‹ Le JournalChapitre 6 sur 13 · PARIS VIVANT · texte numérisé non relu

PARIS VIVANT

« Esl-ce qu'il ne serait pas utile, insinuait l'omnipotent informateur, de donner à entendre que vous serez probajjlement appelé à la Présidence?

— Donnez-le à entendre, mon ami.

— Protesteriez-vous si je vous attribuais tout de suite un portefeuille dans la combinaison?

— Ne vous gênez pas, je prendrai tout ce que vous m'offrirez.

— Mais si l'on ne vous appelle pas à la Présidence?

— Il importe peu. L'essentiel, c'est qu'on y ait songé.

— Mais si l'on n'y a pas même songé?

— 11 importe encore moins. On y songera une autre l'ois.

— Mais si l'on repasse à un autre le portefeuille que je vous aurai offert?

— C'est un détail. Tout est bien, pourvu qu'on s'iiabitue à me croire du bois dont on fait les ministres. »

Le lendemain, tous les journaux du Midi annonçaient que riionorable député avait été cliargé, ou à peu près, (le constituer un ministère. Et tout le Midi de s'écrier : « Hein ! a-t-il assez le vent en poupe, l'beureux coquin ! »

La combinaison ratait d'autant plus qu'elle n'avait jamais existé; mais la nouvelle avait marqué, restait dans les esprits, portait son bonmie ; tant et si bien ([ue le jour on il fut décidément ministre, cliacun ré[)éta le fameux adverbe de Méry apprenant la mort de Baour-Lormian :

LE J or UN M,.

(( Encore? »

Toulouze, comme Alexandre, a laissé derrière lui des capitaines qui se sont partagé son héritage. Deux ou trois s'y sont taillé de jolies souverainetés; les autres bataillent encore de la plume, avec le légitime espoir d'élargir leur domaine. Le vieux Bcschcrelle, qui remplissait à la Chambre les i'onctionsdeclief des huissiers, avait la coutume de dire : (( Le respect de l'inl'ormateur par- //

lementaire est le commencement de la sagesse. Aujourd'hui, ce n'est qu'un petit jouriia[it«te ; demain, c'est un député; si\ semaines après, c'est un ministre. Et jugez comme il nous rece- \rait, si nous avions lanl soit peu oul)lit' d'èlre polis à son égard ! ))

Tous ne se réveilleront pas ministres, sous le coup de i)aguette des vieilles léesde l'Elysée ou du Palais-Bourbon: mais si tous n'ont pas le portefeuille, tous ont le calepin, le cher calepin constellé d'hic'roglyijhes. (pii n'a l'air de

l'AlilS VIV.VM'.

rien el qui est, tout, en ce siècle où l'information inbrique (les grands hommes au rabais et à la vapeur, quille à les démolir au même prix et avec la même rapidité.

En altendanl d'être du conseil des ministres, ils sont tout au moins du conseil de rédaction. Retournons-y avec eux, maintenant qu'ils vous ont été présentes.

j-rTiii'i^r

c( Nous disions donc?. .. »

Le rédac-clief a légèrement froncé le sourcil : c'est le partage de la besogne qui commence.

(( 11 me semble, dit le bulletinier politique, qu'une appréciation do la dernière tiéclaration ministérielle, dans Inquelle on ferait ressortir

— Parfoitcmcnl.

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— Jo suis persuadé, dit le délégué aux finances, qu'un rapide examen des efforts loyalement tentés de part et d'autre pour équilibrer le budget....

— Justement.

— J'ai la conviction, dit le chargé des relations extérieures, qu'en faisant coïncider la récente entrevue de Bismarck

— Précisément. »

Les trois rédacteurs se sont enfermés chacun dans son cabinet, une petite pièce où le recueillement est comme figé dans la boiserie. Parfaitement, répète le ministre de l'intérieur. Justement, répète le ministre des finances. Précisément, répète le ministre des affaires étrangères. Et à la même minute, sans s'être consultés, ils sortent de leurs poches l'article tout fait, consenti d'avance par les trois adverbesde l'excellent rédac-clief. A part ça, rien n'est plus utile qu'un l)on conseil de rédaction délibérant avant la besogne, dans la fraîcheur naturelle des idées du malin.

Les autres rédacteurs, dans la grande salle, se sont jetés sur les journaux classés en double au travers de la table longue, les lisant à fleur de ligne, en artistes du métier (pii savent où est la nouvelle à cueillir, la phrase à citer, l'opinion à éreinter. Çà et là, les plumes courent, les ciseaux déchiquettent les feuilles, ouvrent des fenêtres dans les colonnes.

« AIIcikIs un pou, foi ! »

LV'cliolier s'est emparé du pot à colle : voilà un adversaire collé, entre deux mots cruels, s'il vous plaît !

11 y a un arfiot du journalisme. « Ne chipez pas à votre voisin sa paire de ciseaux : il vous réclamerait tout de suite son secrétaire de la rédaction ! »

L'autre, le vrai secrétaire de la rédaction, en son cabinet d'à côté, dresse la liste des articles, lit les copies douteuses, atténue les violences, colore les épithètes, déplace des virgules, repêche les mots qui ont sombré dans la jihrase rédigée à toute vapeur, se fourre dans l'oreille des serpents acoustiques qui sifllent, téléjibone, relélépbone, ciie : a Allô! » toutes les vingt minutes, sur un ton de rageuse impatience et comme s'il s'agissait réellement de jeter à l'eau la demoiselle du bureau central, sonne le garçon, le niilraillf de poignées de feuillets à porter aux compositeurs, se fait charrier Larousse, compulse des dossiers, remue les fumiers de l'histoire, déterre des cadavres dans le cimetière des collections, reçoit des visites, promet les rectifications légitimes, donne des raisons, arrange les affaires, subit les importuns, calme les nouveaux dont l'article « est

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resté sur le marbre ». lilielle, signe, timbre les demandes de billets de tliéàtre, s'occupe de tout, veille à tout, sauvegarde tout.

({ Et vous savez, beaucoup de filets, messieurs, si vous voulez que le journal fasse joujou à l'œil, comme dit le patron! »

Entre temps, l'infortune secrétaire de la rédaction continue à être (( rasé » dans les grands prix ; car il y a mille sortes de raseurs, et tous ne rasent pas gratis.

L'espèce la plus importune est l'espèce politiquanle. Buffon ne l'a pas classée ; mais elle se range toute seule et sans le secours de la science dans le genre des coléoptères pentamères, famille des liannetons. Chez les royalistes, elle est représentée par le monsieur qui connaît les projets du prétendant, ses pensées de derrière la tète, grâce aux indiscrétions d'un cousin de lanii du brosseur de l'intendant des })rinces. Chez les républicains, elle s'incarne tantôt dans le président d'un comité de quartier qui joue les Robespierre, le gilet en moins, la barbe en plus, mène tout au doigt et à l'œil, fabrique des députés et des conseillers municipaux, estampille les gloires, catalogue les renommées ; tantôt dans un candidat à perpétuité, jamais tranquille, toujours en quête d'un siège, et qui ferait, à lui tout seul, la fortune de trois magasins de confections, si ses vestes étaient de celles (pion vend au coin du (|uai.

(( Mais ('iifiii (|uel est votre coiiiitt!? disait iiii rédacteur en chef inipalienlé à un noble vieillard qui le torturait depuis deux heures.

— Le comité du quartier des Bassins, répondit le brave lionime.

— J'aurais dû m'en douter, n souligna la victime. Dans certains bureaux de rédaction, le personnage qui

rase est averti tout de suite qu'on ne le subira pas. Il y a des écriteaux pour ça :

« ici les raseurs se reconnaissent à ce lait qu'on ne leur répond que par monosyllabes. »

Ou bien ;

(( Les raseurs sont pries de ne pas se cramponner. »

Et ils se cramponnent tout de même ; car c'est dans la vie comme au tiiéàtre. Demandez à un avare s'il se reconnaît dans Harpagon : c'est tout au plus s'il vous répondra que Molière a un peu chargé le type! Montrez l'écriteau de la rédaction à l'enragé qui vous explique, point par point, comment on battra Machin au second tour. Neul' fois sur dix, il vous répli((uera sur le ton

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le plus enjoué du monde : u Est-ce que vous en recevez beaucoup, de crampons ? »

A classer également le monsieur (jui est l'ami des journalistes. Moins féroce pourtant, celui-là; quelquefois un bon garçon, avec seulement un peu de vanité. S'imaginer qu'on est dans le train parce qu'on fréquente des gens célèbres, cela existe.

(( J'ai rencontré Sclioll ce malin. Toujours plein d'esprit cet animal-là ! Il me disait : u Figure-toi, mon (( cber... »

Ce (( ligure-toi » est souligné dune pause, dans un tremblement de point d'orgue : l'ami des journalistes n'a donné la parole à Scboll dans son récit qu'afm d'y encadrer le glorieux tutoiement.

« Et je lui ai répondu : « Elle est bonne, ton histoire, mon vieux ! »

Là-dessus, un rengorgement. Ab ! c'est qu'il le tutoie aussi, lui ! Dame! 11 faut bien. Du moment où il l'appelle « mon vieux », n'est-ce pas?

Notre homme, assez souvent, ne tutoie pas plus qu'il n'est tutoyé ; mais il a vu Scboll chez Tortoni, à l'heure de l'esprit, qui est aussi celle de l'apéritif, et cela lui a sufli pour se persuader qu'ils ont gardé les éditions belges ensemble. Que serait-ce donc, s'il l'avait vu à la salle d'escrime? Oreste et Pylade seraient enfoncés I

Fréquemment encore, il ne connaît pas même de vue le

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