‹ Le jour sans lendemain: Olivier. Hélène VaillantChapitre 3 sur 6 · I.E lOUR SANS LBNPBVAIN St · texte numérisé non relu

I.E lOUR SANS LBNPBVAIN St

m'agenouillai sur la marge, et j'aspirai tout à mon aise l'onde froide et aromatisée par la menthe qui croissait sur ses bords. Malheur^usement, je portais alor0 de longs oheveu : bouclés qui couvraient mon cou et mea épaules. , Lorsque je me relevai, je secouai, par un brusque mouvement de têtQ, mes cheveux qui s'ét^ent abreuvés comme mol de l'eau de la source, et j'aspergeai d'une rosée glacée le visage de quinze ou vingt bégueules <|ui s'étaient groupées derrière moi, et que je n'avais point aperçUeis. Tu ne saurais imaginer, mon cher enfant, le siuqces qu'obtint cette inconvenance involon* taire : je fus perdue, pour le reste du jour, dans l'opinion de la société; on décida que j'avais un genre exécrable, et je fus comp^«

rée à Diogène, qui buvait dans le creux de sa main. Je me résignais à maigrir d'en-^ nui, lorsque j'aperçus enfin les quelques amis que m'avait annoncés le fils de madame B. . . Je les oonnaissais tous ; c'étaient mes compagnons d'enfance, tous jeunes gens joyeux, simples et bons. Nous organisâmes une bande à part dont je fus l'héroïne ; il fut résolu que tpui^ m'escorteraient à cheval, le soir, jusqu'à ma campagne, et que nous pas* serions par la ville. J'envoyai mon domestique m'attendre à JSaint-Florent, à l'hôtel de la Téte-'Noire^ et je me préparai à secouer l'ennui rongeur qui me consumait.

Après le déjeuner, réunis en groupes divers dans la cour, nous mettions aux voix l'emploi de la journée, lorsque nous vîmes

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entrer d'un pas lent et lourd un énorme che.

val de meunier, sur lequel était perché un petit jeune homme, tout blond, tout minoe et tout pâle. Le cheval s'arrêta pesamment au milieu de nous; des éclats d'un rire bruyant accueillirent cette entrée triomphale, et le petit jeune homme, immobile sur sa monture, nous regarda d'un air naïf, embarrassé et souffrant.

— C'est Roger! s'éorîa-t-on de toutes parts.

— Qu'est-ce que Roger? demandai-jo à mon voisin.

Au même instant, madame B... me prit à part et me dit : — C'est le petit Roger, mais il a beaucoup d'esprit.

Cette impertinence m'intéressa tout d'à-

ri

» lOUR SANS LBRDBIIAIff

bord au petit Roger. Je m^nfonnai de lui ; j'aj^ris qu'il était fils d'une famille honnête et modeste, depuis peu de temps établie dans le pays. Les jeunes gens de SaintoFlocent i'aimaienty et le fils de liiadame B..., l'ayant invité à la fête que donnait sa mère, l'avait engagé à s'y rendre sur le cheval de moulin qui faisait tous les jours le double trajet de la Ohènette à Saint-Florent et de Saint-Florent à la Chênette. Ce cheval était de plomb, et Roger avait mis cinq heures à faire deux petites lieues. J'observai ce jeune homme ; il devait avoir vingt ans au plus. Il était silencieux, fier et timide. Je remarquai en lu' une élégance de manières qui me frappa.

Plus je l'observais, plus je trouvais qu'il n'avait rien de commun avec mes bruyants

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et robustes amis. Je n'avais/ connu jusqu'alors aucun être qui lui ressemblât, et cependantson aspect répondait vaguement à je ne sais quel type gracieux et poétique qui se glissait dans tous mes rêves, et vers lequel mon âme déployait incessiianment ses ailes.

On m'avait vanté son esprit ; je ne songeai pas à lui en chercher ; chose étrange ! durant le jour entier, nous n'échangeâmes pas un geste, pasune parole : deux fois seulement nos regards se rencontrèrent, et cependant je comprenais déjà que ma destinée était changée, et que cet être, que je voyais pour Vj

première fois, riverait à ma vie un souvenir étemel.

Le reste de la journée s'écoula avec uiie incroyable rapidité. La voix de Roger venait;

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à mon cœur, comme une délicieuse harmonie que je n'avais encore entendue que dans les songes de mes nuits tourmentées. Sa présence était pour moi une préoccupation de tous les instants qui me charmait à mon insu 3 il y avait autour de lui je ne sais quelle atmosphère enchantée où je me plongeais avec ivresse. Je ne m'avouais aucun des sentiments dont j'avais si longtemps couvé le germe, et qui venaient d'éclater subitement ; je ne précisais rien, je ne prévoyais ri6;i : seulement, je me sentais heureuse, ma poitrine aspiraifc Pair avec joie ; la vie me semblait plus légère, et j'écoutais avec ravissement une voix mystérieuse, nouvellement éclose, qui chantait dans mon âme.

Je ne m'inquiétais pas de savoir si je devais

jamais revoir Roger, je n'y songeais même pas. Je vivais tout entière dans la sensation présente sans me soucier de l'avenir, sans me demander si cette apparition de quelques ^eures aurait jamais un lendemain. Jours d'amour et de jeunesse, jours de mol aban-»

don et de joyeuse imprévoyance, vous que nous appelons le temps de la folie, et qui peut-être étiez celui de la sagesse, beaux jours, qu'êtes-vous devenus !

Le soir arriva vite : à huit heures nous étions tous en selle. Madame B... me fit observer que j'allais blesser toutes les convenances en me mêlant ainsi, jeune, belle et Seule de mon sexe^ à cette jeunesse turbulente. Madame B... avait raison dans le sens

du monde; mais je me souciais peu du

monde, etVavâis tellement confiance dans la droiture de mes intention^, que je cédais toujours sans crainte à mes caprices. D'ailleurs cette turbulent» jeunesse me vénérait

comme une sœur, et j'ai vu partout mon étourderio entourée de plus de respect que n'en obtint jamais la réserve de toutes nos prudes. Je ne répondis donc à madame B...

qu'en faisant sifïler ma badine, et je donnai . le signal du départ en lançant mon cheval au galop. Tous les cavaliers me suivirent, et nous disparûmes bientôt dans un tourbillon de poussière. Nous allions comme une bourrasque à travers champs et villages. Les pierres du sentier jetaient des étincelles sous les pieds do nos chevaux; les chiens des hameaux nous poursuivaient en aboyant, et

les paysans effrayés accouraient sur le seuil de leurs portes.

J'avais tenu longtemps la tête de la caval* cade. Oppressée par la rapidité de la course, sentant que mon cbevali excité par le bruit du galop qui retentissait derrière moi, pre-* nait à chaque instant une vigueur nouvelle, et craignant de ne pouvoir modérer bientôt Tardeur qui l'emportait, je résolus d'abandonni^r la route.à la fougue de mes compagnons, et me jetai, par un biais habilement ménagé, dans une terre de laboiir. Comme la nuit était obscure, aucun d'eux ne s^aper- Qut que je manquais à leur tête, et au bout de quelques minutes je n'ent^adis plus qu'une rumeur confuse qui allait s'eftagai^t et qui finit bientôt par se perdre.

Je ne sais pourquoi j'éprouvai alors, en me trouvant seule au milieu du recueillement des prairies, un sentiment de joie indéfinissable. Effrayée de ce bonheur sans nom qui m'arrivait comme par rafales, je m'interrogeais avec anxiété. Je me demandais ce qu'il y avait de changé dans ma vie ; pourquoi, le soir, je revenais joyeuse ; quelle brise avait dissipé les nuages de mon ciel ; quel rayon de soleil en avait éclairci l'azur ? Je craignais de me trouver coupable; je cherchais à comprimer les élans de ma félicité, à chasser de mon cœur je ne sais quelle image qui l'assiégeait sans cesse. Il me semblait aussi que de nouvelles facultés venaient d'éclore en moi ; mes perceptions étaient plus nettes et plus rapides, mes sens plus

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fins et plus délicats ; je saisissais dans le silence de la nuit les harmonies qui me parlaient pour la première fois ; dans la contemplation du ciel étoile et des champs en-* dormis, des spectacles dont je n'avais jamais jusqu'alors soupçonné les merveilles et la poésie. J'avais ramené mon cheval dans le sentier ; il allait à son gré, arrachant les touffes d'herbe qui croissaient sur le bord des fossés, et moi, je regardais la lune qui montait à l'horizon entre les forges enflam* mées do Saint- Florent, pareille à un disque de cuivre sortant tout rouge de leurs four* naises. Joprêtais en même temps l'oreille aux mille cris de la campagne; les insectes bruissaient dans les sillons, les courlis vagissaient dans les roseaux des marais ; les fruits

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sauvages qui se détachaient autour de moi tombaient avec un bruit mat sur le gazon, et j'entendais au loin les chanvreuses qui battaient le chanvre dans les hameaux. Soudain un bruit que je ne reconnus pas se mêla àtous ces murmures : mon alezan s'arrêta tout à coup et dressa les oreilles en hennissant. C'était le pas lent et paisible d'un cheval qui suivait le même sentier, et qui sans doute se rendait & la ville. Bientôt les pas se rapprochèrent, et, au détour du chemin, je vis apparaître, comme un rayon de la lune, mon. doux et blanc Roger, penché mélancoliquement sur sa pacifique monture.

Lorsque Roger se trouva près de moi, les deux chevaux, qui tous les deux avaient la bride sur le cou, se mirent à tailler la haie et

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à tondre le gazon de compagnie ; Roger et moi, nous nous regardâmes. Je balbutiai quelques paroles, Roger n'essaya pas un mot. Je ne savais quelle contenance tenir ; je toussais, je tirais mon mouchoir, j'allongeais et je raccourcissais les courroies de mon étrier.

Enfin je me rassurai en pensant que Roger était aussi troublé que moi , et je me décidai à nous sauver tous les deux de cette position difficile.

— Monsieur, lui dis-je en assurant ma Voix, je vous croyais avec nos amis.

Roger ne répondit qu'en montrant d'un air piteux le lourd animal qui paissait à côté du mien.

— Aucun de nous n'y a songé, monsieur;

nous eussions mesuré le pas de nos chevaux à l'allure de votre bête.

Roger s'inclina légèrement et ne répondit que par un triste sourire.

Découragée par la concision de ces réponses, je relevai la bride de mon cheval, Roger en fît autant, et nous nous mimes à chevaucher côte à côte, sans échanger une parole ni même un regard. Je crois, mon efifant, que je serais allée ainsi jusqu'au bout du monde. Il me semblait entendre le cœur de Roger me parler tout bas ; jo remerciais secrètement ce jeune homme de ne point troubler par des banalités le langage muet de nos âmes. Nous marchions depuis quelques instant^ de la sorte, et je tremblais déjà do voir poindre à travers les peupliers la

flèche du clocher de la ville, lorsque Roger, tournant vers moi sa blonde tète, me contempla . longtemps avec une expression de tendresse indicible.

— Madame, me dit-il enfin d'une voix qui produisit sur moi l'effet d'une commetion électrique, je vous connais depuis deux ans : il y a deux ans qu'à pareille époque, je vous ai vue pour la première fois.

Et comme je le regardais avec étonnement :

— Vous traversiez les montagnes de ma

patrie ; votre frère ou votre mari accompa*

gnaitvospas. Ne vous souvient-il plus du

coteau de la Madeleine ? Votre cheval épuisé

de fatigue refusait d'en gravir la pente dif-

licile ; la rivière grondait sous vos pieds, la

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nuit tombait danâ la vallée et vous cherchiez avec inquiétude un sentier moins rapide.

— Je ne l'ai point oublié^ lui dis-je.

— Vous avez donc oublié le jeune homme, me répondit Roger d'un air triste^ qui saisit par le mors votre cheval découragé^ et fut assez heureux pour vous frayer une toute moin&i rude t

— Je ne Véi point oublié^ lui répondlÉhje enèore«

— Deux ans à peine se sont écoulés^ et cependant) madame^ vous ne le Reconnaissez pas.

Je baissai les yeUx et ne répondis plus. Il était bien vrai que lés traits de cet enfant^ qui ne m'était apparu dans les monts qu'à la lueur dû ci^puscule, s'étaient eflkeés de

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mon souvenir ; mais si j'avais osé, et je me sentis près de Toser^ je lui aurais dit :

RogeP) tu ne me connais que depuis deux ans, et moi, depuis quej'existe, je te connais, je t'appelle et je t'aime !

Je n'avais pas la force de murmurer un mot de reconnaissance ; mais comme mon eœur palpitait délicieusement, en songeant que j'avais occupé déjà les secrètes pensées de ce jeune homme! comme j'étais heureuse de lui donner tout bas le nom de mon sau-* veur ! comme je m'eiagérais avec complaisance Iç danger que j'avais un soir couru dans les montagnes de la Oreuse ! Je me voyais suspendue entre les flots écumants et les cimes menaçantes ; la terre s'éboulait sous mes pas, et j'allais rouler dans l'abime,

lorsqu'un ange gardien descendait des ' nuages et m'enlevait avec lui sur ses ailes.,. Oh ! mon enfant, lorsqu'elle est aidée par l'amour, quel poëte que la mémoire ! Ce fait qui la veille ne m'eût semblé qu'un incident vulgaire, revêtait alors une incroyable so- , ' lennité, et je m'écriais dans un muet enthousiasme : ■— Vous à qui je dois déjà une existence, envoyé de Dieu, complétez votre œuvre ; venez me donner encore la vie de l'âme, cette vie sans laquelle l'autre nous fait regretter le néant !

Je ne savais ce qui se passait dani; l'esprit de Roger ; je le supposais agité de tout le trouble qui remplissait le mien. Après un long silence, je me hasardai à le question* ner sur sa patrie, d'où l'avait exilé la fortune

de sa famille. Il me parla avec enthousiasme du petit pays où il était ne. J'en avais visité les sites pittoresques, il m'en fit sentir les secrètes beautés. Chacune de ses paroles faisait jaillir en moi mille sources de poésies qui, jusqu'à ce jour, avaient dormi cachées dans mon sein. Il me parla des souvenirs do son enfance qui s'était écoulée libre, sauvage, aventureuse, au milieu de ses chères montagnes. Chacun de ses souvenirs, en réveillant dans mon cœur une impression à demi effacée de mes jeunes années, me la ren4ait parée d'une grâce nouvelle. Il m'entretint de ses travaux^ de ses études, de sa famille qui ne vivait qu'en lui, et dont il devait être un jour le soutien ; je m'initiai avec transport à tous ses projets d'un avenir

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laborieux et modeste. Puis, je ne sais par quelle transition, il vint .à me confier les mille tristesses de son âme, et il arriva qu'en m6 disant son histoire, Roger me raconta la mienne. Nos deux chevaux marchaient de front ; le sentier était tellement étroit que je sentais le souf&e de Roger caresser mon visage et que souvent sa main venait efïleU'* rer la mienne. Nous nous arrêtions parfois pour échanger nos sentiments, pour chercher quelque rapport intime entre nos deux natures, et lorsque nous avions trouvé enlre nous un lien de plus, une sympathie nouvelle, nous reprenions en silence notre lent

pèlerinage, laissant nos âmes s'abîmer dans la même pensée de bonheur et d'amour.

Ah ! ne dis pas que j'étais folle, ne dis pas

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(jud l'amour ne naît point ainsi d'une parole ou d'un regard ; que les aflfeotions* véritables germent longtemps avant d'éolore ; ne me dis ^as qué je m'abusais, ne flétris pas la seule fleur de ma vie qu'sdt su conserver ma vieillesse. Oui, j'aimais ; oui^ j'étais heu* reusOi Je voyais enfin apparaître les rives de cette terre enchantée que j'avais tant de fois vue flotter dans mes rêves. Enfin mes illusions sa changeaient en réalités; enfin je rencontrais un être qui donnait la vie aux fantomeë de mon sommeil. Si tu savais eombi^i, en écoutant Roger, je me remer-»

dais de ravoir deviné au premier abord, de l'avoir aimé sans le connaître ! Si tu savais aussi oombien le système d'éducation qu'on avait appliqué à mon enfance et à ma jeu-

S2 . LE JOUR SANS LF<«(DEIIAl!f

nesse était en désaccord avec la vie qu'on m'avait imposée, peut-être t'étonnerais-tu moins de voir combien ma tête était mobile et mon cœur prompt à s'enflammer. Songe donc qu'au besoin mon mari eût été mon père ; que les amis qui m'entouraient ne permettaient guère la tristesse que lorsque les gelées d'avril avaientbrûlé les bourgeons de lios vignes, ou que les eau^ de la rivière avaient inondé nos guérets. Songe enfin qu'avant le jour où Roger . s'offrit à moi, je n'avais jamais rencontré une créature qui plaçât le bonheur et la poésie hors de la grange et du pressoir. Au reste, mon garçon, je ne veux pas discuter ici la moralité de mes œuvres ; mais Dieu, qui a jugé durant cette soirée la pureté de mes intentions,

la chaste confiance de mon âme et Tinnocence de Roger, a dû voir sans colère deux enfants inoHensifs cheminant ainsi à la clarté de ses étoiles et réduisant l'amour à la plus pure, à la plus sainte des aspirations vers le ciel.

Je ne m'explique pas encore le profond oubli de toutes choses dans lequel je passai ces heures rapides et charmantes. Il s'était établi entre Roger et moi une convention tacite de no point parler des devoirs qui me liaient à une autre existence, et nous allions comme deux enfants de la nature échappés du bagne de la société , sans songer qu'il nous faudrait reprendre nos entraves à la barrière de la ville prochaine. Savions-nous même s'il existait des villes sous le ciel,

S4 LE lOUR SANS LENDEMAin

d'autres êtres que nous sur la terre, d'autres lois dans le mondô que celles qui nous attifaient l'un vers l'autre ! Le mot d'amour ne fut pas une fois prononcé entre nous : nous nous aimions sans nous le dire, sans nous l'avouer peut-être à nous-mêmes, mais aussi sans nous demander s'il était des félicités plus douces, des joies plus enivrantes que cette fraternité de goûts et de sentiments qui comptait quelques heures à peine, et qui devait, hélas ! ne point avoir de lendemain.

Et cependant nous lui promettions un avenir si doux et si paisible ! Nous lui tressions à l'avance des jours si beaux et si sereins!

Chaque semaine ne devait-elle pas nous réunir désormais, soit à la ville, soit à la campagne ? Quel obstacle pouvait nous em-

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pêcher de nous voit plus souvent encore?

Roger jne parlait d'une foule de livres que nous devions lire ensemble, à Tombre des bois ; nous formions mille projets d'étude et de plaisirs ; hous élevions avec coitiplaisance rédifice d'uti bonheur sans fin, et nouÈ^ nous étonnions tous lés deux d'avoir pu vivre si longtemps séparés^ nous bénissions la des^ tinée d'avoir enfin rapproché nos deux àméë.

Cependant nos chevaux allaient toujours, et Roger commençait à remarquer que la ville semblait fuir devant nous, lorsque nos deux montures s'arrêtèrent brusquement : la rivière roulait devant nous ses flots argentés par la lune ; nous nous trouvions au bout d'un petit chemin creux, p^ur où les bestiaux

devaient descendre à l'abreuvoir. Il fallut revenir sur nos pas ; une fois hors du sentier creux, nous cherchâmes à nous orienter, mais vainement : nous ne reconnaissions aucun des accidents du paysage. Nous prî« mes au hasard la première route qui s'offrit à nous, en suivant toutefois le cours de l'eau qui nous ramenait à la ville. Après un quart d'heure de marche, nous arrivâmes à l'entrée d'un champ d'ajoncs et de bruyères au milieu desquels nous poussâmes nos chevaux; mais lour^ pieds s'embarrassant à chaque pas dans les épines, ils refusèrent bientôt d'avancer. Que devenir? Moi, j'aurais voulu ne retrouver jamais ma route ; le dirai-je ? je l'espérais presque. Je me crus un instant perdue dans des landes désertes, infi-

nies, et mon cœur battait d'une secrète joie, à la pensée que nous allions peut-être errer des'jours entiers à Paventuro. Roger se prê* tait avec tant de grâce à toutes ces folies ! Nous refaisions ensemble ce rêve- que nous avons tous fait à quinze ans, sous les blancs rideaux de notre alcôve. Nous nous supposions dans une île inconnue ; je te laisse à penser les combats que livrait Roger pour me protéger contre les sauvages ! Enfants que nous étions ! le vent, qui nous apporta de la ville la onzième heure de la nuit, nous rappela bien vite à la réalité. Hélas ! je pressentais déjà que sur cette terre où nous marchions tous deux, 'il n'y avait que nous de sauvages, et que c'était contre la société que j'aurais un jour à combattre ! Roger sauta à

terre, et, au risque de se déchirer aux plante» épineuses, il prit les deux chevaux par la bride et les tira d'une main vigoureuse* Grâce à lui, nous sortîmes enfin de notre île, mais pour nous jeter de nouveau dans des parages étrangers. Nos regards cherchèrent au loin quelque sentier blanchi par la lune ; une mer de champs et de prairies nous entourait de toutes parts. Nous savions bien que la ville était proche ; nous n'avions pas d'issue pour aborder. Nous nous étions arrêtés près d'une haie : Roger se tenait appuyé contre l'e^polure de mon chevaji, et ' nous gardions un silence rêveur. Nous étions censés préoccupés de l'idée de notre retour, mais le fait est que nous avions des pensées tout autres, si toutefois nous pensions alors

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à quelque chose. Nous demeurâmes longtemps ainsi ; je ne sais comment il arriva que ma main se trouva dans celle de Roger.

Roger l'étreignit faiblement, puis il la porta à ses lèvres. Je doi^ te dire, mon enfant, que l'amour ne m'a jamais rieii donné de plus doux que ce baiser imprimé sur ma main par des lèvres tremblantes, si ce n'est le silence qui suivit ce chaste baiser. Oh!

comme je me sentais heureuse d'être aimée d'un amour crsàntif et délicat! Je retirai doucement ma main de celle de Roger, et je l'appuyai sur son front, sur ce front blanc et puj: que mes lèvres n'ont jamais effleuré, Roger tourna vers moi ses yeux humides et brûlants, nos regards se rencontrèrent pour la dernière fois sur la terre, ,

Presqu'au même instant une lumière brilla à travers les arbres, et des aboiements retentirent : les chiens s^approchèrent en grondant, puis se mirent tout à coup à sauter autour de moi d'un air joyeux et caressant ; je me trouvais évidemment en pays dé connaissances. Je fis un temps de galop vers Fenijroit d'où partait la lumière, et je frappai à la porte d'une ferme avec le manche de ma cravache. La porte s'ouvrit, nous étions à Saint-Brice.

J'entrai dans la ferme, suivie de Roger.

Une pauvre femme qui m'avait vue naître et grandir, était mourante dans son lit:

j'allai m'asseoir à son chevet ; elle me reconnut à peine. Ses mains étaient déjà glacées, son œil terne, ses lèvres livides.

Les enfants dormaient paisiblement dan» la même chambre, sous des rideaux de serge verte ; le mari sexagénaire veillait seul sa vieille compagne. La vie de nos paysans est si misérable que le spectacle de la mort n'a pour eux rien de bien désolant ni de bien solennel. J'appris que cette bonne femme était malade depuis près d'un mois, et qu'on avait pensé seulement depuis une heure à appeler un médecin. La voisine qu'on avait chargée de cette mission jugea plus convenable d'aller chercher le curé du village, et nous vîmes bientôt arriver le vieux pasteur, Roger et moi, nous nous mimes à genoux près du lit de la mourante, et nous écoutâmes la prière des agonisants. Je ne crois

pas avoir vu durant toute ma vie une scène

plus profondément triste. Les enfants, qu'on * avait réveillés et qui s'étaient levés pour assister aux derniers moments de leur mère, contemplaient d'un air endormi et stupide ce qui se passait autour d'eux : le vieillard seul versait, au pied du lit, des larmes silencieuses. La lampe venait de s'éteindre ; un morceau de suif brûlait dans le goulot d'une bouteille, Sur une table couverte encore des ' restes du souper rustique. Deux tisons rapproches fumaient dans l'âtre, et un gros chat noir, à demi couché dans les cendres, semblait absorbé par une contemplation mélan-

colique devant les braises du foyer. Des mouches volaient lourdement dans l'air épais de la chambre, et venaient en bourdonnant se heurter à mon visage : au dehors,

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on entendait des mugissements plaintifs qui partaient des étables ; les chiens aboyaient à la lune qui s'approchait de l'horizon, lèvent qui fraîchissait si£Qait tristement à la porte et mêlait ses murmures aux cris perçants des chouettes et des orfraies.

Je me retirai de cette demeure^ Fesprit tourmenté par des pressentiments sinistres.

Gette image de la mort, qui venait de se jeter d'une façon si imprévue au milieu de mes pensées d'amour , m'avait glacée d'une terreur involontaire. Je regardai Roger à la dérobée, je ne sais pourquoi je m'effrayai de l6 trouver si pâle, et si mince, et si frêle ; moimême je me sentais frappée de la crainte de mourir. Notre conversation avait pris un caractère plus austère. Roger, qui avait subi

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comme moi Finfluence de cet épisode lugubre, me par la gravementdela vie présente, pieusement de la vie meilleure qui nous était promise. Il me dit que, quoique bien jeune encore, l'idée de la mort était venue le visiter au milieu de toutes se9 joies, et qu'il s'était habitué à l'envisager sans pâlir. — Ce que la mort a de cruel, ajoutait-il avec mélancolie, c'est qu'en général elle nous frappe lorsque nous sommes désenchantés do tout, que nous avons tohché le fond de toute^s chqses, et que nos lèvres ont bu à toutes les amertumes.

— Il me semble au contraire, lui dis-je, que la mort est alors un bienfait et que nous devons la bénir, comme la fin de nos misères.

— Jo pense, répondit Roger, que nous devons la bénir à toute heure, mais surtout lorsqu'elle nous frappe au milieu de nos fé^ licites. Il doit être horrible de survivre à son bonheur, à ses croyances ; et s'il est vrai que tout ici-bas, foi, jeunesse, amour, se fane au souffle des années, nous devons souhaiter que la main de Dieu nous enlève dans la fraîcheur de nos illusions. Bien heureux ceux qui tombent dans le luxe de leur printemps, chargés de fleurs et de feuillage! Ceux-là n'assisteront point à leur ruine : ils sont les élus du Seigneur.

— Croyez-vous donc, lui dîs-je, que tout

ici-bas se flétrisse et passe? N'avez-vous

point foi en des sentiments étemels ? Vous

êtes bien jeune, pour parler ainsi.

LE JOUR §ÀI^S iENDEAAIH

^-^ Je euiô bien jeune, répôtidît Rogef, et ma vie compte un jour à peine ; mais Dieu sk placé dans le sein tnêtne du bonheur le sen* timent de Isa li^a^liié : danii l'iVresse d'Une grande joie, qui n'a pds désiré mourir t

Cette conversation nous mena jusqu'à la porté du châteitu ; inoil mari li'était pàd de iretour, mes! gens m'attendaient sur le i3euil avec inquiétude, ^'engageai Rdgér à venir preïidire quelque repos dans le salon ) il refusa. 3ans doute il avait comme moi be« soin de recueillement et dé solitude. Tour*montée par l'idée qii'il allait retourner seul ^k la Ville, Je voulus du ïinoins abréger sa )N3Ute^ et je lui offris mon alezaii, qui avait ëOUtùme de franchir cette distance en moins d'une heure.

LE JOtJit SÀNtl tiBNbÈÉAllf

Roger ayant accepté mon offre, Jô un changer la selle de mon cheya!, etj pendant qu'un serviteur s'occupait & ce soifi, nous remarquâmes, Roger et moi, que c'était le même atiimal qtie Je montais le jèili^ où la Prbiridende nous offrit Tun à l'autre pdur la pl*emièi*e fois. L'incident de cette première retiix>ntre, ^ui n'eût semblé à des imagina-* tbûs vulgaires qu'un effet du hasard, pre*« ilMt à nos yeux toutes les proportions d*un fait ptovidentiel; nous n'avions point, à nous ded^c, trop d'amour et de poésie pour en eéu lébret rimpôrtanoe.

l'examinai moi'^méme l'équipement du cheval à qui j'allais confier Roger, et^ après m'être assurée que la sangle n^était pas trop lâche, la gourmette trop serrée^ les ^urroies

88 lE JOUR SANS L'ENDEMAm

^ des étriers trop longues : — Vous reviendrez demain, lui dis-je.

— Demain! répéta-t-il, en partant au galop.

Hélas ! Roger a tenu sa promesse.

. Rentrée chez moi, je ne voulus parler à personne; j'envoyai coucher ma femme de chambre : je voulais être seule.. Je me jetai tout habillée sur mon lit ; mais j'étais trop heureuse et trop agitée pour dormir. Je me relevai, j'ouvris ma fenêtre ; l'air froid du matin me calma un peu : je ne puis dire ce qui se passait en moi ; je pleurais comme un enfant, et je sentais avec délices mes IsQrmes brûlantes sur mes mains glacées.

J'ignore combien de temps je demeurai assise sur ma fenêtre ouverte, le front ap-

puyé sur l'appui du balcon ; jo ne ponsais à rien, je no percevais rien ; j'étais absorbée dans je ne sais quelle divine extase qui me détachait entièrement do la terre : Topium doit produire une ivresse pareille. Parfois seulement, mes nerfs se contractaient douloureusement : c'est qu'alors je croyais entendre le refrain monotone de cette prière des morts que j'avais récitée, dans mon cœur, au chevet de ma vieille, fermière.

Vers le matin, je me jetai de nouveau sur ma pouché ; ma tête était brisée, mes paupières pesantes, tout mon corps aflaissé^

Je dormis d'un sommeil léger, troublé par des rêves bizarres : ma pauvre tête était un chaos où se succédaient, avec une rapidité fantastique, mille images riantes ou sombres.

70 Le iour sans lendemaiM

mille figures terribles ou gracieuses. Les pas d'un cheval qui battait le pavé de la oour iîie réveillèrent en sursaut : je sautai à bas de mort lit ; je m'étais couchée tout habillée, je courus à la porte qui donne sur la cour. Je l'ouvris avec une folle précipitation,

et me trouvai en face de mon mari. La figure heureuse et calme de cet homme excellent me réjeta brusquement dans la vie réelle d'où Roger m'avait arrachée : mon mari m*embrassa au front, ce baiser me dégrisa.

Je me sauvai dans le jardin, presque mourante. Le soleil était levé depuis longtemps, sa chaleur me ranima. J'allai m'assèoir au pied de l'un de nos tilleuls, et là, je revinift froidement sur tout ce que j'avais fait la veille. Il était bien vrai que j'aimais Roger.

La première impresaion que je retirai de l'examen réfléchi *He mon cœur fut amère et douloureuse. Je n'étais pas femme à réduire longtemps l'amour à un sentiment purement extatique : je sentais sourdement tout ce qui couvait en moi d'ardeur et de passion, j'entrevoyais, par une intuition rapide, que l'explosion en serait d'autant plus terrible qu'elle avait été plus longtemps comprimée.

Effrayée des maux que je me préparais, je me levai, décidée à ne pas revoir Roger, et j'allai chercher près de mon mari le calme et le repos que m'avait ravis son absence. '• — Oui, me disais-je en retournant au salon, plus joyeuse déjà et plus légère, c'est mon mari qwe j'aime. Il est bon : sa bonté rassurera mon âme troublée. Sa tendresse va me

LE JOUR SàN^ lendemain

rendre au sentiment de mes, devoirs que j^aî jusqu'ici trop négligés peut-être, — Puis, en montant les marches du perron, je pensais à mon ménage, à mes amis, à mes habitudes, à mon existence si tranquille, si pure, si sereine; je me demandais comment j'avais pu songer à risquer une destinée toute faite contre une fantaisie d'un jour. J'arrivai au salon dans ces pieuses dispositions : je ne sais par quelle fatalité mon mari, qui était réellement fort bon, mais dont le caractère était extrêmement violent, faisait alors dans la maison un épouvantable vacarme : il s'agissait de ne sais quelle affaire en litige avec un fermier. Je n'avais jamais vu mon cher époux jurant de la sorte : je voulus affronter

'la tempête de sa colère, mais il me pria assez

LE JOU|l SANS LENDEMAIN 73

rudement d'aller faire un tour de jardin, et je m'échappai en tremblant.

Je crois que cet instant fatal a décidé du reste de ma vie. Mes saintes résolutions s'évaporèrent à la colère de mon mari, comme la rosée de nos champs aux premiers rayons du soleil. Mon mari ne fut plus pour moi qu'un despote, un tyran domestique ; mon ménage fut un enfer, ma vie un supplice de toutes les heures. J'accusai le sort de m'avoir sacrifiée à un époux brutal et barbare, je me mis à me proclamer la plus infortunée des créatures avec autant de complaisance que ] 'en mettais , une heure auparavant , à me trouver la plus heureuse des femmes. D'ailleurs, la scène dont je venais d'être témoin avait

achevé de m'enlever le peu qui me restait de

mes illusions conjugales. Bien que l'indulgence ne fût point alors au nombre de mes rares vertus, j'aurais pu pardonner beaucoup à mon mari ; je ne lui pardonnai point d'avoir été ridicule. Je ne sais rien, mon enfant, de plus ridicule que la colère des hommes. Avant d'avoir été glacé par l'âge, le sang qui fait battre mes artères était tout aussi prompt, tout aussi inflammable que les plus impétueuses natures ; mais j'ai compris de bonne heure qu'avec la colère, on ne domine rien^ pas même son portier, et j'ai su, en toutes circonstances, soumettre à ma dignité la fougue de mon caractère.

Sais-tu, mon garçon, ce que ta vieille grand'mère a retiré de la vie f L'indulgence pour tous et un grand mépris pour eUe«

même. Notre nature est décidément quelque chose d'assez chétif , d'assez infirme et d'assez misérable. Lorsque nous ne sommes pas hypocrites avec les autres, nous le sommes vis«'à-vis de nous-mêmes. Nous rusons avec notre conscience : nous avons, pour la trorn** per, mille roueries dans notre sac ; nous sommes sans cesse occupés à jeter des petits gâteaux à ce cerbère qui veille à la porte de notre cœur. Je m'indignais contre ma destinée ; mais, au fond, j'étais bien heureuse de trouver dans l'emportement de mon mari une excuse à ma conduite de la veille, une occasion toute naturelle de revenir à mon Roger.

Je rappelai avec empressement sa douce et gracieuse image, et, pour échapper aux

ennuis de l'heure présente, je m'égarai, avec Roger, dans le monde des espérances. — Eh bien ! oui, me disais-je, les yeux attachés sur la route gui devait me le ramener, oui, je t'accepte comme une consolation que le ciel a voulu m'ofïrir : aimable enfant, qui m'as ouvert une vie nouvelle, oui, je garderai pour toi seul cette âme que tu m'as révélée ; il est ibien à toi, ce trésor qui dormait enseveli dans mon sein et que sans toi j'ignorerais encore. Oui, je t'aime ; oui, je t'attends. Mon Dieu, je ne le voulais pas...

mais repoussée de toutes parts, il faut bien que je me réfugie dans le seul cœur qui ne me soit pas fermé !

Tu vois, mon garçon, que je préludais ^ssez bien, par l'exaltation de mes senti-

ments, aux types qui devaient, trente ans plus tard, défrayer les romans à la mode :

aussi ne puis-je m'empêcher de les aimer, ces diables de livres qui m'apportent comme un écho lointain de mes jeunes années. Seulement, lorsque je lis, dans ma bergère, ces productions échappées à quelques cœurs souffrants, à quelques imaginations maladives, et qui ont pour but de peindre la vie, d'en représenter les combats, les joies et les douleurs, je voudrais que, moins fidèles à la poésie qu'à la réalité, ces œuvres ne s'achevassent pas toujours daiis le paroxysme de la passion. Ces héros et ces héroïnes que je vois partir, au premier chapitre, tous si pâles, si blonds, si bruns, si beaux, si fougueux, si fringants, j'aimerais à les retrou-

va

78 LB JOORlSANS LENDEMAIN

ver, aux dernières pages, prenant une prise de tabac au coin du feu, et faisant un retour judicieux sur les extravagances de leur jeunesse, tandis qu'on bassinerait leur lit et qu'on préparerait le bonnet de coton et la boule d'eau chaude. Il me semble qu'un pareil dénoûment, habilement soudé à presque tous les romans modernes, en compléterait

le sens avec bonheur, et serait fécond en moralités de tout genre.

Cependant Roger ne revenait pas. La

route se déroulait déserte et silencieuse à

)l!ravers les prairies ; je n'apercevais à Thorizon que la cime immobile des arbres. Je prêtais l'oreille aux bruits de la ville, et n'en-' tendais que les feuilles que le vent d'automne abattait autour de moi. Que faisait Roger ?

Quelà rêves avaient occupé son sommeil ?

Dans quel monde voyageaient ses pensées, depuis notre séparation de la veille ? Quellei impression avait lais^é^ dans sou âme cette nuit passée dans les champs ? Quelle image dans son cœm* notrerencontreàlaCbênette?

Âb ! sans doute il m'aimait ; saus doute il m'avait retrouvée dans ses songes ; j'avais été l'ange de son réveil ; je devais être désormais le bonheur et le but de sa vie tout entière. N'avais-je pas senti ses lèvres tremblantes sur ma main, son souffle brûlant à mon visage ? Son trouble n'avait-il pas été ^al au mien ? Âh ! oui, Roger m'aimait ; il m'aimait depuis deux ans peut-être, depuis le jour où son courage m'avait sauvée dans les montagnes ? Et moi, je l'avais oublié ;

mon souvenir n'avait pas su garder les traits charmants de mon sauveur ! Ingrate ! Je V devais à Roger peut-être deux ans d'amour.

— Va, je te les rendrai, me disais-je dans I mon fol enthousiasme, je te rendrai la vie

que tu^m'as conservée ; toi seul pourras savoir ce que ce cœur renferme d'amour et de tendresse ! — Et je brodais, dans mon ivresse, au tissu de notre avenir toutes les fleurs de mon printemps ; les obstacles qui m'effrayaient une heure auparavant s'aplanissaient comme par magie ; les orages que j 'avais entendus gronder à l'horizon s'étaient changés en brises caressantes, le coin de ciel ' que mes terreurs avaient voilé de nuages s'éclaircissait rapidement aux chauds rayons de mon amour. mon enfant ! il me fau-

drait toute l'ardeur de jeunesse que je n'ai plus, toute la poésie d'expression que je n'ai jamais eue, pour t'enlever dans les régions enchantées que je parcourais avec Roger, lorsque mon cher époux, que j'aperçus à travers le feuillage éclairci de l'allée, vint me faire descendre brusquement sur cette terre maudite.

La tempêta s'était calmée dans son cœur, mais non pas dans le mien. — Chère amie, ,* dit-il en tirant de son gousset une énorme montre, et en me montrant sur le cadran l'aiguille qui marquait onze heures, chère amie, ne viens-tu pas déjeuner?

Le malheureux ! me rappeler aux vils be-

soins du corps, lorsque je m'abreuvais au

céleste banquet do Fâme ! Je ne trouvai pas -

LE lOOR SANS LENDEMAIN

même la force de répondre^ je détournai mes regards de cet homme de chair et d'os pour les reporter avec inquiétude sur la route, toujours déserte, par où j'espérais le Messie.

— Attends-tu quelqu'un, chère amie? demanda-t-*il avec indifférence.

— Oui, répondis-je hardiment; j'attends M. Roger.

— tiO petit Roger 1 dit mon mari d'un air étonné.

— M. Roger, reprîs-je avec dignité ; je l'ai vu hier à la Chênette, et je l'attends. Voua le connaissez ?

— Sans doute.

— J'ai lieu d'être surprise que vous, mon-

sieur, qui semblez avoir à cœur d'attirer ici tous les sots et tous les impertinents de la

ville, vous n'ayez pas songé, par compensation, à amener une fois ce jeui^e homme.

— A votre aise, chère amie, répondit mon mari avec beaucoup de calme. Les sots^ et les impertinents ont du moins leur spécia-

lité; mais ce petit Roger est un garçon si insignifiant, que je ne pense pas même qu'on puisse rire de sa personne.

En achevant ces mots, mon mari s'éloigna, et je restai foudroyée sur place. Je ne crois pas avoir éprouvé de ma vie une indignation plus amère, une humiliation plus profonde. .^ O mon Roger ! vous traiter de la sorte ! vous, mon dieu ! vous, mon tout ! ... Ah ! je te ven^ gérai, m'écriai-je ; va, mon amour te vengera de l'insulte et du mépris des sots ! J'étain blessée dans ma tendresse, dans mon orgueil.

dans ma vanité ; toutes les fibres de mon cœur souffraient : j'aurais voulu pouvoir sacrifier le monde à Roger, et le désir de la vengeance, me fit un instant caresser avec complaisance des idées qui, une minute auparavant, auraient couvert mon front de honte et de rougeur.

Puis, mon indignation apaisée, je fus saisie tout à coup d'un horrible sentiment de terreur. Mon sang se figea, je crus que mon cÔBur allait mourir dans ma poitrine ; une sueur froide glaçait mon front, mes jambes se dérobaient sous moi.

— Ah! mon Dieu! m'écriai-jo en m'ap-

, puyant contre un arbre, et cachant ma tête

dans mes mains. Ah ! mon Dieu ! et s'il

avait dit vrai! Si je n'avais aimé qu'une

ombre, un fantôme, et si riion rêve allait finir ! Seigneur ! être allée jusqu'aux portes du ciel, avoir entendu le chœur des anges avoir entrevu les merveilles de la vraie vie, et se réveiller sur cette terre d'exil ! Oh ! ce serait affreux, et pourtant si je me réveillais! si je ne trouvais, au réveil, qu'un enfant sans force et sans vertu ! si j'allais rougi j de mon idole! s'il me. fallait briser ce que j'ai adoré! Hélas! hélas! Cet amour est-il ailleurs que dans ma tête ? Est-il autre chose que Texaltation de quelques heures, enfantée dans le silence d'une nuit étoilée, au milieu des champs endormis, par la poésie d'une .situation romanesque, ou par la prédisposition do mon âme inquiète et troublée ?

Je restai longtemps abîmée dans ces re-

flexions laccablantes. J'étais absolument dans la position de l'homme qui, enivré par le son des instruments, par le parfum des fleurs et le mouvement de la danse, s'est soudainôment épris d'un beau domino aux petits pieds, à la main blanche, à la taille élancée, et qui, après avoir deviné les beau-» tés cachées sou&i le manque de satin noir, hésite et tremble, i^q moment ou le masque^ en tombant, va ruiner peut-être l'espoir d'une nuit tout entière. Je tremblais de voir arriver Roger, Je n'osais plus interroger Je long ruban poudreux qui serpentait à travers les campagnes : le moindre bruit que m'apportait le vent me faisait tressaillir d'effroi.

J'aurais voulu que Roger ne vint pas : je

tS JOnn SANS LENDEMAIlf 87

demandais à Dieu (nous avons la manie de faire intervenir Dieu dans toutes nos petites affaires) qu'un obstacle imprévu retint ce jeune bommq à la ville : je ne pouvais me résigner à en finir aussitôt avec le bonheur, Et puis, lorsque je venais à me rappeler le^ heures enivrantes que j'avais vécues près de Roger, à repasser dans mon esprit tout c^i qu'il m'avait dit de lui, de ses tristesse^ en cette vie, de ses aspirations vers une vie meilleure, lorsque je venais à ranimer dans mon cœur l'image de ce bel enfant dont le regard était si pur, la voix si douce, la parole si tendre ; lorsque je me le représentais nonchalamment penché sur sa pesante monture, tel que je l'avais vu tout un soir, blanc comme la lune qui éclairait

son visage, suave comme la brise qui se jouait dans ses cheveux, alors je riais de mes ten'eurs, j'insultais à mon effroi, je m'attachais à Roger avec un nouvel enthousiasme. Et puis mes craintes revenaient : U me semblait entendre autour de moi les éclats d'un rire moqueur, et, au milieu de ces rires sardoniques, se mêlait la prière des morts que j'avais récitée au pied du lit de ma fermière.

Ainsi, jo passai près d'une heure à flotter entre le ciel et la terre, tour à tour me perdant dans les nues et me brisant contre les pavés, à la fois la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, digne de l'envie et de la pitié de tous. Épuisée par tant d'émotions diverses, je m'étais jetée sur la n^iousse

au pied d'un tilleul, et je regardais d'un air stupide la ix)ute qui étincelait aux rayons du soleil, lorsque tout à coup je me levai en jetant un cri : j'avais vu un nuage de pous-^ ' sière s'élever à l'horizon, j'entendais le galop précipité d'un cheval. Je serrai mon cœur à deux mains comme si j'eusse craint qu'il ne brisât son enveloppe, et je courus sur le bord du fossé qui sépare le jardin do la route. Je reconnaissais bien le pas de mon cheval, c'était Roger, mon beau Roger, qui volait vers moi. L'alezan fila sous mes yeux comme un caillou lancé par une fronde; mais la selle était vide, la bride traînait dans la poussière, et les étriers battaient contre [ps flancs du coursier.

Je tombai raido sur le gazon ; j'ignore

combien de siècles se sont écoulés 4ôpuis.

Lorsque je me réyeillaii j'étais dans mon lit, j'avais la fièvre, mon mari veillait à mon chevet, et le docteur comptait les pulsations de mon pouls. Aussitôt que je fus parvenue à rassembler quelques idées, je me dressai brusquement sur mon séi^t, et demandai Roger d'une voix déchi rante.

Roger n'existait plus : mon cheyal l'avait jeté sur un des tas de pierres qui bordaient le chemin ; le malheureux enfant avait e^-^ pire sur le coup,

Je reçus cette nouvelle avec un horrible sang-froid : je déclarai que ma santé n'exigeait ni les soins du docteur ni les veilles de mon mari : je voulus être seule. On m'obéit; je restai seule, un mois entier. Lorsque je sor-

» lOUR SANS LBHOBUAIH 91

ti8, j'étais calm^. Je défendis que le nora de Roger fût prpnonoé devwt moi : tu es le^seul^ mon enf ant| devant qui mes lèvres aient la|t entendre oe nom sacré. J'ordonnai que mon alezan ne fût jamais monté de sa vie, et je le laissai errer en liberté dans mes prairies. LoT^que je passais triste et solitaire 1q long des haieSi le noble animal élevait la tête audessus des buissons, et m'appelait en hen* nissant ; je ne lui répondais que par un regard de douloureux reproche et je suivais le sentier en pleurant.

Je refusai de retourner i la Cbânette. Je ne voulus jamais revoir les lieux que j'avais parcourus avec Roger : j'ai gardé dans toute leur virginité les impressions que m'a lais-» sées cette nuit solennelle ; j'ai préservé la

fleur de mes souvenirs des vents qui flétrissent ; je l'ai conservée dans tout l'éclat et dans toute la pureté de sa fraîcheur primitive. Souvent, on a tenté de m'entrètenir de Roger : je ne l'ai jamais souffert. Que m'importait le Roger que l'on connaissait à la ville? Qu'avait -il de commun avec mon Roger, à moi ? Celui que j'ai connu ne s'est jamais révélé au monde : il m'est apparu par une nuit d'automne, comme un ange descendu du ciel pour verser dans mon sein le feu dont j'étais altérée ; et ce feu ne s'est jamais éteint, je le sens qui brûle encore, même sous les glaces de Fâge.

Cet amour n'a point subi l'affreuse loi du désenchantement. Le monde n'en a jamais souillé le sanctuaire : la mort a coulé en

bronze l'image de Roger dans mon cœur ; je l'ai toujours retrouvé là, pur, jeune et gracieux, comme au jour où je le vis à la Chênette ; les années qui m'ont vieillie n'ont pas mis une ride à son front. Quant à lui, pourquoi le plaindrais-je ? Il est mort comme il voulait mourir, dans la verdeur de ses prcmières illusions; il s'est enseveli dans le luxe de son feuillage ; il n a point, comme moi, assisté à sa ruine. Heureux enfant ! il n'a pas su tout ce que la vie renferme do dégoûts et d'amertume, tout ce que les affections humaines ont d'impuissant et d'incomplet ; il n'a essuyé ni les défections de l'ami* tié ni les trahisons de l'amour ; la mort l'a frappé dans la gloire de sa jeunesse, alors qu'il s'élançait joyeux vers des félicités qu'il

croyait infinies. Âh ! ne lô plaignons pas !

Sans doute la terre lui f lit légère : il ne Tavait

point trempée de ses larmes.

Ce l^cit achevé, la grand'mère appuya son

front sur le marbre de la cheminée et de-^

meura silencieuse. Je respectai le recueille-

ment où je la voyais plongée, et me mis,

silencieux comme elle, à remuer les cendres

du foyer : noîiâ demeurâmes longtemps

ainsi.

— La moralité de tout cela, grand'mère ?

lui demandai- je enfin.

-^ Mourir à propos, me dit^elle.

-*-aMA^i*aÂ*i^amBkrfMM M4M

, — Ainsi, dit Mario m^interrompant, vous ne croyez pas à la Providence ? Selon vous, c'est la fatalité qui gouverne et régit le monde ?

— Entendons-nous, lui dis-je ; je crois à la Providence générale, à celle dont émane de toute éternité la loi qui règle toutes choses. Il faut être aveugle on insensé pour

la nier, celle-là : la nature entière la révèle

96 oLivisn

et la proclame ; mais, je Tavoue, je ne crois pas qu'une Providence particulière se dérange à chaque instant pour nous. Dieu, qui veille à la conservation des espèces, se soucie fort peu des individus, et c'est, à mon sens, une sotte manie que de le faire intervenir à tout propos dans nos affaires

— Prenez garde ! reprit Mario ; que penseriez-vous d'un roi qui, après avoir promulgué les lois de son royaume, vivrait, les bras croisés, au fond de son palais ? S'il étendait sa sollicitude jusqu'au moindre do ses sujets, vous en paraitrait-il moins grand ? Dans une nuit noire, sur un marbre noir, une fourmi noire. Dieu la voit et l'entend... Cela me semble plus conforme à la grandeur de FÉtre suprême que les systèmes

qui le représentent immobile et indifférent dans sa gloire.

— A ce compte, lui demandaî-je en (souriant, vous croyez au rôle actif de la Providence dans la destinée de chacun de nous?

— Pourquoi pas? répliqua Mario. Si vous reléguez la Divinité sur des hauteurs inao* cessibles^ si je ne puis la bénir dans ma joie ni l'implorer dans ma détresse, si, dans un cas désespéré, je ne dois rien attendre d'elle, pas même le brin d'herbe que la colombe jette à la fourmi qui se noie, que m'importe, à moi, votre Dieu? Roseau pensant, j'ai besoin d'un appui ; il me faut un Dieu secourabie. Je crois, comme vous, aux lois immuables de la création ; je ne pense pas que

98 OLITIBR

la Providence daigne changer pour nous réconomie du monde, se manifester à toute heure, ni qu'on doive sottement invoquer son intervention, comme font les portières à l'égard de leur chat ou de leur serin ; f mais je dis qu'il y a des circonstances

où Ton ne saurait, sans ingratitude, s'em-, pêcher de la reconnaître et de la proclamer. Tout homme a dans sa vie une page au bas de laquelle le nom de Dieu se trouve écrit en signes éclatants. Tenez, ajouta-t-il en s'arrêtant au milieu de l'allée où nous marchions tous deux, au lieu de discuter, comme nous le faisons depuis deux heures, sur des questions où tout n'est que ténèbres et incertitude quand on n'y pénètre pas avec le flambeau de la

foî, voulez-vous que je vous raconte une histoire ?

Nous nous assîmes au bord de Tallée, sur la mousse qui tapissait le pied d'un chêne, et Mario parla en ces termes, après s'être un instant recueilli :

Le comte Gaston de Valgrand est mon ami; aussi vieille que nous, notre amitié n'a pas vieilli d'un jour. Nous sommes nés presqueen même temps; nonsavons grandi côte à côte. Nos habitations sont voisines Tune (Je l'autre ; vous voyez d'ici les tourelles de son château et les ombrages de son parc. Si, comme je l'espère, vous passez quelques joursavec moi^ vous le connaîtrez à coup sûr. Si vous l'eussiez connu voilà dix ans, vous sauriez que lebonheur peu t se

' rencontrer ici-bas. Jcuno et beau, il avait épousé mademoiselle de C..., qui était ellemême dans l'éclat de toute la beauté et de la jeunesse. Leur union donnait un démenti formel au moraliste qui prétend qu'il n'y a pas de mariage délicieux. Ils vivaient dans l^ur terre, faisaient du bien à leurs paysans, et ne paraissaient point se douter qu'il y eût sous le ciel d'autres joies que celles qu'ils goûtaient à l'ombre de leurs bois. On les eût dits créés l'un pour l'autre... C'est là une phrase parfaitement banale, mais qui rend bien la conformité de leurs goûts, l'harmonie de leurs sentiments.

On assure que le charme de l'intimité nait de lopposition des caractères : je n'en

crois rien, à moins pourtant que le charm

do rintimité ne consiste à se quereller du matih au soir. Quoiqu'ils fussent toujours' du même avis sur toutes choses, ils étaient Tun pour Tautre un monde toujours charmant. Il y avait, cependant, un point assez grave sur lequel ils ne s'entendaient pas.

Gaston était, en philosophie, de l'école des indifférents. Comme vous, il niait la Providence et se raillait volontiers des gens qui ont la faiblesse d'y croire. Il estimait que Dieu avait assez fait pour nous en créant l'ordre admirable qui se voit dans l'univers, et qu'en toute occasion l'homme ne doit compter que sur lui seul. Madame de Valgrand était aussi pieuse que belle. One philosophie si contraire à ses croyances et à ses instincts devait l'affliger plus sérieuse-

ment qu'elle n'en convenait elle-même; mais elle espérait en triompher à la longue ; et, d'ailleurs, les discussions métaphysiques ne tenaient pas une assez large place dans la vie du jeune ménage pour que la paix et le bonheur dont il jouissait en fussent troublés bien profondément. Riçn ne manquait i leur félicité : dix-huit mois après leur mariage, un petit ange leur était né. Je ne vous dirai pas leur ivresse; il eût fallu les voir, penchés sur le berceau où l'enfant gazouillait déjà.

Uu soir d'autonme, j'étais assis, près de madame de Valgrand, sur le perron de leur château. À quelques pas de nous, sur la pelouse, Gaston jouait avec son fils. Le petit Olivier avait trois ans passés : c'était

un bel enfant, épanoui comme une fleur, et qui promettaitide ressembler trait pour trait à son père. Cette ressemblance, déjà frappante, exaltait à la fois chez la jeune comtesse l'amour de ht mère et la tendresse de réponse. Souriante et recueillie, elle contemplait en silence le doux tableau qu'elle avait sous les yeux. Tout à coup la sérénité de son front se voila, et je vis une larme qui brillait au bout de ses cils.

— Vous pleurez ! m'écriai-je en lui prenant la main ; qu'avez-vous ?

— Je suis trop heureuse, dit-elle ; il y a des instants où mon bonheur m'accable et m'effraye. S'il est vrai, comme on nous l'assure,' qu'il n'y a pas de félicité durable en ce monde, et que tout se paye ou s'ex-

pie, à quelles épreuves suis- je donc réservée ? J'essayai de la rassurer ; j'énumérai complaisamment tout ce qui devait ranimer sa confiance : son enfant bien portant, son mari presque aussi jeune qu'elle, sa fortune solidement assise.

— Que pouvez- voua redouter ? ajoutaî-jè; la foudre n'éclate pas dans un ciel sans nuage.

— Sans doute, je suis folle, répliqua-telle d'un air distrait; mais, que voulez-vous? c'est plus fort que moi, il y a des instants où j'ai peur.

Elle était ce soir-lâ, contre son habitude, inquiète, nerveuse, agitée. Elle se leva, courut à son fils, et le baisa coup sur coup, en disant d'une voix fiévreuse :

106 OLITIBR

— Tu n'es pas malade ? tu ne sôufitres pas?

L'enfant était vermeil et frais comme un

bouquet cueilli dans la rosée de mai. Le

temps menaçait ; de vifs éclairs sillonnaient

l'horizon. J'attribuai cet état de 8urei«?ita-

tion à l'influence de l'atmosphère, et ne

m'en alarmai pas autrement. Comme je

rappelais à Gaston que nous avions pour le

lendemain une partie de chasse où devaient

se trouver plusieurs de nos amis communs,

la jeune femme pâlit et le supplia de n'y

point aller. Ce n'était pas la première fois

qu'elle suppliait aindi. De tout temps les

armes à feu lui avaient inspiré une instinc*

tive horreur; son mari ne partait jamais pour la chasse sans qu'elle sentit son cœur

BQ s^rer . Elle y mit cette fois une insistance toute particulière. Nature déliée, organisation délicate^ elle frissonnait sous le pressentiment d'un épouvantable malheur. Après avoir commencé par rire de ses appréhensions, Gaston céda de bonne grâce, et, pour la rassurer tout à fait, promit généreusQr ment qu'il ne chasserait plus désormais.

Elle lui sauta au cou, le remercia avec effusion et fut joyeuse le reste de la soirée.

En effet, le lendemain, Gaston manquait au rendez* vous. La chasse fut heureuse et s'acheva sans accident. Il avait été convenu qu'au retour on dînerait chez moi» Au moment de nous mettre à table, nous vîmes paraître Valgrand qui venait dîner avec nous, en compagnie de son petit garçon qu'il tenait par la main. Il était encore dans l'enivrement de la paternité, et se plaisait à lo mener partout avec lui. Olivier fut reçu avec tous les honneurs dus à son âge, à sa

OLIYIBR 109

gentillesse et à sa beauté vraiment merveilleuse. A la grâce, à Fél^ance des races ans»

tocratiques, il joignait la force et la sponta* néité des enfants sains et vigoureux qui poussent en pleine nature. Ce tu^X à qui le choierait et lui ferait fête ; on se disputa ses caresses et ses baisers. La jeune comtesse l'avait paré avec cette coquetterie qui n'appartient qu'aux mères. Je vois encore ses cheveux blonds, ses jambes nues, son coii de neige, et ses grands yeux, taillés dans le vif azur d'un ciel de printemps. On l'eût dit détaché d'une vignette anglaise, ou mieux encore, d'une toile d'Hamon. Il prit place au milieu de nous, et fut la gaieté du festin. Le repas achevé, nous étions passés sur la terrasse, où nous nous amusions à tirer

IIA «LITIEB

lea martinets gtd volaient dans l'air bleu du soir. Olivier, comme un petit brave, battait des mains à chaque coup de feu, et se pré* dpitatt aussitôt pour ramasser l'oiseau, qui ne tombait jamaU. Honteux de notre mala* dresse, Gaston, qui jusque-là s'était contenté de nous regarder, vint à moi, et me demanda mon fusil. Je lui rappelai, en riant, la promesse qu'il avait faite la veille à sa femme; il me répondit qu'on lui peri^ettait la chasse aux moineaux

— Papa va tiier ! s'écria le petit, tout fier et tout joyeux ; papa va tuer tous les oiseaux!

Il se fît un profond silence. Gaston, Farme inclinée, un doigt sur la gâchette, observait le vol des hirondelles et guettait le moment

OLIVICU

propice. Dispeisés çà et là, comme des tirail* leurs au repos, nous attendions humblement la leçon qu'il s'apprêtait à nous donner. A quelques pas delui^Tenfant se tenait debout, immobile, pâle d'émotion. Les martinets,, farouches, avaient pris le parti de s'éloigner. Enfin il eu vint un, qui, après avoir ^ tracé de gracieux méandres, plana un instant au-dessus^de nos têtes. Gaston, qui le suivait des yeux^ roLeva brusquement son arme : le coup partit, Olivier tomba.

Ce qui se passa là, dans l'épouvante de la première heure, je ne puis vous le dire. Ce fut une scène dont rieu ne pourrait vous rendre l'horreur. L'enfant gisait sur le gazon, la poitrine trouée et sanglante. Jl avait rcQU toute la charge de plomb dans le

.Jf!

cœur ; la foudre n'eût été ni plus prompte ni plus terrible. Les cheveux hérissés, les yeux secs et hagards, le front livide et chargé de sueur, Gaston se débattait, comme une bête fauve, au milieu de nos an\is qui s'étaient jetés sur lui pour l'empêcher de se tuer. Ce n'était pas du désespoir, mais de la fureur, du délire. J'avais moi-même le vertige ; je courais çà et là comme un insensé ; je sentais la folie poindre dans mon cerveau. J'avais pris dans mes bras le corps inanimé du pauvre petit être qui paraissait dormir, la tête penchée sur mon sein; je l'emportai dans ma chambre et le posai doucement sur mon lit, comme si j'avais eu peur de le réveiller. Quand je retournai vers Gaston, il venait de perdre connaissance et d© s'affais-

'd-i>!lfL* » .' . »

ser sur lui-même. Nous profitâmes de son évanouissement pour Farracher de ce lieu do désolation. On le plaça dans la voiture de M. de B..., qui Femmena chez lui, à quelques lieues delà. J'avais confié à mes amis le soin de veiller sur l'infortuné ; une tâche plus rude m'était réservée. Étonnée

de ne point voir revenir son fils, la mère pouvait arriver d'un instant à l'autre. J'appelai à mon aide toutes mes forces et toute ma raison ; je m'armai de courage et me rendis au château de Valgrand. J'entrai par la grille du parc. Ce ne fut

qu'au bout de l'avenue, en face de cette demeure recueillie, silencieuse, où tout respirait encore la paix et le bonheur, que je compris bien nettement pourquoi j'étais venu.

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Je m'arrêtai ; mes janibés fléchissaient, je sentais mon cœur qui se mourait dans ma poitrine. La soirée Stait délicieuse. Un vent doux et frais agitait la cime des arbres. Madame de Valgrand se promenait, calme et sereine, sur le sable fin de l'allée qui courait devant le perron. En passant près d'une fenêtre, elle jeta un coup d'ceîl sur la pendule du salon, et, s^adressant à un de ses serviteurs :

— Germain, dit-elle, monsieur le comte s'oublie. Il se fait tard, aïlet chercher l'enfant ; je craindrais quMl ne prît du mal.

Je souhaitai que la terre s'entr'ouvrît sous mes pieds ou que le del s'écroulât sur ma tête. J'eus la praisée de me sauver, de m'enfiiir jusqu'au bout du inonde. En se retour^

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liant, madame de Valgrand m^aper^t et iSt vûcs moi quelques pas ai souriant. Elle n'avait point remarqué le bouleversement de mes traits et erojiait sens doute qn'Oliviei^ et Qastcm me iiuivBieiit de pràs. J'allai droit & "elle et lui pris la main. Je me taisais. E3Ue me regarda, tressaillit et détint hlanche comme un linceul.

— Mon mari ?... mon enfant t... dit-eUe.

— Madame, lui dia-ja eBofin, hier ^oi»

aviez raison : tout «bonheur se paye «ou^ s^eaq[iie. Vous étiea; la plus beureuse dos femmes. . . vous ea^tes la plus miséraUe.

Eller^péta:

— M<Himari?.». mon enfant?...

— Votre mari est vivant» lui di»fe.

V— -Mon enfant est mort I

Je ne répondis pas.

Elle jeta un cri, et, saisissant mon bras :

— Ce n'est pas vrai ! . . . Vous me trompe25j vous mentez... Ce n'est pas possible ! Il s'esf blessé en jouant, voilà tout... mais il n'esl pas mort... Vous mentez !...

Je pleurais en silence; je n'y tins plus, j'éclatai en sanglots.

— C'est donc vrai ! c'est donc vrai ! s'é* cria*t-eile en se frappant le sein et le visage. Mon enf abt est mort ! on m'a tué mon en* faut!... Allons, ajouta-t-elle résolument, menez-moi vers lui. . . Je veux lé voir.

C'était là ce que je redoutais. J'essayai de la retenir ; mais elle m'entraînait avec une force surnaturelle.

— Je veux voir mon enfant... On ne

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m'empêchera pas de voir mon enfant ! disait* elle d'une voix ardente, éperdue.

— Madame, lui dis- je avec autorité, vojkre place, à cette heure, est près de votre mari ; c'est près de lui que vous devez vous rendre d'abord . Quand j'ai quitté Gaston, il était déjà bien malade. Si vous manquez de courage, il mourra. Il n'y a que vous au monde qui puissiez le sauver. Si vous voulez qu'il vive, hâtez- vous. Vous n'avez pas un instant à perdre*

Ainsi que je l'avais prévu, elle s'empara avec avidité de ce nouvel aliment offert à son désespoir.

— Oui, dit-elle, vous avez raison... Mais,

mon Dieu, que s'est-il donc passé ?

Et, sans's'inquiéter de savoir comment il '

lis etivisii ^

se faisait que Gaston ne f àt pas auprès de son fîls^ elle ocmti&uaît de m'entrainer iiws la grille. Au beat de gudques pas, die dlian« oda; je la portai daos noai/oitune que j'avais laissée à la porte du paœ. U était plus de minuit quand noos arrivÂmes au château de M. de B... Madame de Valgrand ne savait qu'une partie de la vérité ; ^e croyait que sonfils s'était tué en tombant du haut de la teirasse. Pendant le funèbre trajet, j'avais exalté son courage en lui parlant de son msffi.

— Vous êtes pkaifiB^ lid disais-je; vous êtes plus forte que lui. Vous avez Dfeu pour vous soutenir ; lui, le malheureux, n'a que vous.

J'avais la conviction que ces deux infor-

Ty

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tuQés ïkQ pouvaient être sauvés que l'un par l'autre \ j 'espérais que leur désespoir s'amortirait dans uœ pitié réciproque, dans un mutuel attendrissement. Je me trompais. A peine arrivé, je mé précipitai vers l'appartement dont les fenêtres lurillaient dans l'obscurité de la nuit. Je voulais prépacer Gaston à la présence de sa femme. J'ouvris la porte et j'entrai. Madame de Valgrand, que j'avais laissée dans la calèche, m'avait suivi à mon insu; elle entra presque en même temps que moi. Gaston était assis sur un divan, l'œil morne, la bouche béante, dans l'attitude de l'hébétement ou de la folie. Il se dressa brusquement sur ses jambes, regarda sa femme, recula do deux pas, poussa un cri terrible et tomba roidc sur le

OLÏtIER

parquet. Quelques heures après, au lever du soleil, la voiture qui nous avait amenés rapportait au château Je Valgrand Gaston, étendu sans vie près de moi, et le corps de l'enfant que la mère, à moitié folle, berçait sur ses genoux.

Est-ce assez d'horreur, mon ami? Et pourtant je n'ai pas tout dit. Gaston se ré-i veilla, mais non pas sa raison. Lorsqu'il revint à lui, il était fou. Folie furieuse que la présence de sa femme exaspérait au lieu de l'apaiser; folie d'autant plus affreuse, qu'elle n'étouffait pas en lui la conscience de la réalité, et que la mémoire survivait au naufrage de l'intelligence! Il croyait qu'après avoir tué son enfant il avait été condamné à mort, qu'il s'était enfui au moment où on le traînait au supplice, et que sa

KljBjt.

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femme ne le chei^hait que pour livrer tête au bourreau. Assez calme lorsqu'il était seul avec moi, il jeteit des cris ef&ayant& aussitôt qu'il l'apercevait. Vainement elle venait à lui, éplorée et suppliante; vaine* ment elle essayait de le rassurer par de douces paroles : saisi de terreur, il se cachait derrière les meubles, ou, s'échappant des bras qui s'efforçaient de le retenir, allait^ jpâle et tremblant, se blottir dans' les combles du château, d'où j'avais bien de la peine ^ pour le ramener dans sa chambre. J'avais cru d^abord à un délire passager ; mais, loin de céder, la fièvre du cerveau redoublait. II ne se laissait approcher que par moi ; ma figure était la seule qui n'éveillât pœnt sa défiance. Madame de Valgrand avait dû se

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