‹ Le jeunesse doréeChapitre 3 sur 4 · III ' ' ■ - I · texte numérisé non relu

III ' ' ■ - I

homme ne lui ayant inspiré qu'une médiocre sym* pathie. Nous allâmes ensemble porter des fleurs et des couronnes d'immortelles sur la tombe du père, et j'observai avec une satisfaction intérieure qu'il ne songea pas à s'enquérir du lieu où était située celle du fils.

Ce fut quelques mois seulement après son arrivée que Lagrange, jusqu'alors célibataire au premier chef, contempteur juré du mariage, adversaire acharné des chaînes légitimes, commença à m'entretenir vaguement de projets d'hyménée.

Cette ouverture, si timide qu'elle fût, ne laissa pas que dç me surprendre fort et de m'attrister davantage. Un ami marié est un ami perdu pour l'amitié. Il faut le considérer comme s'il n'existait plus, et se résigner à porter son deuil. Et c'est * là, observez-le, l'hypothèse la plus favorable, le plus heureux dénoûment, car il arrive presque toujours qu'un ami marié se transforme en ennemi.

Pressé par mes questions, harcelé par mes instances, Lagrange finit par m'avouer la vérité. Moi parti, il s'était lié avec une famille française venue à Florence pour fuir le choléra, et qui était composée du père, de la mère, de deux jeunes personnes et d'ime institutrice; cette institutrice

Tavait séduit par son caractère et fasciné par sa beauté. Elle offrait, à en croire mon ami, le modèle accompli de toutes les grâces, d^ toutes les ■vertus, de toutes les séductions; a c'était un ange ! » car, Dieu lui pardonne ! j'affirme qu'il eut recours à cette pitoyable métaphore, aussi vieille que l'amour est vieux, aussi bête que les amoureux sont bêtes.

Louise de Nerville, me dit-il, n'était point faite pour la position subalterne, pour la situation mercenajre que lui avaient imposée les rigueurs d'une destinée injuste, supportée d'ailleurs avec une résignation vaillante, avec le plus fier courage. Tout au contraire, sa place était marquée dans le monde, qu'elle éblouirait de ses perfections fémi- *nines, qu'elle dominerait par les forces viriles de sa tète et de son cœur. Sans parents, sans appui, sans fortune, condamnée à toutes les angoisses, à toutes les amertumes d'une existence précaire, quels inépuisables trésors de tendresse et de gratitude n'apporterait-elle pas en dot à l'homme qui lui rendrait tout ce que Dieu aurait dû lui prodiguer, à savoir la considération, l'éclat et la richesse ?

— Ce n'est pas tout, ajoutait Lagrange, elle n'a plus ni père ni mère; elle n'a jamais eu ni frère9

ni sœurs ; elle n'est affligée d'aucun oncle, d'aucune tante, d'aucun cousin. Donc, celui qui sera son ami n'aura point à s'embarrasser de cette tribu étrangère qui a la prétention de se croire votre famille, et ne fait acte de parenté qu'à la condition de se montrer gênante, quand elle ne se montre pas hostile.

Plus je combattais les fantaisies conjugales de mon ami, plus il redoublait de panégyriques et de louanges, me déclarant qu'il mourrait si M^i* Louise de Nerville n'était pas sa femme. Et comme je lui objectais que rarement on meurt d'amour à vingt ans, et jamais à quarante-six, qui était son âge et le mien, il se contentait de répondre que je ne parlerais pas de la sorte si je^a connaissais. " — Le plus grand témoignage de déférence amicale qu'il soit en mon pouvoir de te donner, me dit-il, c'est d'attendre que tu Taies vue avant de demander sa main. Elle ne ta^^dera pas 4 revenir en France, et il ne me déplaît pas que ton jugement impartial contrôle mes impressions personnelles. Je suis tellement sûr d'avance que tu approuveras mes résolutions, que je te supplie, au nom de notre amitié, de ne les point approuver avec trop d'enthousiasme, et de veiller attentivement sur ton cœur.

MO LS DOCtKUR DISTIN.

Le lendanam je le priai de m'accompagnér au Théâtre-Français; on jouait V École des femmes.

— Eh lûen I lui dis-je en sortant du théâtre, que t'en semble? es-tu donc disposé à remplir le bri^ personnage d'Amolphe?

— Te ne suis point Amolphe, et la- petite sott^ mise en scène par Molière n'a aucune ressemblance avec Mil* de Nerville. Agnès a seize ans et ne sait pas le premier mot des choses de ce monde; Louise a vingt-quatre ans : elle est instruite, spiritueUe et sensée autant qu'on peut le désirer. Quant à mes principes, quant à mon système, ils n'ont, Dieu merci I rien de commun avec le système et les principes du héros de la comédie. Je compte laisser à ma femme toutes les libertés possibles, convaincu qu'elle n'en abusera pas.

— Et si elle en abusait? lui, demandai-je brutalement.

Lagrange devint très-pâle, et comme il me donnait le bras, je sentis qu'il tressaillit de la tète ^ aux pieds. Je venais de le toucher au défaut de la cuirasse, le sachant jalouic, non à la façon grotesque de Sganarelle, mais à la manière terrible d'Othello.

— , Si elle en abusait, reprit-il après un moment de silence, je me tuerais I

Ce fut à mon four de tressaillir et de pâlir, étant assuré qu'il n'avait point proféré une menace banale, convaincu (jue Tépoux trahi ne survivrait pas à son déshonneur.

Fidèle à sa promesse, il me présenta à M^i^ de Nerville, dont l'esprit me charma, dont la beauté m'éblouit. Lorsque j'eus pris cong;é d'elle, après une longue visite, interrogé par Lagrange touchant mes impressions, je ne lui dissimulai point que je reprochais à cette jeune fille d'être beaucoup trop séduisante pour une femme légitime. Mon objection provoqua ses raUleries, et je n'en restai pas moins persuadé qu'unir par des liens indissolubles sa destinée à celle d'une femme trop complètement belle, c'est imiter le voyageur qui planterait sciemment sa tente au milieu d'une nichée de serpents à sonnettes.

Le mois suivant, Mii« Louise de Nerville s'appe- *lait M>Be Lagrange; l'orpheline occupait un appartement somptueux dans un hôtel de la rue de Varennes ; la petite institutrice avait une voiture attelée de deux chevaux anglais, des diamants, un prie-Dieu doublé de velours grenat à Saint-Thomasd' Aquin, et une loge de balcon à l'Académie royale àe musique.

Contrairement à l'usage immémorial, mon ami,

marié, continua d'être mon ami comme au temps où nous étions célibataires tous les deux, et sa jeune femme s'étudia, on peutie dire, à me prodiguer les mçœques de sympathie les plus ingénieuses. Ils m'associaient avec un empressement cordial à toutes leurs distractions, à tous leurs plaisirs, et si je passais deux jours sans m'asseoir à leur table hospitalière, je recevais soit la carte de Lagrange, soit un petit mot de Louise, écrit le plus galamment du monde, avec un grain de malice en guise d'assaisonnement.

Il en est de l'esprit dans les lettres familières comme de l'emploi du sel en matière de cuisine; il me parut bien quelquefois que la dose était un peu forte et que ses ragoûts littéraires étaient trop salés.

Or, je confesse qu'il ne me plaît guère que les femmes aient un certain esprit qui ne sied bien qu'à l'autre sexe. Ce genre d'esprit ne fleurit et ne' fructifie qu'au détriment du cœur, et c'est Je cœur surtout qu'il faut louer, qu'il faut exalter, qu'il faut adorer chez la femme.

— Eh bien I oiseau de malheur, prophète de sinistre augure, me disait Lagrange, n'ài-je pas eu raison d'épouser M*i® de Nerville? Est-elle Agnès? suis-je Arnolphe? tes craintes étaient-elles fpn-

LE DOCTEUR bSSTIN. 219

dées? Incline-toi devant le plus heureux des hommes, sceptique détestable I

Je convins de bwine grâce que j'avais eu tort; je proclamai les mérites de sa belle compagne, et cependant je me dis en moi-même que je na l'eusse point choisie. Pourquoi ? affaire d'intuition plutôt que de raisonnement. Mon diagnostic moral ne me satisfaisait qu'à demi.

Invinciblement séduisante lorsqu'elle souriait (et du sourire elle s'était fait une habitude comme font les danseuses), il m'arriva souvent de ressentir un malaise indéfinissable alors que, sous l'empire d'une pensée ou d'une préocupation dont le sens intime m'échappait, je voyais son front se plisser, ses sourcils se frowcer, et que ses prunelles projetaient une lumière fauve.

— Ta femme est-elle aussi bonne qu'elle est spirituelle et jolie? demandai-je un jour à Lagrange.

— C'est la bonté incarnée, la charité personnifiée, répliqua-t-il avec orgueil. Ses domestiques l'adorent ; les pauvres la bénissent. Ne viens jamais la voir dans les après-midi du jeudi et du samedi; ces deu^ journées, elle les consacre à visiter les greniers, à frapper à la porte. des mansardes, et quand elle me revient, elle m'apparait radieuse, le front ceint d'une auréole divine.

Lagrange était marié depuis deux ans lorsqu'il nous annonça qu'il partait pour l'Algérie; On avait signalé des désordres graves dans une administration. Le gouvernement avait besoin d'un homme sûr, intelligent, probe, inaccessible à toute espèce d'influences. On avait fait appel à son zèle, à ses lumières, à ses capacités administratives hautement reconnues; il s'agissait d'un service à rendre, d'un devoir à remplir, et quel que fût le chagrin qu'il éprouvât à l'idée de se séparer de sa bienaimée Louise, il n'hésita pas. D'ailleurs, son absence ne se prolongerait pas au-delà de quelques semaines.

M«« Lagrange obtint facilement de son mari qu'elle l'accompagnerait jusqu'à Marsdlle, et je déclarai que je serais du voyage. En m'entendant parler ainsi, Lagrange me remercia de cette nouvelle preuve d'amitié avec une effusion chaleureuse, et j'observai que Louise ressentit une vive contrariété qu'elle s'efforça vainement de dissimuler sous un de ses plus aimables sourires.

— Eh quoi, cher docteur, dit-elle, vous abandpnneriez vos malades ?

— Vous abandonnez bien vos pauvres I Mes clients trouveront cent confrères pour me remplacer ; personne ne vou^^ remplacera auprès des

malheureux dont vous êtes la providence. Donc, , c'est votre absence qui sera remarquée, et non la mienYie. Ah I je connais l'emploi de vos aprèsmidi deux fois par semaine !

— En vérité ? dit-elle en fixant sur moi ses grands yeux noirs, qui brillèrent comme deux éclairs dans une nuit sombre.

— J'ai tout dit à notre ami, reprit Lagrange ; il en sait aussi long que moi sur tes excursions mystérieuses du jeudi et du samedi.

— S'il en sait aussi long que vous, c'est différent, dit-elle avec une nuance d'ironie. Mais, comme nous partons à l'improviste, vous m'accorderez bien un délai de vingt-quatre heures. J'ai besoin de prévenir mes pauvres. La Providence n'a pas le droit de faire relâche, à la façon d'une tragédienne capricieuse ou d'un ténor enrhumé.

. Nous avions tous des dispositions à prendre, et le départ fut, d'un commun accord, retardé d'un jour. Nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous dans la cour des Messageries royales. Le lendemain, comme je courais la ville, je ren*contrai M"»* Lagrange dans la rue d'Antia. Un voile épais, un vrai masque de dentelle noire> était jeté sur son chapeau ; elle marchait d'un paa

rapide, passa sans m'apercevoir, et je ne fus pas médiocrement surpris lorsque je la vis entrer dans une maison de belle apparence* Était-ce là que demeuraient ses pauvres ?

Un soupçon traversa mon esprit, et je la suivis ; elle avait déjà disparu quand ^'arrivai devant la loge du portier. Cette loge était un salon, meublé en acajou, d'une, élégance bourgeoise à laquelle n'atteint pas le mobilier d'un sous-chef de nos administrations publiques maigrement léLribuées. '

— Où va monsieur? me demanda le portier.

— Je suis médecin, répliquai-je ; on m'a appelé auprès d'une pauvre famille qui loge ici, je crois.

— Monsieur se trompe, répondit le portier d'une voix dédaigneuse. Tous mes locataires jouissent d'une santé excellente, et le plus pau^e parmi eux ne possède pas moins de douze mille francs de revenu.

Je pouvais interroger cet homme et connaîfre je nom de la personne que Louise allait visiter ; mais il me parut que mon droit né s'étendait pas jusqu'à commettre une indiscrétion de cette nature. Une amie de M^^ Lagrange demeurait peut-être dans cette maison, et quoi de plus

naturel^ à la veille d'un voyage, qu'une visite d'adieu faite à une amie? N'avais-je pas d'ailleurs la ressource de l'interroger moi-même adroitement ? Car que faire en un coupé de diligence, à moins que l'on ïi'y cause ?

De mes questions et de ses réponses, il résulta pour moi cette conviction que Louise trompait odieusement la confiance de son mari, et que ses courses charitables à travers les greniers parisiens n'étaient qu'un prétexte habile pour masquer une intrigue amoureuse. Elle nous raconta, sans rougir, sans se troubler, qu'elle avait passé tout son temps la veille dans le faubourg Saint-Marceau, où était domiciliée la plus grande partie de sa misérable clientèle.

Ce voyage de Paris à Marseille, une simple promenade aujourd'hui, était une longue fatigue, une interminable torture, avant l'application de la vapeur ; et je parle d'un temps où les chemins de fer ne fonctionnaient pas encore en France, à l'exception du petit rail-way de Saint-Germain. Il fut donc résolu qu'après l'embarquement de Lagrange, sa femme se reposerait quelques jours, tandis que je me rendrais à Toulon, où m'appelaient, avais-je dit, des affaires à régler. A tout ibas^, j'imaginai ce prétexte, désireux d'éelaircif

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un mystère que j'avais cru découvrir paidant les longues heures du voyage.

Un jeune homme faisait route avec nous, ins** tallé sur la banquette de la diligence, et^ aussi souvent qu^on s'arrêtait pour relayer, je le voyais descendre lestement de l'impériale et tourner autour du coupé que nous occupions. Je le retrouvais à la table des auberges où Ton dînait, et j'observai qu'il affectait de se placer près de Louise, lui rendant avec une galanterie empressée tous ces menus services en usage auprès des femmes qui courent seules les chemins, et non auprès de celles qui voyagent en compagnie de leur mari.

Louise restait impassible, ne le remerciait ni par un mot, ni par un sourire, redoublait de tendresse envers Lagrange, d'égards affectueux envers moi^ et j'aurais pensé volontiers qu'elle supportait avec impatience l'hommage banal de quelque adorateur inconnu, si, dans un temps d'arrêt que nous fîmes, une nuit, à Valence, je n'eusse surpris quelques paroles échangées entre eux à voix basse :

— Quelle imprudence ! lui dit-elle ; me suivre malgré la prière que je t'ai faite de rester à Paris, où nous pouvons nous voir sans danger I Si, du

moins, tu veillais sur ta conduite! Je tremble que le docteur ne surprenne la vérité^^ous ne saurions trop nous méfier de sa clairvoyance ; il dirait tout à mon mari.

Cette femme se trompait; je ne dis rien à Lagrange, qui s'embarqua pour Alger, centriste par cette dure séparation et tout ému des larmeâ qile Louise répandit à l'heure du départ. De vraies larmes, sur mon honneur I Quant à moi, deux heures après, je quittai Thôtel des Ambassadeurs, où nous étions descendus ; j'annonçai que je partais pour Toulon, d'où je reviendrais le surlendemain au matin, et j'allai m'établir à l'autre extrémité de la ville.

 cette époque, une illustration dramatique était en représentation à Marseille, et je ne doutai point que Louise et son amant ne se rendissent au théâtre le soir. Ds occupaient en effet une baignoire obscure, . et lorsque le spectacle fut terminé, je les suivis à distance jusqu'à l'hôtel, où ils entrèrent l'un après l'autre, à un intervalle de quelques minutes, afin, sans doute, de ne point donner à penser aux gens de la maison qu'ils revenaient de compagnie.

Le lendemain, au milieu de la nuit, je reparus à l'hôtel des Ambassadeurs; un valet endormi me remit ma clef, et je me dirigeai vers la chambre de Louise, silencieux comme un voleur. Un

jet de lumière, qui filtrait sous la porte, rayait l'obscurité du corridor, et j'entendis le susurrement de deux voix. Je m'éloignai aussi discrètement que j'étais venu, et regagnai ma chambre placée à l'étage supérieur.

— Ah I vous voilà, cher ami ! s'écria Louise quand je me présentai chez elle dans la matinée. Soyez le bienvenu. Partons-nous bientôt pour Paris ? Je me suis ennuyée à périr, vous absent, dans cette superbe capitale du Midi, un vaste désert de trois cent mille âmes, où je n'ai trouvé à causer qu'avec le mistral, le plus âpre, le plus aigre, le plus mCs^tigable causeur que j'aie rencontré. Est-ce assez triste? J'sd les mains rouges d'une blanchisseuse et le visage hâlé d'une fille des champs !

— H faut pardonner à ce pauvre mistral, répliquai-je galamment ; les occasions sont peu communes où il lui est possible d'effleurer une peau si douce et de baiser un visage si charmant. Vous êtes belle à ravir I

]i{me Lagrange me regarda d'un air étonné.

— Est-ce bien le docteur Destin qui me parle ainsi? me demanda-t-elle.

— Lui-même, madame. Pourquoi. dduteriezvous î

â28 LE DOCTEUR DESTIN.

•^ Il conviendra qu'il ne m'a pas accoutumée à un pareil langage.

— Convenez aussi qu'il eût mal sonné aux oreilles d'un maître légitime et jaloux.

Tandis que je débitais ces plats madrigaux, mon cœur battait si fort qu'il me semblait près de s'élancer hors de ma poitrine. Évidemment, j'avais l'air de commettre une lâcheté ; mais la fin justifie les moyens, et cette lâcheté apparente était indispensable au succès de mon entreprise.

A tout ^rix, il me fallait capter la confiance de cette femme et l'amener à me considérer, non plus comme un gardien vigilant, mais comme un ami dévoué, au besoin comme un complice. Il fut décidé que nous partirions le soir même, et j'allai retenir nos places à la malle-poste. Outre que nous arriverions plus vite, nous serions seuls, et je comptais sur la liberté du tète-à-téte pour faire un plus rapide chemin dans sa confiance.

Lorsque nous entrâmes dans Paris, je savais tout ce qu'il m'importait de savoir. Louise n'avait jamais aimé son mari. En l'épousant, elle avait conclu une affaire. L'existence qu'elle menait en sa qualité d'institutrice lui était odieuse; elle n'avait eu d'autre dessein que de conquérir un liom, une position, une fortune. Hélas ! pourquoi

n'avait-elle pas tardé davantage? Peut-être nous serions-nous rencontrés et connus I Lagrange ne la comprenait pas^ et moi je l'eusse comprise... n va sans dire que je lui donnai la réplique, et que je débitai sur les âmes, sur la sympiathie, ce lien des âmes, sur les âmes prédestinées les unes aux autres, sur les âmes sœurs, toutes les sor* nettes sentimentales qae j'avais lues dans les méchants romans du jour et qui dormaient dans le plus profond de ma mémoire.

Quant à notre rencontre dans la rue d'Antin, quant au jeune homme de la diligence et à mes tristes découvertes de Marseille, je n'en soufflai mot, et elle n'y fit point allusion. S'il lui convenait de confesser qu'elle n'aimait pas son mari, il lui plaisait davantage de me laisser croire qu'arrivée sur les extrêmes limites de la faute, elle ne les avait point encore franchies. Elle se persuada que j'étais sa dupe, et je n'eus garde de détruire une illusion qui me servait à miracle dans me» projets-

n advint que le séjour de Lagrange en Algérie se prolongea plus longtemps qu'il ne l'avait supposé. Cinq mois s'écoulèrent, et mon ami ne parlait pas encore de l'époque de son retour. Ces cinq mois, je les employai à combiner mes plans,

à dresser mes batteries* Avançant pas à pas et avec une prudence calculée dans la voie périlleuse où je m'étais engagé^ j'amenai 'Louise à penser tout haut devant moi. lAgrange avait commis l'imprudence de lui dire qu'il l'avait instituée légataire universelle de sa fortune, et elle en arriva à formuler des souhaits homicides.

— Votre mari vivra cent ans, lui dis-je un jour qu'elle m'interrogeait touchant les chances de veuvage qui lui étaient faites par une mort naturelle.

Tout en causant^ je sortis de ma poche un petit étui en argent, de la contenance d'un dé à coudre, hermétiquement bouché et scellé de cire rouge.

— Qu'est cela ? demanda-t-elle.

— Gela? c'est un poison indien, le plus terrible qui soit ; c'est la mort foudroyante, la mort sans causes apparentes aux investigations de la justice, sans traces appréciables aux recherches de la science.

Les prunelles de Louise se dilatèrent ; ses narines frémirent ; sa poitrine se souleva.

— Un tel poison existe? dit^elle d'une voix haletante.

•w Le voici*

LE! DOCTEUR DESTIN. 2dt

— A quel usage le destinez-vous?

Je gardai le silence.

— Ah! si vous m'aimiez autant que vous le dites, comme nous pourrions être heureux I e'écria-t-elle en fuyant dans sa chambre*

Ce cri fut son arrêt de mort. Je la condamnai dans ma conscience, et je résolus son exécution.

Une semaine se passa néanmoins sans que j'eusse le courage de retourner chez M™® Lagrange, et il est probable que je n'en aurais pas eu la force, lorsqu'on vint me chercher de sa part ; elle était malade, me dit-on, et manifestait un grand désir de me voir.

— Je suis perdue I me dit-elle aussitôt que nous fûmes seuls ; mon mari m'écrit que sa mission est terminée ; avant quinze jours il sera à Paris.

— Eh bien ?

— Eh bien I j'ai un amant, et l'enfant que le mariage m'a refusé, l'adultère me l'a donné. Depuis deux jours, j'ai inventé une maladie ; je me suis mise au lit, et il faut, — entendez-vous, docteur, il faut que vous fassiez disparaître les traces de ma faute.

Une sueur glacée baigna mes tempes» et mes cheveux se hérissèrent d'épouvante. L'iofàme

me suppliait de commettre le plus lâche, le plus abominable de tous les crimes. Par un prodige de volonté, je parvins à maîtriser les sensations violentes auxquelles j'étais en proie ; je lui enjoignis de redoubler ses simulacres de souffrance, et je m'éloignai en lui promettant de revenir dans la soirée.

Quand je revins, j'étais calme, froid, impassible. Toutes mes incertitudes avaient cessé. Ma résolution était irrévocablement-, immuablement arrêtée.

— Vous persistez dans le projet que vous m'avez confié ce matin ? lui demandai-je.

— Je persiste.

— Vous vous rappelez ce que vous m'avez dit, il y a huit jours, lorsque je vous ai montré certain flacon ?

— Je me le rappelle.

— Vous me donnez droit de vie et de mort sur votre mari et sur votre enfant ?

— Je vous le donne.

— Vous êtes prête ?

— Je suis prête.

— Alors, prenez ceci, et buvez.

Elle m'arracha des mains le verre que je lui tendais et le porta à ses lèvres avides. A la pre-

mière gorgée, elle retomba sur son oreiller. Elle était morte, — morte d'une fièvre typhoïde, fut-il déclaré par moi, et personne ne démentit mon affirmation. Pendant quinze ans, Lagrange a pleuré sa Louise bien-aimée.

— Voilà ce que j'ai fait, me dit le docteur Destin, dont la voix allait s'affaiblissant de plus en plus, à mesure qu'il avançait dans ce récit effrayant. Ai-je été un juge ou un bourreau ? Ah ! mon ami, je sens que je ne tarderai pas à connaître la solution de ce problème. C'est Dieu qui va me la donner I

Comme il disait ces mots, il fut pris d'une convulsion, poussa un long soupir et s'endormit du sommeil étemel. Le surlendemain, je l'accompagnai seul jusqu'au cimetière de l'Est, où personne ne vient prier sur sa tombe. Vous la reconnaîtrez à ce simple mot que j'ai fait graver sur la pierre : FATUM.

Lorsqu'il est à Dieppe depuis huit jours, la seule résolution raisonnable que puisse prendre un homme de sens, c'est celle de détaler au plus vite. Quant à prolonger son séjour dans cette aimable ville, il n'y faut point songer. Autant vaudrait contracter un engagement de cheval pie avec le directeur d'un [cirque. Or, vous le connaissez, ce pauvre diable de cheval pie ; vous l'avez vu à l'œuvre et à la manœuvre; vous savez en quoi consiste son métier pitoyable : voilà trente années qu'il tourne en rond sur lui-même, ce quadrupède

immortel, franchissant les mêmes barrières, crevant les mêmes cerceaux.

Ainsi font les baigneurs' dieppois; ils tournent autour de l'établissement, franchissent des barrières de crinoline, et finalement crèvent d'ennui. Ces promenades circulaires leur permettent, il est vrai, d'étaler une grande variété de costumes : ils apparaissent vêtus en nankin ; ils se montrent ha* billes en coutil ; on les voit accommodés en popeline. Mais s'il est juste d'admettre en principe que l'abondance des paletots contribue beaucoup à la félicité de l'homme, ne serait-ce pas aller un peu loin que de prétendre qu'elle assure son bonheur?

Une semaine suffît en effet à vider jusqu'à la lie la coupe des voluptés dieppoises. On a visité les ruines du château d'Arqués; on a déjeûné au parc aux huîtres ; on a dîné chez Lafosse ; on a dépensé plusieurs heures à la toupie hollandaise; on a perdu plusieurs louis à l'écarté, en pariant contre des personnes vénérables qui tournent le roi avec les apparences fallacieuses d'une candeur patriarcale ; on a grelotté dans l'Océan ; on a été étrillé par un hôtelier rapace ; on a contemplé le révélateur de la polka, l'illustre Cellarius; on a assisté aux bals et aux concerts de l'établissement, vraies

sauteries de pensionnaires, vraies musiques d'amateurs; on a fumé des cigares humides, et Ton s'est frotté à des Anglais qui ont partagé fraternellement leur spleen avec vous. — Reste donc à s'enfuir, et Ton s'enfuit.

Et Ton s'enfuit... à moins qu'on ne reste. Et si l'on reste, c'est que le destin se sera habillé en femme pour contrarier vos projets de départ.

Voilà pourquoi Louis Vendel, qui se dirigeait vers la gare du chemin de fer d'un pied léger, sa petite malle de cuir à la main, s'arrêta tout d'un coup sur le pavé du port, sans se préoccuper de la cloche dont le carillon précipité éperonnait la lenteur des retardataires. Étant à Dieppe depuis une semaine, il estimait qu'il avait fait son temps, et, le soir même, il comptait bien faire ses cent pas sur son cher boulevard des Italiens. Mais tandis qu'un convoi va partir, voici tin autre convoi qui arrive. Chargés de colis et de voyageurs, déjà les omnibus sillonnent la ville donl ils réveillent les échos endormis.

Dans une de ces voitures, attelée de deux chevaux blancs et spécialement affectée au service de l'hôtel Royal, Louis Vendel a aperçu une femme, et tout aussitôt, oubliant ses projets de départ, il allonge le pas et suit Tomnibus çn se

disant très-sérieusement à lui-même : c Ma vie est là. y^

Observez que cette femme, il ne la connaît point; jamais il ne l'a vue: à peine a-t-il eu le loisir d'apercevoir les contours artistement modelés d'une tête délicate et fine, et cependant il se sent entraîné à la suivre par une force mystérieuse. Le plus beau de l'affaire, c'est qu'il ne s'agit point dans cette histoire d'une manière de Chérubin, amoureux de toutes les dames ou demoiselles, depuis Fanchette jusqu'à Marceline; il ne s'agit pas davantage d'une façon de commis-voyageur en quête d'aventures, ni d'un de ces ridicules troubadours toujours prêts à jeter leur cœur aux pieds de la première capote rose qui passe sur leur chemin.

Louis Vendel est encore un homme jeune, mais déjà ce n'est plus un jeune homme. Il a beaucoup vécu. On lui accorde un peu d'esprit, et il se croit une grande expérience des hommes, des femmes et des choses. Sans être ni bien ni mal, il est plutôt bien que mal, et il a eu quelques bonnes aubaines dans son temps ; mais il est doué de cette fleur de modestie, assaisonnée d'un grain de défiance de soi-même, qui est l'apanage des natures vraiment intelligentes ; aussi ne lui est-il jamais

MADAME DK FLY. 239

»bi*M>MliaWkMp

arrivé de se sourire bêtement à lui-même devant sa glace, depuis qu'il noue sa cravate chaque matin et qu'il la dénoue chaque soir.

Affirmer que Louis Vendel n'aimait plus rien, ce serait trop dire. La vérité est qu'ayant eu le malheur de perdre son père et sa mère alors qu'il était fort jeune, hormis son chien et de rares amis, il n'aimait plus grand chose sur cette terre, prêtant son cœur à l'occasion, mais se gardant de le donner. Quant à l'amour proprement dit, l'amour-passion, il estimait que c'est une maladie réservée à la jeunesse, comme la coqueluche et la rougeole semblent prédestinés à l'enfance. Et de même qu'on friserait le ridicule en confessant à un certain âge qu'on est atteint par la rougeole ou par la coqueluche, de même, pensait-il, avait-on le droit de rire au nez d'un homme de trente-huit ans convaincu d'être amoureux fou.

pratique 1 ô théorie I quels gouffres insondables vous séparent... et ces noirs abîmes, comme on les franchit lestement I

Louis Yendel trottait donc par la ville, son sac de cuir à la main, au pourchas de l'omnibus, qui finit par s'arrêter devant la porte de l'hôtel Royal. Il se précipita sous le vestibule, et la dame inconnue passa si près de lui, en se dirigeant vers le salon commun, qu'elle le frôla du bas de si robe. Il demanda une chambre, et comme l'heure du dîner|approcliait, il s'enferma, ouvrit sa malle, et commença le^ apprêts d'une toilette élégante, espérant qu'on Be retrouverait à la table d'hôte.

Cette fo>s, du moins, il avait eu le temps de considérer l'inconnue à sa guise tandis qu'elle montait le perron de l'hôtel, et il 3'était senti

IIADAMB DE FL7. 241

ébloui, ainsi qu'il arrive à ceux qui s'amusent à contempler les déchirures du ciel pendant une nuit d'orage, au risque de se faire aveugler par les éclairb. Avait-elle vingt ans? en avait^elie vingt et un? à coup sûr elle n'en avait guère plus de vingt-deux, ce qui est un joli âge entre tous les âges.

Bile n'était ni trop grande ni trop petite, de cette taille mignonne qui est la vraie mesure des femmes. Ainsi de ses cheveux, ni trop blonds ni trop bruns, d'une nuance intermédiaire, à la fois chaude et douce, et d'une plantureuse richesse. Les yeux, d'une belle nuance outre-mer, lumineux et profonds, étaient ombragés de cils soyeux, assez longs et épais pour projeter une ombre portée ; les joues brillaient d'une blancheur mate et dorée. La démarche était souple et onduleuse, le pied mince et cambré, la main fine, allongée et gantée avec un soin particulier.

Tandis que ses compagnons de voyage, qu'une station de quatre heures dans un compartiment de wagon, par une torride journée d'^ût, avait rougis de sueur et blanchis de poussière, offraient au regard un spectacle grotesque, elle semblait sortir de son boudoir. La dame laissa après elle une odeur suave, un parfum indéfini qui monta

24â MADAME DE FLY.

au cerveau de Louis Vendel et le transporta dans les régions innommées de l'extase.

Cependant Vendel ne tarda pas à tomber du haut de son septième ciel. Il avait beau fouiller dans sa malle, il n'y trouvait pas une seule chemise blanche ; en revanche, les chemises de couleur abondaient sous sa main. Or, celui qui voudrait se déshonorer sans rémission, celui-là n'aurait qu'à se montrer vêtu d'une chemise de couleur à la table d'kôte de l'hôtel Royal. Vendel songea qu'il aurait peut-être la bonne fortune de rencontrer à Dieppe une succursale des magasins de lingerie qui embellissent la rue Vivienne et la rue de Richelieu ; il sortit de sa chambre, courut à la façon d'un fou dans le corridor et aperçut...

Voici ce qu'il aperçut, — et Ton ne croit pas que Moïse ait été ethportè par un ravissement plus céleste lorsqu'il entrevit les splendeurs de la terre promise.

La porte d'une chambre donnant sur le couloir commun était entr'ouverte ; et l'on voyait, étalées sur un lit, une douzaine de chemises plus blanches que la neige, admirablement gaufrées et plissées avec une infinité de petits soleils brodés sur le devant. Vendel entra à pas de loup

dans celle terre de Chanaan, déchira une feuille de son carnet, écrivit en toute hâte ces mots : c N'accusez pas les gens de Thôtel ; il ne s'agit pas d'une soustracltbn, mais d'un emprunt ; » roula deux louis d'arrhes dans le papier, et glissa le tout à la place de la chemise, qu'il emporta comme une proie.

Quand un homme qui n'en fait pas son état devient amoureux, tout aussitôt sa pensée se remplit de préoccupations qui, dans la vie ordinaire, l'inquiétaient peu. Le lendemain du jour où il fut présenté à une jolie comédienne, un écrivain distingué acheta un chapeau neuf; et c'est ainsi que fut révélée à ses amis la passion foudroyante du pauvre Gérard de Nerval pour la blonde Genny Colon.

Encore qu'il ne portât point ses chapeaux plus de temps qu'il ne convient, Vendel se sentit pris de subites défaillances en songeant à la situation actuelle de son équipage. La coupe de son habit était-elle irréprochable ou surannée? ses bottines étaient-elles suffisamment vernies? Il compta avec amertume les poils blancs qui se faufilaient traîtreusement dans sa barbe, et se rappela avec un soupir les temps écoulés où sa taille était mince et flexible comme un roseau«

— Hélas ! murmura-t-il , engraisser, c'est vieillir î

La cloche du dîner vint Tarracher à propos à des méditations qui prenaient malgré lui une tournure mélancolique.

Cet homme fort, qui se targuait volontiers d'avoir enfermé son cœur dans une boite de plomb et d'avoir jeté la boite au fond d'un puits ; ce sceptique, cet intrépide railleur des amours sérieuses; le matérialiste qui se rattachait à l'école brutale de Chamfort en matière de définitions et de sentiments ; Louis Yendel pâlit et trembla en aventurant un pied timide dans la salle à manger de l'hôtel Royal. Un seul coup d'œil lui apprit que son inconnue n'y était pas, et cette révélation lui causa à la même minute, à la même seconde, un frémissement de plaisir.

Il n'y avait de places disponibles qu'au bout

de la table, et pour s'y rendre il fallait traverser le^ salon, qui est très-long et très-étroit. Or, Vendel s'avoua qu'il aurait été inhabile à exécuter un pareil voyage, sous les yeux de la personne^ sans s'accrocher à une chaise, sans renverser les piles d'assiettes posées sur les buffets, sans commettre en un mot quelque grosse maladresse.

Voilà pourquoi il éprouva un frémissement de plaisir. Arrivé avant elle, il échappait à ce petit supplice, et il se félicita en songeant qu'elle serait obligée de venir s'asseoir auprès de lui.

Cinquante convives tout au moins faisaient honneur au repas de l'hôtel Royal, mangeant avec une roideur, un sérieux et une gravité imperturbables. Ils avaient moins l'air de dîner que d'accomplir un sacerdoce. Plus on parvient à ressembler à un automate, plu& on passe dans le beau monde pour avoir de belles manières. Aucun voisin ne causait avec son voisin, et n'eût été le bruit des couteaux et des fourchettes, on aurait pu croire qu'on assistait à l'ombre d'un festin offert par des apparences de laquais à des fantômes de dîneurs.

Cependant la dame inconnue ne paraissait pas, et "Vendel commençait à ressentir des impatiences qui se trahissaient par toutes sortes de mouve^

MADAME Dfi FLV. ^47

ments désordonnés. N'avail-elle pas entendu la; cloché du dîner ? Se faisait-elle servir à part dans son appartement? Était-elle retenue dans son cabinet de toilette par les soins minutieux d'une coquetterie raffinée ? Il en vint à parler tout seul et tout haut, et cette excentricité âxa sur lui l'attention générale.

Lorsqu'il se vit le point de mire de tous ces yeux effarés, Vendel rougit comme une jeune fille, et ne tarda pas à devenir aussi gourmé, aussi empaillé que les autrejs convives. Peu à peu l'attention se détendit, et sauf un jeune homme placé en face de lui, lequel s'obstina à le dévisager, on le laissa tranquille dans son coin. Les regards de ce jeune homme et leur persistance surtout causèrent bien un certain étonnement à Vendel ; mais attendu qu'il ne le connaissait point, il ne s'en préoccupa pas autrement, et il donna un autre cours à sa pensée.

A peine le repas fut-il terminé, qu'il s'éloigna en toute hâte, et avisant un des garçons de l'hôtel, il lui acheta pour cinq francs de renseignements.

— Vous avez vu la jeune femme qui est arri-< vée par le train de cinq heures ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— • Elle voyage seule ?

— • Non, monsieur; elle voyage avec sa mère et deux femmes de chambre.

-^ Vous savez son nom ?

— » Aucunement, monsieur.

— Veuillez vous en informer au bureau, et sachez en même temps le numéro de Tappartement occupé par ces dames.

Le domestique disparut et revint l'instant d*après.

— Mauvaises nouvelles, monsieur, dit-il ; ces dames n'ont point donné leurs noms ; elles vont à Londres par Newhaven, et leurs bagages ont été portés directement à bord du FuUon, Elles se sont reposées à Thôtel pendant vingt minutes seulement.

— A quelle heure part le Fultonf

— Il est parti depuis une demi-heure, monsieur.

liouis Vendel courut sur la plage ; le bateau à vapeur se balançait à Thorizon sur un Océan calme et dompté, laissant flotter après lui un ioDg panache de blanche fumée qui ondulait dans le vif azur du ciel comme Técharpe d'une willis.

Rendons à Yendel la justice qui lui est due : SI ne songea point à s'embarquer pour Newhaven et à poursuivre son rêve jusqu'en Angleterre. Il était amoureux, mais il n'était pas fou à lier; et celui-là serait digne d'être interné à Bedlam qui chercherait dans cette immensité géographique appelée la ville de Londres une femme dont il ne saurait ni l'adresse ni le nom. Muni de tous les renseignements désirables, c'est déjà un miracle que de parvenir à se rencontrer dans ce capharnaûm. Résolu à partir le lendemain pour Paris, il eut recours aux artifices les plus divers, afin d'abréger les longues heures de la soirée. U re*^

commença à tourner autour de rétablissement ; il déposa quelque monnaie sur Fautel de la toupie hollandaise, et les mêmes personne vénérables qui l'avaient déjà vaincu à l'écarté continuèrent à gagner son argent en persistant à tourner le roi avec la sérénité majestueuse dont ils ne se départent jamais.

A onze heures il se coucha, et comme il allait souffler sa bougie, on frappa trois coups discrets à sa porte. Un homme entra, et Vendel reconnut le convive qui l'avait regardé avec une attention inquisitoriale durant la dernière moitié du repas.

— J'ai l'honneur de vous rapporter les deux louis que vous avez oubliés dans ma chambre, dit le jeune homme en souriant. Je me nomme M. de Gèvres; je prête mon linge : je ne le loue pas.

— Ma foi, monsieur de Gèvres, vous aurez la bonne grâce de m'excuser, repartit Vendel; il me fallait une .chemise blanche à tout prix; je VOUS! l'ai empruntée un peu sans façon, j'en conviens, me trouvant dans une situation comparable à celle de Richard III, lorsqu'il s'écriait : « Un cheval I un cheval I mon royaume pour un cheval! »

— r Aurai'je le plaisir de vous en prêter une autre.

MADAME DE FLT* 251

— Merci mille fois, vous êtes trop bon; je retourne demain à Paris.

— A quelle heure?

— Par le train de sept heures du matin

— Eh bien! j'aurai l'agrément de voyager avec vous. Je compte prendre le même convoi. Voulezvous me permettre une question, mon cher voisin?

— Questionnez, mon cher bienfaiteur.

— Une femme n'est pas étrangère à votre emprunt?

— Vous l'avez dit.

— Il s'agit d'un roman?

— Précisément,

— Vous en êtes au deuxième volume?

— Hélas I soupira Vendel, j'en suis à la première page, et j'ai grand'peur d'en rester là.

— n est donc ennuyeux, ce roman?

— n est adorable.

— Alors pourquoi n'iriez-vous pas jusqu'au dernier chapitre?

— Parce qu'il est des romans qu'on ne finit pas.

— J'achève tous les miens, dit M. de Gèvres d'un petit air vainqueur.

— Q^^l ^« avez-yous?

t52 MADAME DM FLT.

— Vingt-six ans.

— Ah I mon cher hienfiadteur, s'écria Vendely c'est le beau moment pour les lire ! A cet âge fortuné je dévorais des bibliothèques !

Les deux voisins se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

Cette fois on partit sans encombre, et Ton chemina sans périls. M. de Gèvres dormit comme un loir et ne se réveilla que dans le souterrain des Bati^nolles; Vendel s'absorba dans le souvenir de son inconnue. Us n'honorèrent d'aucune attention les compagnes de voyage que le hasard leur avait données. Elles étaient pourtant au nombre de six, et la plus âgée ne dépassait pas le chiffre avouable de trente ans.

Doit-on leur faire im mérite de cette indifférence, et faut-il les placer sur la même ligne que Bayard et Scipion? Hélas I non. La vérité est que lesdites compagnes étaient six Anglaises laides. Et de même qu'une Anglaise jolie égale en beauté deux jolies Françaises, ainsi peut-on dire que six Anglaises laides dépassent en laideur dix-huit Françaises disgraciées de la nature. — Cette proportion mathématique est de la rigueur la plus exacte et la plus scrupuleuse.

Nous voici aux premiers jours de juin. Les neuf mois écoulés n'ont amené dans l'existence de Louis Yendel nul épisode saisissant qui soit digne d'être mentionné. Attendu qu'il n'a point joué à la Bourse, ii ne s'est ni ruiné ni enrichi outre mesure. Il n'a découvert aucune planète. Il n'a pas eu de duel. Il n'a point fait de tragédie en cinq actes et en vers. Il a continué à vivre tranquillement, honnêtement, obscurément.

En vérité, l'auteur se sent un peu confus de fixer votre attention sur un héros de roman si peu taillé en héros de roman ; mais encore faut-il montrer les gens tels qu'ils sont. Un peintre de

portraits, s'il respecte son pinceau, ne prête point à ses modèles des grâces factices, et rougirait d'enjoliver la nature au préjudice de la réalité.

Inutile d'ajouter qu'il a restitué à M. de Gëyres sa chemise brodée, non sans avoir eu l'attention délicate de la £aire blanchir préalablement. Quant à ]a belle fugitive qui lui est apparue à Dieppe, Vendel l'a vainement cherchée au spectacle, au bal, au concert, dans la rue, au bois et au sermon. Toutes ces pérégrinations sont restées infructueuses, et cependant elle occupe toujours la meilleure place dans ses plus doux songes.

Eh bien I le résultat que ses efforts les plus savamment combinés avaient été impuissants à provoquer, ce fut le hasard seul qui le produisit. C'est avec intention que nous disons le hasard et non la Providence. Ne serait-il pas orthodoxe en effet de supposer qu'elle s'abstient à certaines heures, laissant au hasard le soin exclusif de diriger le vaste théâtre où s'agitent les marionnettes humaines?

Ce fut donc le hasard qui conduisit Vendel au cirque de l'Impératrice, le soir de l'ouverture. Il avait dîné au restaurant du Petit-Moulin-Rouge, en compagnie d'une fiole de saint-péray mousseux dont les ardeurs naturelles avaient été tem-

pérées comme il convient dans un seau de glace, Lorsqu'il entra dans cette salle découpée à joui qu'on dirait empruntée au palais de TAlhambra, tout chantait dans sa tête et dans son cœur. Il s'assit sur une banquette élevée, et, avec le secours de son binocle, il passa en revue l'assistance féminine, qui était élégante et nombreuse.

Tout à coup il tressaillit^ et une vive rougeur empourpra son front et ses joues. La charmante invisible assistait à la représentation ! A son côté se trouvait une dame qui était l'amie de Vendel, et celle-ci, l'ayant aperçu, le salua d'un gracieux sourire. Deux hommes les accompagnaient ; et sa surprise fut mélangée d'une sorte de terreur lorsqu'il reconnut M. de Gëvres dans un de ces deux cavaliers servants. L'autre ne comptait guère moins de cinquante-cinq ans et n'était pas de taille à inspirer de reffroi, même aux plus poltrons.

Entre la première et la deuxième partie, M. 4l Gèvres vint trouver Louis Vendel.

— M™e de Ramon, qui se plaint de ne plus vous voir, m'envoie vers vous, chargé d'une mission diplomatique, lui dit-il.

— Parlez, mon cher ambassadeur, répondit Vendel, qui avait reconquis son sang-froid.

256 MADAME DB FLT.

— M°»* de Ramon vous prie de venir prendre le thé chez elle après le spectacle. Elle demeure à présent rue Montaigne, à deux pas d'ici. Serezvous des nôtres?

— Assurément. Est-ce qu'il y aura beaucoup de monde chez M™® de Ramon ?

— La maîtresse de la maison, vous, le conseiller, M«»« de Fly et moi ; en tout cinq personnes, si je compte bien.

— M™o de Fly? répéta Vendel.

— Vous ne la connaissez pas ?

— Non.

— En ce cas, bénissez votre étofc ; vous connaîtrez la huitième merveille du monde. Je ne vous parle pas de sa beauté, vous la voyez.

Quant à son esprit, vous m'en direz de bonnes nouvelles.

— Voilà bien le dithyrambe d'un amoureux !

— Dites l'opinion impartiale d'un juge désintéressé.

— Quoi ! vous n'avez pas lu ce roman ?

— Mon cher, il est écrit en hébreu ; et je n'entends rien à ce grimoire.

— Il me semble que vous n'avez pas compté M. de Fly parmi les invités de M™» de Ramon ?

— Par une bonne raison*

MÂDAMB DE FLY. 257

— Il voyage peut-être?

— Précisément.

— Hors de France ?

— Dans l'autre monde.

— Quand reviendra-t-il ?

— Le jour du jugement dernier

— Gomment ! il est mort?

— Depuis trois ans, si vous voulez bien le per* mettre.

Vendel respira à pleine, poitrine.

— Ce paon déplumé qui fait la roue auprès de ces dames, c'est un conseiller, m'avez -vous dit?

— Un conseiller si l'on veut ; il appartient au conseil d'État en qualité de maître des requêtes. On l'appelle néanmoins monsieur le conseiller^ ainsi qu'on appelle un sous-lieutenant : mon lieutenant, et un lieutenant-colonel : mon colonel. C'est poli et ça l'enchante. Mais voici M™^ de Ramon qui s'impatiente ; elle a hâte de savoir si j'ai réussi dans mon ambassade. Je vous quitte et vous dis au revoir.

— A bientôt.

* — Ainsi, je peux vous annoncer ; — vous .

viendrez?

— Comptez sur moi.

25^ HADAX E DB fXV.

A partir de cet instant, TeiMlei lorgna aveo acharnement M"*« de Fly, et pl«is d'ufie fois il lui parut que 1» binocle de la jeime femme se fixait de son côté. Aux stalles conligves à la sieime étaient placés deux chefs arabes iéent l'éikergique et mâle beauté éclatait bous les ^s harmonieux de leurs blanches draperies; et «n «a quarté d%)mme modeste il «e <iei»«ttda m. c'était lui ou eux qu'on regardait ainsi.

Un peu avant !a An des eseroioes. M»» de Ramon et M"»« de Fly ee tevferejat et «e dirigèrent users la potiB, aân «d'éviter les «neojïiin^ewieats de la sortie générale. Au moment où elle allait disparaître, Mv^ de Fly s'«irè^, toBTMi ia téie -du côté de Vendel, et voyant €[«.'11 se tenafit immobièe dans sa stalle, die lui jeta «m i^egard rapide qu'il n'était pas possible de <t»rad«ire autr^»eat ^pa% par <;es mcfts provoosëteurs : % ^ q«Loi, voM venez pas 1 t '

Tl

dans le salon de M™« de Ramon. Dix persemies ftfisisee autowr «LVine iakie rcmde hmt&etit -in tfaé, frîgxiotaiaHt éee tgàbeacK «t «n^eqpanâcftft 4m mariKms iglacèi. ▲ la 8ortie4xi €Sipque>09i wvaHt^enité quekfoes am» jnncfsek >s'é(»iei«ft jc^te M. die KaoMHi «t ia «1ère >4e M^ ^é Fly. On csasaitt assez haut, et Von disenUÉt assee fert.

— le vous «ourtieas ({«e «iiix« V . ^rarA eitt un impertinent, disait M™« de Fly ; un kovnme fui A'a pas été fvéseiiîé •offioMleiiieiït -à une Caxmw n'a ^pas 4e éii^ 4e k «a/luer. Vcnxs me n^pondez tfîrïl a <« l^hemMur <de «pcillier wec tmil

cet hiver. Votre raisonnement n'a pas le sens commun. Est-ce que je connais tous mes danseurs?

— Réglons donc une fois pour toutes une si grave question, reprit M. de Gëvres. Quand doiton, et quand ne doit-on pas saluer une femme du monde ?

— Une femme qu'on rencontre seule, dans une autre rue que la sienne, à pied et voilée, ne doit jamais être saluée, poursuivit M>^« deFly. Elle est censée voyager incognito, à la façon des altesses royales, qui prennent le nom de leurs terres lorsqu'elles visitent les pays étrangers.

— Où va-t-elle ainsi ? demanda le maître des requêtes.

— Conseiller^ vous êtes trop curieux : cela ne vous regarde pas, ou mieux, cela ne vous regarde plus. Lorsqu'une femme est au spectacle et qu'elle vous y a autorisé par une inclinaison de tète, on est en droit de la saluer, de sa place. Quant à venir la saluer dans sa loge, il faut absolument qu'elle vous y ait invité par un signe non équivoque.

Tandis qu'elle parlait, Louis Vendel s'enivrait du son de sa voix, qui était une vraie musique pleine de vibration^ mpdleuses d'une doucew

MÀDAMB DE FLT. 261

infinie. La conversation — conversation parisienne s'il en fut, et telle qu'il s'en établit entre gens du monde et gens spirituels — allait de ci et de là, effleurant mille sujets et n'en cueillant que la fleur. M°»« de FJy excellait dans ces jeux d'esprit qui sont la terreur et l'admiration des provinciaux et des étrangers.

L'expression juste, le mot fin, le trait piquant s'épanouissaient sur ses lèvres comme fleurissent les roses sur un rosier ; et l'on doit concevoir l'embarras où se trouve un auteur qui n'est pas sténographe de son métier, lorsqu'il lui faut donner à ses lecteurs une idée, si affaiblie qu'elle soit, de ces passes d'armes brillantes. Est-ce qu'on empaille les papillons ? Est-ce qu'on raconte les étincelles d'un feu d'artifice ? Puisque aussi bien vous voilà réduits à nous croire sur parole^ vous voudrez bien supposer en outre que Yendel fit galamment sa partie dans ce concert spirituel et qu'il eut plus d'une fois l'avantage de donner la réplique à M"»« de Fly.

On leva la séance vers une heure du matin, et l'on accompagna M™« de Fly jusqu'à son hôtel, situé dans l'avenue Marbeuf. Le conseiller s'était emparé du bras de la jeune femme ; M. de Gëvres avait offert le sien à sa mère, et Yendel suivait

â0i JAAWMKK OK VU.

le» h&aaemf s'arrètérwi et le iécMiRrrkeiit respecp

toettsenenl. YenàA fpteia^ se» etu^eaui sur sa tète^

•*^ Eh qmi ^ Tduene BM^sain» pas?' dit M"^ de

— Kaasr so nH MM<> a sur la» toc» pàJMqpMy et jtt n'ai pas eu l'honneur de vo«». ètie pséKirté offî»> eie!!Ieni€n(?, FépontM-il.

maié' Bme méchanCe argnlîer, répliquA b >eufie isHime. 01«eniEev «fsdi me» lEOcle n'est paâ kîbsé et que je sins èaisis. not rua^ suc le seuil dâ ma propre maâeeift. lyséâeun^ i4"^ttlak*i-^lft eu lui tendant ki maiiiy s'il y a (ites sàLu^ts qai nous blessent, il en est d'autre» que nous (Hfovoquerions an besoin. Je p^Fle des ¥ètre&* On ne passe guère airenue* Marbeuf^ et je n^ai pcbs la ressource de yoms dire : € Entrez me ^eir lorsque; vous- vien- .drev par icx, > Pourquoi ne pai» vous dire simpl»- Meoi: c Je reste doei mc^ taus lies soks^ et j'aurai un vrai plaisir à Feeevesr yo» visites» s^

Le eonsei>ier kéki soft eoeber^ qui le sui\cait à djetanee^ eC meatar da«s sa voiture, qui l'emporta su grand trot. Vendét et M. de Gèvres allumèrent un cigaore el descendirent à pied l'avenue éfe» CbuBBfehÈ^ség»,

— Eh bien! mon cher ami, que dites-vous de Mme de Fly ? demanda M. de Gèvres à Vendel.

•^ C'est une charmeuse.

— Comptez-vous faire son portrait de mémoire?

— Pourquoi?

— Parce que vous n'avez cessé de la regarder pendant toute la soirée. En tout cas, n'allez pas commettre la folie de tomber amoureux. Autant vaudrait tomber d'un cinquième étage.

— En vérité?

— En vérité. — Voyez-vous, mon cher, Je divise les femmes en trois catégories : celles qui ont l'instinct de la coquetterie, celles qui en ont f esprit, cddie» enfa qui en ent le génie* Les premières iODÉ qiiiel(|ttefoiâ dangereuses ; les deuxièmes mok pérille^esr souvent; les wtre^ sont malfaisantes to«gowrs.

— Et M«* de Fly ?

— Mn« de ¥ïf B'a psB Muleuent le génie de la coquetterie ; e'est pfe. eaeore : elte es4 le génie mèBie éB la coqniefttem.

— RsMSwrez^votts, dit Vendel^ à moa ftge le cœ^r ne bat ph».

Et tandis qu'il proféffail œ froa mensonge, son ?ieas eœiMT battadt comae uft^euna corar de vingt ans*

Louis Yendel avait hâte d'être seul, et il ne tarda pas à se séparer de son compagnon. Au fond de l'âme il l'envoya à tous les diables. Si M. de Gèvres eût fait l'éloge de M"»* de Fly, Vendel aurait, volontiers, pendant la nuit entière, prêté à ses discours une oreille attentive et charmée. Mais loin de là, l'irrévérencieux jeune homme l'accusait de se livrer aux pratiques pernicieuses d'une coquetterie diabolique; or, de toutes les accusations qu'on pouvait prodiguer à son idole, celle-là était la plus dure sans contredit. — La plus dure pour elle ? — Non, la plus dure pour lui, ce qui est autrement dur.

MADAME DK FLY. 265

En effet, la coquetterie de M»« de Fly étant chose avérée, les douces paroles, les suaves chatteries qu'elle avait prodiguées à Yendel perdaient aussitôt leur sens flatteur, leur délicieuse signifiacation. Avoir cru qu'on possédait un trésor, et reconnsdtre subitement que les lingots sont en cuivre et les diamants en verre taillé, la décou* verte est sinistre, chacun en conviendra.

Telle était la situation de notre pauvre amoureux. Si peu fat que soit un homme, un homme est toujours un peu fat, et rien au monde n'est plus douloureux que de se confesser à soi-même qu'on a été la dupe de sa propre vanité. Entre une désillusion si amëre et la persuasion que M. de Gèvres avait mal jugé M°»« de Fly, Vendel n'hésita pas. Non^ elle n'était point coquette ; et son jeune détracteur n'entendait pas le premier mot de cette science difQcile qu'on a justement définie l'algèbre féminine. Pourquoi d'ailleurs ne se jjerait-elle pas sentie entraînée vers lui par une tendre sympathie? Les animaux et les enfants devinent bien au premier coup d'oeil qui les aime et qui les hait. M»« de Fly ne pouvait-elle pas être douée du même instinct et de la puissance de seconde vue?

Alors il se remémora avec délices les moindres

aut "itAjoAm» 9» vhX'.

cmim8i(sâiM»Bd«cetWsQfaée'eQekmW^ Amx yeax d'uni affi€»«reuaft siae^emttB^ éj^ris^ lâ& Hvoindpe» cîreoiistMMei» a» transtewieiii axaiéiikeiîiil e& évéfte-

iir^y » poinA de petHes eîre<»i4t»nce» pour le» amo«reiix. U» re^rd ôeha^gé à kr détohée,. im» ibnM» aecetttuè d'iiar eeriiaitt& iaiç«a, va aowrâre^ un ÎToncem&ÊA é» soureik, ac^utèreskt atos de» pffc^pcvtioiiA énMBMfi. C'esi uq wai sGocFoeieope niovaik.

LersMfo'^ soageaîf — et il ue soshgdail ffoère à »wkre> chone -^ a» eonp» d'œîl (fu'ott kd avait ,^elé à k sortie, dw Ckfikey soo cœur débordait de jnwe; il feulait le soi d'un tabii ergueUteux ; il éistift le maltare dn moud^*. Poi^r regagaer son domieiite, là dut tewerser la rue Lafâte^ et ce fut avec ut» dédam profond qu'il toisa Thètel du roi de la ftnaaiiee. Heuirein:. CMiame il éteiity ik a^'eût point trocpié s«a bonheur eoiitre les- saiilUoAS du sulltetn Akrcmiii^-al-'RoibsehiU.

Le kndemain^ saao plu» tardev^ Vendel eourui dMB M"^^ de Ramofiiy eè Waqjiu'cm lu a&non^ ^el'k: étadd sortie^ ce fut ti^èsHsinfiëreiKient ^u'il maudôt sa de»liiué& il revirat à emq he«ures : elle n'était pas rentrée ; il repassa dans k soirée : eUe éjbaii aovtior do wyuse&^ ; oi pendani dou3^ jours

il lui fut impossible de la rencontrer. Avait-il donc une communication importante à lui faire ? Non ; c'est qu'il était affamA du besoin de parler de M™« de Fly et du besoin d'entendre parler d'elle. Sïy parvenu à cet endroit, un lecteur s'étonne que Vendel, usant de l'autorisation qu'on lui a donnée, ne, se soit pas présenté directement à l'hôtel de l'avenue Marbeuf, j'en suis désolé pour ce lecteur, mais je me crois autorisé à conclure que jamais il n'a aimé sincèrement. Autant la simple fantaisie inspire de hardiesse virile, autant l'amour vrai éveille de juvéniles timidités. Vendel s'était dit que sa première visite kW^^ de Fly am'âitïïeu sous le patronage de M"*« de Ramon, et il lui paraissait au-dessus de son courage qu'il en fût auftrement.

— Dieu soit loué ! enfin vous avez consenti à rester chez vous I s'écria Vende!, qui eut, le troisième jour, la chance inespérée de rencontrer Mme de Ramon.

— Mais je ne sors guère.

— - Dites plutôt que vous'ne rentrez pas.

— Serait-ce vous ce pauvre monsieur qui est venu sept fois depuis avant-hier? demanda M"^^ de Ramon en riant.

— C'est moi-même.

— Sans reproche, vous êtes resté plus d'un an sans me visiter. D'où vient qu'aujourd'hui vous tombez dans l'excès contraire?

— Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.

— C'est un vers, cela ; ce n'est pas une raison.

— N'êtes-vous pas assez aimable pour qu'on se repente d'avoir contracté envers vous une dette de politesse et qu'on ait à cœur de s'acquitter sans retard?

— Et dans votre empressement, vous tenez, parait-il, à tout payer du même coup, le capital, les intérêts et les frais par dessus le marché?

— N'est-ce pas s'enrichir que de payer ses dettes?

— C'est du moins un bruit que les créanciers s'efforcent de propager ; — tenez, voOà ma quittance.

M™« de Ramon tendit à Yendel ses deux jolies mains, qu'il baisa galamment.

— Parlons sérieusement, reprit-elle; je conçois que vous soyez venu, et même revenu, ne m'ayant pas trouvée; mais si votre troisième visite me surprend, la quatrième m'étonne, la cinquième me confond, la sixième me terrasse, et la septième m'anéantit. C'est pis que de l'obstination; cela tourne à la monomanie, et j'avoue que je cesse de comprendr^^

290 UMiàME OS flur.

beauté, qu'en penseriez-vous?

^^ Je fema&n^ «fue vMifi j»ws tei.

— Absolument tort?

— Rtt(dicalemeiitiâi^«

— Le jiiig>enient <B8t f aadii A r*inwMintifcé?

— StfiWMftfi^L

— Votre franchise encourage la mienci^ i^m^ jesub^iKiouneiiJKl^àMeeimtfîel^oe «t'^st pas de

VOUB.

— PoiusfiftDi^Fàcieattcîel?

— Parce «que vous ineBez de «ne j^céwarir^u'on perdrait son temps à vous aimer.

— £tes-«ou6 dom^mté d» ae ie pûixii perdre ailleurs aasei iBUtilement ^gm «mis Vemmen tmi céans?

— £ftiZtf«a^dUrtt^bna.

— Ce qui signifie 4» &»BftçaJs4(He^vmis Ae4éfiesfiérez pas 4b féussÎT.. SerififMimu; ffésomp- Iweux?

•-* Je n'iespère m Jie ilésefipène. fetlÉtoMie jh xailiûii 4es iénèbresL fi'«ft BéUfiSim ifakni m'ap^

*- fit mÊÊê flonihftitfis q«e je «(ûs Mfa» ikfiA»flotte?

— Justement.

MAf»ÂME Dfi TLW. 271

— €'est «nvè «lissioii .difêeile que de conduire «on prod^ain -q^And on a 4;aBt^ ipeîne à «e oon^ duire soi-même I Enfin ! Cette femme ^piie vosm ^mez, e6t-€e qae je ta 'oonsais «ti feu ?

— Vous k oomiâiseet heesaemip.

— Elle se nomme?

— M"* de Ply.

M^« de RamoA garda un kisMit le svieiiee.

— ©ites-flftoî, -cfher ami, r^eprit-cflie, ooM9<pte«vons J^ler «wr les feords dm îttiin <cette iRnAée ?

— Je ne le suppose pas.

— Eklbien^a^ez-^. }ea«iiiepaitis«lMeiyl6tp<yar les Pyrénées ; de celte façon vous resterez fi4«gieups mois «SAS 4a voir^ «et *vo«ns «avm ie teiaps de Toublier.

— Ne plus ta veiscA T^uMierl s'écm VenKlel, c'est imposi^Mel

— Cest donc sérieux?

— Très-séspfeux. Ily a près dHm an qcte je l'ainie.

— En ce cas, je m'abi^ens de tout «ommeAtaire ^ de tout-censeil. « 9 e^t trop^tard I ^ comme disent les oracles poMiques tpiftttd^on ^ les evnsulter.

— 0% 'dlnez-v0UB ce «eir'? d^Hiaitâa Vesfdel, dont une subite inspiration venait de ts^a^rser la pensée.

— Chez moi, et seule, M. de Ramon étant parti ce matin pour la campagne. Voulez-vous partager mon repas? *

— Non ; je désire que vous partagiez le mien. Si j'invitais M™® de Fiy, accepterait-elle mon invitation?

— Chi lo sa? vous dirai-je à mon tour. Écrivez-lui un mot que je ferai porter. Si elle accepte, je suis des vôtres. Deux femmes avec un homme, cela n'a rien de compromettant pour les deux femmes. Si elle refuse, vous irez seul au restaurant, ou vous dînerez avec moi et chez moi ; est-ce convenu ?

Vendel, qui avait la fièvre, écrivit sans désemparer :

« Notre amie M™® de Ramon me fait l'honneur de dîner avec moi, madame ; mais c'est à la condition expresse que vous lui ferez le plaisir de dîner avec elle. Aurez-vous la charité d'excuser la forme un peu baroque de cette invitation ? elle n'est peut-être pas tout à fait conforme aux règles de l'étiquette. On sera gai si l'on peut, et l'on sera spirituel à coup sûr, surtout si vous consentez à causer pour deux, — pour vous et pour moi.

f Au cas 01^ un motif ^ave ferait obstacle à

cette partie improvisée, que diriez-vous d'une promenade au bois ? On parle beaucoup des splendeurs du pré Catelan. Voulez-vous que nous les admirions ensemble? Si oui, M"»® de Ramon et moi nous serons à votre porte à huit heures.

« Vous observerez, madame, que cette lettre n'est point signée. Qui donc vous écrit ainsi? Devinez: c'est un homme qui vous connaît à peine ; et cet homme se demande s'il doit bénir ou maudire le hasard qui l'a mis sur votre chemin. Allons, je suis certain que vous avez deviné I »

De la rue Montaigne à l'avenue Marbeuf, la dlsh tance n'est pas longue, et moins d'un quart d'heure après, le domestique de M«»® de Ramon rapporta la réponse de M™» de Fly. Assurément un quart d'heure s'écoule vite, et pourtant on peut dire sans exagérer les choses que ces quinze minutes parurent à Vendel plus lentes que des heures. M™® de Ramon l'ayant laissé seul, il arpenta le salon avec des enjambements fébriles ; il s'assit devant le piano et commença une mélodie dont il ne sut point trouver la fin ; il prit un livre et parcourut machinalement deux pages sans comprendre un seul mot des phrases qui défi-

laient sous ses yeux; il ouvrit la fenêtre, qui donnait sur une cour, et s'imagînant qu'elle ouvrait sur la rue, il fatigua son regard à guetter sur le mur mitoyen le retour du messager. La fièvre était arrivée à son point culminant.

Un nuage pourpre passa devant ses paupières lorsqu'on lui remit la réponse de la jeune femme ; et, bien qu'il s'y attendît un peu, ce fut avec la joie la plus vive qu'il aperçut tout d'abord ces trois mots qui rayonnaient sur l'adresse : o: Monsieur Louis YendeL i> On l'avait reconnu, en dépit de son incognito et de son mystère I II brisa le cachet d'une main tremblante et lut ces lignes, tracées d'une écriture pleine d'élégance et de finesse :

« Mon Dieu, oui, j'aurai le courage de refuser. Ma mère part demain, et je ne puis décemment dîner dehors ce soir ; mais je n'ai pas la force de pousser plus loin mon sacrifice. J'accepte la promenade du pré Catelan, et je vous attends à huit heuree^ »

Cette lettre, il était occupé à l'apprendre par cœur lorsque M^^ de Ramon ouvrit la porte du salon.

— Eh bien? demanda-t-elle d'une voix curieuse.

«»- Le dîner ne peut avoir lieu, s'écria-t-il ; ' ^n

revanche, la promenade tient toujours. Je viendrai vous prendre à huit heures moins un quart.

— Décidément vous ne dînez pas avec moi ?

— Impossible ; ne faut-il pas que je me procure une voiture digne d'elle... et de vous ? s'empressa-t-il d'ajouter courtoisement.

Paris est par excellence la ville des miracles et des surprises. Il n'est sortes de prodiges que ne puisse opérer à la minute un homme intelligent, s'il dispose d'un peu d'or. Chez un loueur en renom du boulevard, Vendel rencontra une calèche découverte qui réunissait toutes les apparences d'un équipage de maître. L'attelage avait bon air, et, ce qui est plus rare encore, le cocher n'avait pas le nez rouge. Le chapelier voisin lui fournit un chapeau galonné, tout battant neuf, et le gantier une paire de gants blancs, ce qui compléta sa ressemblance avec le cocher d'un ambassadeur. Un supplément payé à propos -permit à Vendel de s'offrir le luxe d'un deuxième laquais spécialement affecté au soin d'ouvrir la portière et de déployer le marchepied.

Au dernier coup de huit heures, la- calèche s'arrêta avenue Marbeuf, devant l'hôtel de M™^ de Fly. Le concierge de l'hôtel prévint un valet de chambre, lequel prévint une femme de chambre.

laquelle prévint sa maîtresse, et l'on roula vers le bois. ï

La situation ne laissait point que d'être extrêmement tendue, et les premières minutes se passeront dans une contrainte embarrçissante pour tout le monde. Heureusement pour Yendel,robscurite qui commençait à se faire dérobait ses rougeurs subites, tout à coup suivies de pâleurs . soudaines. Les deux femmes échangeaient çà et là des paroles qui répondaient moins au désir de converser qu'au besoin naturel de se donner une contenance.

— Ou je me jetterai sous les roues de la voiture, ou je romprai mon silence stupide au moment où nous arriverons à la hauteur de l'arc de triomphe de l'Étoile, se dit Vendel.

C'était une trêve de quelques instants; mais les chevaux allaient up train d'enfer.

— Comment avez-vous deviné le nom de votre correspondant anonyme? demanda péniblement Vendel à M°»« de Fly.

— En vérité, je n'en sais rien, répondit la jeune femme ; tout ce que je peux dire, c'est que je n'ai pas hésité un instant à vous reconnaître. Il fallait absolument que cette lettre vînt de vous et non d'un autre. Je ne vous cacherai point que j'é-

â7ô MADAME DE I'LY.

prouve une vraie sympathie pour votre personne, et j'aurais été contrariée que ce bon mouvement ne fût point réciproque. Je compte sur votre amitié ; ai -je tort d'y com^iter ?

— Hélas I madara!e, ce n'est pas de l'amitié que je ressens pour vous.

— J'espère au moins que ce n'est pas de la haine ? ^

— C'est de l'amour.

— Prenez garde, cher monsieur : M«« de Ramon assure que vous êtes un homme d'esprit, et j'incline à le croire ; mais si vous avez la maladresse de prendre une guitare, et si vous roucoulez sous mon balcon des barcaroles platement sentimentales, je penserai qu'on s'est singulièrement trompé à votre endroit. Vous m'aimez, dites-vous, et vous ne me connaissez pas !

— C'est peut-être pour cette raison que je vous aime.

— Ceci pourrait, au besoin, être considéré comme une impertinence; eh bien! voyez les bizarreries de ma nature: je préfère ce rôle à votre personnage de berger. Vous croyez donc à^ l'amour, monsieur de Vendel ?

— Demandez à Galilée s'il croit au mouvement de la terre et à l'immobilité du soleil.

— Mais Galilée a poussé sa croyance jusqu'au martyre.

— Le mien a commencé, madame.

— N'êtes-vous pas honteux de ce papotage, interrompit M«»« de Ramon, et ne feriez-vous pas mieux d'écouter la brise qui murmure dans la cime des arbres et le rossignol qui chante dans les feuilles ?

' — Tristes mélodies, si on les compare à la voix de M°»e de Fly I soupira Vendel.

— Cher monsieur, un gage ! s'écria la jeune femme, voici que vous reprenez votre guitare et que vous recommencez vos barcaroles. Réfléchissez un peu que je suis jeune, que je suis veuve, et que je ne suis pas précisément laide, trois prétextes grâce auxquels tous les hommes se croient obligés de me régaler de la même musique. S'il vous plaît absolument de tenir votre place parmi mes musiciens ordinaires, efforcez-vous du moins d'improviser une mélodie qui soit autre chose qu'un . pont-neuf. Ravissez-moi avec le violon merveilleux de Paganini, j'y consens ; mais pour l'amour de Dieu, ne vous installez pas sous ma fenêtre, déguisé en joueur d'orgue de Barbarie. Jamais je ne fais l'aumône à ces gens-là.

— Ce sont pourtant les seuls musiciens dignes

280 If ADAMfi DE FLY.

de pitié.. S'ils demandent raumône, c'est qu'ils ont faim.

— Prétendez-vous dire que vous êtes affamé ?

— Oui, madame, et cela depuis l'an dernier, où je vous ai aperçue à Dieppe, durant trois minutes.

— Juste ciel I un appétit de onze mois I mais, mon cher IJgolin, vous me causez un véritable effroi. Votre premier coup de dents sera terrible ! Eh bien I vous vous taisez à cette heure ?

— Vous êtes trop spirituelle pour moi.

— « Nous autres, jolies femmes, personne n'a plus d^esprit que nous, quand nous en avons un peu ; les hommes ne savent plus alors la valeur de ce que nous disons ; en nous écoutant parler, ils nous regardent, et ce que nous disons profite de ce qu'ils voient. > Savez-vous qui a écrit cela ? C'est Marivaux, dans son roman de Marianne, et rien de plus sensé n'a été imprimé en aucune langue. A quoi pensez- vous donc? dit-elle en frappant un petit coup de son éventail snr le bras de Vendel, devenu rêveur.

— Je pense que vous êtes la plus adorable ou la plus haïssable des femmes.

— Pourquoi ne serais-je pas l'une et l'autre tout ensemble ? Et que vous importe^ d'ailleurs,

si pour vous je me montre plus adorable que haïssable ? Ou Ton vous a déjà dit que je suis coquette, ou vous ne tarderez pas à l'entendre dire. C'est une calomnie que les sots essaient de répandre. Je ne déte&te pas, il est vrai, que l'on s'occupe de moi; encore fauf-il qu'on ne soit ni banal, nj ennuyeux. Voilà le programma. Le difficile est de s'y conformer.

On se promena ain^ji jusqu'à onze heures daws les allées les plus sombres et les plus mystérieuses du bois, sans se rappeler qu'on était venu pour le pré Catelan. Vendel ramena les deux amies, et il eut soin de commencer par M"*® de Ramon, ce qui lui procura un court tête-à-tète avec M«»e de Fly. Malheureusement les chevaux de louage faisaient des miracles de vitesse, et il regretta de tout son cœur leur allure désordonnée.

— A demain ? dit la jeune femme avec sa voix de sirène.

— A demain, répondit Vendel, qui n'avait plus la force de lutter.

Mme de Fly lui serra la main, et ce mouvement fit tomber sur le pavé un mouchoir élégamment brodé et garni de dentelles précieuses. Vendel attendit qu'elle fût rentrée pour le ramasser ; il le pressa sur ses lèvres avec ardeur^ et le contact de

2fô MADAME DE FLY.

cette neige parfumée acheva de jeter le trouble dans sa raison.

Le pauvre garçon! il avait mangé son pain blanc le premier, pour me servir d'une locution populaire dans mon pays. Hélas I cette mésaventure ne laisse pas que d'être commune depuis qu'on fait du pain ; — depuis surtout qu'on lait l'amour.

L'avenue Marbeuf se distin^ait d}x reste de la ville par une physionomie tout à (ait particulière, et vainement eût-on fait le to\^r de Paiis sans découvrir en aucun autre lieu Féquivaient de cette petite oasis que le génie envahisseur de la spéculation a longtemps épargnée. Première rareté : on n'y rencontrait pas une seule boutique. Deuxième merveille : chaque maison était ornée d'un jardin ; un vrai jardin, habité par de vrais oiseaux qui bâtissaient leurs nids dans de vrais arbres.

Parmi toutes les demeures de l'avenue Marbeuf, la plus élégante et la plus confortable.

parmi tous les jardins, le plus vert, le plus ombragé et le mieux entretenu, c'était, sans contredit, le jardin et la demeure de M"*« de Fly. Lorsque Vendel franchit pour la première fois le seuil de cette poétique villa, il lui sembla qu'il pénétrait dans un temple, et ce fut avec une sorte d'émotion religieuse qu'il entra dans le boudoir de la jeune femme. Le boudoir était vide.

— Madame est sans doute au jardin, dit le valet de chambre, son interlocuteur.

A mesure qu'on se rapprochait d'un massif, où le jasmin, le chèvrefeuille, les gobéas, les clématites et les roses blanches s'emmêlaient dans un fouillis harmonieux et embaumé, Vendel entendit plus distinctement une voix d'homme dont les cordes graves alternaient avec le soprano argentin de M«»« de Fly, et ce duo inattendu lui causa une surprise qui fut une douleur.

Depuis la veille, il s'était accoutumé à la pensée qu'on le recevrait seul, et il n'avait même pas supposé que la porte du sanctuaire pût s'ouvrir pour un autre jne lui. Avoir rêvé les ineffables délices d'un tête-à-tête à deux et endurer les tortures d'un tête-à-tête à trois, voilà de toutes les déconvenues la plus dure et la plus irritante. Vendel reconnut la voix sonore du conseiller, et,

depuis que le conseil d'État existe, nul maître des requêtes n'entassa sur sa tête une si foFraidable accumulation de souhaits malfaisants et de malédictions barbares. *

Le nouveau venu pénétra sous le massif et se mêla à la conversation tout juste assez pour ne paraître pas impoli, répondant quand on l'interrogeait, et s'abstenant de toute excursion dans les sentiers du sentiment, du paradoxe et de la fantaisie. Ce mutisme faisait les affaires oratoires du conseiller, qui redoubla de verye et de faconde. Comme il arrive à ceux qui parlent beaucoup, et disent tout ce qui leur vient sur les lèvres, plus d'une fois, il eut des aperçus presque ingénieux, des mots presque plaisants, et M"»® de FI y ne dédaigna pas de sourire. Ces petits succès redoublèrent la mauvaise humeur de Louis Vendel, qui décapitait impitoyablement du bout de sa canne toutes les fleurs de la plate-bande.

— Prendrez-vous le thé avec moi ? lui demanda la jeune femme.

— Oui, madame.

— Et vous, conseiller ?

— Assurément, belle dame.

Disant ces mots, le maître des requêtes s'incrusta solidement dans son fauteuil.

— Vous me donnez donc votre soirée^ cher ami?

— Tout entière, et avec joie.

— C'est d'autant plus aimable que je n'ignore pas à quel point votre temps est précieux et comme on se le dispute.

— Belle dame, je suis ici par la volonté de mon cœur, et ne sortirai que par la force des baïonnettes I s'écria le Mirabeau-mouche du conseil d'État.

— Gomment me débarrasser de cet insupportable trouble-féte? se demandait Vendel, qui tré* pignait d'impatience.

C'est dans les situations désespérées qu'il est permis de recourir aux moyens empiriques.

Tout en ne croyant guère au magnétisme et encore moins à la jettature, il concentra toutes les forces de sa volonté, fixant des regards haineux et féroces sur l'infortuné conseiller dont la voix sonore ne tarda pas à s'altérei. Comme s'il eût en effet ressenti l'influence de ces effluves malfaisantes, sa ftSconde cessa de couler de source et devint intermittente ; peu après vous l'eussiez vu essuyer la sueur glacée qui perlait sur son front livide; il s'agita dans son fauteuil comme la pythonisse sur le trépied sacré, et^ se levant tout

à coup, il prit brusquement congé de M"»« de Fly.

— Vous ne me donnez donc pas votre soirée ?

dit-elle.

— Impossible.

— Quelque rendez-vous galant, je parie?

— Non ; un rendez-vous d'affaires que j'avais oublié, répliqua-t-il d'une voix haletante.

— Je souhaite que vous arriviez à temps ! lui cria Vendel d'un ton satanique.

Mais le conseiller ne répondit pas ; il s'éloigna en toute hâte et disparut dans les obscures pro« fondeurs du jardin. ,

— Mon cher musicien, dit la jeune femme quand ils furent seuls, pourquoi donc ce soir vous bornez-vous à compter des pauses ? Seriezvous au bout de votre rouleau et de vos chansons ? Auriez-vous vidé votre sac aux mélodies ? Est-ce que déjà vous ne m'aimeriez plus, monsieur rinfîdèle ?

— Je vous aime aujourd'hui plus qu'hier, ce dont je m'accuse. Vous avez ravagé ma vie pour la satisfaction gratuite de la dévaster. Quel besoin aviez-vous de me dépêcher M. de Gèvres à la représentation du Cirque? Car c'est vous qui avez soufflé à M^e de Ramon l'idée de m'inviter, j'en suis assuré.

— Oui, c'est moi.

— - Et dans quel but ?

— Afin de vous connaître. Je m'ennuie beaucoup en ce moment. On prétend que vous êtes un peu moins ennuyeux que la moyenne des autres hommes. J'ai voulu m'en assurer par moiïnème. Jusqu'à présent, je suis assez satisfsdte de mon expérience. Dites encore que je ne vous gâte pas.

— Ahl si vous m'aimiez seulement pendant huit jours !

— Seulement pendant huit jours 1 Gomme vous y allez ! Sachez donc que si je vous aimais pendant une semaine, il n'y aurait aucune raison pour que je ne vous aimasse pas toujours. Lorsque je donne mon cœur de la main droite, pensezvous donc que j'aie coutume de le reprendre de la main gauche? '

— Mais le donnez-vous? et d'abord l'existence de ce cœur est-elle démontrée?

— C'est mon secret, et vous conviendrez que notre amitié est trop jeune pour que vous ayez droit à des confessions si délicates.

— Je ne veux point de vos confidences, s'écria Yendel ; si vous aimez quelqu'un et si ce quelqu'un est un autre que moi^ ne me le nommez

MO MA^AMfe M 9Lir.

tHUk

pas : je le haïrais de toutes més fioreés et de tout mou cœur.

Héuf heures sonnèMit aui pénd«iles de Thô- M.

*- Vdtà mhI henred, dtt Joyeusement M»« de fly ; mes aorîs font arriver.

•^ Quels amis? demanda Vendd stup^ait.

-^ Les màM exe^leuts qui tiemient me visita chaque soir.

-^ Qo^nniotttl vous attendez du monde?

— Sans doute. Eh hien I que faites-vons ?

•*-» Je m'en tais.

•*— Je a» veux pas que i^us parâez, dit la jeune fisBome «?ee autorité ; d'aileuiii, je vous délends départir.

Veadel ee leva, s'éloigna de deux pas ^ revint Hdiemeat se rasseoir à sa place.

— A la bonne heure I dit M«>« de Fly ; c*e€rt: •MDai que je vous akne. Doimez-moi le bras, et rentrons au salon.

A. peiae y étaient41d qu'on annonça coup sur ceop une deminlousaÎBe de visiteurs. Vendd essaya bien de renouveler^ au détriment des nouveaux venus^ Texpérienee qui lui avait si admirablement réussi à rencontre du eonseUler ; mais, soit qu'il eût dépensé tettt son fluide, soit

pour fout autre motif, le sortilège n'obtint aucun succès, et personne ne s'en alla atant minuit. Vendel admira avec quelle science et quelle grâee merveilleuse M*»® de Fly faisait les honneurs de son thé et les honneurs de sa coquetterie.

Son baba et son amabilité furent divisés en parts égales et distribués aux assistants, sans partialité comme sans préférences. Chacun obtint le même nombre de morceaux de sucre et- la même quantité de sourires. Elle eut pour tout le monde des phrases gracieuses et de délicates attentions, sans que le plateau de ses prévenances et de ses gentillesses penchât jamais plus d'un côté que de l'autre.

Le lendemain et les jours qui suivirent, û fut impossible à Vendel de se trouver seul avec l^me de Fly, dont le salon ne désemplissait pas. Irrité de ces affluences, il prit le parti de solliciter un tête-à-tête de deux heures. « Si vous refusez, disait-il, je ne vous verrai plus. Si vous acceptez et que vous craigniez de vous compromettre en me répondant, écrivez ce simple mot oui au bas de maiettre.

Voici la réponse qui lui fut adressée :

ec Je ne crains pas de me compromettre quand je suis aussi candide que je me sens en ces cir-

constances. Je ne veux à aucun prix aimer personne ; je ne le pourrais pas. Je ne veux pas être aimée, parce que cela m'ennuierait mortellement. Néanmoins je voudrais vous garder p^^ur ami. Je serai donc chez moi, ce soir, et seule, de huit à dix heures, avant un bal où j'irai fort tard. ]»

Cette lettre plongea Yendel dans une perplexité voisine de l'idiotisme. Que voulait-elle dire ? et qu'est-ce qu'elle ne voulait pas dire ? Il étudia surtout l'adjectif candide avec le soin minutieux d'un savant de l'Institut qui veut dé* chiffrer les hiérogliphes gravées sur la base d'un obélisque ; et, pour lui comme pour le savant, le rébus fut ipdéchiârable.

— Candide I murmurait-il entre ses dents ; à qui en a-t-on avec ce Candide? et de quel Candide veut-on parler, à moins qu'on ne fasse allusion au Candide de Voltaire?

S'il fut exact au rendez -vous, on le comprend, sans peine ; s'il fut ému en tournant l'angle de l'avenue Marbeuf, on le conçoit aisément. Ce qui sera compris de la même façon, c'est la commotion violente qu'il ressentit dans tout son être lorsque le concieï^e de l'hôtel lui annonça que Mme de Fly était sortie et qu'elle ne rentrerait pas de la soirée,

' c Je suis venu et ne vous ai point trouvée, lui écrivit-il en écrasant avec rage la plume du concierge ; comment dois-je qualifier votre absence? Est-ce candeur ou impolitesse ? >

xu

Vingt-quatre heures après, le facteur déposa chez Vendel le petit mensonge ci-dessous :

« Je suis désolée que le billet par lequel je vous décommandais ne vous soit pas parvenu en temps utile. Ce soir, je suis encore obligée de sortir ; mais dimanche, lundi et mardi je resterai chez moi, sans faute. :e>

Il fit la sourde oreille, et le lundi matin on lui remit le billet suivant :

« Je m'empresse de veus prévenir qu'on a encore disposé de ma personne pour aujourd'hui et demain. Ne venez donc pas avant mercredi. Ce jour-là, je compte sur vous. Ji

Véndel répondit :

€ Je vous remercie, madame, d^avoir songé à m'éviter une course inutile ; mais rassureï-vous : ce voyage de l'avenue Marbeuf, je comptais bien me l'épargner à moi-même. Vous avez trop d'amis intimes, votre temps est trop précieux et trop utilement emi^oyé pour qu'un indifférent ose se permettre de vous en dérober une mince parcelle.

€ Vous m'avez rendu un vrai service, et je tiens à vous en remercier. Vous avez racheté par vos façons brutales de la un vos manières félines du commencement. Ayant reconnu, un peu tard, .peut-être, que vous ne sauriez m'aimer, vous avez été franche. Votre franchiî«e ressemble bien quelque peu à de la férocité ; mais on a observé que tous les grands chirurgiens ont l'âme dure, s'ils ont la main légère. Qu'importe, d'aiUeurs, qu'on ait souffert plus ou moins durant l'opération, si, quand elle est terminée, le malade recouvre la santé et renaît à la vie ?

€ Vous m'avez arraché le cœur; mais votre dextérité est telle, si grande est votre sûreté de main, si excellents sont vos outils, que je ne souffre presque plus, et que j'espère bien ne pas souffrir longtemps encore.

5^ MAl^AME DE FLT.

€ Vous me priez d'aller vous voir : Dupuytren aussi exigeait la visite du malade qu'il avait opéré ; mais encore attendait-il que le pauvre diable d'amputé se fût fait ajuster une jambe de bois.

€ Aussitôt que je me serai procuré un cœur de bois, j'aurai l'bonneur de me rendre à votre invitation, madame, et j'estime que nous serons alors à deux de jeu. »

La réplique de M^^ de Fly ne se fit pas attendre. Elle était conçue en ces termes :

c Votre lettre est bien dure. Vivant au milieu d'amis qui me connaissent depuis longtemps, je SUIS si peu habituée à ce qu'on prenne mes.

manières félines au sérieux, que je suis tout étonnée que vous ayez pu vous y tromper. Soyez persuadé que je suis ainsi pour tout le monde, aimant encore assez le souvenir de quelqu'un pour ne vouloir pas chercher à l'oublier.

4 Montrez- vous charitable; ne me boudez pas, et revenez en ami. Mon cœur est si fatigué que ce serait un triste cadeau. Ce cadeau, je ne voudrais le faire qu'à un ennemi, et non à quelqu'un qui me plaît et que j'estime autant que vous.

— Je n'irai pas ! s'écria Vendel après avoir lu cette lettre.

Et le soir il se dirigea vers les Champs-Elysées, en se disant : « Si j'allais au Cirque? * Parvenu à la hauteur du Cirque, il continua sa route, et ses jamhes le portèrent, malgré lui, jusqu'à l'avenue Marbeuf. « Allons I pensa-t-il, contemplons pour la dernière fois la maison qu'elle habite! :» Il entra dans l'avenue, très-résolu à ne point franchir le seuil de l'hôtel, et je ne sais en vérité comment la chose eut lieu, mais l'instant d'après il sonnait à la porte.

•' ■' •il"

Lorsque Louis Vendel songea à opérer sa retraite, il était trop tard ; déjà on Tavait prévenu que M™® de Fly était visible ; déjà la porte s'était refermée derrière lui.

Il prit son parti en brave et pénétra dans le jardin d'Armide, comme un soldat pénètre dans le bastion ennemi, d'un pas délibéré, d'un cœur ferme, mais l'esprit un peu troublé. D'ailleurs, il faut en convenir, au fond de l'âme il complaît que M™® de Fly ne serait pas seule; il spéculait sur l'exactitude de ses attentifs. Ce tête-à-tête délicieux, auquel il aspirait quelques jours auparavant, lui causait alors un vague effroi, et il se

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