‹ Le jour sans lendemain: Olivier. Hélène VaillantChapitre 2 sur 6 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CALMANN LÉVT, KDITEirH

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FULRir

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A LA LIBRAIBI8 mHSTKUJE Droit» ée refwJ^sti^ «* *« to*«*^ «?«"•«

A Madame C. de Courbonne.

J'ai connu une grand'mère qui était bien la plus charmante des grand'mères. Au prochain automne, il y aura deux ans qu'elle est morte. Elle est morte dans son fauteuil, sur la terrasse de son château, les mains dans celles de ses petits-enfants, les yeux tournés vers le soleilvqui se cachait derrière leô coteaux Jaunissants. Deux heures avant

de s'éteindre, elle parlait encore aux amis qui l'entouraient ; elle les entretenait avec un religieux espoir des promesses d'une autre vie, avec un grand sens des choses de la vie présente. Lorsqu'elle sentit quo ses forces l'abandonnaient et que le dernier jour était venu poiir elle, elle demeura silencieuse et ne nous adressa plus que quelques pâles sourires. Il vint un instant où elle se tourna doucement vers ses vieux amis, ceux qui n'avaient jamais délaissé sa

fortune, et qui, mêlant les branches de leur vie aux rameaux de la sienne, avaient fleuri aux mêmes brises, s'étaient glacés aux mêmes autans. Ella voulut parler ; mais les paroles expirant sur ses lèvres, elle cont6ni"< pla avec attendrissemieiit ces vieux compas

gnons de son long pèlerinage, et sa main leur envoya le suprême adieu. Elle s'éteignit avec tant de sérénité , que les lugubres images de la mort ne flottèrent pas un in« stant autour d'elle, son dernier regard put s'arrêter sur des visages calmes, tendres et résignés. Elle n'eut à subir aucune des importunités de la douleur ou de la tendresse : pas un sanglot n'éclata auprès d'elle ; pas une larme ne coula sur ses doigts blancs et desséchés. Les enfants , agenouillés sur la terrasse, ne comprenaient rien à cette scène des adieux étemels, et le plus jeune, grimpé sur l'un des bras du fauteuil, jouait avec les cheveux qui pendaient en boucles argentées le long des joues amaigries de Taleule. Nous étions groupés autour de son siège, tous si«

lencioux et recueillis ; on n'entendait que.ies mélodies du soir, le bruit des feuilles qui ^tombaient sur le sable de l'allée, l'angelus que le vent apportait de la ville voisine, I<e bêlement des troupeaux qui rentraient aux étables, et les chants des bouviers, lents et mélancoliques comme tous les chants primi« tifs. Entre cette soirée d'octobre et la fin de cette existence, entre le ciel gris et doux que le soleil abandonnait et cette figure pâle et sereine d'où la vie allait se retirer, il y avait tant d'harmonie, de rapports et de convenances, que le drame de la terrasse semblait une scène détachée de la nature agonisante, et qu'il était difficile de ne pas .en confondre les teintes avec les teintes automnales.

Ainsi mourut cette grand' mère : elle mou-

rut adorée de tous. Comme elle a sa place dans un monde meilleur, ses enfants et ses amis ne l'envient point au ciel ; ils parlent d'elle sans cesse, et le souvenir de l'aïeule est une de leurs religions sur la terre. Elle se mêle encore à tous nos regrets, elle man-* que à toutes nos joies. Elle était la vie do nos réunions, l'âme de toutes nos fêtes. Elle avait beaucoup vu, beaucoup senti, beau* coup souffert ; à la grâce, à l'esprit, à un grand savoir de toutes choses, elle joignaitun trésor inappréciable, qu'elle avait retiré de sa lutte avec la douleur, je veux parler de l'indulgence. Ce mot seul renferme le secret de la vie tout entière. Sa jeunesse fut pleine d'agitation ; mais après avoir consumé ses plus belles années à chercher vainement le

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bonheur dand les régions orageuses, elle le taroiiva dans les joies de famille qu'elle 9^7aft si longtemps méconnues, et ses derniers jours s'écoulèrent au milieu des bourgeoises . félicités que la poésie a jusqu'ici trop dédai*» gnées peut-être, -

Parmi les jeunes gens qui trouvaient auj^ près d'elle des enseignements de tout genre^. j'étais à coup sûr le plus tendre et le plus assidu. J'avais cru découvrir sous la gaîté de son caractère, sous l'égalité de son hu^ meur douce et facile, quelque chose de triste et de souffrant ; il me semblait parfois qije toute l'intelligence de son cœur cachait mal un grand fonds de scepticisme et d'açqiep-' tume. Nous avion&f le soir , dans l'allée de tilleuls qui bordent le jardin, de longues

LC lOn^ SANS LEMDEMAJH 7

conversations sur la vie qu'elle achevait et que je commençais à peine. Je partais de la ville à la chute du jour, et je la trouvais ordinairement sur le perron, au milieu de ses filles et de ses petits-fils. Étranger <lajui le pays, je m'étais fait de cette famille une famille de prédilection. Lorsqu'on s'était vu, qu'on avait causé de choses et d'autres, qu'on avait bien joué avec les enfants sur la pelouse, la grand'mère appuyait son bras sur le mien et nous allions sous les tilleuls reprendre nos chères conversations du soir* Je ne sais guère quel charme nous attachait runàl'autre. Jeuneet impatient de connaître, je cherchais peut -être en die la science aipère de la vie ; effrayée de vieillir, peutêtre cherchait-elle en moi quelque reflet xie

sa jeunesse. Quoi qu'il en soit, nous nous aimions Tun l'autre; j'aimais surtout à remonter avec elle le cours agite de ses années ; je me plaisais, aux heures d'épanchements, à détacher quelques pages du livre de son existence, et bien que ces entretiens fussent féconds pour moi en désenchantements, je les recherchais avec avidité, tant j'avais hâtp de mordre à l'écorce de l'expérience.

Un soir, j'arrivai plus tard que de coutume. Je trouvai le perron désert ; les serviteurs m'apprirent que la famille était partie pour Saint-Brice, une petite propriété voisine. La grand'mère seule était restée.

Le monde, qui lui semblait autrefois trop petit, n'allait plus pour elle au delà des tilleuls qui entouraient le château d'une

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double ceinture de feuillage. Je Taperçus dans notre allée, marchant lentement, pensive et solitaire. Nous étions alors aux premières journées du printemps : Talr était froid et pénétrant, je courus à elle, et rengageai à rentrer ; mais elle était distraite, et, sans répondre à mes fnstances, elle prit mon bras, et nous nous dirigeâmes en silence vers l'endroit le plus calme et le plus retiré du jardin.

— Grand'mère, lui dîs-je enfin (nous l'appelions tous grand'mère), vous êtes triste :

qu'avez- vous ? quel nuage a passé aujourd'hui devant votre soleil ?

— Mon soleil est bien pâle, dit-elle, et ses rayons ne me réchauffent plus. Oui, mon

• garçon, je crois que tu as raison, je suis

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triste ; le retour des beaiuç jours me fatigue et ne me ranime pas. J'ai respiré toute la journée cet air enivrant des feuilles nou^»

velles; j'ai foulé ce gazon, je me suis r^ posée sous ces lilas en fleurs, et je me suis dit avec quelque amertume , que^ nous autres, nous n'avons qu'un printemps et que pour nous l'hiver arrive vite.

— Oui, lui dis-je ; mais on assure que nous allons refleurir dans un monde plus beau, où le printemps est étemel.

— C'est possible, dit-elle, en prenant une prise de tabac dans une boite de platine russe ; mais quelques merveilles qu'on ijous raconte de ce monde qui nous attend, nous ne quittons jamais sans regrets notre sale Qt triste planète.

IiE JOtR SAffS LENDEMA'Iir il

Je voulus profiter ies. dispositionç où je la trouvais pour lui annoncer une fâcheuse nouvelle. Après quelques instant» de silence : — Vous savez, lui dis-je d'un air presque indifférent, tant je craignais de donner à mes paroles trop 4'iniportanoe et de solennité, vous savez que Mario est mort f

— Mario est mort ! s'écriM-e||e en s'arrêtant brusquement. Jq la regardai à l^ clarté de }a lune; son visage exprimait de l'effroi, m^s point de douleur.

saint égoîsme ! chaque année qui p'assQ sur notre tête dessèche dans notre cœur quelque beau sentiment, y tarît quelque noble source; mais toi, tu t'épanouis au souffle du temps, chaque jour tu te prélasses plus radieux et plus florissant sûr le^

débris souillés de notre ^ihe ! La grand'mère et Mario s'étaient longtemps aimés ; cet amour avait rempli les plus belles années de leur jeunesse. Orageux, plein dé joies inquiètes et de passions turbulentes, cet amour s'était brisé comme tous les amours de la terre ; mais, bien que séparés par cette terrible loi du destin qui veut que» tout ici-bas se brise, se flétrisse et passe, tousles deux n'avaient pu rester étrangers l'un à l'autre, plus d'une fois sans doute ces cœurs désunis avaient dû se fondre dans une même pensée de tendresse et de sollicitude. Eh bien ! la grand'mère ne vit dans la mort de Mario qu'un avertissement funeste; cette mort lui rappela seulement que l'heure du départ allait bientôt sonner pour elle.

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— Ah ! Mario est mort ! reprit-elle d'un ton plus calme. C'est mourir bien jeune, il me semble.

— A coup sûr ! ajoutai-je avec empressement ; il était votre aîné.

— Certainement, certainement, dit-elle, en reprenant mon bras qu'elle avait quitté avec un sentiment de terreur ; il était mon aîné.

— Et puis, on assure qu'il faisait dos excès.

— Sans doute, il devait en faire : on ne meurt pas ainsi à son âge.

Je ne pus m'empêcher de sourire. Mario comptait bien de son vivant cinq ou six ans de moins que son amante ; il venait de s'éteindre au fond d'une campagne où sa vieil-

lesse s'était écoulée pauvre, oubliée et solitaire. Pendant le reste de la soirée, Mario fut le sujet de notre entretieii sous les tilleuls. A l'âge qu'avait la grand'mère, on ne vit guère que dans le passé, Qt elle aimait assez à feuilleter ses anciens jours. À lage que j'avais alors, onne vitguèreque dans l'avenir, et je me plaisais à en deviner les

formes incertaines à travers les souvenirs un peu confus de ma vieille amie. Je la laissai donc parler de Mario ; elle en parla longuement ; mai^ son cœur, aussi froid que les cendres de son amant, ne laissa point échapper un éclair d'amour et de jeuqipsse.

— Mon Dieu ! m'écriai-je avec Couleur, toutes les affections finissent-elles donc de la sorte ? Ne reste-t-il jamais rien, que quel- .

ques tisons noirs et glaces, de ces feux qui • promettaient une flamme étemelle ? Un jour arrive-t-il infailliblement où le cœur ne bat - .

même plus au souvenir de ce qu'il a tant aimé ?

— Hélas ! ouï, dit-elle en soupirant : près* que toujours il en arrive ainsi,

— Grand'mère, la vie serait-elle réellement aussi triste que vous me la montrez parfois ?

— Mon fils, répondit-elle en me frappant sur l'épaule, puisses-tu dans quinze ans t'adresser encore cette question !

— Puissé-jq surtout vous l'adresser, grand'mère !

EUesecoualatêted'unair de doute, puis elle i

reprit après un court silence : Vois-tu, mon '{

garçon, si la vie est mauvaise, c'est notre faute à tous : aussi n'avons-nous pas le droit de l'accuser, et c'est à peine si je me per* mets pour mon compte une plainte dans mon propre cœur. Va, le ciel a été prodigue de bienfaits envers sa créature : nous avons tout gâté, et nous murmurons contrôle Créa-

teur.

Que dirons-nous, grand Dieu ! lorsque tu demanderas compte des trésors que tu nous avais confiés ? Pareilles à ces liqueurs d'Orient qui laissent. un parfum éternel au vase qui les a contenues, les affections, même en s'épuisant, pourraient imprégner de suaves souvenirs l'asile qu'elles ont habité ; mais dans quelle âme une affection humaine a-t-elle pu séjourner sans y altérer

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sa pureté primitive ? Dans quel cœur l'amour n'a-t«il point déposé, en so retirant, un peu de lie et d'amertume ? C'est que nous abusons de tout, mon enfant ; c'est qu'aveu* glés par la jouissance, nous ne savons ja« mais prévenir la satiété ; c'est qu'au lieu do tailler dans le vif, nous flétrissons tous les sentiments, avant de les arracher de notro cœur opiniâtre. Tous nos amours ressemblent aux feuilles de Tai^tomne qui ne tom* bent que lorsque le soleil et le vent les ont jaunies et desséchées, et que nous traînons indifféremment sous nos pieds, sans nous rappeler que, vertes et luisantes, elles ont ombragé nos tètes. Nous sommes si ingrats envers le bonheur qui n'est plus ! Quelques jours d'ennui et de dégoût ont bientôt effacé

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des années de félicité. Et puis, le monde n^est-il pas là pour porter sur nos plaies ses mains grossières et venimeuses ? Â-t-il assez de paroles empestées, assez de basses oalomnies, assez de pavés et de boue pour élever un mur infranchissable entre deux pauvres âmes que le destin a désunies ? Le monde ne pardonne point au bonheur qu'il ne sanctienne pas, il en mine sourdement le fragile édifice ; et quand Tédifice a croulé, il en salit les débris, il en remue incessamment le^ ruine|3, pour que la fleur du souvenir ne puisse y croître et s'y épanouir. Ah ! si je tq contais tout au long l'histoire lamentable dq ma liaison avec Mario, tu t'étonnerais moii^s peut-être de trouver ma mémoire infidèle, ingrate et glacée.

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— Grand^mère, lui dis-je, contez-moi cette histoire.

— A quoi bon ? L^humanité gravite pêlemêle vers. le même abîme ; Texemple des anciens n'a corrigé personne. D'ailleurs, pourrais-je encore ranimer les cendres de mon cœur, et le vent de Tâge ne les a»t-il pas dispersées !

Nous marchions depuis quelques instants en silence. Une bise extrêmement froide soufflait du nord ; le gazon de l'allée et les feuilles des arbres étaient déjà humides de la rosée de la nuit. J'entraînai ma vieille compagne vers la terrasse du château, et nous entrâmes dans le salon ; elle s'étendit sur un canapé, devant un grand feu de sarment, et j'allai m'asseoira ses pieds.

xo

— Écoute ! me dît-elle après s'être longtemps recueillie ; je veux te conter une hîstoire de ma vie que personne n'a jamais entendue, et dont j'ai gardé le secret enfoui, comme un trésor, dans mon sein ; je vais déflorer pour toi le seul souvenir de ma jeunesse qui soit resté pur dans mon vieux cœur, le seul amour qui m'aura suivie, tou-

jours brûlant, jusqu'au tombeau. Je vais pour la première fois faire entendre un nom que je n'ai prononcé, duranttrente ans etplus, que dans le silence des nuits et dans la solitude de mes jours. Approche donc ; viens lire dans ce coin de mon âme où nul regard humain n'a encore pénétré ; entre avec respect dans ce sanctuaire que le désenchantement n'a jamais profané, où le feû sacré brûle encore.

— Ce n'est donc pas l'histoire de Mario ?

m'écriai- -je presque effrayé de la solennité de ce début épique.

— Non, dit-elle : c'est une autre histoire.

Je m'étais assis sur le canapé auprès

d'elle. La grand'mère ouvrit sa boîte de platine, se barbouilla le nez d'une prise de tabac d'Espace, et, après en avoir savouré quelques instants le parfum et la saveur:

— Dans ce temps-la, commença-t-elle en remettant sa boite dans sa poche, je no prenais pas de tabac ; j'étais jeune, on vantait ma beauté ; un grand fonds de hardiesse et d'impertinence, un caractère ardent, une tête un peu folle, surtout un profond mépris pour tout ce que le monde appelle convâ'fiances^ m'avaient acquis déjà une certaine

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réputation d'esprit et d'originalité. Dans le inonde, on me trouvait drôle. Je crois, mon enfant, que je devais faire alors une pécore assez insupportable. J'avais vingt ans, de la

fortune, un mari excellent qui m'adorait, des serviteurs fidèles qui m'avaient vue naître, des .amis charmants et dévoués, de joyeux compagnons, soumis à toutes mes fantaisies, obéissant à tous mes caprices.

Mes troupeaux paissaient dans mes grasses prairies \ mes vignes et mes bois couvraient les coteaux d'alentour. Deux chevaux, noirs et luisants, ébranlaient les pavés de la ville voisine sous les roues de ma calèche ; un alezan brûlé, aussi docile à ma voix que le grand lévrier qui galopait à mes côtés, me faisait voler dans la plaine. Qui n'aurait cru

à mon bonheur ? Moi seule je ;ri'y croyais pas. Je nourrissais ce vague ennui dont nous ayons tous regu le germe fatal en nais« sant ; je le nourrissais avec complaisance ;*je me révoltais en secret contre ma prosaïque existence : j'aurais voulu remuer à tout prix ce lac dont les eaux dormantes réfléchissaient toujours les mêmes aspects et les mêmes ombrages. Mes amis m'aimaient trop :

mes prés étaient trop fertiles ; l'amour de mon mari me semblait trop paisible. Mon mari lui-même m'apparaissait souvent sous un jour bien terne et bien vulgaire. Cet homme grossier faisait valoir mes propriétés, augmeaitait chaque année mes revenus, s'occupait d'engrais et calculait sur les regains. Que de fois n'ai-je pas lancé avec

fureur mon cheval à travers champs, lui faisant franchir^ au risque de me rompre le cou, les fossés, les haies et les barrières ! J'avais besoin d'agitation. Je ne savais où jeter TéÈiergie qui me dévorait. Le calme m'indignait, j'appelais la tempête : ô folle que j'étais ! Mais telle est la vie. Nous partons tous du même point pour arriver au même terme; nous commençons toujours par armer en corsaires, toujours nous finissons les pieds dans la flanelle.

Je me trouvais dans ces dispositions, lorsque je reçus une invitation de madame B... pour aller passer une journée au château de la Chênette. Madame B... (tu ne l'as pas coimue, car elle était morte que tu n'étais pas au pays) a tenu longtemps le sceptre du

ridiculo dans une contrée où, Dieu merci ! lo ridicule n'a jamais manqué. Femme belesprit, sa maison fut longtemps à la ville une succursale de Thôtel Rambouillet ; toutes les Sévigné de l'endroit s'y rendaient le^oir, une fois par semaine, et là, on parlait d^art, de morale et de littérature : c'est à f^ire frémir, rien que d'y penser! La France n'était point encore sortie do la tourmente populaire qui l'avait si rudement secouée; alors madame B..., farouche républicaine, eût porté, je crois, le bonnet rouge, si le blond de ses cheveux n'eût menacé de se confondre avec la couleur do sa coiffure.

Disons en passant que ses opinions ne lui coûtaient rien, et que ses sentiments étaient

moinsroturiersencoreque sa naissance. Lors-

quelesparcheminsetles titres reparurent sur l'eaUi madaine B... songea qu'il était temps de se désencanailier ; elle ne pouvait anoblir les registres de l'état civil, mais elle prit des airs de duchesse ; elle ne pouvait blasomier sa patachCi mais elle armoria ses gestes et son langage. Ses gens portèrent livrée, et là méchante masure que je pourrais te montrer à Fhorizon, entre deux massifs de chênes, ne s'appela plus que le château de la Chênette.

J'aimais son fils, qui valait mieux qu'elle^ et j'acceptai l'invitation. D'ailleurs, madame B... me plaisait, comme étude : elle me détestait par goût et me recherchait par orgueil, et je me plaisais à observer la lutte qui s'établissait toujours à mon aspect entre

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sa haine et sa vanité, deux mauTais sentiments auxquels je n'ai jamais cherché & servir de point de mire, sois-en bien persuadé, mon garçon. Mon mari était absent ; je partis à cheval, par une matinée d'automne, ao« compagnée seulement d'un serviteur qui suivait à distance. Je n'ai jamais pu me soumettre à cette manie, qui veut que nous ne puissions faire un pas sans avoir un laquais à nos flancs ou sur nos talons. Je mis bien quatre heures à faire le trajet, qui en deman* dait deux à peine ; j'étais triste, préoccupée, rêveuse, je pressentais confusément dans ma t destinée quelque chose d'irréparable.

Le fils de madame B... m'attendait dans le sentier couvert qui sert encore d'avenue à la Ohênet(;e. — ^ Prenez votre courage à deux

maîns, me dit-il, ma mère a réuni tout coque le pays a de mieux.

— Ah ! diable ! lui dis-je, on sautant à bas de mon cheval, ce sera ennuyeux à mourir.

— Oui ; mais nous sommes quelques bons compagnons, bien décidés, pour nous distraire, à risquer un peu de scandale. Êtesvous des nôtres ?

— Toujours ! m'éorîaî-je avec joie, tant j'avais hâte d'échapper aux mille pensées qui m'oppressaient. Je jetai ma jupe d'amazone sur ma selle, et, laissant flotter la bride sur le cou de ma monture qui nous suivit "docilement en enlevant les branches encore

vertes des buissons, je pris le bras de mon camarade, et nous arrivâmes ensemble au

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château.. La cour était encombrée de chars-à-bancs et de carrioles d'osier. Les garçons meuniers et les valets d'écurie, déguisés en laquais de bonne maison, se croisaient en tous sens. C'était un remue-ménage infernal. Aussitôt qu'elle m'aperçut, madame B. . . vint à moi et m'embrassa avec effusion : si elle avait pu me tçrdre le cou, elle l'eût fait de grand cœur, je te le jure. — Ah ! ma chère ! quel bonheur de vous avoir ! Je Vous attendais, je tremblais que vous ne vinssiez pas ; vous êtes si rare ! Comment pourraije jamais reconnaître ?. . .

— Cela est bien facile, lui dis-je. Faitesmoi donner un verre d'eau : je meurs de soif .

— De l'eau ! quelle horreur ! Vous prendrez de l'eau rougie ?

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— Non : de Teau pure.

~ De Teau encrée?

— Je ne prendra que de Teau pure.

— Mais, ma chère, cela ne se peut pas.

Nous avons du cidre, de la bière : on pourrait envoyer chercher du sirop à la ville.

J'entendais à deux pas de moi le bruit clair et argentin d'un filet d'eau qui devait ' se perdre sous la mousse, dans les allées en pente du jardin. Pour en finir avec cette lutte entre Teau pure, le sirop de groseille et le vin du crû, pour en finir surtout avec la soif qui me dévorait, je m'approchai de l'endroit d'oii partait ce bruit argentin, et je trouvai bientôt une source limpide qui s'était creusé sous un bouquet de coudriers un lit Itout tapissé de lichens et de fontinales. Je

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