‹ Le jour sans lendemain: Olivier. Hélène VaillantChapitre 6 sur 6 · MORT LE 2 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MORT LE 2 SEPTEMBRE

A l'âge de trois ans et trois mois.

PRIE POUR TON PÈRE, MON CHER ENFANT î

Qaston comprit tout.

Il tomba agenouillé et demeura longtemps le front dans la poussière.

Lorsqu'il releva la tête, madame de Valgrand et son fils se tenaient debout, devant lui, pareils à deux anges gardiens.

— Dieu nous Fa rendu, mon ami, dit la jeune femme en poussant Olivier dans les bras de son père.

— Dieu est bon, répondit Gaston.

OLITIER t6S

Et il pressa l'enfant sur son cœur.

— Aujourd'hui, ajouta Mario en termi« nant ce simple récit, Gaston croit à la Providence.

- J'aUâii voilà quelques axmée^ viditor les rives de la Creusa. J'aime oe petit pays, nonseulement parce c[ue j'y suis né, mais aussi parce qu'il est un des plus pittoresques et des plus charmants qui se puissent voir. Je l'aime surtout parce qu'il est ignoré et qu'il a su, jusqu'à ce jour, échapper à la curiosité

des touristes et aux impressions de voyages.

C'est peut-être, avec la Bretc^e, le seul point do la France qui conserve encore aujourd'hui quelque chose de sa physionomie priiiiitive. S'il n'a pas vu, comme la Bretagne, glisser à travers ses bois de chênes la grande ombre de Velléda, il n'a pas vu, comme elle, la tourbe des médiocrités s'abattre sur ses landes et ses bruyères. C'est à peine si, de loin en loin, quelque poëte de passage en a chanté les sites agrestes, les vallées ombreuses et la rivière aux belles eaux. Sa poésie est vierge, nul n'en a cueilli la fleur mystérieuse et sauvage. Cependant il faut se hâter d'en respirer le parfum. Au dernier voyage que je fis, ce n'était déjà plus la même grâce ni le même charme. Déjà les

fabriques bruyantes commençaient à s'élever sur les rives dont le frais silence n'était troublé jadis que par le caquetage des moulins. Au lieu des chroniques et des légendes qu'on racontait autrefois, le soir, autour des feux clairs de l'automne, on se délectait en famille à la lecture du feuilleton quotidien. Avant peu de temps, ce pauvre pays aura, lui aussi, ses romanciers et ses trouvères.

Hélas ! n'a-t-il pas donné tout récemment ' une dixième muse à la France, lui qui n'avait produit jusqu'alors que du blé noir et du colza ? Je veux conter comment il m'arriva de découvrir cette poétique merveille et d'assister aux débuts d'une histoire que d'autres ont dite avant moi, mais qu'il est

bon peut-être de redire, car elle est féconde

170 BËIÈNE VAULAV

ea enseignements salutaires. La voici dans toute sa simplicité.

Par une belle journée de septembre, je quittai la petite ville da... pour aller retrouver à Saint-Ciabriel les rives de la Creuse.

âamt^j^Abriel est un pauvre bameau, à quelques lieues de... Je partis par la carriole qui fait tous les jours le double service du village à la ville, de la ville au village. J'étais seul dans la voiture ; le conducteur se tenait assis sur le siège. Nous allions au pas d'une abominable bête à laquelleson maître aUongeait par-ci par-là un coup de fouet nonchalant qui pouvait passer moins pour un reproche que pour une caresse.

La Biche^ c'était son nom, ne se méprenait jamais sur le sens de cet avertissement;

HftLÈUfi. TAILLA If r 171

à chaque coup qu'elle rôoemÀt sur sa croupe osseuse ou le long de ses flancs creusés en alÂmeS) le noUe animal s'arrêtait courte tondait le gazcm do sentier, et ne se remet-» tait en marche qu'au gré de sa fantaitàe. Ces lentes allures ne me déplaisaient pas ; le temps était beau j )e m'enivrais à loisir du parfum de la terre natale* Il y arait près d'une heure que j'étais plongé dans cette espèce de rêverie qui tient le milieu ^itre la veille et le s<»nmdl, l<Hrsque j'en fus tiré violemment : la Bichcy ao {dus bel endroit de la route, venait de nous verser dans un fossé. Je sautai à bas de la carriole^ décidé à tancer vertemrat le conducteur ; sa conf usio;i me désarma. Il se tenait devant moi, les yeux baissés, le front couvertde honte,

silencieux, immobile, et roulant entre ses doigts l^s larges bords de son chapeau dé feutre. C'était un jeune gars qui comptait vingt années à peine. Son air humble et doux me toucha.

— Heureusement, lui dis-je, nous en sommes quittes pour la peur ; mais où donc aviez-vous la tête ?

Il leva sur moi deux grands yeux remplis de larmes.

— Allons, ajoutai-je, ce n'est pas un bien grand désastre ; il ne s'agit plus à cette heure que de tirer la carriole du fossé où Fa versée la Biche.

Quand la voiture fut d'aplomb sur ses deux roues :

— Tenez, monsieur, me dit le jeune gars

après quelques instants d'hésitation, obligezmoi de prendre mon fouet et ma place, et d 3 continuer tout seul votre chemin. D'ici à Saint-Gabriel il n'y a pas à se tromper, la route est droite comme un peuplier ; seulement, au premier carrefour, vous aurez soin de tourner à gauche : vous apercevrez le clocher du village, et la Bichcy qui est au fond une bonne bête, s'arrêtera d'elle-même à la porte du meilleur cabaret de l'endroit ; il n'y en a qu'un, c'est celui de mon maître. Si l'on vous demande ce qu'est devenu Sylvain...

Il s'interrompit et je vis doux grosses larmes rouler sur ses joues.

— Eh bien ! lui dis-je, que répondrai-

je?

— Vous répondrez, monsieur, qtïe pour en finir,8ylvdin s'ost allé jeter dans larivière.

 ces mots, il fit mine de s'éloignesp pour mettre ce beau projet à exécution. Je le retins et j'esàayai de combattre une résolution si désespérée.

— Il est probable, lui disHje, que oe n'est pas le seul parti qu'il vous reste à prendre.'

— C'est le seul, monsieur; je n'en ai pas d'autre. Voilà trop longtemps que cela dure.

Si j'ai attendu jusqu'à présent, c'est que je suis un poltron et un lâche. Hier, j'ai voulu me tirer un coup de pistolet dans la cervelle. J'ai eu pour. Je n'ai pas osé. Je suis bien malheureux, monsieur ! je ne crois pas qu'il y ait sur terre une créature du bon Dieu plus à plaindre que moi.

Il s'était assis sur vit tas de pierres, et le pauvre diable plrâraît^ la tète cacihée entre ses mains.

Il avait rair d'un honnête garçcm. Jem'ap«> proohai de luî^ et d^une voix affectueuse :

— Voyons, qu'y a-t*il? Contez-moi vos chagrins, il n'est pas de maux sans remèdes.

— Il y a, mcmsieur, que, depuis huit jours, c'est la cinquitaie fois que je verse. Vous demandez où j'avaia la tête : je n'en sais rien. Je ne fais plus que des bêtises. Sn apprenant que j'ai versé csieore aujourd'hui ^ mon maître me donnera congé, c'est aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel.

— Mais, lui dis«je, comment le saura-t-il^ à moins que vous ne l'en instruisiez vous* même?

— C'est-à-dire, monsieur, que vous ne me dénoncerez pas. Je vous en suis reconnaissant. Mais, voyez-vous, je recommencerai demain : j'aime mieux en finir tout de suite. D^ailleurs, ajouta-il en se levant d'un air résolu, j'ai assez de la vie et je veux me jeter dans la rivière.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à le calmer et à le faire remonter sur son siéee où je me plaçai près de lui. Je l'amenai doucement à me conter la cause de son désespoir. Il ne demandait pas mieux que d'en parler.

— Monsieur, me dit-il, c'est tout une histoire. Orphelin, sans fortune, je fus recueilli par M. et madame Vaillant, qui m'élevèrent ayec leurs deux filles, dont l'aînée

avait à peu près mon âge. M. Vaillant tenait alors et tient encore aujourd'hui l'auberge du Point'du'Jour^ à Saint-Gabriel. C'est un digne homme : il vaudrait mieux encore, s'il n'était un peu gâté par sa femme qui ne se croit pas faite pour tenir un cabaret do village : bonne femme d'ailleurs ; il ne m'appartient pas d'en parler mal. Je vous disais donc que ces braves gens m'élevèrent avec leurs deux filles : je fus un troisième enfant dans la maison. J'avais mon couvert à la table du maître : le dimanche, j'accompagnais la famille à la messe, et, à la façon dont j'étais vêtu, on aurait pu me prendre pour le frère de ces demoiselles. Nous étions toujours ensemble. Toutes deux m'aimaiont et je les aimais toutes deux : nous gran-

178 flÉLÈNE VAILLAUT

dîmes ainsi sous» le même toit. Je n^oubliais pas que je devais tout aux bontés de cette famille ; j'essayais de me rcsEidi^ utile et de gagner le pain que je mangeais « M. Vaillant s'étant avisé d'établir un service de voiture entre Saint-Oabriol et la ville, je lui de* mandai de m'employer à cotte entreprise.

Bien que je n'eusse encore que douze ans^ tnon maître y consentit, et je puis affirmer que, jusqu'à ces derniers temps, il n'eut pas lieu de s'en repentir. Croiriez- vous bien, monsieur, que je n'avais point mon pareil à vingt lieues à la ronde pour couper un nÛB^ seau, descendre une côte, et tourner tous les mauvais pas d'une route ? Gela vous étonne; c'est la vérité pourtant. J'étsôs renommé dans le pays pour mon savoir-'faire en œ

HÉLÈKB VAHsiÀNT 179

genre. On s'intérei^sait à moi, parce que je n'étais qu'un enfant. Mes voyageurs m'aimai^it, et plus d'un payait double sa place.

Tout est bien changé : je n'ai plus de cœur à rien. Mais alors il fallait me voir sur mon sâége, le fouet à la main, fier comme un monarque sur son trône ! La Biche avait des ailes, et, de Saint-Gabriel à la ville, nous allions en deux heures, train do poste. Nous revenions plus vite encore ; c'est qu'au retour j'étais sûr de trouver mes deux sœurs qui m'attendaient, tantôt assises sur le revers d'un fossé, tantôt marchant à ma rencontre.

Du plus loin que nous nous apercevions, nous agitions nos mouchoirs dans l'air.

Quand la voiture était vide, je les y faisais monter toutes deux, et vous jugez de ma

joie de pouvoir ainsi ramener en triomphe <ses deux jolies filles !

Aux jours de grande fête, je les conduisais à la ville, et, avec mes petits bénéfices, je leur achetais des croix, des fichus et des chapelets. Je croyais les aimer toutes deux pareillement; cependant, comme j'étais plus gai avec Marie, la cadette, et que bien souvent je me sentais mal à Taise auprès d'Hélène, je me disais quelquefois que j'aimais moins Hélène que Marie. Eh bien!

voyez quelle chose étrange ! Un jour jo découvris que c'était tout le contraire, et que j'aimais Hélène autrement et plus quo sa sœur. Voici comment la chose arriva.

Un soir, c'était comme à présent, un soir d'automne, je no trouvai pas dans le sen-

HÉLÈNE V>ÎLLANT 181

lier mes deux jeunes filles ; j'achevai ma route tristement, sans savoir pourquoi. Vous-

allez bien voir que j'avais raison d'être triste.

- Âpres avoir mis ma voiture sous le hangar

et la Biche à l'écurie, j'entrai au logis, et je

m^apeiçus tout d'abord qu'il y avait du nou-

veau dans la maison. Toute la famille était

rassemblée dans la chambre de madame

Vaillant. Marie et sa mère tenaient le milieu

du foyer ; à droite, M. le curé de Saint-

Qabriel semblait réfléchir, les mains appuyées

sur la pomme d'or de sa canne ; à gauche,

Hélène pleiurait en silence. M. Vaillant se

promenait de long en large, d'un air agité.

Lorsque j'ouvris la porte, je vis tout cela

d'un coup d'œil, et j'entendis madame

Vaillant qui disait : « Il le faut, il le faut,

c^est Dieu qui le veut ! » J'allai droit "a Hélène ; c'était la pp^xûère fois que je la voyais pleurer ainsi. Je oompris tout de suite qu'il s'agissait d'affaire grave ; je lui pris les mains^ ot je lui dis : « Pourqu<H

pleures*-tu ? Qui fa fait du mal ? Scsi nom seulement, et j'irai le tuer. » — A ces motey Hélène éclata en sanglots. J'étais tout boula» versé, etc'est à partir de cet instant que je vis clair dans mon pauvre cœur. Je me tournai vers les assigtants et je m'écriai t «Qu'y a-t-il? pourquoi Hélène pleure-telle ?» — J'appris enfin ce qui s'était passé pendant ce jour maudit. D'aJjord, monsieur , il est bon de vous dire qu'Hélène a de tout temps été une fille extraordinaire. A dix an» c'était un puits de science. M. Zéphyrin, ami

HÉLtNE VAILiAHT

de la maison, aDdon maître de danse, retiré à Saint-Gabriel, où il fit de ses rentes, lui prêtait des livres de toutes aortes, de façon qu'à dix ans, giâeeà ses dispositions natu* relies et à son goût pour la lecture, elle savait plus de choses que bie^ dès gens n'en savent à soixante ans. Elle parlait d'histoire cxymme un vrai profesBaur, connaissait Clûvis et Pharamond aussi paifaitemeni que je connais M. le curé, et vous récitait des fables, le Loup et VjâgneaUj Maître Cor* beau sur un arbre perché^ et un tas d'autres drôleries, que c'était plaisir de l'entendre- Ajoutez à cela qu'elle était belle comme l'aurore. Vous pensez bien, monsieur, qu'une pareille enfant faisait l'orgueil de sa famille. M. Vaillant s'en frottait les mains

et madame en crevait dans sa peau, comme cette grenouille dont sa fille me racontait parfois la malheureuse fin. Vous pensez bien aussi qu'il était question d'Hélène au pays ; partout, aux alentours, on ne s'entretenait que de la merveille du PoirU-du-Jour.

C'est ainsi qu'on l'appelait et qu'on l'appelle encore, à cause de notre enseigne. On accourait de toutes parts pour la voir, pour l'entendre et pour l'admirer. Tout cela m'était égal, à moi ; seulement, «comme on répétait sans cesse qu'elle avait tant d'esprit, je m'en effrayais, et je me disais qu'Hélène ne vivrait pas. J'avais raison, monsieur ; elle est morte, morte pour le pauvre Sylvain !

Le brave garçon tira son mouchoir de sa poche, essuya ses yeux, et reprit en ces

HÉLÈNE VAIILART

termes, après quelques Instants de silence:

— Or, il y Avait dans lea environs une grande dame, une marquise, que le ciel lui pardonne ! qui, ayant entendu parler d'Hélène, eut fantaisie de la connaître. On lui mena la jeune fille^ qui la laissa dans l'enchantement de son esprit et de sa personne Jusqu'ici tout est bien! Mais voici qu'un jour, ce jour fatal dont je vous parlais tout ^ i l'heure, tandis que j'allongeais gaiment des coups de fouet à la Biche^ sans me douter du malheur qui me menaçait, voici que la grande dame vint d'elle-même à Saint- Gabriel, fît arrêter sa calèche devant la porte du Point-du'Jour^ mit pied i terre et entra sans façon dans l'auberge. M. Vaillant était en train de servir du vin de Saintonge à

quatre rouliers attablés, *En voyant appa^ raître dans son étaHissement un chapeau avec des plumes, une TObe de velouTS, des bijoux, des diamants, des perles fines, le l)onhomme, qui n'était pas habitué à de semblables visites, crut que c'était la reine du Pérou qui venait boire à son cabaret. Il iaillît tomber à la renverse. Hélène accourut et conduisit sa protectrice ^ams la chambre de sa mère. Madame la marquise expliqua <;e qui ramenait. Elle dit a madame Vaillant qu'elle avait un trésor de fille et qu'dle serait coupable devant Dieu de laisser enfoui dans l'obscurité de son village le riche présent qu'elle avait reçu du ciel. Elle débita lâ-dcssus une foule de belles phrases qui me furent rapportées plus tard. Enfin elle offrit

HÉLÈNE VAÏILA^T 187

-de se charger d'Hélène et de la placer d'abord à Guéret, dans un pensionnat de jeunes demoiselles. Cela dit, elle se retira, laissant,

tx)mme vous le pouvez croire, la famille Vaillant dans un grand émoi. On appela M. le curé en consultation : j'arrivai sur les entrefaites. Hélas ! monsieur, j'arrivai pour entendis mon arrêt de mort. Je voulus parler, on me fit taire ; Hélène pleurait et refusait de partir ; ses larmes furent inutiles.

L'orgu^l des parents l'emporta. Cependant

M. le curé ne soufflait mot; j'essayai de le rangera mon opinion. H garda longtemps le silence, et j ^espérais en lui ; mais à son tour il déclara que c'était la volonté de Dieu. La volonté de Dieu fut faite! Huit jours après, Hélène partît pour le chef-lieu du dé-

188 HÉLÈNE YAILLANT

partement. La vdlle de son départ^ je la rencontrai dans le jardin. Nous étions seul;». Je m'approchai d'elle et lui dis d'une voix étouffée : — Vous partez, vous partez, mademoiselle! — A ces mots, Hélène fondit en larmes et j'en fis autant. — Ah! s'écria-telle, tu veux donc achever de m'abimer le cœur ! — Elle tomba dans mes bras. Je la portai sur un banc de pierre, et là, assis l'un près de l'autre, ses deux mains dans les miennes, nous jurâmes de nous aimer toujours. Elle ôta de son doigt une bague que lui ayait donnée la marquise, et me força de la prendre comme un gage de sa tendresse.

— Moi, lui dis-je, je n'ai rien à te donner, pas même ma vie, puisqu'elle t'appartient.

— Le lendemain nous nous séparâmes ; je

ne devais plus la revoir ; car ce n'est pas elle que j'ai revue ; non, ce n'est point mon Hélène. Malheureux que je suis ! De L'Hélène que j'ai connue, celle que vous alle:^ voir n'a rien gardé que mon amour.

Après avoir essuyé de nouveau ses yeux :

— Son absence dura trois ans, reprit-il.

J'employai ce temps à tâcher de me rendre digne d'elle. Je ne voulais pas qu'à son retour elle eût à rougir de mon ignorance. Le soir après avoir fait la litière à la Biche ^ j'ailais chez M. Zéphyrin prendre des leçons d'écriture; puis je rentrais dans ma chambre, et, jusqu'à deux heures du matin, bien souvent jusqu'au lever du jour, je lisais les livres qu'Hélène avait laissés et dont je

m'étais emparé. Je logeais tout cela pèle-

îTiêle dans ma cervelle ; je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus; tout mon argent passait en achat de livres. Un jour j'achetai d'un seul coup .toute la boutique d'un colporteur; il s'y trouvait cent cinquante Almanachs Liégeois et pas un de Tannée courante . Tout ce que f ai lu ,mon6ieur , ne pourrait se dire ni s'imaginer. Si je ne suis pas un grand savant, c'est que je ne suis qu'un imbécile.

- Enfin, m*écriai-je, Hélène revint ?

— D^abord. elle écrivit. Comme j'allais tous les jours à la ville, c^est moi qui prenais les lettres à la poste et qui les rapportais à sa mère, car c'était toujours à sa mère qu'elle écrivait. Quelles lettres, monsieur !

Quand j'en rapportais une, là, posée sur mon cœur, fêtais léger comme un oiseau.

Je chantais tout le long de la route, je m'arrêtais de temps en temps pour en baiser Tadrébse et le cachet. Madame Vaillant les lisait à haute voix, et nous tous, rangés autour d'elle, nous pleurions d'admiration on l'écoutant. Croiriez-vous qu'une fois, pour la fête de sa mère, elle lui envoya une chanr son en vers qu'elle avait composée ello-mêmo et dont chaque couplet était entouré d'une guirlande de petites roses, dessinées de sa propre main ? Pour le coup, madame Vaillant et son mari faillirent en mourir de joie et d'orgueil. Des vers ! des guirlandes de roses ! tous les talents réunis. On fît venir sur-le-champ M. Zéphyrîn qui se connaît en

belles choses : on lui communiqua la chanson d'Hélène. Il s'écria que c'était magnifique, promit de composer 4é la musique sur les paroles et parla d'envoyer le tout à Paris pour le faire imprimer avec le nom et le portrait de mademoiselle Hélène en tête.

Madame Vaillant embrassa M. Zéphyrin.

Moi^ cependant, j'étais triste et chagrin. Je me retirai de bonne heure ; je me sauvai dans le jardin et m'assis sur le banc de pierre à cette même place où Hélène m'avait donné son anneau. Sans m'expliquer pourquoi, je me pris à pleurer. Je restai là une bonne partie de la nuit. Le lendemain, je me dis :

— Puisque Hélène fait des vers, je veux en faire aussi, et le jour même je me mis à rœuvre. D'abord, je suai sang et eau pour

trouver ce que M. Zéphyrin appelait des rimes ; à force de chercher, j'en trouvai, et finis par composer une chanson de cinquante couplets que je vais vous dire, monsieur, si vous voulez bien me le permettre, car je ne serais pas fâché d'avoir votre avis.

— Vous me conterez cela une autre fois, lui dis-je. Enfin Hélène revint ?

— Un soir, je rapportai une lettre qui annonçait sa prochaine arrivée. Son éducation était achevée. A quelques jours de là, elle revint, ramenée par la marquise elle-même, qui voulait jouir de notre surprise à tous. Je m'en souviendrai toute ma vie. C'était un dimanche. En entrant dans le village, je reconnais à la porte du cabaret la calèche de la marquise. Je devine qu'Hélène est de

retour. Je saute ea bas de mon siège, je renverse tout oe qui gêne sur mon passage, je monte les marches quatre à quatre, j'ouvre la porte, je me précipite dans la chambre, et qu'est-ce que je vois ? Non, monsieur, il n'est pas de parole humaine pour exprimer ce qui se passa dans mon cœur. C'était elle, c'était Hélène! Mais qu'elle était belle, grand Dieu ! Je m'arrêtai tout d'un coup, , pâle, confus, tremblant, ébloui, anéanti. J'étais là, en blouse, en gros souliers ferrés, le louet à la main, devant elle, qui me regardait, parée de charmants atours, plus blanche qu'un lis, phis éclatante qu'un soleil !

Je compris que je n^étais qu'un gueux, tm va-nu-pieds. Je priai Dieu pour que le plancher s'effondrât sous moi.

— Eh bien, me dit-elle en Bouriarat, qae laîte»*vous donc là, Sylvain? est-ce que voas ne m'embrassez pas ?-^ Elle me disait vous\ «î, au lieu dMiï ïoueft, fiavaîs tenu à la main un couteau, je me lé serais pîôngé dans la poitrine. Elle '^t à moi e* me tendrt sa joue, veloutée conmreiine pêche, que j'osai à peine toucher du bout des lèvres. — Eh bien ! mon pauvre Sylvain, ajouta-t-elle toujours en souriant, comment se porte la Biche '^ Je sentis que J*êtais perdu. Je me tenais immobile, comme une borne, les bras ballants, cloue au parquet. J^essayai de papier, je ne pus. De grosses larmes roulaient sur mes joues; heureusement, personne n'y prit garde. Huit jours se passèrent, monsieur, buit jours, sans qu^îl me fût possible

d'entretenir mademoiselle Hélène. Un soir enfin, je la trouvai seule dans le jardin.

J'étais décidé & lui parler de mon^amour, à lui rappeler mes serments ; mais auparavant je voulais lui prouver que j'étais moins in« digne d'elle qu'elle ne le croyait peut-être. Je m'avisai donc de causer des lectures que j'avais faites durant mon absence, car je m'étais aperçu qu'elle se plaisait à ces sortes deconversations. Je lui parlai des quatre Fils dAymon et demandai ce qu'elle pensait du magicien Maugis. Elle me rit au nez ; il parait que j'avais dit une bêtise. Je tentai de me rattraper sur Cœlinà. ou V Enfant du mystère, — Il y a là-dedans, lui dis-je, un M. Trugelin bien infâme. — Elle rit plus fort. J'étais consterné, ahuri. Enfin je pen«

sai à un livre, le seul qui m'eût véritable-

ment charmé. Je nommai Paul et f^irginie; elle comprit bien qu'en rappelant les amours de ces deux enfants, je rappelais en même temps les nôtres. Cette fois elle ne rit pas, mais elle m'interrompit au beau milieu d'une phrÂse, pour me demander si la Biche avait toujours un bouquet de poils blancs à la queue. J'eus envie de l'étrangler. — Mademoiselle, lui dis-je enfin, voulez- vous écouter une chanson que j'ai composée pour vous, pendant votre absence? — Comment !

s'écria-t-elle, vous composez des chansons, Sylvain ! Voyons cela, ce doit être curieux.

— Je n'avais pas achevé le premier couplet qu'elle se prit à rire de plus belle, et je

n'eus pas le courage d'en chanter plus long.

Après qu'elle eut bien ri : — A votre tour, Sylvain, me dit-elle, écoutez quelques vers de ma façon. — Etlà-dcssus, elle récita de fi! belles choses que je restai foudroyé sur ]daoe. Quand je revins à moi, Hélène avait disparu, j'étais seul et tout inondé de mes pleurs. Je me mis à courir dans le jardin.

Je criais, je sanglotais, je me donnais des coups de poings dans Pestomac, je me roulais, comme un animal sauvage, sur le sable des allées. Marie vint à moi, me prit la main et voulut me consoler; je la repoussai avec ^colère; j'étais fou. A compter de cette soirée, monsieur, je n'ai pas eu un instant de raison parfaite. Ce que je souffre, vous ne pourriez pas le comprendre. Les damnés «ouffrent moins en enfer. Vainement je me

HÉLÈNE VAILbART 199

tdsT que je ne dois plas ahner mademoiselle Hâène; ptn» je tnedsa cela, plus je l'aime.

Je passe presque toutes mes nuits à travers champs ; le jour, je laisse la Éicke aller à sa fantataie ; je verm aux pbsts iyeaux endroits de la route. Je vous le répète, monsieur, vous avez eu tort de iii'îemp*Bherd^mN5 jeter à reau ; c*est le bcuI parti raisonnable qu'il me reste à prendre.

Oomme je me préparais à lui offrir les consolations tulgaires qui s'^admimstreht en pareille occurrence :

— Vous n'êtes pas auliout, ajouta Sylvain.

Madame la marquise est morte dernièrement. Vous Jugez, monsieur, quel coup pour la famille Vaillant! Là marquise est morte sans avoir assuré l'avenir dHélène. Que

va devenir cette jeune fille ? II est clair que sa place n'est plus dans le cabaret de son père. Déjà on pa^le sourdement de l'envo^r à Paris : M. Zéphyrin soutient que c'est là que l'attendent la gloire et la fortune. Il parait que mademoiselle Hélène n'est ni plus ni moins qu'une muse; M. Zéphyrin assure que c'est la dixième ; à ce compte, il y en avait neuf avant elle. Tous les soirs, on se réunit dans la chambre de madame Vaillant ; tandis que, Marie et moi, nous servons la pratique, au dessus de nos têtes Hélène lit des vers et l'assemblée se pâme en l'écou* tant. Pour peu que vous séjourniez à Saint* Gabriel, il vous sera bien aisé, monsieur, d'assister à une de ces réunions : la curiosité y attire beaucoup de monde, et vous ne

pouirez pas être plus agréable à M. Vaillant qu'en le priant de vous mettre à même d'entendre et d'admirer sa fille.

— Une muse! une muse! répétai-je à^ plusieurs reprises, plus étonné que ne le fut Robinson Crusoé en apercevant l'empreinte d'un pas humain sur le sable.

— Oui', monsieur, une muse ! C'est ainsi que l'appelle M. Zéphyrin, ou bien encore Corinne ou Sapho : à vrai dire, j'aime autant Hélène.

— Une muse, répétai-je encore. Mais,mon garçon, êtes- vous bien sûr de ce que vous

. dites?

— Comment, monsieur, si j'en suis sûr ?

s'écria Sylvain ; aussi sûr que du malheur de ma vie. Une muse, une vraie muse, la

202 HÉLÈN& TAUIi^

dixièoke eafîn ! Ëik a une lyre \ je ne Faijamaùs vue, maifi elle ea parid sans^ cesse.

Elle a aussi ub tiépted. Où eaobe-4-eUe tout cela ? Je vl&x $a» rien ;Jlari0 ooe le sait pas davantage. L'autre jour,, je iui dis: — Mademoiselie Hélène^ Tondeor-Yous me montrer votre trépied et votie lyre ? Elle me tourna le dos en me disant que j'éfsais un âne.

Je ne pus m'empécher de sourire.

— Tenez, monsieur, ajouta Sylvain, voici le clooher de noù% village. Vous allez pouvoir vous assurer par vous-même de la vé« rite de mes paroles. Allons, hue, la Biche.

Et il allongea un bon odup de fouet à la bête qui, sentant l'écurie, se mît à hennir agréablement et nous mena, en moins d'un

HÉLÈNB VAILLANT 203-

quart d'heure, à la parie du Point-du'Jour, C'était lin vaste bâtimeKxt, ouvrant sur la rue, avec cour et janfiH Bor le denîâEe.

L'euadgne était bien cenaée re(»éseQter l'attbe naissante : étoile d'argent sur un fwd de sable, avec un eeq au-dessous, le bec ouvert, une patte en Tair, les ailes dé«ployées. J^enla»! de plain*pied dans une grande salle du rez^de-ehaiiiaBée, q^éciale*^ ment réservée aux iHiveurs. Dans le fond, à la lueur d'une lampe qui éclairait seule ce . taudiç, une demi - douzaine de paysans jouaient aux cartes sur une table chargée de verres et de bouteilles. Des bottes d'oignons pendaient aux poutres noircies mcuns par le temps que par la fumée ; de méchantes gravures coloriées, représentant le

Juif errant^ VEmpereur Napoléon, les Quatre saisons, les Quatre éléments^ tapissaient les murs autrefois blanchis à la chaux. De grosses mouches volaient lourdement dans une atmosphère de tabac, bourdonnaient à mes oreilles et se heurtaient à mon visage. Il y avait bon feu dans la cheminée ; les soirées étaient déjà fraîches. Une demidouzaine de chats et de chiens étaient fraternellement couchés devant le foyer. Je me demandais, en réchauffant mes pieds à la flamme, s'il était bien possible, comme Pavait assuré Sylvain, qu'une fleur poétique se fût évanouie dans ce bouge, et qu'il y eût audessus un cénacle présidé par une jeune et belle inspirée,' de même qu'on voit, sur les toiles des vieux maîtres, les damnés se tor-

dre au fond de l'infernal abîme, tandis que les anges et les séraphinS| flottant dans le céleste azur, chantent Dteu sur des harpes d'or.

Comme je me livrais à ces réflexions, je vis descendre par un escaUer de bois qui montait de l'antre au sanctuaire une jeune /3t jolie fille, proprement vêtue, œil éveillé, bouche souriante, jupon court, pied bien chaussé et jambe fine.

C'était Marie.

Elle me donna un gentil bonjour et s'occupa de mettre mon couvert, tandis que Sylvain faisait préparer mon souper. De ses mains, ni trop grasses, ni trop rudes, ni t:'Op rouges pour des mains de cabaret, elle étendit sur une table, le plus loin qu'elle put

du groupe flamand, une nappe qui exhala

fK BfiLÈNfi TAILLAHT

tout d'abord une bonoe odeur de linge bfiatne.

Ellle était leste, remuante, avenante, gra* ciouse en tous ses mouvements ; j 'avais pktisir à la rcgardcor. Ja lui dis que je me projNdsids de passer cpieliine temps à 8aint-Qabnel ; elle me promit la plus belle «hambre. «^

— Pour ne pas vous tromper, ajoutait* elle, la plus belle est .encore afireuse ; nuûs le pays est vraiment beau et vaut la peine d'être vu.

— J'y suis né oomma vouii^ loi dia«jo«

— Â Saint-Qabriel f demanda«t-elle d'un air étonné.

— Non, mais i quelques lieues de là, SI vous jetiez une fleur dans votre rivière, «lie passerait le jour même sous mes fenêtres.

HÉLÊNR TAILLAOT 207

-^ Voilà qui si^att eommode pour deux amoureux, dit-elle en riant.

Nous étions en train de eauser, lorsque la porte qui donnait sur la rue s'entr'ouvrit doooentent ; un personnage, long et mince, ts^âança par un }eté*battai au milieu de la salle, me sahia les pieds en dehors, prit le menton de Marie qui tm appliqua un soafllet, et «^esquiva par TescaHer, eomme un chat que poursuit un boule*doguo irrité.

-^ C'est M. Z^yrin, dit Marie

: — Qu'est-eequeM. Zéphyrin? demandaiie, pour faire Jaser la joKe fille et pour voir briller ses daits blanches.

— C'est un sot, répondit-elle en haussant ]es épaules.

— Je jurerais qu'il n'est pas de votre avis, ajoutai-je.

— Malheureusement, il n'est pas le seul.

On l'écoute ici comme un oracle. Si Ton m'en croyait, lorsqu'il entre par une porte, on le ferait sortir par l'autre, ou mieux encore par la fenêtre. Allez, monsieur, il se passe ici de belles choses !

Je l'interrogeai discrètement : mais le couvert une fois mis, la jolie enfant se retira, après m'avoir dit : Au revoir.

Au dessert, entre la poire et le fromage, je vis paraître une espèce de Cassandre qui ne pouvait être que M. Vaillant. C'était M. Vaillant, en effet, gros et gras, le teint fleuri.

Après avoir échangé avec lui quelques

phrases banales, prélude obligé de toute conversation qui s'engage, je le priai de s'asseoir et de m'aider à finir mon flacon.

Lorsqu'il eut vidé son verre :

— Monsieur vient de Paris ? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Paris, la patrie des arts ! Monsieur est commis- voyageur ?

— Non, monsieur.

— Artiste peut-être ?

— Pas davantage.

- — Monsieur visite le pays en amateur ?

— Vous Tavez dit.

— Saint - Gabriel n'a rien do bien curieux.

— Vous calomniez votre maison.

— C'est un pauvre cabaret de village.

— Qtrî renferme un trésor qu^cn\ao pltts d*un palais.

— Quoi ! monsieur, vous sauriez ! . . .

— Ce que tout le monde, monsieur, sait â vingt lieues à la rondo. Vous êtes un heureux père.

— Ah ! monsieur. . . .

— Vous êtes le père d'une muse.

— C'est ce que dit M. Zéphyrin.

— Je n'ai pas voulu quitter le département sans saluer le toit sous lequel votre fille est née.

— C'est trop d'honneur que vous me faites.

— Toute la France y viendra comme moî en pèlerinage.

— Est-il possible 7

HÉLÈNE VAILLANT 2ll

— Vous m'en pouvez croîrii Bref, f amenai M. Vaillant à m'ou\rîr

lui-même la porte du sanctuaire où je désirais pénétrer.

— Précisément, dît-il, nous* avons réuni ce soir quelques personnes pour entendre do nouvelles poésies dTïélèno.

— Je serais heureux d'assister à une pareille solennité.

— Nous avons M. Zéphyrin et le brigadier de gendarmerie.

— Je serais fier de m'asseoir entre ces messieurs.

M. Vaillant remonta pour consulter l'assemblée et mettre aux voix ma réception.

Au bout de quelques minutes, il vint m'annoncer que j'étais admis à l'unanimité.

212 HÉLÈNE VAILLANl

— Seulement, ajouta le bonhomme, notre jeune muse se recommande à votre indulgence.

Je me retirai dans ma chambre pour faire un peu de toilette. Sur le coup de huit heures, précédé de M. Vaillant, et suivi de Sylvain qui poussait des soupirs à fendre un cœur de roc, je montai lentement les marches du Parnasse.

A peine entré, voici ce qui frappa ma

Une vaste chambre aux murs blancs et nus ; dans le fond, Marie assise sur un escabeau, la bouche demi-souriante, l'œil atout, Fair un peu goguenard; au milieU| une table couverte d'un mauvais châle en manière de tapis, chargée de plumes, de livres et de papiers, devant laquelle se tenait une jeune fille, Hélène à coup sûr, absorbée dans la recherche d'une rime ou d'un hémis-

tiche; autour du foyer, madame Vaillant, costume demi-paysan, demi-bourgeois, moitié ville et moitié village; M. Zéphyrin, pantalon collant gris do perle, gilet jaune à larges revers, col de chemise montant jusqu'aux oreilles, cravate à la Colin, habit bleu, boutons de métal, breloques chatoyant 4Bur le ventre ; le brigadier de gendarmerie, grand uniforme ; enfin deux autres personnage» que f appris être : Pmi, l'instituteur

de l'éeole primaire; l'autre, le médecin de la commune, léorsque j'entrai, tout le monde se leva»

J'allai d'abord à madame Vaillant, que je saluai avec tout le respect dû à la mère d'une muse ; puis, après m'êtro incliné devant ITiéroîne dû lieu, je me glissai près de

Hii&VE yAJLLAVT 215

M. Zéphyrin et pris place sur un si^e vide qui m'attendait à côté de lui.

Sylvain s'était assis près de Marie, M. Vail< iant près de son épouse.

D se fit un silence de quelques minutes durant lequel je pus observer la muse, à la lueur de deux chandelles qui brûlaient sur !a table.

Quoique vêtue aveo une prétentieuse élégance, elle ne maiiquiùt ni de grâce ni d'un certain charme. Elle avait le ftont net et pur, le regard à la fois doux et fier ; sa bou« che était rose et sérieuse ; ses cheveux blonds, naturellement boudés, tombaieaat à profusion sur son aou et sur ses épaules* EUle m'apparut comme un joli oiseau dos tropiques enfermé dans une cage avec des

oisons. Ten excepte pourtant Marie et mon pauvre Sylvain.

* Ce fut M. Zéphyrin qui rompit le premier le silence.

Il appuya familièrement sa main sur mon épaule, et d'un air avantageux :

— Monsieur est amateur ? me dit-il.

— Amateur de quoi ? demandai-je.

— Cela s'entend que de reste, reprit-il avec un fin sourire ; amateur de beaux vers.

— En effet, monsieur, j'aime les beaux vers.

— En ce cas, monsieur ne pouvait mieux tomber. . . dit à côté de moi une voix rauque et caverneuse. %

Je me retournai brusquement et me trouvai face à face avec la plus horrible figure

do gendarme que j'eusse encore vue. Â cet aspect, toujours effrayant alors même qu'on a la conscience pure et paisible, je cherchai machinalement dans 'ma poche pour m'assurer que j'étais en règle et que j'avais mon passeport.

— Monsieur est connaisseur? ajouta M. Zéphyrin.

— Cela va sans dire, s'écria M. Vaillant, puisque monsieur vient de Paris.

M. Zéphyrin et le brigadier échangèrent un regard narquois, tandis que, de leur côte, l'instituteur et le médecin s'entretenaient à voix basse en m'observant a la dérobée.

Madame Vaillant prit la parole :

-^ Hélène a reçu aujourd'hui, dit-elle, une lettre de.... (elle nomma un dos plus

grands poëtes de notre époque), en réponse à une ][>ièee de v^rs qu^elle lui avait envoyée. Nos amis ne verront pas sans plaisir quel cas on fait d'Hélène dans la capitale.

Après avoir passé par toutes les mains, cette lettre arriva jusqu'à moi. C'était bien>, en effet, tine lettre de notre grand poëte. Il remerciait la jeune ûlle des vers enc/ianteurs^ qu'il venait de lire, et regrettait qu'un si beau talent se consumât dans les ];»ackfondd de la province. — Venez à Paris, disait-il on terminant; c'est la seulement que votre génie pourra déployer librement ses ailos. L'alouetto cach« son md dans les sillons; l'aigle plane sur la montagne.

— C'est admirable ! s'écria M. Zéphyrin :

l'alouette cache son nid dans les sillons

HÉLàNB VAILLANT 2t9

l'aigle plane sur la montagne I Je n'ai jamais dit autre chose.

— C'est une lettre en irers ? dit le gendarme;

— En vers blancs, fit observer M, Zéphyrin.

— En vers blancs ! s'écria M. Vaillant ; il y a donc des vers de couleur ?

— Messieurs, dit Hélène, en s^appro-»

cliant de nous, c'est une lettre en prose poétique.

— C'est ce que j'avais l'honneur de dire aces messieurs, répliqua M. Zéphyrin; des vers blancs ou de la prose poétique, c'est absolument la même chose.

— Pas précisément, dit Hélène en souriant.

HÉLÈNE VAILiANT

— Des vers blancs ! répétait M, Vaillant qui ne revenait pas de sa surprise.

J'étais impatient d'entendre chanter la muse.

— Jîier, di^eIlo, comme l'astre du jour s'éteignait derrière lès bois, à demi dépouillés par l'automne, tandis qu'à l'horizon opposé la lune allumait silenciensement sa lampe d'albâtre, et que le ciel commençait d'entr'ouvrir ses riches écrins...

— C'est admirable, s'écria M. Zéphyrîn; tout cela pour dire qu'il était sept heures du soir!

Est-ce des vers? demanda le briga-

dier.

— Pas encore, répondit M. Zophyrin; elle accorde sa lyre.

A co dernier mot, je vis Sylvain et Mario se lover sur la pointe des pieds, et allonger le cou pour tâcher d'apercevoir enfin ôette lyre fantastique qui, depuis quelques semaines, faisait le désespoir de leur curiosité.

— J'allais triste et rêveuse, reprit la jeune fille, écoutant le bruit mélancolique des feuilles desséchées que je traînais sous mes pieds, et que chassaient devant moi les brises automnales. L'angelus tintait à l'église du village; les ombres descendaient dans la vallée. Déjà le manteau do la nuit était tout saupoudré d'étoiles. J'allais rêveuse et triste, quand tout d'un coup mon âme résonna comme une harpo éolienne et mêla un hymne d'amour aux mystérieux

222 HÉLÉllE VAILLANT

concerts de la nature. J^en ai retenu quel-ques strophes, et je vais vous les dire.

- Écoutons rhynine ! s'écrièrent à la fois tous les membres de rassemblée.

La jeune fille se tenait debout, les mains appuyées sur le dos d'une chaise, Tair inspiré, les yeux au ciel. Après être restée quelques instants ainsi, elle récita, d'une voix lente et grave, une douzaine de strophes qui excitèrent un enthousiasme que je ne chercherai même pas à décrire.

C'étaient, à vrai dire, des vers assez pro-^ prement tournés, sans originalité, sans pen* sées, videS) sonores et ronflants comme une toupie d'Allemagne. Il y courait toutefois un petit souffle irais et poétique, et çà et là, à travers un fouillis d'ambitieuses métaphores

apparaissaient quelques images gracieuses, violettes, fleurs des champs écloses dans un parterre de pivoines. C'étaient dB ces veri§ comme il s'en fait à Paris par milliers. Dans un salon, nul n'y prendrait garde ; dans un cabaret de village, cela devient aussitôt merveilleux, et moi-mdme, un instant, je fus tenté de crier au prodige.

Lorsque Hélène eut achevé, madame Vaillant la prit dans ses bras et la couvrit de larmes et de baisers en s'écriant :

— Tu seras la gloire de ta famille !

M. Vaillant sanglotait d'admiration. Sylvain pleurait dans son coin. Marie avait plus que jamais son air éveillé et goguenard. Sur ces entrefaites, des voix de rouliers qui demandaient à boire, ayant retenti au-dessous

224 BÉLtN2 VAILLANT

do THélicon, Sylvain et Marie se levèrent aussitôt, et j'entendis la jeune fîOe qui riait à gorge déployée on descendant les marches de l'escalier.

— Eh bien ! monsieur, (ju'en dites-vous ?

s'écria M. Zéphyrinen mo frappant assez rudement sur l'épaule.

— Je dis, monsieur, que voilà de beaux vers à coup sûr.

— Je le crois, par Dieu bien ! s'écria le brigadier ; je voudrais voir qu'on s'avisât de dire le contraire.

— Ce n'est pas seulement beau, ajouta le maître d'écolo, j'ose croire qu'on peut affîrmer sans crainte que c'est très*boau.

— Ayons le courage de l'avouer, s'écria le médecin, c'est excessivement beau !

Je souffrais de voir brûler un encens si grossier aux pieds de cette pauvre enfant, dont le visage rayonnait de satisfaction et d'orgueil. Je la suppliai de ne point s'en tenir là, et de nous dire encore quelques vers. Hélène ne se fît pas prier. Elle reprit sa position de belle inspirée, et débita, avec un imperturbable aplomb, une demi-douzaine d'élégies, faibles échos, pâles reflets, copies effacées des grands maîtres. A parler franc, c'était toujours la même chose : les étoiles, la lune, le soleil, les ombrages, les bocages, les clairs ruisseaux, le murmure du vent, les soupirs de l'onde, les barques glissant sur les lacs, la brise du matin et la brise du soir, le gazouillement des oiseaux sous la

ramée, les joies du printemps, les mélanco-

226 HtLftNB VAILLANT

lies de l'automne ; il me semblait entendf e le perroquet du chantre de Jocelyn;

Sur le ooup de dix heures, la société se retira, et, comme j'étais un peu de la mai-* son, je demeurai seul avec (a famille. J'allai me placer près d'Hélène c^ m'amusai à la faire causer. Malgré le ridicule de ses pré*? tentionsi elle me.parut une bonne fillciéga* rée par la vanité de ses parents et par la sottise de son entourage. Je la priai de me raconter comment le génie poétique s'était révélé en elle. Elle me dit qu'elle s'était sentie poète en lisant les MécUiaiions de M. de Lamartine.

— Comme La Fontaine, ajoutai-je^ en entendant une ode de Malherbe.

En voyant que j'avais un peu de littéra-

ture, la famille me témoigna ctuelqize 60n« fiance et quelque considération. On me mon* tra plusieurs glorieux suffrages qu'avait reçus la jeune muse, entre autres une lettre du préfet de Guéret j qui déclarait tout net qu'Hélène serait un jour l'honneur de soii département. Madame Vaillant me donna à entendre qu'elle-même n'était pal» née pour tenir une auberge ; eUe était fille d'huissier, son père avait eu des malheurs.

Elle en arriva bientôt à me confier ses projets et ses espérances. Elle était décidée à laisser là l'auberge de Saint-Qabriel pour conduire ôa fille à Paris.

— Gela nous obligera à de grands sacrifices, dit-elle, mais du moins je n'aurai pas à me reprocher d'avoir mis là lumière suuât

VH

228 BÉIÈNB VAILtANT

le boisseaUi ainsi que M. le préfet nous Té* crivait encore Tautre jour. D'ailleurs le beau talent d'Hélàne rendra au centuple ce qu'on aura fait pour le produire. Ce n'est pas seulement la gloire qui l'attend à Paris, c'est aussi la fortune.

En parlant ainsi, cette pauvre femme me fendait le cœur.

— Nous vendrons notre pré, dit M. Vail* lant, nos deux champs de blé noir et nos six arpents de colza.

— Je vous rendrai un château, mon père!

s'écriaUa jeune fîUe en sautant sur les genoux du bonhomme. J'ai deux volumes de vers : les $glantines et les Cris de Vâme.

— C'est de l'or en barre, dit M. Vaillant, en la baisant au front.

0ÉLËNE VAILLA^*T 229

— Que pensez-vous, monsieur, de nos projets ? me demanda la mère d'Hélène.

Je n'eus pas le courage de souffler sur les rêves de ces braves gens ; je répondis que j'avais l'intention de rester quelques jours à Saint«Gabriel, et que nous en reparlerions.

Je fus obligé, pour gagner ma chambre, do descendre l'escalier de bois et de passer par la salle des buveurs. J'y retrouvai Sylvain et Marie : l'un était assis sous le manteau de la cheminée, la tête entre ses mains, les pieds aur les chenets, dans une attitude affaissée ; l'autre s'occupait gaiment des soins du ménage. Elle allait, venait, mettait tout en oindre, avec la plus belle humeur du monde.

Aussitôt qu'elle m'aperçut :

230 BÊLÈNB VAILLANT

— Qu'en pensez-voùs ? d'écria*t-ell0 : convenez qu'ils sont tous fous, là-haut.

^ Et sans me laisser le temps de répondre :

— Moi, s'écrta-t-ellei j'aime mieux la chanson de mon pays.

Et, d'une voix fraîche, elle chanta ce bouplet, qui m'est resté dans la mémoire :

L'oiseaa qui, sur la branche, Le jour et la nuit chante, M'a pas si grande ardeur Que moi, la belle, dans le cœur. *

Elle s'approcha de Sylvain qui n*avait pas changé d'attitude, et, après l'avoir contem« plé quelques instants d'un air attendri :

— Que fais-tu là, grand imbécile ?s'éoriat-elle en riant ; prends une chandelle et oon

duis monsieiu: à sa ehambrei

HÉLÈNE VMLLANT Î3l

Sylvain se leva, prit un flambeau et m'ac-^

compagna en silence.

Après avoir fermé ma fenêtre et tiré mes

rideaux :

^ Eh b^en r monsieur, dit-il d'un ton lugubre, n'aurais-je pas bien fait de. me jeter dans la rivière ? .

— Demandeas à Marie, lui dis-je, vous

Terrez ce qu'elle répondra.

^ j s'écria-t-il en s^ frappant le front, il n'y a qu'une femme au monde... Pour voue, monsieur, vous aurez à vous reprocher toute votre vie de m'avoir elnpêché de me jeter à l'eau. Heureusement la Creuse n'est pas loin, ajduta-t-il d'un air sombre.

N'oubliez pas, lui dis-je, que Marie est plus près encore!

232 irtLÈNE VAILLANT

Je donnis peu ou point; les rats firent, toute la nuit, un sabbat infernal. Vers le matin, comme je commençais à m'assoupir, je fus réveillé en sursaut par Sylvain qui at« telait la Biche. Le jour se levait, j'en fis autant et m'allai promener dans le jardin, où je ne tardai pas à voir arriver Hélène. Elle était simplement vêtue, partant plus jolio que la veille. La muse vint à moi sans -façon et me salua d'un ton familier, avec un petit air protecteur qui me fit sourire et ne me déplut point. Elle était vraiment gen- ' tille, surtout lorsqu'elle oubliait ses neuf sœurs.

Le jardin avait une porte qui donnait en pleine campagne. Sans y songer et tout en causant, j'ouvris cette porte et nous ga«

gnâmes, à travers champs, les rives de la Creuse, très-pittoresques en cet endroit du pays. Hélène marchait son bras appuyé sur le mien ; nous étions de vieux amis. EI16 me parlait de Paris, patrie do ses rêves *, déjà la gloire lui tressait des couronnes.

— Quoi ! m'écriai-je, vous voulez quitter ce pays qui vous a vue uaitre ?

— Mes chants l'immortaliseront, me dit* elle ; je veux qu'un jour la Creuse n'ait rien à envier aux bords do TÂnio, aux rochers de Vaucluse.

— Vous voulez échanger, contre le bruit, la lutte et la tourmente, le doux silence et le frais repos des campagnes ?

— Je veux obéir à ma destinée. Notre grand poète Ta dit : l'alouette cache son nid

dans les blés; à l'aigle, d'autres horizons.

À ces mots, la vérité s'échappa de mon sein. Par un brusque mouvement de pitié| je saisis les deux mains d'Hélène :

— ^On vous trompe, mademoiselle, on vous égare, on vous perdra, si vous n'y prenez garde !

Elle me regardait avec étonnement.

— Qui donc me trompe? qui m'égare?

qui veut me perdre ? demanda«t^lle en souriant.

— Écoutez, mademoiselle, lui dis-je avea calme, oprèâ l'avoir fait asseoir près de moi : c'est une histoire que je veux vou^ conteri une histoire vraie, une histoire toute récente. Je serai bref. Voilà vingt ans au plus, une jeune fille vivait avec sa mère sous le ciel de

HÉLÈNB TAILLAlfT 235

Bretagne ; gracieuse comme vous, comme vous elle était poëte. Un jour, attirée par les séductions de la gloire^ sollicitée par lès poëtes en renom qui lui écrivaient comme ils vous écrivent, elle quitta sa ville natale, comme vous voulez quitter le village où vous êtes née, pour aller cueillir, à Paris, les palmes qu'on lui promettait. Savez- vous ce qu'elle y trouva ? La misère. Elle est morte sur un grabat.

— Vous me contez des histoires dé l'autre monde, dit Hélène d'un ton boudeur, nous n'en sommes plus à Gilbert.

— Hier, un grand poëte, car c'était un grand poëte, celui-là, est mort à l'hôpital ; de tous ceux qui s'indignent, de son trépas, courtisans effrontés du cercueil qui les ao>»

236 HÉLÈNE YAUUNT

cuse, il n'en est pas un qui se soit préoccupe de sa vie^ pas un qui ait tendu la main à sa ^ pauvreté, pas un qui Tait assisté à son heure suprême.

— Vous voulez rire, me dit-elle.

— Bien au contraire,jn'écriai-je, j'ai plutôt envie de pleurer.

Je partis de là pour l'entretenir de la vie littéraire qu'elle voulait follement aborder. Je lui en indiquai les récifs et les écueils. J'essayai de lui démontrer qu'elle s'abusait en toutes choses ; je fus dur, impitoyable,

— Oui, vous vous abusez, lui disais-je.

Parce qu'on a quelque facilité dans l'esprit, quelque grâce dans l'imagination, quelque sentiment élevé des harmonies de la nature, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on soit

poëtc et marqué par le doigt de Dieu. Gom* bien j^en ai vu partir la tête haute-, qui sont retournés au gite le front baissé ! On part et on arrive; les branches qui de loin nous « offraient leurs fruits et leurs fleurs, se relèvent brusquement; les sentiers qui noi^s avaient paru sablés et mollement inclinés sont escarpés et glissants ; les mains amies qui nous invitaient se retirent ; l'avenir nous trahit, la gloire nous échappe; heureux notre génie, s'il ne crie pas la misère et la faim !

Je ne m*en tins pas aux poétiques images ; je lui montrai à nu la destinée qui Tatten* dait loin de son village. Je cherchai à Papitoyer sur les sacrifices qu'allait s'imposer sa famille. Je lui fis entendre sans ménagement

HÉLÈNB VAILLANT

le langage austère de la probité. Je dis enfin tout ce qu^il est possible de dire à une pauvre fille, prête à s'aventufer sur cette mef orageuse qui a déjà englouti tant de pâles victimes. Mais, à tout ce €[ue je disais, elle ne répondait que ces mots : — Vous voulez rire. — Ou bien : — Qu'en savezvous? — et toujours elle m'opposait la lettre du grand poëte, qu'elle avait reçue la veille.

— Mais, ma chère enfant, m'éoriai-je, vous ignorez donc que nos grands poëtes écrivent de pareilles sornettes à tous les petits poëtes do hasard qui leur adressent de méchants vers! Cette lettre, votre joie, votre orgueil, court depuis longtemps la province.

•— Peut-être en avez-vous une édition dans votre poche ? dit Hâène d'un ton railleur. ^

— Chi lo sa ? répondîs-je en souriant.

Hélène se leva ; nous reprimes le sentier

du hameau. Chemin faisant, je tentai une fois encore d'ébranler sa résolution ; je me crus un instaht près d*y réussir,

— Non ! s'écria-t-oUe tout d'un coup, comme se parlant à elle<-même.

PuiSy s'adressant à moi :

— D'ailleurs, que voulez-vous que je ' devienne ? Pensez- vous que ma vie doive s'écouler dans le cabaret de mon père ?

— A Dieu ne plaise ! répliquai-je ; je crois avoir entendu dire à votro mère qu'on vous of&ait une^ place de sous«maitresse

)i\{) HÉLÈNE VAILLANT

dans le pensionnat où vous avez été élevée :

CQ pourrait être pour vous un avenir.

^ Hélène haussa les épaules, et tout fut dit.

Le lendemain, au soleil levant, après avoir dit adieu à Sylvain et lui avoir conseillé de se guérir de son amour, j'enfourchai un cheval de louage et quittai Saint-Gabriel pour remonter la Creuse jusqu'à sa source. Au bout de six semaines, je repassai par le vil* lage, je descendis au Point'-dU''Jour ^ où j'appris qu'Hélène et sa mère étaient parties pour Paris quelques jours auparavant. On n'avait pas encore de leurs nouvelles. Je trouvai le bonhomme Vaillant un peu chagrin du départ de sa femme et de sa fille, mais plein d'ospoir dans l'avenir glorieux de

la niuso. Marie me sembla moins rieuse que d'h^ibitùde ; c^est qu'elle ne partageait pas l'aveuglement do son vieux père.

— Ce n'est plus drôle, monsieur, me ditelle en essuyant ses yeux aveo le coin de son tablier. Les voilà parties; Dieu sait ce qu'elles vont devenir. Deux pauvres femmes^

toutes seules là-bas , dans cette grande ville ! ' '

Je sais bien qu'Hélène a sa lyre, mais j'aimerais mieux lui voir un bon mari. Mon père a vendu son pré, ses champs de blé, ses arpents de colza. J'ai bien peur que toute la fortune n'y passe ; nous serons mangés aux reps.

À ces derniers mots, elle partit d'un grand écjat de rire, et je me pris à rire aveo elle.

— C'est égal, monsieur, ajouta-t-elle en

riant et pleurant à la fois comme une journée d'avril^ tout cela est bien triste. Il faut voir ce pauvre Sylvain ! Il a perdu le boire et le manger, et ne se nourrit plus que de 866 larmes ; aussi est-il jaune comme une jonquille et maigre comme un hareng saur.

— Sylvain, lui dis-je, est un sot ; voilà longtemps qu'à sa place je serais consolé.

Elle comprit^ rougit et s'esquiva.

Le soir ramena Sylvain au logis. Il faisait peine à voir. Le pauvre diable n'avait que les os et la peau. Il venait de verser trois voyageurs, dont l'un se plaignait de fortes contusions à la tête et menaçait de le rouer de coups. En apprenant ce nouveau désîistreM. Vaillant s'emporta et voulut jeter Sylvain à la porte. Nous intercédâmes, Marie

et moi, pour le coupable. Quant à lui, il ne paraissait se soucier de rien. Marie lui servit son souper ; il n'y toucha que du bout dés dents. Le même soir, il vint me trouver dans ma chambre et me demanda conseil. Il pensait sérieusement à paridr pour p£^s, et à s'y faire, en vue d'Hélène, une position dans les lettres*

— Vous êtes un nigaud, lui dis-je. Le seul conseil que j'aie à vous donner, c'est de ne plus verser de voyageurs, d'engraisser \m peu et de vous mettre à même d'épouser, dsjXis six mois, une jeune et jolie fille qui vous aime.

— Elle m^aime, monsieur I En êtes- vous bien sûr ?

— Aussi sûr que de mon existence.

•^ EUe VOUS Ta dit?

— Si elle me l'avait dit, j'en serais moins sûr et n'en répondrais pas.

— Elle m- aime !

— Vous m*en pouvez croire.

— Et dans six mois elle viendra pour m'épouser ?

— De qui parlez- vous f

— D'elle.

— De qui?

— D'Hélène.

— Que le diable vous emporte ! m'écriaîje avec humeur ; soufflez ma chandelle et laissez-moi dormir.

De retour à Paris, j'entendis parler, sur la fin de l'hiver, d'une poétique merveille que s'arrachaient tous les salons. Il s'agis-

sait de la muse de Saint-GabrioL Un jour, à la quatrième page d'un journal, je vis annoncés, comme devant paraître très-procbainement, les ÉglarUines et les Cris de VJme^ deux recueils de poésie, par mademoiselle Hélène Vaillant.

À quelque temps de là, on touchait aux premières journées de mai, comme je flânais sur le boulevard, par un do ces doux soleils qui font, pour ainsi dire, pousser et fleurir les jolies femmes sur le pavé de Pws, je rencontrai Hélène suspendue au bras de sa mère. Quoique vêtue avec une certaine élégance, madame Vaillant sentait* encore un peu rétude de feu son père et l'auberge de son mari ; quant à la fille, elle était fraîche

ot riante comme le printemps. Une capote

241 HÉLftNB TAILLAHt

de satin blanc encadrait son joli visage, et de son pied, lég^, coquettement diaussé d'un l^rodequin de coutil gris, elle trottait sur l'asphalte comme une bergeronnette sur le sable fin de la Creuse. Elle répondit à mon salut par un gracieux sourire et un geste anûcal. Nous échangeâmes à peine qudques paroles, mais elle m'invita i l'aller voir et me laissa son adresse.

Je ne lui fis pas longt^oips attendre le petit triomphe que ma visite promettait à son amour-propre« J'allai la voir le lendemain.

Hélène habitait avec sa mère un joli ap« partement dé la rue Blanche. Elle me reçut dans une espèce de boudoir qu'elle appelait son cabinet de travail, véritaUe sanctuaire qui n'avait rien de commun avec celui du

HÉiÈNR VAILIiAlfT

Vi\

Point'du-iour . Hélène était seule; en âa c[ualité de muse, elle jouissait d'une liberté que n'ont pas généralement les jeunes filles élevées en simples mortelles. Il en est de la poésie comme du mariage; elle émancipe les mineures. Elle avait une prétentieuse robe de chambre qu'une torsade de soie der^ rait autour de sa tailla ; ses petits t>ieds ' dan^iaient dans des babouches turques» pire* >Bent| me dit-elle, d'un grand poëte qui les avait rapportées d'Orient. Elle me fît asseoir auprès d'elle et se prit, tout en causanti & rouler une pincée de blond maryland dans un mince papier d'Espagne, Ce n'était pas une mauvaise fille. Elle parla tout d'abord et sans embarras du cabaret où je l'avais rencontrée pour la première fois, de son

248 HtLÈNB VAILLANT

père, de sa sœur et du pauvre Sylvain ; elle lïie rappela en riaat Tétrange soirée à laquelle j'avais assis^té, M. Zéphyrin, le briga* dier do gendarmerie, le maître d'école et le médecin du village. Il ne fut pas question de notre entretien sur le bord do la Creuse ; mais elle se donna la satisfaction de m'acca* bler de ses succès, de sa gloire et de ses félicités littéraires. Tout lui souriait, tout lui faisait fête ; sa vie n'était qu'un enchante* ment. Sur la rive gauche et sur la rive droite de la Seine, les salons les plus en renom so disputaient la nouvelle muse. La veille, elle avait dit des vers chez madame do.;. ; le lendemain, elle devait en dire chez M. do. . . Elle en échangeait fréquemment avec les plus illustres portes de l'époque. Les dircc-

tours de journaux grattaient tous les matins à sa porte. Madame {Pauline Duchambge, tendre cœur, charmant esprit, était à /ses genoux pour obtenir les paroles d'une ro-^ mance. Elle me montra un porte«crayon d'or que lui avait envoyé la reine Amélie.

Les Églantines et les Cris de VAme allaient paraître ; elle avait donné trois mille francs à sou éditeur ; mais elle comptait bien sur le produit de la vente pour couvrir ses frais et s'enrichir par-dessus le marché. Elle alluma, sa cigarette à la flamme d'une bougiCi et, so penchant sur un coussin :

— Mon sort vous semble digne d'envie, dit-elle. Eh bien 1 le monde m'ennuie, la gloire m'importune. Il est au fond de l'âme humaine un vide que rien ne saurait com-

290 *8ftlàÈNB VAILLAIIT

bler. Je n'ai plus qu'une ambitioui acheter un petit château dans les environs de Paris et m'y retirer avec ma famille. J'espère bi^i Be{)a8 mourir sans avoir réalisé ce rêve.

Je la félicitai de mon mieux, et me retirai le cœur plein de tristesse.

Je restai deux ans sans la revoir, f^s Êglantines et les Cris de VAme parurent; il s'en vendit sept ^semplaires. Avant leur publication, on s'en était occupé dans un certain monde ; une fois publiés, il n'en fut plus question. Pepuis longtemps déjà je n'entendais plus parler d'Hélène. Un soir d'automne, je la rencontrai seule dans une allée du Luxemboug. Elle était pâle, amaigrie, vêtue de noir. Elle parut ^embarrassée en mç voyant. Je l'interrogeai avec intérêt ;

HÉLÈNE Bâillant* 251

elle m'apprit que son père était mort, et que sous peu de mois Marie devait épouser Sylvain.

"^ — Par quel hasard, lui demandai-je, vous ét^vous aventurée seule, à cette heure, si loin de votre quartier ?

Elle me répondit qu'elle avait quitté la rue Blanche pour venir habiter la rue d'Enfer. Je raccompagnai jusqu'à sa porte. Elle m'offrit de monter, j'aoceptai étourdiment

— Je crains, me dit-elle, que vous ne trouviez un appartement bien en désordre.

Ma mère est un peu souffrante.

•^ Je serai heureux, répliquai- je, de lui présenter mes hommages.

Elle n'insista plus, et je la suivis, sans songer que j'allais, cette fois, l'humilier

HÉLBNB VAILLANT

dans son amour-proprô, autant que jo l'avais flattée, il y avait do cela deux ans. Jo no sentis ma sottise qu'on entrant dans un appartement tris(^ et froid, que n'égayait jamais le soleil. Ce n'était pas encore la pauvreté, ce n'était déjà plus l'aisanoe. Madame Vaillant me sembla singulièrement vieillie et affaissée. J observai Hélène : qu'il y avait loin de cette figure chargéo d'en* nuis, à celle que j'avais vue, deux ans auparavant, rayonnant de bonheur, d'orgueil et do jeunesse !

— Vous voyez, me dit-elle, nous avons quitté le Paris bruyant, ce quartier nous plait davantage ; silencieux, solitaire, plus propice aux saintes études, .c'est la patrie dos poètes rêveurs. Nous avons, sous nos

HÉLÈNE YAILLANT

fenêtres, les ombrages du Luxembourg; cek^ nous rappelle un peu nos chères campagnes. Au printemps, lèvent nous apportera le parfum des lilas en fleurs.

Elle essaya de faire ce qu'on est convenu d'appeler contre mauvaise fortune bon cœur; elle y réussit mal. A son insu, un peu d'amertume se mêlait à toutes sesi paroles. Elle ne se plaignait pas, mais je crus entrevoir qu'elle avait éprouvé des mécomptes de tout genre. Elle me cacha l'histoire de ses désenchantements ; mais j ^aurais pu la raconter moi-même. Elle avait, durant six semaines, défrayé la curiosité des salons ; on l'avait prise comme un jouet ; on l'avait jetée là comme un chapeau fané.

La muse seule lui était demeurée fidèle.

254 HËLÉNB VAILUANT

Hélène avait refusé de s'abaisser jusqu'à la prose ; elle achevait un poâme épique. Tou«^ tefois, eUe avait singulièrement rabattu de ses ambitions ; elle ne demandait plus qu'une jolie petite maison tapie, comme un nid, SOU0 les saules, sur le bord de quelque ruisseau.

•^ Pauvre enfant, pensais-je, tu seras bien beureuse un jour de pouvoir te retirer dans le cabaret de tes pères !

Je retournai souvent la voir. J'avais boudé son éphémère royauté ; je me fis le flatteur assidu de sa déchéance. Hélas ! je vis ces deux pauvres femmes glisser peu à peu et tomber dans le gouffre de la misère. Il ne . restait plus rien du pté, des champs de sarrÀ.siu et de^ six arpents de colji^a* Tout étisât

HfiLÈNB TAILLANT

dévoré :. pourtant il fallait vivre. Grâce aux sollicitations du grand poëte qui l'avait attirée à Paris, comme la lumière attire les phalènes pour leur brûler les ailes, Hélène avait obtenu du gouvernement une pension de cinq cents livres ; c'était là le plus clair et le plus net de son avoir. Elle se consolait en songeant à Chatterton ; mais son estomac s'accommodait moins volontiers que son

amour-propre de cette fiche de consolation.

Son poëme épique achevé, il ne se trouva personne qui en voulût. Pour ne rien dissimuler, c'était ennuyeux comme un poëmé épique. Une heure vint où la faim cria plus fort et plus haut que l'orgueil. I^élène en arriva à écrire des compliments en vers pour les fêtes de familles, des charades, des

256 HELENE VAILtANT

logogriphes^des devises pour les confiseurs.

L'oi^eil la soutenait encore ; m'étant avisé de lui conseiller le retour à Saint-Gabriel, elle répondit qu'elle aimerait mieux mouyir.

— Y songez- vous ? lui dis-je ; votre mère est déjà bien souffrante.

Ses yeux se remplirent de larmes : elle ne répondit pas.

Un jour, madame Vaillant me prit à part, et me dit :

— Je vois bien qu'on nous a trompées, nous avons fait une folie ; on ne sait pas ce que je souffre. Que devenir? Le plus sage serait de retourner & Saint-Gabriel. Sylvain et Marie nous recevraient à bras ouverts ; mais Hélène n'y consentira jamais. Elle est

9ÉLÈNIS VAItLANT 8S7

fîère ; elle ne voudra pas s'exposer à rougir vis-à-vis de Sylvain, de sa sœur et de tous nos amis.

Je revins à la charge auprès d'Hélène, mais sans plus de succès que devant, :

— Vous vous exagérez, me dit-elle, le malheur de notre position. Sans doute ce n'est pas ce que j'avais rêvé; mais nous sommes moins à plaindre que vous ne l'imaginez peut-être. D'ailleurs la lutte est féconde et ne déplaît pas au génie. Ce n'est point dans la tiède atmosphère de la prospérité que s'accomplissent les grandes œuvres,

La malheureuse enfant en était mcore là.

Je ftio retirai consterné.

Cependant Sylvain avait épousé Marie. i

S)^ HÉLtNB TAILLANT

Ceii jeunes gens ne se doutaient guère de ce qui se passait à Paris. A l'iMU d'Hélène et de madame Vaillant, je pris le papti d'écrire à Sylvain toute la vérité. Le brave garçon ne répondit pas ; il arriva, les poehes pleines de bonséons sonnants. Qu'on juge de son désespoir en voyant par lui-même toute rétendue du désastre i II embrassa la mère et la fille, et venpa ses éous sur la table.

Puis, s'adressaiit à Hélène :

— Tenea, dit-il, je vous ai rappôrté^ cet anneau que vous avei oublié dans votre chambre, le jour de votre départ. *

Et il lui remit la bague qu'Hélène lui avait donnée un soir, dans le jardin, sur le banc de pierre,'^en promettant de Taimor toujours. Hélène la prit et se détourna pour cacher ses

larmes. Ce n'était pas Pamour de Sylvain qu'elle pleurait, mais ses rêves, ses espérances ; peut-être aussi un autre amour, dont j'avais surpris le douloureux secret dans son

cœur.

— Ce n'est pas tout, dit Sylvain ; Marie m'a bien recommandé de lui ramener sa mère et sa sœur ; je ne partirai pas sans vous. Vos chambres vous attendent à Saint- Gabriel. Allons, mademoiselle Hélène, il faut revenir au pays. L'air de nos campagnes vous fera du bien; J'ai planté, le long du mur du jardin, des rosiers qui ont fleuri tout exprès pour embaumer votre retour.

Hélène secoua la tète. Sa mère et moi, nous joignîmes nos instances à celles de Sylvain ; la cruelle enfant fut inflexible.

ntltVt VAILLANT

— Pars, dit-elle à sa mère ; retourne près de Marie, tu seras plus heureuse avec elle.

Moi, je reste, je dois rester ; il faut que ma destinée s'accomplisse.

— Situ restes, je reste ; mais, mon enfant qu'aUons-nous devenir ?

Ni ses larmes, ni mes prières, ni le désespoir de Sylvain ne purent décider Hélène à quitter Paris. Quel lien la retenait? La muse? Tamour de la gloire ? quelque autre amour brisé qui voulait mourir, comme le lierre, aux liôux où il s'était attaché ? C'est ce que nul n'a pu savoir. Sylvain retourna seul au village.

Près do partir, il me demanda la permission do m'embrasser, ce que je lui accordai do grand cœur.

H)ËLENB VAILLANT 261

— Et la Biche ? lui demandai-ie»

— Morte de vieillesse.

. — Et Marie?

— Elle a promis de me don|ier un petit Sylvain.

 quoi bon prolonger cette triste histoire?

Un jour, je trouvai Hélène agenouillée au pied du lit de sa mère. Madame Vaillant était morte ; avant d'expirer, elle avait fait jurer à Hélène qu'elle retournerait au hameau.

En effet, Hélène partit au bout de quel* ques mois, Tâme et le corps brisés. Arrivée à Saint-Gabriel, elle aperçut de loin, sur le pas de la porte du Point^du-Jour^ Marie qui allaitait son enfant, tandis que Sylvain, debout auprès d'elle, la regardait avec amour. Elle s'arrêta quelques instants i

262 h£l£ne vaillant

contempler le tableau do oe bonheur doux et paisible.

Âvez-vous lu sans attendrissement un pssmige de Ihn Quichotte ^ celui où le héros de la Manche revient au ^te après sa première excursion ? H rentre roué de coups et s'arrête au milieu de la cour à regarder mélancoliquement ses plates<^bandes de fleurs et dô l^umes, ses canards qui barbotent dans la mare, sa nièce et sa gouvernante qui ravaudent leurs b^s sur le seuil de la porte. D'un côté la poésie qui est allée cou-* rirles champs et qui rentre édopée, n^en po^vant plus et tirant de Talle ; de l'autre, l^ pr09e qui est restée au logis, les pieds dans la flanelle, et qui n'a point enrhumé son bonheur.

Page 1