Le joueur de croquet
L'édition originale de cet ouvrage a été tirée à trente exemplaires sur velin pur fil des papeteries Laluma Navarre, dont: vingt exemplaires numérotés de 1 à 20 et dix exemplaires hors commerce marqués de a à j.
J'ai eu tout récemment un entretien avec deux individus très étranges, et ceux-ci m'ont considérablement trou-blé l'esprit. Je ne pense guère exagérer en disant qu'ils m'ont intoxiqué en me mettant en tête quelques idées aussi bizarres que désagréables. Je vais essayer, dans ce récit, de raconter ce que m'ont dit ces personnages ; ce récit, je le ferai surtout pour moi-même afin de mettre un peu d'ordre dans mes pensées. Les faits qu'ils m'ont relatés sont fantastiques ou tout simplement insensés, mais j'espère y voir plus clair en les fixant sur ce papier. Par ailleurs, je m'efforcerai de donner à mon exposé une forme aussi
simple que possible, susceptible d'in--
citer un ou deux lecteurs sympathi--
ques à me rassurer sur le côté pure--
ment imaginaire de la narration de
ces deux individus.
Somme toute, c'est une histoire de
fantômes ; seulement ce n'est pas une histoire banale, car elle est plus réelle, plus troublante et même plus boule-versante que n'importe quel autre récit du même genre.
Ce n'est pas l'histoire d'une maison .J ou d'un cimetière hantés ni de quel-que chose de ce genre. Les faits en question étaient d'un ordre bien plus important ; il s'agissait, en l'espèce, de tout un pays hanté, phénomène très rare et qui fut marqué à son origine par une étrange inquiétude dissémi-née, laquelle progressant peu à peu dégénéra en un effroi, puis en une consternation bientôt générale. Chose très grave : cet extraordinaire phéno-mène s'affirme de plus en plus tant en étendue qu'en intensité, de sorte qu'il menace de devenir une épouvante con-tinue, un fléau perpétuel, Je n'aime
point ces fantômes qui s'amplifient et
prennent systématiquement de l'ex--
tension, fût-ce en imagination.
Mais il me faut procéder par ordre,
c'est-à-dire vous raconter tout ce que j'ai vu et entendu et vous donner quel-ques détails sur les lieux qui furent le cadre de ces conversations.
En outre, puisque nous sommes sur ce chapitre, je crois bon et même nécessaire de vous signaler quelques particularités concernant ma per-sonne. Naturellement, je préfèrerais m'en abstenir, mais je doute que vous puissiez y comprendre quelque chose sans ces petites notes autobiographi-ques.
Je suis probablement un des meil-leurs joueurs de croquet que l'Univers ait jamais connus, et je le constate sans orgueil. Je n'ai pas mon pareil dans l'art de croquer la boule. Remar-quez que, dans ce jeu, la valeur de l'individu ne vaut qu'en tant qu'il possède un esprit de discipline et de parfait équilibre. D'aucuns, je le sais, . me trouvent un tantinet efféminé, voire ridicule, parce que le croquet est, en quelque sorte, la raison d'être de ma vie.
Ils chuchotent sous cape, et il arrive parfois qu'ils ne se privent nul-lement pour me dire en face ce qu'ils pensent de moi. Avouerai-je qu'il est des moments où je suis enclin à partager leur avis ? D'autre part, nombre de gens, et des gens très bien, semblent m'aimer ; certains d'entre eux m'appellent même amicalement Georgie. En ce qui me concerne, j'ai de l'estime pour moi-même. Il faut de tout pour faire un monde, et je ne vois aucune raison de vouloir passer pour un homme comme un autre, puisque ce n'est, certes, pas mon cas. D'un cer-tain point de vue, je suis, sans doute, un faible, constatation qui ne m'em-pêche en aucune façon d'être très fort et très ferme lorsque je joue et de manier ma boule avec autorité comme si cette dernière était un animal dressé.
Par ailleurs, à l'instar de tous les pro-fessionnels, moi, qui ne suis qu'ama-tèur, je fais souvent preuve d'une maî-- »
frise et d'une assurance extrêmes, qualités indispensables pour mener à bien une telle affaire.
Quoi qu'il en soit, plusieurs de ces prodigieux sportifs, qu'ils s'appellent champions, recordmen ou autres, me ressemblent beaucoup plus qu'ils ne croient, et ceci malgré leurs préten-tions de passer pour des chevaliers sans peur et sans reproches. Dans les affaires de cœur ils sont tout aussi timides que moi. Je suppose pourtant que hockey, cross et autres divertisse-ments analogues sont des sports plus spectaculaires que le mien, de même qu'aviation et automobilisme sont des passe-temps plus risqués et le jeu aux cartes plus excitant que mon modeste croquet. Mais, somme toute, je n'y vois pas plus de réalité que dans ce que je fais. Risque ne veut pas dire réalité. Or, ils sont tous des joueurs exactement comme moi. Ainsi que moi et avec moi, ils tournent dans le même et agréable cercle des activités inoffen-sives et plaisantes.
J'admets que je mène une vie tout particulièrement privée d'événements.
J'ai manqué, d'à peu près deux ans, 1 expérience de la Grande Guerre, et mon existence a toujours été extrême-ment tranquille et confortable. Elevé !
par une de mes tantes paternelles, Miss Frobisher, la Miss Frobisher du Woman's World Humanity Move-ment, ce n'est que maintenant que je commence peu à peu à réaliser l'exces-sive banalité de mon éducation. J'ai vécu assez longtemps dans une atmo-sphère saturée de négations et d'adou-cissements où me fut inculquée, dès mon jeune âge, la maîtrise de moi-même. Je n'avais à prendre au sérieux que des choses très ordinaires, des évé-nements quotidiens, parfaitement nor-maux.
Ma tante m'avait recueilli à l'âge de trois ans, presque immédiatement après le divorce de mes parents, et depuis elle n'avait jamais failli à sa haute mission. Femme assez étrange, elle éprouvait, si je puis m'exprimer ainsi, constamment et irrévocable-ment un sentiment d'hostilité naturel envers les problèmes et les faits sexuels. Aussi la mésaventure de mes parents l'avait-elle choquée considé-rablement, d'autant plus que la presse s'était fait immédiatement l'écho du scandale dont elle avait publié des comptes rendus très abondamment détaillés. M'ayant placé comme externe au lycée de Harton, Miss Fro-bisher prit un appartement dans le même quartier et, dès lors, la" vie s'écoula exactement comme à Keble.
Il est possible que je sois ce que les Américains appellent sissy, c'est-à-dire un homme veule, une mauviette, sans beaucoup d'initiative. Toujours est-il que les circonstances favori-sèrent grandement ce penchant de ma nature.
J'ai les mains fines et douces et une volonté insuffisante, c'est un fait indé-niable. Par son désir de me garder tou-jours auprès d'elle, et ne manquant jamais l'occasion de me témoigner son immense passion maternelle, ma tante m'avait consciemment enlevé — j'en ai l'absolue certitude — toute volonté et toute indépendance. Malgré cela,, Je ne la blâme pas outre mesure et ne lui en veux même pas. Nous sommes ainsi, voilà tout. Elle a toujours été assez riche pour faire ce que bon lui semblait, non seulement de sa personne, mais de n'importe qui, et auprès d'elle, j'ai tou-jours trouvé l'aisance et le calme. Notre vie en commun était aussi confortable que possible. A l'instar de tous les gens fortunés et tenant par leur origine le haut du pavé, nous ne manquions ni de flatteurs, ni de subordonnés qui fei-gnaient de ne vivre que pour nous, et nous nous croyions sincèrement l'admi-ration de tous. Je pense, et j'en suis presque certain, qu'il existe dans ce vaste univers des centaines de milliers de gens de bien comme nous, qui pos-sèdent les plus grandes richesses maté-rielles que la vie peut offrir et qui se comportent en la circonstance exacte-ment comme nous.
Que faire? nous demandons-nous désœuvrés.. Où aller? Personne ne peut nous contraindre. Nous sommes la crème de l'humanité.
PQssédant une maison dans Upper Beamish Street, ainsi qu'une petite propriété dans Ramsphire, nous chan-geons assez souvent de domicile. Ma tante — tout le monde le sait —est une femme très ardente. Je n'entends par cela rien de déplaisant, je veux seulement dire qu'il lui arrive parfois de travailler longuement, et avec autant d'amour que d'abnégation, dans le Womans's World Humanity Movement (à vrai dire, je ne sais pas au juste ce qu'elle y fait]) et de voyager dans le monde pour cette association — dans la mesure où il y a des salles de bain, point sur lequel ma tante est particulièrement intraitable — jus-qu'au moment où des difficultés en ce qui concerne les comités, les élections, etc., etc..., surgissent, de sorte que dégoûtée elle abandonne complètement le mouvement pour un an ou plus. Dès que cette rupture se produit, nous allons nous mettre « au frais » afin de nous mesurer avec des champions de croquet.
Nous sommes tous deux de très bons tireurs à l arc et ma tante a même été portraiturée par Wilmersdings. en Diane. Mais le croquet est notre jeu de prédilection. Si nous n'avions pas hor-reur de publicité et de vulgarité, nous ferions certainement partie des meil-leurs champions du monde. Nous ne jouons pas mal du tout au tennis et au golf, seulement le sens critique du populaire en ce qui concerne le tennis se trouve à présent tellement aiguisé que nous ne voulons guère que l'on nous y voie jouer. Nous tenons bien moins encore à faire du golf, de peur de nous mêler à des individus indési-rables n'appartenant pas à notre classe.
De temps en temps nous allons nous « refaire », sans aucun autre but précis, C'est ainsi que, tout récemment, nous partîmes pour les Noupets après une conférence plutôt décourageante du Woman's World Ilumanity Movement qui avait eu lieu à Chicago.
Il me semble vous avoir ainsi donné quelque idée de ma personne et de l'atmosphère dans laquelle s'écoule ma vie. Les deux terrains de jeu existant
MA TANTE ET MOT 17 aux Noupets sont vraiment excellents.
En outre, nous eûmes la chance de trouver une admirable sténo-dactylo-graphe qui s'acquittait on ne peut mieux de la correspondance considé-rable de ma tante, en particulier de son procès contre Mrs Glyco-Herriman.
Prenant en sténo les notes que celle-ci lui dictait, elle les tapait à la machine dans l'après-midi et les apportait pour la revision à l'heure du thé. Il y avait là encore deux ou trois représentants du meilleur monde avec lesquels une petite conversation anodine était pos-sible de temps à autre. Partie de cro-quet, une heure avant le déjeuner; seconde partie, éventuelle celle-ci, dans l'après-midi ; puis le dîner à huit heures précises. Nous ne jouions au bridge qu après le dîner: c'était pour nous une règle inflexible. Ainsi j'avais pas mal de temps où je m'appartenais entière-ment, cependant que ma chère tante s'occupait de sa correspondance stricte-ment personnelle, qui était celle de n'importe qui, n'était sa facilité à la provocation et ses lettres pleines de sarcasmes. Je consacrais principale-ment ces loisirs aux promenades mati-nales sur les collines de Perona, endroits exquis, riches en sources natu-relles. J'y buvais des eaux, bien moins pour la cure que pour mon plaisir.
De même, en proie à une paresse totale, je passais des heures entières à la ter-rasse de l'hôtel de la Source, à Perona, où je ne bougeais que pour prendre quelque boisson rafraîchissante. Ma tante approuve grandement ma sobriété. Quant à moi, personnelle-ment, je trouve, depuis quelque temps surtout, que mon attitude en la cir-constance est non seulement prudente, mais aussi très utile pour nous deux.
De toute façon, il est certain que je suis un compagnon très agréable et très arrangeant.
Maintenant que je viens de me pré-senter à vous, je crois pouvoir, avec votre aimable permission, passer direc-tement à mon sujet, c'est-à-dire vous parler du premier de ces deux hommes bien bizarres rencontrés sur la terrasse de l'hôtel de la Source.
J'étais assis à la terrasse de l'hôtel, baignée de soleil, et je sirotais un inno-cent vermouth à l'eau de Seltz, tout en grignotant un biscuit, lorsque je vis pour la première fois le Dr Finchatton.
Installé à l'une des tables voisines, il semblait se débattre avec une quantité de bouquins qu'il avait dû prendre en lecture à la bibliothèque anglaise des Noupets. Ces bouquins, il les ouvrait nerveusement l'un après l'autre, y lisait quelques pages, les tournait et les retournait en tous sens, les refermait avec fracas et les jetait enfin à terre avec une violence qui eût certainement contrarié leur propriétaire s'il avait été témoin de cétte scène. Tout en mur mu-rant dans sa barbe, il posa sur moi son regard à un moment donné; il remar-qua évidemment l'expression désap-probatrice peinte sur mon visage et il me fixa alors avec attention, puis il eut un sourire.
— Des tas de bouquins ! dit-il, — des centaines de bouquins et pas un parmi eux qui soit digne d'être lu. Tous ensemble, et chacun pris à part, ne valent rien de rien.
Il y avait quelque chose de comique et d'insensé dans son dégoût qui ne laissa pas de m'amuser.
— Pourquoi donc vous donnez-vous la peine de les lire ? — lui demandai-je.
Pour moi, la lecture encombre la mémoire et annihile la pensée.
— C'est exactement ce que je cherche! Je suis venu pour ne plus penser et pour tout oublier. Mais je n'y arrive pas.
Nette et distincte, sa voix témoignait d'une irritation bien visible.
— Quelques-uns de ces livres sont simplement ennuyeux, quelques autres me mettent en colère. Le reste enfin me rappelle précisément ce que je m'ef-force d'oublier.
Il se leva et enjambant le tas de livres condamnés, gisant autour de sa chaise, il vint, son verre et sa carafe à la main, s'asseoir à ma table, sans la moindre invitation de ma part, bien entendu. Il me regarda bien en face avec une expression à la fois amicale et un peu railleuse. Je sais bien que, malgré mes trente-trois ans, j'ai un visage dit « angélique », ce que l'inconnu ne fut pas long à discerner.
— Pensez-vous beaucoup? — me demanda-t-il à brûle-pourpoint.
— Pas mal! Je résous presque tous les jours les mots croisés du Times. J'ai souvent joué aux échecs — surtout par correspondance. Et je sais assez bien1 jouer au bridge.
— Non, ce n'est pas cela! Je vous demande si vous pensez à des choses qui vous poursuivent, qui vous ennuient et que vous êtes incapable d'exprimer.
— Je ne permets pas aux choses de m'ennuyer, dis-je.
— Dites-moi alors s'il ne vous est jamais arrivé de vous intéresser aux esprits ou aux revenants?
— Je suis pour ainsi dire neutre en la matière. Je ne crois pas aux esprits, mais je ne me permets pas non plus de nier leur existence. Laissez-moi vous dire que je n'ai jamais vu un fantôme, ce qui ne m'empêche pas d'admettre la gravité de la question pour les soi-disant spiritualistes, — et ceci nonobs-tant un grand nombre d'imposteurs. Je crois que c'est là une méthode excel-lente pour faire triompher le principe de l'immortalité, — et c'est très bien.
Ma tante, miss Frobisher, par exemple, est précisément de cet avis. Mais toutes considérations faites, et sans parti pris, je trouve que ces tables tournantes et séances d'occultisme, etc..., ne peuvent vraiment intéresser que des spécia-listes.
— Et si je vous disais que vous vous trouvez actuellement dans un endroit où les fantômes pullulent littérale-ment?
— Je n'en ai pas encore vu un seul.
— Et vous ne sentez rien pour le moment... rien qui puisse vous incom-moder ?
— Où? lui demandai-je vivement.
— Ici ! fit-il, et il brandit la main dans la direction de la mer étale et du ciel innocent.
— Mais que voyez-vous là?
— C'est ici!
— Quoi donc?
— Cela !
— Je ne vous comprends pas, sir.
— J'envie votre insensibilité ou, pour mieux dire, votre imperturba-bilité.
Sur ce, il vida son verre d'un trait et commanda un autre demi-litre de vin.
Par ignorance, ou par préférence, il demandait toujours du rouge ordinaire.
— Eh bien! Vous ne sentez absolu-ment rien ici ? Aucun danger ?
— Mais voyons, je n'ai jamais con-templé une vue aussi reposante. Pas un nuage !
— Ce n'est certes pas mon cas...
Peut-être, cette inquiétude s'explique-t-elle par de troublantes expériences antérieures, je ne sais. A vrai dire, je suis constamment agité. N'est-ce pas curieux? Et vous, vous ne sentez tou-jours rien? Il est d'ailleurs possible qu il ne s agisse pour moi que d'une reprise de ce qui m'est déjà arrivé.
Mais que vous est-il déjà arrivé?
Et de quelle reprise me parlez-vous?
- Je vais tout vous raconter, dit-il, cela sera beaucoup mieux pour nous deux. C'est presque un conte, vous allez voir.
Allez-y, je vous écoute.
Cette introduction un peu trop longue terminée, il commença à me narrer son histoire. Le début étant assez vague, mon interlocuteur sut pourtant, par la suite, dominer son sujet. Dès les premières phrases, j'eus nettement l'impression que s'il me racontait ses aventures, ce n'était que parce qu 'il cherchait douloureusement n importe quel confident afin de pou-voir juger de l'effet de ses révélations.
Une fois son récit démarré, je le laissai poursuivre sans presque l'inter-rompre. Je ne connaissais absolument rien de lui. Peut-être, aurais-je dû le prier de me dire son nom avant qu'il ne l'ait fait lui-même. Je commis aussi une autre faute en ce sens que j'avais complètement oublié que le grand établissement, situé juste à la sortie de 1.0, ville, était une clinique pour malades nerveux, une institution psycho-thérapeutique, comme on dit aujourd'hui.
Vraiment, il n'y avait absolument rien en lui qui pût éveiller ma méfiance, pas le moindre détail excen-trique ni dans ses manières ni encore moins dans son extérieur. Il avait la mine légèrement fatiguée d'un homme dont la puit aurait été mauvaise, les yeux étaient cernés, mais à part cela, son apparence était normale. Vêtu d'un complet gris comme en porte, en géné-ral, tout Anglais moyen, il avait une chemise fantaisie et une cravate sobre, très quelconque. Celle-ci semblait mal faite, mais, à ce propos, avez-vous remarqué que la plupart des hommes ne savent pas nouer leurs cravates, art pourtant si simple et si facile! Mince, il avait un air très distingué, malgré des lèvres sensuelles sous une mous-tache coupée court. Durant presque tout le temps qu'il me parlait, il resta assis, la tête avancée dans ma direc-tion, les bras croisés sur son ventre à la manière d'un chat qui croise ses pattes. Peut-être, parlait-il avec quelque emphase, mais il s'efforçait en même temps de ne pas perdre le con-trôle de son attitude. Comme je dispo-sais d'un temps illimité avant de redescendre aux Noupets, je le laissai faire, n'ayant ni besoin ni désir de l'interrompre.
— De prime abord, dit-il, je crois que toute la faute vient des marais!
— Quels marais?
— Mais les marais de Caïn! Avez-vous jamais entendu parler de ces marais? Ne connaissez-vous pas le pays appelé Caïnmarsh?
Tout en passant autrefois, à l'école, pour un très bon géographe, je ne pus me souvenir sur l'instant de ce nom.
Or je ne jugeais pas opportun de faire preuve de mon ignorance, d'autant plus que ce nom m'avait tout de même paru familier. Caïnmarsh... Des marais... Et d'emblée j'entrevis un pays marécageux, des surfaces d'eau se perdant à l'infini, un ciel bas et triste, des toits de chaume pénétrés d'humidité, de vieilles péniches cou-vertes de moisi et des nuages de mous-tiques. Mon esprit fléchit un' petit moment.
— Une grande région favorable à la malaria et aux rhumatismes, dit-il, confirmant mon impression. J'y ai acheté une clientèle... Je m'excuse, mais il faut bien que je vous donne sur moi-même quelques détails. J'ai fait cette affaire d'abord parce qu'elle était très avantageuse, convenant on ne peut mieux à mes petites ressources.
D'autre part, je tenais absolument à quitter Londres et l'hôpital où je tra-vaillais pour aller m'installer à la cam-pagne, y donner quelque repos à mon cerveau. Je suis arrivé ici éreinté, brisé, déçu. Le travail dans ces parages me semblait facile et assez intéressant.
,Voyez-vous, il n'y a pas, dans le lieu dont je vous parle, de docteurs, à moins que vous n'alliez à l'endroit que l'on appelle l'Ile et où les petits médecins viennent en voiture les jours de mar-che pour recevoir des malades. Le reste de la contrée, c 'est-à-dire les hameaux dans les montagnes et les villages situés par-ci par-là autour du marais sont entièrement privés de secours médical, en dehors dès consultations spéciales. En ville, à l'hôpital, j'avais une situation très modeste, ce qui me convenait d'ailleurs, m'adressant tou-jours, en cas de besoin, à des spécia-listes de chez nous. Je ne briguais pas l'honneur de devenir, un jour, quel-qu'un, une sommité, parce que...
Il s'arrêta, comme s'il se fût heurté à une difficulté l'empêchant d'expri-mer sa pensée.
— Aviez-vous une mauvaise santé?
me renseignai-je, désireux de lui venir en aide. Pourquoi, à l'hôpital, vous contentiez-vous d'une situation si modeste? Pardonnez-moi cette remar-que personnelle, mais décidément vous ne me faites pas l'impression d'un homme du type standard, sans aucune ambition.
— Mais pas du tout! Je ne manque, certes, pas d'ambitions! En réalité, j'en ai trop et de très grandes. J'ai toujours beaucoup travaillé, beaucoup pensé.
Trop même aussi, je suppose. En toutes branches, je suis un esprit très actif.
Dans la politique, par exemple, j'étais bien plus avancé que la plupart de mes collègues, étudiants en médecine. Il en était de même des questions sociales et de ce qui a trait aux mesures préven-tives contre la guerre. Les problèmes de défense m'intéressent passionné-ment, et j'ai travaillé pendant un cer-tain temps à la composition des gaz.
Peut-être, ai-je abusé, exagéré! Peut-être aussi, ai-je pensé et senti plus qu'il n'aurait fallu. Oui... oui... certainement, je sens trop. Ainsi il m'est arrivé quel-quefois d'être bouleversé pour toute la journée par la lecture d'un journal du matin et alors, bien entendu, le travail, ces jours-là, n'allait pas du tout.
« Je dois, du reste, vous avouer que dès le début même de mon éducation médicale, les affaires laissèrent à dési-ser. C'est juste! Je n'aimais pas, par exemple, la dissection. Je détestais ces morceaux de corps humain que les gardiens nous fournissaient pour notre étude. Si certains d'entre ceux-ci me faisaient pitié, d'autres me répu-gnaient.
Je lui dis que j'étais absolument de son avis, et j'ajoutai :
/ ; La^ médecine m'a toujours terri-fié; je n aurais jamais pu être docteur.
J amais !
Mais le vaste monde a besoin de docteurs! me fit-il remarquer.
» C est vrai, mais quant à moi, je ne me vois pas docteur. Dans ma vie, je n 'ai pas vu plus de trois morts et encore, tous trois reposaient bien tran-quillement sur leur lit.
Et sur ID; route? C'est là que l'ou:
voit souvent des choses pénibles.
— Nous ne voyageons jamais par les grand'routes. Nous évitons les émo-tions.
— Oui, je vois que vous évitez autant que possible les mauvais côtés de la vie. Eh bien, ce n'est pas du tout mon cas. Dès que j'eus choisi la méde-cine, je décidai d'aller tout droit mon chemin. Je pensais avec satisfaction au bien que j'allais faire à l'espèce humaine et ne songéais pas aux réali-tés déplaisantes et décevantes qui devaient me contrarier inévitablement par la suite. Vous avez évité et évitez toujours les ennuis, c'est là votre droit !
J'ai bien essayé de ne rien éluder, et puis un jour est venu où je me suis tout bonnement évadé. Je suis arrivé dans ce pays avec la ferme décision de m'embusquer. Ici, me suis-je dit, je serai incontestablement à l'abri de toute guerre, protégé contre tout ennui.
Ce n'est qu'ici qu'il me sera possible de retrouver mon bon sens et mon équilibre mental. Ici, m'assurais-je, je ne verrai que des cas pour ainsi dire normaux, où je saurai intervenir effi-cacement, sans tromperies, en bon docteur. Vous devez savoir que Caïn-marsh se trouve à l'écart des grand'-routes. Il n'y aura même pas d'acci-dents d'auto, chose si souvent horrible. Vous commencez à vous rendre compte de mon état d'esprit, n'est-ce pas? Ce nouveau monde, je le considérais comme le meilleur parmi tous ceux que l'on puisse imaginer. Un monde tran-quille avec des fleurs sauvages et des centaines de variétés de papillons, l'été. Des libellules, des oiseaux, et même de nombreux estivants, gens simples pour la plupart, des pêcheurs-amateurs venus avec leurs femmes, leurs enfants, leurs paniers de vic-tuailles. Cela me paraissait gentil, très gentil même. J'aurais ri si vous m'a-viez dit alors que j'allais habiter un pays hanté!
« J'ai fait de mon mieux pour me protéger contre toute excitation. Je n'avais pas de journaux à la maison, pas un seul. Si ! un hebdomadaire quel-conque, très innocent, sans illustra-' tiens, rien que des courbes. Je ne me permettais pas d'ouvrir un livre qui eût été écrit après Dickens.
« Les habitants m'ont paru au début un peu stupides et réservés, mais gens assez débonnaires, en somme. Je ne voyais rien qui pût m'empêcher de vivre en bonne intelligence avec eux.
Le vieux Rawdon, le vicaire de Cross in Slackness, m'avait bien dit que la population était un peu intoxiquée par suite de la fièvre qui persistait dans cette contrée favorable à la malaria et que, d'autre part, il doutait de la sin-cérité et de l'amabilité des villageois, mes nouveaux compatriotes. J'ai pro-fité de la première occasion opportune pour aller lui présenter mes hom-mages. Homme d'un certain âge et légèrement sourd, il était venu s'instal-ler dans ce pays en raison de son infir-mité. Sa paroisse était très restreinte; elle comptait à peine quelques hameaux et deux ou trois chaumières sur une espèce de dos de crocodile et presque entièrement perdus dans des bosquets d'ormes touffus. Je doute qu'il ait jamais eu beaucoup de fidèles venus pour lui demander conseil. Il n'était pas très communicatif et sa vieille épouse, courbée en deux, parlait encore moins que lui. Il souffrait de quelques troubles circulatoires, d'un: ulcère variqueux à' la cheville, et sa principale préoccupation semblait rési-der en ses malentendus avec son col-lègue, un nouveau curé qui venait d'arriver à Marsh Havering. L'ayant pris pour un calviniste, je n'ai jamais très bien compris ce mélange de peur et de ressentiment avec lequel il parlait du jeune prêtre qui professait, paraît-il, des opinions anglicanes. Il n'y avait point de noblesse à Caïns-marsh et à part un vétérinaire-chirur-gien; quelques petits professeurs, quelques commerçants et un certain nombre d'aubergistes habitant pour la plupart la région de Beacon Ness, la population ne comprenait que des fer-miers et des ouvriers de ferme. Le pays manquait de folklore, de chan-sons, de danses et même de costumes nationaux. Or, bien que la contrée ne présentât rien d'extraordinaire pour une personne... comment dirais-je!
pour une personne malade...
A ces mots, mon interlocuteur fronça le sourcil et continua sur un ton très mesuré, comme s'il eût voulu être .aussi clair que possible, et réfuter à l'avance les objections éventuelles que j'aurais pu lui faire.
— Voyez-vous, dit-il, c'est précisé-ment dans ce genre de pays très pai-sibles, faiblement colorés, c'est dans ces pays, dis-je, que des forces latentes et souvent puissantes se cachent sous une surface apparem-ment calme. C'est soudain qu'elles commencent à s'infiltrer dans votre esprit...
Il fit une pause, vida de nouveau son verre, réfléchit un moment et résuma :
— Personne ne saurait contester la tranquillité de ces lieux. Il m'arrive parfois d'arrêter ma voiture sur un des chemins latéraux qui aboutissent, sinueux, à la grand'route, et alors je prête l'oreille une petite minute avant de reprendre mon chemin. De temps à autre, on entend des moutons qui paissent sur les collines couleur de lavande, à une distance de quatre ou cinq milles, ou le murmure d'un très lointain cours d'eau, ou le soupir duvent, ou le bruit de la mer arrivant de' Beacon Ness, à une douzaine de milles. L'impréssion est invariable-ment la même : on dirait que le monde respire doucement en dormant.
Certes, on entend bien plus de bruits la nuit : les chiens crient à la mort un peu partout, les oiseaux murmurent cachés dans les blés, des bêtes mysté-rieuses bruissent dans les roseaux.
Malgré cela, les nuits mêmes y sont relativement très calmes.
« Au commencement de mon séjour dans ces parages, je ne portais que peu d'attention au fait, pourtant évi-dent, que la consommation des sopo-rifiques et des opiats par cette popu-lation apparemment sobre, était non seulement très importante, mais s'amplifiait systématiquement sans que, d'ailleurs, la proportion des sui-cides et des crimes inexplicables soit exceptionnelle ou menaçante dans ce coin du monde oublié de Dieu. Vu le nombre très restreint des habitants, le pourcentage des meurtres y était for-cément inférieur à celui de tout autre pays. Je me hâte de vous dire tout de suite qu'à la lumière, du jour et face aux indigènes, vous n'avez jamais l'occasion de constater quoi que ce soit de criminel ou de bestial dans leur apparence. Il est vrai qu'ils évitent de vous regarder dans les yeux, mais il est bien possible après tout qu'ils considèrent cette attitude comme un signe de bonne éducation.
C'est le moment de vous signaler que pendant ces cinq dernières années il y eut à Caïnsmarsh trois assassinats tous entre voisins ou parents en tout et pour tout, trois assassinats dont deux restent toujours impunis. Quant au troisième, ce fut un fratricide. Le vicaire, alors que j'abordais un jour cette question en sa présence, me dit quelque chose de très vague sur « la race » en dégénérescence... consan-guinité... puis il changea la conversa-tion comme si ce désagréable sujet lui eût paru indigne d'intérêt.
« La première conséquence directe de l'étrange et mystérieuse angoisse qui, telle un nuage, plane au-dessus de Caïnsmarsh, fut une violente attaque d'insomnie. J'avais toujours eu jusqu alors un sommeil sain et pro-fond, mais depuis peu — deux mois environ — mes nuits commençaient à être troublées. Je me réveillais en sur-saut, dans un état de profond malaise, en proie à de terribles cauchemars, sans pouvoir en déterminer une cause physiologique quelconque. D'autre part, j'étais tourmenté par des rêves comme jamais je n'en avais fait aupa-ravant. Bête traquée, je vivais des heures terribes. Il me semblait qu'on me guettait sur mon passage, qu'on me poursuivait, qu'on me livrait des batailles furieuses. Bref, des rêves dont je sortais épuisé, abattu. Sans doute, connaissez-vous ces craintes, ces sensations pénibles, ces inquié-tudes de pays de songes, toutes ces terreurs indéfinissables qui vous font trembler et transpirer d'effroi. Des rêves si souvent saturés d'horreur qu'une fois réveillé, je craignais de me rendormir. J'essayais de lire, mais quel que fût le genre de ma lecture, dans la nuit, celle-là augmentait encore le désarroi qui m'enveloppait.
« J'employai, cela va sans dire, tous les médicaments et tous les moyens qui s'imposaient à un jeune docteur, comme moi, pour mettre fin à ces phénomènes énervants, mais c'était, hélas ! sans résultat. Je me mis à la diète. Je fis de, la culture phy-sique. Je me forçai à faire des prome-nades tantôt à pied, tantôt en voiture, surmontant la résistance que m'insuf-flait ma peur de jour en jour grandis-sante. C'est que celle-ci me poursui-vait déjà en dehors de mes rêves, les cauchemars étaient devenus si poi-gnants que, l'aurore venue, ils m'étreignaient encore. Bien que veil-lant, les yeux grands ouverts, je fai-sais des rêves, toujours des rêves.
Jamais je n'ai vu un ciel aussi sinistre .
qu'en ces heures de promenades noc-turnes. Je rôdais sans secours dans un monde étrange, peuplé de ces ombres hostiles que je n'avais pas connues même dans ma plus tendre jeunesse.
Il m'arrivait, lors de ces pérégrina-tions à la belle étoile, des moments où manquant atrocement de lumière diurne, je criais, comme seulement peut le faire un homme suffocant dans une pièce hermétiquement fermée.
« Comme il fallait s'y attendre, cette impossibilité à dormir mina ma vie quotidienne. Je devins nerveux et fantasque, et mon état général empira d'autant plus que des hallucinations constantes m'assaillirent qui ne me laissaient aucun doute quant à leur nature. Souvent dans la rue, je me tournais d'un air égaré dans tous les sens sous l'impression qu'un chien silencieux rampait derrière moi pour m'attaquer sournoisement. Ou bien j'imaginais un serpent noir qui sortait en se tortillant de sous un fauteuil pour me mordre perfidement au talon.
« Et puis se sont manifestés, un à un, d'autres symptômes d'une dépres-sion mentale par trop évidente. Ainsi, par exemple, un jour, je me mis à sus-pecter les docteurs de l'Ile, croyant qu'ils tramaient toutes sortes de com-binaisons contre moi. Des incidents insignifiants, des propos futiles, de-s violations d'étiquette sans gravité, d'autres vétilles analogues, — tout était matière à faire travailler ma paiuvre imagination qui s'emparait bien vite des prétextes les plus ano-dins pour alimenter sa manie de la persécution. Je dus faire des efforts héroïques pour me retenir d'écrire des lettres imbéciles, ou de poser des questions déplacées, ou même encore d'insulter des gens parfaitement inno-cents. Puis, je constatai quelque chose de diaboliquement mystérieux dans le silence ou dans les gestes de quelques-uns d'entre mes patients.
Tout en les auscultant, assis à leur chevet, j'imaginais d'interminables allées et venues et des murmures hos-tiles chuchotés derrière la porte.
« En somme, je comprenais mal ce qui se passait. J'essayai de tout expli-quer par une espèce de surmenage nerveux, — peine perdue ! La nouvelle ambiance n'avait absolument rien à voir avec celle de Londres où tout m'irritait, me mettait hors de moi. Par ailleurs, la température restait normale, l'organisme fonctionnait bien. Néanmoins, il y avait quelques phénomènes défavorables qui m'em-pêchaient de m'accommoder aux nou-velles ^ conditions. Caïnsmarsh a trompé mes espoirs, je n'y ai rien trouvé susceptible de me guérir. Il me fallait reprendre mes esprits. D'ail-leurs, j'avais engagé toute ma petite fortune dans cette succession. Ainsi j'étais tenu de rester dans ce pays. Je pris donc le parti de lutter courageu-sement contre ces troubles, de les dominer, de les vaincre avant qu'il ne soit trop tard.
« Je me demandai souvent si ces troubles étaient d'origine personnelle, si je les devais à moi-même, ou s'ils étaient dus à un élément toxique com-posant peut-être la nouvelle atmo-sphère où je vivais ? Existait-il, ici, à Caïnsmarsh, d'autres gens qui fai-saient les mêmes rêves et qui souf-fraient des mêmes affections que moi ?
Etait-ce, par ailleurs, un malaise pas-sager qu'éprouvait chaque nouvel arrivant et qui allait disparaître tout seul, sans même qu'on s'en aperçoive?
Y avait-il un remède efficace? Une sorte d'acclimatation n'en était-elle pas un? Naturellement, l'extrême pru-dence était de rigueur, car un docteur s'intéressant à de telles choses inquié-tantes serait certainement mal vu.
« Or, je commençai à surveiller mes patients, ma vieille bonne, d'autres gens aussi avec lesquels j'avais cer-tain contact, pour constater éventuel-lement des symptômes similaires aux miens. En fin de compte, je trouvai ce que je cherchais. Derrière une façade de calme apparent un grand nombre de mes voisins étaient profondément touchés. Natifs de Caïnsmarsh, ils éprouvaient les mêmes craintes mala-dives que moi. C'était, pour ainsi dire, une peur du pays sévissant depuis un temps immémorial. Une peur indéfinie. Les gens craignaient constamment quelque chose d'incer-tain, d'inconnu. C'était une sorte d'angoisse susceptible de se concen-trer à chaque instant sur n'importe quoi et de se transformer, avec une rapidité foudroyante, en une terreur animale.
« Permettez-moi de vous donner quelques exemples.
« Un soir, je trouvai une vieille femme figée d'effroi parce qu'une ombre vacillait dans un coin de sa chambre. Suivant les mouvements de la bougie que je tenais dans la main, l'ombre se mouvait en tous sens, et la voyant, la bonne femme poussait alors des cris de frayeur.
« — Mais, écoutez, cela ne peut vous faire aucun mal! » lui dis-je.
« — Puisque j'ai peur! » me répon-dit-elle, comme si cela eût été une réponse suffisante. Et soudain, avant même que j'aie pu intervenir, elle sai-sit un petit réveil sur sa table de nuit et le lança sur l'ombre-fantôme inexistante, puis elle enfouit la tête sous les draps de son lit. J'avoue que pendant un bon moment je fixai, immobile et rigide comme une pierre, le réveil brisé qui gisait dans un coin.
« Un autre jour, je vis un fermier qui, chassant le lapin, s'arrêta tout à coup terrifié devant un épouvantail flottant dans l'air au beau milieu d'un terrain. Puis, inconscient de ma pré-sence, il mit son fusil en joue et tira plusieurs fois de suite sur la pauvre chose qu'il déchira avec fureur en morceaux.
« Dès la tombée du soir, une terreur peu commune régnait tout autour de moi. J'ai eu, maintes fois, l'occasion de constater que ma vieille bonne ne se hasardait jamais d'aller au crépus-cule à la boîte aux lettres qui ne se trouvait qu'à une centaine de pas de la maison. Elle inventait mille excuses pour s'embusquer dans sa cuisine et refusait catégoriquement de sortir. Je me voyais, ainsi, dans l'obligation d'y aller moi-même ou de laisser mon cour-rier jusqu'au lendemain matin. J'ap-pris par la suite, que même les amou-reux ne se risquaient pas à se fixer rendez-vous après le coucher du soleil.
« Je ne saurais jamais vous racon-ter comment je pris de plus en plus conscience de mon état d'angoisse ni comment celle-ci m'infectait, m'em-poisonnait l 'existence... Sachez seule-ment que le claquement d'un volet provoqué par un coup de vent, ou même le bruit d'une escarbille tombée avec les cendres dans une cheminée, étaient capables d'ébranler mes nerfs pour une bonne heure, et même plus.
« Malgré tous mes efforts, je ne pouvais vaincre ma frayeur et mon état empirait proguessivement, de sorte que je résolus un jour de parler au vicaire du malaise qui menaçait ma raison. A mon avis, en qualité de docteur spirituel, il devait savoir sûrement l'épidémie qui sévissait dans sa paroisse. Un matin, après avoir passé une nuit tout particuliè-rement pénible, car peuplée d'un bout à l'autre de visions cauchemardesques, j'allai chez lui. Ce jour-là j'étais, en effet, à plaindre, ma dépression étant plus forte que jamais.
« Je me souviens encore vivement des atroces émotions ressenties pen-dant ma course le long des marais. A chaque pas ou presque, j'entrevoyais des dangers imminents et infinis. Dès que je m'approchais d'un bouquet d'arbres ou d'arbustes, j'y soupçon-nais une embuscade. Je constatai alors avec certitude que désormais m'étaient interdites toute communion, toute liaison normale avec les êtres vivants, mes semblables. Où que je me tournasse, je craignais des malheurs incalculables tombant en avalanche de toutes parts à la fois. Et remarquez que cela se passait en plein jour, au soleil, dans une campagne solitaire, ,à l'excep-tion de quelques oiseaux qui sautil-laient sans souci.
« J'eus la chance de trouver l'ecclé-siastique d'assez bonne humeur. Sans tarder, je lui exposai aussi franche-ment que possible la raison de ma visite.
(< — Je suis un nouveau venu dans votre pays », lui dis-je, « et il me semble qu'il y a ici quelque chose d'étrange, de très étrange même! Des choses extraordinaires se passent chez vous!
« Il me regarda fixement, se gratta les joues, pesant, semblait-il, chacun des mots qu'il allait prononcer.
« — Oui ! » fit-il enfin, « c'est exact! »
« Il me conduisit dans son bureau, attendit un moment, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'y avait per-sonne aux écoutes ; puis il referma soi-gneusement la porte.
« — Je vois que vous êtes un homme très sensible », me dit-il, « beaucoup plus sensible que moi. Oui, vous avez raison en ce sens qu'il se passe ici des choses très bizarres. Et le mal s'ag-grave. Pour moi, c'est bel et bien un désastre.
« J'entends encore ces paroles pro-noncées d'un ton très sincère, je vois toujours ses vieux yeux mélancoliques, et ses mauvaises dents sortant d'une bouche aux lèvres tombantes. Il s'assit tout près de moi, sa longue et osseuse main rabattant le pavillon de son oreille.
« — Ne vous donnez pas la peine de parler trop haut », dit-il, « si vous par-lez distinctement et sans vous dépê-cher, je pourrai vous comprendre. »
« Il avoua être heureux de trouver enfin un interlocuteur s'intéressant à ce sujet. Il me dit avoir un moment envi-sagé de rester à tout jamais dans le pays... Hélas! une inquiétude vague, celle même dont je venais de lui parler pesait chaque jour davantage sur lui, dégénérant peu à peu en une angoisse insupportable. Il n'avait malheureuse-ment pas le moyen d'aller s'installer quelque part ailleurs. Sa situation s'avérait d'autant plus pénible qu'il n'avait personne avec qui il pouvait s'entretenir en toute franchise. Sa femme s'abstenait rigoureusement de lui parler du malaise en question.
Avant leur venue à Cross in Slackness, ils étaient tous deux très unis, n'ayant aucun secret l'un pour l'autre.
« — Il n'en est plus de même aujour-d'hui », ajouta-t-il avec sincérité, « quelque chose nous divise. Je ne cause maintenant qu'avec moi-même, d'autant plus que je ne puis com-prendre au juste ce qui se passe entre nous.
« — Mais qu'est-ce qui vous sé-pare? » lui demandai-je.
« — Le mal ! »
« Tel était le nom dont il avait bap-tisé notre inquiétude commune.
« — Tout le monde ici », m'assu-rait-il, « mène une vie solitaire, tout à fait à part des voisins. On craint de sinistres possibilités dans les relations les plus ordinaires. A la longue, j'ai mis ce malaise sur le compte de la nourriture qui semblait avoir un goût assez étrange et un arrière-goût plus étrange encore.
« — Je ne vous cache pas », me dit-il, <( qu'étant donné ces circons-tances, je craignais de devenir com-plètement fou. Bref, ma femme ou moi étions en voie de perdre la raison.
« Au début, ses paroissiens lui avaient paru stupides ou très arriérés, mais peu de temps après, il a réalisé qu'ils étaient plutôt réservés et méfiants. Il remarquait toujours dans leurs yeux une expression de chien qui veut mordre sans raison. Il en était de même des enfants qui étaient constam-ment sur le qui-vive, sans aucun motif, bien entendu!
« Tout cela, le vieux vicaire me le raconta sans élever la voix, assis près de moi.
« Il se rapprocha encore!
« — Ils sont cruels envers les ani-maux », me dit-il, « ils battent leurs chiens et leurs chevaux. Pas toujours.
Mais lorsqu'une crise les atteint, ils deviennent sauvages. Les enfants viennent alors à l'école avec des marques de coups de poing, et il est absolument impossible de leur arra-cher quoi que ce soit. Effrayés, intimi-dés, ils n'osent pas parler.
« Encouragé, je lui demandai si le malaise (quelle que soit sa nature!) était en recrudescence. Par ailleurs, ce mal avait-il toujours existé dans la région? Autant que j'aie pu com-prendre, on n'en parlait que très peu dans le pays. Quant à lui, il pensait que le mal grandissait, pour la bonne raison qu'autrefois l'état d'esprit était moins atteint qu'à l'heure actuelle. Je lui suggérai qu'il y avait peut-être tou-jours eu quelque chose d'anormal dans 1 atmosphère même des marais, mais que nous en exagérions sans doute 1 importance, nous trouvant plus que les autres sous l'emprise du fléau.
« 77 Peut-être », acquiesça le vieil ecclésiastique, « en partie, vous devez certainement avoir raison. »
« Il me donna quelques renseigne-ments bien incomplets sur son prédé-cesseur. Celui-ci et sa femme avaient été envoyés en prison pour avoir mal-traité cruellement leur servante. Eiï prison ! Ils affirmaient que celle-ci était une menteuse insupportabe et qu'elle avait, en outre, de très sales habitudes.
A titre d'excuse! Ils voulaient la cor-riger, dirent-ils, devant le tribunal.
Mais, en vérité, ils haïssaient la pauvre fille... Jamais ils n'avaient éprouvé un pareil sentiment envers personne avant leur venue à Caïnsmarsh !
« — Il en a toujours été ainsi dans ce pays », murmura le vieux vicaire.
« Toujours! On dirait que la haine flotte dans l'air, qu'elle émane du sol.
Un esprit malheureux, méchant et per-vers, pénètre progressivement chacun des habitants. Je fais perpétuellement des prières. Je ne sais pas ce que je serais devenu, si je n'en avais fait jour et nuit. Songez à la misère dans laquelle nous vivotons, à la dureté des gens qui nous entourent et à l'animo-sité qu'ils nous manifestent, sans par-ler des pierres que l'on me jette. Et je vous fais grâce du poison, bien que la menace d'être empoisonné m'affecte plus que n'importe quelle autre chose.
« Assis tout près l'un de l'autre, nous causions ainsi dans son pauvre bureau sommairement meublé et, bien que la pièce fût abondamment baignée du soleil de midi, nous ressemblions à deux misérables hères se cachant lâchement dans une cave.
« Puis, à partir d'un certain moment, le vicaire commença à parler d'une façon plus confuse. Le mal se nichait dans le sol même, me déclara-t-il, avec conviction. Sous la surface ! Dans des couches souter-raines ! Il accentua le mot « souter-raines », renforçant ses paroles d'un geste plein d'assurance, en indiquant la terre de sa main tremblante. Selon lui, le sol de Caïnsmarsh recélait quelque chose de puissant et de terrible à la fois. Un danger colossal! Inextir-pable! Dispersé un peu partout dans toute la région!
« — Je crois savoir maintenant ce qu'est ce mal », balbutiait-il, l'air sombre, mais il ne voulait rien m'ex-pliquer pour le moment. « Ils le tiennent constamment en éveil, ils ne veulent guère le laisser en paix!
« Qu'entendait-il par ce mot ils? Il m'était difficile, presque impossible de le comprendre. S'agissait-il des paveurs qui travaillaient alentour? ou des dragueurs? ou enfin de « ces dam-nés archéologues »? Je ne sais, d'au-tant qu'il y avait encore d'autres gens qui labouraient les vieux pâturages d'avant la guerre et qui ouvraient pour ainsi dire les vieilles plaies.
« — Voyez-vous, toute cette plaine a été autrefois un champ de tombes.
« — Des tumulus? » lui demandai-je.
« — Non! insistait-il, des tombes! Il y avait des tombes un peu partout.
Et remarquez bien qu'un certain nombre d'entre ces morts ont été pétri-fiés. La preuve en est que vous trouvez des pierres de formes diverses et les plus étranges qu'on puisse imaginer.
Des formes abominables! Ils tiennent à déterrer des objets qui ne demandent qu'une chose — qu'on les laisse tran-quilles. Et pourquoi pas? Créer des doutes, susciter des énigmes, c'est détruire la foi.
<( D'un seul trait, il accusa le dar-winisme et l'évolution. Je fus tout étonné de constater combien de vieilles controverses s'enchevêtraient avec la détresse particulière de Caïnsmarshl Le vieux me demanda enfin si j'avais jamais visité le musée d'Eastfolx.
« Il se mit à me parler avec volu-bilité des gros os que l'on y exhibait.
Je lui rétorquai qu'il ne s'agissait que des os de mammouths, de dinosau-riens ou d'autres bêtes préhistoriques.
Des géants! insistait-il. Voyez, d'autre part, ce qu'ils appellent ici ustensiles!
Ce sont des objets trop grands et trop encombrants pour que l'homme de notre temps eût pu les manier! Des haches, des harpons, — bref, rien que des armes grossières destinées à tuer et à massacrer ! Pierres meurtrières- !
Des pierres meurtrières de géants !
« Il serra son poing osseux, sa voix tremblante prit du volume, ses yeux s'emplirent de haine.
« Il n'y a rien qui soit capable d'arrêter ces déterreurs d'os! » conti-nuait-il. « Comment osent-ils dévoiler les sombres secrets de tant de siècles?
Ne comprennent-ils donc pas qu'ils brouillent tout, en agissant de la sorte? Une tombe est toujours une tombe, et un mort est un mort, même s'il a quitté ce monde depuis des mil-lions d'années! Ne touchez pas aux morts ! Laissez-les tranquilles ! Ne dérangez pas leur poussière!
« D'emblée, il cessa de me témoi-gner sa confiance. Sa colère montait de minute en minute, de sorte qu'elle étouffait peu à peu sa peur mystique.
Il ne daignait plus écouter les répliques que, timidement, je lui donnais de temps en temps. Soudain, il commença sa diatribe la plus incohérente, le visage complètement transfiguré par l'excitation qui secouait son corps fragile. Il jeta feu et flammes contre les archéologues et les naturalistes du pays, objectifs centraux de sa tirade., et, tout emporté qu'il était par sa colère qui le débordait, il attaqua en même temps, sans rime ni raison, les nouveaux principes de religion que prêchait son jeune collègue de Marsh Havering. Au moment même où, relâ-ché, le Mal, tel une exhalation, montait de la terre et où le pays avait un besoin suprême de religion pure et simple — pure et simple ! répéta-t-il en tendant les doigts dans ma direction — à ce moment grave, cet homme infidèle est venu avec des habits sacerdotaux, ses images, sa musique et ses momeries!
« Mais je ne saurais, certes, jamais vous décrire cette pauvre loque humaine que devenait le curé au fur et à mesure que sa voix prenait un ton plus fort, plus violent et plus rauque aussi. Avec effervescence, il demandait que l'on supprimât et que l'on per-sécutât immédiatement la Science, Rome, toutes les sortes d'immortalités et d impudences, ainsi que les diverses croyances qui n'étaient pas la sienne, bien entendu. Là était pour lui le seul moyen efficace de nous sauver de la Fureur qui nous menaçait imminente et inexorable.
« — Ils tournent et retournent le sol, ils eh tirent des choses vétustés, nous faisant aspirer la poussière d'êtres morts depuis des siècles. — Et d'ajouter d'une voix stridente : « Le jugement de Caïn! Le châtiment de Caïn! »
« — Mais pourquoi Caïn? » ris-quai-je.
« Parce qu'il a fini ses jours ici ! »
me déclara le vieillard. « Oh ! je sais tout! Allez! C'est pour cette raison que cette ville s'appelle Caïnsmarsh, n'est-ce pas ! Après avoir rôdé sur toute la surface du monde, il est arrivé en fin de compte ici, lui et les plus méchants d'entre ses enfants. Ils ont empoisonné la terre. Des siècles, des siècles entiers de crimes et de cruautés se sont écoulés, l'un après l'autre, et puis un jour est venu enfin où le Déluge les a tous engloutis sous ces marais.
Et c'est là qu'ils auraient dû rester à tout jamais!
« J'ai essayé de mon mieux de le dissuader de cette fantaisie, en lui disant que Caïnsmarsh n'est autre chose qu'une corruption du mot Gaynes Marsh, constatation que l'on peut trouver dans n'importe quel guide pour étrangers. Seulement, le vicaire ne voulait pas m'entendre et ma voix ne pouvait rien contre l'avalanche de ses assertions perçantes à vous crever le tympan. D'ailleurs, sa surdité lui était un excellent bouclier contre tout argument. Sa voix remplissait la pièce avec autorité. Ses considérations, cou-vées pendant de longues années de sordide solitude, pleuvaient à verse.
Ses phrases avaient la rigidité des expressions rassies. Je crois qu'il énon-çait de temps à autre la plupart de ses maximes au nombre insignifiant de fidèles qui allaient encore à l'église de Cross in Slackness. De toute façon, les enfants de Caïn, des hommes de cavernes, des mammouths, des dino-sauriens, que sais-je encore! formaient
confusion sauvage qui embrouil-lait définitivement son discours. Ce fut une bourrasque de non-sens, tous plus formidables les uns que les autres... Et pourtant... et pourtant... savez-vous... »
Sur ce, le Dr Finchatton regarda fixe-ment la baie des Noupets, et se tut quelques instants. Puis il reprit son récit :
Les mots du vieux curé exha-laient assurément une espèce de sug-gestion. Etant donné cet air clair et transparent, je doute que cette histoire vous paraisse tant soit peu normale. Et malgré cela la suggestion du vicaire a remué en moi un je ne sais quoi d 'archaïque, de bestial, vestige caché sans doute dans les tréfonds de mon être.
Le Dr Finchatton secoua la tête comme si, nonobstant ses propres doutes, il eût voulu confirmer ce qu'il venait de me dire.
« — Voyez-vous, je considère déjà comme un vrai malheur d'être hanté par des fantômes appartenant aux époques de George, des Stuart, d'Elisa-beth, c'est-à-dire par des fantômes cou-verts d'armure, ou par des revenants enchaînés. Il est pourtant des gens qui éprouvent quelque estime pour ces esprits qui, somme toute, ne sont ni particulièrement cruels, ni perfides, ni malicieux comme les singes ; les âmes de toute une tribu d'hommes des cavernes sont, peut-être, des esprits plus hideux et plus rancuniers... Qu'en pensez-vous?
— Tout est possible, après tout! — lui dis-je évasivement.
— C'est exact. Mais écoutez, puisque nous parlons de gens des cavernes, pourquoi ne pas leur asso-cier les singes, hein? Supposez, uii tout petit moment, que tous nos ancêtres se soulèvent contre nous !
Reptiles, poissons, amibes!
— J'avoue, — me confia le Dr Firi-chatton, — que cette idée me parut tellement fantastique que la conver--
sation avec le vicaire, terminée et
vS Slackness précipitamment
quitté, j essayai de partir d'un grand éclat de rire...
A ces mots, le docteur s'arrêta net et me regarda droit dans les yeux.
— Eh bien!
Je n'ai pas pu rire, - me dit-il.
— Je crois qu'il en aurait été de même pour moi, —- lui répondis-je.
y est, en effet, une idée effrayante. Si je devais être hanté un jour, je préfè-rerais que ce fût par un être humain que par un singe. Pour sûr!
Mais permettez-moi de terminer mon récit, — me pria le docteur Fin-chatton. — Sur le chemin du retour je tremblais. J'avais le cœur plus saturé d angoisse que précédemment. A chaque pas, à chaque tournant surgis-saient des esprits. Je rencontrai un vieillard plié en deux qui, le long des fossés, rôdait à la recherche d'un mouton crevé, peut-être. J'ai vu ce sauvage à la gueule répugnante, j'ai feint d'ignorer ce qu'il faisait et lors-qu'il m'a adressé la parole (peut-être, me disait-il bonjour!) j'ai prétendu ne rien entendre. N'importe quel boque-teau sur la route m'étreignait au point de me faire défaillir; je ralentissais alors automatiquement de crainte de m'évanouir, mais l'obstacle dépassé, j'appuyais, comme un fou, sur l'accé-lérateur.
« Bref, sir, je me suis soûlé ce soir-là, pour la première fois de ma vie. Voyez-vous, le dilemme, pour moi, était simple : ou bien boire ou bien quitter immédiatement les lieux.
Quoique jeune docteur, il m'aurait été impossible d'agir autrement. Et pour-tant je sais pertinemment qu'un doc-teur qui abandonne ses malades sans cause apparente, se comporte aussi mal qu'une sentinelle qui déserte son poste. Toujours est-il que je bus ce soir-là.
« Avant d'aller me coucher, j'éprou-vai l'irrésistible impulsion d'ouvrir la porte pour regarder dans la nuit.
Aussi, avec un effort convulsif ai-je ouvert les deux battants.
« Alors je vis les marais s'étirer infiniment au clair de lune. Le brouil-lard rampant bas semblait s'immobi-liser à l'entrée de ma maison, se coller contre le mur en face. On eût dit que, vacillant, il était là pour entendre un mot de moi. Et en lui, et autour de lui, je sentais une présence maléfique telle que je n'en avais jamais appréhendée jusqu'alors.
« Malgré cela, je ne bougeais pas, rivé au seuil, incapable de faire un seul pas en arrière. Même saoul, j'essayais de prononcer un speech.
« J'ai oublié d'ailleurs ce que j'ai dû débiter. Peut-être, m'étais-je déjà suffisamment rapproché de l'Age de pierre pour ne pouvoir plus produire que des sons inarticulés. Quoiqu'il en soit, le motif en était un défi. Un défi ardent adressé à tout legs méchant que le passé a laissé, comme apanage, à l'homme.