‹ Le JournalChapitre 7 sur 13 · I.K JOri!\AI · texte numérisé non relu

I.K JOri!\AI

.jounijilisto (ju'il^ne quilte pas; et quelle bonne raison de le connaître davantage! Ne vous avisez pas de 1 écouler avec une complaisance trop marquée : il vous confiera tout de suite qu'il fournit les mots de la fin à son ami, l»our les chroniques tapées, car il excelle dans les mots de la fin, genre Chamlbrt. Un don qu'il a reçu des dieux, par le canal de la nature, et il n'est pas plus fier pour ça !

L'ami des journalistes, quand il ne l'est que d'imagination, s'expose à des désagréments. Présentez-le vousmême au chroniqueur célèbre qui déjeune avec lui tous les matins, et si le spectacle vous laisse froid, c'est que la fin du siècle vous a blasé lamentablement.

Olympe Audouard contait volontiers une anecdote qui montre le type sous un aspect inattendu. Elle se rendait à Bordeaux, pour un bal de charité. Dans le train, en face d'elle, un voyageur lisait fort attentivement. Tout à coup elle entrevoit le titre du bouquin : son dernier roman, tout

5S l'AlUS VIVANT.

llaiiibLUit neul! Et la voilà devenue très curieuse, épiant en dessous les jeux de physionomie du voisin plongé dans sa lecture.

Olympe était encore dans toute sa rayonnante beauté de Monde grasse, comme dirait Zola, et, si palpitant d'intérêt que fût le roman, elle était beaucoup jilus et autrement intéressante. Le voyageur parut en avoir fait la reniar(|uc et il causa.

(( Est-ce (pic vous avez lu ce livre, madame?

— De qui est-ce?

— D'Olympe Audouard.

— Je n'ai rien lu d'elle, monsieur. Esl-ce qu'elle a du talent?

— A en revendre, madame. El puis, c'est une femnie si séduisante !

— Vous la connaissez, personnellement?

— Oh ! très personnellement ! »

Et notre voyageur eut un de ces sourires indiscrètement mystérieux, voilés d'une transparence, comme dorés de l'évocation paradisiaque du souvenir.

« Tant que ça? fit la romancière pi([uce au jeu, point bégueule, disposée à s'égayer un brin.

— Mon Dieu ! n'allez pas supposer, madame

— Mais je ne suppose rien, monsieur! Vous êtes certainement un trop galant bonnne....

— C'est précisément ce (|uc j'allais vous dire.

LK jour. .\ AI.

— Et cette Mme Aiulouartl, esl-oe (|u'elle est hieii? Les bas-bleus, en général, ne se signalent guère par rinn)eccabililé de la ligne.

— Ce n'est pas le cas pour elle. Sans compter qu'elle

est surtout une femme d'esprit, avant d'èlre un bas-bleu !

— Brune ou blonde? C'est un détail qui a son prix.

— Excessivement brune. Mais elle fait mentir le proverbe; chez elle, cet excès n'est pas un défaut.

— Allons, tant mieux ! »

40 l'Ai; I s \ I VANT.

A diverses reprises, la conversation retomlta sur Olympe Audouard, qui ne se reconnaissait plus du tout. A Bordeaux, dans la soirée, quelques heures après l'arrivée du train, elle faisait son apparition au bal de charité, très entourée, en muse à la mode ; et qui apercevait-elle dès le seuil de la porte? Son voyageur en personne, invité par un ami, au dél)olté ! Le hasard n'est pas toujours aussi hète (pril en a l'air.

L'homme au sourire l'ut tout de suite intrigué :

(( Quelle est donc cette dame que tout le monde fête?

— Comment? Vous ne l'avez jamais vue à Paris? Mais c'est Mme Olympe Audouard, mon cher! »

Justement la muse passait :

(( Je suis en blonde ce soir, monsieur. «

Tableau !

(}uand elle contait l'anecdote. Olympe ne manquait jamais d'ajouter que « son ami » fut fort ennuyé, mais qu'il fut pardonné, parce cpiil valsa très bien.

11 y a aussi l'assoiffé de notoriété qui, condamné par l'aveugle destinée à ne jamais

Voltiger, nom ailé, sur la bouche des hommes,

se contente d'emprunter un nom connu dont il sépare.

Ce geai, de {production récente, fait la roue — de paon — auprès des petites actrices pas arrivées, point encore en vedette, et (]ui ne seront jjrésentées que |)lus tard au cri-

I„p Len^ercer aC°

LK CLICHAGE

i,K .loruNAr..

ti({uc influent. Quohjuefois, il (ail en mémo lemps la roue et des dupes. Contracter des relations, cela n'empèclie pas

de contracter des dettes. Bien au

contraire, surtout quand c'est l'autre qui endosse les billets !

De là, cliez les journalistes en vue, des entrées subites

de créanciers (jui s'annonceni en cassant les |)0tic1ies.

42 l'AniS VIVANT.

La bonne accourt, étrangement eft'arée : (( Il y a là f|iielqu"un qui dit que vous êtes le dernier des drôles ! »

l.e journaliste bondit vers l'anticbandu-e.

— Monsieur !

— C'est curieux comme il a cliangé! bougonne le créancier. »

Et tout [lenaud :

■ — Est-ce que vous êtes bien sûr d'être vous, monsieur '.' ))

A la fin, tout s'explique. Et notez que le journaliste s'estime encore très lieureux : l'homme qui lui a volé son nom ne lui demandera pas de billets de théâtre !

Car tout est là. Pas un secrétaire de rédaction qui ne monologue à l'instar d'Hamlet : « Être ou ne pas être ; avoir ou n'avoir pas de billets de théâtre! » Combien de gens ne lui serrent les phalanges à les lui briser ([u'afin d'aller au spectacle sans bourse délier ! Monselet a écrit, sans doute en un jour de mauvaise humeur, que le premier venu se croit autorisé à ne plus jamais payer sa place au théâtre, dès qu'il a l'ait la connaissance d'un journaliste.

Et voyez comme tout a changé ! 11 y a un quart de siècle à peine, le journaliste n'était guère qu'un être à part, sans moralité, chargé de tous les péchés de l'Israël politique et littéraire, tout au moins dans la pensée de M. Prudhomme, qui juge de haut. Aujourd'hui, ce même Joseph déjeune

avec des reporters, fréquente des chroniqueurs, et il le confesse sans rougir, devant sa progéniture assemblée. Dernièrement, il disait à un secrétaire de la rédaction d'un grand journal du matin :

(( J'ai quatre enfants. J'en ai déjà établi trois. La nature et la société ne reprochent rien à mon coeur do père.

— Et qu'avez-vous fait de vos fils?

— J'ai fait de l'aîné un baurpiier: du second un notaire, du troisième un ingénieur.

— Et que comptez-vous faire du qun- 3i^.-A.^' trième?

Oh ! celui-là, je le fais

journaliste! Quand

ses frères seront

dans le besoin.

A ^r^fF> k-

Il pourr.i

venir en aide. '-

M. Prudhomme exagère peut-être ; puis "' ~-~^l:^-

il faut bien reconnaître cpie le journalisme, s'il ne mène ])as à tout, oonuno on l'a ])rétendu, ne mène pas invai'i;ilil('iiiciil ,"i riiùpilai. Sans être le Pactole pour tous ceux ipii lui l'oiil subir des sundages, il roule toutefois en

l'AHIS VIVANT.

ses flots d'encre une quantité suffisante de paillettes d'or.

Est-ce avec ces paillettes-là que les ouvriers de la plume ont redoré leur oscillante auréole? La supposition n'a rien d'off'ensant })our le siècle. Le talent qui reste pauvre n'excite guère rcnthousiasinc public; la richesse des rimes n'excuse pas la misère du ])oète; et il est fort probable que les bureaux où l'on vend de res])rit, de la politique, de la gloriole et du bruit, seraient moins encombrés de visiteurs appartenant à toutes les classes de la société, s'ils avaient la preuve que l'aimable secrétaire doit quatre termes à son « vautour )) .

Mais laissons les secrétaires se débrouiller avec les gêneurs. La gestation du journal continue et nous n'avons pas le droit de baguenauder en route, si nous voulons tout voir.

A iiiùli, le coup de lion. Les journaux, tailladés, gisent un peu partout. Le Temps, plus j)articulièrenient voué à la fatale morsure des ciseaux, ressemble à une vaste nappe de dentelles qui aurait glissé sur le parquet, à la lin d'une orgie de demi-dieux. Les petits facteurs d'opérette du télégra[)lie a})portent les dernières dépèches.

Dans la salie de la composition, le plus souvent en haut, quelquefois en has, de plain-pied avec les hureaux de la rédaction, les types se hâtent, repris d'une fièvre de travail, debout en la longue blouse noire ou blanche, soulevant, connue dans un effleurement d'aile, les lettres de plomb qui volent au bout de leurs doigts.

« Vous verrez que nous ne serons jamais [»rèts ! » bougonne le metteur en pages.

l'AlîlS VIVVM'

Kl il s'cscriiiic sur I.i loriiu', Iransporhint les paquets, un ;i un, au creux élargi de la main, les déposant entre les liois, les dégageant des ticelles (|ui les entourent jusipi'au moment oîi il les emprisonnera dans le châssis, sous la leiile jiression glissante des coins enfoncés par le marteau.

L'apprenti va et vient, mouche du coche, remuante aheille de la ruche, douée de cet aiguillon, l'espril.

Le correcteur, dans une pièce éclainr duu jour de hureau, trace sur les épreuves, dans les marges, tantôt une dé de sol, tantôt quehpie dièse, tantôt un bécarre inattendu, comme si la umsiijue, en ])rètant ses signes à la correction typograpliique, avait voulu compliquer d'une ironie douloureuse un labeur d'oii l'homme sort la tète rompue, avec un brouillard dans les idées. Au bout de la table, sur un ton de basse affalée, le teneur de co[)ie, un autre patient, lit l'article en le ponctuant de la voix.

Entre les tiges de fer, les coins ont glissé : la morasse est bouclée, serrée, vissée. Déjà, au travers de la feuille humide, sous la brosse qui tapote, les caractères mordent, les blancs se creusent, les titres se dessinent en relief. Mais voici (pie légèrement le metteur en pages a détaché l'épreuve : encore un échenillage du texte, représenté par des lignes qui pétardent sur les colonnes, fusent vers la marge, où éclate un feu d'artifice de mots, de lambeaux de phrases, de virgules, de points d'interrogation ou d'exclamation picoucllant cl zigzai;uant les uns sur les autres;

I, I-: loi 11 N A I

ciicdrc i(iifl(|iics Ici 1res do plomb soulevées dans le Iremblement des ''^f pincettes, cédant la place injustement concjuise; et il n"v aura [)lus (pi'à recomniencci' pour les trois pages (jui restenl.

« Je vous dis (pie c'est |i|cin connue un œuf! Xous ne })araîtrons jamais, si vous envovez de la copie tout le tem[»s.

— Je vous dis (ju'il l'aut ([ue ça passe! » Tel est le prc'lude du drame qui se dérouli

long des tuyaux acousti(pu's, tous les jours et à la même heure, entre le metteur en pages et le secrétaire de la rédaction.

« Pas de place pour une épin gle. Alors

— Tons auront le discours, excepté nous, n'est-ce pas?

— Débrouillez - vous. L'iutcrxicw iiianiiera presipie toute (( la deux » à lui tout seid.

— Supprimez-le. »

Le roi des reporters a entendu : l( ,

voilà (|iii hoiidil. Sii|i|ii'iiiici' riiiicrview ! 1i^'^1|

OuOn essavc un neii! (ioiiiiiic si ce ni'liii

^ Jà \ xP^-^r-^'''

i8 l'A III S VIVANT.

pas déjà monstrueux d'y avoir tant seulcniont pensé !

La scène se passe au mess de la rédaction, dans les journaux du soir qui ont un mess. La plume après la fourchette; la lourchette avec le crayon, souvent, à cause d'un feuillet à relire, d'une épreuve à revoir.

« Eh bien! soit, ne nous emballons pas. On supprimera l'article sur les équipements de l'armée. »

Le rédacteur militaire se fâche à son tour, un ancien officier décoré, la moustache pointue, l'air pas commode. « Une tartine comme celle-là, qui est appelée à révolutionner tout l'état-major? Allons donc! pas de ça, Lisette! On aimerait mieux liclie le camp de la boîte, par file à gauche, en deux temps et trois mouvements.... »

Le metteur en pages est arrivé, ennuyé, secouant des papiers :

« Peut-être qu'avec des concessions Soyons raisonnables..., examinez vous-mêmes. »

Le secrétaire de la rédaction récapitule, la tête baissée, le doigt suspendu autour des titres, sur le registre. A la fin, tout s'arrange ; on sacrifiera quelques « faits divers », l'étude du chroniqueur scientifique sur les microbes, qui peuvent toujours attendre.

— Et nous paraîtrons à l'heure?

— A la minute! »

Dans l'escalier, le metteur on |)ages croise la morasse (|u'oii descend au clicliage :

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