III
laissa aller à souhaiter de tous ses vœux la présence d'un tiers, dût le conseiller lui-même apparsdtre à sa vue.
Pour se rendre sous le berceau que la jeune femme affectionnait, Vendel suivit le chemin des écoliers, prêtant Toreille et ne percevant d'autre bruit que le frémissement des feuilles. Il marchait à l'aventure dans ce labyrinthe touffu, guidé par la lueur tremblante des étoiles, lorsqu'il aperçut une forme blanche qui se détachait en relief sur un banc de gazon. C'était M"°® de Fiy; ^le pleurait.
— Qu'avez-vous, madame? demanda Vendel avec angoisse. Un malheur vous est-il arrivé ?
— Ce n'est rien, dit-elle en maîtrisant son émotion. Je pleure volontiers quand je suis seule, et le mercredi principalement. C'est nerveux, et c'est bête ; mais c'est encore plus bête que ner-^ veux. A propos, savez-vous que vous m'avez adressé une lettre inqualifiable? Il faut que j'aie un bien fâcheux air, ou que mes coquetteries soient bien osées, pour que vous ayez conçu d'emblée l'espoir d'être autre chose qu'un ami? Je
. prends ceci comme une leçon de bonne tenue dont je profiterai à l'avenir, ayez-le pour certain.
— Par grâce, ne m'accablez pas, dit Vendel en
ployant le genou devant la jeune femme. Je suis venu implorer mon pardon. Ma lettre était stupide, et je déplore le mauvais mouvement qui m'a fait vous récrire.
— Relevez-vous, reprit-elle après un court silence ; il me répugne de répondre par la ruse et le mensonge à votre franchise et à votre loyauté. Cette lettre, c'est moi seule qui me la suis attirée ; le sentiment que je vous ai inspiré, c'est moi qui l'ai provoqué et qui l'ai fait naître, et ne supposez pas que j'aie obéi à des besoins innés de coquetterie. J'ai été sincère et de bonne foi en agissant comme je l'ai fait. J'aurais voulu vous aimer ; et s'il était en mon pouvoir de disposer de mon cœur, c'est à vous que je le donnerais.
N'étant pas mon amant, resterez- vous mon ami ? Beaucoup d'autres à votre place se changeraient en ennemis implacables. Eh bien I l'estime où je vous tiens est si haute, que j'ose compter sur votre affection. Ai-je raison d'y compter ?
— J'imiterai votre franchise, répondit Vendel. Il me serait facile de jouer devant vous un rôle chevaleresque, et je pourrais, au prix de quelques phrases sentimentales^ me poser à vos yeux comme . un héroB d'abnégation pure» comme un type, de Mvoùment absolu. Cela ftisanti Je voui trom-
perais, madame. En réalité, je vous hais et je vous adore tout à la fois. Ma haine devant unir, tôt ou tard, par atténuer mon adoration, et mon adoration étant de nature, dans un temp^ limité, à tempérer ma haine, il n'est pas impossible que ces deux sentiments contraires, à force de se neutraliser l'un l'autre, ne se transforment à la longue en une sorte de bienveillance indifférente et banale. Si c'est là de l'amitié, la mienne vous est acquise.
— Vous vous calomniez à plaisir, reprit M^^ de Fly. Je ne crois point à votre haine, et j'ai foi dans votre dévoûment. Ce dévoûment, je le veux, je le réclame, il me le faut.
Parlant ainsi, elle était sincèrement émue ; son émotion gagna Vendel, qui entrevit un abîme.
— Vous avez besoin de moi ? s'écria-t-il, parlez, chère Jeanne ; cœur et bras, je suis à vous.
—7 Vous m'avez jugée coquette, légère, insoucieuse, et je suis la plus malheureuse des femmes, dit-elle en éclatant en sanglots. J'aime toujours, et ne suis plus aimée ; je supplie, et l'on reste sourd à mes prières ; je pleure, et l'on se rit de mes larmes. En vain je me débats contre cette passion: elle me domine, elle me terrasse, et je m'épuise en efforts désespérés pour rompre des
liens adorés et maudits. Comprenez-vous ceci? Moi, qui suis orgueilleuse comme Satan, j'ai écrit des lettres humbles et lâches auxquelles on n'a pas daigné répondre ; je me suis mise à genoux, et Ton ne m'a pas tendu la main pour m'aider à me relever. Et j'aime encore ! et j'aime toujours ! et jamais l'amour qui me brûle n'a été si dominateur, si impérieux, si jaloux, si exclusif! Oui, j'ai voulu que vous m'aimiez; oui, j'ai voulu vous aimer... Vous pouviez être ma délivrance ; je vous aurais dû mon salut. Mais c'est fait de moi : je ne veux pas être délivrée ! je ne veux pas qu'on me sauve !
— Qu'exigez-vous de mon dévoûment? demanda Vendel ; voulez-vous que je provoque cet homme?
— Hélas ! SQupira-t-elle, je ne lui survivrais pas une journée. Trouvez-vous demain soir, à onze heures précises, devant l'avenue. Marbeuf, à quelques pas de ma maison. Je vous dirai quel service je réclame de votre amitié. Vous m'attendrez un quart d'heure. Ce temps écoulé, ne m'attendez plus. Et maintenant, partez : laissezmoi seule avec mon désespoir et avec ma honte.
— Un mot encore, dit Vendel ; il est beau?
— Non.
— Il est jeune ?
— Non. ^
— H est remarquablement distingué, élégant et spirituel ?
— Je n'en sais rien.
— Alors pourquoi l'aimez^TOUS ?
— Parce que je l'aime.
Elle était absurde, cette raison ; — c'était pourtant la meilleure, la plus logique, la seule concluants.
Yendel devança l'instant du rendez-vous, et comme onze heures tintaient aux horloges du voisinage, il vit se dirigeant vers lui un jeune homme, un enfant, dont les traits étaient cachés sous les vastes ailes d'un somhrero. La surprise lui arracha une exclamation* lorsqu'il reconnut M™® dé Fly sous ce travestissement.
— Silence I dit-elle en s'emparant de son bras. Avez-vous une voiture ?
— A deux nàs d'ici, dans l'avenue des Champs- Elysées.
— Le cocher vous connaît-il ?
— Non, madame.
MADAKE me FLT. d05
— Très-bien ; vemtlez Fappdtor.
Mme de Fly indiqua une adresse et monta dans la voiture. Son compagnon prît pkteeàcâté d'elle, et Ton roula ?ers le boulevard.
— Vous allez chez hiî? detnandâ Vendel.
— Oui ; il ftiut que je le voie, nefûi-ce qu'une minute ; il faut que je lut parle, dussé-Je ne lui dire qu'une parole.
— Êtes-vous aftendue ?
— Une lettre qu'il a reçue ce matin loi annonce ma visite.
— Pensez-vous qu'on vouar reçoive?
— ' Je l'espère, ayant mis^ dan» cMe lettre tout mon cœur, toute mon âme, fout mon amour.
— Et s'il n'est pas chez lui ?
— J'irai le trouver ebe« sa maiiresse.
— Maïs VOUS' été» folîe f
— Oui, je stds foOe, je lesato^ iSÊ^tYte avee un calme effrayant.
— Et votre réputation ?
— Que m'importe ma r^utatioft F II s^agit de ma vie.
La voiture filait rapidement. Aiirivé devant la Madeleine, le cocher inclina vers la gauche, suivft fe boulevard Mafesherbes el la rue d^Anjou^Saint- Sonoré, rasa lemonumentexpiato&rede Louis XVI,
ao
S06 HADAMB DE FLY.
■ - Il -t— 1 ■ I ■ I ■ - - \
tourna dans la rue Lavoisier et s'arrêta devant une belle maison de la rue Rumfort.
— Descendons, dit U^^ de Fly.
Elle fit un signe maçonnique en passant devant la loge du portier et s'élança dans l'escalier, dont elle franchit les marches deux à deux, jusqu'au deuxième étage. Un domestique était sans doute posé en sentinelle, car une porte, garnie de drap rouge et encadrée de baguettes d'or, s'ouvril avant qu'on eût sonné.
— Introduisez -moi auprès de votre maître, dit la jeune femme d'ua ton impératif.
— Monsieur est sorti, répondit le groom, qui se campa sur le seuil de l'appartement en manière de barricade.
— J'attendrai son retour.
— Monsieur ne rentrera pas de la nuit, reprit le valet en s'arc-boutant contre les battants de la porte.
— On ne vous a pas laissé un mot pour moi ?
— Monsieur n'a rien laissé.
Mme de Fly fut prise d'un tremblement nerveux qui la força de s'appuyer contre la muraiUe.
— Où est votre msdtre? demanda-t-elle en jouant avec son porte-monnaie. Il faut que je lui
parle. Si vous me faites connaître le lieu où je pourrai le trouver, ces quinze louis sont à vous.
C'était quinze fois plus qu'il n'était besoin pour délier la langue de l'honnête valet.
— Monsieur soupe au café Riche, dit-il en empochant la somme.
— Seul?
— Avec M"« Aveline, du théâtre des Délassements-Comiques.
Mme de Fly se suspendit au bras de Vendel, témoin impassible de cette scène douloureuse ; elle descendit l'escalier en chancelant, remonta dans la voiture et donna au cocher l'ordre de la conduire au café Riche.
— Gomme vous devez me mépriser I dit-elle à Vendel.
— Non ! madame, je vous plains I répondit-il. Ce furent les seule^ paroles qu'ils échangèrent
pendant le trajet. On laisse à deviner quelles furent leurs méditations et leurs pensées.
M"« Aveline, dont vous connaissez peut-être Forgane suraîgu, parlait très-haut ce soit-là, et son babillage ne ressemblait pas mal à la chanson (Tune cigale enivrée de soleil, avec cette petite différence que, le soTeiT étant couché depuis longf emps^ la comédienne des Délassements-Comique* avait puisse soft enivrement dans une grande variété de fioles au long cou.
— Vois-tu, mon cher, disait-elle à son amphitryon, je te pardonnersa toutes tes farces, à une 'condition : c'est que tii n'aimeras plus de femmes du monde. Ohl les femmes du monde! Je les hais autant qu'on se hait dans les mélo*
MAOAMB DE FLY. i5{)\)
drameg da h Gaîté et de l'Ambigu ! Je leur cou* Isma du flomb fondu dans l'oreille; je leur mfittrais des masques de poix sur la Ûgure ; je forais jnfttser des allujnettes cldmiques dans leur café au lait; j'éprirais à leurs maris de» lettres anonymes... £n4iuoi9 d'ailleurs, val^t-elles mieux que nous autres ? Sont-elles plus jeunes^ sontelles plus belles, plus amoureuses? Elles sont rembourrées de arinoline comme nous ; elles se peignent le visage aussi bi^n que nous. Ce sont elles qui nous foni attaquer dans un tas de vaudevilles bêtes cowm ebou, par des meurt-de-faim et des idiots qui nous représentent sous les couletti» les plus ignobles et les plus fausses. Que dit-on et que ne dit-on pas ? Kous d^eunons d'un adolesoeot; nous dînons d'un jeune homme; nous soupons d'un bomme mûr. A les en croire, nous maflgeoQfl les messieurs tout crus. Nous sommes les caïmans de la galanterie et les boas du sentiment Voyons, esUrce qu'il te manque un bras ou une jambe, i toi ? Si je ne dis rien de la tête^ c'est qu'effectiv^nent tu 1'^ perdue^ mon gros chien vert; mais ce n'est pas moi qui te l'ai £ait perdre. C'est la faute du vin de Bourgogne et du vin du Bbin que tu sirotes depuis deux beures.
Le convive de M^^ Aveline riait aux éclats.
310 MADAME DE FLT.
— Es-tu assez drôle ! dit-il ; tu vaux mieux dans toii petit doigt que cent femmes du monde dans toute leur personne. Je t'aime à Tidolâtrie. Tu es belle comme les Amours. La Vénus de Milo ne serait pas digne de délacer tes bottines.
— Cette bêtise! reprit la comédienne; puisqu'elle n'a pas de bras^ ta Vénus de Milo, comment pourrait-elle me servir de femme de cham brs? Vous manquez de logique, ô mon fol amant I
L'homme rit plus fort.
— Ainsi, c'est convenu, poursuivit Aveline, tu n'iras plus rôder du côté de l'avenue Marbeuf?
•* Je te donne ma parole (ju'il y a près de trois mois que je n'y ai mis les pieds.
— Bien vrai, tu ne l'aimes plus, ta femme du monde?
— Laisse-moi donc tranquille : je ne l'ai jamais aimée.
— Et si elle fait des manigances pour te repincer ? Si elle t'entortille avec ses belles phrases ?
— Il en sera de ses épîtres à venir comme de celle que j'ai reçue ce matin : je les brûlerai sans
les lire.
Installée dans un cabinet voisin, où elle n'avait pas perdu un mot de cette scène odieuse, M°^o de
Fly poussa un faible cri.' Ses yeux se fermërenl ; elle tomba dans les bras de Vendel, qui la porta dans la voiture. L'air vif de la nuit la rappela à la vie.
— Adieu I dit-elle lorsqu'ils se séparèrent.
— Vous reverrai-je, Jeanne? demanda Vendel.
— Jamais I répondit-elle en s'enfuyant.
Un soir, M. de Gèvres, Louis Vendel et le conseiller étaient réunis dans le salon de M"^^ de Ramon. On parlait de la disparition de M°^® de Fly.
— Elle doit être à Bade, dit le conseiller ; tout le monde est à Bade. Moi-même je partirai pour Bade aussitôt que le conseil d'État pourra se passer de mes services.
— Je c^is plutôt que notre belle amie est aux Pyrénées, dit M. de Gêvres.
— Pourquoi ne serait-elle pas à Ostende ? demanda M"^e de Ramon.
— M"^® de Fly s'est retirée dans un couvent,
dit Louis Yendel. Un mot qu'elle m'a fait tenir m'informe que son intention irrévocable est d'entrer en religion.
— Que nous apprenez-vous là ? s'écria le conseiller ; mais c'est affreux ! c'est épouvantable ! c'est un suicide I c'est la mort ! Je ne m'en consolerai jamais ! — A propos de mort, nous sommes trois^ et U pleut : si nous faisions un v^hist?