‹ Le joueur de croquetChapitre 2 sur 3 · LE CRANE A U MUSEE · texte numérisé non relu

LE CRANE A U MUSEE

Arrivé à ce point de son récit, le Dr Finchatton s'arrêta net.

— Cela, n'est-ce pas, doit vous sembler une bien folle histoire? — me demanda-t-il. Voulez-vous que je con-tinue tout de même?

— Mais pas du tout! — bredouil-lai-je —, c'est-à-dire oui ! ayez la bonté de continuer. Votre histoire m'intéresse passionnément. Mais, d'autre part. de vous voir assis, en chair et en os, à cette table, me donne quelque difficulté à croire à la chimère que vous me racontez. Je ne sais pas si vous me comprenez bien.

— Oui, je vous comprends, dit-il sans me retourner mon sourire. Puis il jeta un regard autour de lui. — Vous avez certainement raison. Assis comme nous sommes ici, on dirait qu'il n'existe au monde que le Ver-mouth, l'eau de Seltz et un temps splendide! On dirait aussi que les choses que je vous raconte, sont bel et bien le produit d'une imagination malade.

Il eut une expression d'extrême fatigue.

— Je me repose maintenant, — fi.t-il, — oui, je me repose ; je sais pourtant que tôt ou tard cela recom-mencera. J'aime bien à vous en parler un peu, à la condition que mon bavar-dage ne vous ennuie pas trop, bien entendu. En vous regardant, vous et votre attitude, j'éprouve l'impression d'avoir devant mes yeux quelque chose de rafraîchissant et de tangible.

C'est comme si je parlais devant une feuille de papier blanc.

J'étais tout disposé à l'écouter, loin de penser que son récit pourrait déranger la quiétude de ma vie. Tel-que je suis, j'aime à rêver, surtout après le sommeil du matin. Fantaisie-s et rêveries, somme toute, ne me déplaisent pas! Quelle que soit leur nature, elles ne troublent pas mon calme. Peut-être, me donnent-elles parfois la chair de poule, mais jamais elles ne m'ont réellement effrayé.

C'est justement parce qu'elles sont impossibles, que j'aime les histoires impossibles. Un - jour, tout jeune enfant encore, je découvris Edgar Allan Poe et, dès lors, je pris goût à ce genre mystérieux très spécial. Mal-gré la forte opposition de ma tante qui s'emportait horriblement à la seule supposition que des phénomènes extraordinaires ou inexplicables peu-vent se produire, — malgré cette farouche opposition, dis-je, je me livrais de temps en temps à ce plaisir innocent sans jamais choquer ma chère parente. Si, comme je le crois, son imagination avait été étouffée dans son germe depuis très long-temps, je réussis à faire de la mienne une espèce de jouet inoffensif avec lequel j'aime à mè distraire. Je ne crois pas que ma fantaisie soit jamais capable de me causer des ennuis, car gentille et obéissante comme elle est, je saurai toujours l'arrêter en temps voulu.

Ceci constaté, on comprendra aisé-ment que je prenais un vif plaisir à être assis, sain et sauf, à la terrasse baignée du délicieux soleil normand et à écouter des sornettes sur les marais tragiquement hantés.

— Continuez, cher Monsieur, — dis-je de très bonne humeur, — conti-nuez toujours, je vous écoute.

— Bien! — fit le Dr Finchatton. -- Après avoir bu et prononcé mon speech de défi, je me sentis considéra-blement mieux. Peut-être, cette amé-lioration était-elle purement imagi-naire ; c'est possible. Toujours est-il que, pour la première fois depuis des semaines, j'ai dormi cette nuit-là d'un sommeil relativement tranquille:

Le lendemain matin je me réveillai suffisamment frais et fort pour me rendre compte de la situation dans laquelle je me trouvais assez expéri-menté. J'ai réalisé que ce sentiment bizarre, — mélange de peur, de fan-taisie et de malaise, — dont souffrait toute la région, devait assurément avoir pour cause l'existence d'un cer-tain virus flottant dans l'air, ou dans l'eau, ou enfoui dans le sol. Or, je pris la ferme résolution de ne boire que de l'eau bouillie et de ne manger que des plats bien cuits. En même temps, j'étais aussi porté à croire qu'il s'agis-sait probablement de quelque chose de moins matériel. Comme du reste, je n'ai jamais passé pour un matéria-liste imbu de préjugés, j'admettais, en principe, une infection purement psychique qui n'avait rien à voir avec ces sacrés Fils de Caïn, bien entendu.

Bref, je décidai, séance tenante, d'aller voir, pour m'entretenir avec lui, le curé de Marsh Havering, le révérend Mortover, l'objet de la haine tout particulièrement violente du vicaire.

« Eh bien! je constatai, dès le pre-mier contact, que le jeune curé était aussi fou que son collègue calviniste. Si. le vieillard faisait la guerre aux sciences, aux fouilles, — que sais-je encore! — le jeune curé, lui, blâmait avec fureur la Réforme, flattait le puritanisme et se passionnait pour les mœurs, us et coutumes du XVIe siècle.

Son contrôle spirituel en défaillance, il se mit à m'assurer avec une certi-tude par trop exagérée que le diabo-- Iisme était revenu sur la terre pour y régner ad infinitum. A l'en écouter, ce n'était guère l'esprit de Caïn qui nous troublait tous. Il s'agissait tout simplement d'une obsession démo-niaque. Pour nous en débarrasser au plus vite, nous n'avions qu'à restau-rer la Chrétienté et à chasser sans merci les démons.

J'avais devant moi un jeune homme très pâle, rasé de près, aux traits fins, avec des yeux noirs, pleins d'ardeur et une haute voix de ténor.

En parlant, il faisait un peu trop de gestes avec ses mains extrêmement minces. Si, au lieu d'appartenir au clergé anglican, il eût fait partie de l'église catholique romaine, il aurait été certainement chargé de missions, car il possédait justement cette sorte d'éloquence nécessaire au prédica-teur. Vêtu de sa soutane et fixant quelque chose au-dessus de mon épaule, il m'exposait sa théorie con-cernant l'épuration des marais.

« Tout en l'écoutant, je comprenais que sa tête pullulait de visions, — processions longues et lentes qui se faufilaient à travers les marais avec bannières, dais, goupillons, prêtres en chasubles, enfants de chœur, fumée d'encens flottant dans l'air... Et je pensais en même temps au vieux vicaire assis à la fenêtre sordide de son studio, les yeux chargés de haine, ou arpentant la pièce en trébuchant à chaque pas et en marmonnant d'une voix rauque des phrases coupées et incompréhensibles.

« t-- Mais », — lui dis-je, — « il faut absolument nous y opposer! »

Dès que j'eus prononcé cette phrase, je remarquai le changement d'atti-tude de Mr Mortover. Il s'arrêta, figé, et sa main se serra comme une griffe d'aigle.

.<(. Oui, nous l'emporterons! » — dit-il, et à ce même instant je compris pourquoi on tuait des gens à Belfast, à Liverpool et en Espagne.

Etonné, j'interrompis le Dr Finchat-ton.

— Mais voyons, docteur Finchat-ton, quel rapport y a-t-il entre Belfast, Liverpool, l'Espagne et Caïnsmarsh?

Cette remarque le fit se taire de nou-veau pour un moment. Il me regarda avec une bien étrange expression dans les yeux, expression contenant tour à tour de la suspicion et de l'opiniâtreté.

— Mais puisque je vous parle de Caïnsmarsh! appuya-t-il après une courte réflexion.

Justement, Belfast et l'Espagne y ont-ils quelque rapport?

— Aucun ! Si je les ai mentionnés, c' est pour vous donner une espèce d 'illustration. Mais laissez-moi par-ler! Laissez-moi faire. Je voulais tout simplement vous signaler qu'ici et là, c'est toujours le fanatisme qui joue le rôle principal. Tous deux, le vicaire et le curé, ont leurs convictions, — oui, c'est évident. De nobles et hautes con-victions certainement, et il n'y a aucun lieu de douter de leur bonne foi.

Mais le désir le plus cher à leur cœur est celui de se battre ! Ils tiennent par-dessus tout à en venir aux mains, à se saisir, l'un l'autre, à la gorge. Et la faute en est exclusivement au poison qui s'infiltre partout, et en tous, dans ce pays de marais. Ce n'est point leurs croyances respectives qui les animent, mais c'est l'effroi propre à ces lieux qui les pousse et les provoque. Je vous dis cela car j'ai vécu personnellement cette terreur. Dites-moi, pourquoi ai-je, moi-même, crié et hurlé la veille, rivé au seuil dé ma porte? Et pourquoi ai-je brandi mon poing?

Pourquoi?

Il me regarda comme s'il eût attendu de moi une réponse libéra-trice.

— Les Grecs avaient un mot pour désigner cela, — dit-il enfin. — Ils l'appelaient panique. Panique endé--

mique, telle est la contagion qui règne

dans ces marais.

^ se peut que ce mot convienne

très bien en l'occurrence, remar--

quai-je, mais à vrai dire, explique-t-il

quelque chose? Dans notre cas, a-t-il

une réelle valeur?

— Vous devez comprendre, — me

dit le docteur Finchatton, que pen--

dant un certain temps, j'ai lutté pani--

quement, à corps perdu contre la

panique en question. Atteint de cette

idée fixe, je m'apercevais à peine que fi? le temps s'écoulait diaboliquement

vite... « Si je ne réussis pas, me

disais-je, à chasser les démons,

l'esprit des marais m'empoignera à

coup sûr! » Je devais faire quelque

chose d'extraordinaire, de vraiment

efficace, mais toutes réflexions faites,

je me suis très vite rendu compte que

je n'avais pas grand'chose à faire.

Aussi décidai-je de quitter mon cabi--

net, d'aller jouer au hockey et de me

rendre ensuite au musée d'Eastfolk.

Je voulais, pour me rassurer, exami--

ner de près ces os de mammouths qui, sous l'influence des suggestions du vicaire, commençaient à prendre dans mon imagination des formes humaines. Je voulais, d'autre part, amorcer un entretien avec le conser-vateur du musée, un archéologue réputé et éminemment savant, à ce que l'on disait.

« Je me rendis donc un. jour au musée, où je trouvai un petit bout d'homme très plaisant à la face glabre et douce. Il portait des lunettes et don-nait l'impression d'un être très soigné qui avait ,en outre, le don d'observa-tion très développé. Il semblait faire partie de ces bons photographes et de ces portraitistes professionnels à qui pas un détail n'échappe jamais. Ce fut, en lui, le seul trait qui m'impor-tuna dès le début, et ceci d'autant plus que je n'avais pas été long à cons-tater qu'il me regardait avec une curiosité étrange chaque fois que je me détournais de lui.

« Je manifestai un grand intérêt pour les outils de pierre que l'on trou-vait si abondants dans les basses col-lines surplombant les marais et pour les ossements que l'on déterrait sans cesse dans la région. Homme enthou-siaste, le conservateur me trouva très intelligent et, d'emblée, enfourchant son dada, me fit tout un discours his-torique sur le pays.

« Je crois, dis-je, profitant d'un moment de silence, — je crois que ce pays fut habité par nos semblables, il y a des milliers d'années.

« Oh! bien sûr! — s'exclama-t-il : — vous pouvez même dire il y a des centaines de milliers d'années. De prime abord, ce furent les Neander-thaliens qui vinrent s'installer ici, il y a de cela un temps immémorial...

Mais, permettez-moi de vous montrer la gloire de notre musée. »

« Il me conduisit vers un placard vitré fermé à clef et qui renfermait un énorme crâne aux arcades sourcilières très saillantes d'où semblait encore jaillir un regard menaçant. A côté du crâne, gisait sa mâchoire inférieure. A en croire le conservateur, ce trésor poussiéreux et rongé par le temps, représentait le spécimen le plus com-plet de ce genre que le monde ait jamais possédé. Presque intact, il réconciliait une douzaine de théories différentes concernant l' origine et la nature de son espèce. Il y avait encore, dans une petite boîte mise à côté, quelques vertèbres de cou, un fémur courbe et quelques autres ossements.

Le conservateur se hâta de me faire savoir que toute la crevasse dans laquelle avaient été retrouvés les restes en-question, n'était pas encore complètement explorée, en raison de l'extrême fragilité des os à demi des-séchés. Cependant, comme on travail-lait avec un soin particulier, on espé-rait pouvoir extraire sous peu le sque-lette tout entier. Deux ou trois objets très primitifs avaient été aussi retrou-vés dans la même fouille où, glissant peu à peu, la brute avait été définiti-vement ensevelie. Le petit conserva-teur du musée me surveillait avec une animation croissante pendant que j'étudiais ,son précieux spécimen, et à la 'fin, il attira mon attention sur l expression ricanante de la mâchoire supérieure du crâne et sur la vitalité qui semblait jaillir des énormes orbites creuses où des yeux, jadis, avaient regardé le monde.

— « Peut-être est-ce là un de nos ancêtres, n'est-ce pas? — dis-je.

— « C'est plus que probable !

— « Peut-être aussi, est-ce son sang qui coule dans nos veines! »

« Je tournai la tête et regardai le monstre de travers. Lorsque je repris la parole, je le fis comme si celui-ci eût pu nous entendre. Je posai une quan-tité de questions comme seul un ama-teur peut en poser. J'appris, séance tenante, qu'il y avait là d'innom-brables générations de cette espèce.

Dans ce pays de marais, ses sem-blables s'étaient propagés et multi-pliés pendant plus de cent fois le temps écoulé depuis le commence-ment de l'Histoire. En comparaison avec le règne de cet être, le règne de l'humanité proprement dite semble dater d'hier. Des millions de ces vies brutales sont venues et passées, lais-sant diverses traces, dont des objets et des pierres qu'elles ont taillées et rou-gies au feu, ainsi que des os qu'elles ont rongés. Pas un caillou dans ces maraist pas un pouce de sol aux alen-tours, que leurs pieds n'aient foulé, ou que leurs mains n'aient serré une myriade de fois.

v — C'est assez effrayant tout de même! » dis-je, hésitant, puis je déci-dai soudain de lui adresser, de but en blanc, la question qui m'intéressait le plus en la circonstance. Je lui deman-dai donc s'il avait jamais entendu dire que les marais fussent hantés.

« A ma question, le regard de ses yeux étranges derrière ses lunettes, devint plus scrutateur encore. Oui... il en avait eu vent.

« — Eh bien? Qu'en pensez-vous?

— le questionnai-je.

* « H'me pria de lui dire tout d'abord ce que. moi, j'en pensais. Comme il attendait, silencieux, que je commen-çasse. mon récit, je me vis dans l'obli-gation d'obéir. M'efforçant d'être aussi calme que possible, je lui racon-tai tout ce que je viens de vous com-muniquer.

« — Les marais me tiennent, lui dis-je, il faut absolument que je fasse quelque chose pour mç débar-rasser de ce sortilège, sinon je devien-drai sûrement fou. Je ne peux me défendre contre leur emprise à laquelle je dois pourtant opposer une résistance farouche. Dites-moi, mon-sieur, pourquoi tout le monde ici fait des rêves horribles ? Pourquoi tous les habitants sont hantés par une peur indéfinissable, en plein jour, au soleil, et plus terrifiante encore la nuit?

« - Vous n'êtes sûrement pas le-premier à me poser cette question, toujours la même, - me répondit-il, tout en paraissant surveiller le moindre de mes mouvements.

If — Eh bien! Pourriez-vous m'en expliquer la cause?

» — Non!

* Me regardant fixement dans les yeux, il semblait examiner et peser chacun de ses mots avant de parler.

Néanmoins, il me dit que visitant sou-vent les marais où il pratiquait des fouilles, il s'entretenait forcément, de temps en temps, avec les gens' du pays.

« " Ils n'aiment pas ces travaux, reprit-il, — nulle part ailleurs je n'ai jamais entendu autant de rumeurs chargées de menace et de méfiance que dans ces parages. Peut-être s'agit-il tout simplement d'une superstition locale. Peut-être encore la peur, en ce lieu, est-elle tout particu-lièrement contagieuse. Or tout le monde, dans ce pays, souffre de la peur, et autant que j'aie pu juger, ce fléau sévit aujourd'hui plus fort que jamais, de sorte qu'il devient souvent très difficile d'obtenir la permission de fouiller un terrain privé.

« J'avais compris tout de suite, que le conservateur ne me racontait pas tout ce qu'il savait. J'avais l'impres-sion très nette qu'il me parlait en expérimentateur, comme s'il eût voulu vérifier sur moi ses théories.

Entre autres, il m'avoua n'avoir jamais dormi aux marais, même de jour. En général, dès qu'il commen-çait à creuser la terre, il était tout à son travail et s'efforçait de ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Pourtant il s'arrêtait parfois pour essayer d'entendre les prétendus bruits souterrains dont on parlait un peu partout dans le pays.

Puis il reprenait son travail pour le cesser encore par moments.

« — Je n'ai jamais rien entendu de suspect », me dit-il, — et pourtant... »

« Sur ce, le conservateur se tut. Je le vis fixer avec une expression singu-lière le crâne de l'homme des cavernes exposé dans la vitrine.

— « Pouvez-vous admettre le prin-cipe que cette horrible bête a laissé un fantôme après elle ? — lui deman-dai-je.

— « Elle a laissé ses os », — me répondit-il. « Un esprit, qu'est-ce que c'est, en fin de compte? Quelque chose qui doit nécessairement vous faire mal, vous tourmenter ou vous effrayer? Quelque chose de profondé-ment suspect et de rancunier?

« Ce fut alors mon tour de le regar-der fixement.

« — Vous-même, n'y croyez réelle-ment pas. Vous voulez, si je ne me trompe, me suggérer cette idée, n'est-ce pas ? Vous en avez sûrement quelque raison...

« Il sourit, tout en me dévisageant.

« — Eh bien, je dois avouer que j'ai manqué mon coup. Oui, j'ai voulu vous suggérer cette idée. Si nous pou-vions considérer votre inquiétude comme étant provoquée par une espèce d'esprit, nous pourrions alors, je crois, mater cet esprit. Si par ail-leurs, nous pensions que c'est un cas de fièvre, un médecin pourrait faire tomber cette fièvre. Mais comme il s'agit plutôt d'une peur panique insensée et d'une rage indéfinissable qui vous consume lentement, que pourrions-nous faire en l'occurence ?

« — C'est très gentil de votre part »

— lui dis-je, « de vouloir m'engager dans cette voie, de vouloir m'aider à empaqueter, si j'ose m'exprimer ainsi, mon esprit afin de conjurer le sorti-lège. Seulement, ce n'est pas si facile que ça ! »

— Et alors, — continue le Dr Fin-chatton, — le bonhomme a spontané-ment abandonné sa méthode de sug-gestion quasi-hypnotique pour me parler avec beaucoup plus de fran-chise. Ce qu'il m'a dit par la suite était plutôt de l'ordre métaphysique, et j'avoue n'avoir presque rien d'un métaphysicien. Mais bien qu'elle pré-sentât un intérêt purement théorique, son exposition avait quelque valeur pratique en ce sens qu'elle mettait la chose au point. Je vais essayer de vous l'expliquer aussi bien que possible.

Voyez-vous, l'idée directrice de sa théorie résidait en ce que nous sommes en train de démolir la char-pente de notre présent. La Charpente de notre Présent! »

En prononçant ces mots, le Dr Fin-chatton me regarda d'un air interro-gateur. Or je restai imperturbable, tel un juge d'instruction. Naturellement, je n'avais pas la moindre idée de ce que la Charpente de notre Présent pouvait bien signifier.

« — Continuez toujours ! » — lui dis-je, affable.

« Debout et de profil, il ne me sur-veillait plus mais regardait d'un air préoccupé par la fenêtre.

« — Il y a à peu près un siècle, m'expliqua-t-il, le genre humain vivait beaucoup plus dans le présent qu'il ne vit à l'heure actuelle. Son passé remontait à une distance de quatre à cinq mille ans, et on se gar-dait bien d'anticiper d'autant ; les gens ne vivaient que pour l' heure en cours. A proprement parler, ils ne savaient rien du vrai passé se perdant dans la nuit des siècles. De même, ils ne se souciaient pas, ou très peu, du vrai temps futur. Cela — et il désigna le crâne dans la vitrine — n'aurait pas encore été exposé, bien entendu ! De telles choses n'ayant rien à voir avec la vie réelle, gisaient enterrées et oubliées dans le sol. Nos ancêtres demeuraient heureux dans une sphère magique où rien ne les préoccupait, à, part ce qui se rapportait directement à l heure présente. Et maintenant, c 'est-à-dire depuis près d'un siècle, tout a radicalement changé, parce que nous avons tout bouleversé. Nous nous engageons trop dans le passé, nous déterrons avec une sorte de passion un âge après un autre, et nous regar-dons de plus en plus souvent, et avec un intérêt toujours croissant, dans les temps futurs. C'est donc là que réside la cause de nos ennuis.

« — Là? — lui demandai-je, — aux marais ?

(( — Partout! Notre vicaire et notre curé le savent d'instinct bien qu'il leur soit impossible d'en analyser la cause, — de toute façon, ils ne peuvent le faire comme vous ou moi.

Il est possible que dans ce royaume des marais, le malaise se fasse ressen-tir avec une virulence toute particu-lière, mais sa néfaste présence se manifeste aussi bien partout ailleurs ; car, vous dis-je, nous avons démoli la charpente du présent et le passé, ce long et noir passé chargé de peur et de haine que nos ancêtres n'ont jamais connu, ni suspecté, ce passé se préci-pite sur nous et nous submerge.

D'autre part, l'avenir s'ouvre devant nous comme un .gouffre, prêt à nous engloutir. De nouveau des craintes animales, de bas instincts nous .assaillent, et les anciennes croyances ne sont plus là qui pourraient frei-ner ce mouvement. L'homme des cavernes, le singe ancestral, la brute primitive reviennent pour régner derechef en ce monde. C'est bien cela !

Je suis à même de vous affirmer que je ne vous parle que de choses parfai-tement réelles. Ce qui se passe là, se passe partout, sur la terre entière.

Vous connaissez déjà les marais. Ce que je vous dis, vous l'avez effective-ment senti en cet endroit, mais je vous affirme en toute connaissance de cause que, ressuscitées, ces sauvage-ries se signalent et sévissent déjà un peu partout. L'air est saturé de menaces, et non seulement ici. C'est un fait certain !

« Soudain il s'arrêta, et ses verres brillèrent. Puis il se retourna pour regarder vaguement par la fenêtre.

(( — Tout cela est décoratif et méta-physique à souhait, lui fis-je remar--

7~ j H demande si vos révélations peuvent m'aider. Que dois-je faire maintenant ?

« Il m'expliqua qu'il s'agissait en la circonstance de troubles typiquement mentaux et que la guérison ne dépen-dait que de ma propre volonté qui devait lutter énergiquement pour vaincre à tout prix.

« — Il me faut retourner aux marais ce soir-même, lui dis-je.

« Pour toute réponse, il me répéta que la charpente du présent était ébranlée et que nul ne saurait plus jamais la consolider.

« — me promène maintenant dans la vie, les yeux grands ouverts », me dit-il, « je m'efforce d'élargir autant que possible mon esprit, ce qui me permet de voir un monde plus vaste où l'homme des cavernes est un phénomène aussi présent qu'un jour-nal quotidien. Et notez que l'homme des cavernes, lui, n'a guère changé, il est exactement le même qu'il était, il y a mille ans et plus.

« — C'est parfait! » — acquies-çai- je volontiers, — » mais qu'est-ce que cela veut dire ? La seule chose qui m'importe pour le moment est un remède contre mes troubles. Que dois-je faire ? Je vous le demande, que faut-il faire ?

« Son regard revint vers moi.

« — Luttez si vous le pouvez.

Retournez à votre poste, car il est matériellement et absolument impos-sible d'échapper au danger en s'embusquant ou en s'enfuyant où que ce soit. Retournez donc à votre poste et essayez de lutter contre l'emprise, quel que soit son nom : Diable, Peur, Revenant, Esprit de Caïn, ou enfin l'esprit de ce Monstre.

« Il se tut pour un moment, et nous regardâmes tous deux l'horrible crâne, comme s'il eût pu nous livrer la clef de l'énigme.

« — Ce qu'il vous faudrait, c'est accommoder votre esprit au nouvel état de choses », résuma le conserva-teur avec un peu plus de confiance et de complaisance. « Regardez si pos-sible la réalité en face, mais au cas où vous vous apercevriez que le malaise persiste malgré tout, vous n'auriez qu'à chercher remède hors de vous.

Vous devriez alors partir pour Lon-dres afin d'y faire une cure très sérieuse. Vous pourriez vous adresser à Mr Norbert. Si je suis bien rensei-gné, il demeure 391 Harley Street.

Vous pourriez aller le voir de ma part.

Voyez-vous, il fut l'un des premiers spécialistes qui découvrirent le dange-reux microbe du cerveau dont vous souffrez comme tant d'autres. Il a même réussi à trouver un traitement très efficace. Pour tout vous dire, c'est lui qui me soulagea et qui me guérit.

Il est vrai que sa méthode est assez dure, voire même un peu étrange, mais, somme toute, c'est une méthode comme une autre. J'ai eu, moi aussi, quelques troubles dans le genre des vôtres, et dès que j'ai appris l'exis-tence de Norbert et de son traitement, je me suis immédiatement adressé à lui. A mon avis, vous n'aurez même nullement besoin d'aller à Londres, car il vient ici par la voie des airs une ou deux fois par semaine. Il a, d'ailleurs, une clinique particulière aux Noupets, mais oui !

— Et voilà terminée, dit le Dr Fin-chatton, ma conversation avec le con-servateur du musée d'Eastfolk. Il est indubitable qu'il m'a provisoirement arraché à mes cauchemars. Son lan-gage moderne et scientifique m'était apparu comme quelque chose d'assez compréhensible. Je sentis, après notre entretien, que je n'étais plus en proie à une hantise sombre et stupide contre laquelle il n'existait aucun remède au monde. Je commençai même à me considérer comme une espèce d'expé-rimentateur qui allait tenter un essai téméraire et désagréable, mais qui ne tenait point d'un défi impossible.

Et mon interlocuteur d'ajouter :

— Mais, malheureusement, je n'ai pas eu de chance dans mon dernier round avec l'esprit de l'homme des cavernes. Après avoir quitté le musée, je pris le chemin du retour bien avant la tombée du soir. Et tout de suite, alors que je me trouvais encore très loin de chez moi, je tombai sur quel-que chose d'effrayant. Oui, je me heurtai à un chien qu'on avait battu à mort. A mort !... Vous allez me dire, peut-être, que dans ce pays mille fois étrange où survenaient constamment des événements tragiques, la mort d'un chien maltraité ne devait pas entrer en ligne de comptes. Je ne sau-rais vous dire si, oui ou non, vous avez raison.

« Toujours est-il que je vis la pauvre bête gésir inanimée au milieu des orties, au bord de la route. Suppo-sant qu'un automobiliste l'avait écra-sée et rejetée sur le côté, je m'en approchai pour m'assurer de sa mort.

Or, non seulement il était mort, mais il était littéralement réduit en bouil-lie. On avait dû lui asséner une ava-lanche de coups violents à l'aide d'un instrument très lourd, semblait-il, car il ne lui restait pas sur le corps un seul os entier.

« Je sais bien que pour un docteur, je suis un homme extrêmement sen-sible. C'est ainsi que je retournai sur la grand'route dans un état de dépres-sion indescriptible, le cœur plein d'horreur pour l'individu qui avait été capable de telles cruautés. Quelle avait bien pu être la cause qui avait détraqué la raison de cette misérable brute ? Or, ce ne fut pas tout. A peine une dizaine de minutes s'étaient-elles écoulées après mon retour à la maison qu'un nouvel incident survint. Un incident qui, une fois de plus, pour-rait vous sembler assez bénin, mais qui me bouleversa. A bout de souffle, un cycliste arriva à Cross in Slack-ness pour me demander de me rendre de toute urgence au village. Emu et tout haletant, il se mit à murmurer quelque chose d'absolument incom-préhensible, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants que je compris la raison de sa brusque visite : Rawdon, le vieux vicaire, avait failli tuer sa pauvre femme. Il l'avait rouée de coups, après ravoir couchée par terre.

« La pauvre vieille dame! » avait dit le garçon avec un long soupir, — « mais vous feriez bien, sir, d'aller la voir tout de suite. Nous avons lié le vieux et l'avons déposé dans une remise, tandis que sa femme est cou-chée maintenant au premier étage, converte de bleus et trop bouleversée pour pouvoir parler. Le vicaire débite des propos effrayants ! effrayants, vous dis-je 1 Il affirme entré autres, que sa femme voulait l'empoisonner !... Ah !

ça, par exemple ! »

« Je sortis immédiatement ma voi-ture et partis. Une fois arrivé chez le vicaire, je soulageai de mon mieux les souffrances de la vieille femme, moins touchée heureusement que je le crai-gnais : elle portait quelques ecchy-moses au corps et au visage, mais elle n avait pas un os brisé ! Autant que j'aie pu comprendre, elle souffrait sur-tout du choc et de la stupéfaction.

Alors que j'étais encore auprès d'elle, deux policemen vinrent pour emme-ner le pauvre Rawdon au poste de police de Holdingham. Je ne voulus pas aller, le voir. Quant à la malade, à la vue des agents, elle prononça quel-ques mots : « Edward! » s'écria-t-elle, « oh ! Edward » ! répéta-t-elle, les yeux pleins de stupeur, puis une fois encore avec terreur : « Edward !

Edward 1 » Je lui donnai du sommi-fère, engageai une femme pour rester toute la nuit auprès d'elle et, ceci fait, je repartis chez moi.

« Tant que mon activité s'était déployée, j'avais tenu le coup tant bien que mal, mais dès que je fus ren-tré à la maison, le malaise s'empara de moi de plus belle. Je ne mangeai rien. Je pris une gorgée de whisky et, au lieu de me coucher, je m'assoupis dans un fauteuil auprès du feu. Je me réveillai angoissé ; le feu était presque éteint. Cette fois je me couchai, mais à peine rendormi, des rêves m'assail-lirent tous plus effrayants les uns que les autres. A un moment donné je me réveillai en sursaut, me levai inconti-nent, enfilai une vieille robe de

chambre, descendis au rez-de-chaus-sée, rallumai le feu, fermement décidé à travailler, à n'importe quel prix, jusqu'au jour. Mais dans l'impossibi--

i de résister à la fatigue, à diverses reprises je me dirigeai vers le lit. Et faisant ainsi la navette entre celui-ci et la cheminée, je passai toute la nuit dans les transes. Naturellement, je fis des rêves se rapportant à la pauvre vieille, à son mari aussi malheureux qu elle-même, aux idées que le con-servateur du musée m'avait fourrées dans la tête, et surtout ! à cet infernal crâne préhistorique.

« Je me sentais de plus en plus dominé par cet être primitif. Malgré toute ma volonté et tous mes efforts, que je sois à l état de veille ou de som-meil, je ne parvenais pas à chasser de mon esprit le regard fixe de ces orbites vides et son ricanement triomphant qui me mettait hors de moi. Dans ces veillées épuisantes, il se présentait à mes ^ yeux tel que je l'avais vu au musée, c 'est-à-dire vivant, énigma-tique et narquois. Somnolent, je le voyais perdre toutes proportions nor-males. Il devenait gigantesque, pre-nait le volume d'une falaise, se trans-formait en un crâne haut comme une montagne dans laquelle ses orbites et les creux de ses mâchoires n'étaient que d'énormes cavernes. Il produi-sait, entre autres, un effet surprenant dont je ne saurais vous donner une idée, mais qui consistait en ce qu'il semblait grandir indéfiniment sans jamais sortir des limites qui lui étaient dévolues. Au premier plan, je remar-quais ses innombrables descendants, grouillant, tels des fourmis, — essaims d'êtres humains rampant ou courant en tous sens, faisant des gestes désespérés de soumission ou de déférence, luttant avec un effort dou-loureux contre l'irrésistible impulsion de se jeter dans son ombre dévorante.

Par moments, ces essaims humains rangés en colonnes serrées, vêtus d'uniformes, marchaient vers les taches noires rejetées par les dents usées et rongées du crâne cauchemar-desque. Et s'écoulant de ".!, tacî&s noires, glissait par-ci, par-là, quelque chose d'imprécis qui, manifestement, plaisait au monstre : du sang !

Renforçant cette description, le Dr Finchatton prononça une phrase bien étrange :

— Le sang de petits enfants tués dans les rues par des raids aériens !

Je n'émis aucun commentaire. Je restai tranquillement attentif. C'était un aparté, comme disent les acteurs.

Après un court silence, le Dr Finchat-ton reprit son récit.

— L'aube me trouva cramponné et désespéré au téléphone. Au prix d'ef-forts considérables et de dépenses qui me ruineront certainement, je me suis arrangé de façon à partir brusquement pour Londres, afin d'y voir le fameux Norbert, l'homme auquel je voulais m'abandonner, pour ainsi dire, car je le croyais d'ores et déjà seul capable de me rendre mon équilibre normal.

Ce fut donc ce Norbert qui m'envoya ici, un personnage tout à fait extra-ordinaire, bien qu'il n'ait pas été l'homme que j'attendais.

Le Dr Finchatton se tut, me lança un regard.

— C'est tout! dit-il.

Je fis un vague signe de tête et gardai le silence.

— Eh bien! reprit-il, qu'en dédui-sez-vous maintenant?

— D'ici un jour ou deux, peut-être, la réflexion viendra. Pour le moment, j'avoue n'avoir rien à vous répondre.

Ce que vous venez de me raconter est chose incroyable, et pourtant... et pour-tant vous m'y feriez croire, ou presque.

Je ne veux pas dire par cela que de telles choses peuvent rellement arriver, non, je ne vais pas jusque-là... Seule-ment, .j'admets qu'il est possible que vous ayez vraiment vécu ces faits.

— Exactement ! fit le Dr Finchatton..

Et je suis très heureux d'avoir l'occa-sion de parler à un homme intelligent, comme vous. Or, voici ce que Norbert a voulu me faire faire. Il voulait me familiariser avec ce qui m'était arrivé.

En un mot, il tenait à me rendre capable de discerner les réalités de mon expérience, les réalités de la vie — selon sa propre expression — et les craintes, fantaisies et rêves dont j'ai enveloppé cette expérience. Son idée consistait à ce que j'arrive à voir les choses insensiblement. Eh bien, qu'en pensez-vous?

Il me regarda d'un air très grave.

— De tout ce que je viens de vous dire, quelle est, selon vous, la part concrète et réelle, et quelle est, par contre, la part de... comment dirai-je?

la part des réactions purement men-tales? Le vieux Rawdon a attaqué sa femme, — cela est un fait indéniable.

Le chien, réduit en pâté au bord de la route, est aussi un accident incontes-table. Vous savez maintenant que l'idée de Norbert était que je devrais parler tranquillement de ce sujet avec n'importe qui, pourvu que mon inter-locuteur de fortune fût un être équili-bré et peu soucieux du passé et de l'avenir. Il me demandait de relater les faits uniquement comme faits et non pas comme craintes et horreurs.

Il désirait me faire revenir à l'état que lui-même appelait « insensibilité rationnelle », cette insensibilité étant sa formule préférée et devant me servir de marchepied, si je puis dire, pour m'aider à poursuivre mon chemin.

Il avala le reste de son vin avec avidité.

— Vous avez été fort aimable d'avoir bien voulu m'écouter, — dit-il, et puis, comme une ombre venait de tomber sur la terrasse où nous étions assis, il cria, surpris :

— Allo 1

Je détestai l'ombre de Norbert avant même de m'être retourné et d'avoir vu le docteur en personne. Il se croyait (et peut-être l'était-il en vérité) un homme extraordinaire. Mais bien que je sois indolent, très indulgent et ne possède pas d'initiative, il m'arrive de me mon-trer tout aussi obstiné qu'un troupeau de mules. Or, avant qu'il eût ouvert la bouche, j'étais déjà recroquevillé, dis-posé à m'opposer farouchement contre tout ce qu'il pourrait dire ou faire.

Il n'était pas du tout ce type d'homme qu'à mon avis devrait être un psychiatre. Il me semble qu'un psy-chiatre doit avoir des yeux calmes et des manières pondérées, ainsi qu'une

très grande maîtrise de lui-même. Or,

au lieu d'un teint sain et' frais, le

nouveau venu offrait un aspect cada-- * vérique. Grand, large, malpropre, il

avait une chevelure noire retombant

en mèches indisciplinées sur le front,

des sourcils touffus et un regard

inquiétant. Tantôt il roulait farouche--

ment ses yeux noirs, lorsque sa volu--

bilité atteignait à son apogée, tantôt il

les concentrait, immobiles, sur vous,

lançant aux moments pathétiques un

regard ardent accompagné d'un formi--

dable froncement de sourcils.

Je remarquai immédiatement ses

traits irréguliers, sa bouche caracté--

ristique d'orateur et sa voix d'une

amplitude exceptionnelle. Il portait un

faux col blanc, droit et suranné, qu'en--

tourait une large cravate noire, sorte

de lavallière dont les bouts lui frôlaient

les oreilles. En le regardant, on avait

l'impression qu'un jour, bien avant la

guerre, il s'était habillé une bonne fois

pour toutes et que, depuis, il n'avait

jamais changé de costume. Bref, il res--

semblait beaucoup plus à un acteur quelconque en quête d'un rôle qu'à un osychiatre. Involontairement, je pen-sai sur-le-champ aux caricatures de Gladstone, Henry Irving ou Thomas Carlyle. Il serait difficile d'imaginer apparition plus choquante et plus sus-ceptible d'importuner deux Anglais prenant leur apéritif à la terrasse de l'hôtel de la Source, à Perona.

Or, il était là, qui n'avait rien de commun avec l'image que je m'étais faite, avant de le voir, du grand doc-teur Norbert, le guérisseur de Finchat-ton. En chair et en os, il me regardait de haut en bas d'une manière impres-sionnante. Bien que le Dr Finchatton me l'ait déjà décrit comme un person-nage peu commun, jamais je ne me serais attendu à le voir aussi grand pontife et aussi archaïque à la fois.

— Il y a déjà un moment que je vous suis de haut, dit-il, comme s'il eût été le Tout-Puissant. Seulement, je ne vou-lais pas vous interrompre tant que Finchatton vous parlait. Mais j'arrive maintenant que vous semblez parfai-tement vous comprendre.

Finchatton me supplia du regard d'excuser les manières extraordinaires du Dr Norbert.

— Avez-vous entendu son histoire?

me demanda celui-ci.

La façon dont il me parlait accusait bien le fait qu'il était un psychiatre et qu'il considérait Finchatton comme son « cas ».

— Vous a-t-il raconté comment les hommes des cavernes pèsent sur son esprit? Il vous a sans doute parlé de la terreur régnant à Caïnsmarsh, n'est-ce pas? Et, mon Dieu! il n'a pas dû man-quer de vous signaler le menaçant pro-grès du Mal sévissant dans le pays!

Eh bien ! quelle a été votre réaction en la circonstance? Qu'en pensez-vous, avec votre esprit manifestement nor-mal?

En me posant cette avalanche de questions, il approchait de plus en plus son gros visage du mien.

— Tels que vous viennent les mots, dites-moi ce que vous pensez, — me proposa-t-il, et il se mit à attendre ma réponse comme un professeur qui ques-tionne un écolier.

— Le Dr Finchatton, dis-je, m'a raconté, en effet, bien des choses extra-ordinaires. Oui, évidemment!... Mais il me faudrait y réfléchir un peu avant de pouvoir porter un jugement.

Norbert fit la grimace d'un profes-seur ayant affaire à un enfant particu-lièrement stupide.

Mais ce que je vous demande pour le moment, ce sont vos réactions !

Avant même que vous y pensiez!

« Tu peux demander tout ce que tu voudras », — me dis-je. Et d'ajouter à haute voix :

— Je ne peux pas.

Mais voyons, votre réponse aurait une grande importance pour le Dr Fin-chatton. Répondez-moi n'importe quoi.

Par bonheur, j'entendis soudain sonner une cloche.

— Mon Dieu! m'écriai-je épouvanté, et me levant précipitamment, je jetai une pièce de dix francs au garçon qui passait à proximité. — Je vais certaine-ment faire attendre ma tante pour le déjeuner. Et ça, c'est une chose que je ne me permettrai jamais!

— Mais vous ne pouvez pas négliger l'intérêt de mon malade, s'exclama Norbert, ses yeux témoignant d'un extrême étonnement. C'est impossible!

Vous ne pouvez pas vous en aller comme ça ! Il est de votre devoir d'écouter jusqu'au bout l'histoire de ce pauvre homme en détresse et de l'aider dans la mesure de vos forces. Vous devez l'aider. Et puis, avec un regard brûlant : — Décidément, je ne peux pas vous laisser partir.

Je me tournai alors vers Finchatton.

— Oui, bien entendu... si le Dr Fin-chatton désire me parler encore un peu de...

— Naturellement qu'il désire vous en parler encore...

Je posai mon regard sur Finchatton, qui fit un signe de tête affirmatif et suppliant.

— Je reviendrai, dis-je, je revien-drai demain sans faute. A la même heure! Mais je ne peux pas rester aujourd 'hui, c est impossible, je vous assure !

A ces mots, je les quittai.

Je pris un petit chemin tortueux, sincèrement désolé d'être en retard, car vous savez déjà qu'il n'y a pas pour ma tante de plus grand ennui que d'attendre pour le déjeuner. De plus, je me demandais si j'avais bien fait d avoir accordé le rendez-vous du len-demain, d'autant plus que j'avais été contraint de faire cette promesse.

Je tournai la tête et vis les deux hommes assis côte à côte à la même place, Norbert dominant de beaucoup Finchatton.

A demain, criai-je, bien que je supposasse être trop loin pour qu'ils pussent m'entendre.

Norbert fit un geste large.

Cependant je n'avais pas le moindre désir de revoir jamais ce Norbert, ayant éprouvé pour lui une violente antipathie dès les premiers instants de notre rencontre. De prime abord, je n'aimais pas sa façon de parler se tra-duisant par « vous - et - Finchatton --

VÎNTOLÉRABLË PSYCHIATRE lOg 1 êtes - des - lapins - que - je - vais - inces-samment - disséquer ». Je n'aimais pas non plus sa voix qui vous envelop-pait, ni ses yeux, ni ses sourcils par trop touffus, ni enfin sa manière de dominer tout le monde. Déjà, je détes-tais de tout cœur ses gestes anguleux que dessinaient des bras d'une lon-gueur excessive. Par contre, je compa-- ,tissais sincèrement à la misère du doc-teur Finchatton, m'intéressant vive-ment à son cas. Dès que j'eus quitté l'hôtel de la Source, je commençai à penser aux questions que je pourrais lui poser le lendemain et à la manière de le soulager. Tandis que, chemin fai-sant, un désir spontané s'emparait de moi de le revoir aussi vite possible, je considérais Norbert comme un impor-tun ou un intrus qui nous empêchait de mener à bien notre affaire. Aussi fis-je un effort pour chasser Norbert de mon esprit et pour ne plus penser qu'à Fin-chatton.

Il y avait certainement quelque chose de bien étrange dans leur récit

concernant ce pays de marais magique, où, au lieu d'admirer des fleurs et des papillons, un homme sain et confiant, de mon genre, devenait en un rien de temps victime de craintes stupides et d excès plus stupides encore. J'avoue que cette histoire avait considérable-ment influencé mon imagination.

Quelle drôle de manière avait ce vilain crâne, vieux de quelques milliers d 'années, ce crâne ancestral invisible-ment cache au début, de s'avancer peu à peu au premier plan ! Pour moi, cela ressemblait à quelque chose de clair placé derrière un écran mi-transparent.

Une réalité, et une énigme à la fois ! Et au fur et it mesure que je précipitais mes pas, je voyais de plus en plus net-tement ces mâchoires décharnées se revêtir de chair jusqu'à ce qu'à un moment donné, une lèvre fantasmago-rique encadrât les dents ricanantes et que des yeux formidables emplis de sang s allumassent sous 1 es sourcils démesurément avancés. Pendant que je revivais dans ma tête l'histoire du Dr Finchatton, l'homme des cavernes devenait petit à petit une présence réelle avec laquelle je ne pouvais plus ne pas compter.

De cette histoire somnambulesque surgissait maintenant une face et non plus un crâne, qui m'épiait. Si absurde que cela pût paraître, cette face sem-blait, en effet, m'épier. Elle me pour-suivit toute la journée, et toute la soi-rée pour s'effacer tard dans la nuit.

Elle me rendit tellement in attentif et si distrait que dans l'après-midi mes com-binaisons de croquet furent éclatantes de myopie et de stupidité, et le soir venu, j'offensai. profondément ma chère tante en jouant au bridge de la façon la plus inadmissible du monde.

Etant mon adversaire et connaissant fort bien mes procédés habituels, elle fut terriblement surprise, voire frap-pée, des gaffes que j'avais commises, de sorte qu'elle et son partenaire per-dirent beaucoup, nonobstant toute leur habileté. Mais c'est à peine si je portai quelque attention à ses reproches. Ren-tré chez moi, je me mis à me déshabil-ler lentement, ma pauvre tête pleine à craquer des visions de ces marais loin-tains si mystérieusement maudis et si monstrueusement hantés par cette brute de revenant. Je restai un bon moment assis sans bouger, perdu dans mes rêveries, avant d'aller me coucher.

^°Ur suivant, je me rendis à 1 hôtel de la Source assez tard dans la matinée, malgré la décision que j'avais prise d'y aller le plus tôt possible. Je voulais prendre le tramway, mais un agent me dit qu aucune voiture ne cir-culait ce matin-là, car les communistes de la région avait organisé une petite grève qui fut suivie d'une bagarre au dépôt, bagarre au cours de laquelle un certain ^ nombre de manifestants avaient été molestés.

— Quelque chose de sérieux éclatera un de ces jours ! — me ditl'agent très confidentiellement.

Je fus donc obligé de faire tout le chemin à pied. Arrivé à destination, j 'eus la très désagréable surprise de trouver le Dr Norbert assis, seul, à la terrasse, ses longues jambes croisées sous une table ronde surplombée d'un parasol. Aucune trace de Finchatton 1

L'INTOLÉRABLE PSYCH1ATRÉ 113

[texte manquant] Le Dr Norbert me fit signe de le rejoindre, et je m'assis dans un fau-teuil d'osier vert, auprès de lui. Je m'exécutai avec répugnance, essayant de faire comprendre à mon interlocu-teur que j'étais spécialement venu pour voir Finchatton dont l'histoire m'inté-ressait, et que je ne désirais point me livr-er à des expériences mentales ou à des dissections en tous genres, tenant par-dessus tout à ce que personne ne s'immisçât d'autorité dans mes pen-sées.

— Et- votre ami, où est-il ? lui demandai-je à brûle-pourpoint.

— Il ne peut venir ici aujourd'hui.

— Je croyais qu'il devait s'arran-ger...

— Lui aussi croyait pouvoir s'arran-ger, mais il ne viendra pas. Nous nous en passerons, voilà tout.

— Je ne vois pas comment.

— A mon point de vue, nous n'avons plus besoin de personne. Ce qui m'inté-resse principalement dans ce cas, c'est la morale de cette histoire dont est- tou-jours bourré le cerveau de Finchatton. Cette conclusion m'intéresse aussi bien pour lui que pour moi-même.

— Mais comment pouvez-vous pré-tendre m'y intéresser, moi ? Je n'y crois pas.

— Si ! Il y a certainement quelque chose de très simple, susceptible pour-tant d'attirer votre attention. Connais-sez-vous un endroit dans le vaste monde qui s'appellerait Caïnsmarsh?

Il se tourna brusquement de mon côté et me regarda comme si j'eusse été un animal quelconque auquel il aurait fait une piqûre.

— Je pense que ce pays doit se trou-ver quelque part dans cette région de marais.

— Ce pays n'existe nulle part au monde.

— Alors, c'est un... pseudonyme ?

— Non, c'est un mythe!

Il me regarda fixement un instant et puis il décida évidemment que je n'étais plus digne de surveillance. Il posa devant lui sur la table ses deux longues mains, en joignit soigneuse-ment les deux paumes, et parla d'un air très préoccupé, tout en contemplant la mer.

— Notre ami était un docteur qui pratiquait près d'Ely, dit-il. — Tout ce qu'il vous a raconté est vrai, et tout ce qu'il vous a raconté est.. faux. Sa rai-son s'était, un jour, troublée à cause de certains faits, et dès lors, il ne lui fut plus possible de parler ni de s'exprimer même à lui-même — que par des fables, si j'ose dire.

— Mais voyons, certaines d'entre ces choses, lui sont-elles arrivées ?

— Eh oui ! Tel est le cas du chien abattu sauvagement, ou celui du pauvre curé saoul qui a rossé sa femme. Or cette sorte de choses nous arrive à, tous quotidiennement et dans tous les coins du monde. C'est, pour ainsi dire, dans l'ordre universel.

Si vous ne pouvez accepter les événe-ments tels quels, vous ne pouvez pas vivre ! Finchatton est, en effet, allé au Tressider Museum d'Ely, et Cunni-gham, le conservateur, s'étant immé-diatement rendu compte de son état d'esprit, me l'a envoyé. Or, la plus grande erreur, Finchatton l'a commise avant même d'aller s'installer aux marais. Il vous a tout raconté, je sais, mais il l'a fait comme à travers un prisme, ce qui a tout défiguré. Et la rai-son qui l'obligea à agir de la sorte, réside en ce...

Le Dr Norbert se tourna derechef vers moi, me dévisagea, les poings sur les hanches. Il parlait maintenant avec plus de lenteur, comme s'il lisait quelque chose d'écrit en majuscules :

« ...réside en ce que les réalités qui l'accablaient étaient tellement mons-trueuses et tellement terrifiantes que pour les vaincre, Finchatton dut inven-ter cet extravagant récit de vieux crânes et de surprenants silences régnant dans ce royaume de papillons.

Et tout cela, il l'a fait dans l'espoir de pouvoir donner à ses hantises le carac-tère d'une hallucination pour les chasser ainsi de son esprit.

L'expression de son visage me mit mal à l'aise. Incommodé, je me tournai et fis signe au garçon de m'apporter un autre verre de vermouth pour me remettre d'aplomb.

— Mais, dites-moi enfin, question-nai-je brusquement, quelles sont, en somme, ces réalités dont vous me par-lez tout le temps?

— Ne lisez-vous jamais les journaux quotidiens? — me demanda le Dr Nor-bert à son tour.

- Si, mais je les lis avec très peu d'attention, car la plupart des articles que j'y trouve me semblent ou pom-peux, ou franchement désagréables.

En outre, je parcours régulièrement les .mots croisés que le Times publie tous les jours. De même, je lis un grand nombre d'articles consacrés au tennis et au croquet. Ai-je omis de lire quel-que fait grave? dites-moi!

- Vous avez omis de lire les événe-ments qui ont rendu Finchatton fou.

— Fou?

— Dois-je vous répéter ma phrase?

Faut-il vous parler de la panique endé-mique, de la contagion dont est ici chargée l'atmosphère? De la maladie qui, se nichant dans les tréfonds de nos vies, nous terrasse tous et nous empoi-sonne peu à peu l'esprit d'une peur irrationnelle et paralysante?

— Lui aussi a employé cette expres-sion.

— Oui, sir. Et c'est uniquement pour cela que vous me voyez ici. C'est que moi-même commence seulement à réa-liser le mal en question. Il s'agit d'une nouvelle plaie ouverte sur notre âme, sir! Il s'agit d'une détresse de l'esprit qui jusqu'à présent se cachait, latente, dans les plis et replis les plus éloignés de notre cerveau! Il s'agit, autrement dit, d'un désordre endémique se révé-lant soudain et avec recrudescence en une épidémie universelle. Le cas de notre ami vous racontant avec force détails des faits sous forme de récit d'imagination est précisément le cas de milliers de gens de nos jours et sera certainement demain celui de cen-taines de milliers d'êtres, hommes et femmes. Mais peut-être... peut-être, êtes-vous immunisé! Ce serait parfait, car il m'est très important, à l'heure actuelle, d'étudier tous les côtés et toutes les particularités de cette mala-die sans cesse croissante; il m'est très important, dis-je, d'examiner les réac-tions d'un esprit non infecté.

— Je n'ai jamais été un très bon cobaye pour ce genre d'expérience, répondis-je. J'avoue n'avoir aucune envie de m'engager dans cette voie.

.Vous n'allez donc pas croire, j'espère, que je commence déjà à trembler de craintes et d'épouvantes imaginaires, et à voir surgir des singes ancestraux et autres bêtes sauvages un peu partout autour de moi?

Il allongea sa grosse main à travers la table et pressa mon bras un moment.

— Etes-vous un homme courageux?

me demanda-t-il, l'air sinistre.

Une question me vint soudain à l'esprit : cet homme serait-il aussi fou, sinon plus, que Finchatton? Cette ques-tion, je la lui posai carrément :

— Dites, docteur Norbert, ne seriez-vous pas, par hasard, vous-même infecté?

L'éclat éblouissant de son regard s'intensifia davantage. Il leva la tête et la baissa aussitôt comme un marteau tombant sur le seul mot qu'il pro-nonça :

— Oui! répondit-il.

Il dit ce « oui » avec tant d'emphase que mon visage fut abondamment arrosé.

Mon cas fut un des premiers, sinon le premier. J'ai donc eu, au début, à m'occuper de moi-même à titre de patient. Il n'était personne auprès de moi capable de m'aider. J'ai dû examiner mon propre cas. Je me suis livré bataille. Oui, sir, c'est bien cela! Et j'ai vaincu, car vous voyez devant vous un homme trempé, immu-nisé. Au prix, il est vrai, d'une lutte monstrueuse !

Et sur ces mots, il se lança dans la plus étonnante dissertation que j'aie jamais entendue. Il fit pourtant une courte pause avant de commencer son discours. Ce .qu'il me dit, un homme confortablement assis dans une chaise longue ne saurait le dire à coup sûr.

Le Dr Norbert se souleva donc un peu, ses deux mains accrochées aux bras de

% son siège. Puis il se leva et commença à arpenter la terrasse tout en parlant.

Non, il ne me parlait pas, il me haran-guait tout bonnement.

Bien que je possède une mémoire vraiment remarquable, capable de tout enregistrer pour un temps illimité, il me serait matériellement impossible de vous donner un compte rendu com-plet du bizarre mélange d'assertions et d'arguments qu'il consentit à m'expo-ser. Néanmoins, je suis à même de vous réciter quelques-unes de ces phrases.

L'histoire de Finchatton sonnait comme une fantaisie, c'est une affaire entendue. Il n'en était pas de même de l'oraison de mon nouvel interlocuteur, oraison privée de toute trace de fan-taisie. Débutant comme un essai pseudo-scientifique et philosophique, son discours se métamorphosa, petit à petit, en une exhortation bruyante et incohérente.

Nous tous avons un seul but à accom-plir, celui de nous relie-r étroitement à la vie, de la saisir à pleines mains !

Certaines de ces idées, je les connais-sais déjà pour avoir passé quelque temps avec Finchatton. Je reconnus même^ quelques phrases exactement les mêmes, celle, entre autres, de la « Charpente du Présent ».

I Mais qu'est-ce que cela signifie?

lui demandai-je irasciblement.

— Les animaux vivent, eux, entière-ment dans le présent, me répondit-il.

Ils se sont cantonnés dans des choses immédiates, directes. Et tel a toujours été le cas des hommes qui eurent hor-reur du sophisme quel qu'il fût. Dis-raëli, Sands, Murphy, d'autres encore s'y sont essayé avec beaucoup d'intel-ligence.

Il me cita un bon nombre de noms célèbres, mais je n'en retins que quel-ques-uns, que je donne ici.

— Nous autres, gens d'aujourd'hui, nous aimons à sonder et à fouiller dans le passé et dans l'avenir. Sans cesse et sans répit, nous multiplions mémoires, histoires, traditions et nous nous bour-rons le crâne, à outrance, de présages, d'appréhensions, que sais-je encore!

De sorte que le monde, dans lequel nous vivons, devient de plus en plus terrifiant, accablant, peuplé d'épou-vantes. Des choses, qui semblaient être oubliées pour toujours, ont ressuscité aujourd'hui, par quelque miracle, et les voici qui pèsent terriblement sur nous, notre âme et notre conscience.

— Autrement dit, interrompis-je, essayant de l'amarrer à des réalités courantes, autrement dit, nous déter-rons l'homme des cavernes?

— Nous déterrons l'homme des cavernes! s'exclama-t-il d'une voix tonitruante. Mais nous vivons en sa présence. Il n'a jamais été mort. Il est tout ce que vous voulez, mais il n'est pas mort. Seulement...

Il s'approcha de moi, me tapa sur l'épaule.

— ...seulement, il nous était caché, car enfermé. Depuis bien longtemps!

A l'heure actuelle, nous le voyons face à face, et il se moque tout simplement de nous. L'homme est tou-jours le même : invinciblement bestial, envieux, retors, avide. L'homme sans masque et sans fard, sir, est toujours la même brute lâche, hargneuse et que-relleuse qu'il était, il y a cent mille ans.

Il ne s'agit point d'une métaphore, sir!

Ce que je vous dis n'est qu'une mons-trueuse réalité. N'importe quel archéo-logue vous dirait la même chose :

l homme moderne n'a pas le crâne meilleur que celui de l'homme des cavernes, et son cerveau n'est pas meilleur non plus ! C'en est ainsi ! Nous avons affaire à la même brute primi-tive, mais plus ou moins dressée ou entraînée, si vous voulez. Aucun réel changement à constater, aucun avan-cement non plus ! Civilisation, progrès, autres découvertes analogues, c'est bel et bien une illusion, une blague, un mirage! Parfaitement! Et puis, il n'y a rien dans l'univers qui soit sûr. Rien !

Pendant un certain temps, l'homme se plut à croire vivre dans son gentil petit monde présent, monde doté de dieux, de Providence, de promesses irisées, etc., etc... C'était artificiel, artistique. Une fiction! Ce n'est que maintenant que nous commençons à réaliser à quel point tout ce fatras fut imaginaire, faux, construit de toutes pièces. Aujourd'hui, tout cela s'effondre, Mister Frobisher. Tout s'effondre, et nous assistons à ce spec-tacle, incapables de faire quoi que ce soit. Faute de mieux, nous nous con-tentons du rôle de spectateur. Aucune erreur n'est plus possible. Non, sir! Il est évident que la civilisation n'est qu'une erreur aussi faible que cho-quante. Et voici venue l'heure où nous devons nous en débarrasser. Telle est la volonté du Destin. Car, je vous le dis, la civilisation est une invention étourdissante, une réalisation traî-tresse. Et lorsque des gens très sen-sibles et non préparés, tel notre pauvre ami Finchatton, en deviennent con-scients, ils s'avèrent trop faibles pour regarder la vérité en face. Et comme ils se refusent à accepter tel quel le grand et lugubre monde où nous demeurons en réalité, ils cherchent refuge dans des histoires de hantises et de folie — dans l'espoir d'une sorte d'exorcisme miraculeux, seul susceptible de les guérir de leurs maux. M.ais de telles guérisons n existent pas dans la nature des choses. Non, sir, il n'est plus pos-sible d éluder ces faits primordiaux, de s'en débarrasser à la légère !

Et d'ajouter avec encore plus de force :

— Ce qu'il nous faut, c'est les atta-quer de front! Oui, c'est cela, les attaquer de front!

On eût dit qu'il ne s'adressait plus à moi personnellement, mais à un grand auditoire venu au meeting. Ses gestes larges semblaient m'ignorer.

Le temps est révolu où l'on obli-geait les gens à porter des œillères pour leur borner la vue. Ce temps est révolu à tout jamais ! Cet état de choses touche à sa fin ! Absolument !

Et alors? — lui demandai-je tran-quillement. Car plus assourdissante devenait sa voix, et plus ferme et calme je demeurais.

Il s'assit, empoigna ma main avec vigueur. Puis, tout à coup, il changea d'expression, parut étrangement con-fiant, un tantinet insinuant. Son ton, criard tout à l'heure, se mua soudain en un murmure roucoulant.

— Au point de vue strictement men-tal, la folie, sir, n'est autre chose que la réponse de la pauvre Nature aux faits accablants qui se multiplient dans le monde. C'est une réaction aussi nor-male qu'inéluctable. Et remarquez que, désormais, les intellectuels du globe entier deviendront nécessaire-ment fous. Ils le savent, car ils. réa-lisent déjà que la lutte contre cet homme des cavernes qui est au-dessus de nous, qui est en nous, qui est en réalité nous-mêmes, ils savent, dis-je, que cette lutte est purement et sim-plement une bataille que nous livrons à l'être imaginaire pour lequel nous nous prenons. Il n'y a plus aucune sécurité sur terre. Ce fut une cruelle erreur que de croire que nous L'avions vaincu, Lui ! Nous poursuivant de tout temps, cette brute ne s'est ^ jamais désistée, jamais!

Par un brusque mouvement que j'espérais faire passer pour un geste • négligent, je libérai ma main de son étreinte. Un moment, j'eus l'absurde impression d'être enchaîné.

Eh bien! dis-je en me fourrant les mains dans mes poches et en me ren-versant en arrière aussi loin que pos-sible pour être à l'abri d'une nouvelle attaque éventuelle. Eh bien, qu'allez-vous faire maintenant de Finchatton?

Dites-moi, en général, ce que l'on pour-rait faire en la circonstance?

Le Dr Norbert brandit ses bras dans l'air et se leva.

— Je dois vous dire, — cria-t-il comme si je me fusse trouvé à une distance de vingt pieds, — qu'en fin de compte, il n'a qu'à faire ce que nous tous faisons. Affronter les faits ! Affron-ter les faits, sir ! Les attaquer tout sim-plement. Survivre s'il le peut et périr s'il ne le peut pas. Faire comme j'ai fait, moi! Accommoder l'esprit à la nouvelle échelle. Comme seuls les géants .sont capables de sauver le monde d'une catastrophe irrémédiable, il nous faut — à nous pour qui la civi-lisation n'est pas un vain mot! — il nous faut devenir géants. Nous devons envelopper l'univers d'une civilisation nouvelle, forte et résistante comme l'acier. Nous devons faire un effort tel que les étoiles n'en ont jamais vu se déployer dans ce monde. Lève-toi, ô Esprit de l'Homme! (c'est à moi per-sonnellement qu'il adressa cet appel.) Lève-toi ou reconnais-toi vaincu à tout jamais!

Je voulus lui dire que je préférais être vaincu à tout jamais pourvu qu'il cessât de hurler, mais il ne me donna pas la chance d'exprimer ma pensée.

Soudain, il me parut être enragé. Je remarquai même un peu d'écume aux commissures de ses lèvres, tandis que me parlant comme un possédé, il arpentait la terrasse de long en large.

Je suppose que de tous temps, c'est-à-dire depuis que le monde existe, il est arrivé à des gens décents de mon genre d'entendre de telles balivernes.

Mais il me semblait absolument inad-missible, voire stupide, de les écouter alors que j'étais confortablement ins-tallé à la terrasse de l'hôtel de la Source situé au-dessus des Noupets, par cette délicieuse matinée de l'année 1936. Or, ressemblant plus que jamais a un prophète hébreu, le Dr Norbert continuait à faire d'énormes enjambées devant moi. Peut-être, me parlait-il de quelque chose de très grave, marquant une étape ou une époque dans l'histoire universelle ? Je ne sais ! Toujours est-il que cette rhétorique me fit l'impres-sion d'une harangue offensante et déplacée, d autant que la voix de l'ora-teur devenait de plus en plus rauque. A un certain moment, je cessai de l'écou-ter, ne retenant plus dans ma mémoire que la moitié de ce qu'il me disait.

Il n'y avait pas moyen de lui répondre, de glisser un simple mot dans l avalanche de ses propos. Autant essayer de remonter le Niagara! Il m apparaissait de plus en plus claire-ment qu'il m'exhortait à quelque action. Moi personnellement ! Jamais je n'avais été « travaillé » avec autant d'ardeur qu'en ce moment par cet indi-vidu mille fois étrange ! Il insistait pour que je fisse appel à toutes mes capacités mentales afin d'échapper à temps à la Rage de l'Avenir. Il l'appe-lait précisément « Rage de l'Avenir », en me faisant penser à un Pierre L'Ermite traversant de paisibles villes au XIe siècle pour lancer les premiers appels aux Croisades. De même, il me faisait songer à Savonarole, et à John Knox, et à bon nombre d'autres trouble-fête qui s'étaient donné pour but de bouleverser avec perte et fracas l'histoire humaine que, du reste, ils avaient laissée exactement dans le même état que celui dans lequel ils l'avaient jadis trouvée. Eh oui ! Il me remémora tous ces gens qui avaient autrefois demandé à divers peuples de donner leur vie, de prendre les armes pour attaquer les Tuileries et le Palais d'Hiver, ou pour entreprendre une quantité d'autres coups d'Etat non moins outrageants. Et dire qu'il me parlait de tout cela en ce petit et vieux patelin que sont les Noupets, paradis de repos !

Promptement, il dévida devant moi toute une liste d'atrocités, de meurtres et d'horreurs sévissant dans ce vaste monde qu est le nôtre. Je suppose que ce compte rendu des massacres et des tortures contemporains était par trop exagéré ; je suppose également que ce tableau était noirci. J'admets néan-moins que nous avons à nous attendre à de nouvelles guerres épouvantables, à des raids et à des pogroms. Mais moi, personnellement, qu'aurais-je à y voir ?

Est-ce que tout ce fracas à venir et toutes ces perturbations futures me regardent, si peu soit-il ? Malgré toute la force quasi-persuasive qu'il déployait, le Dr Norbert n'arrivait pas à dissimuler le fait que lui-même, en esprit, manquait de foi dans ses asser-tions. Faute de mieux, il luttait farou-chement contre les ombres pâles d'idées bien imprécises. Voilà ! Et dès qu'il essayait de prononcer un véritable réquisitoire plus ou moins fondé, il se bornait, dans son impuissance, à élever la voix et à me lancer des : « Puisque je vous dis... ! », etc...

Or c'était justement ce qu'il n'aurait pas dû faire.

— Attendez un peu, disait-il, et vous verrez qu'il n'y aura plus sur terre ni tranquillité, ni sécurité, ni con-fort ! Rien !

Dieu merci, il ne dit pas que je vivais au bord d'un volcan !

— Et ce temps arrivé, ajouta-t-il, il n'y aura plus pour l'homme que cette alternative : rester ou bien une bête de somme, ou bien un faux dévot de la civilisation moderne, civilisation endi-guée, qui n'a jamais été achevée et qui ne le sera jamais ! Victime ou Vigi-lant ! De deux choses l'une ! Et cela, mon ami, se rapporte directement à vous. C'est à vous que je le dis ! A vous !

A ces mots, il tendit un index singu-lièrement mince dans ma direction.

Comme il n'y avait pas d'autres con-sommateurs près de nous et que le gar-çon s'en était allé vaquer à ses occupa-tions quelque part à l'intérieur — je compris mal et ce « vous », et ce doigt tendu vers moi.

Tout désolé, je dois constater le fait que ces deux hommes avaient réussi à m'hypnotiser, en ce sens qu'ils m avaient imposé quelque peu leur anxiété et la hantise qui les poursui-vait. J'avais entrepris d'écrire cette histoire sans aucun parti pris, avec une loyauté absolue, mais au fur et à mesure que j'avance, je réalise combien il m'est difficile de m'arracher à cette obsession. Je ne parviens pas à m'en défaire en vous racontant à mon tour comment Finchatton prétendait s'en débarrasser en me la racontant à moi-même. Je n'aurais jamais cru que l'on pût être hypnotisé de telle façon par des gens assis à vos côtés et vous par-lant de leurs déboires. Quoi qu'il en soit, il est certain que je ne dors plus avec la tranquillité qui m'était propre en toutes circonstances. Je me vois déjà suivre avec angoisse les événements divers se produisant un peu partout sur le globe ; je lis des choses affreuses entre les lignes des journaux, et de temps en temps, tantôt faiblement, tan-tôt avec une clarté terrifiante, j'aper-çois derrière le front transparent des choses et des faits quotidiens, la face de l'homme des cavernes. — Com-ment Finch atton s'est-il naguère exprimé?... « qui semble grandir indé-finiment sans jamais sortir des limites qui lui sont dévolues... »

D'autre part, il faut bien reconnaître que je suis un homme moins impas-sible qu'on ne le croit généralement.

C'est ainsi, par exemple, que l'autre jour j'ai contrarié ma tante avec rudesse, à notre plus vif étonnement à l'un et à l'autre. De même, j'ai crié avec méchanceté après le garçon.

Je ne compris cet état de choses qu'après la scène de Norbert. C'est cela qui m'avait rendu si agressif, je crois.

Il est certain qu'après la rencontre que j'eus ce matin-là avec lui, je pris le soin de ne plus jamais le revoir, ni lui, ni Finchatton. Hélas ! Malgré mes pré-cautions, le mal a pris racine et ne cesse de grandir en moi. Ces deux courtes matinées m'ont complètement intoxi-que, fou que j'ai été d'écouter les confi-dences de ces messieurs ! L'ennui est que cette intoxication me gagne tout entier et que je le sens fort bien.

Quelle peut être la raison qui pousse un homme à insuffler à un autre ces horreurs de Caïnsmarsh sans lui dire exactement de quoi il s'agit en vérité ?

Je comprends maintenant, en effet, que notre monde présent va sauter, mis en pièces. Je m'aperçois que nous nous trouvons tous, sans exception, sous l'emprise de l'homme des cavernes et que nous sommes à la veille d'une régression épouvantable. A vrai dire, je suis surpris de ne l'avoir pas vu plus tôt. Maintenant, je fais des rêves hantés de ces crânes gigantesques, rêves extrê-mement désagréables. Mais me faut-il en parler à autrui ? Je me le demande.

Si, un jour, je me confiais à ma tante, elle me prendrait sûrement pour un fou. Que peut donc bien faire un garçon comme moi en la circonstance ?

Etudier de près la situation présente et adapter son esprit à l'échelle actuelle \ Devenir un « géant d'intelli-gence » 1 Quelle drôle de phrase ! Cons-truire une nouvelle civilisation d'acier à la place même où l'ancienne s'est si honteusement effondrée % Moi ? Avec mon éducation, mes habitudes ? Allons donc ! ce n'est guère possible !

Ce serait trop que de me le deman-der. Tel quel, je suis prêt à sombrer avec toutes les données convention-nelles qui paraissaient, autrefois, si prometteuses... Je suis tout pour la paix, pour l'ordre, pour la justice sociale, etc... A condition toutefois que l'on ne me fasse pas penser ! que l'on ne me demande pas ce qu'il me fau-drait faire de moi !

Ah ! non, ça, c'est vraiment trop !

Mais revenons aux faits. J'eus de grandes difficultés à fuir l'éloquence intarissable de Norbert, ce matin-là.

A un moment donné, n'en pouvant plus, je me levai.

— Je dois vous quitter, lui dis-je.

J'ai une partie de croquet à faire avec ma tante à 11 h. 1/2.

Comment pouvez-vous penser au croquet alors que le monde, le monde entier va incessamment crouler ? — cria le Dr Norbert de sa voix intolérable et exaspérante.

Puis il fit un brusque mouvement, comme s'il eût voulu m'empêcher de me retirer. A cet instant, il avait abso-lumént l'air de la bête de l'Apocalypse.

Or, j'en avais assez de cette matière par tror mystique.

Je le regardai en face, poliment mais fermement, et je lui dis sans ambages :

— Cela m'est égal. Le monde peut parfaitement sauter, tomber en pous-sière. L'Age de Pierre peut revenir quand il voudra. Il s'agit peut-être, comme vous le dites, du crépuscule de la civilisation. J'en suis désolé, mais je n'y peux rien faire ce matin. J'ai d'autres engagements. Quoi qu'il en soit, — lois des Mèdes ou des Perses — je vais jouer au croquet avec ma tante à 11 h. 1/2, aujourd'hui même. N

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