SCÈNE VU
Mad. de SAINT- V ALERY , ROSINE, DORVILLE.
Mad. de ST-VALERY.
Es-to bien sûre que ce soit M. Dorville ?
ROSllNE.
Voyez plutôt, madame...
Mad.de ST-VALERY.
En effet. {àRoslne). Laisse-nous.
(Rosine sort.) Quoi I M. Dorville , vous ici ?
DORVILLE
Ouï, belle dame, vous voyez , aussi exact qu'un carnet d'échéances.
Mad. de ST-VALERY.
Tous avez donc reçu à temps la lettre ?
DORVILLE
Oui, sans doute... Je me suis mis de suite en route , et me voilà.
Mad. de ST-VALERY.
Je vous sais, pour ma part, beaucoup de gré de cette bienveillante démarche. A votre âge, tous les voyages paraissent
longs.
DOLVILLE (à part).
Comment ? comment ? à mon âge !
Mad. de SAINT-VALERY.
Nous craignions que cette lettre ne vous parvînt trop tard , et que vous ne pussiez assister. ..
DORVILLE
Il s'agit de votre bonheur. . . Avez-vous pu penser que je laisserais votre amour en souffrance...
Mad. de ST-VALERY.
Vous daignez donc ne pas blâmer...
DORVILLE
Mais comment donc! j'approuve très-fort votre résolution. .
i8 Macl. de ST-VALERY.
Je craignais , je vous l'avouerai, qu'après vous avoir si souvent témoigné mon éloignement pour un second mariage, vou8»De conservassiez quelque ressentiment.
DORVILLE
Allons donc, belle dame, tout est oublié... Je me doutais bien que lût on tard nous finirions par un apurement de compte. L'amour est un terrible créancier ; il faut toujours finir par régler avec lui, et je m'estime heureux d'être ici son syndic ; et puis, voyez-vous, ce mariage m'arrange d'autant mieux, que, par ce moyen-là, je n'ai plus besoin de donner un sou à mon neveu.
Mad. de ST-VALERY.
Croyez, monsieur, que l'intérêt n'a point dicté mon choix. Quant à votre fortune , j'imagine qu'il n'y prétend rien ; mais, si je pensais que notre mariage pût lui aliéner votre amitié , je
n'hésiterais pas
DORVILLE (à part).
Est-elle généreuse ! prendre ainsi la défense d'un homme qu'elle n'a jamais vu. (/f «ai. ) Écoutez donc, ma chère Hortense, vous sentez bien que je ne vous dis pas cela sans avoir mes
raisons; si mon neveu est un mauvais sujet
Mad. de ST-VALERY.
Brisons-là, M. Dorville, je n'aime à entendre dire du mal de personne.
DORVILLE ( à part).
C'est singulier l'intérêt qu'elle lui porte, (à madame de StyaleryJ Permettez donc. . je n'ai pas voulu vous fâcher... Mais , vous sentez bien... devenant votre mari. . il est bon que vous sachiez... sur son compte...
Mad. de ST-VALERY.
3e vous l'ai dit, monsieur, quelles que soient vos dispositions à son égard, elles ne changeront rien à l'attachement que je porte et porterai toujours à mon mari. DORVILLE.
Vous êtes charmante... Vous savez bien que je n'ai jamais eu le courage de vous rien refuser ; parlez, que faut-il faire pour vous être agréable ?
Mad. de ST-VALERY.
Lui rendre votre amitié.
DORVlIvlK;.
Et lui assurer ma succession ?
Maa. de ST-VALEBY.
Au contraire, j'exige formellement qu'il y renonce.
DORVILLE
Eh bien ! sur quel point discutons-nous donc ? Nous sommes parfaitement d'accord; je l'aimerai valeur en moi-même ; je ne lui refuse que ma bienveillance en espèces. . . Allons , je vois que nous nous entendons parfaitement : permettez q^e je dépose en consignation un baiser sur cette jolie main , et que je vousavise de mes dispositions. D'abord je me fixe à Paris.
Mad. de ST-VALERY.
Ah ! vous avez le dessein de vous fixer dans la capUale ?
DORVILLE. ' ■' Oui, auprès de vous, auprès delà petite faTnilffeà venir... "car je ne pense pas que vous ayez le dessein de qui-lter Paris,
Mad. de ST-VALETtY.
Mais mon intention est d'aller passer quelque temp? en Bretagne, pour annoncer moi-même mon mariage ù ma famille , et lui présenter mon mari.
DORVILLE
Bien vu, très-bien vu; et quaiid partons-nous ?
Mad. de ST-VALERY.
Cà /?«rf. J II est sans gêne... (Haut.) Mon tiidH décidera..
DORVILLE
Dès demain, si vous voulez ; tenez, c'est aujourd'hui le 28, partons fin courant ; d'ailleurs, vous savez bien, belle dame, que ce n'est pas moi qui m'opposerai...
Mad. do ST-VALERY (à part) .
'^ïe fe pense bieû.
DORVILLE
Et que de tout temps, en fait de tendresse et de complaisanfce^ Je vous ai ouvert, chez moi, un crédit illimité.
Mad. de ST-VALERY.
Vous êtes toujours le même, M. Dorville; j'admire vraiofeat av«c Quelle faiftlité TOUS placez partout vos termes de finance.
ao
DOR VILLE
C'est mon fort.
Air : Il sait tout , oui tout, oui tout.
Je peins tout , oui tout , oui tout , Tout en termes de commerce ; A m'en servir je m'exerce, Tant le commerce est de mon goût.
Je vois dans l'an>ant infidèle Un banqueroutier frauduleiix ; Dansl'époux trompé par sa belle, 'Ui. I Je vois un caissier malheureux, .•?:!,' Qu'un fournisseur, sans honte.
Montre un luxe effronté.
Je me dis : c'est un compte , ,1 Qui n'est pas arrêté.
Je peins tout , etc.
L'ignorant que l'orgueil enivre , Et qui prend des airs de savant , M'offre l'image d'un grand livre Dont les folios sont en blanc ;
Telauteur qui veut être
Dans tout associé ,
Est-ce un homme de lettre ?
Non ; c'est un douanier.
Je peins tout , etc.
Pour prouver sa flamme amoureuse , Un agent de change à Long-Champs, Proniène-t-il une danseuse , Qu'il enrichit de diamans?
Proniène-t-il une danseuse Qu'il enrichit de diamans' Revenant à mon terme, Je dis avec douleur.
C'est un bilan qui germe , Une faillite en fleur.
Je peins tout , etc.
Mad. de ST- VALERY.
Au moins , monsieur, je me flatte que le mariage d'aujourd'hui n'est considéré par personne comme une spéculation.
DORVILLE
Dans tous les cas, madame, c'est pour votre mari qu'en serait le bénéfice net.
Mad. de ST-VALERY.
Permettez que je vous laisse. C'est dans une heure que la cérémonie aura lieu. Nous comptons sur votre exactitude.
Aik: mudeftlle de Nicolas Remjr,
Je vous quitte, et de ma parure Je vais bientôt terminer les apprêts; Dans un instant, âh / je vous en conjure, Dans un instant, monsieur , tenez-vous prêt.
DORVILLE
Oui , je vais mettre à vous suivre , madame , Un empressement sans égal.
(à part. ) Elle m'adore ; il ne manque à sa Ûamme^ Que le cachet municipal. " ' •
( Ensemble.)
Allez, madame, et de votre parure Allez bientôt terminer les apprêts j Dans uD.instant, madame , je. l'assure , Dans un instant , vous me trouverez prêt.
Mad. de ST- VALERY.
Je TOUS quitte , etc ,