SCÈNE IL CHARLOTTE, NICOLE
NICOLE
Madame, madame, v'ià une lettre pour vous.
CHARLOTTE
Pour moi ! serait-elle de mon mari ?
NICOLE
De M. Robert ? faut croire que non , puisque vous l'attendez aujourd'hui , et puis le commissionnaire m'a ben dit de nia remettre qu'à vous.
CHARLOTTE
Qu'à moi ?
NICOLE
Et d'vous r'commander de n'ia lire devant parsonne.
Qu'est-ce que cela signifie ?
NICOLE
Dam! lisez -, p't'êt'ben qu'la lettre vous Fdira.
charlotte , lisant l'adresse.
« À mademoiselle Charlotte , chez monsieur son père , » épicier-droguiste. »
NICOLE
Il y a mam'selle ?
CHARLOTTE
Vraiment oui.
NICOLE
Et v'ià cinq ans qu'vous êtes madame, faut que le commissionnaire se soit joliment amusé en route.
CHARLOTTE
Voyons.
NICOLE
Attendez donc , madame } que je m'en aille.
CHARLOTTE
Pourquoi ?
NICOLE
Puisqu'il faut qu'vous n'ia lisiez devant parsonne.
CHARLOTTE , SOuHant.
Oh ! tu peux rester , il n'y a pas de mystère.
NICOLE
Alors lisons.
charlotte , ayant ouvert la lettre.
Ah ! mon Dieu ! c'est de ce fou de Werther.
NICOLE
Un fou! tiens > ça doit être farce.
CHARLOTTE
Au bout de cinq ans , il pense encore à moi ! ( Lisant. ) « Je prends la plume... ma main tremble... ma vue se » trouble... mes larmes coulent, mon papier boit... »
NICOLE
Tiens ! ça commence comme ça !
charlotte , continuant de lire.
« O délices du ciel ! ô supplice de l'enfer ! »
NICOLE
Oh! la, la!
CHARLOTTE
Quel extravagant! il n'a pas changé. (Elle lit). « Est- » ce Charlotte toujours tendre et fidèle ou Charlotte per- » fide et parjure , qui lira ces caractères humides et brû- )) lans ? Oui , tu es la même , ma Charlotte n'est pas re- » froidie. »
NICOLE
C'n'est pas faute d'en avoir eu l'temps , toujours. CHARLOTTE , continuant.
« Au reste, j'arrive de Londres où j'ai appris la manière » de terminer ses maux } et si je ne retrouve pas ma Lo- )> lotte dans l'état où je l'ai laissée en partant...
Eh ben! quoi qu'il f'ra.
CHARLOTTE
Il n'a pas achevé sa phrase ,• mais il est capable de tout ; et si malheureusement mon mari revenait dans ce momentlà, juge donc , lui qui, avec tant de bonnes qualités, a le défaut d'être un peu jaloux !
NICOLE
C'est cPson âge ,* car , entre nous , il a plutôt l'air d'être vot'père que vot'mari , et il y a d'quoi s'mettre Martin en tète. Mais dites-moi , not' maîtresse , quand donc qu'vous avez connu un maniaque d'amoureux comme ça ?
CHARLOTTE
Il y a six ans.
Air : Du major Palme J'étais encor demoiselle Lorsque cet orignal , De l'amour le plus fidèle Me fit l'aveu dans un bal.
Une aussi brusque aventure Me fit tout-à-coup rougir ; Puis je ris de sa tournure :
Il prit ça pour du plaisir.
Certain alors de me plaire , Il forme le beau projet De m'obtenir de mon père , Qui , par bonheur voyageait.
Rappelé' par sa famille , Il part enfin , mais avant Il veut que de rester fille Je lui fasse le serment.
De se brûler la cervelle L'insensé' me menaçait , Et dans ma frayeur mortelle Je promis ce qu'il voulait.
Il revient que lui répondre
Quand he'las ! il apprendra ? . . .
Puisqu'il arrive de Londre, A coup sûr il se pendra (ter.)
NICOLE
Comme ça s'rait agréable pour vous !
CHARLOTTE
Voilà bien les hommes ; si je l'avais aimé , il m'aurait oubliée depuis longtemps 5 je ne l'aime pas, eh bien...
NICOLE
Eh ben ! not'maîtresse , il me semble qu'il y aurait un moyen d'nous tirer d'ià.
CHARLOTTE
Et lequel?
NICOLE
Air : Est-ce ma faute da* Puisque moins nous sommes Amoureuses d'eux, Plus messieurs les nommes D' nous sont ^loureux.
Réglez- vous là-d'ssus, Partagez sa flamme, Et p' t'êt ben , madame , Qu'il n' vous aim'ra plus. ( ter* )
CHARLOTTE
Joli conseil en vérité !
Même air*
Moi, si je m'marie ,
Comme j'de'sirons
Toujours êt'che'rie
DThomme que j'aurotis ,
D'peur qu'il n'chang' d'amours ,
Drès qu'il aura l'nôtre ,
J'en aim'rons un autre
Pour qu'il m'aim' toujours. ( ter. )
Mais j'crois qu'vous n'avez pas fini vot'lettre.
CHARLOTTE
Tu as raison. {Elle lit.) « Adieu Lolotte ! mais que » dis-je adieu ! Non , car ce papier dépositaire de mes plus » mystérieuses pensées ne précédera que de quelques mi- » nutes l'arrivée de votre plus que jamais passionné » amant..,. »