DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES [., U-lT-10, ULBII D'OUiUl
Tm dnita limni*.
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Lm TlooiatM an tel deropénti
Reportons-nous au troisième samedi du mois de décembre 1845.
Jamais, de mémoire de contrôleur, le bal de l'Opéra n'avait été si brillant.
Un bal briUant, en style de contrôleur, c'est comme si l'on disait : le foyer regorge^ les cou* loirs débordent, les loges craquent, les escaliers s'effondrent ; il souffle ime chaleur à faire entrer les vitres en fusion; les femmes se trouvent mal; les hommes suent de la plus répugnante fsiçon.
Lorsque trois heures sonnèrent à l'horloge do
d L4 JEUNESSE DORÉE.
foyer, la fête était parvenue à son plus haut point de magnificence et de splendeur. J'entends que, dans la salle, cinq mille débardeurs se livraient à une pânioixâme el à une chDrégraet)liie indeseriptibles; la formidable exécution de Torchestre était étouffée sous le plain^chant des danseurs ; le galopr s'élançait avec la rapidité tourbillonnante du simoun et le fracas terrifiant des chutes du X^iagara.
Dans le foyer, la fête n'était ni moiiis animée, ni moins ardente. Fondàes par l'atmosphère torréfiante, les bougies pleuraient à chaudes larmes sur la tête «è srff le)5 épattleâ des protûeneurs ; les femmes dénouaient les cordons de leur masque, montrant des teints couperosés, des yeux rouges et des chairs mari)rées ; les hommes côtoyaient Tapople^e foudroyante.
En ce moment, un jeune homme de vingt-cinq aos, occupé i. causer avec un domino bermétiqueinent cousu dans un linceul de satin noir, dégagea soti br$ls éur lequel pesait un bras rond et foteléf
— D^jâ trois heures I s'écria-t-ïl; le temps découle vite avec vous, ma charmante I c'est à croire qu'une puissance contraire à celle de Josué Vous fut concédée par Jehovah.
— Que signifie cette phrase entortillée? demanda le domino, qui ne paraissait pas avoir fait de l'histoire sainte sa lecture favorite.
— Je veux dire que si Josué arrêta la marche du soleil, — lequel, du reste, ne marche pas, — vous me sembîez, en Revanche, accélérer singulièrement le cours de la lune. Je parié cinquante louis que les heures h'ônt pas eu, ce soii*, plus de trente minutes, l'une dans l'autre.
Le domino haussa les épaules.
— ïrêfe de fadeurs 1 dit-il ; voiis voulez me quitter?
— A mon grand regret, je l'avoue ; mais j'y suis contraint.
— Quelque nouvelle conquête, je suppose 7
— VoDà une question à laquelle je ne saurais répondre.
— Et pourquoi?
— Parce que la discrétion est le premier devoii" d'un gentilhomme.
— Et voui^ êtes gentilhomme?
— Le vidoilïte Fiorestail de Juvignac vous salue! dH-î! èfi s^iticlinant devaiit le doniino, dont tl baisa, au passage, IsC main irréprochablement gantée.
— C'est trop juste; gardez votre secret, et re-
prenez votre liberté ; je ne vous interroge ni ne vous retiens plus I
Cette extrême réserve ne faisait sans doute point raifaire du vicomte, qui ajouta en haussant la voix :
— Pour Dieu! n'allez pas vous imaginer des choses insensées...
— Je n'imagine rien du tout
— Je ne suis pas fat... et plutôt que de laisser votre esprit s'égarer dans les vastes champs de l'hypothèse, je préfère vous dire la vérité.
— On ne vous la demande pas.
— Apprenez donc...
— Mais puisqu'on ne veut rien apprendre.
-*- Sachez donc...
— Mais puisqu'on ne veut rien savoir.
— Sachez, reprit-il en se penchant à l'oreille du domino, que je suis invité à souper chez la duchesse de Créneau-Vieux, une noble dame du faubourg Saint-Germain.
Ces paroles, quoique dites à l'oreille, furent jetées à pleins poumons et prononcées d'une voix retentissante. Vous eussiez dit un de ces à parte de mélodrame, où le traître, en apercevant la victime, s'écrie avec des mugissements de taureau:
— Cachons-lui mes projets, et qu'elle ne lise point dans ma pensée I
Deux clercs d'avoué, qui avaient consacré leur dernière pièce de cinq francs à l'acquisition d'un billet de bal, et qui étaient menacés de se coucher sans souper, s'arrêtèrent, cloués par l'admiration, et se prirent à considérer d'un œil envieux le for. tuné jeune homme.
— Adieu, madame, dit le vicomte en saluant le domino ; soyez convaincue qu'il ne fallait rien moins qu'une invitation de la duchesse de Créneau-Vieux pour m'arracher aux douceurs d'un entretien avec vous.
n dit, s'éloigna et se perdit dans la foule.
Tandis que ces choses se passaient dans le foyer, deux scènes à peu près identiques se déroulaient dans le couloir des premières loges et dans un<e ]o|>e de face des secondes.
Dans le couloir des premières loges, un autre jeune homme, un autre vicomte, Fabien de Néris, prenait congé d'une séduisante laitière, et, à cette question posée d'une voix dolente :
— Tu t'en vas, vicomte?
Il répondit assez fort pour que tous les voisins entendissent sa réponse :
— Que voulez-vous, la belle I Trois heures son-
6 LA ;SUN¥:9Sip DOEÉS.
Pfint, ^t je suis convié à souper chez )a ni^rquise de Château-Vert, la lionne par e?:cellence du quartier d'Antin. Je parie cent loui^ qu'oij n'attend plus que moi I
— Oh! ces femmes honnêtes, murmura la laitière en étouffant un soupir; quelle rude concurrence elles nous font I
Au même instant, dans une lo^e de face de§ secondes, ui^ troisième jeune homme^ un troisième vicomte, Gaston de Barbantin, interrorppîj suhito son tête-à-t0te avec une accorje bergère enrubannée, poudrée et mouchetée corpme un pastel de Latour.
— Par la morbleu) s'écria-t-il, sais-tu bi^n, petite, que tu as failli faire un miracle ?
— Mpi ? dit en souriant la bergère, dont le sourire fit éclore trente -deux perles.
— Toi-même.
— Et comment?
— En me faisant oublier que je soupe, cette nuit^ à trois heures, chez 1^ princesse Menti-Venti, la reine du faubourg Saint-Honoré. Je parie deux cents louis qu'elle est furieuse contre ynoi I
Il ouvrit la porte de la loge et disparut.
Restée seule, la bergère s'adressa cette question à elle-même :
— La princesse Menti- Venti, qu'est-ce que c'est que ça ?
Et après avoir réfléchi un instant, elle se répondit :
— Quelque femme du monde, je suis sûre...
noire comme une taupe et maigre comme un clou... Sont-ils bêtes, ces hommes 1
Lm TiôbintM Jettent l'sûrgcAt par les fenêtres.
Gnq minutes après, les trois vicomtes se rencontrèrent devant la porte du café Anglais.
Il y avait alors sur le trottoir : des cochers de fiacre qui cherchaient à ranimer leurs pieds à demi congelés par Une longue station sur le siège de leurs voitures; des décrotteurs qui se chauffaient à la flamme de leur chandelle emmaillotée dans une feuille de papier huilé ; des chiffonniers grelottant sous leur cachemire d'osier ; des négociants d'allumettes chimiques qui brûlaient leur fonds, et plusieurs autres échantillons de ces industries bohémiennes, qui grouillent, la nuit, à la porte des restaurants et des théâtres.
Lorsqu'ils s'aperçurent, les trois jeunes gens simulèrent la surprise.
— La place m'est heureuse à vous y rencontrer, messieurs I s'écria le vicomte de Barbantin ; mais du diable si je m'attendais à ce plaisir I Vicomte, dit-il en s'adressant à Fabien de Néris, je croyais que vous soupiez chez la marquise de Château- Vert?
— C'est vrai.
— Comment étes-vous ici, à cette heure?
— Un mari qui s'avise d'ajourner un voyage annoncé depuis une semaine... Mais vous-même, vicomte, ne deviez-vous pas souper chez la princesse Menti- Venti?
— C'est exact.
— Votre présence en ces lieux ?
— S'explique par une subite indisposition de la princesse.
— S'il est vrai, et je le pense, que les chagrins de nos meilleurs amis soient une consolation à nos douleurs personnelles, consolez-vous, messieurs, dit à son tour Florestan de Juvignac; la fatalité ne m'a pas épai^é plus que vous.
— Au fait, j'y pense, vicomte ; ne comptiezvous pas souper avec la duchesse de Créneau - Vieux?
iO LA JEUNESSE DORÉE.
— Et je comptais ^ans mon hôte; le duc est arrivé ce soir à Timproviste de son ambass^e. L^ gouvernement ne devraifjjoint accorder de pongés aux diplom;^te$ mariés. C'est immoral I
— Ei^ sorte que nous ne soupons pas ? demanda Fabien de Néris.
— Ne p^s souper ! interroînpit ^uvignac ; c'està-dire que je compte souper double. Puisque 1/b hasard nous a réunis devant la porte de ce cabaret, je propose une grisoUe, Q\û m'^.ia|ie me suive !
Les trois vicoiptes firent irruption dans 1^ café Anglais.
Un long frissonnement cornet dans l'assemblée de chiffonniers, de décrotteurs, de cocjiers et de débitants d'allynietîes^ t^iï^piy^S iippassibles, mais alléchés, de la scène que pous venons de décrire.
— Excusez I soupira un bohémien ; quelle satanée noce il va se faire Jà-haut dans un moment I enfoncés le festin de Balthazar et les dîners 4 trente-deux sous!
— Oh I les brigaïads ! murmura ui^ chiffonnier égalitaire ; je vous demande uij peu ce qu'ils ont fait de plus que nous, ces beau^ fils, qui vont s'empiffrer dans un salon bien chaud, tandis que nous autres, les trois quarts du temps, nous py^-
vons de faim et de froid dans la rue... Et pourtant, ajouta-t-il en brandissant son poing vers les fenêtres du restaurant, nous sommes pétris du même limon qu'eux et coulés dans le même moule ^
Il parlait encore lorsqu'une croisée s'ouvrit, et les trois vicomtes parurent sur le balcon.
— Oh I sainte canaille ! cria Juvignac, tendez vos blouses et vos casquettes, et qu'on se soûle à notre santé I
Une quinzaine de francs, convertis en pièces de cinq centimes, dégringolèrent aussitôt sur l'asphalte du trottoir, avec un grésillement comparaîle à celui de la grêle quan4 plie fojj^tte |^ toitl^re vitrée d'unie çerre phaude.
La fenêtre se referina.
Alors il s'éleva d'eiii bas une triomphante clajfneur, qui jaillit vers le ciel comnae une fusée iinipense.
Puis, toi^s se ruant à 1^ fois dans le ruisseau transformé pp P^ptole, ce fut iin fouillis de bras, de têtes, de torses /et de jambes à donner le vertige. jQp eût dit une couvée de serpents hachés pendant ]^ sommeil, et dont les inpombrables tronçons .cherchaient 4 se rejoindre, galvanisés par les .4ernières convulsions de Tagoni^e,
Les Tloomtes tonpent.
Tous ceux qui ont soupe au café Anglais, dans le saint temps du carnaval, ont pu faire une observation, à savoir qu'on s'y dispute les cabinets particuliers comme on se dispute les bureaux de tabac au ministère des finances. Aussi, pour remédier autant qu'il est en leur pouvoir à l'exiguité du lûcal, les propriétaires ont-ils conçu l'ingénieuse idée de transformer en cabinets volants et portatifs leur grand salon du premier étage. Des cloisons mobiles, enchâssées dans des rainures, qu'on dresse le soir et quDn enlève le matin, divisent le salon en neuf ou dix cellules^ séparées l'une de l'autre par l'épaisseur d'uiie planche de sapin. Viveurs novices^ qui en êtes
encore à votre premier souper, défiez-vous de ces ruches qui, sous le rapport de la transparence, réalisent la maison de verre souhaitée par un personnage de l'antiquité ; si l'on y est à l'abri des yeux de ses voisins, on n'y est point du tout à l'abri de leurs oreilles : il ne se donne pas un baiser, et il ne se débouche pas une bouteille de vin de Champagne dans un de ces réduits, plus sonores qu'une cloche, sans que tous les soupeurs en soient instruits au même instant.
Ce fut dans un de ces cabinets que s'installèrent les trois vicomtes, et d'après ce qui a été dit touchant la disposition des lieux, il est inutile d'ajouter que tout le restaurant fut bientôt informé des lai^esses qui venaient d'être faites au peuple, et attendu que nul ne s'avisa de penser qu'elles eussent été faites avec du cuivre, le bruit vola de bouche en bouche qu'une royale aumône de mille francs venait d'être jetée aux pauvres diables de la rue par trois vicomtes très^millionnaires et un peu gris.
Il n'y eut que le garçon de service, habitué à la façon de vivre de ces messieurs, qui devina la vérité, et qui sourit dans sa barbe. Mais, attendu qu'on le payait pour se taire, il se tut. Si la disrjrétion était bannie du reste de la terre, on la
retrouverait blottie sous la veste bleue et sous la serviette blanche d'un garçon de restaurant. Combien de ménages parisiens, de ceux qui semblent le mieux unis, dont la tranquillité n'est due qu'au mutisme de ces hommes estimables? Ils sont c^mme Pandore : ils n'auraient qu'à ouvrir les lèvres pour qu'il en tombât une averse de maux ; mieux avisés que cette fille imprudente, ils ferment la bouche, et ils font bien. Et cependant, que de gens croient être quittes envers eux pour quelques décimes oubliés avec une généreuse ostentation dans les plis de la nappe !
— Ces messieurs n'ont rien commandé? demanda le garçon qui entra dans le cabinet des vicomtes, après avoir frappé trois coups discrets à la porté.
Ces simples paroles, entendues de tous les cabinets voisins, arrètèfent le travail de la mastication sur toute laligile. Plusieurs verres pleins restèrent collés à des lèvres altérées qui oublièrent leur soif, et un grand nombre de fourchettes demeurèrent immobiles, comme si les bras qui les portaient avaient été frappés d'une soudaine paralysie.
— Us vont commander leur menu ( s'écria un cabinet de droite. Écoutons f écoutons I l'eau nous len vient à la bouche I
LA JEUNESSE DORÊE. 15
•^ Dés gaîllàï'dâ qxil jeltefit mille francs aux paHvrès ! i"ip6âtâ le càbîiiet de gauche^ quel festin ils v(mt faire !
Pendant ce temps, le gârçori s'était penché vers jQvigftac.
-^Ooiftine â Pordiûaif'e? demaiida-i-il à voix basse.
Jftvignâc fit tih sîgtief d'assentiment, puis il reprit â liante voix :
-^ Votis plàît-il qile Je dresse la carte de notice souper, messieurs?
— Faites, cher ami, répondirent les deux mxitéB.
-*^ Êtes-vofùs prêt, Pàuï?
— Oui, Mohèieuf le vicomte.
— Écrivez donc.
Et il dicta :
-^ Huîtres de! Matretities ; — potage bisque ; — filets de caille à la purée de gifcier; — mayonnaise de saumon ; — trois perdreaux truffés ; — écrevisses bordelaises; — sorbets au rhum; — fraises, abricots, ananas et pêches; — trois bouteilles Larose, 1834 ; — trois fioles de Johannisberg ; — et du vin de la Veuve à indiscrétion.
£t le garçon écrivit sans hésiter, en homme accoutumé à ces sortes de comédies :
— Vermicelle pour deux; — un poulet froid à l'huile et au vinaigre; -» un brie et un gruyère ; — deux bouteilles de vin ordinaire ; — et trois bouteilles d'eau de Seltz.
A mesure que Juvignac dictait, les cabinets de gauche et de droite feuilletaient la carte imprimée, sur laquelle sont mentionnés les prix des mets offerts aux consommateurs. Le vin Larose, 1834, était coté vingt-cinq francs la bouteille ; les pêches coûtaient six francs la pièce ; le total fut effrayant.
— Les roués de la régence ne faisaient pas mieux les choses, soupira un débardeur, qui ne put s'empêcher de jeter un regard méprisant sur son modeste amphitryon, occupé à ronger l'os d'une côtelette de veau.
— LucuUus soupe ce soir chez Lucullus ! dit sentencieusement un monsieur en lunettes bleues, acharné après un bifteck qui se défendait avec une mâle énergie
Ganseries de vicomtes.
— Le moment n'est-il pas venu d'abandonner le Larose et de passer au vin de Champagne? demanda le vicomte de Néris. Il est, à mon sens, la sauce obligée des fraises, ajouta-t-il en coupant une tartine de pain, qu'il enduisit d'une couche de fromage de Brie..
— Va pour le Champagne! répondirent les deux autres.
Le vicomte de Juvignac s'empara d'une bouteille d'eau de Seltz : les ficelles qui le retenaient ayant été coupées, le bouchon bondit vers le plafond, et le liquide jaillit dans les verres avec un pétillement trompeur.
— Messieurs, s'écria le vicomte de Barbantin, j'ai l'honneur de vous proposer une santé.
— Quelle santé, cher ami?
— Celle de votre oncle le pair de France, qui est goutteux et millionnaire?
— Non, messieurs ; mon oncle ne se porfe que trop bien... c'est un brutal qui ne sait pas vivre.
— Vous voulez dire qu'il ne sait pas mourir?
— C'e*jt synonyme. — La santé que je vous propose m'est chère autrement que celle de tous mes oncles paternels et maternels. Je bois à Very-good, à ma noble jument anglaise, à cette digne descendante de The Chip of the Old Bloocky qui, au dernier steeple-chase de la croix de Bemy, m'a fait gagner un handicap de mille leuis. Buvons, messieurs, à l'héroïne du turf, à celle dont le nom glorieux mérite d'être inscrit en lettres d'or sur les pages du stud-hook.
Les trois jeunes gens choquèrent leurs verres, après quoi ils en répandirent religieusemejit le contenu sur le plancher.
— Vicomte, que dites-vous de ce vin? demanda Néris à Juvignac'
Florestan fit claquer sa langue contre les paroûi de son palai9*
— Il est supportable, dit-il ; cependant il y a mieux; le café Anglais se néglige; j'en toucherai deux mots, en descendant, au comptoir.
— Tous <?,es cabarets sont taillés sur le même patron, lit observer le vicomte de Gaston de Barbantin. Nous les enrichissons, et ils nous traitent comme les premiers venus. Que diable 1 je gaspille ici une centaine de louis par mois, rien qu'en soupers, et il me semble que cette somme, si faible qu'elle soit d'ailleurs, mérite bien quelques égards culinaires.
— On vous marie, vicomte ; le savez- vous ? dit Néris à Juvignac.
— Le bruit en est donc venu jusqu'à vous, vicomte ?
— La baronne de Montargis, que je rencontrai l'autre soir chez la marquise deTarascon, en parla longuement.
— Et que disait-elle, cette chère baronne ? des méchancetés, je parie?
— Précisément. Pour que le duc de Clamecy sacrifie ainsi sa fille, un ange, orné de deux cent mille francs de rente, disait-elle, il faut que le bonhomme de père ait totit à fait perdu l'esprit.
— J'en étais sûr; cette pauvre Nathalie ne me pardonnera jamais d'avoir préféré à ses trente-
deux printemps sonnés les dix-sept ans tout frais éclos de M"6 de Clamecy.
— Et vous mariez-vous, en fin de compte ?
— Prochainement, mon très-cher. Les derniers obstacles seront aplanis le jour où je serai nommé secrétaire d'ambassade, ce qui ne peut tarder d'arriver, si j'en crois les espérances formelles que m'a fait concevoir le ministre des affaires étrangères. « Mon cher Juvignac, m'a-t-il dit à sa dernière soirée, occupez-vous de la corbeille de noces ; on est à même de tailler la plume qui signera votre nomination. » Et il me serra la main très-affectueusement... Mais pardon de vous avoir rompu la tète de mes affaires domestiques. Buvons, messieurs; Barbantin, je vous défie au grand art de l'ingurgitation.
On déboucha une seconde bouteille d'eau de Seltz.
Plusieurs minutes s'écoulèrent silencieuses, durant lesquelles nos vicomtes, dont les verres étaient vides, furent censés absorber une grande quantité des précieux produits de M™« veuve Cliquet.
— Vous n'étiez pas des nôtres hier, à l'Opéra, vicomte? demanda Juvignac à Barbantin. Nous pasi^âmes la soirée au foyer de la danse, où l'on
se divertit beaucoup, je vous jure. Héloïse et Passe-Lacet furent adorables de verve et d'eutrain. Elles ont fait des mots qui resteront comme sont restés ceux de la Duthé et de la Guimard.
— Parbleu I vicomte, reprit Barbantin, si grand qu'ait été votre plaisir, je doute fort que vous vous soyez réjoui autant que je me suis amusé.
— Une aventure ?
— Délicieuse!
— Avec une grande dame?
— Non ; une simple petite bourgeoise*
— Vous, Barbantin?
— Moi-même, messieurs! je m'étais encanaillé, rien de plus vrai 1 mais vous savez : toujours le pâté d'anguilles.... on s'en lasse à la fin.
— C'est juste ! contez-nous donc ça?
— Voici la cbose en quatre mots.
Tous les cabinets dressèrent l'oreille et ne perdirent pas une syllabe.
— Il y a de cela buit jours environ, reprit le vicomte, j'allais faire un tour au Bois, lorsque, traversant une rue que vous me permettrez de ne pas vous nommer, quoiqu'elle s'appelle la rue de la Paix, j'avisai, sur le seuil d'un magasin de
parfumerie et de nouveautés, une jeune femme que vous devrez croire charmante, lorsque je vous aurai confessé que je ne dédaignai pas de la trouver jolie. Dispensez-moi de vous faire son portrait. Les portraits n'ont jamais servi qu'à embellir la laideur, et à enlaidir la beauté. Or, tout ce que je pourrais vous dire de ma petite marchande, lèvres de corail, teint de lis, yeux de velours, sourcils d'ébène, mains d'enfant, pieds chinois, et le reste, toutes ces vieilles phrases à l'usage des écrivains de haut style ne vous donneraient qu'une idée fort médiocre de cette chère créature qui, condamnée à vivre dans une boutique, me fil l'effet d'une perle dans une huître ! J'ouvrirai l'huître ! pensai-je en moi-même.
— Vive Dieu ! quelle chaleur I interrompit Fabien de Néris. Vous voilà amoureux, vicomte !
— Amoureux. . . moi ! reprit Barbantin ; fi donc ! mon cher, vous me faites injure, et je serais déshonoré si l'on pouvait vous entendre. Un homme comme moi désire souvent, mais il n'aime jamais I Donc, je la vis, elle me plut, et je me promis d'inscrire son nom sur ma liste. Le lendemain, à l'heure du Bois, je fis arrêter ma voiture à la porte de son magasin^ où, verni, ganté.
habillé, coiffé et cravaté d'une façon irrésistible, j'exécutaî, j'ose le dire, une entrée comparable à celle qu'Alexandre-le-Grand fit jadis dans Babylone. Mais, jugez de mon désappointement! Qui me reçut ? le mari, un vrai courtaud de boutique, un homme épais et rouge, en habil noir, en gilet court et en cravate de jaconas, à coins brodés au plumetis. Abusant de la circonstance, ce faquin me ruina en acquisitions dont je n'avais que faire. Quant à sa femme, éclipse totale ; elle ne brilla que par son absence.
— Et vous ne bâtonnâtes pas ce drôle, vicomte ! s'écria Juvignac.
— J'en conçus la pensée, mais je me contins ; non que la police correctionnelle me fasse peur, je vous supplie de le croire, mais c'eût été me fi-Tmer une maison où j'avais intérêt à revenir.
— Et le lendemain ? demande Néris.
— Le lendemain, je fus plus heureux. J'eus le loisir d'échanger avec la belle quelques-uns de ces galants propos et de ces regards magnétiques k nous autres connus, qui attirent les femmes dans nos bras conrnie l'aimant attire le fer. Le surlendemain, j'étais aimé ; le troisième jour, on m'en fit l'aveu, en rougissant comme une groseille.
— Et le quatrième jour ?
— Le quatrième jour et le cinquième mes affaires amoureuses n'avancèrent pas d'un baiser.
— Est^e croyable?
— C'est incroyable, mais c'est vrai ; le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable I Le plus triste, c'est que je continuais toujours le cours de mes acquisitions diplomatiques. A peine ébauchée, cette aventure me coûtait déjà vingt douzaines de paires de gants, une trentaine de cravates de satin, je ne sais combien de chemises brodées sur toutes les coutures, et de l'extrait double de mousseline en quantité suffisante pour parfumer le lac d'Enghien.
— Mais le sixième jour, vicomte?
— Le sixième jour, je fis passer im billet incendiaire. « Ma chère enfant, disais-je entre autres adorables impertinences, je ne saurais vivre plus longtemps ainsi. Je ne me sens pas d'humeur à ressusciter les estimables bergers de ce bon monsieur de Florian. L'amour platonique est une spirituelle niaiserie inventée par deux amants rachitiques et paralysés. Nous sommes dispos et gaillards l'un et l'autre, Dieu merci I 9
— Et la réponse?
>v LA JEUNESSE DORÉE. 25
— Elle ne se fit point attendre: « Venez demain soir, à onze heures ; mon mari monte la garde, > me fut-il répondu d'une main tremblante. Rien qu'à «la manière dont elle avait barré ses t et posé les points sur les t, il était facile de connaître une fille d'Eve qui en était encore à donner son premier coup de dent au doux fruit défendu. Donc, le lendemain, quand sonna l'heure du berger, je me glissai dans une chambre à coucher d'une exquise élégance.
— Heureux vicomte ! murmura Néris.
— Attendez le dénoûment ! mon cher Fabien ; nons touchons au dénoûment. J'étais arrivé à peine, qu'on sonne à la porte. La belle marchande me pousse dans un réduit obscur qui lui sert de cabinet de toilette. Quel malotru venait ainsi nous déranger ? Parbleu I c'était l'époux qui, en sa qualité de sergent-major, rentrait chez lui tranquillement, tandis que ses camarades non gradés étaient condamnés à douze heures de lit de camp.
La position était critique, d'autant qu'il régnait dans le lieu où l'on m'avait enfermé uK^e odeur violente d'eau de Portugal. Vous savez ou vous ne savez pas que je déteste cordialement ce parfum de coiffeu».
— Aversion que je partage, dit Fiorestan. Vous sautâtes par la fenêtre ?
— J'ouvris la porte et m'offris aux regards de répoux stupéfait.
— Monsieur le vicomte de Barbantin I s'écriat-il d'une voix étranglée.
— Moi-même, mon cher Fobinet ; auriez-vousf douze douzaines de bonnets de coton âme vendre, je vous prie?
Revenu de sa surprise, le Fobinet porte la main à son sabre, dégaine, et se met en mesure d'espadonner contre moi. Mais soudain je m'empare d'une paire de pincettes, et me voilà, nouveau PàriS) parant et ripostant contre ce nouveau Ménélas, tandis que notre Hélène, étendue sur une causeuse, poussait des cris de pintade effarouchée. Je désarme mon adversaire, et du bout de mes pincettes, chauffées à blanc par la braise du foyer, je lui dessine une balafre juste au milieu^du front. Alors, m'adressant à l'héroïne de ce combat homérique :
— Bonsoir, madame, lui dis-je, et recevez mes adieux éternels. Il m'est impossible d'aimer une femme adonnée à l'eau de Portugal. Ne m'en veuillez pas trop cependant; peut-être reviendrai-je,
une nuit où Je serai fortement enrhumé du cerveau.
A la honte de tous les soupeurs du café Anglais, nous sommes forcé de déclarer qu'un long et bruyant éclat de rire accueillit cette sotte invention du vicomte.
LM VlcomteB Jouent.
— Si nous faisions un lansquenet? proposa Juvignac, lorsque le silence se fut rétabli.
— Va pour un lansquenet ! reprit Néris. Je ne serais nullement contrarié de vous gagner quelques poignées de louis, ayant eu une forte déveine tous ces temps derniers.
— Quant à moi, dit Barbantin, je serais un ingrat si je me plaignais de la fortune. Depuis un mois, j'ai fait une série de hatiquo merveilleux. Chose rare, messieurs, je suis tout à la fois heureux au jeu et en amours ! Juvignac, sonnes donc, je vous prie.
Florestan sonna en maître»
— Paul, dit-il au garçon, des cartes et des cigares.
— Quels cigares ces messieurs désirent-ils ?
-^ Des trabucos à un franc la pièce.
Le garçon revint un instant après ; il tenait un paquet de cartes dans sa main droite, et dans sa main gauche brillait une soucoupe de porcelaine Bur laquelle étaient étalés trois cigares à quinze centimes.
— Dépêchons, messieurs, dit Juvignac ; je n'ai plus que peu d'instants à demeurer avec vous. Il me souvient qu'une pauvre Ariane se dépite et se morfond dans ma couche solitaire.
Les vicomtes jouèrent durant une heure ; et une heure durant ils effrayèrent leurs voisins par l'extravagante hardiesse de leurs coups proclamés à haute voix. L'argent roulait à grands flots sur la table. Ces flots d'argent consistaient en quinze pièces de cinq francs, leur fortune à tous trois, car ils appartenaient à l'école du philosophe Bias, cet ennemi né des caisses d'épargnes. Mai» quel efl'et ne produit-on pas avec soixante-quinze francs, lorsqu'on se les repasse de main en main, et lorsqu'à grand bruit on les fait cascader. Vous eussiez juré qu'ils puisaient à pleines mains dans les caveaux de la Banque. C'était prestigieux;
^ I l^-^-M l__^L^^ 1 ^ MJ I - .1- ■ - I I ■ I ■ I— I M LJIJK— — JM.
ainsi fait- on au cirque Olympique, où quarante figurants, passant et repassant derrière la toile du fond, représentent la grande armée.
— Messieurs, dit en se levant tout d'un coup le vicomte de Juvignac, partagez-vous mes dépouilles opimes : je perds vingt-huit mille francs; c'est assez pour une fois.
Ils sonnèrent et demandèrent l'addition.
Le total de ce nouveau banquet de Trimalcion monta à treize francs, tout compris.
Ils donnèrent vingt francs au garçon, et lui abandonnèrent généreusement la différence
Ayant posé leurs chapeaux sur l'oreille, ayant déboutonné leurs gilets, qu'ils reboutonnèrent de travers, ayant dénoué leurs cravates, s'étant en un mot donné la gracieuse apparence de gentilshommes légèrement pris de vin, ils ouvrirent la porte et sortirent du cabinet*
Apothéose des vicomtes.
La foule des soupeurs lesaltendait, échelonnée sur leur passage, et un long murmure admiratif les accueillit à leur apparition.
Les hommes saluèrent avec une politesse servile, et les femmes décochèrent leurs sourires les plus provoquants, tant la race humaine est lâche et toujours prête à adorer le veau d'or, même quand le veau d*or est en cuivre.
Les vicomtes, se tenant sous le l)ras et fendant Tair de leurs sticks, se dirigèrent vers l'escalier et descendirent le boulevard, suivis d'une vingtaine de muets courtisans.
— Vicomte, dit Juvignac à Barbantin, je no l'oîs pas votre voilure.
— Mon cocher est malade ; mais je n'aperçois ni vos gens ni ceux de Néris ?
— J'ai donné congé à ma valetaille, dit Fabien.
— Et moi, dit Florestan, je parie cent louis que ma livrée m'attend à la porte d'Émeraude.
— Nous partons donc à pied, comme tout le monde? demanda Barbantin.
— C'est triste f murmura Néris.
— C'est humiliant ! soupira Juvignac.
— Pourquoi vous plaindre, mes très-chers?
reprit Gaston : c'est le mémento quia pulvis es. Sans cela, sans quelques légers accidents de cette nature, eh ! pardieu I nous finirions par croire que nous sommes plus que des hommes et presque ' des dieux.
Et les trois jeunes gens se séparèrent sur ce bel aphorisme.
Les vicomtes se ressemblant entre eux aussi parfaitement que se ressemblent les diverses épreuves d'une même gravure, nous allons nous attacher plus particulièrement aux pas d'un de ces aimables gentilshommes. Le moment est venu de. considérer le revers de la médaille, car elle a un revers, cette médaille... Et d'ailleurs ôst-il donc une médaille qui n'ait pas de revers ?
Lm dieux lares du vioomte. "
H était cinq heures et demie du matin, lorsque le vicomte Florestan de Juvignac s'arrêta devant la porte d'une maison garnie de la rue Saint- Lazare.
n tombait alors une de ces pluies froides et menues qui transpercent les paletots les plus solidement doublés, ainsi que le ferait une averse d'aiguilles.
Le vicomte sonna timidement.
Rien ne bougea dans la maison
n sonna derechef et d'une main plus hardie.
Mais il eut beau prêter l'oreille et fixer son regard, il ne vit que la nuit et n'entendit que ]f p}epçe,
Dix minutes s'écoulèrent ainsi.
Il pleuvait toujours, et la brise, qui sifflait avec rage depuis quelques instants, gerçait les mains du vicomte et lui bleuissait le bout du nez.
— Canaille de portier I murmura-t-il en s'accrochant au bouton de la sonnette, qu'il tira cette fois avec l'énergie du désespoir.
Cinq autres minutes s'écoulèrent encore.
Puis un long bâillement fit retentir le vestibule, et l'on entenait une voix qui disait :
— On a sonné, je crois ?
Pour unique réponse, Florestan carillonna avec fureur.
— Qui est là ? dit la voix.
— Moi.
— Qui vous?
— Le vicomte de Juvignac.
— Ah I c'est vous ? dit la voix.
Exclamation qui pouvait se traduire ainsi :
— Ah ! ce n'est que vous ?
La porte s'ouvrit enfin; le jeune homme se glissa comme une couleuvre vers la planchette où pendillait la «lef de sa chambre; il la saisit, et en deux bonds il se trouva sur la cinquième marche de l'escalier. Mais là, il sembla prendre racine^ grâce au poignet vigoureux du porti qui
venait de le happer par les basques flottantes de son habit noir.
— Dites donc... dites donc... s'écria-t-ilj c'est donc vous qui faites ce grand tapage?
— Il n'y a pas de ma faute, reprit JTuvignac. J'ai sonné un peu fort, parce que vous ne m'entendiez pas.
— Et s'il me convenait de ne pas vouloir vous entendre, moi? s'écria le concierge avee imperti* nence.
— Vous en aviez le droit, dit piteusement le vicomte qui, pour éviter une discussion, paraissait résolu aux concessions les plus viles et les plus dégradantes.
Mais cette humble soumission du locataire ne fit point tomber la mauvaise humeur de son adversaire, qui lyouta avec un redoublement d'acrimonie :
— Quand me rembourserez-vous les cinquantecinq francs quej'ai eu la bêtise de payer pour vous ?
A cette question, depuis longtemps prévue, Florestan essaya de continuer son ascension, et il ne se décida à répondre que lorsqu'il se fut convaincu de l'inutilité de ses efforts.
— Yos cinquante-cinq francs, dit-il, vous les aurez ce soir.
— Et les trois cent douze francs dus au propriétaire?
— Demain ils seront payés, j'en prends l'engagement formel. --'
Le portier haussa les épaules avec dédain.
— Du reste, ajouta-t-il, si nous ne sommes pas désintéressés d'ici à huit jours, délai de rigueur, on vous expropriera pour cause d'utilité particulière, et vos quatre nippes seront vendues à notre profit. Â présent, monsieur le vicomte, ajouta-t-il avec une emphase burlesque, je vous rends votre libre arbitre, et j'ai l'honneur de vous souhaiter une bonne nuit. Ne faites pas de mauvais songes, et n'allez pas rêver tribunal de commerce, protêts et recors.
Débarrassé de l'étreinte de son vampire, Juvignac donna un fier coup d'aile, prit son vol et monta quatre-vingt-dix-neuf marches tout d'une haleine.
Alors seulement il s'arrêta, alluma un bout de bougie caché sous un paillasson en loques, introduisit sa clef dans la serrure d'une porte sur laquelle était peint le numéro 39, et pénétra dans ses appartements.
Les appartements du vicomte se composaient ^'UPe antichambre cfe deu)^ mètres ç^rré?, QHvran^
LA JEUNESSE DOREB. 37
sur une petite chambre meublée du strict nécessaire, avec une alcôve où Ton apercevait un lit en bois blanc, qu'un pinceau malhabile avait essayé de transformer en bois d'acajou. Le carreau ne disparaissait qu'à demi sous un méchant tapis qui n'avait que le souffle. Les quatre chaises, la table et le secrétaire étaient en merisier. Le grand luxe du logis consistait en un canapé et deux fauteuils recouverts d'un certain velours d'Utrecht jaune, émaillé de taches d'huile et de plaques de graisse. Sur la cheminée, qui était de marbre comme le lit était d'acajou, on ne voyait ni glace, ni pendule, ni vases, ni flacons. A juger du reste par cet appartement, on eût été fondé à dire que cet hôtel garni n'était, en réalité, qu^une maison dégarnie.
yonolpguo du -^omt4(.
Après avoir retiré prudemment la clef de la serrure, Juvignac se laissa tomber sur son canapé de velours d'Utrecht jaune.
Oh I combien en ce moment il ressemblait peu au brillant habitué du café Anglais et du bal de rOpéral Qui donc eût retrouvé en lui l'amant heureux de la duchesse de Grénear- ^ieux et le futur époux de M^^® de Clamecy? Il était transformé à la façon de ces comédiens que le public a peine à reconnaître alors qu'ils se sont dépouillés de leurs oripeaux de théâtre, et qu'ils ont serré dans des tiroirs leurs mollets saillants, leurs épais sourcils, leurs fines moustaches, leurs cheveux noirs et leurs dents blanches.
LA JEUNEddfi DORÉE. 39
Le vicomte se prit à envisager sa position.
Un examen (\e conscience n'est jamais une occupation gaie, et rarement c'est une occupation consolante. On compte si peu de consciences immaculées dans Page de chemins de fer où nous vivons ! A mesure qu'il pénétra plus ayant dans son for intérieur, la physionomie du jeune homme se chargea de nuages plus sombres, et une ride de plus en plus profonde creusa l'épiderme contracté de son front pâli.
Cédant à l'habitude immémoriale du Théâtre- Français, où, lorsqu'un personnage tragique est censé se parler bas à lui-même, il profite de J'occasion pour s'exprimer tout haut et en vers de iouie pieds, Florestan s'écria :
Tonnerre I il fait un froid de loup (ians ce taudis I 0ht le roi des e$crpc:s, portier, je te maudis! Grâce à toi qwi m'as tait séjourner dans la brume, J'ai des picotements au n^z... je couve un rhumrel Hastch I hastch I hastchl quand je ^qnge à nrja position, J'égale vos douleurs, ô filles de Sion 1 Pas le sou 1... Je vendrais, pour trois cents francs, mon àmet Mais à ce prix Satan n'en voudrait pas, l'infâme I Je dois partout, et n'ai pour payer... je n'ai rienl Mes cinq cents créancierii m^ traitent de vauriea, Moi que naguère encore ils appelaient vicojnte. Ils me Doursuiveat touB «a néîiêm^ï^ 4^ ^^m^^ift !
Human, qui me croyait un vrai Monte-Cristo,
Me refuse à présent crédit d'un paletot...
Mon bottier... c'est vraiment à donner des vertiges...
Me forcera bientôt à marcher sur mes tiges I
Papa, que la fureur met sens dessus dessous,
Me maudit chaque mois au prix de seize sous t
Puisque, dans ton courroux, papa, tu me victimes,
Que ne m'épargnes-tu ces quatre-vingts centimes?
Digne auteur de mes jours, homme aux cheveux blanchis.
Maudis-moi si tu veux, mais du moins affranchis
Tes malédictions, et puis sois moins avare
De tes lettres par qui j'allume mon cigare.
Est-ce ma faute, à moi, si je gaspille l'or?
Si j'ai soif de plaisirs, si j'en ai soif encor?
Quand on veut que son iils soit un parfait notaire,
L'espoir de Landemeau, l'orgueil du Finistère,
Et que, pendant trente ans, il soit tabellion.
On le procrée agneau... tu m'as créé lionl
Suis-je donc un melon, pour mûrir sur ma couche?
J'ai toujours appétit à l'heure où l'on se couche.
Je soupe... C'est, ma foi, simple comme bonjour I
D'ailleurs, a-t-on bâti Paris en un. seul jour?
Avant que d'être un fruit d'une saveur très-douce,
La pomme a des aigreurs qui font qu'on la repousse...
Peut-être qu'un matin, m'étant couché viveur,
Je me réveillerai notaire ou procureur...
Pourquoi désespérer?
.... Ce qui me désespérai C'est d'être sans argent; si vous étiez mon père. Monsieur, vous m'enverriei — mais vous êtes trop rat — Vingt de ces billets doux contre-signes Garât,
Au lieu de n^adresser votre étemel paraphe Sur des feuillets noircis de &utes d'orthographe t En attendant, je suis traqué comme en un bois; C'est en vain que je ris, que je chante et je bois. Je ne saurais longtemps continuer ce rôle...
Je ris du bout des dents, car tout ça n'est pas drôle t De rhumeur massacrante où je suis aujourd'hui, Que ne suis-je Néron pour faire comme lui I J'ordonnerais le vol, le meurtre, l'incendie... Ces spectacles plairaient à mon âme gaudie I Mais je vais me coucher... Farouches créanciers, Respectez mon sommeil, ainsi que vous» huissiers 1
Le vicomte fait la leieiv
Juvignac, qui avait com. ' les apprêts de sa toilette nocturne, s'interrompit tout à coup.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, ma blanchisseuse m'avait juré qu'elle garderait mon linge si je ne la payais pas... et je ne l'ai point payée; auraitelle eu l'indélicatesse de tenir ce serment impie ?
Il ouvrit, avec un fort battement de cœur, les tiroirs de sa commode. Ils étaient vides. Un minutieux examen lui fit apercevoir une unique chemise et une paire de chaussettes enfouies dans un coin.
Mais, de mouchoirs et de faux -cols, il n'y en avait nulle apparence.
— Tout m'accable à la fois 1 dit-il avec un gros jioupir.
Constatons-le à sa louange, cet abattement ne fut que de courte durée.
— Réfléchissons, se dit-il ; mon actif s'élève à dix-sept francs cinquante centimes. Si mince qu'elle soit, cette somme peut me remettre à flot. Que faut-il, en effet? une main au baccarat ou au lansquenet. J'irai dîner ce soir à la table d'hôte de M"« de Frontignan; 03 y Joue assez gros jeu pour que je puisse m'y refaire. Oui ; mais pour être admis chez la Frontignan, une mise décente esf de rigueur, et me voilà privé de faux-col et de mouchoir de poche. En acheter, ce serait diminuer mon petit effectif. Il me parait plus simple de faire moi-même l'office de blanchisseuse. Je suis de l'avis de Napoléon : e'est en famille qu'il faut laver son linge sale. La mère Pachqt le repasçers^.
Florestan releva ses planches, s'installa d^vant sa table et remplit d'eau sa cuvette, (laos laquelle il trempa le savon qui lui servait à se faire la barbe. Ua quart d'heure après, ^a lessive était; terminée; un âiu]|:-cûl, et un ifiouchoir ^e batis(e brodé à son chiffre et à se9 ^riT^es, séchaient devant la cheminée, où brûlaient quelques cotrets, les derniers dp la proyision.
▲lof s seulement h vipomt^ se coucbç^.
Le Tioomt^ repose.
— Ouf I fit-îl en s'allongeant voluptueusement entre ses draps, je suis éreinté; comme je vais reposer avec délices I
Il dormait depuis vingt minutes, quand le timbre fêlé de sa sonnette retentit dans l'antichambre.
Mais il n'entendit point, tout absorbé qu'il était dans un rêve céleste. Il rêvait qu'un financier célèbre l'ayant adopté, venait de rédiger un testament en sa faveur.
— Oh I oui, disait-il au financier, dont il baisait les mains ; oh I oui, vous êtes bien mon père I la voix du sang me le crie aux deux oreilles 1
Quant à l'autre, à celui de Landerneau, je le renie ; il est clair qu'on m'a changé en nourrice.
La sonnette s'agita de nouveau et avec une continuité désespérante : drelin I drelin ! drelin f drelin i
Juvignac entr'ouvrit un œil alourdi de sommeil.
— Je n'y suis pas ! murmura-t-il.
£ty se retournant sur le côté gauche, il se rendormit aussitôt.
Mais le visiteur paraissait être un de ces hommes têtus que les obstacles irritent et aiguillonnent. Il se remit à sonner comme Quasimodo devait le faire en ses jours de belle humeur.
Pour cette fois, il fut impossible au vicomte de ne se point réveiller tout à fait. Il se dressa sur son séant, et se frottant les yeux :
— C'est le défilé de la procession qui commence ! soupira-t-il ; si je ne m'abuse, ce système de sonnerie appartient à mon restaurateur ; cependant, ce ne peut être lui... Je crois qu'il est venu hier matin, et, A affamé que soit un créancier, il est rare qu'on le voie rôder deux jours de suite dans les mêmes parages. Oh ! pour le coup. Je doute n'est plus permis ; c'est bien ce cher resfa^ftteur.v L'ià4>^9 ^*^st trahi I Ce ^eipaieif
46 LA JEUNESSE DORÂB.
tintement est tout à fai^ de son style. : . 11 n'eSt donc pas venu hier, ainsi que je le suppoî^ais? Consultons noa livres à ce sujet.
Floreslan consulta ses livres, c'est-à-dire que ses regards interrogèrent une plaque en ardoisé^ clouée à la tête de son lit, où il inscrivait soigneusement, avec un morceau de craie pendu à Une ficelle, les noms de ses créanciers, à mesurequ'ils l'honoraient de leurs visites matinales. Gr, le restaurateur n*était point mentionné parmi les visiteurs de la veille.
— C'est ce gredin degargotier ! dit-il ; j'en mettrais sa main au feu. Qu'il aille au diable I qu'il me laisse reposer à mon aise ! Je n'ouvre pas.
Peu à peu la sonnette se calma ; on entendit descendre l'escalier en maugréant, et le vicomte se rendormit de toutes ses forces.
Il y eut une trêve d'une demi-heure environ ; puis la sonnette se remit en branle, lancée à toutes volées par un poignet solide.
— C'est mon tailleur ! dit Juvignae, qui ne se réveilla pas autrement.
Il arriva au tailleur ce qui était arrivé au re«taurateurt il se lassa et partit. Mais, semblable aux Parthes, qui, en fuyant, décochaient leurs flèches les plus meurtrières, il n'opéra sa retraite ,
qu'après avoir écrit avec du charbon, et en gros caractères, cette phrase insidieuse sur la porte du vicomte : ' <;
c Je suis chez moi, très-occupé. Si vous voulez que je vous entende, Sonnez fort et longtemps, S. V. P. >
£t il signa : Juvignag.
Dix minutes s'écoulèrent paisibles ; puis la clochette tinta de plus belle.
riorestan s'éveilla en sursaut.
— Qu'est ceci ? s'écria-t-il ; voilà un coup de sonnette que je ne reconnais pas. Je ne retrouve point là le timbre de mes créanciers ordinaires. Mon chapelier est plus moelleux, mon chemisier plus impatient, et mon loueur de voitures plus accentué. Ce coup de sonnette m'intrigue infiniment ; il est à mon oreille exercée ce qu'est à l'intelligence d'un mathématicien l'X d'un problème nouveau. Allons un peu à la découverte de l'inconnu.
Il se glissa hors de son lit, ouvrit la porte de sa chambre avec précaution, et pénétra dans l'antichambre, retenant son haleine, silencieuk comme une ombre. Un imperceptible trou avait
été percé par ses soins dans l'épaisseur delà porte ouvrant sur le carré ; il y colla son œil inquisi« teur. et faillit se trahir en reconnaissant son carrossier.
L'idontité du personnage constatée, il se retira aussi doucement qu'il était venu.
— Mes créanciers deviennent par trop ingénieux, murmura-t-il ; déguiser sa manière de sonner, c'est un moyen de haute comédie... ça équivaut aux travestissements du comte Almaviva dans le Barbier de Séville,.. Et dire que je pouvais ouvrir sans déGancel... A quels périls incessants l'innocence est exposée ici-bas I
Lorsque le carrossier se fut résigné au départ, Florestan traîna une chaise dans l'antichambre, monta sur la chaise, et, levant le bras, il atteignit à la sonnette, dont il arracha le grelot.
Et, tout fier de son stratagème, il se recoucha.
— Présentement, dit-il, livrons-nous aux voluptés du sommeil et à l'ivresse du repos ; créanciers, je vous défie I
Il est des gens qu'il ne faut pas défier ; les créan« ciers sont de ce nombre. Moins d'une demi-heure après, on frappait à grands coups de poing sur la porte du vicomte. ^
r- îïé ! bourgeois, dit u»e yojx, c'esj; pioi, 1^
facteur des meslsageries ; je vous apporte UB sac de mille francs, adressé par monsieur votre père. Les règlements m'obligent à tous le remettre M mains propres ; ouvrez donc, afin que vous signiez la feuille, ou je devrai emporter le magot.
Au début de cette harangue dorée, Florestan avait bondi sur sa couche ; mais cette impression première s'évanouit rapidement. -^
— C'est un piège I pensa- t-il ; qui veut trop prouver ne prouve rien. Mon père I m'envoyer mille francs, comme cela, à propos de bottes I Tout beau, monsieur I votre roman brille plus par l'imagination que par la vraisemblance.
Et il se rendormit.
— Au feu I au feu I au feu I cria-t-on tout d'un coup sur le carré du vicomte.
Juvignac se jeta en bas de son lit, et s'élança dans Tanticbambre.
Mais comme il allait ouvrir la porte, il fut arrêté par un vague soupçon.
— Cette voix ressemble beaucoup à celle de mon chemisier, se dit-il, un grand artiste en lingerie, auquel je dois une quinzaine de cents francs.
De rechef il eut recours à sa meurtrière, et il aperçut le chemisier qui se frottait les mains, s'applaudissant déjà du succès de sa ruse.
— Je suis environné de créanciers bien spirituels ! pensa le jeune homme en regagnant sa couchette. Par malheur, ajouta-t-il, quands ils ont tant d'esprit, les créanciers vivent longtemps.
Voilà de quelle façon intermittente le vicomte reposa jusqu'à onze heures.
Les gens du vicomte.
A onze heures, on entendit un bruit de clef grinçant dans la serrure ; la porte s'ouvrit, et les gens du vicomte entrèrent dans son appartement.
Ils entrèrent tous à la fois, le cocher, le palefrenier, le cuisinier, le groom et le valet de chambre résumés dans une vieille femme sale, décrépite, ridée, asthmatique, renâclant comme une locomotive au départ, et soufflant comme un cachalot.
Elle s'appelait M"^^ Pachot; mais on la désignait plus habituellement sous cette appellation familière : la mère Pachot.
Au printemps de sa vie, elle avait appartenu
au corps de ballet de TAcadémie royale de musique, en ce temps-là théâtre de la République et des Arts, et elle avait représenté, sous des costumes très-décolletés^ la déesse Raison dans les fêtes dédiées à TÊtre suprême. Profanation et sacrilège! au déclin de son existence, Tex-déesse en était réduite à faire des ménages, à garder les femmes en couches, et à poser des sangsues sur les creux d'estomac qui voulaient bien l'honorer de leur confiance
Moyennant la bagatelle de dix francs par mois, elle appartenait à Juvignac trente minutes par jour, entre onze heures et midi. Dans ce court espace de, temps, elle faisait la chambre, vernissait les souliers-bottes et préparait le d^eûner du vicomte. En outre, elle portait volontiers ses billets doux, lesquels finissaient par ces mots : « Je vous envoie mille baisers sur les ailes du zéphyr. » Le zéphyr était une métaphore qui sigmûait simplement la mère Pachot.
Cette affreuse petite vieille avait la passion des rafiradchissements alcoohques, et elle s'y adonûait sans vei^ogt^ aussitôt Qu'elle possédait quelques sous.
— Eh bien î mon joli garçon^ dit-^elleau vicomte avee uœ familiarité l^èssante^ nous avons donc
LA »0N1«M DOlUlS. iS
fidt la noce toute la nuit, que nous aommef encore dans notre portefeuille à des heures pa* veilles?
Il n*y a pas de grand kanme possible peur son valet de chambre, a4^cpi dit; qu'on nous per«> mette* d'ajouter : pour une femme de ménage, il n'est pas de gentilhomme qui tienne.
Morestan garda le silence.
«^ Qu*esl-6e qui ren^ t^ done arrivé? repritelle ; vous avea l'air empaillé, ce matin.
•ne M èp^ Paehei, dit enfin le jeune homme, jf ne sais comment cette journée finira, mais je vous certifie qu'elle a commencé furieusemeni mal.
— Il vous est tûMbé des tuiles sur la tète, mon pauvre gar^en?
^ Des iuilea, ee n'esl paç asses... dites des toi* tures entières, et vous serez encore au-dessous de la réalité. Je n'ai pas fermé l'œil, et je crois que mes indignes ca^neiersresfiuscitenl en mop honneur le supplice que le savetier Simon fit eiKlurer au fils de Louis XVI ! Vous vous en souvenez bien, mère Pachot?
La vieille soupira.
— n Si je m'en souviens I dit*e}le ; c'était le bon temps ! A me voir aujourd'hui^ ^Uce que vous
54 LA JEUNESSE DORÉB.
penseriez que Marat a minaudé à mes genoux, que Barras m'a donné de l'or à remuer à la pelle, et que Talleyrand m'a pincé le menton, un jour qu'il avait dit une manière de messe sur l'autel de la Patrie/ en plein Champ-de-Mars ?
Sans respect pour de si grands noms et pour de si vénérables souvenirs, le vicomte se hâta de l'interrompre.
— Mère Pachot, dit-il, prenez sur la cheminée une pièce de cinquante centimes, et préparez-vous à aller aux provisions. Avec quoi ai-je déjeuné hier?
— Avec deux sous de miel.
— Et avant-hier?
— Avec deux sous de raisiné.
— En ce cas, achetez-moi pour deux sous de confiture Je groseille; il faut bien s'accorder quelques douceurs I
— Et puis ?
— Et puis vous prendrez un petit pain de deux sous et pour cinq sous de tabac.
— De maryland ?
— De pur caporal I
— Deux et deux font quatre, et cinq font neuf, dit la femme de ménage, en comptant sur ses doigts. Reste un sou.
— Vous le boirez à ma prospérité, mère Pachot I répondit Florestan avec majesté. Faites vite.
— J'y cours.
— Mais auparavant, lavez-vous les mains.
La vieille obéit en rechignant.
— Dire que ces mêmes mains ont été baisées par ce même Bernadette qui fut roi de Suède 1 soupira-t-elle en trempant dans l'eau de grosses pattes rouges toutes crevassées d'engelures, et qu'on pouvait accuser hardiment d'être hydrophobes.
Où Pe» teit oonnaSmanoe avec la TloomtesM.
Aussitôt que la mère Pachot eut terminé sa besogne quotidienne, Florestan s'étendit sur son canapé, dévora son pain et sa confiture, qu'il arrosa d'un verre d'eau claire ; puis, roulant quelques brins de tabac dans une feuille de papier d'Espagne, il s'occupa à fumer des cigarettes, cette grave occupation des esprits désœuvrés.
Il en était à sa huitième cigarette, lorsque cinq coups frappés à la porte à des intervalles inégaux fixèrent son attention. Sans hésiter, cette fois, sans regarder par sa meurtrière, Juvignac ouvrit la poterne de son château-fort.
Une jeune femme s'élança dans la chambre du vicomte.
— Boigour, mon bon minet, dit-elle en se débarrassant de son chapeau et de sa pelisse de velours, qu'elle jeta pêle-mêle sur le lit du jeune bomme. Tu ne m'as pas attendue pour déjeûner? non ; tu as bien fait. Ah 1 à propos, j'ai fait des courses avant de venir chez toi, et j'ai pris une voiture à l'heure. Il me manque juste quarante sous pour compléter k somme que je dois au cocher, qui attend en bas. Prête-les-moi donc, mon Nini ; je ne te les rendrai pas à la première occasion.
Florestan donna la pjèce de deux francs demandée, ce qui réduisit son avoir à la somme de quinze francs, tout compris.
La jeune femme ouvrit la porte.
— Le temps de payer, et je reviens, dit-elle en dégringolant les premières marches de l'escalier.
Mais elle s'arrêta sur le carré du troisième étage, et glissa fort délicatement la pièce de quarante sous dans son porte-monnaie. Après avoir attendu quelques minutes, elle remonta vers les lieux éthérés habités par le vicomte.
— Et le cocher^ qui le paiera? demandera peut-être un naïf lecteur, peu au courant des mœurs bizarres que nous décrivons fidèlement ici.
Une telle question provoque cette réponse :
— Le cocher est un mythe, et la voiture une fiction. La vicomtesse est venue de son pied léger. C'est donc une contribution indirecte de deux francs* levée sur Juvignac. Certes, ce n'est pas grand'chose, deux francs, mais c'est mieux que rien; et d'ailleurs, les vicomtesses savent tout juste assez de géographie pour ne pas ignorer que les ruisseaux font les rivières. Elles tondraient un œuf, comme on dit.
Hélas! qu'avons-nous fait des traditions de cette époque galante où la Guimard, revenant d'un rende2-vous payé deux mille écus, en distribuait une partie aux pauvres de son quartier^ et remettait le surplus à M. le curé de Saint-Roch, sa paroisse, pour qu'il en fît le même usage ? Si elle florissait de nos jours, avec ses six mille francs, la Guimard spéculerait à la Bourse, si elle ne préférait prêter à la petite semaine. Quant à cette prodigue Cléopâtre, qui faisait dissoudre des perles dans du vinaigre, mieux avisée, elle vendrait son écrin à une marchande à la toilette, ou l'engagerait au Mont-de-Piété.
Mais revenons à notre vicomtesse, dont le nom et la position nous sont révélés par une carte de visite tombée de sa poche au moment où elle a tiré
le porte-monnaie où se sont engouffrés les deux francs du vicomte.
Mlle BLANCHE DE FOLLE-AVOINE
ARTISTE ËQUE8TRB DB L*HIPPODllO]fB
27, rue de Bréda {English spoken).
M"* Blanche de Folle-Avoine, artiste équestre de l'Hippodrome, occupait, dans la rue de Bréda, un appartement composé d'une salle à manger, d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un boudoir et d'une salle de bains, le tout construit par un architecte parisien et sur un emplacement parisien, c'est-à-dire dans des proportions parfaitetement dignes du royaume de Lilliput.
La salle à manger était tendue en mousseline artistement peinte; de grosses gerbes de fleurs aux couleurs éclatantes, des guirlandes de roses et de camélias serpentaient le long de la muraille, et donnaient à cette pièce la riante apparence d'un bosquet fleuri. Sur des étagères en bois de
La jeunesse DORÊtt. 61
citronnier et en bois de rose, brillaient de transparentes porcelaines du Japon et des pièces de vieux Sèvres, ravissantes fragilités, que coudoyaient çà et là des cristaux de Venise et de Bohême, tailladés, sculptés et précieusement damasquinés, ainsi que de vieilles armures florentines.
Son boudoir était d'un rococo parfait et d'un irréprochable Pompadour. Une nichée de petits amours roses et joufflus s'épanouissaient au plafond, et couraient follement sur les entablements des portes et des glaces. Une nombreuse collection de magots était éparpillée suï" la cheminée et sur d'élégantes consoles ; des encoignures dorées sur tranches dressaient leur* petite pieds fourchus dans tous les angles du boudoir. Quant aux meubles, ils se composaient de quatre fauteuils et d'un tête-à-téte recouverts en satin broché bouton d'or.
M"* de Folle-Avoine ne comptait guère plus de vingt-deux ans; elle avait le nez un peu capricieux, lès yeux d'une nuance insaisissable, et la bouché d'une rare finesse. Ses oreilles ressemblaient à deux feuilles de camélias gracieusement enroulées, et àeâ j<yues, d'un rose pâle, étaient encadrées de bandeaux de cheveux châtains, qu'elle se complaisait à lisser saitô oes^ aVee ities étfnX
mains, dont elle se montrait fort vaniteuse, et à juste titre, les ayant blanches, effilées, transparentes et un peu grassouillettes.
'Quant à son corps, c'était une pureté de lignes à ravir un artiste, une harmonie de formes à désespérer la statuaire antique. Ses épaules un peu maigres servaient de piédestal à un col onduleux et flexible. Sa taille était fabuleusement mignonne ; ses jambes égalaient celles de la Diane chasseresse. C'était, au demeurant, malgré toutes ses qualités physiques, ou plutôt à cause de toutes ses qualités physiques, une fille parfaitement insupportable. £]le avait toutes sortes de défauts, dont quelques-uns ne ressemblaient pas mal à des vices. Elle se montrait tour à tour volontaire, menteuse, coquette, hargneuse, taquine, et capricieuse, sur* tout, à faire damner le paradis. A coup sûr, si le caprice n'avait pas existé, elle n'eût pas manqué de l'inventer. Ses amants et ses domestiques en savaient quelque chose I Elle les traitait comme on ne traite plus les forçats au bagne de Toulon, •— je parle de ses domestiques. Elle les désespérait soixante fois par jour, — je parle de ses amants. Aussi ne les gardait-elle point longtemps à son service, — je parle de ses amants autant que de ses domestiques.
Mlle (Je FoUe-Avôine se vantait de n'avoir jamais aimé ; elle se bornait à se laisser aimer, — et encore I
— Ma chère petite, dit-elle un jour à une amie, lorette sentimentale qui était venue lui confier sa passion pour un comédien de troisième ordçe, retiens ceci : je me gare de l'amour ainsi que d'une fluxion de poitrine. J'estime qu'un mois de passion est plus nuisible à la beauté d'une jolie femme que six mois de maladie aiguë. Toi, par exemple, te voilà amoureuse ; eh bien I regardetoi dans cette glace : ton œil est cave et cerclé de jbistre, ton teint se couperose, tes lèvres sont fanées. Ce que je t'en dis, ce n'est point pour te désobliger, ma chère enÊint ; mais, selon moi, tu as perdu vingt pour cent de ta valeur intrinsèque. •Encore trois semaines de ce sot manège amoureux, et tu ne seras plus cotée sur la place. C'est pourquoi, ma toute belle, je t'engage fort à rompre avec ton càbotiriy non pas demain, mais ce soir. Ce sera toujours une nuit de gagnée.
Résumons-nous :
M"« Blanche de Folle-Avoine, artiste équestre de l'Hippodrome, appartenait à cette classe de femmes, horribles et charmantes créatures, qu'on adore et qu'on hait, dont on raffole et qu'on
64 tjL JEUIlfiSSE DOKÉÉ.
méprise, capables du bien par accident et du mal par nature, insatiables vampires qui boiront votre cervelle après avoir mangé votre or, et qui absorbent autant de nobles intelligences qu'elles dévorent de grandes fortunes.
Telle est Taimable personne que nous retrouvons assise sur le canapé jaune, à côté du vicomte. Elle est armée d'un peigne en écaille, et elle lui fait sa raie. W^^ Blanche de Folle-Avoine s'abandonne à mille chatteries gracieuses qui démontrent clairement qu'elle a conçu une méchante pensée et qu'elle médite un mauvais coup.
Où la Tioomtesse se déyeloppe.
— Mon bon chien, dit-elle brusquement, tu ne sais pas un projet que je nourris depuis une semaine, tout comme feu ma respectable mère nourrissait un terne à la loterie ?
— Je l'ignore, répondit le vicomte, qui, pressentant quelque fantaisie coûteuse, s'efforça de prendre un air aimable et n'y réussit que tout juste.
— J'ai envie d'aller passer quatre ou cinq jours à Dieppe.
— C'est une idée.
— Je n'ai jamais vu l'Océan que l'été, et l'on assure qu'il est autrement majestueux pendant l'hiver. Est-ce vrai ?
Ùd LA JEUNESSE DORiB.
— (Test exact.
— Ta ne vois pas d'obstacle à ce Yoyag;e?
— Aucun.
— Alors, nous partirons demain matin ; veuxtu?
•^ Tu partiras à l'heure qui te semblera le plus convenable, mais tu partiras seule.
— Tu veux que je voyage seule, comme une pauvre abandonnée ?
— Je ne dis pas cela ; je dis que nous ne voyagerons pas efl§eïnblé.
— Comment I tu veux que nous partions à des Heures différentes? Quel est ce neuveau caprice?
Cédant à un mouvement de vive impatience, Juvignac lança dans les cendres de la cheminée ta douzième cigarette, -
— Bon Dieu t chère amie, ft'écria*t-t), & quoi bon jou^ plus longtemps aux propos éiseordani»? il est impossible que vous n'ayez pas compris dès fa première syllabe 1 J'ai entendu vous dire ceei, et je vous le répète ; Je ne partirai pour Dieppe ni demain, ni après-demain, ni jours suivants. Bien ne m'appelle à Dieppe, ni mes affaires, ni mon plaisir» Je suis h Paris, et je reste & Paris. Est-ce clair?
— Oii ne peut plus clair.
LA lEUNESSe DORÊB Ht
—- Vous êtes satisfaite de moti explication ?
— Je serais bien difficile si je ne m'en déclaràiS ravie ! riposta l'artiste de l'hippodrome avec im ricanement, qui mit en évidence ses dents blanches et aiguës comme cellei^ des fauves.
Puis elle reprit, tout en cherchant dans lé fond de sa poitrine un introuvable sanglot :
— Florestan î ah !
— Blanche, quoi donc?
— Vous ne m'aimez plus I
— Erreur ! ma mignonne ; toiis hé saure2 jamais combieft vous m'êtes chère !
— Alors, pourquoi reftisez-vouâ dé m'emmetiér à Dieppe?
— Pour une raison excellente.
— Et laquelle ?
— Je li'y vais pas.
— Elle est stupide, vot^e raîsôri.
— J'en connais bien une autre...
— Aussi pitoyable?
— Beaucoup plus conclualifte.
— Voyons cette raison coricltianfé,
— Je rfâi psts d'argent.
— On en emprunte.
— A qui?
— • A tout le mondef.
— Parbleu I vous qui ne doutez de rien, dépis« tez-moi donc un prêteur, si juif qu'il soit, et je vous assure cinquante pour cent sur la somme qui me sera prêtée.
— Ah bahl... et votre crédit?
— Crédit est mort I
— Qui Ta tué ?
— Vous et moi... l'une aidant l'autre. Or, je ne peux pourtant pas fabriquer de la fausse mon^ naie?
— Pourquoi non? Est-ce que je ne vaux pas la peine qu'on risque un peu la cour d'assises pour me plaire? répondit M^^® de Folle- Avoine en minaudant.
Le jeune homme ne put retenir un mouvement, qui n'échappa point à l'œil subtil de la jeune femme.
— • Que tu es bête I dit-elle en s'appropriant une légende de Gavami publiée la veille par le Charivari; on rit avec vous... et tu te fâches I
Juvignac ne répondit pas.
Blanche s'assit sur les genoux du vicomte, qui ne la repoussa que faiblement, et lui faisant un collier de ses deux bras :
— Voyons, mon chien rose, dit-elle avec une Inflexion câline, sois gentil. N'as-tu pas un père.
m I ■ -^«^— ... M il.
une mère, un frère, une sœur, un oncle, una tante, une cousine, un beau -frère, un parrain, une marraine, quelqu'un ou quelque chose, en un mot, sur qui tu puisses faire traite d'un millier de francs, à trois mois de vue ? Je suis raisonnable, j'espère? Mille francs ! ce n'est pas la mort d'un homme... La traite sera escomptée; nous grignoterons la somme, et quand viendra l'échéance, eh bieni on verra... on avisera à faire les fonds, en admettant que tous tes parents soient des Turcs.
Juvignac repoussa la jeune femme sur le canapé.
<» Ma chère, fit-il en se levant, tout ce que vous prendrez la peine d'ajouter sera de l'éloquence perdue ; je vous ai dit mon dernier mot.
— Tu refuses ?
— Net. Après avoir dépensé avec vous l'argent que je possédais, j'ai dépensé l'argent que je ne possède pas. Il me semble que j'ai bien acquis le droit de n'en plus dépenser du tout.
Lorsqu'elle eut entendu cette déclaration de principes. Blanche prit son chapeau, et jetant sâon manteau sur ses épaules par un geste tragique :
— Imbécile 1 murmura-t-elle ; ça veut jouer au
70 LÀ JSUNWI9 DOBÉV.
don Juan, et e'ert truSft 4e jMFupulei ç^œme wi dindon.
Elle se dirigea ver» la porte, et revenant brus^quement :
— VoubI g'écria«t-eUe, on peut vous dire votre caractère et vous tirer votre horoscope, sans être de la force de M*^^ Lenormand. Vous aves l'Aoïe d'Un poulet dans le corps d'un coq, et vous mouvrez dans la peau d'un marguillier.
— C'est toujours plus honorable que de mourir sous la casaque d'un forçat ! répondit Florestan, qui lui montra la porte d'un geste expressif.
Certes, en ce moment, le vicomte haïssait la vicomtesse de tout son cœur.
Et cependant ces sortes de créature ont une telle foi dans leur infernale puissance, que M*^^ de Folle-Avoine se dit à elle-môme, tout en descendant l'escalier :
-^ U me reviendra, le petit ; je ne lui donne pas vingt-quatre heures de bouderie et de vertu. Mais qu'il me revienne... et je jure Dieu que je lui en ferai des misères I
lynn* moontra qii« fit la liooDiito..
Aiilsi qu'on a pu s'en co^v^incre par la leclura d'un précédent chapitre, la maison garnie où logeait Florestan était confiée à la garde d'uA far rouche concierge, issu en ligne directe de la race des Cerbères. Cette race, on s'en souvient, ne se laisse attendrir que par des gâteaux de miel. N'ayant à offrir à son portier rien qui pût lui fermer la bouche, et redoutant ses aboiements incon* ^rus, Juvignac, penché sur la rampe de l'escalier, dut guetter l'instant propice où il pourrait sortir sans être aperçu, ennuyeuse faction qui dura près d'une heure.
Comme il traversait le passage de l'Opéra, une
voix qu'il crut reconnaître lui cria de loin ces deux mots qui le terrifièrent :
— Hé... pays I
Le vicomte fit comme s'il n'avait pas entendu.
— Hé... BasUen! reprit la voix.
Le vicomte hâta le pas.
— Hé... Fouilleroux ! dit encore la voix.
Le \îcomte s'arrêta court, et, apercevant une porte ouverte devant lui, il se précipita tète baissée dans un couloir obscur.
Mais, au même instant, une large main s'appuya sur son épaule, et les paroles suivantes retentirent désagréablement à son oreille :
— Hé!... Bastion Fouilleroux... es-tu [devenu sourd, mon camarade?
— Ah ! c'est toi, Valadon 1 répondit le faux vicomte, qui fit contre fortune bon cœur. Je suis enchanté de te voir; mais, pardon, je suis attendu chez mon tailleur.
— Ne te gêne pas, Fouilleroux ; monte chez ton tailleur; je monterai avec toi : j'ai une demiheure à perdre.
— Et tu me la consacres ?
— Oui, Bastien.
— C'est fort aimable, s'écria le vicomte, qui frémissait de colère chaque fois que les noms de
Bastien et de Fouilleroux sortaient de la bouche de son compatriote malencontreux.
— Montons-nous chez le tailleur? reprit le provincial.
— J'ai changé d'avis... J'irai plus tard... les fournisseurs sont faits pour attendre. Tu n'as que de courtes minutes à me donner, m'as- tu dit; j'entends les passer tout entières dans ta compagnie. C'est pourquoi nous allons quitter ce passage peu favorable aux douceurs d'une causerie intime; suis-moi.
— Où me conduis -tu ?
— Quelque part où nous ne serons point dérangés par la foule et où, se dit-il in petto, tu pourras m'appeler Bastien Fouilleroux sans que ce nom maudit risque d'être recueilli par une oreille indiscrète.
Le vicomte entraîna son ami dans cette galerie souterraine, véritable tunnel qui aboutit à la rue Drouot et où sont situées l'entrée des artistes et de la loge de la concierge du théâtre. Quoiqu'elle soit placée au centre du Paris bruyant et vivant, à deux pas du boulevard Italien, cette galerie est Tendroit de la ville où régnent, à certaines heures du jour, l'isolement le plus complet et le silence le plus profond.
74 LA IBUNB88B DOUÂB.
^— «— ■■«>iMiii^M»^»^^«^^*»^^i1M*rfB II I 11 I II — ■ ■^^— Il
— Mm dier BastieD^ dit Valadon^ je pars ee soir pour Landenieau : as-4« dea cotniDiairioiia? je m'en cbaiigerai avee plaiair.
— Tu as donc fini ton droit?
— Je suie lieeneié depuis une semaine^ Je serais bien allé t'annoncer en personne mon départ, mais aueuB de nos camarades n'a su m'îndiquer ton adresse. Pourtant tu demeures bien quelque part?
— Mon cher, dit luvignac en se rengorgeant, je suis logé au ministère des affaires étrangères, en ma qualité de secrétaire intime du secrétaire particulier du ministre.
— Toi, Fouilleroux?
— • Moi-même, Valadon.
— C'est une belle position ?
— Assez belle : quinze mille francs de traitement, l'assurance d'être fkit chevalier de la Léglond'Honnenr au 1« mai prochain, et la certitude q^ne je serai incessamment nommé à un consulat de première classe.
— Ton père, l'ancien boucher de la rue aux.
Oignons, doit être joliment fier de toi, sais-tu?
— Dame I je présume qu'il est satisfait, ce brave homme t
— * Pour moi, reprit Valadon, je suis appelé à
LA ^EUNSSSfi DORÉE. 75
Il ■ ■ - I .
fournir une carrière infini^iment moins brillante que la tienne. D'ici à six mois je serai avoué; d'ici à un an j'aurai pris femme, et d^ns une vingtaine d'années je me retirerai des affaires avec deux beaux enfants, s'il plaît au ciel, $t ui^e bonnête fortune, si les ventes me sont f^vQrabljgs^ et si les licitations me sont propices.
Ces paroles tombèrent sur le pœur du vicomte comme tombe le marteau sur l'epclume, avec un retentissement sourd.
— Quelle étude penses-tu acquérir? den^and^t-il à Valadon.
— Celle de M® Fayard, la meilleure 4e Landerneau.
Le vicomte soupira en songeant que c'était précisément celle que son père lui destinait au cas où \\ se serait voué à la chicane.
— Tu m'as parlé de ton mariage ainsi que d'une chose arrangée; t'es-tu donc précs^utionné d'une fipmme comme tu t'es pourvu d'une étude?
: — Juste 1 il y a promesse de mariage entre li^* Célestine Dumas et ton humble serviteur.
Et le vicomte soupira plus fort en songeant que son père avait aussi caressé l'idée de lui donner pour femme cette jeune fille, la plus jolie et l'une des plus riches de la ville.
— Que veux-tu que je dise de ta part au papa Fouilleroux? demanda le futur successeur de M« Fayard.
— > Dis-lui qu'aussitôt nommé consul, je solliciterai un congé que j'irai passer dans ses bras : en attendant, embrasse-le pour moi, répondit le vicomte en simulant un attendrissement fiiiaU
— C'est tout ?
— C'est tout.
««» Au fait, avec tes quinze mille francs d'appointements, tu serais impardonnable de recourir à la bourse paternelle I
— Mais je nage dans l'or! s'écria le vicomte, qui frappa sur la poche de son gilet, où ses trois dernières pièces de cent sous témoignèrent de leur présence en rendant un son argentin.
Les deux compatriotes échangèrent une poignée de main et se séparèrent.
— Quelle comédie indigne je viens de jouer !
murmura Florestan quand il fut seul. Ah bah I ajouta-t-il, il vaut mieux faire envie que pitié 1
Distraotlons de Tloomtaik
Le fils de l'ancien boucher de la rue aux Oi* gnons, à Landemeau^ Bastien Fouilleroux, que nous continuerons d'appeler le vicomte Florestan de JuvignaCy se rendit, en rasant les maisons de la rue Grange-Batelière, chez un célèbre professeur d'escrime. C'est là qu'il avait l'habitude de passer une partie de ses après-midi, en compagnie d'une demi-douzaine de jeunes gens, tous vicomtes de la même farine.
— Nobles seigneurs, salut I dit Juvignac, qui entra dans la salle d'armes en fredonnant d'une voix de ténor assez agréable la cavatine du page ^rbain9 au premier acte des Huguenots»
78 LA JEUNESSE DORifl.
Son arrivée fut saluée d'un concert d'acclamations joyeuses.
. — Comme vous êtes en retard, cher àai l dit le vicomte Gaston de Barbantin, que nous retrouvons habit bas, les pieds dans des sandales, la poitrine plastronnée et le visage caché sous un masque de fer, comme on représente le prison^ nier-problème des îles Sainte-Marguerite.
— Nous avons fait Un assaut magnifique, s'écria Fabien de Néris ; vous seul manquiez à la fête, vicomte !
— Il n'y a pas eu de ma faute, messieurs, repartit Juvignac ; j'étais sorti pour quelques emplettes nécessitées par l'approche du jour de Pan, et je me suis oublié à admirer les bagsttellesr ravissantes qui éncoinbrent les magasins de Stissë et d'Alphonse Giroux.
— Vous êtes-vous borné à admirer, vicomte ?
— Ne m'en parlez pas, cher Gastoh; le jour dô' Fan est ruineux. Je m'étais muni de deux billets fie b'anqud de mille livres, et je reviens avec ^uinzèf francs, ajouta-t-il en exhibant de sa poche le.^ lï'ois célèbres pièces de cent sôtts dont plusieurs fois déjà il a été fait mention dans le cotcrs de tet tècit.
Tout en devient, Juvignac s^étàit dêbalrtes^
LA JKUNKASB DORiff. 1%
Pimrm»
de son pardessus et de son habita et il atait rer^m. l'accoutrement classique des tireum*
— noble escrime I s'éaria<ri-il d'un* ▼•ix inspirée, et il appuya sur le plancher la pointe ëe son fleuret, qui fléchit comme un Jope i 6 noble escrime I si l'on en croyait MM. les procureurs du roi, bientôt tu ne compterais plus un seul adorateur qui eût le courage de son adoration I ion culte est menacé ; ta religion est proseiite I Encore quelques réquisitoires, et nous sapons réduits à nous cacher dans les carrières de Montmartre quand nous voudrons faire des armes^ oomme se cachaient les premiers chrétiens d^ns les oata* éombes de Rome... Un pareil état de choses est tout à la fois triste et honteux, messieurs I Quoi donc I nous sommes gentilshommes, ei Ton veut nous enlever notre épée? Mais l'épôe tient au gentilhomme ainçi que la lame tient i la poignée! ils se coniplëtent l'un par l'autre, Fépée par le gentilhomme et le gentilhomme p^r Tépée i Quant à moi, vicomte Florestan de Juvifmac, à haute et intelligible voix, je le proclame t je me battrai aujourd'hui comme hier, demain comme aiiyourd^ui, et ce en dépit de tous les substituts, de tous les huissiers et de tous jea gendarmes coalinés : jurés, prenez ma tiftte, je vous la livra ; mais.
par la croix d'argent qui rayonne dans mon champ d'azur, que nul ne s'avise de toucher à mon épée. . . on n'y Touche que par la pointe, sachez-le, yous tous, cuistres et manants I
— Bravo, l'orateur I dit Fahien.
— Bien ptrlé, vicomte I dit Gaston.
— Bien rugi, lion! dit un troisième qui, par hasard, connaissait le Songe d'une nuit d'été.
Et, pendant une demi-heure, tous les vicomtes ferraillèrent ainsi que de petits Saint-Georges, luttant entre eux de souplesse et de vigueur, de grâce et d'énergie ; la galerie battait des mains, et le professeur d'escrime, agréablement ému, versait de douces larmes.
— Mes élèves, mes chers élèves, leur disait-il, je suis content de vous ; vous êtes ma joie et mon orgueil 1 vous pouvez vous donner le luxe de sept duels par semaine, si. ça vous fait plaisir ; je n'aurai jamais d'inquiétudes à votre endroit : je suis sûr que vous tuerez toujours votre homme très-proprement et selon toutes les règles de l'art!
— Et présentement, messieurs, dit Juvignac, lorsque la leçon fut terminée, n'allons-nous pas flamber quelques pistolets ?
— Adopté! adopté! s'écria- 1- on en chœur; flambons quelques pistolets.
On m ayaacer mie calèche où l'on s'empila de lion mieUTC, çbmi^ $'a$seyapl .w peu sur hs f^moui de spu voisiii.
— Où faut-jil co&duire ces m^sieurs ? demaiida le cocber.
— Au tir de I^epage I dit Florestao.
A-U UXj les Yicoxntes exécutëreni des prodiges Jl$^ cojumeacèreiJi; par casser des poupées, pour se faire la main ; puis ils mijtraillèrent des pains A iCacbeter, pxus trouèrent symétriquanent des cartes collées i l'envers sur la plaque, transfert inant A volopté ices petits cairtous l>lancs eu butt, /^ uauf et en di^f
^- Faisons donc une poulet dit Fabien da fXéîïs ; l,e vainqueur paiera les frsis et la voiturç.
Cette proposition ayant été agréée pajr TassijSftance, chacun déposa dix francs entre les mains du garçon du tir, à l'exception d'un des vicomtes, qui feignit d'avoir oublié sa bourse.
Les conditions de la luttô étaient celles-ci : couper une balle sur la lame d'un eouteau^ lequel était suspendu à un fil qu'agitait le moindre souiQe de vent.
Florestan, qui savait par cœur son Robin d€$ BoUf invoqua Samiel, et, semblable au chasseur Max, il lui promit son âme en cas de succès.
82 LA JEUNESSE DORÉK.
Vainqueur^ il empocha la poule, et, tonte»
dépenses acquittées, il eut, quitte à lui, une quarantaine de francs qui devinrent aussitôt les compagnons de ses quinze francs solitaires.
Les jeunes gens se séparèrent sur le boulevard Italien. A les entendre, ils étaient tous conviés à dîner dans les plus illustres maisons de Paris. Notre respect pour la sainte vérité nous force à convenir qu'ils s'éparpillèrent dans toutes les directions, et que peu après ils étaient attablés, les uns chez Richard Lucas, les autres chez Katkomb, ceux-ci chez la mère Morel, ceux-là chez Paolo Broggi, et généralement dans toute» ces tavernes estimables dédiées par des cuisiniers philanthropes aux petites bourses et aux grands appétits.
Un* table d'hôte à Tusage des vloomtaa.
A cette époque désastreuse où nos ennemis les alliés campaient dans le bois de Boulogne et se promenaient à cheval dans les galeries du Palais- Royal, parmi les plus belles femmes de Paris, et d'une voix unanime, on citait M"»« de Frontignan*
Au dire des contemporains, cette magnifique personne obtint, dans Festime de ces guerriers exotiques, encore plus de succès que n'en ont obtenu Véry, Véfour, le n** 113 et le Rocher de Cancale. La Russie disputa vaillamment cette conquête précieuse à l'Angleterre, qui elle-même eut maille à partir avec l'Autriche, représentée par de grands gaillards d'offîciers, amoureux comme des tigres et hauts comme des Patagon^f
On dégainait pour une de ses œillades ; on se faisait embrocher pour le moindre de ses sourires, si bien qu*il n'y aurait aucune exagération à prétendre que la possession de M"*« de Frontignan a coûté plus de sang aux armées coalisées que n'en coûta jadis, à deux peuples rivaux, cet acte de profonde politique connu dans l'histoire des premiers âges de Rome sous le nom de Venlèvementf des Sàbines.
En 1845, M«« de Frontignan n'était plus jeune, et cefendant, à une certaine distance^ ^^lairée par un de ces demi-jours dont elle avait le secret, elle produisait encore une illusion agréable. Il est jjU3te d'ajouter qu'elle faisait preuve, dans la fabrication de son teint quotidien, d'un vraji talent 40 coloriste, mariant d'une main djélicate les camélias avec les lys, le blanc 4e perle avec le cobalt aux nuanoes azurées. Elle se dessinait en outre de noirs sourcils, qui paraissaient adhérents à l'épiderme, et des veines bleues qui semblaient courir fious la peau.
Ifme de Frontignan» que nous prendrons la ti« berté d'appeler plus simfdement la Frontignan, dirigesait dans ujia belle maison de la rue de Px^vm.ce une table d'hôte où, pour c^nq Iraafis, — une misère! — on faisait une chère 4m prince, €i|
LA JEUNESSE t>ORéÈ. 85
compagnie de femmes charmantes et âe chevaliers ée totxs les ordres, depuis le chevalier de Saintnichel jusqu'au chevalier d'industrie. Après lé dîner, on dansait et Ton jouait, et il n'était guère de soirée qui, pour le seul bénéfice des cartes, ne rapportât une centaine de francs à la maîtresse de la maîsoti.
La Frontignan, qui se faisait ainsi un facile texèùii de trente^Cinq à quarante mille francs, eût é!é la plus heureuse des femmes, si elle n'avait técu dans la crainte continuelle de Pécharpe tricolore des commissaires de police. P^r malheur, ces magistrats trouble-fôtes apparaissaient de temps Si &viite ; ils verbalisaient, et la directrice de l'établissement était . citée à comparaître devant la siiième chambre.
Lorsqu'il se fut séparé de ses compagnons, Florèstan entra chez un changeur, ef les quarante ffâttics gagnés au tir furent transformé» en deux pièces d'or.
— Pourquoi désespérer de l'avenir? murmurat-il ; Bonaparte n'était guère plus riche que moi le jour où il fut appelé à commander en chef l'armée d'Italie. Courons ches la Frontignan, et fasse le ciel que cette soirée soit ma journée de Marengo !
n dit, et se dirigea vers la rue de Provence.
Mais, à la quatrième enjambée, il s'arrêta, et, revenant sur ses pas, il pénétra dans le passage de rOpéra.
— Étourdi ! pensa-t-il, quelle faute j'allais commettre I Ce n'est pas le tout que d'avoir de l'op; encore faut-il payer de mine, et je dois confesser que je suis médiocrement présentable. Mes cheveux sont en désordre ; le vernis de mes bottes n'est pas intact, et mes gants datent d'avant-hier. N'oublions pas qu'un directeur de théâtre qui sait son métier prodigue l'argent quand il s'agit de la mise en scène d'une pièce sur laquelle il compte pour son hiver. Imitons ce négociant bien avisé : faisons pour cinq francs de mise en scène, et donnons-nous les apparences d'un duc et pair.
Florestan ne s'était pas trompé d'un centime dans son calcul, comme on le verra par cette addition :
Il acheta une paire de gants paille. . . 3 fr. 75
Il se fit coiffer j 50
Il fit vernir sa chaussure » 50
Il acheta un cigare de cinq sous y> 25
Total égal 5fr. »
Un provincial introduit dans les salons de la Frontignan n'eût pas manqué de se croire chez un ministre. Les dorures ruisselaient de toute part; des lustres de bronze doré, chargés de bougies roses et parfumées, répandaient une lumière douce et vive à la fois ; on enfonçait jusqu'à la cheville dans des tapis de haute laine, chauds de ton comme de riches peintures flamandes; et chaque porte était recouverte de larges draperies en velours grenat, relevées par des crépines d'or.
Une vingtaine d'hommes et de femmes, diversement groupés dans le salon, devisaient en attendant le signal du dîner. Les hommes étaient habillés avec chic; les femmes étaient jeunes et jolies, condition expresse de leur admission chez la Frontignan.
Pour elle, posée avec nonchalance dans un fauteuil placé à l'angle de la cheminée, elle recevait les hommages d'un monsieur chauve et à favoris noirs, qui avait des décorations à toutes les boutonnières de son habit.
Un laquais en culotte courte et en bas de soie annonça le vicomte Florestan de Juvignac.
Le jeune homme traversa le salon et s'approcha de la Frontignan^ qu'il honora d'une salutation respectueuse.
M LA JffeÛNSSdÊ tfÔfi&B.
■fcdWB*
— Bonjour, ^cbmte, M ffif-èHô fftlne voix tfâiée; que faites- vous? (jue devenez-vous? où vous eàchez-voUs? ^ous devenez rare comme les bonnes fi'agédiesl
— On èe m'àfratché! répondit Juvignac, qui pirouetta sui^ les talons et iança son chapeau sous son bras gauche par ce geste rapide où excellèrent Holé et Flenry, et que Firmin a étudié dix années de sa vie avant d'y réussir à son avantage.
Le vicomte échangea des |)oignées de main avec leà honnnes, et débita des madrigaux aux damei^.
La porte s'ouvrit de nouveau.
— Madame éèi sei^ie! cria un chasseur, oui semblait avoir été coulé dans le moule de THerculè Pd'nèse.
Lé personnage chauve et à favoris noirs offrit son bras â la Frontignan, et Ton passa dans la ÉSitlé â hianget*.
C'était une grande pièce à pans coupés^ décorée avez élégance et chauffée à une douce tem^ératun par d'Mvisibiôs csdorïfères. La table, couverfo a*ùn linge damassé d'une finesse et d'une blancheur ëâné reprcfches, était chargée de cristaux et d'argenterie dont les arêtes scintillaient sous lès
feux croisés des bougies et des lampes solaires^ Aux deux extrémités de la table, des gerbes de fleurs s'épanouissaient dans des corbeilles de vieux Saxe découpées à jour. Le service était fait par cinq laquaii^ graves, silencieux, vêtus de iioir, et par un ècu'yer tranchant, que la Frontignan se vantait d'avoir dérobé à M. de Rothschild. Quant à son cuisinier, à l'en croire, elle l'avait pris dans là bôiiche dû roi.
Ils se tromperaient grossièrement ceux qui penseraient que ce dîner fût une orgie. L'orgie est one imagination de romancier qui n'a jamais existé que dans les in-octavo à couverture jaùiïe pùiliés par le libraire Eugène Renduel, un peu étprès 1830. Nous sommes vicieux, d'accord ; mais ttous sommes bien plus hypocrites que vicieux, et, à ces causes, nous nous barbouillons le visage de vertu, comme Pierrot se barbouille de farine. Prif & part, la plupart des convives ne valaient pas la corde pour les pendre, et cependant ils se posèrent les uns vis-à-vis des autres en hommes dû morîde et en femmes comme il faut. On causa politique, littérature, chemins de fer, et l'on s'abstint de toute phrase équivoque, de toute métaphore à cfoùblè setiS.
te hasard avait placé Juvignac à la droite
d*un« jeune femme au chaste maintien, aux allures modestes. L'éclat un peu étrange de ses yeux bruns était adouci par une longue frange de dis soyeux. Sa bouche ressemblait à une rose de mai, éclose du matin^ et il n'y avait dans sa toilette rien aui ne fût du meilleur goût. Certes, il n'eût pas été facile de recojjnaître dans cette jeune femme réservée une des reines du bal Mabille et du vieux Ranelagh. C'était elle, pourtant, cette Brigantine qu'on admirait, alors qu'elle tourbillonnait audacieusement dans le jardin de l'allée des Veuves. Mais autres lieux, autres façons, et l'infatigable polkeuse, baptisée Brigantine par les habituées des bals publics, redevenait, chez la Frontignan, M°>* Eugénie de Montpont, jeune veuve aussi intéressante par sa beauté que par ses malheurs domestiques.
Florestan et Brigantine, deux types d'élégante corruption, chacun dans son genre, ne se connaissaient que fort peu, et Juvignac ne manqua pas de se féliciter de l'heureux hasard qui, en le mettant en présence de M°^« de Montpont, lui permettait de réaliser un de ses vœux les plus chers.
— Au fait, s'était-il dit, elle est aussi jolie que Blanche, et elle me parait douée d'un caractère
plus sociable. J'ai quelque envie de lui jeter la mouehoir... que j'ai savonné l'autre nuit.
De son côté, Brigantine avait fait cette réflexion :
— Yoilà donc ce jeune vicomte qui, hier, a perdu ^ingt-huit mille francs dans un cabinet particulier du café Anglais I II m'a tout l'air d'un iils de famille en train de manger sa légitime et son illégitime... Je l'y aiderais volontiers !
Au dessert, suivant la mode anglaise, les dames se retirèrent discrètement, laissant les hommes en présence d'une collection de liqueurs assorties. Mais on boit peu dans les tables d'hôte où Ton joue, chacun ayant besoin de son sang-froid et de sa clairvoyance, afin de s'observer, et surtout afin d'observer les autres. Aussi le monsieur chauve et complètement décoré ayant levé la séance, on s'empressa de le suivre.
— Déjà? dit Brigantine en apercevant le vicomte; si l'on était vaniteuseï, on pourrait croire... ^.
— Croyez ce qu'il vous plaira, interrompit Juvignac : la vérité est que j'aspirais à vous revoir.
— Mais, fit-elle en s'abritant derrière son éventail, c'est presque une déclaration.
— A bon entendeur, salut I riposta le vicomte d'une voix tendre.
92 LA JEUNESSE DOR£e.
Vers huit heures, une centaine de personnes se pressaient dans ha salons de la l^rontignan : les uns organisèrent "des quadrilles; les autres s'inîTtaflèrent devant les tables de jeu.
A neuf heures, Florestan, qui avait passé Autt fois au lansquenet^ gagnait cfaiire mille francs.
— Continuez -vous à Jouer ? lui demaùda Brigantine, qui, assise à ses côtés, avait suivi avec un vi^ intérêt tous les épisodes de la partie.
— Je fais charlemagne et vais finir ma sofrée au spectacle, dît-il ; voulez -vous lû'aCcoMer la faveur de m'y accompagner ?
— Je vous suivi'ais au bout du motide, murmura M"« de Hontpont, i^ùi posa sa lùaîn sur sbnr cœur.
Je me trompe !
Je devrais dire qu'elle posa sa main â la (lac« où aurait dû être son coeur.
ntk
Unid «^oonlMk é» Tioomt* dans to payn de Tendra.
— Vous voyez devant vous le plus confus djçs vicomtes 1 dit Florestan à Brigantin^, tandis qu'Us descendaient Tescalier de la Frontignan.
— £t d'où vient cette confusion exJtrême ?
— J'ai ordonné à mes gens de ne venir me prendre que vers minuit.
— Eh bien?
— £b bien I mon coupé ^'étant pas là, je suis forcé de vous faire monter dans un ignoble sapin.
— C'est ce (^i vous cpnfusionne ?
— A un point que Je ne saurais diiv*
— S'il en est ainsi, veuiW^? donc vous déconfusîonner, je vous prie ; je sais que vous possédez une voiture, et ça me suffît.
— Je possède trois Stores, répondit Florestan, qui prit un air modeste.
— Abondance de voitures ne nuit pas, dit sentencieusement W^^ de Montpont.
Plusieurs fiacres stationnaient devant la porte delaFrontignan.
— Cocher, à l'heure, dit le vicomte.
— Et au pas? interrompit Tautomédon, qui avait flairé une paire d'amoureux.
— Je te prendrais à l'heure et au galop... si la ' chose était possible, continua Florestan ; mais
comme à l'impossible nul n'est tenu, je te prends h l'heure. tout simplement. Madame, dit-il en s'adressant à la belle polkeuse, où vous plaît-il qu'on nous conduise ?
— Vous n'aviez aucun projet arrêté d'avance ? demanda-t-elle.
— Aucun.
— Alors, si nous courions les petits théâtres?
— Et par où commencerons-nous le pèlerinage?
— Par ce cher Deburau, 'si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
— Touche aux Funambules ! cria Juvignac au cocher.
Et l'on partit clopin-clopant.
1«A. JBUNCSâB DCmÉt, 95
— Vous avez été assez heureux, ce soir 1 dit Brigantine après un court silence.
— D'autant plus heureux, reprit-il galamment, qu'il y a longtemps que je souhaitais de faire Totre connaissance.
— Ohl interrompit-elle, ce n'est pas de ce bonheur-là que je veux parler ; je fais allusion à votre chance au lansquenet.
— Gomment ! vous songez encore à cette misère? Si je rends grâce à mon étoile, c'est qu'elle m'ait guidé, ce soir, dans un lieu où j'ai pu vous admirer et vous connaître.
— Vous devenez dangereux, vicomte.
— Dites plutôt que je deviens fou !
Il voulut lui prendre la main.
— Laissez ma main, dit-elle ; quelle sorte de confiance voulez-vous qu'on accorde à vos belles phrases? On vous sait amoureux.
— De vous ? c'est la pure vérité.
— D'une autre.
— Encore un rébus I je vous préviens que je n'y suis pas fort.
— Et Blanche? s'écria subitement M"» de Montpont, qui se posa en face de Florestan, le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux,
•— Quelle Blanche? fit-il avec aplomb.
96 LA JAUNISSE pOflÉV.
— Blanche de FoUe-A-voiaQ.
— Connais pas 1 '
— Voifs mentez, yicçpojte I
— Blanche de Folle-Avoine? reprit-il enayani l'air de chercher dans sa mémoire, artiste écj^^^st^e ie THippodrome, je crois ? Attendez un peu... M^ foil oui, vous avez raison... je T.ai coAnue, c'est historique, mais il y a si longtemps... s| longtemps... que j*ai oublié jusqu'à son souvenir.
— Ainsi, entre elle et vous, tout est fini ?
— Bien fini I
— A jamais?
— Sans retour 1
— Vous lui avez repris votre cœur ?
— Reprend-on ce qu'on n'a pas donné ?
— Cela étant, pourquoi conserver certaine ))ague que j'ai aperçue à l'un de vos doigts, tandis que vous jouiez, et sur laquelle vos initiales 9ont amoureusement mêlées ?
— Simple distraction de ma part.
— Vous ne l'avez point gardée comme une relique ?
— Je vous assure que je ne tiens pa9 plus à cette bague que vous ne tenez, vous, madame, ^ la paire de bas de soie que vous portiez i pansD jour^ l'an passé.
— Une preuve.
— Laquelle?
— Souffrez que je jette sur le pavé ce bijou, qui m'est odieux.
— Volontiers, dit le vicomte, qui se déganta, tira la bague de son doigt et Toffrit à Brigantine.
Celle-ci baissa Tune des glaces de la voiture, et passant son bras par la portière :
— C'est fait, dit-elle ; ah 1 que ne pTuis-je arracher ainsi de votre cœur les images de femme qui rhabitent et le remplissent I
Tout en parlant, elle glissa dans sa poche la bague dont elle avait eu grand soin de ne poiat se dessaisir.
— Allons donc I pensa-t-elle, un joli morceau d'orfèvrerie qui pèse deux louis d'or... Ce qui est bon à prendre est meilleur à garder.
— A présent, reprit-elle à voix haute, attendu que tout sacrifice mérite une récompense, vicomte, embrassez-moi...
— Et que ça finisse? demanda Juvignac
— Non pas, s'il vous plaît ; et que ça commence !
Le fiacre s'arrêta.
On était arrivé devant le théâtre national des Funambules.
Lm TloomtM aux ^<v«nt-gc^ne des Fnnambolea.
La salle était pleine du haut en bas.
Une seule avant-scène restait inoccupée.
Le vicomte et Brigantic^ en prirent aussitôt possession.
Ce soir-là, par extraordinaire, l'illustre Deburau paraissait dans deux pièces^ le Bœuf enragé et la Mère VOie^ deux chefs-d'œuvre de son répertoire ; aussi la foule était-elle accourue de tous les poips de la ville. C'était une vraie salade de blouses et d'habits d'Elbeuf, de casquettes et de chapeaux de soie, de gants blancs et de mainsr noires. Le parterre était rempli d'une masse attentive et grouillante à la fois ; aux colonnes des loges et aux corniches des amphithéâtres, des
LA JfiUNKSSB DORÉS.
mfants et des hommes étaient suspendus, en guise de cariatides yivantes.
Électrisé par les applaudissements de son pu* UiCy Deburau réalisait des merveilles. Jamais il ne s'était élevé à une si grande hauteur de eoups de pied et de tsdoehes : il touehaii au sublime de Fart.
n régnait dans la salie un rdigiieux siienee, rompu de temps à autre par des tempêtes de rire ; puis le silence redevem^t «i profond qu'on eût entendu voler un foulard.
L'entrée bruyante du vicmnie, qui fit claquer la porte de sa loge^ souleva de violente muresiures.
— Silence aux avant-scène l ciia^-i^on de divers côtés.
— Très-bien I dit Floreetan à Brigaatine ; je présume que nous riions rire ua brin.
— J'en nourris le doux espoir, répondit la reine du Ranelagh.
Best à propos d'apprendre au lecteur, s'il ne le Mât déjà, qu'une des plaisanteries les plus spirituelles et le plus souvent reaouvelées des vicomtes consiste à ameuter les spectateur» des petits Aéàtses, lesquels, ayant payé ie prix de leurs places au bureau, tiennent ciiseatîellemant A fl^aauiser et à éeouter pour leur aident*
100 LA JEUNESSE DOaÉE.
Juvignac et M^i® de Montpont eurent soin, en s'asseyant, de faire grincer les pieds de leurs chai* ses sur le plancher raboteux de la loge. ' — Silence donc aux avant-scène! reprit-on en chœur.
L'agitation se calma peu à peu.
Tout à coup, dans Tavant-scène placée vis-àvis de la sienne, Florestan aperçut Fabien de Néris.
— Bravissimo ! pensa-t-il : ce sera encore plus drôle que je ne Tavais supposé.
— Hé ! vicomte de Néris, dit-il à haute voix, comment vous portez- vous ce soir?
— Merci, mon cher, répondit Fabien sur le même ton ; ma santé est toujours florissante.
Les spectateurs furent tellement ahuris de cet audacieux sans-gêne, que nul ne songea d'abord à protester.
— Est-il vrai que vous partiez bientôt pour l'Italie?
— Je pars demain, répartit Néris à tout hasard. -^ En ce cas, faites-moi un plaisir.
— Parlez, vicomte.
— Envoyez-moi, quand vous serez là-bas, une caisse de fromages de Parmesan ; Chevet et Corçelet en sont dépourvus à pette heure, ce qui ix^e
LA JEUNESSE DORÉE. iOl
-* 1 ■ - ■ -«Il — - — — - -,
gêae beaucoup lorsque la fantaisie me prend de manger du macaroni au gratin.
En ce moment, l'indignation furieuse du public éclata avec la rapidité et le fracas de la foudre.
Les cris. A la porte ! à la porte! retentirent dans tous les sens à faire crouler la voûte.
Habitués à ces sortes d'intermèdes, les acteurs attendirent patiemment que la paix se rétablît. Quant à Brigantine, elle se tordait sur sa chaise, riant à gorge déployée, comme Molière fait rire ses servantes.
Florestan, accoutumé à de tels orages, se leva, s'appuya sur le rebord de la loge, et se posant ainsi qu'un orateur grave à la tribune du palais Bourbon :
— Messieurs!... dit-il.
Il fut interrompu par une effroyable bordée de sifflets.
— Peuple français I . . . reprit-il.
Le tapage redoubla d'intensité.
— Peuple français !... peuple de braves 1 criat-il d'une voix éclatante, qui parvint, pour un temps, à dominer le tumulte, vous connaissez les droits imprescriptibles et sacrés qu'a tout citoyen d'exprimer librement son opinion. Quoi donc!
nous avons rasé la Bastille le 14 juillet 17891
101 hh JEUNESSE DORAS.
quoi dose f nous avops purgé notre beau pays de ses tyrans le 29 juiUet 1830, et je n'aurais pas 1« droit de proclamer hautement mes sympatliies pour 119 noble fromage que vous n'appréciez pas à sa juste valeur t Allons donc ! mais s'il en était ainsi, je préférerais vivre au Spitaberg ou être déporté dans les mines de ki Sibérie.
PuiSy se tournant du côté du théâtre et interpellant les acteurs :
— Vous autres, dit-il, continuez vos jeux scéniques. Quoi qu'il arrive, je m'estime heureux d'avoir plaidé la eause d'un fromage méconnu et opprimé.
N'essayons pas de raconter les scènes qui sui^ rent cette étrange allocution ; nous n'y réussirions qpie médiocrement, quel que fût d'ailleurs notre luxe de périphrases, de métaphores et d'onomatopées. Disons seulement que Florestan et Brigantine disparurent fort à propos par un escalier dérobé qui s'enfonçait sous le théâtre, }uste au moment où leur loge était assiégée par la multitmde en fureur.
— Bien joué, vicomte ! s'écria M"« de Montfwskï lorsqu'elle mit le pied sur le boulevart. J'en lirai, je crois, jusqu'au jugement dernier.
— Cocher, dit Juvignac en passant devant l'homme au carrick noisette, j'entre aux Folies- Dramatiques ; viens m'attendra à la porte de 0€ monument^
Où Ton retrouTe la vloonnti— .
A peine installée dans une avant-scène des Folies^ Brigantine dit à Juvignac, devenu subitement morne et silencieux comme un trappiste :
— Qu'avez-vous fait de votre gaîté et de votre entrain, vicomte ? Vous a-t-on forcé de les déposer au bureau des cannes ? Dans ce cas, j'aime à croire qu'on a eu la délicatesse de vous donner un numéro, afin que vous puissiez les réclamer en sortant.
— ^ N'ai-je donc pas le droit d'être sérieux quand il me plaît? répartit Florestan avec impatience et en mordillant sa moustache ; suis-je donc un autre Démocrite, pour rire à tout propos?
— Un autre Démocrite I se demanda W^^ de
LA J£UNESSB D0RÊ*3l 105
Montpont ; de quel Démocrite veut-il parier? Cest sans doute quelque farceur dans le genre d'Âmal ou d'Âlcide Tousez t Pourtant je ne connais aucun acteur comique de ce nom-là... Peut-être bien joue-t-il dans la banlieue.
— Décidément^ vous avez quelque chose ! reprit-elle; vous vous agitez comme un diable dans un bénitier I
— J'ai des inquiétudes...
— Dans la tète ou dans le cœur?
— Dans les jambes.
L'agitation et la mauvaise humeur du vicomte provenaient d'une seule cause, et cette cause, la voici :
Dans une loge obscure du rez-de-chaussée, Blanche de Folle-Avoine lui était apparue en compagnie d'un jeune homme blond, à qui elle prodiguait ses minauderies les plus avenantes; et tout aussitôt il avait entendu siffler dans son sein tpus les serpents de la jalousie.
Et cependant, le matin même, il l'avait chassée outrageusement.
Explique qui pourra tes inexpliquables contradictions, ô mon pauvre cœur humain t
— C'est ^lleI se disait-il; je suis sûr qu'elle se rit de moil Patience... rira bien qui rira le der«
i€6 hK $mfSNwsm dorée.
Bîerl Ce que j*en fêraiy ce ft'est pas que je ITaime ; hod, certes, je ne l'aime plus ( Mais je Tenx fiaîre un exemple profital)Ie à ce gedeltiteau et à cette pârotinelle. Ahl mes drôles ( yens peiH sez que je suis de cette race de lioBd ramollis fui laissent impunément conper leurs grif^s et arraelier leurs mokires? Erreur st»pide^ en vérité) mes dents sont d'acier, mes griffes de brofael
— Il monte 1 il montée se disait W^ de Folle- Avoine, à qui îl'échap^ient ni les fi^oncements de sourcils, ni les plissements de botiche da vksomle. Mh ) iti m'ontragesy mon petit ! alh t ta scnifflélles im jeoe dreite, et tv t'imagines qoe je serai asseir bête pour tendre la joue gauche I Détrompez-Tew/ mm Whs-dh6!t ^ les rôtes de victimes ne soait pas de mtm emj^ol.
Et, dès lori9, elle redenbla d'anmbilité emers son Mbnti elievalier^ eehfi-ci, considérant cette ^acienseté inusitée ocframe lé &ifùe préemrseur d'une prochaine victexre, se laâesa aller à feire la rme Gotnme un pma^ et eâmntolmn entre ses lèvres :
11 faut céder à mes lois; Et comment s'en défendTre?
Quand mx)n cœuf a f!sft tiiV ehdtx, Soudain il faut sa reudrel
LA JEGNBSSB DORÉI. i07
-^ Qt^est'te (faé tous nflArmottea? demanda la vicomtesse.
•^ Un air de Zampa, opôfft en trok actes, musique de...
— Des bêtises! intetroiapii-eUe; éeoHtei la pièce, et taisez-vous.
•^ Peurtaot, reprh leîeune komme, je pensais. . .
— Vous pensiez peut-être que c'est un sait de eireonstenee?
— Et jtr le pense eneoi^ev
— Eh bien I vous n'êtes pas à moitié fat, vous, mon petit !
*^ Qt^ Hé }e serait à ma plaee? Apre» Vous être montrée d'wne maussaderie fareuelie diaranit to premièrei partie de la soirée^ veus voilà gracieuse à l'extrême... un vrai changement à vuel
-^ Et voM vous attribues Fhonneur d^une si liàpide éonverdioiit?
-^ Sans âneun deute^
— Au fait, dii-ellé, vous B^aveâ pas torl. Yeiei ma main; baises^la.
Le jeune homme baisa la main qu'on lui offrait^ et Blanche sourit d'un méchant rire en voyant Juvignac qui bondissait dans sa loge, comme un taureau espagnol atteint par la flèche barbelée du toréador.
— Êtes-vous content de moi, Gustave?
>— Je touche au quatorzième ciel.
— Que diriez-vous donc si, au lieu de vous donner ma main à baiser, je vous accordais la faveur de m'embrasser ici ?
Elle mit un doigt sur sa bouche.
— J'imaginerais que vous voulez me rendre fou de bonheur.
— Mon cher, dit-elle, vous me faites faire sottise sur sottise... C'est égal, embrassez-moi; je le veux.
Leurs lèvres se touchèrent.
\ ce spectacle que son binocle lui transmit fidèlement, Florestan se leva, prit son chapeau et disparut avant que Brigantine eût eu le loisir de lui demander où il allait.
— Enfin, murmura W^^ de Folle-Avoine, je te tiens, toi, don Juan manqué. Âh ! tu refuses de me conduire à Dieppe, et tu deviens scrupuleux dans les questions d'argent ?. . . A nous deux maintenant^ monsieur l'honnête homme I
CSomment se vengent les Tiooimteflsee.
Trois coups secs furent frappés à la porte de la loge.
— Attendez-vous quelqu'un, cher Gustave? demanda l'artiste de THippodrome.
— Je n'attends personne; et vous?
— Ni moi.
— Je n'ouvre pas ; maudit soit le fâcheux qui trouhk: ainsi ma félicité I
— AU diable l'importun qui se jette de la sorte au milieu de notre bonheur I
Trois nouveaux coups furent frappés à quelques secondes d'intervalle^ t— Tout bien considéré, dit Blanche, je vous
engage à. voir qui est là. C'est sans doute un de Yos amis qui, nous ayant découverts dans notre pénombre, veut vous serrer la main.
— C'est probable, dit le jeune homme.
Et il ouvrit la porte de la loge.
Florestan de Juvignac apparut sur le seuil, les poings crispés, les dents serrées, les prunelles dilatées, la face blême.
Pas un seul muscle ne tressaillit sur le visage Impassible de la vicomtesse.
— Est-ce un de vos amis? dit-elle en se penchant à l'oreille de Gustave.
— Je ne le connais pas, répondit-il.
Il y eut un moment de silence.
— Monsieur, dit Gustave, n'aurai-je pas l'avantage de savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
Florestan ne répondit pas.
— Monsieur, reprit l'autre, je vous fais observer que cette loge a été louée par moi, qu'elle m'appartient, et que personne n'a le droit d'y rester sans ma permission. Me suis-je fait comprendre, monsieur?
— Parfaitement, dit le vicomte. Cette loge a été louée par vous; elle vous appartient, et personne n'a le droit d'y rester sans votre permission.
LA JSUNE6BB DGAÉH. 111
N'est-ce pas là ce que vous av^z «u l'iddigeaiice de me dire?
— Mot pour mot.
— Eh bien! monsieur, attendu que cette loge TOUS appartient et que vous ne m'enga^z pas i y demeurer, je vous préviens que j'y resterai aussi longtemps qu'il me plaira.
— Mais, monsieur, ou vous êtes gris, ou vous êtes fou !
— Ni l'un ni l'autre, que je sache.
— C'est donc une plaisanterie?
— Rarement je plaisante avec mes ^mis ; jamais avec ceux que je n'ai pas l'honneur de eonnsdtre.
— Savez-vous, monsieur, que la patience humaine a des bornes?
— Ma foi, monsieur, à en juger par la vôtre, j'aurais supposé, au contraire, qu'elle est illimitée.
— Mais c'est donc une provocation?
— Ce sera tout ce que vous voudres que oe soiti
Jugeant que l'instant était venu d^ifitervenir dans la discussion, et désireuse de répandre un peu d'huile sur le feu, la vicomtesse prit la parole en ces termes peii&des :
— Gustave, si je vous suis chère, ne répondez pas à cet homme; méprisez ses injures. Songez que s'il vous tuait, vous, je mourrais, moi I
Elle accompagna cette vieille phrase de mélodrame d'une manière de sanglot qu'elle fit mine d'étouffer dans son mouchoir.
Florestan eut un rire impertinent.
— Ah çàl... dit-il, depuis quand êtes-vous devenue sensible à ce degré fabuleux ?
— Depuis que j'aime sincèrement I s'écria-telle en se jetant au cou du jeune homme blond.
La botte avait été portée rudement ; le vicomte la reçut en plein cœur et chancela sous le coup«
— Vous aimez monsieur ? demanda-t-il d'une voix étranglée.
— Gomme une folle 1
»— Plus que vous ne m'avez aimé ?
— Mais vous extravaguez, mon cher ! fit-elle avec un aplomb imperturbable ; je ne vous connais ni d'Eve ni d'Adam, et j'espère que nous ne ferons jamais plus ample connaissance.
— Vous ne me connaissez pas ? articula FIo* restan sufifoqué.
— Et je m'en vante I dit-elle avec un dédain superbe.
r- Monsieur^ reprit le vicomte en s'adressan^
JJl JSUNBgftK P0RÉ9. U9
au jame homme blond, si j'obéissais au vif désir que je ressens, je rosserais vigoureusement cetta drèlesse : heuimisement pour elle^ les convenances s'y oi^KMient... mais vous, monsieur, vous êtes un homme, et comme il faut que ma colère tombe MIT quelqu'un, je vous avertis qu'elle iomb^jm sur vous. Voici ma carte, et j'attends la vôtre*
— Je m'appelle Gustave de Servieux, et je demeure rue du Faubourg-Saint-Honoré, 112, répondit le jeune homme.
— Présentement, monsieur de Servieux, dit le vicomte redevenu gentilhomme, agréez mes excuses pour la façon cavalière dont je me suis introduit dans votre loge; demain matin, mes témoins seront chez vous.
— Demain matin, à huit heures, Q n'y aura personne chez Gustave, dit W^ de Folle-Avoine, enchantée de porter ce dernier coup au pauvre Florestan. Je l'emmène chez moi, et nous dormirons jusqu'à midi.
— On paie une prime de vingt francs au chasseur qui tue une louve, et l'on condamnerait à mort l'homme de ccmxt qui tuerait cette effrontée coquine ! murmuMi le vicomte en regagnant sa loge. logique I où te caches-tu, puisqu'on ne te rencontra même pas dans le code criminel?
— - D'où venez-vous? lui demanda Brigantine quand elle le vit parsdtre.
— Je souffrais de la tête, et suis allé fumer une cigarette, dit-il en s'efforçant de sourire.
— Et vos papillons noirs ?
— Les voici qui brûlent leurs ailes à la flamme da vos yeux ; n'en parlons plus I
lyime reranohd que prit le TtoonitSi
Le lendemain, entre dix et onze heures, un coupé s'arrêta devant la porte d'une maison garnie de la rue Saint-Lazare.
Ce coupé portait César et sa fortune.
En d'autres termes, il portait Juvignac et ses quatre mille francs.
— La clé de ma chambre! dit-il impérieusement au concierge, qu'il coudoya dans l'étroit corridor.
— Elle est au clou I répondit le cerbère avec un laconisme bourru.
— Qui vous a fait si osé de rester couvert lorsque je vous parle? s'écria le jeune homme.
Et, d'un revers de main, il lui arracha sa cas^
quette, qu'il lança à terre, et sur laquelle il trépigna avec délices.
Le portier fit deux pas en arrière et s'arrêta interdit.
— Qu'est-ce qui vous prend donc, monsieur Juvignac ? bégaya-t-il, quand il fut revenu de sa surprise.
— Appelez-moi vicomte I dit Florestan.
— Oui, vicomte.
— Appelez -moi monsieur le vicomte I Florestan dont la canne se leva menaçante.
— Oui, monsieur le vicomte.
— t^âfihe canaille ! reprit le jeune Wmme eii le saisissant au collet, pour quelques misérable francs que je vous dois, m'avez-vous assez martyrisé ? Lorsque vous m'insultiez, vous supposiez donc que je n'avais ni cœur ni âme ?
— Je supposais que vous n'aviez pas d'argent^ iaoxu>ieur le vicomte.
— Vous vous trompiez, drôle I dit Florestan qui fit chatoyer une poignée d'or aux yeux du concierge ébloui.
— De l'or ! s'écria-t-il.
— Oui, de l'or... et des billets de banque aussi... Une fois pour toutes, sachez^e : j'ai pu ^tfe gêné pen^dant quelques jours, mais je suii
riche... riche à millions. Le gouvernement m'a concédé une ligne de chemin de fer, une ligne de bateaux à vapeur et une ligne d'omnibus. Rien ne me serait plus facile que de vous solder, vous et le propriétaire. J'en serais quitte pour une vingtaine de louis à peu près.
— C'est vrai, interrompit le concierge alléché ; c'est une affaire de quatre cents frans tout au plus, et que pèsent quatre cents francs pour un richard comme vous, monsieur le vicomte ?
— Moins que rien.
— Aussi, je le disais souvent à mon épouse :
Je ne peux pas croire qu'un noble gentilhomme veuille faire tort à un pauvre concierge.
— Vous teniez ce langage à votre épouse, por- Uer?
— Oui, monsieur le vicomte.
— Souvent, portier?
— Tous les jours, monsieur le vicomte.
— Eh bien I voulez-vous que je vous parle avec franchise ?
— Je vous écoute, monsieur le vicomte.
— Vous avez eu tort de dire ces choses,
— Comment cela?
«— Et plus grand tort de les penser.
— Et pourquoi?
— Parce que je ne veux ni n'entends vous payer.
— Est-il posssible ?
— Et parce que je ne vous paierai pas... du moins avec mon aident.
L'homme chancela et poussa un gémissement sourd.
— Vous m'avez menacé de me faire exproprier, reprit Juvignac... allez! suivez votre plan... Qu'on vende au plus offrant et dernier enchérisseur les différents objets d'art et les hardes nombreuses qui encombrent mon appartement. Si le produit de cette vente dépasse le chiffre de ma dette, tant mieux pour vous, je vous autorise à garder le surplus ; mais, je vous le répète, vous ne serez point payé autrement. Quant à la couleur de mon or, portier, tu l'as vue aujourd'hui pour la première et la dernière fois.
Il dit, et remonta dans le coupé qui partit au grand trot.
— Qui ne paie pas ses dettes s'enrichit 1 pensat-il en s'accoudant voluptueusement sur les coussins de son équipage à deux francs l'heure.
Resté seul, le concierge s'élança vers l'appartement de son locataire.
— Des hardes en grand nombre 1 des objeta
LA JEUNESSF: 0011É2. 119
d'art! répétait-il en gravissant Tesealier avec une ardeur juvénile; j'aurai bien du malheur si je ne parviens pas à me couvrir de mes cinquante-cinq francs I Pour ce qui est des trois cent douze irancs dus au propriétaire, après moi, s'il en reste.... et je ferai en sorte qu'il n'en reste pas.
Il était ému, et son cœur battait fort lorsqu'il entra dans la chambre de son débiteur.
En fait de bardes, il avisa deux paires i% chaussettes réduites à l'état de guipure, une chemise expirante et un paletot qui avait vécu.
Les objets d'art consistaient en une pipe culottée, UD tire-bottes, une boite d'allumettes chimi-' ques, de la cire à moustaches, une brosse à dents et un rasoir.
— Je suis volé I soupira le portier en se laissant tomber sur le canapé jaune du locataire déniché. Oh! le brigand! je le suivrai! je l'atteindrai I je découvrirai son adresse! je le dénoncerai aux Chambres... je le démasquerai à la face du pays I Voilà des circonstances, ajouta-t-il en s'appliquant un vigoureux coup de poing dans le creux de l'estomac, où l'on regrette qu'un législateur pusillanime ait aboH la torture et supprimé la question I
Tandis qu'il lâchait ainsi les écluses de son élo-
tm h£ lltJinBSSr DORÉE.
•MMiMiUSH
qiàBVM comœiiuttoire, Florestan eduftit à la re- Aerche de» tkomtes Fabien de Néris «t Qftstoti 4e SarbMitkBii le» âevx témoiiiB qui devaient V 4iljl#r dwMf Btk rfoeentre àvecf Mé de Sertaett»»
Une espièglerie de vloomte.
On s'est demandé souvent : Où vont lei^ vieilles lunes?
. Un problème non moins difficile à résoudre est celui-ci : Où couchent les vicomtes?
Interrogé par Juvignac, le concierge de Néris répondit quâ monsieur était sorti depuis une semaine.
Quant au concierge de Barbantin, il répondit que monsieur n'était pas rentré depuis huit jours.
Le vicomxe visita, l'un après l'autre, les principaux cafés et restaurants de la ligne des boulevards ; il pénétra dans cinq ou six divans et dans un grand nombre de débits de tabac ; mais ûulle
i22 LA JEUNESSE DORÉE
part il n'aperçut les deux amis dont il avait besoin : en reTanche, il entrevit plusieurs créanciers dont il n'avait que faire.
-^ Il est tard, pensa-t-il, et Theure se passe au milieu de toutes ces pérégrinations sans résultat. J'ai dit à M. de Servieux que mes témoins seraient chez lui à midi, et je n'ai qu'une façon de remplir ma promesse : c'est de me servir de témoin à moimême. N'oublions pas que l'exactitude est la politesse des gentilshommes.
A la hauteur de la rue Caumartin, il vit Fabien de Néris qui sortait d'une allée obscure, audessus de laquelle se balançait, en grinçant, une lanterne enfumée, avec ces mois tracés en lettres rouges :
VOULEZ- vous DE L'ARGENT?
loi l'on achète au oomptant les reoonnaisianoai du Mont-de-Piét6.
— PssstI psssti ût-il avec une accentuation particulière.
Le vicomte Fabien dressa l'oreille, leva la tète et accourut vers la voiture où il se blottit en un clin d'œil.
LA JEUNESSE DOAÉB. 123
— Je vous cherche depuis tantôt deux heures, comme l'Opéra cherche un ténor! dit Juvignac.
— Ma foi f mon cher, tous êtes plus heureux que l'Opéra, car vous m'avez trouvé. Que se passe-t-il?
— Je me bats dans quelques heures, et j'ai compté sur vous pour m'assLster dans cette occurrence.
— A votre disposition, très-cher, dit Fabien.
— Je comptais paiement sur Barbantin.
— L'avez-vous fait prévenir?
^— Je suis passé chez lui; mais il n'y demeure presque plus, et je renonce à le dépister; il est introuvable.
— Alors c'est lui qui est le ténor, et non pas moi I Vive Dieu I la journée sera bonne, et nous la marquerons d'une double pierre blanche I repritil en se frottant les mains.
— Que voulez-vous dire? demanda Florestan.
— Je dis que je me sens deux fois joyeux, et pour l'important service que je me suis rendu, e pour le mince service que je vais vous rendre.
— Vous vous êtes rendu un service?
— Impayable.
— Je ne vous comprends pas,
— Il y a une heure, si j*avais dû traverser la Seine, il ne m'eût pas été possible de me donner le luxe du pont des Arts, et me voici à présent à la tête de cinq louis I dit-il en faisant sonner vingt pièces de cinq francs nouées dans son mou* choir.
— "Vous avez joué? demanda Juvîghac.
— Non.
— Vous avez parié?
— Pas davantage.
— Vous n'avez pas trouvé cette somme suf le trottoir, j'imagine ?
— Encore moins. Mes cent francs, mes chers cent francs, je les ai improvisés d'un coup de baguette, de même que Robert Houdin improvise des rubans, des poissons rouges et des fleurs.
— C'est merveilleux I *
— Et pourtant, rien de plus simple. Un peu de haute mine, beaucoup d'aplomb, et le tour est fait. Cela revient à dire que vous êtes, aussi bien que moi, dans d'excellentes conditions pour improviser cinq louis aussi souvent que vous en aurez besoin.
— De plus en plus inintelligible, vicomte.
— C'est que vous y mettez beaucoup de mau-*
LA JBUNBSSE DORÉE. i%
vaise volonté, très-cher. D'où sori£Ùs-je iorsquç vous m'avez appelé?
— Vous sortiez d'une maison où l'on achète les reconnaissances du Mont-de-Piété.
— Précisément.
-^ Vous avez engagé quelque chose.
— C'est vrai.
— Parbleu 1 votre façon de créer de l'argent n'a rien que de fort ordinaire, et je vous retire mon admiration.
— Peut-être vous hâtez-vous trop, vicomte
— Je vous dirai, avec la Cuisinière dot^geoise : Pour engager un bijou, il suffît de posséder un bijou.
— D'accord ; mais si, par aventure, on ne possède aucune espèce de bijou ?
— J'avoue que c'est plus difficile.
— Eh bien! cette difficulté, je l'ai vaincue 1 Convenez que je mérite encore la petite admiration que je vous ai inspirée.
— Mon cher Fabien^ vous êtes plus ténébreux qu'un protocole.
— Je V0U3 ai déjà dit qu'en m'éveillant ce matin, je reconnus que j'étais à la tête d'un capital de zéro francs zéro centimes. Par le saag glorieux de mes ancêtre» I pensai-jei il est im»-
possible que Dieu laisse mourir de £siim le vicomte de Néris, créé à son image, alors qu'il donne la pâture aux petits des hiboux, des chatshuants et des orfraies I Et je sentis le calme renaître dans mon cœur ; effectivement, une idée providentielle ne tarda pas à m'arnver d'en haut.
— Avocat, si nous passions au déluge ? inter- ) rompit Juvignac; votre récit prend les proportions d'un roman en dix-huit tomes.
— M'étant habillé à la hâte, je me dirigeai vers le magasin d'un bijoutier de la rue de Richelieu.
— Monsieur, dis-je à ce brave homme d'un ton adorablement léger, demain se marie un de mes camarades de collège, le baron de Valognes, à qui je veux faire un cadeau galant, mais non ruineux. Quel est le prix de cette épingle ?
L'épingle coûtait trois cent quarante francs, et je piquai l'épingle à ma cravate.
»- Sans la payer, demanda Florestan.
— Si je l'eusse payée, où serait le mérite? i^eprit Fabien. <k Mon cher monsieur, dis-je à l'honnête négociant, envoyez chez moi dans une heure, et votre argent vous sera compté. Je suis le marouis de Péronne^ et je dejneure rue 4® l'Unive^-^
site, 96. » Puis j'ouvre lestement la porte du magasin : un équipage stationne non loin de là ; je hêle le cocher dont le premier mouvement est de fouetter ses clievaux ; la voiture fait quelques tours de roues, et le crédule bijoutier, persuadé que l'équipage m'appartient, referme sa porte en me saluant jusqu'à terre. Quant à moi, je prends mes jambes à mon cou, j'enfile la première rue à droite, et je cours encore...
Fabien se tut ; mais Florestan ayant gardé le silence, l'autre continua :
— N'est-ce pas que c'est une espièglerie char> mante et facile à pratiquer ? Dix minutes après, un commissionnaire du Mont-de-Piété me donnait quatre-vingts francs de mon épingle, dont la reconnaissance vient de m'étre achetée vingt francs par un digne spéculateur de la rue Gaumartin. Il est bien évident que je paierai le susdit bijoutier. . . mais plus tard... un jour où je serai moins à court qu'en ce moment.
Ce récit brutal et cynique réveilla tout ce qu'il y avait encore d'instiucts généreux endormis dans le cœur de Juvignac.
— Sacrebleu I pensa-t-il, ce que mon honorable ami appelle poliment une espièglerie me |>araît être ^n vol à la tire des mieui; çonditio^-v
it8 LA JBUMBMS DORAE.
nés. Je donnerais dix louis de bon coeur poor i|U'il ne m'eût pas fait cette sotte eonfideBce.
Et pour se dispenser de lui répondre, il mit la iète à la portière. Tout aussitôt il bondit sur la banquette et poussa une grande exclamation.
Un épisode de la vie des vicomtes.
— Qu'avez-vous? que se passe-t-il7 êtes-vous malade? demanda Fabien de Néris à Florestan de Juvignac.
Mais lui, peu soucieux de cette triple interrogation, ouvrit la portière, sauta sur Je pavé et courut vers un fiacre en criant :
— Hé... Gaston I hé... Barbantin! Attendezmoi donc, je vous prie.
Le fiacre s'arrêta avec un empressement et une docilité qui indiquaient surabondamment qu'on l'avait pris à l'heure.
Le vicomte de Barbantin n'était point seul dans la voiture : trois individus lui faisaient compagnie, à savoir un petit homme replet^ à l'œil narquois,
i30 LA JEUNESSE DORÉE.
à la bouche plissée, frétillant comme une carpe dans un vivier, et deux personnages aux mains terreuses, à la face patibulaire.
— Ah ! sapristi ! s'écria Fabien qui avait rejoint Florestan, dans quelle société aperçois-je ce pauvre Gaston !
— Souchard l le garde du commerce ! soupira Juvignac.
— Lequel est accompagné de ses deux plus féroces acolytes I murmura Néris.
— Comme vous dites, messieurs ! reprit le garde du commerce. Il paraît que vous me connaissez ; quant à moi, je ne désespère pas de vous connaître plus intimement un jour ou Tautre.
Barbantin gardait toujours un silence farouche,
— Votre ami a peu de chance, poursuivit Souchard en grimaçant un sourire. Mes hommes Font fiié hier soir jusqu'à la porte de la maison où il a passé la nuit... Nous l'avons couché, comme nous disons entre gens du métier, et ce matin, j'ai eu l'agrément de le {Mncer au gîte.
— Et où le conduisez-vous ? demanda Florestan ; en référé ?
— A Clichy, mon bon monsieur, à Glichy, où il vous servira de fourrier et préparera votre logement, 9i le cœur vous en dit.
Là jeunesse doréb. 131
A ces mots, Gaston seeoua la torpeur dont il était accablé, et fît fnine de vouloir s'élancer par la portière.
L'un des recors tendit le bras et empoigna le vicomte pjar ea cravate, qu'il serra comme un carcan.
— J'étouffe I... dit Barbantin, qui retomba sur la banquette, la face violette et les yeux dilatés.
— Lâcb^ monsieur, s'écria Souchard en s'interposant ; j'espère que ce premier avertissement, sans frais, suffîra à calmer son système nerveux.
— Du courage, vicomte I dit Néris.
— Votre ami a raison, observa le garde du commerce en ricanant, cinq années de prison, ça se fait sans qu'on y pense ! Après tout, ce n'est jamais que dix-huit cent vingt-cinq fois vingtquatre heures de captivité... moins que rien î Mais, pardon, messieurs, échangez une poignée de main avec Pylade, et laissez-nous filer vers la villa enchanteresse où l'on nous attend, moi et monsieur^ l'un incarcérant l^autre.
— Un moment I dit Juvignac ! Quelle somme £xigez-vou8 pour rendre mon ami à la liberté ?
<- Monsieur I s'écria le garde du commerce avec un geste noble, je n'exige pas un centime de plus qu'il n'est dû légitimement.
132 LA J£UNSSSB DORÉE.
— Votre réponse n'en est pas une, et j'attends encore le renseignement en question. En d'autres termes, combien demandez- vous pour lâcher votre prisonnier?
— Je ne demande rien I C'est la loi qui réclame
par ma bouche.
— Allez au diable I dit Juvignac impatienté.
Quand on ergote comme vous ergotez, on ne s'établit pas garde du commerce; on se fait avocat. Une dernière question, et veuillez me répondre catégoriquement, je vous prie : mon ami doit; combien doit-il?
— Cinq cent soixante francs, les frais d'arrestation compris.
Florestan glissa dans la main crochue de Souchard trois louis et un billet de cinq cents francs.
— Mon cher Gaston, dit-il, vous êtes libre; j'étais votre débiteur d'une quinzaine de louis; aujourd'hui les rôles sont intervertis, et me voilà votre créancier... Nous compterons plus tard.
Le garde du commerce et les deux recors échangèrent un regard où se peignait un étonnement stupide.
Imaginez un chasseur qui voit tout à coup s'élancer, agile et bondissant^ et disparaître au lof:;^ danf
la plaine le gibier qui, un instant auparavant, gisait inanimé dans les mailles sanglantes de son camier.
Fabien de Néris se demandait s'il veillait ou s'il rêvait.
Quant à Gaston, il se jeta au cou de son libérateur et l'embrassa coram populo y c'est-à-dire en présence d'un joueur d'orgue de Barbarie, d'un sergent de ville et d'un ramoneur, cette infaillible trilogie^ ornement né de toute voie parisiennne.
XXY
Ciommont les Tioomtes arrangent nne affaire.
— Mon cher Gaston, dit Florestan, vous allez penser que je suis un créancier fort incommode...
— Où voulez-vous que je puise une opinion à ce point injuste et mal fondée?
— Il n'y a pas cinq minutes que j'ai eu le plaisir de vous obliger, et voici que déjà je réclame un service de votre amitié.
— Entre nousj mon cher, c'est à la vie, à la mort; et pourvu que vous n'exigiez pas le remboursement immédiat de la somme que vous m'avez si galamment prêtée, il n'est rien dont je ne me sente capable pour vous prouver ma recon» naissance.
Le vicomte exposa en peu de molâ la nature du service qu'il attendait de son débiteur.
— N'oubliez pas, messieurs, ajouta-t-il en 8'adressant à ses deuî témoins, ((uë cette affaire est de celles qui ne souffrent aucun arrangement. Je tuerai M. de Servieux, parce que c'est, au demeurant, le seul châtiment qu'il me soit loisible d'infliger à cette coquine de Blanche ; je le tuerai, j)arce qu'elle est folle de lui, et paf-ce (pie j'espère que cette mort la fera malheureuse.
— Vous aimez donc bien cette feftime? observa^ Gaston.
— Je la haisi dit Juvignac avec énergie. Mais elle a froissé ma vanité, elle a blessé mon orgueil, elle a tenté de me rendre rtdicule... trois crimes sans rémission I J'en suis désolé pour M. de Servieux ; mais pourquoi se trouve-t-îl sur le chenfiin de ma colère?
— C'est juste! dit Fabien; pourquoi le brin d'herbe ne rencontre-t-il sur le passage du torrent?
On était arrivé. Fabien et Gaston montèrent chez M. de Servieux ; Florestàn alluma un cigare et attendit impatiemment l'issue de la conférence.
Deux amis de M. de Servieux, prévenus par lui, reçurent les deux vicomtes.
— Messieurs, dit Néris, là mission délicate que nous sommes appelés à remplir est une mission toute Je confiance, et je vous prie d'être convaincus que nous sommes autant pénétrés de son importance et de sa gravité que vous pouvez l'être vous-même«5. Notre ami, M. le vicomte Florestan de Juvignac, a été offensé hier au soir, au théâtre des Folies-Dramatiques.
— Permettez, monsieur, interrompit l'un des témoins de Gustave, vous commettez une erreur, involontaire, sans doute.
— Une erreur?
— Une grave erreur.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Je m'explique, monsieur : il y a eu offense, je le reconnais; mais cette offense, c'est notre ami qui Ta reçue, et c'est le vôtre qui l'a faite. ^
— Est-ce à dire que j'ai menti? s'écria Fabien, qui fronça le sourcil.
— Aucunement, monsieur; je rétablis les faits, voilà tout.
— Ainsi, dit Barbantin, selon vous, l'offenseur serait M. de Juvignac?
— C'est mon opinion.
— Soit! reprit Gaston; et tel est notre désir d'arranger les choses pour le mieux, que nous
LA JEUNESSE DORÉE. i37
voulons bien accepter la position singulière que vous faites à l'ami qui nous envoie.
— Nous n'attendions pas moins de votre loyauté, messieurs, dit l'un des témoins de Gustave.
— C'est pourquoi, continua Gaston, nous avons l'honneur de vous dire ceci : offensés, nous étions venus vous demander raison de votre outrage; offenseurs, nous sommes prêts à vous offrir la réparation à laquelle vous avez droit pour l'injure que vous avez reçue.
— Cette réparation sera peu de chose, dit le témoin de Gustave.
— En vérité?
— Et pourvu que votre ami exprime im regret au sujet de sa conduite anti-parlementaire, nous sommes heureux de vous certifier que cette affaire absurde n'aura aucune suite fâcheuse.
-— Pardon, messieurs, dit Barbantin ; ou vous m'avez mal compris, ou je me suis mal expliqué. M. de Juvignac ne peut songer à déplorer une conduite qu'il serait prêt à recommencer, le cas échéant. Il offre une réparation, je le répète; mais il s'agit d'une réparation par les armes, la seule qu'un gentilhomme puisse offrir à un autre gentilhomme.
— A coup sûr, s'écria Néris, ni monsieur, ni
i38 LÀ JttUNÈàâÈ DOliÉft.
mdïy tië serions ici, s'il se fût agi d'appoîtef d'humbles excuses. Nous ne nous chargeons point de pareils messages, et nous en Croire capables serait nous faire injure.
— Nous avons parlé d'un regret et non d'excuses... il y a un abîme entre ces deux lo^tftions.
— N'équivoquons point sur les mots, reprît Gaston. Vous affirmez que M. de Servieiix a été offensé par M. de Juvignac. Eh bien! nous, les amk de M. de Juvignac^ nous tenons le ladt pour certain, et nous sommes prêts â vous accorder telle satisfaction que bon vous sembletî*, â l'épée, du sabre du au pistolet. Quant à des exctises ou à des regrets, selon qu*ll vous plaira def noîntnë^ les choses^ rayez cela, massieurs, de vos papiers.
Les témoin» de Gustave se levèrent et se retirèrent dans l'embrasure d'une fenêtrey où l'on par^ lementa durant quelques instants.
— Vicomte de Barbantin, je suis enchanté de l'attitude ferme que vous avez prise dans ce débat l dit Fabien.
— Vicomte dé Néris, je vous félicite de la marche que vous avez imprimée à cette disoussio4 pointilleuse I répondit Gaston.
LA JEUNftSSS DOnÉB. 139
Comme il pronotiçait ces paroles, Gustave entra dans la chambre da conseil.
— Mes sit&is, dit-il à se£r témoins, il est temps (fne j'intervienne dans dette discussion. Je ne me suis jamais battu, et n'ayant pas encore fait mes preuves, j'entends que nul n'ait le droit de suspecter ftioh courage. Rassures-vous, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux vicomtes, je suis à la disposition de M. de Juvignac ; et, s'il lui plaît de venir faire une promenade demain matin dans la forêt de Saint-Germain, prévenez-le qu'il me rencontrera à dix heures précises sur la terrasse, à la hauteur du pavillon Henri IV.
— Eh bien ? demanda Florestan quand revinrent les deux vicomtes.
— Eh bieni l'airaire est arrangée... répondit Barbantin.
— Arrangée ?... interrompit Florestan ; que signifie?...
— Oui, vous vous battez demain, à dix heures.
— Très-bien ; le lieu du rendez -vous?
— La forêt de Saint-Germain.
— Parfait!... Ah ça, que s'est- il passé làhaut ? la conférence a été abominablement longue ! elle a duré un cigare et demi I
— Imaginez-vous, dit Néris en haussant les
épaules, qu'on nous avait abouchés avec deux espèces de quakers aussi assommants que vertueux. N'ont-ils pas osé soutenir que ce duel n'était fondé ni en droit ni en fait I J'ai même vu le moment où ils nous déclameraient la fameuse lettre de Rousseau contre le duel !... A propos, nous sommes tous à jeun, je crois? Si nous allions déjeûner?
X«6« Tloomtes sur le tort
Tout en déjeûnant, et sans perdre un coup de dent, Juvignac écrivit les deux lettres suivantes :
i^ A Monsieur Trumeau ^ carrossier, rue Basse-dU'Rempartj iO.
c Envoyez-moi, tout de suite, devant la porte de Tortoni, où je déjeûne, une voiture de poste, attelée de quatre chevaux, avec deux postillons dans leur plus galant costume. Mais faite vite ; je suis pressé. Je paierai comptant comme un cuistre, st je vous autorise à m'écorcher, tout comme si je ae devais vous solder que dans dix ans, aiojai )u'un gentilhomme. »
2» A Mademoiselle Egérie de Montponty rite du Helder. 15.
€ Chère petite,
« J'apprends que lord Patrick et le major Fidélius font courir aujourd'hui, à trois heures, au Champ- de -Mars. Des paris énormes sont enjçagés ; tout le sport parisien y sera. Si vous voulez que j*aie la joie de vous y produire, hâtez-vous de venir me joindre chez Tortoni. Je vous accorde trois minutes pour vous faire belle. N'est-ce pas encore plus qu'il ne vous faut, ô céleste beauté ? »
Moins d'un quart-d'heure ^près les trois vicomtes et Brigantine couraient la poste sur le boulevard, tandis que les postillons, que la vue de l'or avait mis en belle humeur, assourdissaient les passants par de bruyantes fanfares exécutées avec la mèche de leurs fouets.
L'arrivée des vicomtes produisit une certaine sensation sur le turf, et la foule des gentlemenriders daigna applaudir à cette idée saugrenue d'être venu en poste au Champ-de-Mars.
LA JEUNESSE DORÉB. 448
— Nous faisons un effet énorme ! dit Fabien, qui s'enfla à l'instar de la grenouille.
— Les femmes n'ont de regards qua pour nou$ ! s'écria Gaston en frisant sa moustache.
— Et tous les sourires masculins sont pour moi ! ajouta mentalement M'^* de Montpont.
Quant à Florestan, il se disait :
— Je ne souhaite qu'une seule chose : c'est d'être vu dans cet équipage par II"® de Folla- Avoine. Elle croira que j'ai enfin hérité de cet oncle imaginaire dont je l'ai si souvent bercée, et elle crèvera de dépit en songeant que nous sommes brouillés à mort ! car, Dieu merci, tout est rompu entre nous, et dût-elle implorer à deux genoux son pardon, je jure que je la repousserais sans pitié.
Le vœu du vicomte fut aussitôt réalisé que conçu. Le hasard • l'avait placé non loin de Blanche, assise au premier rang d'une tribune, et couverte de fourrures de prix.
— Florestan ! se dit-elle ; c'est bien lui qui se pavane dans cette voiture de poste ! Oh I oh ! il paraît que ses derniers quinze francs ont fait des petits ! Peut-être que son oncle a tourné l'œil subitement. Dans ce cas, j'ai commis une faute hier soir; j'ai poussé la plaisanterie trop loin... Ah! bahl ajouta-t-elle, il me reviendra tout de
même... j'en serai quitte pour forcer la dose de ma tendresse, et pour ajouter à mes soupirs une once de remords et quelques grammes de sanglots... Mais je n'aperçois pas mon blond Gustave ; se seraient-ils déjà battus? Ce monstre de Florestan est capable de l'avoir embroché comme un poulet I Après la course, j'irai savoir des nouvelles de M. de Servieux ; les convenances m'en font un devoir, dit-elle en laissant tomber un coup d'œil complaisant sur les fourrures dont elle était surchargée, et que Gustave lui avait envoyées dans la matinée.
La course n'étant pas près de commencer, les jeunes gens descendirent sur le turf et se mêlèrent aux groupes animés des parieurs.
— Vous me laissez seule? demanda Brigantine à Florestan.
— Vous n'avez point de bouquet, repartit le vicomte, ce qui est, de ma part, un oubli impardonnable. Mes amis et moi, nous allons faire, à votre intention, une razzia de camellias chez les fleuristes du voisinage.
Il baisa la main de M^i® de Montpont, rejoignit Barbantin, et passant son bras sous le sien :
— Mon cher, dit-il, il y a longtemps que j'ai reconnu en vous l'étoile d'un parfait diplomate»
— Vous me flattez, vicomte.
— Non, d'honneur !
— Et qu'exigez-vous de ma diplomatie ?
— Voyez-vous W^^ de Folle- Avoine ?
— Certainement; môme jamais je ne la vis si jolie.
— Tout à l'heure, vous vous approcherez d'elle. Je suis sûr qu'elle vous parlera de moi, vous interrogeant au sujet de mes quatre chevaux et de mes postillons enrubanés.
— Que devrai-je répondre?
• — Dites qu'un oncle à moi est mort, un oncle dont je suis l'unique héritier.
— Comptez sur moi : vous m'avez prêté une douzaine de louis ; je vous fais riche à millions... Un bienfait n'est jamais perdu !
La solennité chevaline qui avait lieu, ce jour-là, au Ghamp-de-Mars n'était point une des courses annuelles organisées et dirigées par le Jockey- Club de Paris. Il s'agissait d'un engagement particulier entre Fanfaronnade et Vertugadinf deux bêtes célèbres dans les fastes du stud-book. Lord Patrick et le major Fidélius avaient parié de grosses sommes. Le vainqueui* devait franchir heureusement une série de haies vives et de barrières échelonnées de distance en distance ; et, ce
qui augmentait l'intérêt de ce simulacre de course au clocher, les deux gentlemen avaient annoncé qu'ils figureraient en personne, endossant, pour cette fois, la casaque de leurs jockeys.
— Noble lutte I disait le vicomte de Néris aux gobe-mouches qui faisaient cercle autour de lui ; noble lutte ! et qui me rappelle, d'assez loin, il est vrai, le dernier steeple-chase de la Croix-de- Berny, où, d'un peu plus, je me serais noyé dans la Bièvre, mais où, en revanche, j'eus l'honneur d'arriver premier, baltstnt à plates coutures M. Lupin, M. Carter, M. de Rothschild et M. de Cambise. Allons, messieurs, qui de vous tient pour Fanfaronnade^ Je parie cinq cents louis pour Vertugadin!
Et sans donner à personne le temps de lui répondre, il se jeta hors du groupe, et alla porter plus loin ses impudentes gasconnades et ses audacieuses hâbleries.
Pendant ce temps, Gaston s'était glissé auprès de M"6 de Fol le -Avoine.
— Vous savez la grande nouvelle? dit-il à l'artiste de l'Hippodrome.
— Quelle nouvelle?
— Vous ignorez ce que je veux dire ? .
— Complèt^Djent»
— Est-ce possible ?
— Puisque je vous affirme que je ne sais rien.
— Mais c'est l'entretien de tout Paris. Notre ami le vicomte de Juvignac...
— Florestan ? interrompit-elle.
— Lui-môme.
— Eh bien?
— Eh bien f il possède aujourd'hui deux cent mille francs de rente.
— Quatre millions !
— A cinq pour cent, font deux cent mille francs de rente.
— Et depuis quand cette fortune lui est-elle tombée du ciel ?
— Depuis ce matin, où il a été informé de la mort d'un parent qui l'a fait son légataire universel.
— Hier, à midi, il n'avait plus que quinze francs !
— Ce qui ne l'empêche pas actuellement d'avoir quatre millions. ^
— Excusez du peu I murmura Blanche ; les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
— Oserai-je vous adresser une question? reprit Barbantin.
— - Osez, vicomte.
r - M-, -|-M-m TT ■ m-i- i ■!■■ ^m^^m ii i i i ' .— ■^-^—
— Entre vous et Florestan il s'est passé quelque chose ; que s'est-il passé?
— ^e sais-je seulement? soupira Blanche. J'ai la faiblesse d'aimer follement M. de Juvîgnac, et naturellement il abuse de l'influence qu'il exerce sur mon cœur. Il me rend la plus malheureuse des femmes ! il connaît ma jalousie excessive; et, V6ùs le voyez, dit-elle en désignant du doigt Brigantine, il n'hésite pas à retourner le fer dans ma blessure. — Ah I mon Dieu I s'écria-t-elle d'une i^oîi lirisée, tt veut donc me faire mourir?
— Qu'avez-vous? demanda Gaston.
— ^ ftegardèi ce qui se passe dans sa voiture, et dites si ce n'est pas à en devenir folle !
Barbatitin regarda éft vit Florestan qui offrait un boulet de roses â 1!ÎI"« de Montrent.
— Cela ne peut pas durer plus longtemps ainsi f s'éfet^ïa Élancie qui trépignait fie fureur.
Elle se leva de l'amphithéâtre où elle était juchée, èourut vers la voiture du vicomte, et arrachant le bouquet des mains de sa rivale :
— Ma petite, àît-èllé, vous û'àvez qu'une chose passable dans ta flguréiïes yeux... Si je vous revois jamais avèc^ moii adoré Ffdrestari, je vous les crève I
Brigantine eut un moment d'effroi*
LA JEUNESSE DORÉE. i40
— Ne craignez rien, dit Juvignac. Madame est sans doute quelque pauvre créature échappée de Bicètre ou de Charenton.
Et il ordonna à ses postillons de le conduire dans une autre partie du Champ-de-Mars.
Sur ces entrefaites, le signal du départ ayant été donné, Vertugadin et Fanfaronnade s'élancèrent à fond de train, aux applaudissements de la foule.
Mais Fanfaronnade s'abattit à la sixième haie, et Veriuçadin se déroba à la huitième barrière.
Quand oi^ re|eva lor4 Patrick, on s'aperçut qu'il ^yai^ une jambe cassée.
Lorsqu'on s'approcha du major Fidéliu?, on reconnut qu'il avait deux côtes enfoncées et un bras démis.
D'un avis unanime, les trois vicomtes déclarèrejat que cette course était la plus belle de Tannée.
On suppose que lord Patrick et le major Fidélius furent d'un avis contraire.
L'honneur des vicomtes est satlstelt.
Le lendemain, au coup de dix heures, deux voitures s'arrêtèrent sur la terrasse de Saint- Germain.
Les trois vicomtes sortirent de la première voiture ; quatre personnes descendirent de la seconde.
— M. de Servieijx a-t-il donc amené trois témoins ? demanda Juvignac.
— Non, dit Fabien ; la troisième personne est un médecin.
— Bonne précaution! dit Barbantin.
— Précaution inutile I reprit Juvignac avec un sourire sinistre. Que le duel ait lieu à l'épée ou au pistolet, M. de Servieux est un homme morti
— Dieu ait son âme I dit Fabien.
— ' Amen I dit Gaston.
Les jeunes gens s'ahordèrent et se saluèrent.
— Messieurs, dit Néris, il existe, à deux pas d'ici, un endroit fait exprès pour les conversations du genre de celle qui va avoir lieu tout à l'heure. Le Pré-aux-Glercs, de célèbre mémoire, n'avait pas, j'en suis certain, une seule allée comparable au lieu charmant où je vais vous conduire. Vous plaît-il de m'y accompagner?
Fabien marcha devant ; les autres le suivirent en silence.
— Par ici, messieurs, par ici 1 cria Fabien qui, depuis un instant, s'était enfoncé dans un massif.
Les jeunes gens tournèrent à gauche et pénétrèrent dans une clairière bien connue des ferrailleurs parisiens.
— Messieurs, dit un témoin de Gustave, avant de régler les conditions du combat, je dois à la vérité et je me dois à moi-même de vous dire que ce duel est un lâche guet-apens.
— Monsieur, ce langage... dit Néris, qui se posa sur la hanche.
-^ Ce langage, interrompit l'autre, est celui d'un cœur loyal et convaincu; et je n'y changerai pas une syllabei dussent se liguer contre moi tous
152 LA JBUNBSSB DORÉE.
les spadassins de Paris, ajouta-t-il en regardant fixement les deux vicomtes. En dépit de nos conseils et de nos prières, M. de Servieux va faire à votre iami l'honneur de jouer sa vie contre la sienne... Quel sera le résultat, je l'ignore, ou plutôt je voudrais l'ignorer 1 Mais souvenez-vous que, si nous avons à pleurer la perte de Gustave, vous aurez été, vous, messieurs, les complices d'un assassinat!
— Ehl mon Dieu I monsieur, s'écria Barbantin, que n'avouez -vous tout de suite que le jeune homme a peur?
— Georges, dit M. de Servieux à son témoin, n'ajoutez pas un mot, ou je douterais de votre amitié. Nous ne sommes point ici pour parlementer, mais pour nous battre. A qui appartient le choix des armes?
— Que le sort décide! dit Florestan, qui s'était rapproché.
Il jeta un louis en l'air.
-— Face! cria Gustave.
— Pile ! cria Juvignac.
— Je choisis le pistolet, dit Gustave, favorisé par le sort.
' Les deux adversaires furent placés à une distance de trente pas.
Gustave tira le premier, et sa balle s'égara à plus de deux mètres au-dessus de la tête de Juvignac.
Alors Juvîgnac abaissa lentement son pistolet et visa M. de Servieux au cœur.
Mais, au moment où il allait faire peser son doigt sur la gâchette, une lueur soudaine illumina les ténèbres de sa conscience.
— Cet honnête garçon ne mérite pas la mort, pensa-t-i).
Il releva un peu le canon de son pistolet; le coup partit, et la balle contourna l'épaule de Gustave, qui poussa un cri, perdit connaissance et s'affaissa sur la neige qui se teignit de pourpre.
— Rassurez-vous, messieurs, dit Juvignac ; c'est une simple écorchure, et il n'y paraîtra plus dans huit jours.
— Or ça, vicomte, s'écria Néris, dès qu'ils furent seuls, pourquoi ne Tavez-vous pas tué tout naturellement? J'attendais mieux, je l'avoue, de la solidité hien connue de votre bras et de la sûreté proverbiale de votre coup d'oeil. i
— M. de Servieux doit la vie à un mouvement de charité chrétienne, reprit Juvignac ; car j'ai eu un mouvement de charité chrétienne, je le confesse humblement. Que voulez- voué, mes très-chers? on n'est pas parfait !
— Quoi qu^il en soit, ajouta Barbantin, cette blessure à l'épaule vaut toujours mieux que rien, et puisque le sang de notre adversaire a rougi la neige, on ne peut s'empêcher de déclarer que l'honneur est satisfait... Certes, il aurait pu être satisfsiit plus complètement, je le reconnais avec vous, Néris... mais enfin, il est satisfait ; et c'était, au demeurant, le point essentiel.
Les trois vicomtes regagnèrent leur voiture et reorirent la route de Paris.
A ▼ioomte, TloomteMa et d«mla.
Florestan, ayant payé la note de sa blanchisseuse et étant rentré en possession d'une collection de chemises de batiste avec des oiseaux brodés sur les plastrons, avait pris un appartement à rhôtel des Princes.
Un matin, tandis qu'il déjeûnait frugalement de deux douzaines d'huîtres d'Ostende, d'un perdreau froid et d'une bouteille de Laflfite, un laquais de l'hôtel lui remit, sur un plateau d'argent, une lettre parfumée au patchouli, dont l'adresse était tracée d'une écriture assez illisible.
— Ou je me trompe fort, pensa-t-il, ou ceci est un nouvel échantillon de l'éloquence épisto-
156 LA JEUNBSSB DORÉE.
lalre de M"* de Folle-Avoine. Nul doute qu'elle ne m'invective et ne me maudisse à propos de la blessure que j'ai faite à son amant... Allons I il en sera de cette épître comme des précédentes.
Et la froissant dans ses doigts, il ]a jeta dans la cheminée. Soit hasard, soit préméditation, la lettre, au lieu de tomber dans les flammes, roula intacte dans les cendres.
— Au fait ! se dit-il, après une courte réflexion, pourquoi me priverais-je de cette lecture ? Je suis curieux de voir quelles sauvages épithètes^ elle accole à mon nom 1 Je dégusterai sa rage avec volupté.
Et du bout de la pincette, il prit la lettre, la décacheta et lut ce qui suit :
f Je suis allée vous demander, ej; l'on m'a dit que vous n'étiez pas visible ; je vous ai écrit, et vous n'avez pas daigné me répondre; je vous
aime plus que jamais, et je vous suis devenue
odieuse.
( Tout cela est fort bien I
c Vous me fouleriez aux pieds, Florestan, vous me cracheriez au visage, je ne me croirais pas le droit de me plaindre.
« Uxk jour, m'étant aperçue que je vous aimais
trop, j'ai essayé bêtement de secouer ma chaîne, funeste épreuve qui m'a convaincue que votre amour est indispensable, non seulement à mon bonheur, mais à mon existence I
€ Chez Mabille, au Ranelagh, au Château- Rouge, partout, quand on a dansé la dernière polka et tiré la dernière fusée, on souffle le gaz, et, les lumières une fois éteintes,* chacun s'en va.
c Votre amour illuminait ma vie : vous avez soufflé dessus ; l'obscurité s'est faite dans mon cœur... Je n'y vois plus... je tâtonne... je m'en vais... bonsoir!
<c Je vous écris ces lignes à huit heures du matin.
« Si vous êtes bien gentil, Florestah, vous pratiquerez l'oubli des injures, et vous viendrez me souhaiter un bon voyage.
c Mais si vous voulez que ma main ait encore la force de Serrer la vôtre, tâchez de venir avant dix heures.
c Le convoi qui doit m'emporter n'attend pas lès voyageurs...
€ C'est le convoi des pompes funèbres.
c Exçujseâ^ ce' jeiC de mots assez stupide... et pardonnez-moi le mal que j'ai voulu vous faire^
i58 LA JEUNESSE DORÉS.
en considération du mal qne^ s'est fait à ellemême,
c Votre ex-petite chatte, Blanche. >
Cette lettre ressemblait si peu à celle qu'il s'attendait à lire, que Florestan demeura un instant abasourdi.
Puis interrogeant la pendule :
— Onze heures moins dix minutes 1 s'écria-t-iK Mon Dieu I mon Dieu I faites que je n'arrive pas trop tardi
Laissons-le courir chez M."* de Folle-Avoine, et arrivons avant lui au n® 27 de la rue de Bréda. Après avoir écrit la lettre qu'on vient de lire, elle s'était couchée, et elle avait ordonné à sa femme de chambre de fermer les volets et d'allumer une lampe d'albâtre pendue au plafond.
— Madame pense donc que monsieur va venir?
demanda la femme de chambre.
— J'en suis sûre.
— Mais sa violente colère de ces jours der« niers?
— Toute cette fureur est du plus excellent aujçure. Apprenez, grande sotte^ que je suis à 1^
veille de le repîncer et plus solidement que jamais, lui et ses quatre millions I
— Quatre millions I s'écria la camériste, dont les yeux lancèrent des éclairs ; il a quatre millions I
— Mon Dieu I oui. Me trouvez-vous suffisamment échevelée comme cela, ma fille ?
— Madame est belle comme la Grisi au dernier acte d'Othello.
— Mettez-moi un peu de blanc sur les joues... bien I et maintenant dessinez-moi des cercles noirs sous les yeux avec cette encre de Chine... C'est parfait I Ah ça I les trois réchauds sont-ils allumés ?
— Tout est prêt.
— Tu n'as rien oublié de ton personnage ?
— Pas une syllabe.
— Deux robes de soie, un chapeau de velours et un manteau de satin, si tu me secondes avec esprit, ajouta M"* de Folle-Avoine en pesant sur les mots. Flanquée outrageusement à la porte, et sans aucune espèce de certificat, si tu me trahis par un geste ou par un sourire !
— Ne craignez rien, madame.
En ee moment, on entendit une voiture lancée au grand trot s'arrêter court devant la porte.
— C'est lui ! dit Blanche : vite à nos rôles... Va chercher les réchauds.
La femme de chambre sortit et revint avec trois réchauds remplis de charbons embrasés qu'elle posa au pied du lit de sa msdlresse, non sans avoir eu le soin d'entr'ouvrir les fenêtres.
On sonna violemment à la porte.
C'était Florestan, pâle, essoufflé, ahuri, suffoqué, n'en pouvant plus.
— Blanche I s'écria Juvignac ; où est Blanche?
— Chut! fît l'intelligente Marton; madame repose.
— Vous me trompez : ci est Blanche ? je veux la voir I il faut que je la voie I
— Ce matin, vers les neuf heures, madame a pris un bain, et comme elle n'a pas fermé l'œil depuis quatre nuits, elle m'a recommandé de n'entrer chez elle qu'à midi. J'espère qu'elle dort.
— Malheureuse! Elle dort pour ne plus se réveiller I
Il s'élança vers la chambre de Blanche.
La porte était fermée au verrou ; d'un coup de pied il la fait voler en éclats.
— Ohl misérable que je suis, elle s'est asphyxiée ! s'écria Juvignac, qui tomba inanimé sur le lit de la vicomtesse.
— Joséphine, dit à voix basse M"« de Folle- Avoine, enlève vite ces diables de réchauds... la vapeur du charbon co\araence à me prendre à la gorge.
Puis elle s'étendit de nouveau dans une immobilité complète.
La camériste emporta les réchauds et renouvela Tair de l'appartement, qui n'avait pas eu le temps de se corrompre.
Un quart d'heure après, Blanche ouvrit une paupière languissante.
— Où suis-je ? demanda-t-elle d'une voix faible comme un murmure.
— Sur mon cœuri répondit Florestan; sur mon cœur, qui n'a jamais cessé de battre pour toi... Pauvre angel tu voulais donc mourir? El pourquoi voulais-tu mourir ?
— Parce que tu ne m'aimais plus I
Et pour dissimuler un sourire, elle cacha sa tête blonde dans la poitrine du jeune homme attendri.
!•• Tloomt* fait on voyage d!agr6mdnt.
Trois jours après la scène tragique racontée cidessuSy Florestan était assis aux genoux de la vicomtesse qui, d'une main distraite, jouait avec les cheveux bouclés de son amant.
— Blanche ! dit k vicomte d'une voix caresh santé.
— Que veux-tu, mon ami?
— Comment te trouves-tu î
— Aussi bien que possible.
— Tu ne souffres plus ?
— Comment souffrirais-je quand tu es près de moi?
— Tes forces sont-elles revenues î
— Tout à fait.
— Pourrais -tu supporter la •fi^tîgue d'un voyage?
— Assurément.
— Eh bien ! fais tes préparatifs ; nous partons pour Dieppe dans deux heures.
— Pour Dieppe, où tu ne voukis pas me. conduire ?
— Par gr^ce I ne me rappelle pas la plua grande faute que j'aie commise dans ma vie.
Et il lui ferma la bouche avec un baiser.
Deux heures après, ils étaient partis pour Dieppe.
En route, la vicomtesse dit au vicomte. :
— Ami, tu me sais curieuse ; laisse-moi t'interroger sur un point.
— Je n'ai rien de caché pour toi.
— A&-tu songé au placement de ta fortune?' Quatre millions, c'est lourd à administrer I
— Mon cher amour, dit Juvigaac, je ne veux pas que tu m'accuses ubl jour de t'avoir fait un. gros mensonge.
— Comment cela?
-^ Ces quatre millioBs a'oaA jama^ existé q^a dana l'imagination brillante de Barbantin.
— Tu n'as pas hérité de ton onale ?
»*- Hélas l il n'existe plus d'anclsa miUioiuaav^
res... Il y a beau temps que les coquins de neveux les ont dévorés !
— Mais For qui chante dans tes poches, comment te l'es-tu procuré?
— J'ai joué chez la Frontignan, et j'ai gagné quatre mille francs. Sur cette somme j'ai prélevé deux mille francs pour usages divers ; restent cent louis que nous croquerons à Dieppe, ou partout ailleurs, si bon te semble.
— Ah I fît elle.
Que de choses dans ce Ah !
Mais elle ajouta aussitôt :
— mon Florestan ! je t'aime mieux ainsi.
. A Rouen, la vicomtesse feignit d'être fatiguée, et il fut résolu qu'on s'arrêterait deux jours, consacrés à visiter l'admirable palais-de-justice et les magnifiques églises de la vieille cité normande.
Ils se logèrent dans un vaste hôtel du cours Boïeldieu, lequel était peuplé d'Anglais, comme tous les hôtels semés sur la route de Londres à Paris.
Le grand théâtre était fermé pour cause de faillite, suivant l'usage immémorial des grands théâtres de province ; Florestan, qui, durant le diner, avait noué connaissance avec plusieurs CQnvives, invita ces messieurs à finir la soirée
LA JEUNESSE DORÉE. i65
dans son appartement en compagnie d'un bol de punch, d'une tasse de thé et d'une caisse de cigares, ^— proposition qui fut acceptée sans conteste.
La causerie n'étant pas fort animée, Juvignac parla de faire un lansquenet, proposition qui, cette fois, fut accueillie avec enthousiasme.
Quand soiina minuit, le vicomte perdait deux cents louis, cent louis en bel et bon or, et cent louis sur parole.
— Capitaine Macduf, dit-il à son vainqueur, demain matin j'aurai l'honneur de vous envoyer les deux mille francs que je vous dois.'
— Oh I répondit le capitaine, qui n'était pas tellement Anglais qu'il ne fût un peu grec, ne vous gênez pas, monsieur de Juvignac; prenez votre temps... je ne suis pas pressé, moi ; j'attendrai jusqu'à midi.
Florestan, que la colère avait tenu éveillé une partie de la nuit, s'endormit profondément aux premières lueurs du matin. Il n'était pas loin de onze heures quand il ouvrit les yeux.
Il ne vit point M"» de Folle-Avoine ; il l'appela et n'obtint aucune réponse; en revanche, il aperçut une lettre à son adresse.»
Voici cette lettre :
)6Ô ' LÀ JEUNESSE DOftËk.
4 Mon adoré Florestan,
« Souvent je t'ai parlé de la sainteté de mon iamour : je disais vrai alors ; souvent j'ai dfemattdé à Dieu qu'il me fournît l'occasion de me sacriDer pour toi... Dieu Bslbon, tar il tn'a exaucée !
« Tu dois deux mille francs au capitaine Macduf, et tu n'as pas le premier loùis pour les lui payer. Je connais le capitaine. Si tu ne l'as pas satisfait à la minute convenue, — et pat quel miracle du ciel pourrais-tu le satisfaire? — bien sûr il te tuera, ô moij Florestan !
« Qu'ai-je fait dans cette circonstance critique ?
(L Je suis allée vers cet odieux Anglais^ et je lui ai dit :
« — Capitaine Macduf, la main sur la conscience, comment me trouvez-vous?
« — Adorable !
èc Et il m'a regardée avec des yeux brillants comme des soleils.
« Cette réponse et ses regards ont soulagé ma poitrine d'un lourd fardeau. 3'ai senti que ta eausid était gagnée.
€ — M'estimez-vous cent louis, capitaine?
LÀ JEUNESSE DORÉE. i^^
€ — Ditei^ cent mUlions 1 a-l-il répliqué aVeo feu.
c — Eh bien ! ai-je repris, 'engagez-tottS stlj^ l'honneur à ne jamais réclamer à M. de Javignac les deux mille francs que vous lui avez gagnés tti parole, et je deviens votre esclave.
< — Je le jure ! s'est-il écrié avec forcé.
« Florestan, je me suis sacrifiée 1
c Mais je te sauve^ ma chère âme !
€ Dans un quart d'heure, je pars avec le capitaine, avec mon maître !
4C J'emporte ton épingle en diamants, histoire de posséder un souvenir de toi ; j'emporte aussi ta montre, afin d'avoir constamment sous les yeux l'heure fatale où s'est accomplie notre dure séparation : huit heures vingl-deux minutes trentetrois secondes !
c Un seul espoir me guide et raffermit mon triste cœur: c'est que nos âmes seront, tôt ou tardj réunies dans le ciel et à jamais.
« En attendant, ô mon bien-aimé, je te dis adieu...
Sur Fair du ira la la la 1 c Sur Fair du tra la la la t c Sur Tair du tra deri dera I c Tralalat »
LA JEUNBSSS D0RÉ8«
Il est des fureurs qu'il ne faut point essayer de ^ décrire; c'est pourquoi nous tairons les scènes qui suivirent la lecture de cette épitre, chefd'œuvre d'abominable ironie. Disons seulement que, lorsqu'il voulut partir, Florestan, dont les poches étaient outrageusement vides, dut laisser sa malle en gage entre les mains de son hôte à bon droit soupçonneux.
GonmiAnt flnUNWiit les TloontM.
Six mois se sont écoulés.
Plus de café Anglais I plus de tables d*hAtes 1 plus de vicomtesses I plus d'avant-scène I bonsoir au luxe, aux soupers fins, aux conquêtes et aux louis d'or I
Qomme disent les auteurs dramatiques, la scène se passe à Landerneau, dans la maison la plus sombre et la plus triste de la rue des Cordonniers, la rue la plus triste et la plus sombre de tout le Finistère.
Le théâtre représente une pièce obscure, humide et peu aérée. A droite, tout ce qu'il faut pour écrire ; à gauche, tout ce qu'il faut pour ' écrire ; au fond, tout ce qu'il faut pour écrire*
Le plancher, qui n'a jamais été mis en couleur, est raboteux et bossue comme Téchine d'un dromadaire ; le plafond, dont la blancheur virginale a disparu depuis longtemps, est sillonné de lézardes menaçantes ; la tapisserie, couverte de bergers en culottes courtes offrant des nids de tourterelles à des bergères en paniers, disparaît aux trois quarts sous des casiers de bois blanc, où gisent amoncelés des tas de vieilles paperasses, poudreuses, recroquevillées et jaunies. En guise de tableaux de prix et de gravures avant la lettre, plusieurs affiches, annonçant des ventes judiciaires, sont collées aux placés apparentes.
Le silence le plus absolu règne dans ce lieu enfumé et malsain où, depuis une heure, on n'entend que le grincement de trois plumes de fer écorchant trois feuilles de papier timbré. •
Telle est la physionomie d'une étude d'avoué à Lariderneau.
Cette étude est celle de M® Valadon, qu'on se souvient peut-être d'avoir entrevu dans le passage de l'Opéra.' ^
M® Valadon pose sa plume de fer sur ooh pupitre ; il redresse sa taille courbée; il savouré iihe pincée de tabac, et, d'une voix où percent déjà lé senti-
LA JEUNESSE DOBÊÏ. 471
tnent de Tautorité et Thàbitude si tôt prise du commandement :
— Bastien?dit-a.
— Patron?
■^ As-tu mis au net la requête que je t'ai donnée à copier?
. — Oui, patron.
— 11 faut aller la faire signer au président; mais ne sois pas long eh route.
— Non, patron.
— Quand tu seras de retour, je t'enverrai au greffe et à l'enregistrement.
— Oui, patron.
I/ex-vicomte prit son chapeau, — un chapeau gras et défoncé ; il mit la requête dans la poche de sa redingote, — une redingote blanchie sur toutes les coutures, et il sortit.
— Misérable et honteuse desti'wiéel murmurait-il en marchant à travers les rues crottées de Landerneau ; avoir .été le vicomte Florestan de Juvignac, et n'être plus qiie lé sieur Bastion t'ouillerocx, saute-ruisseau de l'étude Valadon ! Avoir brillé sur le turf... <5t gagner par mois vingt-cinq francs qu'on lient de la charité d'un camarade de collège ! Néris 1 ô Ëarbantin I ô vous tous, mes nobles amis, que pehseriezrvous
172 LA JEUNESSE DdRÉE,
de moi, si Tinfîme position sociale que j'occupe à présent vous était révélée ? Comme vous vous repentiriez de m'avoir admis dans votre intimité ^ comme vous rougiriez de m'avoii' fait jadis une place dans votre estime et dans votre cœur!
Mais il est à propos d'expliquer comment le personnage que nous avons quitté à Rouen, dans un hôtel du cours Boïeldieu, nous apparaît aujourd'hui dans une étude à Landerneau.
Un matin, la lettre suivante était parvenue à Valadon : '
€ Mon cher Valadon,
c 3e commence à croire que je pourrais bien n'avoir fait que des sottises depuis que j'habite Paris. Rien ne vous ouvre les yeux et ne vous donne la mesure exacte des choses comme d'avoir faim; or, j'ai faim ! j'ai vendu ou mis en gage tous les débris de ma splendeur passée. J'ai beau serrer la ceinture de mon pantalon, je m'aperçois cruellement que mon estomac est vide... ot, tu le sais, la nature a horreur du vide I
a: Mon père ayant pris le parti de ne pas répondre à mes lettres^ je m'adresse à ta vieille
amitié, et je te conjare de tenter une démarche que les circonstances rendent indispensable. En* dosse ton habil noir le plus solennel, et dépose aux pieds de ma paternité révoltée l'expression attendrissante de ma détresse et de mes remords. Compare-moi à l'enfant prodige; si les besoins de la cause l'exigent, et fais observer à l'auteur de mes jours que sa qualité d'ancien boucher lui impose l'obligation de tuer un veau très-gras pour fêter mon retour au bercaiL
€ Écris-moi sans perdre une minute ; si faible que soit la somme que tu arracheras à papa, elle serait la bienvenue... mais ne tarde pas trop... J'en suis arrivé à comprendre les repas crimi* nels d'Ugolin... et je n'ai pas d'enfants sur la planche! »
Voici quelle réponse il reçut par retour du courrier:
€ Mon pauvre Bastion,
-c Ton père t'envoie sa malédiction ; c'est le seul cadeau qu'il soit disposé à te faire.
€ Je lui ai dit : Mais votre fils crève de faim &
Paris.
174 i.4 JEUNESSE DORÉB.
c H m'a répondu : Qu'il crève donc une bonne fois; ce sera tout profit I
« Je t'adresse soixante francs en un mandat 8ur la poste, c'est-à-dire de quoi faire deux repas reconfortants et de quoi arriver franco jusqu'à Landerneau.
« Tu débarqueras chez moi ; je t'offre la table, le logement et une place de troisième clerc dans mon étude. C'est moins brillant que d'être secrétaire intime du secrétaire particulier de M. Guizot ; mais c'est plus solide et moins trompeur.
« Ton avenir est dans tes mains, Fouilleroux ; si tu pioches avec ardeur, si tu renonces, sans arrière-pensée, à Satan, à ses pomjjes et à ses œuvres, je ne doute pas que tu ne finisses par rentrer en grâce auprès de ton père justement irrité. Sinon,^ retiens bien cec] : le bonhomme est homme à dénaturer sa fortune et à, lie pas te laisser un centime au jour de sa mort.
« Allons, Bastion, un peu de courage I Débarrasse-toi de toute cette friperie de faux gentilshommes qui t'a brûlé comme la tunique du Centaiure, et redftyi^ns Gros- Jean comme devant I Ton bonheur est à c^ prix. ^
% Je compte sur toi. lundi prochain, sans faute, c'est-à-dire que je compte sur Bsistien Fouilleroux;
LA JBUNE3SB DOBÉB. 175
quant au vicomte Florestan de Juvignac, je ne le connais pas, je ne veux pas le connaître, et s'il se présentait^ je t'avertis que je lui fermerais impitoyablement la porte au nez. J'espère que le vicomte est mort. £n ce cas, vive le clerc d'avoué I »
Le pseudo-gentilhomme s'était donc résigné à partir pour Landerneau ; il fut rççu par Valadon, qui l'attendait au bureau de la diligence.
— Voilà une exactitude de bon aujjure ! dit le jeune avoué, qui embrassa cordialement le Parisien ; nous ferons quelque chose de toi !
— Mon cher, répondit Bastien, j'ai une furieuse kyrielle de fautes à me reprocher; mais je te donne ma parole d'honneur que j'arrive avec la ferme résolution de les. réparer toutes... Ce sera long ! Dieu aidant, j'espère en voir la fin.
— Tu ne regrettes pas ta vie parisienne, au moins ?
— La regretter I moi ? J'en ai honte I Fouilleroux était-il sincère lorsqu'il s'exprimait ainsi ? Nous en sommes persuadés ; et cepeur dant, après trois mois de séjour à Landerneau, il
commença à maudire sa nouvelle existence. Un j[our Valadpû l'entendit soupirer.
— Tu soupires, Bastien ? lui deipanda-t-il.
— Tu crois ?
— J'en suis certain; pourquoi soupires -tu?
N'es-tu pas heureux chez moi ?
— D'accord, riposta Fouîlleroux, qui voulut ]ui donner le change ; si tu me vois triste, c'est que j'ai perdu la tendresse de mon père.
— Hum I reprit l'homme d'affaires, sceptique comme tous les gens d'affaires. Sans vouloir suspecter l'ardeur de ton affection filiale, tu me permettras de te dire que tu mens. Encore quelques mois d'épreuves patiemment endurées, et l'amour paternel te sera rendu ; tu ne l'ignores pas. La vérité est que le vieil homme n'est pas si bien mort en toi qu'il ne ressuscite de temps à autre. Lorsque je te surprends en flagrant délit de soupirs, j'en conclus que le vicomte absorbe encore le clerc d'avoué, tandis que, polir bien faire, c'est le clerc d'avoué qui doit absorber le vicomte.
Bastien ne répondit pas ; il prit sa plume et se rua sur une feuille de papier timbré, qu'il couvrit de pattes de mouches désordonnées.
— Le patfon a raison, pensait-il, tout en griffonnant f le vicomte n'est pas mort ! ma place p'est point à Landarneau, sur iin théâtre obscur ^
elle est à Paris. Paris ! le boulevard Italien I le bois de Boulogne ! voilà l'horizon qu'il me faut, à moi ! j'ai manqué de hardiesse ; j'ai quitté la partie trop tôt... A coup sûr, j'eusse fait quelque brillant mariage... Je parie que Barbantin et Néris finiront ainsi. . . Et pourtant ils ne valent pas mieux que moi, en admettant même qu'ils vaillent autant que moi... ajouta-t-il avec une fatuité digne de ses anciens jours.
Nous avons laissé le faux Juvignac se rendant chez le président; sa requête signée, il reprit tout pensif le chemin de l'étude ; et, en attendant que le principal clerc lui donnât l'argent nécessaire pour aller à l'enregistrement chercher la provision de papier timbré, il jeta un regard distrait sur la Gazette des Tribunaux^ à laquelle M® Valadon était abonné.
Qu'on juge de son émotion en lisant les lignes ci-dessous :
Hier, on a retiré de la Seine et porté à la morgue le cadavre d'un jeune homme, âgé de vingt-huit à trente ans. Sa bourse ne contenait que deux de ces jetons imitant les guinées anglaises, à l'aide desquelles on a essayé maintes {pis de surprendre la bonne foi publique. C%
jeune homme^ qu'on avait cru d'abord, d'après les lettres et les cartes de visite trouvées sur lui, s'appeler le vicomte Gaston de Barbantin, n'est, en réalité, qu'un chevalier d'industrie, bien connu dans les tripots clandestins et dans les mauvais lieux de Paris. Son véritable nom était Jérôme Boudin. Traqué par une meute de créanciers, le sieur Boudin était arrivé aux dernières limites de la plus extrême misère. Issu d'une honnête famille de cultivateurs des Pyrénées- Orientales, on présume que, tout sentiment d'honneur n'étant pas éteint en lui, il aura préféré le suicide à la police correctionnelle ou à la cour d'assises, dont il fût devenu la proie tôt ou tard. »
Mais, si grande qu'elle eût été, l'émotion causée par cette lecture alla s'afTaiblissant peu à peu, si bien que Fouilleroux en vint bientôt à se dire :
— Que prouve le suicide de ce pauvre Barbantin, après tout ? Une chose que j'avais reconnue il y a longtemps: à savoir, que ce garçon manquait des qualités indispensables pour réussir ^ Paris. C'était une nature faible, indécise, incapable de prendre çiucune Résolution hardie. Maijs
LA JEUNESSE DORÂE. 179
pour ce qui est de Fabien de Néris, je ne suis point embarrassé de son avenir, à celui-là ! C'est un esprit oseur, une intelligence aventureuse et primesautière... Quel que soit le but qu'il se propose d'atteindre, il l'atteindra, lui! tandis que moi, tristement attelé à des occupations qui me dégoûtent, quelle sorte d'existence m'est réservée? L'existence d'une taupe et d'une huître I
Et il se laissa aller à soupirer de plus belle, jusqu'au jour où il trouva dans l'impitoyable Gazette des Tribunaux^ ce livre d'or de la Bohème, une petite note ainsi conçue :
c Les propriétaires du restaurant de la Maison- Dorée, s'étant aperçus que leur argenterie diminuait à vue d'œil, engagèrent les garçons de service à redoubler de surveillance. Cette surveillance n'a pas tardé à porter ses fruits. Hier, les garçons ont arrêté un jeune homme qui, après avoir payé une carte assez modeste, se disposait à sortir, emportant deux couverts et un plat d'argent. Conduit au poste de la rue Chauchat, et interrogé par un agent, le voleur fashionable a répondu qu'il se nommait le vicomte Fabien de Néris. Amené à la préfecture de police^ il a été reconnu pour être upi sieur flobe^ Dupuis, con-
180 LA JEUNESSE DORÂB.
damné précédemment à deux ans de prison et à cinq ans de surveillance. »
Lorsqu'il eut achevé la lecture de ces lignes accablantes, lecture qui couvrit son front d'une vive rougeur, Bastien monta dans le cabinet de Valadon.
— Patron, dit-il, d'aujourd'hui seulement je suis radicalement guéri, et je comprends combien a été honteuse la vie que j'ai menée à Paris. Conduis-moi vers mon père ; je veux tomber à ses genoux, et j'ose espérer qu'il m'appellera dails ses bras, car je me sens digne de son pardon.
— Mon cher, reprit Valadon, ceci est un bon mouvement; mais ce n'est qu'un mouvement, ajprès tout, et comme le premier venu peut en avoir, dans un moment donné. Pour que tu nous persuades, ton père et moi, de la sincérité de cette conversion instantanée, il faut autre chose qu'une phrase ronflante accompagnée d'un geste dramatique. Dans un an, dans six mois, quand tu auras dignement fait tes preuves, peut-être serons-nous disposés à te croire sui* parole. En attendant, travaille le plus possible, et soupire le moins que tu pourras f
Sastièn FouiUeroux b^ssa la tête çt descendit
à l'étude sans souffler un mot. Deux larmes brillèrent dans ses yeux et s'y séchèrent aussitôt. C'était la dernière convulsion de l'orgueil humain, ce sentiment qui, bien dirigé, fait les héros et soulève les mondes, et qui, mal dirigé^ peuple les prisons centraleS| les bagnes et Gayenne*
Aphorisme à l'usage de tout le monde.
La vraie noblesse, — c'est le Talent, le Trawl et la Vertu.
LE
Depuis qu'on meurt, personne n'est mort plus silencieusement que le docteur Destin. Un agent de change qui s'expatrie, un notaire qui déserte subitement ses dieux lares, un gentleman qu'on réduit à la maigre hospitalité de Clichy, tous ceux, en un mot, qui ont un intérêt sérieux à fuir les regards et les commentaires de leurs concitoyens, font plus de tapage à l'heure du départ que le docteur Destin, n'en a fait au moment de son trépas. Aucune feuille médicale ne lui con-
sacra de notice nécrologique ; nul journal quotidien ne daigna annoncer Theure de ses funérailles ; personne n'émailla de fleurs de rhétorique sa lombe solitaire, et Ton ne vit point les embaumeurs se disputer son cadavre ainsi qu'une propriété^ Or, de toutes les indifférences, la plus significative, sans contredit, c'est Tindifférence de M. Gannal et de ses disciples.
— Mon cher ami, se plaisait-il à nous dire, obscur je suis né, obscur j'ai vécu, obscur je dois mourir. Toute fatuité mise à part, j'aurais pu, le voulant bien, devenir quelqu'un ou quelque chose, à la façon des princes de la science, mes chers confrères. J'ai suffisamment expérimenté la vie pour n'ignorer comment s'y prennent ces habiles dont les noms retentissent chaque jour à nos oreilles assourdies. A l'heure du grand départ, à quoi me serviraient mes titres, mes décorations et mes honneurs, je vous le demande? Et d'ailleurs, à une époque où la réputation se distribue dans une boutique de la place de la Bourse à raison de cinq francs la ligne ; où il suffit d'inventer une drogue pour devenir populaire comme un grand poète, riche comme un grand financier; ùix l'on peut, au prix d'une somme débattue^ acheter un ruban à peu près rouge à quelque
pauvre diable de petit prince mal dans ses affaires ; dans ce temps, croyez- moi, Fliomme vraiment sage est celui qui se gare avec soin de ceite averse de richesses sottement acquises, de gloire peu glorieuse et de décorations qui ne décorent point du tout.
Ainsi raisonnait le docteur Destin, et, chose rare! ses actions ne donnaient aucun démenti à ses paroles. Jamais il'n'eût dit à Alexandre le mot de Diogène : « Ote-toi de mon soleil !» A la place du cynique, il se fût certainement écrié : « Ote-toi de mon ombre I »
Le docteur n'était point marié. Sa famille se composait de quatre neveux, qui étaient bien les neveux les plus neveux de la création. Ils le visitaient deux fois Tan, avec une ponctualité mécanique : le l®' janvier et le 5 octobre, anniversaire de sa naissance. Le reste du temps, ils venaient de mois en mois, et à tour de rôle, demander en cachette des nouvelles du docteur. Ils s'étaient arrangés de façon à escompter le plus avantageusement possible la succession de leur oncle bienaimé, lequel passait pour jouir d'une fortune considérable.
L'un avait fait un mariage avantageux, en se îîonstituant en dot sa part approximative du testa-
1jB6 le docteur destin.
ment; un autre] avait acheté une charge de commissaire-priseur, et comptait la payer avec les écus du défunt. Tous s'étaient logés commodément dans cet héritage, comme les rats de la fable dans leur fromage de Hollande. M. Destin n'ignorait point de quels sentiments cupides ses parents étaient animés, mais il semblait indifférent à tous ces hideux calculs d'avant-tombe.
Un matin on vint me prévenir que le docteur était au plus mal et demandait à me voir. Une heure après, je m'asseyais au chevet du malade.
— Je vous remercie de votre empressement à contenter le désir d'un moribond, me dit-il d'une voix affaiblie.
— Vous un moribond? répartis-je; voilà bien les médecins I Une indisposition les oblige-t-elle à se mettre au lit, aussitôt ils se tiennent pour morts I
— Ce que j'ai dit est bien dit, reprit-il; j'ai vu aujourd'hui se lever mon dernier soleil. Quand la mèche est usée, quand il n'y a plus d'huile dans votre lampe, votre lampe s'éteint, n'est-il pas vrai? La mienne projette ses lueurs suprêmes. Quelques heures encore, et j'entrerai dans la nuit étemelle.
— • Dois-je vous croire, cher docteur?
— Je suis aussi mort que si vous aviez déjà suivi mon cnteirement. A ce propos, faites-moi l'amitié de m'escorter jusqu'au cimetière, afin que je ne m'en aille pas tout seul, comme le pauvre homme du tableau de Vigneron.
— Et vos neveux? m'écriai-je; les supposezvous donc capables de mépriser à ce point les convenances et le devoir? Ne sont-ils pas vos parents les plus proches et vos héritiers naturels?
Les lèvres contractées de M. Destin grimacèrent an sourire.
— Ah ! mes neveux! dit-il; je les ai mandés en même temps que vous; ils ne tarderont point à venir. J'entends que vous soyez le témoin de notre entrevue, et, lorsqu'ils seront partis, vous me direz si c'est votre opinion que leurs cris et leurs gémissements soient de nature à troubler la cérémonie, tant à Téglise qu'au cimetière. Ces garçons-là sont ennuyeux comme la pluie : mais rassurez-vous, l'entretien sera de courte durée. Il me reste un service à vous demander : demeurez avec moi jusqu'au moment où je rendrai l'âme. Je souhaite que vous me fermiez les yeux, et d'ailleurs, — ajouta-t-il avec effort, — j'ai à vous faire, avant de mourir, une douloureuse confession.
Au même instant, un bruit de pas retentit dans la pièce voisine ; la porte s'ouvrit, et je vis entrer les quatre neveux du docteur. Ils portaient des habits noirs, des pantalons noirs, des cravates noires et des physionomies noires.
— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le moribond ; il me parait que vous avez pris le deuil à Tavance! Voilà une attention délicate dont je suis fort touché, je vous assure.
Le neveu commissaire-priseur éclata en sanglots ; le neveu marié fondit en larmes ; les deux autres se mouchèrent bruyamment.
— Pourquoi vous lamenter ainsi ? reprit M. Destin. Est-ce la pensée de notre séparatioA qui fait couler vos pleurs? Cela étant, essuyesi vos yeux, et tranquillisez vos esprits. Nous n'allons point nous séparer pour un long temps, je Tespère ; je compte môme que nous sommes appelés à nous revoir dans un monde meilleur beaucoup plus tôt que vous ne l'imaginez. L'un de vous est destiné à mourir d'un coup de sang ; un autre s'en ira avec quelque prochaine chute de feuilles. Le troisième est gravement menacé dans sa moelle épinière, et le quatrième est couché en joue par l'anévrisme. C'est pourquoi je vous conseille fort d'imiter mes précisions et de vous régler sur ma
prudence. Mettez ordre à vos affaires, mes chers neveux; écrivez vos testaments; ne vous laissez point surprendre par la mort.
A ce mot magique de testament, le quatuor d'héritiers dressa l'oreille et tressaillit d'aise.
— ^e ne suis point aussi riche, qu'on me fait l'honneur de le dire, poursuivit M. Destin. On me croit millionnaire; la vérité est que ma fortune ne dépasse guère le chiffre modeste de cinq cent mille francs ; mais elle est parfaitement liquide et réalisable en deux heures, mon portefeuille n'étant accessible qu'aux valeurs de premier ordre et aux signatures de premier choix. Les cinq cent mille francs en question, je les ai partagés en quatre parts égales, ne voulant point faire de jaloux.
Les quatre neveux échangèrent des regards étincelants.
— Ma volonté irrévocable, consignée dans uh testament déposé chez mon notaire, continua le docteur après avoir pris un temps, est que cette somme soit répartie entre les pauvres des quatre arrondissements les jplus besoigneux do Paris.
Les héritiers se dressèrent sur leurs pieds, pâles 0t aphones. Le neveu commissaire-priseur, (jui soa-»
190 LB DOCrSOR DESTIN.
geait à sa charge achetée à crédit, rompit enfin le silence.
— Vous n'avez pas fait cela, mon oncle ! s'écria^ t-il d'une voix étranglée.
— Je l'ai fait, dit tranquillement le docteur.
— Notre bon oncle plaisante sans doute,reprit en sous-œuvre le neveu marié, qui pensait à sa dot, cette espérance si longtemps caressée.
— Âi-je l'apparence d'un plaisant? demanda le moribond, qui se souleva sur son lit avec la roideur automatique d'un cadavre soumis à l'action d'une pile de Volta.
Un frémissement de terreur glaça l'assistance.
— Eh bien I poursuivit le docteur, vous êtes encore diantrement jeunes et naïfs pour des gaillards de votre âge, mes pauvres garçons, si vous avez cm que je vous ferais les héritiers de ma petite fortune. Je ne nourris à votre endroit^ mes chers neveux, aucune affection, aucun attachement. Des sentiments bi doux ne sont possibles qu'à la condition d'être réciproques; or, de quels soins avez-vous entouré ma vieillesse? quelles marques de tendresse m'avez-vous données? Depuis tantôt quinze ans vous êtes là^ l'œil fixe, Toreille au vent, lorgnant ma succession avec les impatience" du chaçse^r qui guette le gibier, Voii
fusils ont fait long feu, et le gibier court encorcf, mes maîtres I Toi, monsieur le commissaire- prîseur, tu solderas ta charge avec ioi^ intelligence, avec ton activité, avec ton travail ; ce sera plus long, mais plus honorable. Toi, monsieur le marié, tu refuseras des diamants à ta femme, et tu te priveras d'acheter une paire de chevaux... Et vous autres, qui m'écoutez d*un air stupide, comme si je parlais une langue inconnue, fumez des cigares à dix centimes, et portez des gants à vingt-neuf sous. — Présentement, mes bons amis, je ne vous retiens pas davantage. Allez à vos petites affaires, et souffrez que je m'occupe des miennes : j'ai besoin de bien mourir.
Les quatre neveux se levèrent et décampèrent sans soufffer mot.
^- Que vous en semble? me demanda le docteur; estimez-vous encore que ces drôles soient d'humeur à m'escorter pieusement jusqu'au Père- Lachaise?
M. Destin prit quelques instants de repos, avala un cordial qui raffermit ses forces défaillantes, et, me tendant sa main droite amaigrie et parcheminée :
— Écoutez-moi, dit-il ; je vous ai annoncé une çpnfession douloureuse. H me resta tout justQ
assez de souffle et assez de temps pour la faire. Dans quelques heures, il serait trop tard.
— Puisqu'il s'agit de confession, interrompisse, pourquoi n'appelez-vous pas un prêtre?
— Le prêtre est venu ; il m'a laissé, en partant, sa bénédiction et son absolution; mais elles ne me suffisent pas. Tout ce que j'ai dit à mon vénérable ami, l'abbé Trémeau, le confesseur seul l'a entendu ; je suis certain que l'homme ne s'en souvenait déjà plus lorsqu'il a eu franchi le seuil de cette chambre. A présent, il faut que je parle devant quelqu'un qui ait le droit de se souvenir de mes aveux et qui, au besoin, puisse les transmettre à d'autres, s'il juge opportun de le faire. C'est vous que j'ai choisi pour cette mission.
— 4.6 vous écoute, lui dis-je.
Le docteur Destin me serra la main et fit, non sans s'interrompre souvent, le récit qu'on va lire.
Les mémoires d'un vieux médecin, s'il lui était permis de les écrire, dépasseraient, au point de vue*de l'intérêt dramatique, des complications poignantes et des émotions terribles, les romans les plus sombres de votre littérature contempo«* l'aine. Les inventeurs littéraires les mieux doués n'imagineront jamais rien qui atteigne aux pro-> portions sinistres delà réalité. La tragédie domestique n'a point de secrets pour nous, et cette tragédie, vous pouvez me croire sur parole, est autrement elTrayante que les conceptions les plus noires de tout le théâtre grec* Mais s'il nous est donné^ et c'est le privilège de potre position
sociale, de suivre, dans ses moindres détails, toutes les péripéties du mélodrame humain, c'esV aussi, c'est surtout notre devoir d'ensevelir en nous-mêmes les impressions diverses, les émotions profondes et poignantes que renouvelle dans notre cœur le spectacle des événements de chaque jour.
Si donc je romps le silence qui nous est commandé par tant de motifs légitimes et sérieux, c'est que je ne- me sui$ point borné, dans deux circonstances de ma vie, au rôle passif de spectateur: j'ai rempli le personnage principal, un personnage excessif, dont je m'effraie de plus en plus, à mesure que je sens approcher mon heure solennelle.
Plus jeune, alors que je songeais à ce que j'ai ftiit, il me semblait que j'avais accompli une mission sociale ; aujourd'hui, je tremble d'avoir commis des crimes. Deux fois je n'ai pas craint de substituer mon action à l'action de la Providence. Ai-je été un juge implacable comme la loi, ou ne suis-je qu'un assassin vulgaire? Voilà ce que je me demande avec terreur ; et de quel droit, en tout état de cause, ai-je donc osé m'arroger un ministères! terrible?
Ceux dont je vsds parler m'ont précédé dans la
tombe ; vous ne les avez point connus, et, d'ailleurs, les noms que je vous dirai ne sont pas leurs noms véritables. Ils représentent tout ce que j'ai ie mieux aimé sur cette teire, et l'affection que je n'ai cessé de leur porter a été d'autant plus sincère, d'autant plus exclusive, que mes tendresses ne furent, en aueune'occasion de ma vie, fractionnées ni gaspillées. Un bonheur qui leur arrivait me remplissait de joie. Un malheur les frappait-ii? je me «entais atteint en plein cœur. Deschamps était le chef considéré d'une maison de banque solidement assise ; Lagrange occupait une position éminente à la cour des comptes, et nous avions pour habitude de vivre ensemble,
aussitôt que nos affaires personnelles npus laissaient quelques heures de loisir et de liberté. Lagrange et moi nous étions célibataires ; Deschamps, resté veuf après quelques années d'un heureux mariage, se voyait revivre dans un fils, élève distingué du collège Gharlemagne.
Si quelqu'un entra jamais dans la vie par un chemin facile et bordé de fleurs, c'est ce jeune homme, que son père avait fait riche, que Dieu avait fait intelligent et beau. Deschamps destinait son ûls au conseil d'État, et Greorges suivait les cours de l'École de droit.
Un matin je le vis arriver chez moi, et quoiqu'il eût coutume de me visiter de temps en temps, je pr'^ssentis tout d'abord que cette visite n'était point semblable aux autres. Sa démarche^ son geste, sa contenance, trahissaient un embarras qui ne lui était pas familier.
J'interpellai brusquement le jeune homme.
— Ton père serait-il malade ? lui demandai-je avec une certaine anxiété, bien que, la veille encore, nous eussions passé la soirée ensemble.
— Mon père jouit toujours d'une santé superbe, et j'ai lieu de penser qu'il dépassera l'âge des^ patriarches, répliqua-t-il sèchement.
Cette réponse et le ton acerbe dont elle fut accentuée sonnèrent mal à mes oreilles.
— Prends garde, lui dis-je ; on pourrait croire que cette belle santé te cause peu de satisfaction. £s-tu donc un de ces fils sans entrailles qui trouvent que la mort leur fait attendre trop longtemps l'héritage paternel ?
— Ah ! docteur, s'écria-t-il, quelles pensées affreuses, quels exécrables désirs me prêtez-vous là, et depuis quand vous ai-je donné le droit de me juger avec une si injuste défiance ? Je vénère mon père autant que je l'aime ; ne le savez-vou9 pas?
— Tant mieux si je t'ai offensé, mon cher Georges, car c'eût été ta propre condamnation que de ne point ressentir l'outrage de mes paroles. Donc ton brave père se porte à merveille, et tout le monde ici s'en réjouit sincèrement. Toi, en revanche, tu ne semblés pas à ton aise. De quoi s'agit-il, mon garçon?
Mon jeune visiteur rougit et pâlit coup sur coup ; après quelques instants de silence, ayant fait appel à toute sa résolution, il me jeta ces mots d'une voix, saccadée :
— Il me faut trois mille francs.
— Les as-tu demandés à ton père ?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce qu'il me les refuserait. Je n'ai pas été heureux à mon dernier examen, et l'on me boude à la maison. Avant peu je subirai de nouveau cette épreuve, et je suis certain, cette fois, d'être reçu à toutes boules blanches. Ce jour-là, cher docteur, je serai en mesure de vous rembourser, la satisfaction paternelle se traduisant d'ordinaire en beaux billets de banque.
— Je croyais que le chiffre de la pension te permettait de contenter tous tes caprices, toutes tes fantaisies ?
19$ LB DOGTSUR DUTIN.
-^ Erreur, mon cher ami ; mon père me traite toujoum comme un écolier et néglige le soin de m'émanciper.
— Mais il me paraît^ lui dis-je, que c'est un soin que tu n'as laissé à personne. Â quel usage destines-tu les trois mille francs que tu me demandes ?
— Us serviront à payer une lettre de change échue ce matin.
— Tu as une maîtresse?
— Adorable.
— Tu joues quelquefois?
— Souvent.
— Voilà de quoi mettre à sec ïa caisse paternelle 1 Prends ces trois mille francs, et retire au plus vite ton autographe de la circulation: la signature d'un Deschamps ne doit pas être ^ protestée. Et maintenant, écoute et retiens ceci :
à ta première fredaine, à ton premier écart, je dis la vérité à ton père. Il m'en voudra peut-être de la lui taire aujourd'hui; mais, s'il blâme quelqu'un dans cette alTaire, j'aime mieux que ce soit son ami que son enfant.
Malgré cet engagement, j'eus des remords de m'étre fait par mon silence le complice des désordres de ce jeune homme, et je me promis d'en
MMMOrtrfMMHM
instruire Deschainps à la première occasion. Elle ne se fit pas attendre.
Encouragé par le succès de sa première tentative auprès de moi, Georges revint Vne voir peu de temps après, et ne m'ayant pas rencontré, il me laissa une lettre dans laquelle il me priait de venir à son aide une dernière fois en lui avançant trois autres miUe francs dont il avait le plus urgent besoin. Cette lettre, qui commençait par une invocation chaleureuse à ma vieille amitié, se terminait par un appel non moins chaleureux à ma discrétion bien connue. J'étais libre de lui répondre par un refus, me disait*il ; je ne l'étais point de trahir sa confiance.
* Le hasard fit entrer Deschainps dans ^mon cabinet alors que je tenais encore dans ma main la supplique éloquente de son fils.
*— Es-tu sûr de servir à Georges une pension suffisante ? lui demandai-je à brûle-pourpoint.
— - Juge toi-môme, répondit-il : outre que je l'habille, le loge et le nourris ; outre qu'il monte mes chevaux et se promène dans ma voiture, je lui donne dousie mille francs par an^ — mille francs par mois pour ses menus plaisirs, — «^ trente-trois francs trente-trois centimes par vingt» quatre heures. N'est-ce pas assez?
— • C'est'beaucoup trop ; et je ne m'étonne plus que monsieur ton fils se soit accoutumé à jeter par les fenêtres un argent qui lui vient si aisément qu'il en ignore le prix. Ce drôle devrait faire des économies ; il fait des dettes n
— Qu'en sais- tu ?
— Il me doit mille écus, et il ne tient qu'à moi qu'il m'en doive deux mille. Lis cette lettre.
Un nuage passa sur le front de Deschamps ; il m'avoua que la bourse et l'amitié de Lagrànge avaient été mises à contribution comme les miennes ; lui-même était assailli de réclamations. En moins de six mois, Georges avait dépensé plus de trente mille francs. A dater de ce jour. Deschamps évita de me parler de son fils, et je pris exenople sur sa réserve.
' Peu de temps après, une vive préoccupation vint donner un autre cours à mes pensées. Lagrange tomba malade et fut en danger de mort ;
je pensai qu'un voyage en Italie était indispensable au rétablissement de sa santé fortement ébranlée ; et comme il lui répugnait de partir seul, je n'hésitai pas, afin de l'y décider, à partir avec lui. Nous quittâmes Paris au mois d'octo- . bre 4831, et nous passâmes l'hiveï* à Florence. Ce fut à cette époque, il doit vous en souvenir,
que le choléra s'abattit pour la première fois sur Paris, où il se signala par de terribles ravages. Je me rendais chaque matin dans un café où l'on recevait plusieurs journaux français, Jt je suivais d'un œil anxieux la marche et les progrès du fléau. Je vous laisse à penser quelle fut mon émo« tion quand je lus un jour dans le Constitutionnel les lignes suivantes, insérées sous la rubrique des Faits divers :
n Un suicide inexplicable et inexpliqué vient de jeter le deuil et la consternation dans la haute société parisienne. Un de nos plus riches banquiers, M. Deschamps, s'est brûlé la cervelle sans qu'il soit possible de trouver une raison déterminante à ce tragique événement. La maison Deschamps avait traversé sans la moindre secousse la crise financière qui suivit la révolution de 1830, et il résulte de nos renseignements, puisés à des sources officielles, que l'actif de cette maison essentiellement honorable d^asse son passif de plusieurs millions. Le suicide de M. Deschamps ne saurait donc être attribué qu'à un accès momentané d'aliénation mentale. Cette supposition est d'autant plus foïldée que M. Deschamps paraissait être, depuis quelque temps, en proie à une inexpli* cable tristesse.
202 us POCTEUR P9STIN.
€ Ses obsèques ont eu Ueu, avec une grande pompe, à l'église Saint-Philippe du Boule, sa paroisse. Le deuil était conduit par le fils du défunt, et sa désolation profonde a douloureusement ému les nombreux amis qui se pressaient aux funérailles de cet homme de bien. »
Je ne jugeai point h propos de révéler cette catastrophe à Lagrange, dont Fétat, sensiblement amélioré, exigeait encore certains ménagements ; mais comme il n'avait plus besoin de ma présence, je résolus de rentrer à Paris sans retard.
— Est-ce possible? tu m'abandonnes? s'écria Lagrange lorsque je lui fis part de mon projet.
— Le docteur Soleil achèvera ce que le docteur Destin a si bien commencé, lui dis-je en m'eiforçant de sourire. Je n'ai pas le droit de vivre paisiblement sous ce beau ciel, tandis que mes confrères luttent corps à corps avec un en** nemi d'autant plus fort, d'autant plus dangereux, qu'il leur est inconnu. Ma place est au milieu d^ la mêlée, sur ce champ de bataille où le corpri. médical compte déjà tant de victimes.
— Pars donc, reprit Lagrange ; je ne te retiens plus. En m'efforçant de te garder auprès de moi, je faisais acte d'égoïste. Ne suis-je pas en voie de guérison à cette heure ? Et qui sait si notre pau-
vre Deschamps ne réclame pas en ce moment même ton aide, ton secours, ton dévoûment ?
Deux grosses larmes remplirent mes yeux ; je me hâtai de les essuyer ; j'embrassai mon ami, et je m'éloignai, non sans l'avoir recommandé au meilleur' médecm de Florence
J'arrivai dans une cité morne, désolée, terrifiée, ravagée, décimée. Qui n'a pas vu Paris à cette époque sinistre ne saurait concevoir une idée de ce spectacle épouvantable. Théâtres fer- j mes, boutiques closes, rues désertes et silencieu- ^ ^ ses, voilà Paris ! La voiture qui me menait chez moi fut arrêtée plusieurs fois par de longues ûles de corbillards qui montaient vers les cimetières, sans s'arrêter devant les églises. Mon concierge était mort; mes domestiques s'étaient enfuis; personne ne m'attendait ; je fus pris d'une sorte de vertige lorsque j'entrai dans mon appartement, triste et froid comme un tombeau.
Après une longue nuit de sommeil, je passai dans mon cabinet^ et m'occupai à débrouiller le fatras de paperasses accumulées durant mon absence, une large enveloppe, scellée de cire noire, attira mon regard ; sur l'adresse, je reconnus l'écriture de Deschamps. Je rom(>is le cachet, et voici ce que je lus. Quoique de longues années se soient écoulées depuis cette lecture, elle s'est gravée en lettres de feu dans mon cerveau :
€ Cher ami, il est dix heures : à midi je me brûlerai la cervelle. Mon pistolet, chargé à balle et fraîchement amorcé, est là, sur mon bureau, à portée de ma main, qui ne tremblera pas plus qu'en cet instant. Si Ton te dit que je suis devenu fou, n'en crois rien, mais laisse-le croire. La vérité est que je jouis de toute ma raison, bien que je sois fou de douleur.
€ La cause réelle de mon suicide ne doit être connue que de toi et d'une autre personne. Cette autre personne est mon fils. Je n'ose te dire de l'aimer ; je te supplie de ne point le haïr. C'est à lui que je fais le sacrifice de ma vie. Ce Georges, mon espoir, mon orgueil, est un faussaire, un voleur. Si son père ne se tuait pas, c'est lui qui assassinerait son père I et je l'aime encore assez pour lui épargner ce forfait monstrueux. Georges
a06 LE DOCTEUR DESTIN.
a contrefait ' ma signature pour des sommes Importantes, et je l'ai surpris, cette nuit même, tandis qu'il cherchait à forcer ma caisse. J'ai déchargé sur sa poitrine, à bout portant, le pistolet qui va me servir à me casser la tête. L'amorce seule a brûlé, et je bénis le ciel de ce hasard. Georges s'est jeté à mes genoux. Au nom de ses remordsi, il a imploré son pardon. Hélas! je n'ajoute foi ni à ses remords ni à ses larmes, et je vais me tuer, afin de ne point mourir un peu plus tard de désespoir et de honte. Adieu. »
Cette lettre me foudroya ; je m'aflfaissai sur mon fauteuil, où je perdis connaissance. Dans ma chute, la lettre de Deschamps s'échappa de mes mains et s'envola vers la cheminée. Lorsque je revins à moi, je me serais cru volontiers le jouet d'un affreux cauchemar, si un fragment de papier respecté parla flamme n'avait voltigé âmes pieds.
Cette preuve suffît à me convaincre que je n'avais point fait un affreux rêve, mais elle ne servait pas à constater juridiquement les crimes de Georges, héritier impupj des millions de son père. Si grande que fût l'horreur que sa vue devait m'inspirer, je résolus de surmonter mon dégoût, tenant à constater par moi-même l'état misérable où je me complaisais à le croire tombé fatalement.
C'est pourquoi je me dirigeai sans retard vers i'hôtel du parricide.
— Ah! docteur, vous arrivez fort à propos, dît en m'apercevant un vieux serviteur dont j'étais bien connu ; M. Georges est souffrant, et je comptais aller quérir un médecin.
— C'est le doigt de Dieu qui s'appesantit sur luil pensai-je tout bas; il ne jouira pas longtemps de son exécrable fortune !
Et cette pensée me fut une douceur extrême.
On me conduisit à la chambre de Georges, et, à l'aspect de cette chambre, je demeurai anéanti sur le seuil. Georges avait passé la nuit au bal masqué; les meubles, le tapis, étaient encombrés de haillons et de guenilles, car c'était la mode en ce temps que les jeunes gens les plus distingués revêtissent pour ces sortes d'orgies les costumes les plus immondes, les déguisements les plus crapuleux. Je fermai la porte un peu bruyamment derrière moi; Georges s'éveilla en sursaut.
— Que le diable emporte et confonde l'animal ! s'iécria-t-il en colère; j'ai défendu qu'on entrât avant que j'aie sonné. Pourquoi ne me laisse-t-on pas dormir?
Je fis quelques pas vers le lit, et j'écartai les rideaux.
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— Comment, c'est vous, docteur! me dit-il.
Agréez mes excuses, je croyais avoir affaire à quelque valet malencontreux. Quel bon vent vous amène?
— On m'a dit que vous étiez souffrant.
— Je suis rentré ce- matin avec un mal de tête enragé ; mais à présent que j 'ai dormi, il n'y paraît plus.
— Vous allez donc au bal? lui demandai-je d'une voix que je cherchai à rendre naturelle.
-^ Vous n'ignorez pas que j'ai eu le malheur de perdre mon père, répondit-il avec une émotion hypocrite, et comme cet événement inattendu m'a jeté dans un grand désespoir, je recherche avec avidité toutes les occasions qui peuvent me distraire de mon chagrin. Permettez-moi de me lever; nous déjeûnerons ensemble.
— Voilà une permission que' je vous refuse absolument, dis-je en lui prenant le bras à la hauteur de l'artère. Vous avez la fièvre, et je vous conseille de rester au lit jusqu'à demain. •
— Serais-je donc malade ? dit-il en pâlissant. *>- Rassurez-vous : un peu de repos, une potion
calmante que je commanderai moi-même chez Je pharmacien, et dès demain vous serez en état d'oublier votre douleur dans de nouveaux plaisirSt
— Cependant il me semble, cher docteur, que je me porte à merveille.
— En tout autre temps je ne me montrerais pomt si rigide; mais l'influence cholérique exige un surcroît de précautions.
— Qu'il soit fait selon votre volonté, cher docteur. Jeune et riche comme je le suis, vous comprenez si l'existence m'est chère.
— Je le comprends.
— Et plutôt que de risquer une attaque de choléra, j'avalerai sans sourciller vos drogues les plus nauséabondes et les plus noires. Allez vite, et revenez de même.
. Je courus chez moi ; je pris un petit flacon rempli d'une liqueur brune, et je revins en toute hâte. Lorsque je rentrai dans la chambre de Georges, je le trouvai en proie à une agitation violente.
— Enfin, vous voilât s'écria-t-il ; je comptais les minutes ; on vient de m^annoncer la mort de mon cocher : il a été troussé en un quart d'heure. Sonnez-moi votfe potion.
Je débouchai le flacon; il le saisit d'une mais avide, le porta â ses lèvres et l'avala d'un trait.
— Sacrebleul fit-il, c'est détestable!
Sans rien répondre, je m'assis à son chevet, et
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je posai mon pouce sur son artère, dont les battements décrurent et s'alanguirent avec une rapidité foudroyante. - .
— Écoute-moi bien, Georges, lui dis-je à l'oreille : tu te crois sauvé, — -tu es morti
Il s'agita sur son lit et voulut crier; d'une •main je lui fermai la boucbe ; de l'autre je le terrassai.
— Dans quelques instants, Georges le voleur, Georges le faussaire, Georges le parricide, tu auras cessé d'exister. Ce feu intérieur qui te brûle, c'est le poison qui l'a allumé dans ta poitrine, et ce poison, c'est moi qui te l'ai versé.
Une écume sanglante suinta de ses lèvres livides; ses grands yeux hagards sortirent de leurs orbites injectées; il s'agita encore et retomba vaincu par l'opium que je lui avais fait prendre. J'annonçai qu'il était mort du choléra. Ces deux morts subites jetèrent le désarroi dans la maison, et les domestiques s'enfuirent, en proie à la terreur.
Resté seul, je chargeai le cadavre de Georges sur mes épaules; je le portai dans la mansarde du cocher, et je rapportai le corps du cocher dans la chambre de son maître. Grâce à cette ;siubstitution, les funérailles pompeuses et }e9
prières de l'Église furent pour le pauvre diable d'honnête homme. Quant au parricide, j^ l'expédiai aux amphitliéâlres de dissection de Clamart, où ses restes mutilés pourrirent sans sé« pulture.
Cette exécution me laissa sans remords, reprît le docteur Destin, et ce fut l'âme sereine, l'esprit tranquille, que j'accueillis Lagrange à son retour à Paris. Il revint ayant signé un nouveau bail avec la santé. Ma prédiction s'était accomplie de tout point : le docteur Soleil avait fait les choses avec un zèle, une habileté, une science qu'on ne rencontre pas toujours chez ses confrères des autres Facultés. ,
La mort inexpliquée de Deschamps lui causa une vive affliction, et il se persuada qu'il avait été victime d'un accès de folie. La mort de Georges le laissa indifférent, la nature égoïste de ce jeune
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