne les expressions de leur véritable sens, on accumule les épithètes, on évoque les spectres ou les hideux souvenirs, et Ton a ainsi prouvé la hardiesse de son style et la fécondité de son imagination. Ne cherchez pas ce que tout cela veut dire ; il n'y a rien sous ces mots : c'est le vide, c'est la stérilité revêtue d'oripeaux. — Ceux qui écrivent ainsi ne sont pas convaincus, comme M. Renan, « qu'on peut tout dire dans le stjle simple et correct des bons auteurs,
et que les expressions nouvelles, les images violentes viennent toujours ou d'une prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos richesses réelles. »
Quant aux vanités innocentes et candides, elles font si doucement le bonheur de ceux qui les possèdent sans nuire à ceux qui les constatent, que je me sens porté à réclamer pour elles toute votre
indulgence. Rien ne vous autorise à les adopter, car il vaut toujours mieux, quel que soit le degré, n^être pas ridicule; mais puisqu'elles vous auront fait sourire, vous leur devrez en échange un généreux pardon .
Je n'ai point en vue les hommes qui se teignent les cheveux et la barbe pour paraître jeunes lorsqu'ils sont vieux, car ceux-là ne sont guère des hommes; je ne songe pas non plus aux décorations et aux titres de noblesse, qui ont, m'a-t-on dit, une telle importance qu'on a vu des gens consentir aux plus grands sacrifices poiu: obtenir l'insigne honneur de mettre une particule devant leur nom ou un ruban à leur boutonnière. On m'a même assuré que quelques-uns, parmi ceux qui n'ont pu atteindre à ces objets de leur ardente convoitise sont morts de désespoir. Il suffira de vous avoir indiqué ces dénoûments tragiques pour
VOUS prouver que ces choses sont sérieuses, et qu'il doit rester acquis que rhomme, à travers ses coquetteries et ses petites faiblesses, est néanmoins un être raisonnable. Ayant le même jour rendu visite, d'abord à de petits princes qui se traitaient d'Altesse, puis à des bourgeois qui se divertissaient en famille, un homme de bon sens disait en rentrant chez lui :
« J'ai été dans deux maisons ; dans l'une on jouait à l'Altesse et dans l'autre au loto. » Mais il y a des hommes qui, sans se teindre, et bien qu'ils soient décorés ou titrés, veulent toujours avoir trente ans au plus. Je ne vous dissimule pas qu'ils m'amusent beaucoup. Selon moi, il y trois degrés dans la jeunesse masculine : le jeune homme, l'homme jeune et l'homme encore jeune, ce qui le conduit, terme extrême, jusqu'à quarante-cinq ans. Hors de là, l'homme est en plein dans Tâge mur, et toutes ses tentatives pour rester
jeune sont des prétentions; il n'est pas vieux, voilà tout. Or il y a des célibataires qui, parce qu'ils n'ont pas d'enfants pour marquer leur âge, s'obstinent à rester dans la première de mes catégories : ils auront beau toucher à la quarantaine, ils vous diront le plus simplement du monde en parlant d'eux et de vous : « Nous autres jeunes gens. »
Ils rappellent cette dame dont le mari disait : « Je ne pouvais pas faire entrer ma fenrnie dans la trentaine, et maintenant je ne puis plus l'en faire sortir. )> Pour ne rien perdre de leurs charmes, ils se tiennent droits comme des piquets, font mine d'être souples comme un enfant, légers comme une hirondelle, et ont pour leur personne les égards les plus attendrissants. Leurs efforts et leurs soins ne sont pas tout à fait perdus : de loin, ces mannequins ont toutes les apparences de la jeunesse.
ç6 LE JEUNE HOMME.
Ils sacrifient très volontiers à ce besoin d'être jeunes et beaux leur temps et leur argent ; les petits succès qu'ils obtiennent auprès des bonnes âmes qui ont la vue basse leur ont prouvé qu'ils ne pouvaient en faire un meilleur emploi. Pénétrés de l'élégance de leur tournure, des charmes de leur physionomie, ils ont sur leur gracieuse personne une idée fixe que les aliénistes doivent appeler une folie douce.
L'exposition des tableaux nous offre tous les ans une galerie de vanités, qui, elles aussi, seraient inofFensives si elles ne choquaient pas le goût avec tant de brutalité. Le portrait a du bon : il ofîre à la génération qui vient les moyens de contempler celle qui s'en va, et, point beaucoup plus essentiel, il donne du travail aux artistes. Malheureusement ils ne sont pas les maîtres, ces pauvres artistes ; on ne se contente pas des assai-
ionnements que Tart peut donner à :ertaines natures, et lorsqu'ils ont dépensé sur un portrait leur courage et leur talent, il doit être dur poiu: eux, quelque philosophes qu'on les suppose, de voir le public sourire ou hausser les épaules.
Ce n'est pourtant pas leur faute si ces messieurs et ces dames « qui ont les moyens de se faire peindre » ont pris des poses ridicules et révélé leur niaise importance en s'afîublant de costumes grotesques, en s'entourant des accessoires de leur métier.
Je n'ajouterai rien, mon ami, quoique ce ne soit pas difficile, sur le compte de cette déesse à laquelle tant de gens de religions différentes ont élevé des temples. Les vanités du monde féminin ne sont pas de votre ressort, et je vous en ai dit assez sur ce qui vous regarde pour que vous soyez désormais un homme averti.
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S'il m'est permis d'emprunter une comparaison au fléau moderne qui exerce tant de ravages, je résumerai ma pensée en vous disant que la vanité est le phylloxéra de l'espèce humaine : une toute petite bête qui fait beaucoup de mal.
ous me dîtes, mon cher Paul, que vous avez différé jusqu'ici de me répondre parce que vous attendiez de moi des explications ou plutôt des développements que je ne vous ai pas encore donnés. Je comptais les faire ressortir, sans appuyer, de l'ensemble de mes conseils ; mais puisque vous prenez le taureau par les cornes, je n'ai aucun motif de
loo LE JEUNE HOMME.
ne pas répondre avec franchise à votre franche question.
Je n^hésite donc pas à vous déclarer quMl est possible, selon moi, de traverser sans souillures Tépoque de la jeunesse; ceux qui vous ont dit le contraire se sont fait des principes pour justifier leur vie.
Le genre de plaisir que vous croyez être un besoin ne s^appelle pas ainsi : son véritable nom est mauvaise habitude. Le besoin, c'est la chose indispensable, c'est l'acte nécessaire pour l'entretien de la vie : boire, manger, dormir, voilà des besoins. Nos autres actions dépendent de nos facultés et de nos habitudes ; avec de la volonté, nous pouvons, sans en mourir, les éloigner, les restreindre ou les supprimer. Mais, je suis tout prêt à le reconnaître, les habitudes sont des tyrans : le fumeur est l'esclave de sa pipe, le priseur de sa tabatière, et beaucoup d'hommes ne pourraient pas dîner s'ils n'avaient pris
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leur absinthe. Cette liqueur exerce même sur quelques-uns une telle puissance qu'elle se substitue aux autres aliments; on boit de Tabsinthe le matin, dans la journée, le soir, et Ton recommence ainsi tous les jours. Si Ton savait le pouvoir des mauvaises habitudes, on n'en contracterait jamais.
A ceux qui ont laissé la coutume devenir une seconde nature, je ne proposerai pas de renoncer à leur pipe, à leurs liqueurs et aux autres excès, car je ne les crois pas en général assez forts pour cela. Mais, s'il est difficile de perdre les mauvaises habitudes, il Test beaucoup moins de ne pas les prendre, et c'est sur ce terrain que la question se dresse devant vous.
En suivant le conseil que je vous ai donné avec tant d'insistance de ne voir que les bonnes sociétés, vous échapperez d'abord aux influences de l'exemple; et
loa LE JEUNE HOMME.
si, parfois, de honteux désirs viennent vous livrer assaut, vous puiserez dans votre conscience et dans votre volonté la force de les combattre. Tous les désirs ne doivent pas être satisfaits; c'est en luttant contre eux qu'on acquiert de l'énergie, qu'on s'élève, qu'on se donne la joie de mériter sa propre estime, et qu'on se prépare à être un homme. Il n'y a pas de victoires plus utiles et plus belles qne les victoires remportées sur nous-mêmes ; c'est à elles que nous devons le sentiment intime de notre force et de notre, dignité.
Aucun des plaisirs auxquels vous aurez renoncé ne se compare, je vous assure, à cette satisfaction-là.
Au siu-plus, mon ami, vous aurez beaucoup moins à résister que ne peuvent l'admettre les gens dont le goût est dépravé, et qui, après avoir cédé à tous les désirs, même les moins avouables, en ont fait l'objet de leurs constantes préoc-
LES VANTARDS. loj
cupations. Il y aura dans votre pensée, dans vos conversations autre chose que des futilités. Vous serez absorbé par vos études, par vos recherches, par Tamour des arts et des lettres ; vous vivrez enfin, avec toutes les joies qu'il procure, dans le domaine toujours si vaste de l'esprit ; et quand Theure des distractions ou du repos aura sonné, vous n'aurez aucune violence à vous faire pour goûter des plaisirs qui vous laisseront dans votre monde et seront exempts de regrets.
Votre protecteur le plus sûr et le plus charmant à la fois contre les erreurs et les faiblesses, c'est la musique ; elle fait mieux que nous distraire, elle nous moralise. Vous Taimez déjà beaucoup, mon cher Paul, bien que vous ne vous soyez pas rendu compte de tous ses droits à votre reconnaissance; aimez-la plus encore et consacrez-lui la meilleure partie de vos loisirs : tout le temps qu'elle vous
prendra sera bien employé. Comptez sur elle pour remplacer avec avantage la plupart des plaisirs que vous seriez tenté d'aller chercher au dehors, loin du foyer domestique, loin de ce petit groupe de parents et d*amis où Ton se complaît tous les jours un peu plus lorsqu'on y trouve un aliment et un attrait.
Moins on s'occupe des sens, moins ils exigent de nous. La plupart des exigences, d'ailleurs, auxquelles on fait allusion prennent naissance dans notre cerveau beaucoup plus que dans la nature ; c'est à l'imagination surexcitée qu'elles doivent presque tous leiu-s triomphes. N'y pensant pas, elles n'existeront pas. Il y a beaucoup de choses dont on peut se priver sans souffrance lorsqu'on veut mettre à leur place des objets capables et dignes de bien remplir la vie.
On vous a dit que votre santé elle-même serait compromise par votre sagesse. On
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s^est moqué, mon ami. S'il y a en vous surabondance de forces, — c'est une pure hypothèse, — je ne suis pas en peine de vous en voir faire, par l'exercice et la fatigue, le plus utile emploi. Soyez, comme dit Rabelais, amateur de pérégrinité, désireux d'interroger la nature, de surprendre ses secrets, et l'équilibre se rétablira. Ge qui vous restera sûrement, en outre, c'est une netteté d'esprit et une puissance de conception que les excès de la table et les autres affaiblissent toujours. Us croyaient sans doute, ceux qui vous parlaient ainsi, que vous viviez, comme eux, d'excitants, et que les boissons aidaient les mauvaises pensées à vous monter à la tête. Ils oubliaient que vous êtes sobre, qu'il n'y a, dans votre régime quotidien, ni alcools ni fermentations d'aucun genre, et c'est là un très grand point : nos mœurs ne sont pas indépendantes de notre alimentation. La sobriété est compagne de
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la sagesse ; c'est même pour cela, Juvénal nous Ta dit, qu'elle assaisonne le plaisir.
Mais, dussiez-vous être malade, mon cher Paul, dussiez-vous même avoir quelques épreuves un peu dures à traverser, je n'en persisterais pas moins à vous dire d'être sage et honnête. Maladies pour maladies, j'aime mieux celles de l'abstinence que celles de la corruption.
Il ne s'agit donc ni d'accomplir des merveilles, ni de s'exposer à de grands périls : il s'agit de prendre, au départ, un chemin où l'on se rend heureux en restant digne, en s'habituant à être maître de soi-même, en préservant son âme de la première tache. Ceux que j'ai vus vivre ainsi, — et j'en ai vu plusieurs, — ont eu le bonheur suprême, le seul enviable peutêtre, de ne connaître ni les amertumes du présent, ni les remords du passé.
J'ai recueilli de nombreuses confidences, et toutes m'ont donné raison. Des
hommes que j^ai revus, après les avoir quittés pendant longtemps, ne m'ont pas caché combien ils regrettaient de m'ajroir si peu écouté. Ils avaient alors le sentiment très net de ce qu'ils étaient ievenus, et chacun me disait en pleurant sur lui-même quelques tristes paroles qui signifiaient : Que n'ai-je eu le courage de consacrer à Tétude et aux plaisirs honnêtes ces années de jeunesse qui ne m'ont donné aucune joie réelle, et m'ont laissé ce que je suis aujoiu-d'hui : ignorant, incapable, usé, sans caractère comme sans force, et mécontent de moi! — Un an avant de mourir, voici ce que m'écrivait l'un d'eux : « Arrivé à l'âge où l'on repasse sa vie, je me dis que si j'avais tendu constamment vers un but élevé, si j'avais occupé les années que Dieu m'a départies à mçn perfectionnement, au lieu de gaspiller ce temps dans la satisfaction de passions brutales et de plaisirs frivoles,
io8 LE JEUNE HOMME.
Maintenant, mon ami, vous me demandez pourquoi, faisant le dénombrement
je ne verrais pas venir la vieillesse avec le regret d^avoir si peu fait sur la terre et le remords d^avoir mal employé ma vie. »
Ce pauvre garçon se sentait si loin du bien qu'il ne songeait même point aux autres : il lui aurait suffi, pour diminuer Tamertume de ses regrets, d'avoir fait quelque chose pour lui-même.
Ainsi, mon cher Paul, tout dépend de votre première résistance, soit aux mauvais conseils, soit aux entraînements.
Résistez et vous serez fort, résistez et vous serez heureux. A l'heure où" vous allez prendre une résolution et vous tracer une ligne de conduite, je vous conjure de ne pas l'oublier : l'avenir qui vous attend sera l'extrait du passé ; aucun bonheur n'est solide ni diu-able, s'il ne repose siu- la piu-eté de la vie.
des ornements de la vanité, pour parler comme Bossuet, j'ai omis les vaniteux auxquels Molière pensait en écrivant :
Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, Qu'ils se pendraient plutôt que de ne causer pas.
Retirez votre expression, mon cher
Paul; je ne les avais pas omis, je les avais réservés. Ils composent une cohorte si serrée et si particulièrement irritante que je m'étais promis de vous les signaler d'une manière spéciale en les appelant d'un nom peu usité du temps de Molière :
les vantards.
J'ai lu autrefois, dans une petite publication très spirituelle intitulée Revue anecdotique, une historiette que je vais vous conter :
Un monsieur, un artiste, je crois, aimait beaucoup à parler de lui, de son talent, de ses œuvres, de ses succès en tout genre, et ce n'était jamais pour
Jio LE JEUNE HOMME.
faire autre chose qu'il allait voir ses amis i ou qu'il pénétrait dans un salon. Arrivant I un jour dans une réunion demi-intime L pour prendre la parole et ne la point quitter, il trouva la place prise. Un jeune homme très distingué parlait de ses voyages avec autant de simplicité que de bonne grâce, et captivait Tattention de tout le monde. Notre vantard trépigne d'impatience ; mais quoi ! le charme dure, il faut se résigner. Enfin cet aimable causeur se tait, et un instant après se retire. — « Quel est donc ce jeune
homme? » dit une personne ravie des intéressants récits qu'elle vient d'entendre. — « C'est un intrépide voyageur que nous avons vu grandir, » répond la maîtresse de la maison ; « avant d'entreprendre ses expéditions scientifiques, il a sauté sur nos genoux ; il est aussi simple, aussi modeste qu'instruit : depuis que nous le connaissons, nous sommes encore
LES VANTARDS. m
à lui entendre dire ntoi. — « C'est comme moi, » reprend aussitôt le sculpteur suffoqué.
Le moi, toujoxu-s le moî, sous toutes les formes, à tous les propos, même à propos de modestie, voilà de quoi nous assassinent ces insipides bavards, ces fanfarons et ces menteurs pour qui rien au monde n'a d'intérêt ou de charme, excepté euxmêmes. Ce moi que les égoïstes ont dans le cœur, ils Tont incessamment sur les lèvres. Mettez la conversation sur un sujet aussi loin d'eux que possible, et quelques minutes leur suffiront pour y mêler lexu- personne et lui faire occuper une place importante. La pire des souffrances poxu- eux, c'est d'entendre Téloge d'un autre ou le récit d'une belle action qu'ils n'ont pas faite. Ce que vous admirez n'est rien en comparaison de leurs exploits; vous pouvez devant eux raconter ou inventer les plus grandes mer-
veilles, ils renchériront toujours. Lorsqu'on parle de cette guerre funeste où tous ont été des héros, on se garde de dire qu'on a été blessé; ils se verraient obligés d'avoir été tués.
Si le vantard est père de famille, vous n'aurez jamais besoin de l'interroger sur ses enfants ; il vous racontera sans y être invité, et plus longuement qu'on ne peut le prévoir, les prouesses accomplies par ces petits prodiges qu'il appelle les siens.
Les vantards sont des altérés de louanges dont les flatteurs ont laissé la soif inassouvie. Les compliments s'émpussent, s'affadissent, et perdent finalement toute saveur s'ils ne se renouvellent sans cesse et ne vont pas toujours grossissant. Les vantards l'ont éprouvé. C'est pour suppléer à cette insuffisance, pour alimenter plus copieusement leur besoin d'être toujours en scène qu'ils se sont mis euxmêmes à la besogne.
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Je n'oublierai jamais quelle fut mon indignation le jour où je rencontrai pour la première fois un de ces hommes, hardis de la langue, qui, sans être des imbéciles, sont atteints de Tinfirmité du moi. Trois personnes se trouvaient réunies auprès d'un pauvre garçon qui venait d'être très malade et qu'on n'était pas encore sûr de sauver. Toutes les tortures étaient venues l'assaillir; il nous racontait ses souffrances, nous lui répondions par notre sympathie etnos encouragements. Un visiteur survint. Comme nous, il venait voir le malade, mais ce n'est pas du malade qu'il entendait s'occuper. A peine fut-il assis qu'il s'empara de la parole en se jurant de ne la céder à personne. Par pudeur, il s'informa de la santé de notre ami, et dès qu'il fut délivré de cette petite obliîJ gation, il entreprit à voix haute et le souu-' rire aux lèvres le récit de tout ce qu'il avait vu, dit, décidé, pendant toute une
semaine, sans nous faire grâce d'une voiture. Théâtres, bals, courses, réceptions, chevaux, affaires, traits de générosité et galantes aventures, tout y était. Partout il avait figuré, à tout il avait pris part, et toujours il avait eu le beau rôle. Le malade râlait, le vantard ne se déconcertait pas. Quelqu'un essaya, pour rompre les chiens, de ramener l'attention sur notre pauvre ami ; mais le damné bavard surprit l'instant où l'on reprenait haleine pour nous dire qu'il en avait éprouvé bien d'autres. Lui aussi avait été malade, agonisant, et dans quelles terribles circonstances, grand Dieu! Il aurait mieux aimé s'attribuer un crime, sauf à lui donner une couleur chevaleresque, que de ne plus parler de lui. Les je et les moi ruisselaient de sa bouche, et il semblait les baiser au passage.
Cet homme ne m'a procuré qu'un bon moment dans sa vie : c'est celui où le hasard
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le mit aux prises, pour faire assaut de vanterie, avec un impudent de son espèce, qui lui disputait la parole et les palmes.
Il s'agissait, comme de raison, des mérites respectifs de ces messieurs, et ni l'un ni Tautre n'étaient d'humeiu- à céder le pas, sur quelque terrain que ce fût : courage, force, intelligence, esprit ou générosité, tout chez ces deux vantards était si complet et si parfait que, pour que Tun eut un instant l'avantage sur l'autre, il fallait qu'il eût parlé le dernier. Chacun s'attachait surtout à démontrer qu'il exerçait les plus délicates fonctions, et que personne, autant que lui, n'était parvenu à en surmonter les difficultés. Les plus grands savants, les plus beaux génies auraient pu intervenir dans le débat, en invoquant leurs travaux et leurs découvertes : ce n'est point à eux que serait restée la victoire.
La loi étant impuissante, mon cher
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Paul, contre cette sorte de malfaiteurs, la société devrait se charger du châtiment.
La politesse et les convenances sociales vont trop loin en exposant tous les Jours un homme de bon sens à subir sans colère de semblables épreuves. C'est du poison que cette faconde insipide et ce flux de pronoms personnels. Pour exprimer qu'il y a toujours dans la douleur des instants de répit, si courts qu'ils soient, le proverbe dit que, quand le bâton va et vient, les épaules se reposent ; rien de pareil avec le vantard : les moi succèdent aux moi sans interruption, sans relâche; ils se précipitent et vous étranglent avec une telle rapidité que les victimes ont à peine le temps de pousser un soupir.
Après avoir beaucoup étudié et beaucoup réfléchi, ce que vous aurez appris surtout, mon ami, c'est à douter. Le vantard, lui, ne doute jamais. Affirmations ou négations, tout chez lui est absolu. Les
hésitations de son interlocuteur le font sourire et enflamment son courage. Sa chaise devient une tribune, il tonne si réloquence est nécessaire, ou, sur le ton de bienveillante protection qui convient à un maître, il émet une opinion, pose un principe et développe un système avec cet aplomb que donnent, lorsqu'elles sont réunies, Toutrecuidance et la sottise.
Quant à Tanecdote dont vous pourriez attendre quelques petits succès, ne comptez pas en prononcer vous-même le dernier mot; il vous l'extorquera toujours.
Il la sait, votre anecdote, beaucoup mieux que VOUS; il la coupe en deux au plus beau moment du récit, et c'est lui qui Taché ve.
Le vantard est quelquefois un homme capable, et alors il Test à tel point qu'il ose à peine vous le dire. Ses connaissances sont si vastes, son originalité si puissante, qu'il en sait plus à lui seul que tous les
ii8 LE JEUNE HOMME.
membres de Tlnstitut. Dieu l'avait doué de facultés exceptionnelles, le travail lui a été plus facile qu'à personne, et ces heureuses circonstances ont fait de lui un homme hors ligne, une des plus merveilleuses organisations qui se soient vues.
L^imperturbable et ridicule assurance du vantard inspire quelque sympathie pour les timides, auxquels il faut souvent reprocher une trop vive v préoccupation d^eux-mémes. G^est la vanité qui fait parler les uns, c^est Torgueil qui fait taire les autres. Un de nos anciens pairs de France avait vingt-neuf ans lorsqu'il a dit de lui-même : « La timidité fut pour beaucoup dans mon silence, et, comme il arrive presque toujours, Famour-propre pour beaucoup dans ma timidité. »' Celui qui garde le silence parce qu'il ne sait pas est un ignorant qui a conscience de son infériorité, sans être armé du genre
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de courage nécessaire pour la laisser paraître. Il est honteux de son ignorance autant peut-être qu^il serait fier de son savoir; il a peur de se tromper, il ne veut pas s'exposer à rougir; mais il a du moins le bon sens de s'avouer à lui-même sa nullité. La timidité est une promesse :
celui qui s'inquiète de cacher sa misère travaillera pour s'enrichir; en attendant qu'il soit bon à quelque chose, sachonslui gré de sa pudeur. Le mot de Plutarque est juste : « La timidité des jeunes gens est une plante inutile ; mais sa présence décèle un bon terrain. » A force d'application et de volonté, l'homme timide, s'il est intelligent, peut devenir une valeur; le vantard, fût-il capable, sera toujours un sot.
Si les vantards étaient plus habiles, ils tireraient partie de la modestie : ils parlent pour faire croire qu'ils sont gens de mérite; ils pourraient, avec des chances
lao LE JEUNE HOMME.
diverses, se taire dans la même intention. Je me plais d'autant plus à leur donner ce conseil que leur silence serait un grand soulagement pour nous.
En affectant quelques-unes des réserves qui sont naturelles à l'homme d'esprit et de savoir, en se faisant modestes sans en avoir le droit, ils laisseraient soupçonner des trésors enfouis, et ces bouts d'oreilles qui percent à chaque instant dans leur conversation ne seraient plus là pour les trahir. Ils en imposeraient ainsi à plus de gens et certainement pour plus longtemps. Si ceux qui parlent ne sont pas tous des gens d'esprit, ceux qui écoutent ne sont pas tous des imbéciles; les vantards devraient y penser. On se livre quand on ne sait pas garder un silence prudent, on se compromet, et s'il en est quelques-uns qu'on parvient à éblouir, il en est d'autres, en plus grand nombre, auxquels on fait pitié.
C^est ainsi, mon cher Paul, que, ne pouvant supprimer le vantard par la violence , Je voudrais le prendre par la persuasion. Mais c^est peine inutile; le hourreau a d^autres soucis que d^usurper une réputation : ce qu^il adore par-dessus tout, c^est parler, c^est se montrer, c^est mettre sa personnalité au dehors, et le plus en avant possible. Prenons-en donc notre parti, il est et restera jusqu^à son dernier jour aussi nuisible à lui-même qu'insupportable aux autres.
Ce rôle de faux modestes, que les vantards pourraient jouer avec tant de profit pour tout le monde, est pris quelquefois par certains orgueilleux qui, mécontents de n'être pas les premiers, affectent de n'être rien du tout. Quels que soient les talents ou les vertus qu'on leur accorde, il les déclinent en souriant.
Il est vrai que ce sont les dents qui rient beaucoup plus que les lèvres, car l'humi-
lité, chez ces hypocrites, est faite de jalousie et de rage. Us n'ont consenti à s'avouer petits que pour avoir le droit de rapetisser tout autour d'eux. Puisqu'ils ne sont ni Raphaël ni Molière, ils ne tenteront pas de venir à la suite des maîtres, et s'autoriseront de cette absence de prétentions pour dédaigner ceux qui, malgré leurs efforts et leur persévérance, sont restés au second rang. On se compose de la sorte un personnage pour qui l'ignorance elle-même est profitable :
on est dispensé d'être quelqu'un ou de
pouvoir quelque chose. On met de l'indifférence, du sarcasme à la place de tout, et le vide de l'esprit, celui même du cœur, deviennent une sorte de coquetterie. Ne demandez à ces hommes ni un service ni un conseil, ni même une opinion : ils se sont déclarés en toutes choses incapables ou incompétents; il sont si maladroits qu'ils ne sauraient détacher une
LES VANTARDS. laj
épingle ; ils sont mauvais juges au point de ne pouvoir dire si leur potage est bon.
Ces orgueilleux concentrés n'ont pas Jes allures et les procédés des vantards ; ils sont d^un commerce moins pénible, quoique très fatigant à la longue. Ils se diminuent autant que les vantards s'exal-
tent ; mais leur avantage sur ces derniers vient surtout de ce qu'ils font moins de bruit. Hors de là, les réticences des uns ne valent pas mieux que les déclamations des autres; on se surfait des deux côtés, et la mauvaise foi est la même. Le vantard veut donner de lui une opinion qu'il n'a pas lui-même, et le faux modeste pense bien qu'on refusera de le prendre au mot.
Ne comptez pas sur cet orgueilleux en sourdine pour me voir repousser l'orgueil avec la même énergie que la vanité : j'ai quelque chose à dire en faveur du gros péché. Je sais à quelles erreurs, à quelles
horreurs même Torgueil peut nous conduire; mais c'est le seul vice qui, dans certains périls, soit capable de nous sauver. Je tiens à vous dire cela. L'orgueil, sans doute, exagère Testime que nous avons de nous-mêmes; c'est au moins son caractère général; mais il tend à nous grandir, ce que la vanité ne fera jamais.
- J'ai aimé autrefois un homme, très honnête et très bon, qui s'avouait orgueilleux; c'est par là qu'il était sincèrement modeste. Ce n'est pas une hyperbole. Je vous en fournirai la preuve en vous faisant connaître cet ami d'autrefois. Sa vie est une leçon.
L était Suédois d'origine. Sa famille, à la suite de revers de fortune, était venue s'établir en France ; il est mort dans mes bras, à quarante ans, sans avoir vu sa patrie.
La douce mélancolie répandue sur ses traits, creusés par les épreuves et le travail, faisait oublier sa laideur. Hormis
son front, qui n'était pas déprimé, il avait tous les signes extérieurs de la bassesse, et ces signes n^avaient pas toujours menti. 11 se plaisait à raconter, quand il voulait tout dire sur lui-même, ce qu^il avait été dans son enfance : le mensonge,la paresse, le besoin d'échapper au devoir, présidaient en souverains à sa chétive existence. L^éducation qu'il avait reçue n^avait pas peu contribué à développer ses mauvais instincts. Son père, sorte d^ogre autoritaire, sans discernement comme sans bonté, s'acquittait de sa mission de chef de famille en lui donnant, chaque matin, un violent soufflet pour lui apprendre à dire plus haut :
Bonjour, papa. Sa mère, ignorante de ses véritables devoirs, croyait que tout était réparé quand elle Tavait consolé sur ses genoux. Il vécut ainsi jusqu'à l'âge de douze ans, entre les brutalités de l'un et les gâteries de l'autre, pouvant croire
gue les parents n'ont pas d^autres moyens
d'élever leurs enfants.
A cette époque, il perdit son père* Ce fut pour lui Fheure de la délivrance. Il osa lever la tête, regarder les gens en face et répondre sans balbutier : il savait quV)n ne le battrait plus.
Quand j'avais le cauchemar, me disait il, je rêvais que mon père revenait au monde; je voulais fuir, me cacher, me tuer même. . . Je me réveillais, ma poitrine était gonflée, je respirais à peine, et mon oreiller était trempé de larmes. Si je m'efforçais de tenir les yeux ouverts pour échapper à Thorrible persécution du rêve, mon père m'apparaissait, menaçant et terrible, dans les ténèbres de ma chambre. Je devenais alors la proie d'une sorte d'hallucination : tantôt il s'avançait vers moi, lentement, comme un fantôme, et je faisais pour reculer des efforts impuissants^; tantôt il me serrait le cou.
et je me sentais étouffer. Pendant plusieurs mois, mon sommeil d'enfant fut troublé par ces tristes visions. C'est un bien malheureux souvenir! Je rougis presque de moi-même quand je me rappelle avec quelle joie naïve je me dressais le matin sur mon lit en disant : Quel bonheur, c'était un rêve !
11 n'avait pas eu les douceurs de la famille, il ne devait pas connaître non plus les bienfaits de l'instruction. On le mit dans une école gratuite, où il apprit péniblement à lire et à écrire. On avait songé, non à lui faire apprendre quelque chose, mais à se débarrasser de lui. Aussi usait-il de toutes les ruses qu'invente la paresse pour se soustraire à l'obéissance et au devoir. Tout ce qu'il avait d'esprit vint au secours de ses mauvais penchants.
Il perfectionna l'art de faire l'école buissonnière, se procura, peu soucieux des moyens, l'argent dont il avait besoin pour
satisfaire sa gourmandise et ses caprices, et tout, dans ses pensées comme dans ses actes, laissait présager qu'il ne pourrait devenir, en grandissant, qu^un mauvais sujet.
Comment cet enfant aurait-il pu se sauver, en effet? Il n'était pas né avec de bons instincts, on ne lui avait inspiré ni Famour de la famille, ni celui du devoir; la religion était restée absente die sa vie, et rien de ce qu'il avait vu ou éprouvé n'était de nature à faire naître dans son âme les premiers sentiments de respect de soi-même et d'honneur. Ne fallait-il pas un miracle pour mettre dans la voie du bien cet être sans guide, sans appui, qui jusque-là n'avait trouvé autour de lui que de fâcheux exemples, et en lui-même que des germes de perversité ?
On a dit souvent combien sont heureux les enfants qui ont une bonne famille; cela ne suffira jamais pour faire com-
prendre à quels malheurs sont exposés ceux qui en ont une mauvaise.
Sa quinzième année le surprit dans ce triste abandon de la famille et de Dieu.
Qu'allait-il devenir? Un peu d'orthographe et de calcul composait son bagage intellectuel, la notion du bien et du mal lui était restée à peu près étrangère, et les quelques ressources qu'avait possédées sa mère étaient entièrement dissipées.
J'ai le frisson dans les os, nous disaitil, quand je songe combien il était vraisemblable que je deviendrais un coquin.
Deux fantômes se dressèrent devant lui : l'ignorance et la misère, ces deux grandes sources de corruption. L'abîme était béant sous ses pieds. S'y laisseraitil tomber, continuant d'obéir à de lâches faiblesses? ou trouverait-il dans son cœur assez de courage pour remonter la pente fatale et faire face à la fortune adverse?
Il était maître de choisir, on n'exerçait
UN ORGUEILLEUX. iji
sur lui aucune influence, son destin dépendait de sa seule volonté. Achever de se perdre était certes plus facile que de se sauver; mais c^était se résigner à descendre dans les bas-fonds de la société, c^était se préparer à vivre d^expédients et de honte, c'était s'avilir devant les hommes, c'était abdiquer toute fierté.
Or un sentiment qui ne s'était pas révélé encore devait surgir tout à coup dans ce cœur d'enfant, le Jour où il aurait conscience de ses actions, pour lui donner toutes les énergies et lui faire prendre les plus généreuses résolutions.
n se sauvera, il ne reculera ni devant les efforts, ni devant les sacrifices ; il se relèvera, il se dévouera, il accomplira des prodiges de volonté, il se fera homme et homme honorable parce qu'il est orgueilleux. Ce qu'il n'aura dû ni à la foi ni à la famille, il le devra uniquement à sa fierté.
Non seulement Je ne voulais pas tomber.
ija LE JEUNE HOMME.
nous disait-il; mais je ne voulais pas abandonner la sœur de mon père, restée sans appui et sans ressources. Si encore elle n^avait été menacée que de privations et de misère! Mais elle avait commis de grandes fautes, et rien ne doit rendre la vieillesse plus lourde dans risolement que le poids des remords.
Elle était deux fois malheureuse, elle avait deux fois besoin de moi.
Mû par une force qni envahit subitement toute son âme, il se mit à Tœuvre avec une sauvage énergie. Il travailla le jour pour subvenir à. ses besoins, il travailla la nuit pour étudier, pour acquérir des connaissances, pour élever son cœur et ses idées. Il se fit à lui-même ses sentiments et ses croyances, acceptant toutes les responsabilités de la vie, telle qu^il se Tétait faite. Lorsque je Tai connu, il était pour ses amis, comme pour tous ceux qui Tavaient rencontré au miheu
UN ORGUEILLEUX. ijj
de ses efforts et de ses luttes, un des hommes les plus justement estimés. Il était de ceux, en petit nombre, qui gagnent à être vus de bas en haut. Ce qu^il avait étudié dans le silence des nuits, il le savait quelquefois mieux et toujours autrement que les autres. Sa manière devoir, comme sa manière d^être, lui était essentiellement propre; il répondait à ridée qu^exprime le mot ori-ginal dans son sens le plus exact et le plus large. Sa fierté, toujours vivace, lui avait inspiré les sentiments généreux :
il comprenait les défaillances, il plaignait ceux qui succombent, il ne méprisait personne. S^il savait gré à la rose de sentir bon, il n'avait pas de colère contre la ronce et les soucis. Toutes les infirmités, celles de Tâme comme celles du corps, avaient des droits à sa commisération. 11 allait à ce qui est beau par goût et par plaisir, et quand il s'éloignait
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instinctivement, comme nous le faisons tous, des laideurs humaines, il souffrait de penser que son âme ne fût pas toujours assez forte pour les secourir et les aimer. Sa vie était faite d'indulgence ; il se rappelait sans cesse le jour où il s'était pris en pitié. « La bonté! s'écriaît-il avec Michelet, oh ! quelle grande chose ! Tout le reste est secondaire : grâce, esprit, raison, tout cela ne vaut que par elle.
Même seule, elle est toute- puissante. »
Il ne se plaignait de rien, ni des hommes ni des choses. Une fois, cependant, je l'entendis parler avec un peu d^amertume d'un bienfaiteur imposant qui lui avait rappelé le lord-maire Beckfort offrant à Chatterton une place de valet de chambre. C^était un de ces hommes, réputés obligeants, pour qui toutes les positions sont acceptables du moment qu'il s'agit de gagner son pain. Entièrement dépourvu de tact et de délicatesse, son argu-
j UN ORGUEILLEUX. IJ5
ment sans réplique était celui-ci : « Oh !
si vous êtes fier, tant pis pour vous; avec cela, mon garçon, on fait maigre chère, et il ne faut vous en prendre à personne si vous mourez de faim. » — Peut-être ce jour-là eût-il manifesté son indignation; mais une contrariété pouvait être fatale à ce gros apoplectique dont le souffle était pénible, dont le ventre sautait à chacune de ces paroles qu'il prononçait comme des sentences ; cet excès de bien-être fît peur à mon ami, et ce fut le protégé qui compatit à Tétat du protecteur.
Je n'ai Jamais bien su quelles étaient ses idées en religion. Quand on le mettait sur ce terrain, il n'éludait pas précisément, mais il évitait de se livrer. — Rien, disait-il, ne tient lieu de foi; ceux qui croient et qui espèrent sont les heureux; ils font bien de s'en tenir là. Ne touchons pas aux saintes ignorances : elles valent
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mieux, pour la quiétude de rame, que notre prétendu savoir. Si, quand j'étais enfant. Ton mWait donné la foi, j'aurais conservé dans mon cœur ce précieux trésor, je Taurais entretenu par la prière et la contemplation, ne voulant approfondir ou discuter que les choses de la terre. Mon orgueil, qui pourtant n'est pas mince, ne m'a jamais poussé à croire qu'au milieu des épaisses ténèbres qui nous entourent, l'homme pût sonder les profondeurs de l'infini ; trop de choses ici-bas sont restées des mystères pour qu'il nous soit permis d'expliquer Dieu.
Ni commencement ni fin, il suffit de ces deux mots pour confondre les plus grandes intelligences. Laissons donc la foi à ceux qui la possèdent; tenter d'ébranler leurs convictions serait commettre un attentat.
J'ai lu beaucoup d'ouvrages de théologie et de philosophie; ils ne m'ont rien appris. Dieu est le produit de la con-
UN ORGUEILLEUX. i^ji
science, non de la science et de la métaphysique. Je leur ai demandé cette foi dont on n^avait pas déposé le germe dans mon âme ; tous ont été impuissants à me Tinspirer. Et il devait en être ainsi : Dieu et les mystères ne se démontrent pas.
Croire ou ne pas croire, voilà tout. Lareligion est faite d^inspiration, d'acceptation et d'espérance.
Rarement sur ce sujet il en disait plus long. Il avait souffert, on le sentait, d'avoir vainement demandé à Tétude de combler le vide qu'on avait laissé dans son âme. Il s'était consolé en se faisant une religion tout humaine : elle se composait d'honneur, de probité, de délicatesse, d'intarissable charité. Sa profession de foi se résumait ainsi : — Quel que soit ce Dieu dont je ne puis comprendre la nature et l'existence. Je crois profondément à l'ordre moral et à la vérité.
Le bien sous toutes les formes et dans
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toutes les conditions était une des plus constantes manifestations de sa fierté. Il se plaisait à redire qu'on s'abaisse toujours, dans les idées comme dans les sentiments, lorsqu'oitftî'applique pas exclusivement son esprit et sa volonté à tout ce qui est bon. On ne devrait rechercher les causes que pour les maladies, disait-il ; le malheur, je me borne à le constater, et, toutes les fois que cela m'est possible, je le soulage. Il s'était fait ainsi un ordre de jouissances intimes que les puissants de ce monde, les plus favorisés de la fortune, lui auraient envié.
S'il parlait peu de la vie future, il disait volontiers sa pensée tout entière sur les choses de la vie présente. C'était là un terrain connu, qu'il avait bien étudié. Quand il analysait les matériaux dont il avait formé l'édifice de sa modeste existence, l'enthousiasme ne tardait pas à le gagner.
Je ne sais si j'ai toujours réussi à faire le bien; j^ai peur que non, car il m'est souvent arrivé de n'être pas compris; mais j'ai la conscience de l'avoir toujours voulu. Cette seule idée, mobile de tous mes actes, inspiratrice de mes premiers mouvements, suffirait au bonheur des hommes si les hommes ne commettaient pas l'erreur trop fréquente d'aller chercher au dehors des émotions
et des joies qui n'ont pas de lendemain.
Moins on met dans sa vie d'éléments étrangers, plus on a de motifs.de la rendre supportable et douce. C'est en cherchant le contentement en soi et le plus près possible de soi qu'on parvient à l'établir sur des bases durables. Tous ceux qui ont voulu varier ou multiplier leurs plaisirs se sont mis forcément dans la dépendance des autres ; ils ont inutilement éparpillé leur vie en aliénant le plus précieux de tous les biens : la liberté.
Demander au monde, à son tourbillon, à ses ivresses la nourriture de chaque jour, c^est faire le vide dans son esprit et dans son âme, c/est dire à la frivolité : Je t'appartiens sans partage, désormais je ne pourrai plus me passer de toi.
Son sujet de prédilection était Torgueil.
La reconnaissance qu'il devait à ce gros péché le poussait vite dans les excès. Si le paradoxe ne vous effraye pas trop, mon cher Paul, je vous donnerai une idée de la façon dont ce lutteur chargeait à outrance les adversaires qui lui opposaient Tautorité des principes reçus, principes qui constituaient pour lui, il le disait sans ambage, un chapelet de lieux communs.
Tous les grains de ce chapelet, les uns gros, les autres petits, avaient été égrenés à ses yeux, récités à ses oreilles, et toujours il demandait pourquoi Tavarice, pourquoi Tenvie, pourquoi la luxure
n^excitaient pas les mêmes imprécations.
On lui disait que l'orgueil est le premier des vices, celui qui engendre tous les autres ; que Torgueil avait fait tomber Adam, mourir Abel, et avait renversé les plus grands empires. On ajoutait que, s'il contribue à détruire les Etats, il ne sert jamais à les fonder j qu'insolent avec les inférieurs, Forgueil est rampant avec les autres; que l'orgueil est une fleur qui croît dans le jardin du diable, et que rien enfin de ce qui est orgueilleux ne peut être bon.
Ce sont là, répondait-il, autant de principes qui n'ont aucune valeur, parce qu'ils sont absolus. L'orgueil a fait des méchants, mais certainement aussi il a fait des grands hommes, et, s'il y avait plus d'orgueil parmi nous, il y aurait moins de bassesse. Pour l'homme qui veut s'élever, il s'agit beaucoup moins de ré-
primer ou d^étouffer son orgueil que de le justifier. Supprimez Forgueil, ne laissez debout que la vanité, sa bâtarde, et tout se rétrécira. L'orgueil sans doute n'est .
pas une vertu, mais c'est le moins malpropre de nos vices. Il peut, dans les heures de crise, rendre le courage et la force à celui qui faiblit ou succombe.
L'orgueil élève l'homme quelquefois, la vanité le diminue toujours. L'orgueil rend des services, la vanité en reçoit.
C'est parce que j'étais orgueilleux, ajoutait-il, que j'ai échappé à la fange; la vanité m'y aurait plongé en me donnant toutes les prétentions voulues pour m'y complaire. L'orgueilleux se fait gloire de ce qui l'élève, le vaniteux est fier de tout, même de ce qui l'avilit. Si le premier a conscience de ce qu'il vaut, le second ne vaut rien et ne veut pas en avoir conscience.
Bien qu'il sût de quelles extravagances
avait été capable le personnage de Franck dans la Coupe et les Lèvres, de tous les beaux vers que Musset avait laissés dans sa mémoire, il citait de préférence ceux-ci :
Tout nous vient de l'orgueil, même la patience. L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix. L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie ; C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie, La probité du pauvre et la grandeur des rois.
Je lui disais quelquefois que son orgueil était une légitime fierté; Thistoire de sa vie m'autorisait à le faire ; mais il admettait peu ces correctifs ; il les considérait comme une façon qu'ont les timides de colorer leurs vices.
Je ne suis fier, disait-il, que parce que le mot signifie farouche. Si mon orgueil est d'espèce meilleure que celui du voisin, et qu'il soit nécessaire, pour marquer la différence, de l'appeler fierté, faites comme
il VOUS plaira; cela n'empêchera pas qu'à un degré ou à un autre Je ne sois un orgueilleux. Je vous le prouverai sans réplique en vous avouant que mes meilleures actions ne me sont pas uniquement inspirées par la charité. Plus d'une fois je me suis demandé si, en voulant contribuer au bonheur des autres sans permettre qu'ils contribuassent au mien, je n'obéissais pas secrètement au désir de leur être supérieur. En fouillant dans les profondeurs de mon âme, j'ai découvert la trace de cet instinct qui avait joué un si grand rôle dans ma vie. Certes, il ne préside pas seul à mes déterminations, il n'est ni dans mes élans, ni dans mes émotions; mais je ne me dissimule pas qu'il est à la base de la plupart de mes actions.
Il se consolait de cet aveu en répétant ce mot d'un grand homme d'État : a II faut que l'orgueil humain soit placé quelque
UN ORGUEILLEUX. i+S
Dart; la vertu consiste à le placer dans le )ien. »
A propos des différentes espèces dW- "ueil et de ses grandes colères contre la anité, il se plaisait aussi à citer ce pasage d^un auteur français qui avait toutes îs sympathies : « Ce serait être très /ancé dans l'étude de la morale, de ivoir distinguer tous les traits qui diffémcient Torgueil et la vanité. Le premier $t haut, calme, fier, tranquille, inébranible; la seconde est vile, incertaine, lobile, inquiète et chancelante. L^un randit l'homme; l'autre le renfle. Le remier est la source de mille vertus ; autre, de presque tous les vices et )us les travers. 11 y a un genre d'orgueil ans lequel sont compris tous les comlandements de Dieu, et un genre de anité qui contient les sept péchés capilux. »
Je doute, mon cher Paul, que ce genre
liô LE JEUNE HOMME.
d'orgueil auquel Chamfort fait allusion comprenne tous les commandements de- Dieu; mais il reste vrai, je crois, qu'un orgueilleux d'une certaine espèce peut devenir un homme d'une réelle valeur.
C'est ce que j'ai voulu vous montrer.
ON Scandinave avait trop lutté, dites-vous, pour pouvoir être heureux. C'est une erreur, Paul ; c'est même le contraire qui est vrai ; il heureux parce qu'il avait lutté, e grande tranquillité de l'âme qui pelle le bonheur en ce monde n'est le que pour ceux qui ont combattu et
triomphé. S^il n^est pas bon d'être malheureux, il est bon de Favoir été-
Depuis répoque où il avait pris en quelque sorte possession de lui-même, cet homme, devenu aussi ferme qu'il avait été chancelant, n'avait demandé ses joies qu'au témoignage de sa conscience, et ce témoignage avait suffi pour lui faire accepter sans amertume comme sans faiblesse les épreuves qui donnent aux âmes vigoureuses la constance et la résignation. Il semble un peu absolu de dire qu'une vie exempte de reproche est toujours exempte de malheur. Cependant il y a dans le contentement de soi-même une quiétude, une sérénité qui brave fièrement les coups du sort. L'adversité fortifie les grands cœurs, et le malheur, celui qui accable et qui torture, doit surtout mériter ce nom quand le remords l'accompagne.
Mais je vous réponds sans savoir au
juste ce que vous entendez par les mots être heureux. Seriez-vous de ceux qui regardent la fortune comme une des conditions indispensables du bonheur? Je crois avoir vu figurer l'argent au nombre de vos préoccupations. Dans ce cas, mon ami, le moment serait venu de m'expliquer, car je ne partage pas Terreur commune sur les bienfaits des richesses.
L^argent est un bien parce qu^il permet de faire du bien, voilà tout. Relativement aux autres, aux amis à seconder, aux pauvres à secourir, l'argent est une joie autant qu'une puissance, et je lui donne, dans iWdre des jouissances du cœur, la première et la meilleure place.
Mais, envisagé au point de vue de nos satisfactions exclusivement personnelles, abstraction faite des autres et des grands services qu'il peut rendre, l'argent ne sert plus qu'à bien vivre, qu'à bien manger, qu'à faire du luxe et du ta-
iSo LE JEUNE HOMME.
page, et alors il est peut-être moins un * élément de bonheur que le travail et la sobriété, qui nous laissent, Tun la force et l'autre la santé. D'ailleurs, mon ami, la fortune n'engendre pas toujours la générosité ; les sous quotidiennement gagnés vont souvent plus vite dans la main du pauvre que les sous longuement amassés. L'observation en a été faite par Andrieux : « Les pauvres retranchent plus volontiers de leur nécessaire que les gens opulents ne se priveraient de la moindre partie de leur superflu. »
La prédominance trop généralement accordée aux intérêts matériels a causé la méprise. Il faut de l'argent pour vivre avec honneur, pour subvenir aux besoins de l'existence ; hors de là, il n'en faut plus. Ceux à qui le hasard ou une grande prospérité a donné des trésors font bien de les répandre, et l'on ne saurait trop les encourager à la profusion. Mais il y
a d^autres joies que celle de dépenser beaucoup d'argent, et Ton se trompe en mesurant le degré du bonheur sur le degré de la fortune.
Etre heureux comme un roi, dit le peuple hébété : Hélas ! pour le bonheur que fait la majesté ?
(Voltaire.)
Un de nos écrivains les plus populaires nous Ta dit, « le vrai bonheur consiste dans une modeste aisance sanctifiée par le travail, embellie par Tamour et par Tamitié, poétisée par le bon govit, charmée par Tintelligence des arts, rehaussée par les nobles jouissances de Pesprit, purifiée par la conscience du juste.et du bien, et guérie du mal de la mort par une foi divine à la perpétuité de la vie. »
Vous le voyez, mon ami, ce qu'il y a de moins dans tout cela, c'est de l'argent.
A côté des gens qui usent du droit de vivre dans l'opulence et la mollesse, il y
a ceux qui se complaisent dans le travail, dans leurs succès, ec qui puisent là de grandes satisfactions. Vous saurez un jour par vous-même, mon ami, que l'argent gagné a une saveur particulière.
L'enfant qui a trouvé une fortune dans son berceau, et qui, j'en conviens, est à l'abri pour Tavenir de beaucoup d'inquiétudes et de soucis, est destiné à ignorer toujours quel bon goût a le pain quotidien lorsqu'il est la récompense de nos efforts.
Que d'objets , longtemps souhaités et obtenus par la persévérance, doublent de valeur ! Ils seraient presque insignifiants s'ils n'avaient pas été conquis.
Que paie l'argent après avoir fait des aumônes et pourvu aux besoins ? 11 paie les sottises, il seconde les faiblesses, se prête à toutes les folies et entretient quelques-uns des péchés capitaux. C'est grâce à lui que la gourmandise et la luxure ont des temples ; c^est lui aussi qui ali-
mente cette sorte de vol réciproque qu'on appelle le jeu. — On dit que toutes ces choses sont nécessaires. Je n'en sais rien.
Ce que je puis affirmer quant à vous et à moi, c'est qu'elles ne font pas désirer d'être riche. « Le vrai bonheur coûte peu, a dit Chateaubriand; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne espèce. »
L'argent des avares, en pareil cas, vaut mieux peut-être que l'argent des riches ; s'il ne vient pas en aide à la vertu, du moins il n'engraisse pas les vices.
Croyez-le, mon ami, à part les misères et les infirmités, à part les grandes douleurs et les grandes infortunes, qu'il faut regarder comme tout à fait exceptionnelles, la somme de bonheur accordée à chacun de nous est à peu près la même.
Le pauvre, frappé de l'éclat des toilettes et du fracas des voitures, attache aux objets de luxe une valeur qu'ils n'ont pas
pour celui qui les possède. Ce qui n'est pas rare cesse vite d'être précieux : le riche n'est pas plus heureux de ses chevaux que moi de mes livres,. que vous de vos vingt ans. Son bonheur se réduirait même à bien peu de chose, s'il pouvait admettre que tout le monde est aussi riche que lui. 11 y a, dans des chambrettes de jeunes filles, dans des ménages d'ouvriers, dans de modestes réduits, autant de joies réelles, sinon plus, que dans les plus somptueux hôtels. Peu et en paix, c'est beaucoup.
J'ai dit stfîoîî plus avec intention, car une grande fortune est une grande servitude ; et, tout bien considéré, le plus libre, le moins inquiet et, partant, le plus heureux est encore celui qui ne possède rien : il n'est exposé ni aux désastres, ni au vol, ni aux domestiques, ni à la mauvaise gestion de ses biens ; il vit de son travail, il ne compte que sur lui,
et sa pensée lui appartient tout entière.
Sa pensée ! c^est pour cela surtout, mon ami, que l'intelligence l'emporte sur la fortune. Avoir trouvé, avoir produit, avoir fait jaillir une étincelle de son cerveau, voilà le vrai, le grand bonheur de rhomme. Les plaisirs s'usent, les sens s'émoussent, tout s'affaiblit, tout s'éteint, excepté la joie d'étudier et de penser.
Plus elle se renouvelle, plus elle s'avive; seule elle a ce privilège, seule elle embellit la vie jusqu'à la dernière heure.
Chacun prend son plaisir où il le trouve, dit un proverbe vulgaire, et ceux qui ne sont pas des fous, — nous admettrons qu'ils sont en majorité, — savent le trouver dans les éléments dont se compose leur existence. Quoi de plus intéressant que la façon dont la plupart des ^ens de bien s'accommodent de leur sort? On s'est fait une existence à soi, entourée des êtres ou des objets qui concourent au
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bonheur, et bien rarement il arrive qu'on voudrait changer de destinée. Les plaisirs dés autres restent indifférents ; on les dédaigne sans que le dédain ait rien de méprisant. A la fièvre des voluptés ou des passions on a substitué le bonheur d^étre honnête et tranquille, et Ton ne cherche rien au delà. On est alors celui que, de tous les habitants du monde, Panard a déclaré le plus heureux, celui
Qui, sachant réprimer un aveugle transport, Ne gémit pas le jour des fautes de la veille,
Qu'aucune débauche n*endort,
Et qu'aucun regret ne réveille.
Les travailleurs, il est vrai, ne se rendent pas toujours compte de la part qui leur est faite dans les biens d'ici-bas.
Ingrats envers la Providence, ils ont parfois des heures de lassitude et d'envie.
Le bonheur des riches les détourne du leur; de ce qu'il est formé de plaisirs inconnus, ils le croient d'une meilleure
espèce. En aspirant ainsi après ce qu^on n^a pas, on cesse d^apprécier ce qu'on a.
C'est une de nos grandes injustices. Le menu d'un dîner sur l'herbe n'est pas celui d'un festin au café Anglais ; mais qui sait où les convives sont le plusl gais et le plus contents ? Tout cela est régi par les compensations : si les plaisirs sont plus fréquents chez les uns, ils sont plus vifs chez les autres. L'opulence voyage dix fois plus souvent que la médipcrité ; mais la médiocrité, lorsqu'elle voyage à son toiu-, est dix fois plus heureuse que Topulence.
Les soifs qu'on ne peut satisfaire, les désirs, l'attente, l'espoir, sont encore des jouissances. Ne valent-elles pas mieux que la satiété? Elles valent mieux surtout que les tourments, les inquiétudes de ceux qu'on a connus tranquilles avant qu'ils eussent de l'argent. La hausse, la baisse, les valeurs mexicaines et les
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autres leur ont tourné la cervelle, et, comme le savetier de la fable, ils ont perdu le sommeil, Tappétit, la bonne humeur et leurs chansons. L^argent maudit est venu briller un instant pour disparaître presque aussitôt, après avoir engendré chez des gens naguère paisibles Fesprit d'agiotage et la cupidité.
Dans ces courtes indications, je ne rapproche que les choses et les plaisirs du dehors : que serait-ce si je vous parlais des joies de Tintimité? Elles nous appartiennent, elles sont notre partage, mon ami, et elles suffisentlargement pour compenser les splendeurs de la fortune.
Allez surprendre, dans leur modeste retraite, quelques-unes de ces bonnes âmes pour qui les chiffres, les affaires, le mouvement et le fracas existent si peu ; proposez-leur de remplacer leur intimité, leur mutuel dévouement, leurs traditions, leurs douces habitudes, leurs tourments
même par le faste et les ivresses de la vie à grandes guides, et soyez sûr qu^ils n'accepteront pas. Pour ceux qui sont unis, attachés à tout ce qui les entoure, meubles, bêtes ou gens, rien ne vaut ce qu^ils ont et surtout ce qu'ils aiment.
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis.
Le grand mal ne vient donc pas de ce que les éléments de bonheur sont différents, puisque, tout balancé, ils peuvent donner, dans les sphères les plus opposées, une égale satisfaction. Il vient de ce que nous sommes presque tous des gémisseurs, si vous voulez me permettre de forger cette expression.
La vie, à nous entendre, est une perpétuelle succession de supphces. « A peine sommes-nous nés que les maux s'emparent de nous et ne nous abandonnent qu'à la mort. »
Quand serons-nous assez de bonne foi
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pour faire justice de ces sottes exagé- •^ rations? — Sans doute, il y a des maux et des douleurs ; il y a aussi de grands chagrins ; mais en conscience n^y a-t-il que cela ?
Dans la perspective d'un paysage, il y a Tair, le ciel, les arbres et toutes les beautés de la nature. Ce fond est celui de notre existence : les personnages qui figurent sur le premier plan du tableau sont des hasards, des accidents, heureux ou malheureux, qui viennent quelquefois troubler notre calme habituel par des secousses plus ou moins vives. Le passant disparaît, la nature conserve sa tranquillité, et rhomme, interrompu quelques instants dans Tordre normal de son existence, continue à jouir des éléments de bonheur qui Tentourent. Les maladies et les chagrins sont des accidents ; tout le reste est permanent et tout le reste est bon. Si Thomme qui se
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plaint d'avoir avalé une médecine un peu amère racontait aussi, avec la même sincérité, le plaisir qu'il a dû aux nombreux verres d'eau qui l'ont désaltéré, le récit de ses impressions ne laisserait qu'une place très petite aux heures de dégoût et d'ennui. L'abbé Barthélémy partageait cette opinion : « La somme des biens serait infiniment plus grande que celle des maux si les hommes avaient le bon esprit de mettre dans la première classe et les sensations agréables, et les moments exempts de trouble et de chagrin. »
Mais ce qui est bon nous est dû, paraîtil, et ne doit pas compter. Les bienfaits de la nature sont acquis à tous ; chacun veut avoir en propre quelque chose de plus. Les uns courent après la fortune, les autres après la gloire, et la grande foule s'occupe d'obéir à ses mauvais instincts. C'est ainsi que la lumière du ciel.
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les beautés de la terre, le bonheur de voir, d'entendre, de respirer, de penser, d'aimer, n'entrent jamais en ligne de compte dans le bilan de l'existence. Ah!
si on leur fermait les yeux un seul jour à ces hommes qui ne remercient jamais Dieu de voir la lumière !
Aux biens qui sont le patrimoine commun ajoutez, mon ami, les plaisirs inventés par la société : les arts, les lettres, les découvertes ; puis les joies que donnent la bienfaisance, l'exercice des vertus, des talents, la satisfaction quotidienne du devoir accompli, — et le grand gémissement de l'humanité vous apparaîtra comme l'expression d'une grande sottise et d'une grande injustice.
On ne se contente de rien ; on abuse des meilleures choses ; on transforme les besoins en plaisirs, et les dons de la nature deviennent ainsi des poisons. — Vous êtes malade ? devrait-on dire brus-
quement à la plupart de ceux qui se plaignent ; je suis sûr que vous Favez bien mérité. Pourquoi cherchez-vous vos émotions dans les excès ? Que ne demandezvous à la vie ce qu'elle a de sain, de vrai, de réconfortant pour le corps et pour Tesprit ? Si vous étiez sobre, vous ne seriez point irrité ; si vous cultiviez votre esprit et n©n vos sens, vous seriez robuste et votre tète serait moins vide. Au lieu de vous plaindre de votre sort, plaignezvous de vous-même; pour vous bien porter, comportez-vous bien. La plupart de nos maux sont volontaires ; ce qui est bon vient de la nature, ce qui est mauvais vient de nous. Chacun a son bonheur tout fait en lui-même, et chacun travaille à l'empoisonner ou à le détruire.
Je ne prétends oublier aucune des calamités de ia vie ; je dis qu^elles sont passagères : les malades et les fous à
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perpétuité sont de rares exceptions. 11 y a aussi de grandes douleurs de Tâme ; je place au premier rang celle de perdre des êtres chéris ; mais la douleur de la séparation n'e^t vive que parce que le bonheur d'être longtemps unis avait été très grand. Nous aurions moins à souffrir si nous avions été moins heureux.
Quant aux maladies qui troublent parfois récoAomie régulière de Texistence, elles semblent n^être venues que pour nous tirer de notre engourdissement, renouveler la délicatesse de nos sens et raviver nos impressions. L^homme qui connaît le mieux toutes les saveurs de la vie, c'est un convalescent. Il est placé pour vous dire mieux que personne que vivre est une douce chose, que respirer Fair pur et revoir le ciel bleu sont des joies incomparables ; que boire, manger, dormir, sont des plaisirs délicieux. Les
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contrastes rendent les biens appréciables et les font goûter avec plus de vivacité ; sans eux, tout deviendrait monotone et les meilleures choses s^épuiseraient.
Si rétat normal de Thomme était la souffrance, si notre esprit et nos sens ne nous apportaient pas, dès Theure du réveil, ce contingent d'émotions qui remplit chacun de nos jours, les hommes seraient sensibles aux instants heureux ; c'est de leurs joies qu'ils parleraient. Si les bienfaits que répand la nature avec tant de libéralité nous étaient mesurés, s'ils ne devaient être goûtés qu'accidentellement, nous saurions mieux ce qu ils valent, et les plaintes cesseraient.
L'exception, l'événement, au lieu d'être la douleur, serait le bien-être ; au lieu de gémir, on se réjouirait. Les gémisseursne gémissent que parce qu'ils sont heureux.
Accoutumés à jouir, sans compter, de tous les biens de la vie, ils veulent que
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rien ne suspende ou n'arrête le cours de cette paisible félicité. Dans les différentes classes de la société, ce sont ceux à qui la vie est rude qui se plaignent le moins ; les privations habituelles leur font apprécier les émotions passagères :
Taccident pour eux c'est le plaisir. « On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin de Saint-Pierre ; on y compte pour des biens les maux qu'on n'y éprouve pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux les biens dont on est privé : ainsi le juste ciel a compensé toutes choses. »
Non seulement le gémisseur se plaint de la vie humaine en général, mais il veut que la sienne en particulier soit la plus
éprouvée. Le voisin, ses amis, les passants, ne sont malheureux ni comme lui, ni autant que lui. Ils n'ont ni ses inquiétudes ni ses tourments ni ses maladies, et il n'admet pas qu'ils en aient
d'autres. Ceux-là sont gais, insouciants; ce sont des privilégiés ; lui est une victime.
Et quand ces heureux, sans nier leur bonheur, lui disent qu'ils ont aussi des épreuves, il ne les écoute même pas. Ce moyen de consolation répond mal à ses besoins ; il faut, pour adoucir ses souffrances, parler de lui avec lui, et reconnaître que seul il est intéressant, que seul il est digne de compassion. Pleurez sur son sort, déclarez que ce n'est pas trop, pour supporter tant de maux, de tout son courage, de toute sa résignation, et vous aurez pansé les cuisantes blessures de cette âme ulcérée.
Vous entendrez peut-être aussi, mon cher Paul, et comme moi vous hausserez les épaules, les plaintes sans fin de ces incompris qui, fatigués de souffrances et d'amertumes imaginaires, sont persuadés, en arrivant au monde, qu'ils n'ont plus
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qu'à mourir. Abreuvés de dégoûts et d'ennui, ils ont Tâme trop sensible pour vivre au milieu des hommes; tout les froisse et les irrite ; aucun de ceux qui les entourent n'est digne de les connaître, et le suicide est leur seul refuge. Pour ces déshérités, dont les profonds soupirs sont autant de réquisitoires contre la destinée, la douleur devient un bonheur ; ils sont contents de souffrir, parce que la souffrance justifie Tamertume ; ils fêtent leurs misères comme autant de torts de Dieu à leur égard, car ces mécontents de Dieu ne sont jamais assez sûrs d'avoir raison.
Comparer ce qu'il y a de mauvais dans son existence avec ce qu'il y a de bon dans celle des autres, telle est la commune injustice. On n'est ni vrai ni sincère, parce qu'il faut absolument maudire la vie. Or pourquoi ne pas nous attacher à la vie puisque Dieu nous l'a donnée, et que tant de belles choses dues à sa bonté
nous invitent à en jouir ? A-t-ii donc pris soin de décorer la terre pour que ceux qui rhabitent la critiquent et la dédaignent? Pourquoi nos plaintes font-elles de nous des ingrats? Pourquoi ne pas accepter loyalement sa destinée? Pourquoi enfin ceux qui se plaignent si . amèrement delà vie ont- ils une si grande peur de mourir ?
La réponse à ces questions et à beaucoup d'autres est tout entière dans Tabsence de sincérité. Les uns sont heureux à leur manière, autant que vous et moi à la nôtre, et ne veulent pas en convenir; les autres sont des mécontents d'eux-mêmes qui accablent la Providence du poids de leurs propres torts.
Pour ne pas faire comme eux, mon
cher Paul, mettez vos soins à former
votre vie, et suivez le conseil de Joubert :
« On s'épargnerait bien des peines si Ton
entrait dans' la vie déterminé à garder à
I/o LE JEUNE HOMME.
tout prix les sentiments qui, en nous rendant contents des autres, nous rendent plus contents de nous. »
On vit en paix avec sa conscience et Ton ne maudit ni les hommes ni les choses en prenant la salutaire habitude de se demander si ce qu'on dit est vrai, si ce
qu'on pense est juste, si ce qu'on fait est bon. A cette triple condition, il est pos- ' sible de prendre la vie en gré, et de goûter sans arrière-pensée les douces émotions que le bon Dieu nous envoie.
Et puis enfin, mon ami, M^^® de Scudéry avait raison : la vie est si courte que ce n'est pas la peine de s'impatienter.
ST-CE bien vous, mon cher Paul, avec vos illusions et vos vingt ans, qui me reprochez d'être optimiste? Vous voulez donc me voir perdre, sans profit pour personne, ce qui me reste de gaieté dans le caractère et de jeunesse dans le cœur? Que me demandez-vous? D'être morose, chagrin, de
gronder et de me plaindre ? Ne voyezvous pas que, dans le cas même où je n^aurais point obéi à mes instincts, j'aurais encore fait un excellent calcul?
Je ne vous permettrai d'avoir raison de moi et contre moi que le jour où vous m'aurez démontré que les choses en ce monde n'ont pas deux faces: Tune bonne et l'autre mauvaise. Je vous ai parlé de ceux .qui s'obstinent à ne voir que la mauvaise ; selon moi, ils manquent de sagesse, ils sont ingrats et je les plains.
Je ne vous ai pas dissimulé que je me fais une gloire et un plaisir de porter haut la bannière de ceux qui regardent surtout la bonne. Eux et moi, nous nous montrons en cela très raisonnables, car nous ne troublons ni notre existence ni celle du prochain.
11 y a dans l'une et dans l'autre de ces deux tendances une part à réserver pour l'imagination, cela n'est pas contestable ;
mais ce que je tiens à établir, puisque je me suis arrogé le droit de vous dicter des préceptes, c'est que ma vérité à moi, même à travers son prisme quasi-enchanteur, vaut bien la vérité de ceux qui, pour se rendre intéressants ou se croire misérables, jouent les désabusés, les sceptiques et les railleurs. « Qui ne voit pas en beau est mauvais peintre, mauvais ami, mauvais amant ; il ne peut élever son esprit et son cœur jusqu'à la bonté. »
Si vous saviez combien peu je m'inquiète d'être un niais ou un rêveur aux yeux des pessimistes ! Il y a longtemps que je les vois ricaner autour de moi, ces hommes d'esprit et d'expérience qui ont déchiré tous les voiles, renversé toutes les statues et vidé tous les calices. Ce qu'ils m'ont appris de plus certain, c'est qu'ils sont de mauvaise foi, et que la destinée dont ils gémissent si fort a pour
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principale cause leur aveuglement volontaire.
Quant à ceux, d^un autre ordre, qui m^ont dit de ne pas m'attacher aux biens de ce monde parée qu^ils sont périssables, ils ne m'ont point convaincu.
Pourquoi ne pas aimer mon prochain s'il est bon, et ne pas avoir la satisfaction de lui pardonner s'il me trompe?
Pourquoi ne pas contempler la nature ni admirer les efForts et les progrès de l'intelligence humaine ? J'en ai la profonde conviction, mon ami, le Créateur ne punira pas la créature d'avoir aimé la création.
Tout cela doit finir, nous dit-on ; tout cela est borné, fugitif, instable, fragile, éphémère, et demain peut-être tout cela pour nous aura disparu. Je ne dis pas non, mais où est le mal ? Nous sommes mortels, nous n'avons à passer sur la terre que de courts instants, et si la vie
la vie n'est qu^un songe entre deux éternités, DieU; qui nous a mis ici-bas, ne peut nous refuser la grâce d'avoir fait un beau rêve.
En vous invitant à ne voir, par rapport à vous, que le bon côté des choses, je vous aurai donné le plus utile conseil, mon ami, car je vous aurai préservé du plus odieux des vices : Tenvie. L'âme qui s'est laissé envahir par l'envie est devenue une âme basse. Votre lot vaudra celui du voisin, il sera même meilleur pour vous^ qui l'aurez composé à votre goût, à votre fantaisie, et ce qui contribuera le plus à votre bonheur sera de ne pas maigrir de Fembonpoinr d'autrui. Vous aurez appris — leçon précieuse — que, pour jouir sans arrière-pensée des biens que vous tiendrez de la nature, de l'éducation, de votre condition sociale, il ne faudra compter sur rien de plus.
Être en proie à l'envie, c'est être miné
par un poison qui dessèche et qui tue.
L'envie a bien de la peine à retenir ses larmes, nous a dit Ovide, lorsqu'elle voit des heureux. Cette sourde fureur porte en soi le châtiment de l'en vieux : souffrir du bien des autres doit être un cruel supplice. On se console de son obscurité en pensant que si Ton était'en renom ou en vue on pourrait susciter des envieux.
J'ai dit : on se console de son obscurité, j'ai voulu dire : on s'en réjouit. Les heureux comme je les comprends font exprès de se cacher ; ce qu'ils aiment plus que tout, c'est l'intérieur, le Aowe des Anglais; c'est la vie intime et studieuse, c'est la famille, c'est le petit cercle des amis, c'est la tranquillité. « Le monde est fait pour les heureux, » a-t-on dit ; on s'est trompé : les heureux n'ont pas besoin du monde. La joie ne vient pas du dehors; sa source est dans le cœur .
Il est vrai, mon ami, qu'on n'échappe
pas tout à fait au monde, surtout lorsqu'on travaille, et j'avoue qu'on est exposé à y rencontrer de vilains compagnons; il y a aussi de vilains animaux dans la nature. Mais, je vous Tai dit, il ne faut pas que tout soit beau, de même qu'il ne faut pas que tout nous réussisse. Ce n'est point, selon moi, parce que Tenchantement de la vie serait trop fort; c'est parce que les contrastes ont leur nécessité, et que la lutte grandit. « Dans l'ordre physique comme dans Tordre moral, la loi de toute vie, c'est la lutte :
l'eau qui n'est pas agitée se corrompt, la vérité qui ne rencontre pas de contradiction s'altère, l'âme qui n'a jamais d'obstacle à vaincre se paralyse dansFinertie. »
La guerre elle-même, qui légitime pour des milliers d'hommes ce crime qui pour un seul s'appelle l'assassinat, la guerre a son côté utile : elle nous arrache à notre mollesse et réveille les courages endormis.
Vous qui connaissez mon amour pour rhumanité et mon horreur des massacres, vous vous demandez sans doute pourquoi je parle de la guerre sans y mêler soudain mes imprécations. Je vais vous le dire : tout en détestant la guerre, je ne puis méconnaître qu'elle a, dans notre organisation politique et sociale, sa nécessité fatale; l'histoire à toutes ses pages nous le prouve. La nature, d'ailleurs, e$t complice de nos institutions :
les hommes, les enfants eux-mêmes ne se rencontrent pas longtemps sans se battre. Ce besoin de l'emporter par la force, cet instinct qui nous pousse à renoncer à la raison pour faire place à la violence est notre point de ressemblance avec les bêtes féroces. Or, quand la guerre éclate entre deux nations, ces nations ont besoin de trouver chez leurs enfants la vertu qui seule peut ennoblir la guerre :
l'amour de la patrie.
Nous sommes dans un temps et dans un pays où Ton fait du patriotisme avec des articles de journaux, des discours, des galons d'or, des chants patriotiques et beaucoup de petits verres. Quand sonne rheure des sacrifices, toute ardeur se refroidit, et l'instinct de conservation, le désir si naturel de continuer à vivre tranquille, remportent sur les autres sentiments. On veut bien revêtir l'uniforme, et même en faire parade ; on se résigne à ^exercice et aux remparts; mais on s'en tient là. Le dévouement à la cause commune ne dépasse pas en moyenne cette somme d'efforts et de petits dérangements. Car enfin, c'est quelque chose; peut-on nier qu'il vaudrait mieux rester dans son fauteuil et s'amuser comme autrefois ? — Le moment d'aller au feu est celui où l'on se tire d'affaire en donnant à l'amour de la patrie le nom de chauvinisme. De cette façon, la question
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est résolue sans réplique : ce mot a tourné le dévouement en ridicule, et chacun peut se mettre à son aise ; il ne s'agit plus de pudeur ou de honte, il s'agit de ne plus faire rire de soi. Tant que le danger subsistera, les ricanements et les demi-sourires accueilleront et jugeront avec une pointe d'ironie tous ceux qui, paraît-il, n'auront du courage et du patriotisme que parce qu'ils sont des chauvins.
Vienne une suspension d'armes ou un traité de paix, et aussitôt toutes les colères renaîtront : on n'a pas poussé la résistance assez loin, on est résolu à se faire exterminer. Il n'y a plus de chauvin, chacun a fait noblement son devoir, est prêt à le faire encore, et nous sommes tous des héros.
Vous retrouvez là, mon ami, les bavards, les vantards et les tètes légères dont je vous ai parlé déjà; et comme les sentiments généreux sont de plus en plus
LA PATRIE. i8i
étouffés par les appétits et les jouissances faciles, le mot patrie n'a plus le don d^émouvoir les cœurs ; il a perdu son prestige. Un reste de pudeur ou un premier mouvement de révolte donne parfois une impulsion, un élan à ces égoïstes efféminés qui sentent non seulement que le foyer est menacé, mais que Thonneur est enjeu; puis ils réfléchissent, se rendent un triste compte des misères de leur âme, s'apitoient sur eux-mêmes, et le cœur leur manque. Ils sont debout, ils ne marcheront pas.
Pendant que se livre la bataille, je vais vous donner un échantillon des raisonnements dei ces hommes qui, pour cette circonstance exceptionnelle, sont devenus des modèles de sagesse et de circonspection.
Moi, dit un jeune homme de vingt ans, je suis parti tout de suite; ce n'était pas un sacrifice, car j'aime les exercices
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violents; je ne suis jamais si content que quand ^e voyage ou que je chasse. Seulement, je ne sà& à quoi cela tient, on a marché pendant quelques jours pour arriver là-bas, et cela m'a exténué.
J'avais même une écorchure au pied. Jrai senti que je ne pourraisfc^as contiiRter, que je serais arrêté en route ou que je retarderais les autres, et je suis revenu.
Du reste, je fais mon service ici tout aussi bien ; je suis dans la garde nationale avec papa.
Moi, dit un homme de trente ans, mon embarras est très grand : je suis vigoureux, bien portant sans doute, et j'ai l^ge où Ton supporte aisément les ratîgues de la guerre ; mais je ne peux pas laisser ma mère toute seule ; la pauvre femme en mourrait de chagrin ; elle n'a que moi pour la défendre et la soutenir. Et puis, je perdrais peut-être ma place ; mon patron est si drôle ! — Si vous vous en
'. . LA fATRIE. i8j
allez; je ne vous promets rien, m'a-t-il dit ; avant tout, il faut que les aflaires ne souffrent pas.
Moi, dit UQ Jiomme do;i||tgrante ans, j'ai fait nion -îlemps, c'est aux jeunes de marcher, le ne suis plus d'âge à partir com^e un étdïfrneau pour mett» ma femme et mes enfants dans la misère.
Le voisin prétend que l'âge ne signifie rien tant qijiùfa a la force et la santé; mais celui-là, il faut toujours qu'il fasse des |pibarQ|$. Il sera bien avancé quand il reviendra, s'il revient, avec un bras ou une jambe de moins. Est-cetequ'il s'imagine qu'il aiu'a sauvé la patrie?
Tout cela éfe sont d^ fanfaronnades ; il s'agit bien de devoir; je suis père de i^ipille, et mon premier devoir est de irourrir mes enfants.
Moi, dit un railleur plein d'esprit, je les trouve candides : jon dirait, à les voir, à les entendre, qu'ils peuvent quelque
chose. Leur résistance est une singerie.
Est-ce qu'ils sont soldats ? Ils ne savent même pas tenir un fusil. Puisqu'il y a une armée, qu'elle fasse son métier; chacun le sien. Le beau résultat quand nous aurons encombré les routes, mangé les vivres et rempli les ambulances ! Nous ne sommes bons qu'à cela.
Un argument commun à tous et regardé comme péremptoire est celui^^ci : « D'ailleurs, un de plus ou de moins dans la mêlée, qu'est-ce que cela |ieut faîire ? »
— Il paraît que pour former des bataillons les unités ne font pas des quantités.
Ce que signifient ces tristes échappatoires, vous le comprenez dé reste, mon ami. Bien que très divers de ton et de forme, ces raisonnements si remarqi|j|bles de prudence se traduisent tous ainsi :
Je me soucie fort peu de ma patrie ; ce que j'aime avant tout et par-dessus tout, c'est moi et les miens. Je préférerais de
beaucoup qu'on ne fût pas en guerre, car cela m^impose des privations, et je vais me ruiner peut-être. Mais plaie d'argent n'est pas mortelle, et lorsque la paix sera signée, les affaires reprendront.
Quant à m'exposer à être tué ou blessé pour repousser l'invasion, c'est une folie dont je suis incapable : je n'ai ni I0 courage ni le sentiment du devoir d'un patriote.
Pleure, ma pauvre patrie, ce sont là tes enfants ! Tous ne sont pas ainsi, je le sais ; mais pourquoi faut-il qu'on les signale et qu'on le# compte, ceux qui font leur devoir? La patrie serait grande et les défections seraient rares si, à l'heure du danger, le peuple n'avait qu'une âme.
Malheureusement, je vous le répète, nous sommes dans une époque de relâchement, de mollesse, d'égoïsme et, disons-le d'un mot, d'appauvrissement
■V i86 LE JEÛtlE HOMME.
moral. Révoltez-vous, Paul, n^obéissez pas à ce fatal courant. Ne laissez tuer ni la patrie par la famille, ni la famille par rindivîlli. Luttez contre ces tendances étroites et personnelles qui nous détachent du foyer co0UAun. Après ce que vous devez à DieUt nen ne doit vous être plus cher ni plus sacré que l'amour et le respect dus à votre patrie.
Soyons tous pénétrés do cette pensée, et chacun de nous pourra nvendiquer à bon droit une part de la grandeur de son pays.
« La patrie, dit 4^amennais, c'est la commune mère, l'unité dans laquelle se pénètrent et se confondent les individi^ isolés ; c'est le nom sacré qui exprime la fusion volontaire de tous les intérêts, de toutes les vies en une seule vie perpétuellement durable.
« Et cette fusion, source féconde d'inépuisables biens^ principe d'un pro-
grès continu, impossible sans elle ; cette fusion, dont TefFet est d'accroître indéfiniment la force de^conservation et la puissance de développement, Ténergie productive, la sécurité, laprospérité, comment s'opère-t-elle ? Par le dévouement de chacun à tous, le sacrifice de soi, par Famour enfin, qui, étouffant Tabject égoïsme, accomplit la parfaite union des membres >^fiçoips social. »
Oui, Patd^ ^Ift/patrie, c'est notre p-re, notre mère, notre fenunj^ nos enfants, nos amis, nos compagnons d'armes, nos concitoyens enfin; c'est tout ce qui vit avec nous en communion de travail, de sympathie et d'e||iérance ; c'est le dépôt de nos traditions héréditaires ; c'est tout ce qui nous environne et nous unit, c'est tout ce que nous aimons.
« Quand chacun est son propre centre, dit Benjamin Constant, tous sont isolés ; il n'y a que de la poussière. Quand
Forage arrive , la poussière est de la fange. »
Aimer sa patrie, ce n'est pas seulement la défendre, — les époques de crises et de luttes sont exceptionnelles, — c'est aussi et surtout vouloir la rendre grande et heureuse. Chacun de nous a sa tâche à remplir, et, tout en s'occupant de soi et des siens pour les exigences de la vie, chacun doit travailler dans Kntérét général. Ne croyez pas qu'il soît besoin, pour cela, d'occuper .une position élevée ou de jouer un rôle dans les affaires de l'État.
Ce qu'il y aura de bon en vous rayonnera autour de vous : l'honnêteté du cœur, la rectitude des principes, la fermeté de l'esprit et la netteté du Jugement, éléments constitutifs de votre dignité, sont des services rendus à la chose publique.
L'homme éclairé, intelligent, qui concentre sa pensée dans le cercle étroit de son domaine, sans que ses efforts contri-
buent, si peu que ce soit, au bien-être commun, ne fait pas tout son devoir et n'est pas digne d'avoir une patrie.
C'est par là qu'un grand nombre de meneurs politiques me déconcertent et m'attristent. Us parlent constamment de la patrie, ils ont pour mission de veiller sur elle, de lui conserver sa grandeur, de la rendre forte et prospère, et pourtant la patrie pour eux n'est qu'un moyen : ils ne veulent rien lui sacrifier d'eux-mêmes, ni leurs biens ni leur vie ; l'ambition seule les pousse, et le triomphe qu'ils poursuivent, c'est celui de leur parti. Où sont-ils ceux de ces ambitieux vulgaires qui se sont dit dans leur conscience : Je veux arriver au pouvoir, malgré mon peu de goût pour les grandeurs, parce que j'ai le ferme espoir qu'en me dévouant à la cause de mon pays, même aux dépens de ma fortune et de ma popularité, je puis assurer son bonheur. Demandez aux
ipo LE JEU^JE HOMME.
hommes qui briguent les hauts emplois s'ils croient, comme le voulait Montesquieu, qu^il n'est permis de souhaiter dt\.
monter à des postes plus éminents que parce qu'il est permis de souhaiter d'être en état de rendre plus de services à sa patrie.
Il y a de grands capitaines, de grands artistes, de grands écrivains et de grands industriels ; il y a trop peu de grands citoyens.
Le sacrifice de soi à tous, de l'intérêt part^ftJier à l'intérêt général, ne comporte'^pas, étant donnée la faiblesse humaine, une abnégation absolue. On ne cesse jamais de penser à soi; mais l'ambition devient noble si en même temps on pense beaucoup aux autres. L'homme est une fraction de sa patrie ; qu'il se propose un but honorable, et il grandira sa patrie en s'élevant lui-même. Je voudrais la voir au milieu de nous, la pyramide de
nie de Ternate sur laquelle on lisait ces mots : Mortels, radore:{ Dieu, aime:{ vos frères, et rendei-votis utiles à la patrie.
Il y a autre chose de commun entre les citoyens de la même patrie que le sol, la langue, le climat, les intérêts, les mœurs, les productions et les besoins matériels :
il y a le souvenir des grands hommes, Tadmiration qu^inspirent les chefs-d'œuvre du génie national, les institutions, les affections et la solidarité, la religion et la gloire du pays. Ç^st là qu'est le lien des âmes, c'est là ce qu'il faut chérir et faire respecter.
Celui qui aime sa patrie poursuit un double but : donner de bons exemples à ses contemporains, léguer de bons souvenirs à ceux qui viendront après lui.
Supérieur à la plupart des choses que la nature nous a rendues douces et chères, Famour de la patrie nous passionne pour le temps où nous ne serons plus. Nous
nous plaisons à penser que nos efforts contribueront à la félicité de nos descendants, et que nous aurons travaillé pour le bonheur de notre pays dans les siècles futurs.
Aimez donc votre patrie, mon cher Paul, aimez-la sans réserve. Mettez votre honneur à la servir de toute Ténergie, de tout l'amour de votre âme, et le jour où elle aura besoin de vous pour la dé^fendre, n'hésitez pas à lui dire : Me voici ! Si elle réclame votrasang, donnez-le-lui; aucune considération personnelle ou sociale ne devra vous retenir. Faites votre devoir : Dieu veillera sur vous.
ardez cette noble indignation, mon cher Paul; restez furieux, même contre moi.
Ce sentiment entretiendra dans votre cœur celui que je voudrais voir revivre chez mes compatriotes. Vous ne voulez pas que nous soyons des lâches, et vous avez raison ; ce serait trop décourageant.
Si Tégoïsme et la peur ne sont pas les seuls agents de notre conduite, s'il y a en nous, comme vous le dites avec tant de chaleur, quelque chose de plus élevé que Tinstinct de conservation et Tamour exagéré de soi-même, je veux rechercher avec vous de bonne foi et de tout mon cœur, je vous assure, quel est le sentiment qui nous empêche de faire noffQ devoir et surtout de le connaître.
Vous vous étonnez qu'un optimiste' de ma sorte, si ardent et si convaincu, juge les hommes avec tant de sévérité ; vous me croyez aigri, et vous avez peine, ditesvous, à concilier mon attache à la terre avec mon peu d'estime pour un grand nombre des êtres qui l'habitent . Détrompez-vous, mon ami, je ne suis pas plus un misanthrope avec vous que je n'étais un misogyne avec votre sœur. L'intérêt que je porte à mes semblables est la seule cause de mes reproches et de mes regrets.
Plus on aime les autres, quand on les aime de la bonne manière, plus on aspire à les voir tels qu'on les rêve. Les mères font ainsi,avec leurs enfants, et elles ne se trompent, remarquez-le, que lorsqu'elles n'aiinent plus assez courageusement pour continuer d'être sévères. N'ayez donc aucun doute à cet égard, mon ami, j'aime l'humanité autant que j'aime la vie.
Ce n'est pas ma faute si c'est la vie qui est bonne, si ce sont les hommes qui trop souvent ne valent rien. Mais j'ai hâte de vous le dire pour faire cesser toute équivoque entre nous^lii^ hommes dont je vous ai parlé sonrTBfês exclusivement les mauvais, ceux dont il m'importait de mettre au jour les erreurs et les faiblesses poiu* vous dire : Ne faites pas comme eux. C'est en flétrissant leur conduite que je réussirai, je l'eMaère, à vous inspirer l'horreur- de tout'*fce qui n'est ni le devoir ni la raison.
Au physique, les hommes droits sont la règle, les hommes tortus sont Texception. Je voudrais qu'il en fût de même au moral. Par malheur, c'est de nous, de notre volonté que dépendent pour beaucoup la beauté de notre âme et la force de notre esprit. Nous serions bien plus soucieux d'embelhr notre corps, si la nature nous l'avait permis, que nous ne sommes désireux d'élever nos idées. Au lieu de prendre pour modèles les bons et les vaillants, on s'autorise des torts des autres pour n'être pas meilleurs qu'eux et pour réduire aux plus étroites limites la moyenne de ses facultés et de ses sentiments.
Nous sommes de feu pour ce qui touche à nos sensations, à notre vanité, à nos intérêts matériels; nous sommes de glace pour tout le reste.
Le mot de cette situation, celui qui me paraît l'expliquer de la manière la plus
générale et la plus juste, c'est rindifférence, ce mal séculaire de notre cher pays. Tout ce qui sort de la sphère du moi dans un rayon peu étendu nous est indifférent.
Interrogez la grande foule sur les tré-
. sors de la science, des arts, de la httérature, sur la pensée, en un mot, sur tout ce qui révèle dans Thpmme sa céleste origine, — et les réponses plus ou moins évasives qui vous seront faites se tradui-
• ront presque invariablement par l'un ou l'autre de ces deux mots : Cela m'est bien égal; à quoi cela me servirait-il? On n'admet le travail, la peine que pour ce qui rapporte : toute occupation qui n'a pas l'intérêt pour guide, le bénéfice pour but ou la vanité pour excuse est oiseuse et ne mérite pas une heure d'attention. Si c'est pour ne rien gagner qu'on emploie son temps et qu'on applique son esprit, mieux vaut se reposer ou s'amuser.
ipS LE JEUNE HOMME.
Prenez à part mi de ces hommes exclusivement absorbés par Tidée du profit, essayez de lui faire comprendre que rétude le rendrait moins ignorant, moins borné dans ses vues ; qu'elle lui offrirait de beaux exemples à suivre^ de bons principes à méditer; qu'elle Téclairerait f enfin sur ses devoirs de .père de famille et de citoyen; — et il vous dira qu'il n'a pas besoin de tout cela dans son état.
Vous ne pouvez vous imaginer combien d'occupations, attachantes à des titres ' divers, sont ainsi laissées dans l'abandon parce qu'elles ont le tort de n'avoir pas un intérêt direct, immédiat, et de ne rendre pas assez sensibles, assez palpables les bienfaits qu'elles procurent. On leur préfère les jouissances positives et matérielles qui nous entraînent à faire un si triste emploi de notre temps et de notre activité. Elles tendent à diminuer la puissance de nos facultés en n'occu-
pant les esprits que des intérêts du présent, et de ce qui, dans la sphère des idées, est étroit et petit. Le goût se fa||sse, le jugement se déforme, le bon sms disparaît.
A cela, mon cher Paul, voici ce que répondent, lorsquMls sont ^bfibc^y les gens poiu- qui les livres poitl^>kâmit très biea Rç pas exister : « Qu^ôn parcoure son J^dedirnal et même plusieurs journaux, les uns parce qu^ils divertissent, les autres parce qu/ilsk tiennent au courant des événements politiques, des crimes, des scandales, des procès et des cotes de la Boi,yrse, rien de mieux ni de plus naturel ; mais qu'on lise des livres qui ne sont pas des romans, qu'on fasse de la philosophie ou de la littérature avec les uns, de la science et des voyages avec les autres, cela ne^i(Énpliquerait que si Ton avait une profeWftm qui exigeât des études continuelles ou des lectures spé-
ciales. On n'a que quelques heures de loisir, on n'entend pas les employer à travailler, à se fatiguer Fesprit pour méditer des ouvrages qui, en définitive, iie
servent à rien et ne sont jamais amusants^**» Laissant de côté la question de savoir si les gens qui raisonnent ainsi auraient quelque avantage à être plus éclairés et même plus lettrés, à user des facultés que Dieu leur avait données pour les distinguer des autres animaux, on peut toujours leur répondre que parmi ces ouvrages repoussés ainsi avec dédain, il en est plusieurs qui s'adressent spécialement à eux, qui ont été écrits tout exprès pour eux et leur famille, pour les avertir, ou pour essayer de les corriger, dans le cas où ils n'auraient pas été avertis assez tôt. Ils ne savent ni parler ni penser ni se conduire ni élever leurs enfants, et c'est pour apprendre à être sages, bons, indulgents, raisonnables et sensés qu'ils
auraient besoin de se mettre en commerce avec les plus honnêtes gens de tous les âges. Leurs relations habituelles et leurs lectures préférées ne leur donneront aucune notion à cet égard. Us font de belles aflkires, ils sont florissants, mais il leur manque la santé de l'esprit.
L^indifférence pour le savoir et la pensée est telle aujourd'hui, chez la plupart de ceux qui nous entourent, qu'il suffit, pour alimenter la conversation et bien tenir sa place dans la société, d'être au courant des dernières nouvelles, de pouvoir colporter, avant qu'il ait vieilli, le dernier scandale, le mot de la situation.
Il ne faut rien de plus pour avoir de l'esprit. Les entretiens sérieux sont bannis des salons ; il n'est plus question de discuter ou de s'instruire, et le bon langage lui-même a cessé d'être de rigueur. A qui peut-il parler l'homme qui tout seul a étudié rhistoire ou médité les chefs-d'œu-
^a LE JEUNE HOMME.
vre de nos maîtres? S'il veut vivre dans la société de ses semblables, il faut qu'il soit à la réplique et qu'il parle le jargon à la mode. Il n'est permis de causer que dès événements de la veille ; tout ce qui date d'avant-hier est insijâde ou rebattu; les nouvelles seules sont Intéressantes, et si les vôtres ne sont pas fraîches, vous pouvez vous taire : votre voisin a la parolcy c'est lui qui sait le dernier mot.
Indifférent pour les choses de l'esprit, on ne l'est guère moins pour celles du cœur; les affaires étouffent les sentunents autant qu'elles bouchent l'intelligence.
Vous aurez de grandes chances dépasser pour un original ou un maniaque si vous vous inquiétez de porter des secours et de rendre des services. On se demandera si vous avez du temps à perdre et l'argent de trop. — Ce n'est pas que l'avarice soit sordide ou la méchanceté vivace; mais l'attention est détournée, et ce
L'INDIFFÉRENCE. ao|
qu^on a d'argent ou d'activité on le dépense si aisément à son propre profit qu'il ne reste rien pour les autres. D'ailleurs, lorsqu'on y réfléchit, on ne voît pas pourquoi l'on s'intéresserait à des Mgaiis qui ne sont dans la misère que ajUrce qu'ils ont été paresseux, ou à *ji|SiifUtres que Ton connaît à peine et qui le plus souvent ne méritent guère qu'on s'occupe d'eux. Où irait- on s'il fallait ainsi s'inquiéter de tout le monde ? Chacun a ses affaires, chacun travaille de son côté, et l'on n'est pas cause si quelquesuns ne réussissent point. — « Moi-même, vous dira un négociant plein de jours et de santé, j'ai été dans l'embarras, et personne ne m'est venu en aide. Il m'est arrivé une fois de m'attendrir sur lé sort d'un confrère qui se noyait. Vous croyez peut-être qu'il m'en a su gré ? A l'entendre, je n'ai fait que la moitié de ce que je pouvais faire, et certainement
j'aurais été bien mieux inspiré en le laissant boire un coup. Ce serait vraiment trop commode si les uns venaient toujours ftu secours des autres sans que les autres à leur tour fissent quelques efforts pour le prochain. Le pauvre à qui vous faites Taumône est peut-être plus riche que vous, et tout ce que vous devez attendre de l'ami à qui vous prêtez de Fargent, c'est son ingratitude. »
Cela est dit, mon cher Paul, dans ce langage froidement et naïvement cynique dont je viens de vous donner un échantillon, et sur un ton de confiance en soimême qui vous interdit jusqu'à la pensée d'une réplique. La vérité est que ces mots sont vides de sens et n'ont aucune signification pour celui qui les prononce.
On ne prétend pas batailler ; on ne parle ainsi, l'occasion survenant, que pour dissimuler une passivité dans laquelle on se complaît.
De véritables motifs, il n'y en a point :
>n ne veut ni le bien ni le mal, on veut a paix.
Tant que vous lui serez agréable, TiniifFérent sera ravi de vous connaître et ie s'intéresser vivement à vous. 11 a ainsi pour ses parents et ses amis des tendresses qui dureraient toujours si juelque événement ne venait à la trairerse pour faire évanouir les plus beaux sentiments. C'est Thistoire de la maré- ::hale de Clérembault, cette vieille très singulière qui n'avait de passion que pour le jeu, et qui perdit ses deux fils sans qu il y parût. Elle avait une sœur religieuse à Paris, qui, à ce qu'on disait, avait pour le moins autant d'esprit et de savoir qu'elle. « C'était, ajoute Saint- Simon, la seule personne qu'elle aimât.
Elle Fallait voir très souvent de Versailles, et, quoique très avare, mais fort riche, elle l'accablait de présents. Cette fille
la
2o6 LE JEUNE HOMME.
tomba malade ; elle fut la voir et y envoya sans cesse. Lorsqu'elle la sut fort mal et qu'elle comprit qu'elle n'en reviendrait pas : « Oh bien, dit-elle, ma pauvre sœur, qu'on ne m'en parle plus. » Sa sœur mourut, et oncques depuis elle n'en a parlé, n
Ni insatiable ni avide, l'indifférent ne demande pas que tout soit pour lui ; il ne vit pas, comme l'égoïste, dans la recherche réfléchie et permanente de son plaisir et de son bien-être ; mais il demande qu'on ne dérange rien, qu'on ne lui ôte rien de ce qui contribue à le maintenir commodément dans la vie telle qu'il se l'est faite. Quoi qu'on fasse ou qu'il arrive, on ne l'arrache pas à lui-même.
Il reçoit des autres ce dont il a besoin, et ne donne rien en échange. La méchanceté ne troublerait pas moins l'économie de son existence que la bonté ; ces deux sentiments lui sont également étrangers.
L'INDIFFERENCE. ao7
A quel propos se priver pour faire du bien, ou s'émouvoir pour faire du mal ?
Il n'y a pas de place dans le paradis pour cet homme, et Tenfer ne voudra pas de lui.
Il ricane volontiers des nobles passions.
Sa politique consiste à faire regarder comme factices tous les sentiments qu'il n'éprouve pas. Ce sont autant d'ennemis de son repos; ils troubleraient les joies froides et tranquilles de ce sentiment exclusivement personnel qui, selon l'expression de Giacomo Leopardi, fait sans cesse le moulinet autour de son moi.
Le dehors a parfois quelque apparence, mais c'est tout ; l'écorce ne cache rien :
la tète ne pense pas, le cœur ne bât pas, le vide est partout. Tocqueville avait raison, « la grande maladie de l'âme, c'est le froid. » Impuissance et nullité, l'instant présent et chacun pour soi, — tels sont les mots d'une devise que l'indifférent
ao8 LE JEUNE HOMME.
n'affiche pas, mais qu'il adopte sans le moindre scrupule. On l'appelle dans le monde un brave homme ou un excellent garçon ; il n'est sévère pour personne et parle souvent d'indulgence. D'ailleurs, ses grâces, ses compliments, ses jeux de physionomie sont les mêmes pour tous, et il n'en e^t jamais avare. On lui sait gré de tout cela infiniment plus que s'il avait de profondes sympathies ou des haines vigoureuses. On ne lui connaît ni amis ni ennemis, et il y aura beaucoup de monde à son enterrement ; on y causera politique, affaires, théâtre, cours de la Bourse; on ira jusqu'au cimetière, et quelques-uns, après une lieue de conversation, s'étonneront, sur le bord de la fosse, d'être déjà arrivés.
C'est à ces existences de hasard, sans boussole comme sans lois, pour qui les petites considérations seront toujours le tombeau des grandes choses, qu'il fau-
drait^ en y regardant bien, demander compte de la plupart de nos désastres :
les batailles perdues, les mauvais ménages, les fausses éducations, Foubli des devoirs et de l'avenir, un grand nombre des relâchements de la vie sociale ont pour causes principales la nonchalance et Tapathie.
L'indifférent marie ses enfants avec autant de légèreté qu'il s'est marié luimême. Ce qu'il a voulu en renonçant à la vie de garçon, c'est avoir de l'argent et une femme quelconque ; ce qu'il veut à l'heure où il marie sa fille, c'est saisir l'occasion qui se présente de la caser.
Cette jeune fille, devenue femme, se conduira comme elle pourra, car son père, en ne lui donnant aucune direction, aucun conseil, on peut même dire aucun exemple, a tacitement décliné toute responsabilité. 11 l'a mise en pension ou au couvent, il l'a entretenue de tout ce qui
aïo LE JEUNE HOMME.
lui était nécessaire, il s^est acquitté en bon père de famille de ce qu'il appelle « tous ses devoirs » ; il ne pouvait rien faire de plus. Quant à Thomme auquel il confie la destinée de son enfant, il ne le connaît pas. C'est un mari, il n'a rien vu de plus ; l'important était que sa fille fût établie et qu'il n'eût plus à s'inquiéter de ce qu'elle deviendrait. Ce mari est peut-être un misérable, un libertin, un escroc qui a laissé, dans un passé qu'on ignc&-e, des dettes, des dupes et des victimes ; « mais enfin, dira ce père ahuri et stupide, je ne pouvais pas deviner tout cela, moi; j'ai cru bien faire, et ce jeune homme avait l'air si convenable que ma fille elle-même y a été trompée. »
Je ne vous parle pas de ceux qui meurent autour de l'indifférent, parce qu'il les enterre avec une philosophie très capable de causer des méprises : hypocrisie à part, l'indifférence a souvent le
même aspect que le stoïcisme ouTespoir en Dieu. L'âme qui se résigne ressemble beaucoup au dehors à Tâme qui se ferme.
Je Tai dit à votre sœur dans des circonstances très différentes, je vous le répète ici occasionnellement, prenez garde aux masques.
Cetw indifférence, qui détache de la famille, de la société, de la patrie, éloigne rhomme, comme conséquence forcée, des plus nobles sentiments. L'indifférent pense le moins possible à la religion, parce qu'elle parle de dévouements, de sacrifices, et qu'elle impose à chacun la responsabilité de ses actes. Il comprend mal aussi le grand cas que certains hommes font de l'honneur, si bien défini « la pudeur virile ». C'est là une convention sociale pour laquelle il ne se fera jamais tuer; on peut lui marcher sur le pied, il ne s'en apercevra pas; jamais il ne voudra savoir qu'on peut
mourir de honte, et le duel, à propos d'une injure ou d'un mouvement de vivacité, est à ses yeux une lugubre dérision.
L'honneur se résume tout au plus dans l'obligation de payer ce qu'on doit et de tenir sa parole lorsqu'on l'a solennellement donnée.
Quant à la probité élevée jl^squ'au scrupule, à la charité poussée jusqu'à Tabnégation, au dévouement exalté jusqu'à l'héroïsme, ce sont des voluptés qu'il a pris une fois pour toutes le parti de se refuser, parce que l'effort lui répugne, et que, ne voulant à aucun prix se désintéresser de lui-même, il a résolu d'abjurer, pour vivre, tout ce qui donne quelque valeur à la vie.
L'indifférence est un grand mal lorsqu'elle supprime ainsi ce qui place le bonheur de l'homme sur des sommets
élevés. Elle est un bien, au contraire, lorsqu'elle tient à l'écart des mauvaises
L'INDIFFÉRENCE. aij
pensées OU des mesquines préoccupations.
Soyez donc indifférent, mon cher Paul, pour tout ce qui ne mérite ni d^être entendu, ni d'être regardé. Laissez se débiter, s'imprimer ou s'afficher les sottises et les insanités qui occupent si fort tant de pauvres tètes; ignorez même qu'elles existent. Ne portez votre pensée et vos yeux que sur les objets élevés : ceux-là seuls vous intéressent et vous réservent de vastes horizons.
La patrie, votre famille et vos amis, vos compatriotes et l'humanité, le savoir et la pensée, voilà de quoi remplir votre cœur et votre esprit, voilà de quoi donner à vos méditations comme à vos sentiments un noble champ d'activité.
OUB ne pas VQUS laisser le temps de deyovir un indifférent, je vous Conseille, mon ami, de tarder le moins possible à être chef de famille; vous serez sûr d'avoir toujours sous la inain quelqu'un de plus intéressant que vous-même lorsque vous direz : Ma femme et mes enfants.
L^existence , telle que je Fai rêvée pour vous, comporte le mariage dans la jeunesse, à Theure des rayonnements de la nature et de la vie. Il y a des moments délicieux à cette époque de la jeunesse où tant de choses sont émouvantes et bonnes ; mais le plus charmant, le plus rempli d'enthousiasmes et de palpitations honnêtes est certainement celui où un homme, jeune de cœur et de pensée, va s'unir à la jeune fille qu'il aime.
Dans le mariage, mon cher Paul, il y a une communauté d'existence, une fusion des âmes qui a besoin, pour féconder Tavenir, d'avoir plongé ses racines aux sources vives de la jeunesse. Pour assurer le bonheur de la femme qui associera son existence à la vôtre, n'attendez pas que vous ayez émoussé votre sensibilité etgperdu tous vos rêves. Entrez jeune dans cette vie nouvelle; apportez-y, je
le veux bien, rexpérience du monde et la maturité de votre esprit; VÊfis ayez encore la fraîcheuâ?iJB^ impressions.
Avant toutes choses^ aimez et soyez aimé ; le mariage vrai est à cette condiiibsm. Ce qu'il y a de plus beau dans la li(^ c'est U^unesse : Thomme est un égoïste s'il ri'w donne pas une part, et la meilleure, à la femme qui lut apporte la sienne tout entière.
Il ne s'agira pas d'attendre que vous ayez une belle position ou que votre fiancée ait une grosse dot. Ce serait donner à l'union de deux cœurs le caractère d'untf association commerciale où les risques siSIpt prévus d'avance, et où la question qui domine toutèi les autres est toujours la question d'argent. On se marie beaucoup dans ces conditions-là, sans doute; mais je ne crois pas qu'on ait raison : je suis même certain qu'on a tort. Aux ressources, aux sécurités, aux
2i8 LE JEUNE HOMME.
biens trop positifs qu'on met ainsi dans le mariage^ je préfère Tamour et la jeunesse, les efforts cpmmuns, le bien-être progressif, la trame de deux existences étroitement unies et Thonneur du passé.
Vous ne pouvez vous imaginer, Paul^ quel genre d'ivresse et de fierté réciproque vous réserve le souvenir des difficultés vaincues, des luttes soutenues ensemble, de toutes les émotions partagées. Pour deux âmes honnêtes qui ont parcouru, en s'aimant bien, une honorable carrière, il n'est pas de joie comparable à celle de se dire : Ce que nous sommes aujourd'hui, nous et nos enfants, c'est à notre mutuelle affection, à notre courage persévérant, c'est à nous deux que nous le devons.
11 ne faut pas arriver dans la vie avec des bonheurs tout faits. Combien il vaut mieux les édifier soi-même, peu à peu, dans cette union qui donne toutes les
VOTRE FEMME. aip
forces, et en se réjouissant des succès obtenus ! Les seuls bons fruits pour les jeunes sont ceux qu^ils ont cueillis.
Elle est belle la médiocrité d'oy lorsqu'elle marche de compagnie avec Tamour et la jeunesse! Quel beau début dans la vie! Faire des appels de bonheur à tout ce qui existe, et ne rien voir de ce qui décolore le présent ou rapetisse Favenir. Ah ! tant pis pour ceux à qui ces douces émotions ont été refusées ! Dieu ne ies leur rendra pas.
., Ce pays aes rêves dans lequel on prééftad que je m'égare est plus qu'on ne le croit celui de la réalité. Cependanty pour que vous jqe m'accusiez pas de ne vivre que de poésie, nous sftlons nous occuper de vous chercher une femme en nous ^ «Utourant, avant l'heure du mariage, des plus grande.s précautions.
On se marie, en France, avec une déplorable légèreté. Et pourtant, s'il ne
220 LE JEUNE JBOMIiV >
devait plus rester qu'un* seule chose qu^il ne fallût pas faire légèrement, c'est le mariage. Il me répugnerait de vous montrer d&,près sur quels calOuls sont basées tant d^Uiances, nièjne^ entre gens qui ne sont pas des misérables. Les mariages sont des séries^^de concessions faites à la vanité par la richesse, et réciproquement. Vous avez un nom, j^ai de la fortune, marions-nous» Qu'importe même si le nom n'est plus guère honorable et si la fortune a été mal accniise.
Cela se passe ainsi tous les jours, |»armi les gens réputés bien élevés ; ils ont de Tinstruction, de belles manières, d'autres avantages encore, et le n^juriage pour eux est un échange, un moyen de combler des lacunes. On n'empéchei pas ces sortes de sacrilèges ; on les encourage, au contraire : ils servent à rétablir l'équilibre entre l'homme qui n'a plus de cœur et la femme qui a besoin d'un nom. Il y
VOTRE FEMME. a2i
a aussi des vieillards, usés et flétris, qui peuvent épouser de belles jeunes filles parce qu^ils sont riches et cpi^elles sont pauvres. Le monde autorise cette mésalliance des cœurs. Ne croirait-on pas, à voir ces horrible» rtPBCbés, que le mariage, si pur et sî sacré dans son essencê|^^ est un instrument de désordre ou de ré^ parations?
Grâce au Çfèl^ mon bon Paul, vous êtes jeune, vous ne ferez, j'en ai le ferme espoir, aucune des lâchetés malgré lesquelles et même à la faveur desquelles on acquiert dans le monde un genre de réputation, et vous ne croirez jamais que récume de vos souvenirs, ou les emprunts faits à une gloire qui n^est pas la vôtre, à une fortune que vous n'aurez pas conquise, vous autoriseraient à dire à une jeune fille honnête : « Je n'ai ni valeur ni mérite, mademoiselle, je serais même un misérable si je vous racontais toutes mes petites
infamies comme toutes mes mauvaises pensées ; mais j^ai un nom, une fortune, une certaii*e position, et je vous offre cela en échang-e de votre vie entière. » On voit certaines princesses que la raison d^Etat contraint à épouser certains princes ; c'est un spectacle douloureux. Car enfin ces pauvres sacrifiées qui sont filles de rois, ce sont des femmes aussi, et Dieu n'a pas dit, parce qu'elles avaiefnt un trône, qu'elles n'auraient point d'âme.
Vous ne vous marierez donc ni comme les étourdis, ni comjne les spéculateurs, ni comme les lâches. Vous mettrez tous vos soins à ne pas vous tromper, tous vos scrupules à ne tromper personne.
Vous serez au dehors ce que vous êtes dans le fond de votre âme; vous pourrez dire loyalement à votre fiancée : Voilà ce que j'ai fait, voilà ce que je suis.
En songeant à ces longues et bonnes années que votls devez passer avec votre
femme, je souhaite, mon cher Paul, q[u^elle soit joUe à ma guise, c'est-à-dire qu'elle embellisse en vieillissant. Les figures qui ne sont faites que de chair et de peau se fanent, se flétrissent, se creusent et se déforment de telle sorte qu'elles ne conservent, quand Tâge de la fraîcheur est passé, aucune trace de la beauté d'autrefois. U n'en est pas ainsi lorsque la figure est hâte de cœur et d'esprit : elle ne se décompose pas, elle se transforme; les traits sont moins réguliers, le teint est moins frais, la peau msins lisse ; mais le regard reste vif et pénétrant, la bçuche souriante, Texpression aimable, parce que rame continue c||i rayonner et que l'âme ne vieillit pas.
La femme qui, toute la vie, sera votre compagne aura, du reste, d'autres devoirs que celui d'être jolie ; vous lui demanderez d'avoir dans le cœur et dans la volonté les qualitésr nécessaires pour former avec
VOUS un foyer sympathique et harmonieux. Tâchez, pour cela, Paul, de la prendre parmi vos atties, parmi les enfants qui ont joué, rî,' dansé avec vous dans une longue intimité. On se connaît bien peu quand on n^a pas vécu au milieu des mêmes habitudes. Je me défie de ces préliminaires qui durent trois ou quatre mois, à deux heures ptry^JBiicttcée. Les fiancés qui se sont vus 'mii% pendant la période réglementaire où ufl[|oi|iie homme emprunté fait l«>cour à une jeune fille composée, ne sifvent absolument rien l'un de Tautre, et se marient au hasard, même en admettant qu'ils s'adorent. Si, au contraire, vous époupez une amie d'enfance ou de jeunesse, vous connaîtrez son cœur et son esprit aussi bien que sa figure ; et, n'entrant pas dans une famille étrangère, vous n'aurez point à redouter ce lendemain qui amène trop souvent avec lui tant de fâcheuses découvertes.
VOTRE FEMME. aas
Les parents de votre femme seront les vôtres d'avance : votre belle-mère vous '''pardonnera de lui ravir sa fille en se souvenant qu^elle vous a tenu dans ses bras, et Thomme qui, depuis que vous êtes au monde, vous avait appelé mon enfant ou mon ami, sera heureux de vous appeler mon fils.
Je tiens à être sûr que vous connaîtrez bien votre fiancée, que vous saurez par qui et comment elle a été élevée, parce qu'une des conditions essentielles d'un mutuel bonheur est dans l'accorfl des caractères. — Le caractère d'une femme, ami Paul, c'est la clef de voûte du ménage; il a, selon moi, une si grande importance que vous me voyez très disposé à faire, en sa faveur, de grandes concessions sur la couleur des cheveux ou la forme du nez. On s'habitue, surtout quand on aime, à ce qui n'est qu'un peu disgracieux; on souffre tous les jours de
ce que la loi sur le divorce appelait les incompatibilités d'humeur. Ecoutez sur ce point le propos d'Amyot : « Il y a quelquefois de petites hargnes et riottes, souvent répétées, procédantes de quelques fascheuses conditions, ou de quelque dissimilitude ou incompatibilité de nature, que les estrangers ne connaissent pas, lesquelles, par succession de temps, engendrent de si grandes aliénations de volontés entre des personnes, qu^elles ne peuvent plus vivre ni habiter ensemble. »
Entre deux personnes qui comprennent et sentent différemment, et qui sont destinées à vivre en face Tune de Tautre tous les jours de la vie, il y a des tracasseries, des allusions, des attitudes hostiles, des mots de regrets, et même des silences qui engendrent Tan tipathie. Sous ces piqûres d^aiguille on succombe lentement, mais sûrement. D'autant plus
vive est la souffrance que rien de violent ne se produit : aucune manifestation extérieure ne laisse soupçonner aux autres ces offenses continuelles qui ne sont sensibles que pour nous. C^est Thistoire du Romain qui avait répudié sa femme ; ses amis Ten blâmaient : « Votre femme, lui disaient-ils, n^est-elle pas sage ? N ^estelle pas belle ? Ne vous a-t-elle pas donné de beaux enfants ?» — Le Romain, étendant le pied et leur montrant son soulier, leur demanda à s^"" tour : « Ce soulier n^est-il pas tout neuf? N'est-il pas bien fait? Aucun de vous cependant ne sait où il me blesse. »
Les torts peuvent n^être ni d^un côté ni de l'autre ; le malheur est dans le rapprochement. C^est pourquoi La Bruyère a dit : « Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles. »
Vous choisirez donc, dtgifx ami, un cœur qui batte à Tunisson du vôtre, et, sans dédaigner la figure que je persiste à vouloir agréable et douce, vous tiendrez grand compte de Thumeur. Je Tai dit à notre chère Marie, c'est de la bonne humeur que procède la bonne grâce, et la bonne grâce dans un ménage fait des merveilles.
Maintenant que vous voilà en possession d^une femme cha^rmante et bien élevée, je vous rappeni les conseils que je vous ai donnÔÉ' ailleurs sur vos devoirs envers elle. Le moment est venu de les méditer et de les mettre en pratique. Votre mission est grave autant qu'elle est belle : le père et la mère vous ont donné leur enfant, ils ont renoncé en votre faveur à tous leurs droits sur elle; c'est à vous de continuer à la rendre heureuse en vous montrant digne de la confiance qu'ils vous ont
témoignée et de l'honneur qu'ils vous ont fait.
Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui. Adieu, sois son trésor, 6 toi qui fus le nôtre! Va, mon enfant chéri, d'une famille à l'autre ; Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui.
Ici Ton te retient, là-bas on te désire.
Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir: Donne-noÉÉmn regret, donne-leur un espoir ; Sors avec une larme, entre avec un sourire.
■1 (Victor Hugo.)
Ce que vous ne savez pas encore, mon ami, ce que je tiens à vous dire tout particulièrement aujourd'hui, c'est que, pour bien élever votre femme, pour lui conserver ses bonnes qualités, son naturel, sa franchise, sa modestie, sa bonté, toutes les vertus enfin dont elle aura besoin pour rester une épouse aimante et devenir une mère dévouée, il ne faudra pas la gâter.
On fait aux femmes Tinjure trop fré- .
quente de leur dire qu'elles sont belles, et la façon dont on le leur dit ne laisse guère douter que ce mérite est à peu près le seul qu^on leur accorde. Cest contre cela, Paul, qu'il faut réagir. La femme, la vôtre surtout, celle qui sera la mère de vos enfants, a droit à d'autres hommages que ceux d'une galanterie banale et d'une contemplatraft ridicule.
Elle est aussi bien que nous, et couvent mieux que nous, une intelligence et une bonté. On lui dénie toutes les vertus, on lui ôte même le courage de les avoir en lui répétant à satiété qu'elle est belle.
Elle serait, par miracle, la plus jolie, la plus gracieuse, la plus distinguée, la plus séduisante de toutes, qu'il serait mauvais de le lui dire : elle n'aurait jamais assez de force pour répondre que non.
Au lieu de verser ce poison de la flatterie qui tue si sûrement dans leurs germes les dons les plus précieux, vous
VOTRE FEMME. aji
donnerez à votre femme une preuve plus haute de votre estime en cultivant son esprit et son cœur, en la nourrissant d'idées saines, de sentiments généreux, de tout ce qui élève, fortifie, encourage, et vous la verrez mettre en œuvre ses meilleures qualités. Elle oubliera qu'elle est belle pour être bonne. Les attitudes composées, les dédains, les accès d'humeur, trop fréquents chez les femmes que Tadulation a enivrées, seront remplacés par la bonne grâce, TafFabilité, le souci de plaire en se faisant aimer. Elle saura qu^elle n^oàH^pais seule intéressante dans sa ipaison, qu'elle a des enfants qui réclament ses soins, un mari avec lequel elfe a besoin d'être en communion d'esprit et de sentiments ; elle s'occupera avec intérêt de ses inférieurs, un peu du monde, beaucoup des malheureux, et sera charmante à son insu. La plus johe femme est celle qui ne se doute pas ou.
2ja LE JEUNE HOMME.
au moins, qui ne s'occupe pas de sa beauté .
Le mariage, mon ami, est chose trop sérieuse pour n'être pas alimenté sérieusement. Le mari qui se contente d^avoir fait asseoir à son foyer une jolie femme pour lui prodiguer caresses et compliments n'a pas donné de mère à ses enfants. Et même, cette femme n'est plus jolie : on n'est pasexigeante, capricieuse, jalouse, acariâtre, tyrannique, sans que la figure en dise quelque chose. La femme adulée, sa oâture fût-elle très bonne, devient vite tout cela. Elle ne tarde pas non plus à être envahie par le dégoût et l'ennui ; comme tout ce qui est fade et sucré, la flatterie est impossible à l'état permanent ; elle s'épuise, elle se répète, on s'en lasse et on ne la goûte plus. C'est l'adulation qui explique, chez beaucoup de femmes, les défauts dont elles souffrent et les qualités qui leur man-
VOTRE FEAf||E. 233
qiient. Non seulement la flatterie pervertit les caractères, mais elle décompose les visages : la femme ne sourit plus naturellement à rhomme qui la flatte souvent; le reste du temps elle boude.
Une conséquence non moins grave de radulation, c^est le despotisme féminin.
Or, si le despotisme fait le malheur des peuples, il ne fait pas toujours le bonheur des tyrans. Interrogez dans son cœur la femme qui domine son mari :
elle vous confessera qu^elle n^est pas reconnaissante d^un pouvoir dont elle fait mauvais usage. L'homme qui s'asservit à une femme, quelle que soit la position de cette femme, baisse tous les jours un peu dans son opinion : elle ne Taime pas plus, elle Testime moins. *
Il y a dans le cœur de la femme un fonds de bonnes qualités plus que suffisant pour compléter celles qui nous manquent. Quand ces qualités ne se font
33^ LE JlfUNE HOMME.
jour ni dans le monde ni dans la vie intime, c'est que nous avons commis la faute de les étouffer de nos propres mains par Tadulation.
Voilà, mon ami, ce que je tenais pardessus tout à vous dire. Vous aurez une femme digne de vous comprendre, heureuse de vous aimer: il ne faudra rien vouloir, rien oser pour troubler son bonheur et le vôtre ; — il ne faudra pas la gâter.
Tout le reste, vous le savez. Pénétré de la sainteté des engagements* réciproques, de régalité des sexes devant Dieu, vous connaîtrez tout le prix d'une compagne vraiment faite pour charmer votre existence, et Tamour alors se révélera dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté. A votre jeune enthousiasme se mêlera d'abord une tendre amitié fondée sur Tanalogie des sentiments, fortifiée par les liens de la nature ; puis viendra enfin la foi conjugale, cette idée de mu-
VOTRE FEMME. 23s
nielle dignité qui, vous élevant au-dessus des senS; vous rendra Tun à Tautre encore plus sacrés que chers, et fera de îartre communauté féconde une religion plus douce que Tamour même.
P. S. Pour le cas où je ne vous aurais pas suffisamment convaincu des bienfaits^ de Fexcellence du mariage dans la jeunesse et dans la pauvreté, je mets ici en note, pour étayer mon opinion, un passage de Stahl,Je plus aimable de nos moralistes :
« Sommes-nous incapables de ce que font les Anglais, de ce que font les Américains, voire les Allemands, de ce que faisaient, pardieu ! nos bons aïeux, qui se mariaient et sans le sou, mais non sans cœur, dès qu'ils le pouvaient.
« La dot, la vie de votre femme, si elle n'est pas dans votre cerveau, au bout de vos bras à vingt-cinq ans, si vous pré-
tendez qu'on vous Tapporte toute faite et par un autre, si vous ne sentez pas qu'il est de votre honneur et de votre bonheur de l'édifier miette à miettïi^ grain à grain, sou à sou, par vos mains, vous n'êtes bohs qu'à la dissiper, c'est moi qui TÇBfi 1^ dis, ou à la serrer dans un sac, coflUbe pourrait le faire tout prodigue se croyant corrigé parce qit'fl.est devenu enfin avare, mais avare de ce qu'il n'a pas gagné. »
vos ENFANTS
UAND VOUS serez marié, mon cher Paul, vous aurez une maison, un ménage, un milieu intime dans lequel il y aura des enfants et des domestiques , qu'il vous appartiendra de - biétapélever et de bien conduire. C'est de votre entente avec votre femme que dépendront les bonnes directions ; le moindre désaccord dans votre manière
2j8 LE JEUNE HOMME.
de voir, le plus léger conflit d'attributions, ébranleraient votre double autorité.
Le père que le manque d'énergie ou de discernement rend incapable d'élevet ses enfants n'a d'autres preuves de sagesse à donner que d'abdiquef tout pouvoir, de renoncer aux privilèges comme aux obligations, et de laisser à la mère* de famille le droit de récompense et de punition. Il est très malheureux que les enfants qui ont un père et une mère ne soient pas dirigés en même temps par la sollicitude et la tendresse de tous deux:
mais combien ne serait-il pas plus malheureux encore que les résultats obtenus par une mère inteUigente fussent détruits à chaque heure du jour par les faiblesses ou les erreurs d'un père qui croirait que, pour adorer ses enfants, il faut faire toutes leurs fantaisies !
Tel ne sera pas votre cas, j'en suis sûr.
Vous contribuerez avec votre femme à
vos ENFANTS. 239
Tœuvre si douce et si difficile à la fois de Péducation de vos enfants, et rien ne sera négligé pour que, grâce à vos communs efforts, ils deviennent des enfants bien élevés.
La condition essentielle à remplir pour atteindre ce but est de n'épuiser aucune des ressources dont vous disposez pour que le respect n'exclue pas l'affection. Punir ces chers petits êtres ne doit rien être de plus que s'abstenir de les récompenser; et je place au nombre des récompenses les plus efficaces les caresses aux petits, les témoignages de satisfaction aux plus grands. On a tort de trop caresser les enfants ; on les lasse, on les ennuie, et Ton se prive d'un précieux moyen d'éducation. Quand une mère a le genre de courage nécessaire pour n'être pas prodigue de ses baisers, de ces accès de tendresse inutilement répétés, il lui suffit d'embrasser son enfant à propos
pour lui donner un encouragement ou une récompense. De même, Paul, quand votre fils sera habitué à voir en vous tout ensemble un ami affectueux et un juge ■^équitable, vous mettrez la joie dans son cœur en lui disant : Je suis content de toi. « La plus douce musique pouf\.]i|i fils, a dit Ménandre, ce sont les él^ffif.
que lui adresse son père. »
Que le vouloir soit toujours du côté de ceux à qui il appartiendra de commander, c'est-à-dire du vôtre, et tout sera dans Tordre, et Téducation aura pour base ses deux éléments les plus indispensables :
le respect et la soumission. Vous voyez où je vise : j'avais demandé au mari de ne point gâter sa femme en la flattant, je demande aujourd'hui au père de ne point gâter ses filles en leur obéissant.
Ceux qui trouvent adorable de laisser une entière liberté aux enfants, de leur passer tous leurs caprices, sont des hoiri-
vos ENFANTS. 241
mes qui témoignent à la fois de la faiblesse de leur caractère et d^un grand fonds d'indifférence pour leurs enfants ; ce sont aussi des fantaisistes et des poètes qui n'ont pas d'enfants eux-mêmes ou qui feraient bien de ne pas en avoir. Que Musset nous dise en vers charmants qu'il a toujours aimé cet âge à la folie et que c'est son opinion de gâter les enfants, on ne s'en étonne ni ne s'en plaint : ce n'est pas d'hier que la grâce chez les poètes a fait oublier la raison. Mais l'etifant n'aura pas toujours quatre ans, il cessera d'être un jouet, il aura besoin d'être pris au sérieux, et c'est alors qu'après avoir souri à la chanson du poète, il faudra se rendre à l'observation du philosophe :
« Quand on a laissé l'homme faire toutes ses volontés dans sa jeunesse, il conserve une certaine sauvagerie pendant toute la durée de sa vie. Il ne lui sert de rien d'être ménagé par une tendresse exagé-
rée, car devenu homme il n'en rencontrera que plus d'obstacles de toutes parts, et il recevra partout des échecs lorsqu'il s'engagera dans les affaires du monde. »
(Kant.)
On se plaint beaucoup du peu de respect des enfants pour leurs parents, et l'on a tort de se plaindre ; on a tort au moins de s'en prendre aux enfants : les parents sont les seuls coupables. S'il arrive un jour, mon cher Paul, que votre fils manque de respect à sa mère, ce sera votre faute, c'est vous qui l'aurez voulu: ce fils n'aura ni reçu de bonnes leçons, ni vu de bons exemples; il aura été mal élevé.
Il faudrait des circonstances exceptionnelles pour que la cause de ces désordres ne fut pas dans votre absence de sagesse et de fermeté. La grande place réservée dans l'éducation à la culture du cœur peut n'être pas toujours occupée ; il n'est pas donné à tous d'enseigner avec un
vos ENFANTS. 24}
égal succès la bonté, la charité, Tinduljence, la délicatesse, toutes les vertus enfin qui font aimer le prochain et nous portent à le secourir; mais il appartient à tous ceux qui ont l'autorité et qui en usent avec persévérance de faire respecter une mère par ses enfants. Lorsque les enfants peuvent dire : je veux ou tu m* ennuies, c'est que les parents Font permis.
L'éducation des petits est ruinée d'avance si elle n'a pas pour point de départ le respect de tout ce qui est au-dessus d'eux. Et ce respect, mon ami, vous avez deux moyens de l'inspirer, de l'entretenir, de l'accroître tous les jours, dans les circonstances les plus diverses de la vie, k la condition toutefois de ne jamais vous en départir : ces moyens s'appellent justice et vérité. Soyez bien convaincu qu'ils n'excluent ni la douceur ni la gaieté ni l'amour ; ils en sont au contraire les
plus sûrs garants. La sévérité comme je la comprends n'est point la rigueur. Enfants, nous Pavons tous été, nous devons nous le rappeler toujours, si nous voulons que les enfants élevés par nous soient des hommes à leur tour. C'est de vous que votre fils attendra la lumière; vous vous ferez petit pour mettre votre espi^ au niveau du sien, pour découvrir parmi les idées acquises déjà celles qui vous permettront d'ouvrir la voie aux.
idées nouvelles, et vous relèverez pour être un homme sans oublier qu'il est encore un enfant.
Etre bon père, mon ami, c'est ne point s'occuper de soi et n'avoir en vue, maigré les sacrifices ou les privations qu'il peut exiger, que le bonheur des êtres dont le sort dépend de notre volonté.
Vous aurez le courage de vouloir vos enfants meilleurs que vous ; donnez-leur vos qualités, préservez-les de vos défauts,
vos ENFANTS. 24$
et faites pour eux ce qu'on n'a pas fait pour vous-même en les maintenant à tous les âges dans Tatmosphère si sereine et si pure du vrai. Les enfants sont affamés de justice et de vérité ; nourrissez-les de ce qu'ils aiment.
Je me propose, vous le voyez, de répondre à la question que vous m'adressiez l'autre jour : « Les parents doiventils dire la vérité à leurs enfants sur les choses essentielles de la vie, et notamment sur leur naissance? »
Si je vous ai bien compris, votre théorie se résumait ainsi : Ne troublons pas l'innocence des enfants, ne provoquons pas de réflexions inutiles, nuisibles peutêtre, en leur disant la vérité sur des matières au-dessus de leur intelligence, et qu'ils n'ont aucun besoin de connaître.
Plus tard, quand ils seront raisonnables, ils comprendront le pourquoi de ce qu'on
aura dû leur dissimuler ou leur taire, et
ils ne sauront pas mauvais gré à leurs parents d'avoir été parfois dans la nécessité de mentir.
Mon point de départ à moi est tout autre. Quant au point d'arrivée, je m'en soucie peu. 11 ne s'agit pas de savoir de quelle manière l'homme appréciera ce qu'on aura fait pour ou contre lui lorsqu'il était enfant : je me préoccupe exclusivement de ce que pense, de ce que veut l'enfttnt pendant le temps très long où son âme est de cire pour toutes les impressions.
Cet enfant, dont la curiosité est toujours en éveil, dont l'imagination travaille sans cesse, sait, ou plutôt sent qu'on le trompe. Les questions qu'il adresse à ses parents ont pris germe dans une observation, dans une demi-découverte que vous ne connaissez pas ; vos réponses, qui sont des échappatoires ou de gros mensonges, prennent d'ordinaire la situa-
vos ENFANTS. 247
tion à rebrousse-poil et ne font rien entrevoir de ce qu'avait prévu le jeune '*' questionneur. Vous n'avez pas donné satisfaction à son esprit, vous le laissez inquiet, troublé ; vous excitez cette curiosité qui avait besoin d'une simple vérité pour ègpe apaisée, et plus vous accumulez de mensonges dans cette petite cervelle, plus vous rendez ardent le désir de dissiper les brouillards et d'en dégager la vérité.
Ce que l'enfant veut savoir, il le saura, soyez-en sûr, malgré votre prudence, malgré vos détours, malgré votre perfide tendresse. Ce que papa et maman n'auront pas eu le bon sens de lui dire, il le demandera à ses camarades, aux grands, à la cuisinière ou au cocher. Peu lui importe à qui il s'adresse pourvu qu'on lui réponde .
De là deux conséquences déplorables :
d'abord l'enfant acquerra la certitude que
VOUS Tavez trompé, que vous lui avez fait " des contes qui n'avaient pas même le mérite d'être ingénieux, et il se demandera très vite si, après Tavoir ainsi trompé sur quelques points, vous ne le tromperez pas sur beaucoup d'autres; ensuite cette vérité, que vous pouviez lui ^km avec votre goût, vos réserves, en l'entourant de toutes les précautions obligées, elle lui sera dite grossièrement, brutalement, méchamment peut-être par des mercenaires ou des ennemis.
L'enfant n'aura plus cette innocence ou plutôt cette ignorance que vos finesses tendaient à lui conserver; il saura très mal tout ce que vous auriez dû lui apprendre très bien; et il voudra savoir davantage, car vous l'aurez mis en défiance contre vous.
Vous aurez aJDdiqué votre autorité ; la puissance paternelle aura subi une grave atteinte. Quand votre fils voudra savoir
vos ENFANTS. 249
quelque chose d'important, de mal défini, d'un peu mystérieux, ce n'est plus à vous qu'il le demandera. Et vous n'ignorez pas, mon cher Paul, que, quelle que soit la question, il trouvera toujours des gens pour y répondre.
Croyez-moi, ne laissez personne prendre votre place dans l'esprit et dans le cœur de votre enfant. C'est de vous qu'il devra tout tenir, tout espérer, tout attendre; vous devez être pour lui la seule puissance, la plus haute expression du bien, la grande lumière. Pour lui, — mais pour lui seulement, — vous serez infaillible. Il faut que ses instincts et sa raison impriment un caractère de perfection à tout ce que vous faites, à tout ce que vous voulez. Le mot qui, -à ses yeux, doit effacer tous les doutes et ne laisser place à aucune arrière-pensée, c'est :
Mon père l'a dit.
Vous le reconnaissez vous-même, mon
aSo LE JEUNE HOMME.
ami, un père manque au premier de ses devoirs s'il répond à son enfant : Je ne sais pas, ou ; Cela ne te regarde pas. Et cependant, que faire pour répondre lorsqu'on s'est promis de cacher la vérité ? Faudrat-il donc entretenir son enfant dans de perpétuelles erreurs en lui laissant entrevoir qu'on le trompe, et que Texemple du mensonge lui est donné par ceux mêmes qui ont mission de lui en inspirer Thorreur?
Parmi les vérités que Ton cache aux enfants, la plus importante et la plus grosse est le mystère de leur naissance.
C'est celle qui les inquiète le plus. Or qu'a-t-on trouvé jusqu'ici pour satisfaire ces jeunes esprits auxquels est venue l'idée bien naturelle de savoir comment ils sont nés ? — J'ose à peine l'écrire, tant c'est absurde et ridicule. On leur a dit qu'ils étaient venus sous un chou, sous un rosier, ou que petite maman les avait
vos ENFANTS. 251
achetés au marché. J^ai grand^peine à croire qu^il y ait des parents assez* naïfs pour admettre un seul instant que leurs enfants acceptent sans examen ou sans réflexion de pareilles sottises. S^il en existe, ils ont bien mauvaise opinion de Tesprit d^un enfant : ils supposent sans doute que ce petit homme ou cette petite demoiselle n^observe pas, ne compare pas, ne conclut pas. G^est là une grosse erreur. Non, monsieur, non, madame, vos enfants ne sont pas des idiots; ils ont le plus grand désir de se rendre compte, et on ne leur fait pas accroire bien longtemps que des vessies sont des lanternes. Ils ont regardé sous les choux et sous les rosiers ; ils savent qu^au marché il n'y a que des légumes, des poissons et autres victuailles ; ils ont entendu parler de femmes enceintes, ils en ont même rencontré quelquefois ; ils ont interrogé des personnes aussi maladroitement
2$s LE JEUNE HOMME.
intentionnées que vous; ils ont reçu des réponses contradictoires , empruntées toutes au même ordre de turpitudes ; — et il se passe fort peu de temps, je vous assure, avant qu^ils aient acquis la conviction qu'on s^est bêtement moqué d'eux.
Partis de là, ils regardent, ils écoutent, ils comparent, ils cherchent et ils trouvent. Ils ont vu les chiennes et les chattes mettre bas leurs petits; à la campagne, ils ont appris que la vache avait vêlé, que la laie était en gésine; ils ont vu les petits poulets s'échapper des œufs que la poule avait couvés, et ils se sont demandé pourquoi tous les êtres vivants ne se reproduiraient pas de la même façon.
Rien de tout cela n'aïu-ait eu lieu si Tenfant avait été éclairé tout de suite tt de la bonne manière par ceux qui, en le trompant. Tout poussé à dissiper luimême les ténèbres. En /vérité, qu'y au-
vos ENFANTS. 253
rait-il donc de si extravagant -à ce qu'un père dise simplement à son enfant :
Quand un homme et une femme sont unis par le lien sacré du mariage, Dieu veut qu'ils aient des enfants : il met alors dans le sein de la mère le germe d'un petit être qui vient au monde neuf mois après.
Cette vérité, qui, à coup sur, n'est pas de nature à pervertir un enfant, ne pourrait avoir que des conséquences heureuses. Sachant qu'il s'est formé dans le sein de sa mère^ qu'il a vécu de sa vie, qu'il a mis quelquefois même ses jours en danger, l'enfant aurait pour elle une bien plus vive, bien plus tendre affection, que s'il ne voit en elle qu'une femme qui Ta, par hasard, acheté au marché.
Je ne demande pas qu'on dise aux enfants toutes les vérités ; il en est bon nombre qu'ils ont bien le temps de connaître, il en est même que je voudrais leur voir ignorer toujours. Je demande
qu'on ne. leur dise rien qui ne soit la vérité. Le profit serait pour tout le monde : les parents conserveraient leur dignité, leur prestige ; les enfants, habitués à ne rien chercher au delà ni en dehors du foyer paternel, auraient Tesprit en repos et ne croiraient pas au mensonge.
Sans doute, il y a certains cas très délicats, — très rares aussi, — où la vérité toute crue serait difficile à dire. Il importe alors que les parents ou les amis soient là pour que la réponse, si elle doit être une élusion, ne soit pas un mensonge.
BufFon, interrogé à la campagne, par une fillette, sur la différence qu'il y avait entre les bœufs et les taureaux, put éprouver un instant d'embarras. Cependant il aperçut des veaux : « Savez-vous, répondit-il, quels sont ces animaux que voilà dans la prairie? — Oui, ce sont des veaux.
— Eh bien, ma chère enfant, les taureaux
vos ENFANTS. 25$
sont leurs pères et les bœufs sont leurs oncles. »
Si notre grand natiu-aliste n^avait pas répondu, la jeune fille se serait adressée au bouvier.
Que Tenfant puisse se dire un jour ou Tautre : Mon père m'a menti, voilà Tidée contre laquelle je me mets en révolte. Je ne veux pas qu'il croie au mensonge, et si je mens moi-même, je fais écrouler de mes propres mains Fédifice que je prétendais élever.
En admettant, pour un instant et par exception, qu^un enfant ait la rage de tout expliquer et la curiosité insatiable, ne vaut-il pas mieux que ses investigations ramènent toujours à reconnaître qu^on ne Ta pas trompé?
Croyez-moi, mon cher Paul, la peur de la vérité est malsaine, elle a toujours les plus désastreux effets. En face de vousmême comme en face des autres, défiez-
VOUS de ce qui n^estpas la vérité, et ne lui sachez pas mauvais gré d'être nue. Celui qui a comparé la vérité au liège a eu raison : elle surnage toujours.
vos DOMESTIQUES
OUT en formant des vœux, mon cher Paul, pour que vos domestiques soient en nombre aussi restreint que possible, je tiens à vous parler d'eux d'une manière spéciale pour vous inviter à les traiter avec indulgence et bonté. Ils sont vos égaux devant Dieu, un hasard de naissance ou de fortune les
a placés dans une condition inférieure, dépendante, et vous jugerez comme moi, je Tespère, qu^il est sage et humain de leur en adoucir les humiliations.
L'une des plus grandes sottises de ce monde est le mépris. Le mépris de soimême, j^y consens ; on se connaît toujours assez poui- savoir combien peu Ton vaut.
Mais le mépris des autres, et surtout le mépris des classes, quelle singulière niaiserie ! 11 n'y a ni bassesse de Torigine, ni bassesse des conditions ; la seule bassesse réelle, c'est la bassesse des âmes. Quelle que soit leur extraction, ces gens4à, lorsqu'ils ont Tâme noble et le cœur généreux, sont beaucoup plus estimables que ceux dont la fortune ou la noblesse ne produit rien de bon ni de grand. Redisonsle avec Euripide, mon ami, le méchant seul est mal né, vînt-il de plus haut que Jupiter. J'ai quelque peine à croire qu'on ne se moque pas un peu de soi-même
vos DOMESTIQUES. 259
lorsqu^on revendique Testime au nom de sa naissance : il n^est besoin ni de révolution ni de niveau social pour que la considération, prix du mérite de toute la vie, n'appartienne qu^à ceux qui luttent et se dévouent.
Quant au droit que chacun croit avoir, au nom des grands principes, de mépriser celui-ci ou celui-là, il serait bon d^en user avec une extrême réserve. Les misères physiques excitent notre compassion ; pourquoi la refusons-nous aux misères morales? D^un sot ou d^un boiteux, d^un malade ou d^un méchant, les plus à plaindre ne sont pas le malade et le boiteux .
Vous me répondrez qu'il ne dépend ni du malade d'être bien portant, ni du boiteux de marcher droit ; tandis que les fourbes et les méchants, responsables de leurs fautes, sont ainsi parce qu'ails l'ont voulu, parce qu'ils n'ont obéi qu'à leurs mauvais instincts. Elle est bien grave, ami Paul,
26o LE JEUNE HOMME.
cette question des responsabilités qu'on traite ainsi à la légère; mais en admettant que le malade soit innocent et que le vicieux soit coupable, je ne vois là qu'une raison de plus de plaindre le vicieux. Nous ne sommes des anges ni les uns ni les autres. Certains hommes, nés avec d'heureux instincts et une belle intelligence, se sont trouvés placés en outre dans des conditions favorables pour les développer; ceux-là sont les heureux. Mais que dire de ces nombreuse déshérités auxquels la nature et la société n'ont donné aucune faculté, aucun sentiment élevé de la vie et de ses devoirs ? Avons-nous le droit de les mépriser? La vertu nous a-t-elle donné procuration pour les maudire ?
Parmi les hommes qui cherchent le bonheur dans le devoir et dans la foi, j'en ai rencontré un qui ne racontait jamais sans émotion ce qu'il devait à son père. Ce vieillard, aussi modeste qu'in-
vos DOMESTIQUES. 261
struit, estimé, vénéré de tous, lui avait dit en mourant ces simples paroles :
« Mon fils, fais ton devoir sous le regard de Dieu. » Cela voulait dire : Nous allons nous séparer, je ne serai plus là pour te guider, pour t^aider de mon amour de père ; je te confie à Dieu ; lui seul maintenant veillera sur toi ; continue de vivre sous son regard comme tu as vécu auprès de moi. — Où est le monstre qui, élevé ainsi et quitté de la sorte, deviendrait un coquin? — Mais que reprocher à celui qui, dans la misère et Tabandon, n^a pas eu de père pour lui donner Texemple d^une belle vie et lui léguer en mourant un salutaire conseil?
Croyez-moi, mon ami, plaignons le méchant, et de tout notre cœur; il est bien malheureux. Plaignons-le même, pour faire taire tous nos scrupules, de n^avoir eu ni le goût ni la force d^étre bon.
Mépriser son prochain, c^est se dé-
clarer tacitement au-dessus de lui. Or c'est chose très délicate. A moins que l'orgueil ne se charge tout seul de la besogne, qui de nous peut se croire autorisé à mettre les mérites de son côté et les torts de l'autre? Où seront les bases d'appréciation? Qui tiendra la balance et surtout qui sera juge des valeurs relatives de nos vertus ? — On a dit plaisamment que le gibet est une flatterie pour le genre humain ; on fait mourir trois ou quatre personnes pour persuader aux autres qu'elles sont vertueuses. Il y a quelque chose de semblable dans le mépris : c'est un moyen de se persuader à soi-même, d'essayer de prouver aux autres qu'on est très estimable. Ne mettons pas au jour tous les ressorts qui font mouvoir les marionnettes humaines : bon nombre de vertus et de belles actions changeraient subitement de nom, et Polichinelle ne jouerait plus les premiers rôles. Si nous
vos DOMESTIQUES. aôj
tenons absolument à donner à chacun sa part de dédains et sa part d'estime, ne portons nos jugements qu^après avoir pesé les effets et les causes avec circonspection. Méprisons peu et n^estimons qu^à bon escient.
Dans sa rage contre la civilisation, Rousseau prétend que nous naissons tous bons, que Téducation seule nous pervertit. Il savait bien ifci fond ce qu^il fallait penser de ce principe absolu. Nous naissons avec des facultés, des aptitudes différentes que nous tenons, soit de notre nature particulière, soit de l'hérédité, soit des circonstances qui ont entouré notre berceau. L^action des autres et nos propres réflexions modifient plus ou moins ces natures diverses. C^est ainsi que réducation réprime chez quelquesuns les mauvais penchants, développe chez d^autres les heureuses dispositions, et que Tabsence de direction ou d'appui
laisse un si grand nombre d^hommes dans
le plus triste état.
De ces hommes dont les lots ont été si
différents, les intéressants ne sont pas ceux
à qui la nature et la société ont prodigué
leurs faveurs ; ils ont reçu tous les dons,
tous les secours, et Ton a quelque droit
d'être sévère à leur égard s'ils n'en font pas un noble usage. Quant à reprocher
aux abandonnés d'être dans la misère ou
Tabjection, et de n'avoir rencontré ni un
père ni une bonne ânic pour les aimer et
les grandir, c'est un courage que je n'ai
pas. S'il y a quelque part des coupables,
ils sont parmi ceux qui ont la notion
exacte du bien et du mal. Ils ont des
lumières, qu'ils éclairent les autres ; ils
savent où est la bonne voie, qu'ils les y
conduisent. Plus leur part a été belle,
plus grande est leur mission. Les richesses
de l'esprit et de l'àme sont comme les
autres : on n'est vraiment digne de les
vos DOMESTIQUES. 26$
posséder que lorsqu^on a Tardeur de les répandre. A combien de misérables que le hasard a placés bas, que le malheur a fait descendre encore, n'a-t-il manqué, pour échapper à Topprobre, que Tintervention, dans leur existence, d^un esprit droit et d'un cœur généreux!
Aimer ou n'aimer pas, c'est autre chose. J'aime les oiseaux et je déteste les reptiles ; cela ne veut pas dire que je sois reconnaissant de sa belle voix au rossignol et que je reproche au serpent de ramper. Chacun est selon sa nature, chacun joue son rôle dans le grand drame d'ici-bas. Nous allons à l'homme d'esprit et de goût parce que ses aimables qualités nous attirent et. nous captivent; et, par une conséquence logique, nous nous tenons éloignés des méchants et des sots.
C'est le cas très naturel où Ton cesse d'écouter la voix de l'humanité pour obéir sans remords à ses penchants ou à ses
goûts. Mais ne Toublions pas, mon ami, si tel est notre plaisir, le devoir n'est pas là. Soyons plus humbles, plus dévoués; mettons en pratique ces sentiments de fraternité dont on se contente trop souvent de prononcer les noms, et notre conduite sera tout autre : c'est à ceux qui souffrent et qui se trompent que nous tendrons la main; les heureux n'ont pas besoin de nous. Prions pour les méchants, mon cher Paul; Dieu a assez fait pour les bons en leur donnant la bonté.
Contempteurs de l'humanité, je ne puis offrir à vos mépris, si vous tenez absolument à les placer, qu'un aliment à peu près légitime. Prenez, dans ce milieu qu'on appelle vulgairement la bonne société, les oisifs, les égoïstes, les lâches, les avares et les indifférents qui y fourmillent; demandez-leur pourquoi ils ne sont ni utiles ni secourables, eux qui ont conscience de leurs actes, eux qui ont de
vos DOMESTIQUES. 267
réducation et de l'argent ; demandez-leur quel usage ils ont fait des biens qu'ils tiennent du hasard de la naissance, et quand ils vous auront répondu par un ricanement ou un haussement d'épaules, vous pourrez les mépriser; je vous les abandonne. Ceux-là sont les volontaires du mal, ceux-là savent ce qu'ils disent et veulent ce qu'ils font. Que la bonne société se conduise bien, elle donnera un exemple utile à la mauvaise. « Je déclare dignes d'être pendus, disait le prince de Ligne, tous ces oisifs qui n^ont d'autres affaires que celles de leur intérêt et de leurs plaisirs, qui ne font pas autant de bien qu'ils le peuvent, qui s'aiment aux dépens des autres, qui ne sont capables ni d'enthousiasme, ni d'admiration, ni de dévouement. «
Si j'étais leLycurgue de quelque Sparte nouvelle, je n'inscrirais pas en tète de la constitution que les hommes sont égaux
devant la loi. J^aurais plusieurs poids et plusieurs mesures. Comme les médecins intelligents, je voudrais tenir compte des malades plus encore que des maladies, et les peines afflictives ou infamantes seraient beaucoup moins sévères dans le code des inconscients et des aveugles que dans celui des autres.
Le mépris trop facile, la compassion trop lente : telles sont les causes principales des luttes, des divisions, des haines qui surgissent un peu partout entre des personnes que leurs besoins réciproques obligent à vivre. ensemble dans une sorte de communauté. Du contrat tacite passé entre maîtres et domestiques il semble résulter que chacun n'apportera, dans les relations forcées de tous les instants, que ses mauvaises qualités : les maîtres, leur méfiance et leurs dédains; les domestiques, leur astuce et leur envie.
Les uns se tiennent sur une perpétuelle
vos DOMESTIQUES. 269
défensive, les autres emploient toutes les ressources de leur esprit à se soustraire aux obligations de leur service, à espionner, à trahir, à se venger afin de n'être pas les maîtres.
Le grand point est là. Cette lutte engagée depuis l'origine des sociétés entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, les domestiques la poursuivent de près contre un adversaire isolé, avec les armes de la fourberie, avec tous les avantages d'un ennemi favorablement placé pour surprendre les secrets.
Il y a, grâce à Dieu, de nombreuses exceptions. Les domestiques attachés à leurs maîtres avec désintéressement sont là pour en faire foi. Elle n'est pas éteinte, la race des vieux serviteurs qui semblent conserver dans les familles le dépôt des traditions; et de fréquents exemples de dévouement, d'abnégation, de sacrifices, donnés avec autant de simplicité que de
persévérance, sont racontés tous les ans à TAcadémie française par des voix éloquentes.
Ces domestiques sont ainsi parce qu^ils ont eu de bons maîtres; cela est vrai presque toujours. Il est très rare que les hommes bons et justes soient mal servis; il y a dans la droiture, dans la délicatesse des procédés, une dignité qui suffit à elle seule pour inspirer aux domestiques le respect et rattachement. La plupart de ceux qui se plaignent de leurs domestiques n^auraient pas moins, en y regardant bien, à se plaindre d^eux-mêmes.
Je suis ainsi amené à vous dire, mon cher Paul, que, si le chef de la famille, le maître de la maison a tous les droits, il a aussi tous les devoirs. A ses domestiques, comme à ses enfants, il doit l'exemple et la direction. Ne perdez jamais de vue que les êtres qui nous sont inférieurs ou subordonnés subissent plus
vos DOMESTIQUES. 271
OU moins notre influence ; à nous de faire qu'elle soitbonne et qu'elle porte ses fruits. Si la plupart des domestiques ne sont pas selon nos vœux, c'est parce qu'il répugne à notre orgueil comme à notre paresse d'entreprendre, chacun de notre côté, une partiede leur éducation. Que tous ceux qui se font servir s'efforcent de donner à ceux qui les servent un peu de ces richesses morales qui ont l'heureux privilège de s'accroître en se répandant, etle profit sera pour tous ; les maîtres seront moins hautains, plus justes; les serviteurs seront plus soumis, plus honnêtes, plus dévoués.
Que faut-il pour cela dans presque tous les cas ? De l'attention, de la douceur et beaucoup de bienveillance.
On a cent fois raison lorsqu'on se plaint des domestiques, des mercenaires en général, tels que la société les a faits.
Mais je vous le répète, mon ami, la faute en est à nous qui n'avons rien voulu,
rien tenté pour leur donner de bons exemples et d'utiles leçons. Si ces hommes et ces femmes que le sort a réduits à la condition la plus humble, la plus humi»
liante, avaient toutes les qualités d'ordre, de politesse, de probité, de dévouement que nous leur demandons, sans que trop souvent nous les ayons nous-mêmes, c'est que Dieu eût fait pour chacun d'eux de véritables miracles. Ils sont nés, ils ont vécu dans un milieu démoralisant, abject quelquefois; et du jour où leur sort a dépendu de ceux qu'on appelle leurs maîtres, rien n'a été tenté pour les rendre moins stupides et moins inconscients.
Que les rôles soient renversés, que les maîtres d'aujourd'hui soient les domestiques de demain, et l'épreuve sera décisive. L'expérience leur apprendra tout ce qu'il y a de mortifications, même pour des âmes peu sensibles, dans cette obéissance et cette contrainte qui, à toutes les
vos DOMESTIQUES. 273
heures du jour, aliènent la liberté. Bien qu'on n'ait vécu ni dans Tabondante ni dans Toisiveté, on s'habitue mal à subir les caprices, les exigences, les injures d'un de ses semblables, et il est plus dur qu'on ne le pense de refouler, pour garder son pain, de légitimes colères. On m'a parlé d'une femme, peu digne à coup sûr d'être mère, qui gourmande ses enfants lorsqu'ils disent bonjour aux domestiques. Si nous devions occuper d'autres conditions dans d'autres mondes, il serait juste que cette femme devînt gardeuse de dindons.
Mais, diront les maîtres, nous ne prenons pas des domestiques pour faire leur éducatioi\; nous les payons pour nous servir, qu'ils nous servent. C'est trop juste, mesdames, et je vous demande pardon d'avoir supposé, même un instant, que le sort de ces malheureux pouvait vous intéresser. Puisque votre père
a fait fortune et que celui de votre bonne est resté dans la misère, il est bien juste que vous, la fille du riche, vous ayez sur l'autre, la fille du pauvre, droit d'insolence et de dédain. Seulement, à partir
de ce jour, la lutte s'engage; attendezvous à ce qu'on vous rende en haine tout ce que vous donnerez en mépris. Quand vous aurez dit : « Quelle coquine que cette fille ! » on vous répondra : « Quelle baraque que cette maison ! »
La situation étant ainsi faite, il faut que je vous dise, mon cher Paul, ce qui m'a le plus surpris en voyant échouer toute tentative de conciliation entre des maîtres qui ne sont pas bons et des domestiques qui ne seraient pas dociles : je me suis demandé pourquoi tant de gens qui n'ont ni affaires ni fortune, et qui pourraient vivre tranquilles entre eux comme Philémon et Baucis,
vos DOMESTIQUES. 27$
Heureux de ne devoir à pas un domestique
Le plaisir et le gré des soins qu'ils se rendraient,
se condamnent à subir, sans y être forcés, les inquiétudes et les tempêtes que suscite à leur modeste foyer cet élément antipathique qu^ils appellent leur bonne. Ceux-là ne manquent, pour se servir eux-mêmes, ni de force ni de courage. Ils ne sont soumis à aucune des exigences d'un monde auquel ils n'appartiennent pas : affranchispar la médiocrité de toutes conventions sociales, ils sont libres de vivre au gré de leur fantaisie, et de se créer, dans Tombre et le silence, ce petit coin intime, affectueux, indépendant, où la vie est d'autant plus douce qu'elle est moins au dehors , où Von apprend chaque jour davantage que le bonheur vrai ne s'achète pas. Qu'ils interrogent leurs besoins, les modestes conditions de leur existence : rien n'exige ni ne comporte^'dans leur petit ménage l'in-
trusion d'une étrangère. Cette bonne ( je ic continue à me servir de Peuphémisme consacré) occasionnera un grand surcroît de dépenses : elle achètera plus cher que ne ferait la ménagère, elle cassera la vaisselle, elle écornera les meubles et les cadres, et marquera ses doigts gras sur les tentures comme sur le bord des plats ; elle ne sera ni économe ni soigneuse, et, I en échange de toutes ces valeurs négatives, on lui donnera, sans compter les étrennes et les cadeaux, la nourriture, le blanchissage, le logement et les gages.
Cependant, si j'en crois les gémissements qui sont venus jusqu'à moi, ce sont là ses moindres défauts. La bonne estune source permanente d'inquiétudes et de tourments : tantôt elle est voleuse, tantôt elle est outrageusement insolente, tantôt sa conduite est un scandale, et il n'est pas rare, dans les relations qu'elle entraîne, qu'il soit besoin de faire intervenir le
vos DOMESTIQUES. %77
commissaire de police. Tels sont, dans un grand nombre de cas, le caractère et les habitudes du familier de la maison.
Enclin par ma nature à la charité, je plains de tout mon cœur ceux qui, par leur position ou leur fortune, ne peuvent échapper à cet enfer. Mais qu'il me soit permis de demander aux autres pour quel singulier motif ils se condamnent volontairement à ce genre de supplice.
Vous ne me lisez pas depuis deux ou trois pages sans vous dire que me voilà encore une fois tout épris de la médiocrité; cela est vrai, mon ami; mais j'ai surtout insisté pour vous révéler un coin non exploré du domaine toujours si vaste de la vanité ; il y avait là une lacune à combler.
Oui, mon cher Paul, pour être convenable, pour être bien vu, il faut avoir des domestiques. A cette condition seule, votre femme pourra faire quelque figure
ifi
auprès de ses voisines, de ses connaissances, et toucher la main des dames qui rappelleront chère amie. Soyez attentif au ton, à Texpression de suprême dédain avec lequel une femme dit d'une autre : a Ah ! elle fait ses affaires ellemême ! » et vous serez convaincu de cette grande vérité.
Dans le train ordinaire de ce monde, plus maladroit, plus sot qu^il n'est méchant, on peut jouir d'une certaine considération en faisant des dettes, des dupes et le reste pour se procurer le luxe d'une domestique avec tous les embarras, toutes les horreurs qu'il comporte; mais comment voulez-vous qu'on estime * une femme ou au moins qu'on la fréquente quand elle se borne à être une honnête ménagère et la nourrice de ses enfants?
Si vous rencontrez sur votre chemin, mon ami, quelques-uns de ces vaniteux atteints de la folie qui pousse à cesser
vos DOMESTIQUES. typ
d^être pour paraître, voici ce que je vous conseille de leur dire de ma part et de la ^ôtre :
Qu^avez-vous fait de votre tranquillité, de votre bien-être, pauvres gens qui sacrifiez chaque jour votre petit avoir et votre bonheur intime sur Tautel de la va.nité ?
A quoi bon ces domestiques, ces réceptions et cet appartement où le mauvais goût s'est fait complice de vos erreurs ?
— Votre bonheur ne pouvait-il tenir dans un plus petit espace? Ces gens que vous admettez à votre table et qui se moquent de vous, sont-ils vos amis? viendront-ils un jour à votre aide?
Non, rien de tout cela n'est vrai ni utile ni à sa place j vous le savez et vous en souffrez ; car pour payer ce superflu, ces contraintes, il faut retrancher à votre nécessaire, à votre véritable bien-être.
Loin des yeux du monde, tristement cachés dans votre existence de tous les
28o LE JEUNE HOMME.
jours, il faut, quand les convives ne sont plus là, s^imposer des privations et recourir aux expédients : vous êtes à la merci de vos fournisseurs qui refusent le crédit, et il arrive que votre cuisinière vous avance cent sous pour faire le marché. Vous pouviez vivre contents, sans tourment et sans honte, dans votre modeste condition, d'un revenu qui, réparti avec sagesse, vous aurait même laissé le reliquat des jours de fête ; vous n'avez pas voulu de cette tranquillité. Le luxe, l'ostentation, ont étouffé votre bon sens ; vous avez perdu tout à la fois, pour vivre au gré des autres, votre droit à Finsouciance et votre liberté.
uisQUE mes deux codes vous inquiètent, mon ami, et qu'il vous semblerait difficile de déterminer les cas où l'un plutôt que l'autre devrait être en vigueur, je dois vous dire que ces codes ne seraient deux pour mon Ljcurgue moderne que dans sa pensée. Les lois seraient les mêmes sans doute: mais '
on les appliquerait avec une grande sévérité à ceux qui savent ce qu'ils font, avec une grande indulgence à ceux qui ne le savent pas. C'est à ces derniers que serait réservé le bénéfice des circonstances atténuantes, lesquelles seraient empruntées, non plus au crime même, mais à l'état moral du criminel.
Je fais des vœux pour que vous soyez un jour membre du jury : la cour d'assises est une école d'indulgence. Certes, les fautes ne se justifient pas. mais un grand nombre s'expliquent. La plupart des coupables n'exciteront en vous qu'un profond sentiment de commisération.
Quand vous aurez constaté le crime, écoutez le criminel : vous mesurerez la grandeur du châtiment et vous serez épouvanté. J'ai l'espoir que Dieu ne pèsera pas dans la même balance, comme le fait l'inflexible loi des hommes, les fautes de ceux qui ont des lumières, des
notions exactes du bien et du mal, et celles de ces êtres ignorants et stupides qui, s'agitant dans les ténèbres «de Fabjection, n^ont ni sens moral ni sentiment religieux. Après avoir vu, entendu ces hommes, après avoir appris comment ils ont vécu jusqu'au jour dé Tattentat, on se demande quelle est leur part de responsabilité. Nous qui avons conscience de nos actes, et qui savons à quel point nous nous rendons coupables, nous méritons cent fois plus d'être punis : le crime chez nous est dans la pensée autant que dans l'action,
A l'aspect des criminels abrutis, on éprouve le même sentiment qu'à Taspect des bêtes sauvages : leurs instincts féroces vont les pousser à se jeter sur nous; il faut les fuir ou les mettre dans l'impossibilité d'agir : ils ne m'inspirent aucune idée de vengeance ou de châtiment. Ils ont, comme nous, la forme humaine, la
parole et parfois une lueur de raison, mais ce ne sont pas nos semblables; ce qui distingue Thomme de la brute, ce qui fait Têtre responsable, c'est la conscience.
Conscience! mon cher Paid, voilà le mot de l'humanité, le secret de toute véritable vertu. La conscience, c'est Dieu en nous. Vous pouvez la définir : ce qui porte l'homme à s'aimer lorsqu'il vit dans la sagesse et dans l'ordre, à se haïr lorsqu'il vit autrement.
L'homme a deux sortes de bonheurs :
Tun extérieur et l'autre intérieur, ou, pour parler avec plus d'exactitude, l'un apparent et l'autre réel. Le bonheur vrai, le seul durable, n'a qu'un nom : la paix de l'âme. Il y a de grandes fortunes, de grandes émotions et des gloires suprêmes; elles n'assurent le bonheur que si l'âme n'est point troublée.
Lorsque j'ai entrepris de yous démon-
trer que, dans les conditions normales de l'existence, la somme des satisfactions accordées à chacun de nous était à peu près la même, bien que les sources et les causes fussent très différentes, j'ai uniquement tenu compte de nos jouissances et de notre manière de vivre; mais entre tous ces êtres heureux au même degré par les dons de la nature ou les circonstances de la vie, il reste à distinguer les plus heureux, les seuls véritablement heureux : ce sont ceux qui ont une bonne conscience. Non seulement on dort bien quand on pos?sède la paix de sa conscience, mais on se plaît dans la solitude et Ton n'a pas peur de ses propres pensées. 11 faut de la vertu pour vivre avec soi-même comme il faut de l'honneur pour vivre avec les autres. « Quand l'homme juste, a dit L'Hôpital, n'aurait autre récompense que le contentement que lui apporte la bonne vie, et Tinjuste
a86 LE JEUNE HOMME.
n^aurait autre peine, tourment et supplice que sa mauvaise conscience, ce serait assez pour encourager perpétuellement l'un au bien, et pour détourner Tautre du mal. »
Le bonheur sans la conscience, c'est le bonheur qu'on ne mérite pas et dont on souffre. Si votre conduite n'était pas d'accord avec l'opinion favorable que le monde et vos amis auraient de vous, de votre caractère, de vos devoirs, de vos sentiments, vous prendriez dans l'estime des autres une place qui ne vous serait pas due, et votre conscience souffrirait de cette usurpation. Fussiez-vous en face d'un homme dégradé ou corrompu, si vous ne méritiez pas l'estime que vos dehors lui ont inspirée, vous auriez perdu le droit, peut-être aussi le courage de le regarder dans les yeux. Hors les bonnes actions, qui doivent rester dans l'ombre, tout ce que vous cachez de votre vie sociale est coupable.
Vous laisserez donc pénétrer la lumière dans votre existence, d^abord en ne faisant rien que de louable et d'avouable, et puis en maintenant un parfait accord entre vos actes et votre pensée. Il n'y aura point en vous d'intentions suspectes. Ce que le monde vous verra faire sera toujours la conséquence honnête et logique de ce que vous aurez voulu : vos motifs vaudront vos actions.
A cette condition, mon ami, je réponds de votre bonheur, même au milieu des injustices et des luttes. Les éloges sont amers quand la conscience peut nous dire : Tu ne les mérites pas ; les reproches, au contraire, n'abattent pas le courage de rhomme qui devant Dieu ne se reproche rien. « Je préfère le témoignage de ma conscience, disait Cicéron, à tous les discours qu'on peut tenir de moi. »
ReHsez aussi le chapitre Z)m repentir, dans Montaigne, vous y trouverez cet excel-
pas assez heureux pour qu'on Tignore, quelqu'un sera toujours prêt à s'écrier: « U est donc bien riche ! » On ne dira pas : « II est bien généreux! » A moins pourtant qu'on n'accompagne cette dernière exckmation du mahn sourire des Sii|us-entendus. Règle générale : si vous donnez une partie de votre argent, c'est que vous en avez de trop. Et encore ne comprend-on pas très bien : il faut que vous soyez poussé par quelque cause mystérieuse qui réduirait peut-être à néant votre prétendue bonne action. Vous devez avoir une grosse faute à vous faire pardonner.
Ces tristes interprétations pourraient désoler un homme qui ne serait pas philosophe ; mais elles sont une sorte de stimulant pour ceux qui s'acharnent à faire le bien, même en laissant croire
qu'ils ne le font que pour eux-mêmes.
Habitué dès la jeunesse à entendre votre conscience, vous l'entendrez sans
cesse, mon. ami; ce sera le retranchement inexpugnable. Gardienne de votre honneur et de vos sentiments, elle sera là toujours pour se jeter entre vous et le malheur; elle interviendra dans tous les actes de votre vie pour vous préserver ou vous défendre, et chaque fois qu^elle sortira victorieuse de sa lutte contre les passions ou les accès de faiblesse, vous serez heureux de saluer son triomphe. C'est parce que notre vrai juge est en nous-mêmes qu'on a eu raison de reprendre Platon d'avoir dit que la peine suit de près le péché ; elle naît au moment même du péché ; elle s'appelle le remords; c'est la pire de toutes.
Parmi ceux à qui les tribunaux n'ont pas demandé compte de leur conduite, il en est qui sont entrés dans la vie sans conscience. Ils ont empoisonné leur âme à vingt ans, et pour continuer de vivre conune ils avaient commencé, pour se
apa LE JEUNE HOMME.
faire braves à leur manière, pour être indépendants, ils ont mis instinctivement de côté quantité de scrupules et de délicatesses qui eussent été des embarras continuels; il était nécessaire que, sans autre analyse , tout cela fût classé au nombre des niaiseries. Ainsi s'explique la répugnance que tant d^hommes éprouvent à s'interroger; les retours vers le passé leur sont pénibles ; aucun d'eux ne peut se plaire à relire sa vie.
Votre conscience, mon ami, sera secondée dans son œuvre par deux puissants auxiliaires : Tamouretle travail. Ils rempliront votre existence, et ne laisseront rien de mauvais dans votre existence et dans votre cœur.
Le plus beau sentiment a été dénaturé de façon si étrange qu'on sait à peine de quoi parlent ceux qui prononcent le mot amour. Ce que je puis vous affirmer, pour mon compte, c'est que je ne fais allusion
ni de près ni de loin à ces amours désordonnées qui alimentent les drames et les romans. Un de mes grands étonnements a toujours été que ces séductions et ces adultères pussent offrir un assez vif intérêt pour jouer le rôle qu'on leur voit jouer dans la plupart des œuvres d'imagination. Le plaisir que prennent beaucoup de gens à se nourrir Tesprit de ces fictions et de ces extravagances qui, depuis des siècles, défrayent la curiosité 4)ublique, est pour moi inexplicable. Il y a d'autres héros que ceux des enlèvements et des trahisons, il y a aussi d'autres victimes que celles de leurs passions, et ces exploits erotiques sont vraiment bien peu dignes de l'attention qu'on leur accorde.
Votre amour à vous, mon cher Paul, celui que vous aura inspiré la jeune fille qui deviendra votre femme, fera la force de votre jeunesse. Un amour chaste et profond est le plus beau des talismans. 11
met dans Pâme toutes les splendeurs comme toutes les émotions, et, bien qu'il semble nous transporter dans un monde supérieur, il nous invite à tout aimer autour de nous ; il nous excite à être grand, à rester pur, à devenir meilleur. Vous ne seriez pas protégé par votre conscience à cette époque enchantée de la vie que vous seriez sauvé par votre amour. « De toutes les influences humaines, a dit M. Guizot, celle d'un amour vertueux est la plus puissante comme la plus douce. »
Quoi qu'on dise ou qu'on fasse autour de votre bonheur intime, vous devrez à votre amour de garder vos enthousiasmes et vos naïves admirations; grâce à lui, vous vous détournerez des hommes qui ricanent, des souffles qui dessèchent; vous resterez jeune enfin, et ne consentirez jamais à immoler ce qu'il y a de plus cher en vous.
L'amour sera ensuite, mon ami, la
source intarissable des charmes de la vie domestique, et pendant le cours d^une carrière qui sera longtemps bonne parce qu'elle sera sérieuse, vous aurez pour votre femme autant d'égards et de respect que de tendre affection. Vous Taimerez, si j'ose dire, sévèrement.
La sévérité à laquelle je pense, mon cher Paul, sera dans la conduite, dans l'observation des devoirs réciproques, et non dans de puériles conventions. Deux personnes unies par le mariage, c'est-àdire par le lien le plus étroit, peuvent, doivent même se tutoyer ; et, selon moi, elles ne se donnent aucune preuve d'estime nécessaire lorsqu'elles se désignent ellesmêmes par les mots monsieur ou madame : c'est une niaiserie ou une affectation que devraient bannir les gens qui vivent en vérité. Puisque vous pouvez dire simplement : ma femme, sans blesser aucune convenance, pourquoi diriez-vous ma-
dame Paul, comme sont tenus de le faire tous ceux qui ne sont pas son mari? A son tour, pour être naturelle et sans prétention, votre femme, lorsqu'elle parlera de vous, dira Paul, aux amis, et mon mari, aux étrangers. Quant à la tentation qu'elle pourrait avoir de vous appeler mon loulou ou mon coco, vous la réprimeriez dès sa naissance. Ce serait plus niais, plus choquant que tout le reste.
Vous ne serez pas plus son loulou qu'elle ^ ne sera votre biche ou votre poule.
Enfin, mon cher enfant, ce qui complétera, fortifiera votre existence, c'est le travail.
Travailler, c'est vivre, dans le présent et dans l'avenir. Rien de ce que nous aurons fait ne sera perdu; tous les efforts comme tous les atomes se retrouvent. Le travail est une loi sacrée à laquelle chacun de nous obéit, non avec la même ardeur, mr.i , avec le sentiment de sa nécessité et
de ses incontestables bienfaits. Le travail est un moyen de subsistance, et plus encore un moyen d'éducation. 11 laisse, après lui un contentement, une sérénité que les plaisirs seraient impuissants à procurer.
Si j'ai regardé de près les libertins, j'ai aussi observé les travailleurs, les plus modestes journaliers, et j'ai constaté chez eux des satisfactions intimes qui m'ont réjoui le cœur.
La vie intellectuelle de Thomme se divise en deux parts : celle du pain quotidien et celle des livres; l'une est la profession, et l'autre l'étude.
Exercer son état ou remplir ses fonctions, c'est travailler devant les autres; c'est aider, selon sa force, à la manœuvre humaine, et pourvoir en même temps aux besoins de la famille qu'on a mission d'élever. Ce labeur obligatoire, qui soumet l'homme à la règle, à l'obéissance, est celui qui répugne le plus aux avides
d'argent. Gagner cet argent qu'ils adorent, c'est une contrainte, et ils préfèrent à ce genre de supplice tous les autres moyens de s'enrichir. Vous qui, grâce à Dieu, ne pensez pas ainsi, vous aimerez votre état, vous l'exercerez de manière à vous donner à vous-même une satisfaction égale à celle qu'attendent de vous ceux pour qi\i vous travaillez; une partie de votre honneur résidera dans votre probité professionnelle.
Beaucoup de gens ont la fâcheuse habitude de dénigrer leur métier. A les entendre, c'est le pire de tous, et rien n'égale l'ennui) de reprendre chaque jour ce travail fastidieux qu'ils n'auraient certes pas choisi s'ils en avaient connu la monotonie et les déboires. Je vous recommande instamment, mon cher Paul, de ne pas tomber dans ce travers; il engendre à la longue une manie aussi fausse que ridicule, et correspond à un esprit d'indépen-
dance qui consiste à s'affranchir du devoir. Le plus souvent ce n'est pas Tœuvre qui est dure, c'est l'ouvrier qui est mauvais. Le métier qu'on exerce n'est ni meilleur ni pire que celui des autres ; mais c'est le seul que l'on connaisse, le seul dont on puisse parler, et comme il faut toujours gémir, on s'en plaint.
Donc, mon cher Paul, quel que soit votre métier, quels que soient les hom=' mes qu'il vous mettra dans la nécessité de rencontrer, quelles que soient même les luttes qu'il vous fera soutenir, vous aurez la sagesse de ne pas le maudire.
Vous lui devrez votre place dans le monde, votre considération, vous lui devrez de vivre avec honneur, vous et votre famille, et si vous avez du courage, si vous savez distribuer votre temps, il ne vous ravira jamais entièrement le plus grand des consolateurs de ce monde :
l'étude.
Ornement du bonheur, soutien de l*infortune, De Tenfant, du vieillard nourriture commune, Pour nous, Tétude ainsi prodiguant ses bienfaits. Grande par son pouvoir, plus grande en ses effets, Rend à son nourrisson la nature asservie. Au delà du trépas sait prolonger sa vie, Ennoblit ses travaux, embellit ses loisirs, Pauvre, fait sa richesse et, .riche, ses plaisirs.
(Saintine.)
Que vous dire, mon ami, d^un amour qui, comme celui de Tétude, s'accrot avec le temps, et laft découvrir chaque jour, dans l'objet aimé, des attraits plus grands, des perfections nouvelles ?
Ce que Tétude vous demandera d'abord, c'est du temps ; il faudra lui en donner le plus possible, en dehors de vos occupations journalières et forcées. Il y a une partie de la journée qui n'appartient à personne, ni aux affaires ni à la famille ni aux visiteurs ni aux importuns : c'est la matinée, celle qui commence de trèvS bonne heure et qui finit au moment où sortent de leur lit les paresseux et les
indifférents. Pour nous placer au point de vue de ceux qui dorment au lieu de vivre, nous rappellerons Tavant-matinée.
Elle est à vous cette avant-matinée, si vous voulez en faire usage ; je ne puis assez vous dire comme vous vous en trouverez bien. En prenant Thabitude de vous lever de bonne heure, vous allongerez, au profit des lettres et de la science, chacune de vos journées. Celui qui, pendant toute la vie, s'est levé à cinq heures du matin, c'est-à-dire trois ou quatre heures avant les autres, a augmenté d'un huitième le cours de son existence ; il est bien juste qu'il consacre ce surcroît de temps à lui-même en se livrant aux jouissances de l'étude.
A ce que gagneront votre intelligence et votre savoir, je veux ajouter, pour achever de vous convaincre, ce que gagnera aussi votre santé. L'engourdissement est toujoiu-s fatal, et l'énergie n'est
3oa LE JEUNE HOMME.
pas moins salutaire que la mollesse n'est perfide. Quant à l'air qu'on respire le matin, avant les heures d'agitation et de fièvre, il est moralement et physiquement le plus pur qui se puisse respirer. On l'a dit il y a longtemps : Se lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira.
Ne donnez jamais plus de six heures au sommeil. C'est bien assez, dans cette vie si courte, où tant de choses restent toujours à faire, d'abandonner un quart de son temps à l'inaction. Il faut apprendre à lutter, surtout contre soi-même, et si l'on n'a pas la force de résister aux séductions de l'oreiller, on doit s'attendre à se voir dépasser. On perd volontairement, par une mollesse coupable, le seul bien vraiment précieux, le seul qui soit perdu sans retour : le temps. Ceux qui dorment la moitié de leur vie sont des loirs et non des hommes; s'ils étaient
VOUS-MÊME. joj
sincères, ils ne donneraient d'autre motif de ce repos superflu que leur manque de courage; ils ne sont ni plus malades ni plus faibles que les autres, ils sont plus paresseux. Soyez possédé de Tenvie de parvenir, mon ami, et aucun effort ne vous coûtera : vous sacrifierez aussi gaiement, quand le travail Texigera, le repos que le plaisir ; vous serez soutenu par une pensée qui, quoi quHl arrive, surnagera toujours, celle d^atteindre un but honorable, d'être quelqu'un parmi tous.
Envisagée au point de vue du lit en lui-même, dans ses douceurs comme dans ses bienfaits, la question se résout encore dans le sens le plus favorable :
rhomme qui dort peu dort presque toujours très bien : il goûte chaque fois avec délice un repos dont il a besoin, dont il n'abuse jamais, et le temps lui manque pour les insomnies.
Vous avez peut-être entendu dire qu'on
jot LE JEUNE HOMME.
se tue àforce de travail ; vous n'avez pu répondre ni sourire parce que Texpérience vous manquait; mais quand vous aurez veillé comme la plupart des savants qui ont travaillé, qui travaillent incessamment, plus que vous ne pourrez jamais le faire, vous saurez par vous-même que le travail est trop l'ami de la vie sobre et régulière pour menacer nos jours. Je vous Tai dit à propos de la débauche, ce qui tue ou abrutit, ce sont les plaisirs, les excès de la vie matérielle; ils usent les ressorts, ils violentent nos facultés, et devancent ainsi Taction du temps : Tâme ne s^en va pas tant que le corps reste ferme pour la contenir.
En travaillant, on se fatigue, on ne s'affaiblit pas; on développe ses facultés, on ne les use pas : chaque matin le courage renaît avec une nouvelle ardeur d'apprendre. Mais je n'hésite pas à ajouter, pour aller au-devant des objections,
même les plus spécieuses, que, si Ton devait compromettre sa vie dans cet exercice perpétuel de Tesprit, on ferait bien encore de ne pas s^arréter : mourir en travaillant ou pour avoir travaillé, c'est une belle mort.
J'insiste sur le travail, quel que soit son objet, parce que le pire de ce qui pourrait vous arriver serait de ne rien faire. Je n'entends bannir de votre existence, vous le savez, ni les plaisirs ni les distractions; mais je tiens à vous soustraire « aux langueurs de la paresse et aux'pernicieuses rêveries de Toisiveté ».
Je veux bien que l'oisiveté ne soit pas la mère de tous les vices, quoiqu'elle engendre un grand nombre de maladies; mais elle méprise, elle tue le temps, et le temps se venge du culte qu'on lîe lui rend pas en écrasant les oisifs de son poids.
Le vieux proverbe a bien dit, Vhuiseuse est moult nuiseiise. Avoir passé un jour sans
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rien faire était une des trois choses dont Caton le censeur se repentait le plus.
Les livres, Paul, voilà les grands amis, ceux qui, en faisant de vos loisirs le meilleur emploi, vous donneront les joies dont ils disposent et suppléeront aux autres. Comptez sur eux pour dissiper vos incertitudes et chasser vos chagrins. Us feront ce que les hommes n'auront pas pu, n'auront pas voulu faire : pour toutes les heures de la vie, celles de la souffrance comme celles des enchantements, ils vous offrent des trésors de lumières et de bonnes pensées ; ils apportent le courage et l'apaisement, ils peuvent tout embellir. Le mot de Cicéron était vrai il y a deux mille ans, il le sera toujours :
« Si tu as une bibliothèque, rien ne te manque. »
Non seulement les lettres nous éclairent et nous consolent, mais elles sont un des plus surs moyens de nous rendre
meilleurs. Elles épargnent les fautes, éloignent les faiblesses en nous maintenant, en nous ramenant toujours dans la sphère des idées élevées. Et puis elles assurent notre bonheur sans le faire dépendre des autres. Il est à vous, en votre possession, soumis à votre volonté, ce livre qui parle de si haut à votre c œur et à votre raison ; vous pouvez vous enfermer avec lui pour recueillir, dans votre chère solitude, les conseils et les baumes qu^il répand avec libéralité. « Mes livres font ma joie et presque ma seule société, écrivait Paul-Louis Courier à sa mère. Je ne m^ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aime surtout à relire ceux que j^ai déjà lus nombre de fois; par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. )>
Enfin, mon ami, il est une chose, bonne entre toutes, que seuls les livres
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pourront vous donner, c'est la poésie.
Dans les cours publics, dans la conversation des hommes supérieurs ou au théâtre, on peut retrouver de la science, de la philosophie ou de Thistoire ; mais la poésie s'est réfugiée dans votre solitude; c'est là qu'elle vous attend, loin des affaires, des intérêts mercantiles, loin de ceux qui dénigrent, en aveugles ou en railleurs, une félicité dont les trésors ne s'ouvriront jamais pour eux.
Echappé au tourbillon du monde, revenez souvent à cette enchanteresse pour vous livrer aux doux plaisirs de l'imagination. Après avoir charmé votre jeunesse, elle embellira le reste de votre vie. C'est une amie toujours noble, toujours tendre, qui parle dans un beau langage de nos amours et de nos rêves. Elle s'émeut et s'enthousiasme avec nousdans l'âge des illusions, elle nous aide à supporter les épreuves; et plus tard,
quand les ans nous ont plies sous leur poids, elle nous rappelle la fraîcheur de nos premiers beaux jours. C'est elle qui, à rheure des adieux, nous montre le ciel et fait errer sur nos lèvres un dernier sourire.