Partie de l'armée
du Roy passée par Gisors.
Venue et arrivée du Roy à Gisors.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Fourniture et paiement fait au
Roy de II mil escuz, et xx mil
pains, par les habitans de Gisors.
Le Prêche fait à Gisors.
toutes les maisons et courtz d'icelles efloient logiez les Suiffes et ansquenetz, mesmes aux faulxbourgs de la porte de Neaufle, vivans tous, mesmes ceulx dedans la ditte ville à discrettion, ne voullans rien payer de leur despence. (1)
Le lendemain, jour de mercredy, ixe jour du mois d'Octobre, fur les huicl à neuf heures du matin , le Roy avoit fait faire la presche en la chambre de derrière du di<fl logis , allant à laquelle & de'vallant de la chambre ou falle de devant, où il couchoit. Il luy avoit eflé dict & remonstré par quelques gentilzhommes qu'il y avoit des volleurs au village de Tiviniller (2) qui pilloient et ravageoient le dit village ; à quoy il avoit fait responce, qu'au fortir du presche, il escriroit afin de faire ceffer les dits pillages; lequel presche, il avoit continué faire les jours ensuivants ; ausquels jours il avoit eflé après disner à la chalfe ayant faid paier aux principaux habitans de la ville de Gisors la fomme de deux mille escus pour paier fes Suiffes ; fans compter vingt mil pains que l'on avoit livrez à fa venue, et qui avoient eflé cuitz par fon commandement, premier, et avant que d'y venir ; ne pensans et n'attendans les dits habitans aucunement la ditte venue du Roy, qui avoit le vendredy ensuivant, ensemble tous ceulx logez en la ville, mangé du poiffon et autres chofes femblables ; mais le samedi, avoient tous mangé de la chair.
Et le lendemain, jour de Dimanche quatorziesme jour du di<fl mois, le Roy, accompagné de grand nombre des fiens, avoit faiél faire le presche , mesmes la Cène , en la grande salle de la Cauchie, nommée le lieu des singes (?) du diél Gisors. Il avoit (le presche) commencé dès huit heures du matin, jusques à dix heures et demie, durant que l'on difoit la grand mefTe de cette paroiffe ; après que le Roy avoit eu disné , il s'en eftoit allé hors la ville, ayant faid marcher, devant que fortir d'icelle, trois ou quatre régiments de gens de pied, et le reste faiél tenir aux villages circonvoisins tirans du dicl Gournay ; sy avoit mené avec luy toute fa cavallerie françoise et laiffé les reystres qui efloient
(1) Décidément, l'honneur pour Gisors de loger la personne du Roy, était bien « un honneur sans profit ! »
(2) Thibivillers, village du canton de Chaumont. Son château fut brûlé en i566, au commencement des guerres de Religion ; l'emplacement de ce château s'appelle encore aujourd'hui : le Châteaii-Brûle.
logez au village de Vodencourt (i) et ès-environs ; aufïi avoit !^9°
laifte en cette ville tous les Suiftes, bagages, serviteurs, et autres gens ; mesmes eftoit demeuré en cette ville Monfieur le Chancellier nommé Giverny, fort antien (2), &toutfon grand conseil, qui eftoient arrivez lors de la venue du Roy.
Tous les rendez-vous du train du dit Seigneur Roy, eftant le Départ du Roy dit jour de Dimanche, à Magny, ne fâchant les ditz foldats où on par MaSny-
les voulloit faire marcher, & l'artillerie au nombre de six pièces, comme diét est, et sept charetées de balles, chacune charrette contenant xxxvi, le tout revenant à 11 cl. n, et cinq chartées de bariîz de poudre revenans à vingt-cinq barilz , qui eftoient au village de Droitecourt (3), avoient efté ramenez le dit jour de Dimanche, dans une pièce de terre, « ensemencée de nouveau en blé » (4), appartenant à la Léprosarie de Saint-Ladre, proche des Bournes, estans au chemin qui mayne au bois, y faisant tous les'jours et les nuiéls la garde par les SuifTes. Le lendemain, jour de Lundy, le fieur Maréchal de Biron eftoit forti dans sa litière, et eftoit allé jusques à Buhy pour faire, à ce que l'on dicl, quelque accord (5) avec Mefïieurs de Villeroy père et filz ; et lequel (père), secrétaire du Roy, avoit un fils nommé le fieur de Hallaincourt (6) , qui eftoit gouverneur de Ponthoise pour la Ligue.
Le lendemain, le dit fieur Maréchal de Biron estoit revenu en cette ville, le Roy estant allé, à ce que Ton pouvoit congnoiftre, au devant des munitions, tant de guerres que autres, que l'on voulloit porter en l'armée du fieur du Mayne ; mesmes eftoit allé pour mitrailler la ville de Corbeil, que le dit fieur du Mayne
(1) Vaudencourt , village du canton de Chaumont ; possédé en 1 588 par Marie Imbert, veuve de Georges du Bec, baron de Boury.
(2) Philippe Hurault, chancelier, comte de Chiverny, successeur de Michel de l'Hospital et auteur des Mémoires qui portent son nom ; il était, à son passage à Gisors, en i5c)o, âgé de 62 ans; il mourut en 1599.
(3) Droittecourt : avant la Révolution, petite paroisse, devint une commune du canton de Trie-sur-Troësne ; c'est aujourd'hui un petit hameau dépendant de la commune de Sérifontaine (Oise).
(4) Petit détail, sans importance historique, mais qui démontre la précision et l'authenticité des faits contenus dans le manuscrit que nous publions.
(5) Cet accord ne se fit pas sans de longues négociations ; M. d'Alincourt ne rendit, ou plutôt ne vendit Pontoise au Roi qu'en 1594. Il reçut, pour cela, avec son père, M. de Villeroy, près de cinq cent mille livres, et, de plus, fut maintenu dans la place de gouverneur du Vexin.
(6) Les Villeroy possédaient à Alinconrt ou Halincourt (aujourd'hui hameau de la commune de Parnes), un château important. V. Histoire de Parnes, par M. A. Lefrançois, in-8» ; — et les publications sur Magny et environs, de M. Alfred Potiquet.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Deffai&e par le Roy du régiment du
fieur de
Pourtraincourt,
pour la Ligue.
Combat à Longchamps.
Prise de la ville de
Corbeil par le
fieur du Mayne &
prince de Palme.
Le Roy revenu à Gisors.
battoit. Et ayant le Roy découvert que le régiment du fieur de Pourtraincourt pour la Ligue, eftoit venu au village de Suresnes, près Paris, pour porter vivres en la ditte armée du fieur du Mayne, et charger illecq vins ; il estoit entré dans le village avec ses compagnies, qui avoient tellement rué sur les compagnies du dicl: régiment, qu'enfin s'eftant les compagnies réfugiées dans l'église du lieu, & ayant fermé l'huis sur eulx, il avoit efté ouvert d'un pétard, et (il estoit) entré dans la ditte église, à laquelle ilz avoient mis le feu. Tellement, que les soldatz de dedans montez au clocher, et voulte d'icelle, avoient esté enfume^ de telle sorte qu'ils estoient, ou la plus grande partie, mortz de telle façon ; enfin, ayans les gens du Roy, gaigné la ditte voulte, ils avoient tué le reste des dits soldatz ; lesquelz, ils avoient jettez du haut des galleries de la ditte église & aucuns pris prisonniers en rençon, le dit fieur de Pourtraincourt s'eftant sauvé.
Pendant ce temps, afiavoir la nuiét d'entre le mardy et le mercredy du dit mois, le fieur de Tavannes, accompagné de grand nombre de gens de la Ligue, eftoit venu au village de Longchamps où eftoit le régiment de Saint-Jehan pour le Roy ; les soldatz duquel régiment, ou la plus grande partie, avoient esté taillez en pièces sur le champ ; les autres s'eftant desfuys & fauvez dans les bois. C'est pourquoy les chevaulx de l'artillerie du Roy estant à Éragny (1) et autres endroiclz, avoient esté contraincT:z de venir faire leurs gistes aux faulxbourgs de la porte de Cappeville de Gifors, & les dits jours, affavoir le mardy xvie du mois d'octobre , entre cinq à six heures du foir, les fieurs du Mayne & le prince de Palme, avec leurs armées avoient pris par force la ville de Corbeil , et ce , par la brefche qui avoit esté faide de seize pièces de canon, durant laquelle ils avoient longuement esté et icelle battue par deux à trois assaulx. Tellement, qu'enfin, comme dit est, ceulx de l'armée du dit fieur du Mayne avoient entré dedans, par la brefche, et avoient tout mis au fil de l'espée, non sans grande perte des soldatz & cappitaines du dit fieur.
Le vendredy xixe du dicl mois, le Roy, avec ses compagnies, estoient rentrez à cinq heures du foir, en cette ville de Gifors,
(1) Eragny-sur-Epte , village du canton de Chaumont ; son château, construit tout en briques , date de la fin du xvic siècle ; on y remarque deux escaliers assez curieux.
n'ayans sceu donner aucun fecours aux soldatz en garnison du dict Corbeil, encores qu'ils en feufTent tout proches. (1)
La nuicl: duquel vendredy, sur les douze heures , le feu avoit esté mis aux faulxbourgs de la porte de Paris de Gifors , près Revillon , par un des serviteurs des Suiffes , qui , allant panser deux chevaulx, estant dans une estable de Fran (?) Gosse, laboureur, s'estoit endormy ; et la chandelle qu'il avoit attache'e dans le foin y estant , tout avoit aussitoft flambe' ; & icelle estable mise en feu, les chevaux bruslez. Le ferviteur s'eflant éveillé au bruicl: d'iceulx s'eftoit desfuy n'ayant eu le loifir de fortir qu'à grand peine de la ditte eftable ; et lequel feu s'estoit tellement embrasé, à caufe de la couverture de chaulme d'icelle eftable , qu'il avoit pris en une grange, et, par aprez, aux logis du dicl Gosse, proches d'icelle eftable ; lesquelz logis, couverts de chaulme (joinct le grand & impétueux vent qu'il avoit faict toute la journée, & faisoit lors du dict feu), toutes les maifons, tant de costé que d'autre, couvertes de chaulmes, avoient efté tost toutes brûliez ; et en fomme, jusques au nombre de quinze espaces, sans les eftahles et granges qui y estoient, dans les quelles, comprins celle du logis des ferviteurs du feu cappitaine le Bret (2), avoit esté brullé grande quantité de gerbes de blé, d'orge et d'avoine, qui n'estoient .encores battues; mesmes grand nombre de foing, tellement que le feu y avoit esté si grand & impétueux , comme dit est, qu'il avoit brullé le lendemain tout le long du jour, qui estoit chose espouvantable à veoir, n'y ayans, les habitans du dict Gifors, peu donner aucun fecours, ou bien peu, à caufe que l'on n'en favoit aprocher pour la grande véhémence du feu , de la fumée , et du vent qu'il faisoit ; enfin , si ce n'eust esté quelques maisons couvertes de tuille, qui y eftoient, tout le reste du dit faulxbourg de la Croix Chassemare eust esté brullé.
Grand incendie à
Gisors
{dans la nuit du
ig octobre i5go).
(1) On trouve dans la correspondance de Henri IV de nombreuses traces de ses passages à Gisors ; et on peut juger par les termes de ses lettres de l'importance qu'il attachait à la conservation de cette place; nous reviendrons plus loin sur ce sujet.
Signalons seulement ici, pour mémoire, les lettres ci-après, écrites par le Roi et datées de Gisors : du 11 octobre i5go, à M. de Gauville; du 16, à M. de Chanaleilles; du 23, à M. de Houdetot; du 27, au Conseil d'Etat du royaume des Pays- Bas; et deux autres lettres du même jour, adressées au roi de Danemark et au duc de Saxe.
(2) Le capitaine Robert le Bret, seigneur du Mesnil-Guilbert, hameau de Bézu- Saint-Eloi, avait été gouverneur de Gisors et de Mantes, et capitaine de 100 arquebusiers à cheval et de 100 hommes de pied.
46 LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
ID90 Lors duquel feu, aucuns mauvais garçons du faulxbourg avoient
pourfuivy& faict mourir quelques Suiiïes, & pris l'or & l'argent.
FF. LXXIe (recto). Le Roy, ayant demeuré en la ditte ville, faisant faire le presche tous les jours jusques au mercredy ensuivant, 24e jour du dict mois (1), qu'il feroit allé dès le matin, accompagné seullement de douze à xv chevalliers, à la Roche ; il eftoit revenu fur les neuf heures du foir le dict jour; le vendredy ensuivant xxvie jour du mois d'octobre, dix heures du matin, il s'en estoit allé, avec la plus grande partie de fon armée, qui eftoit passée par
Le Roy à Ecouys. cette ville, droict à Escouys (2), lieu du rendez-vous avec l'artillerie. Et le jeudy précédent, fur la remonstrance faicte au Roy par le fieur de Senquerolles que toute la contrée d'allentour cette ville de Gifors eftoit ruynée, perdue et destruicte, n'y ayans plus de grains dans les granges, le Roy avoit faict responce
Réponse du Roi. en ces termes: « C'est pour quoy je fuis venu icy ; je le veulx » ainjî, d'autant que ce font tous Ligueurs par deçà la rivière ; » si je ny feujje venu, les Ligueurs y feujjent venus. »
Et le dimanche quatriefme de novembre au dit an 1590, une grande partie de la cavallerie du Roy eftoit paffée par cette ville après midy, et allée à Chaumont et Nemours ; auquel lieu de Chaumont le Roy avoit couché ; il n'avoit paffé par cette ville de Gifors. C'estoit le commun bruict qu'il alloit avec sa cavallerie, devers la Champaigne, faire lever le fiége des ennemys qui estoient devant la ville de Mennehou (3), qui tenoit pour luy, & le reste de fon armée , affavoir tous les foldatz de pied , avoient tousjours depuis efté au village de Paffy (3 bis) & èsenvirons qui avoient tout ruyné et destruict.
(1) C'est à peu près à cette époque que le célèbre historien de Thou fut le héros d'une singulière aventure qui faillit lui être funeste. Il s'acheminait de Senlis à Méru, avec sa femme (Marie de Barbançon), et emportait tout ce qu'il avait pu sauver du pillage de La Fère, lorsqu'il fut arrêté par un parti de Casaques rouges (c'était le sobriquet de la cavalerie ligueuse de Beauvais). Il dut laisser sa femme aux mains des Ligueurs, et parvint à grand'peine à gagner le château de Chaumont-en-Vexin, où commandait son ami, M. de Guitry. Malgré les démarches qui furent faites, le prévôt -maire de Beauvais ne voulait pas rendre la prisonnière. II fallut recourir au Roi, qui était à Gisors ; et Biron put enfin obtenir la mise en liberté de madame de Thou, et même la restitution de ce qui avait été pris par les soldats.
(2) Ecouis, petite ville du département de l'Eure ; était possédée au xvie siècle par la famille de Gondy. Charles de Gondy épousa Antoinette de Longueville, fille de Marie de Bourbon, chàielaine de Trie. On remarque dans l'église d'Ecouis le tombeau d'Enguerrand de Marigny.
(3 et 3 bis) Sainte-Menehould. — Pacy-sur-Eure.
Cependant, environ la my novembre, le fieur de Tavennes, accompagné de grande compagnie de foldatz, avoit repris & forcé le bourg de Lions, & mis à vaulderoute (i) les foldatz qui y avoient esté laiffez en garnifon par le Roy ; depuis la départie duquel de cette ville, les habitans d'icelle, ny autres, n'ofoient fortir, ny venir en cette ville de Gifors, à caufe des volleurs eftans dans les dicts Lions, Gournay, Beauvais, Girbroy (2), Pontoise et autres lieux. Lesquels (voleurs) venoient journellement, jusques aux portes du dict Gifors, prendre chevaux, vaches et autres bestiaux y estans, tellement que aucuns habitans des faulxbourgs eftoient contraincts de venir coucher dans la ville. Une partie desquelz volleurs s'estoit réfugiée dans la maison du fieur d'Aragny au dit lieu ; et le fieur de Flavacourt, nostre gouverneur et bailly, en estant adverty, y avoit envoie ses foldatz qui avoient affiégé une nuicl les dits volleurs ; si bien que le lendemain, jour de samedy, tiers jour de novembre, au dit an mil vc iiiixx dix, le dict fieur bailly avoit faict former le tambour ; et plufieurs habitans de Gifors, tant de pied que de cheval, y efloient allez afin d'entrer par force dans le dit logis. Quoy voians, les foldatz de dedans, s'efloient rendus à la discrettion du fieur bailly qui les avoit pris jusques au nombre de quinze ou seize, & faictz amener prisonniers au chasteau de Gifors; ils y avoient esté ung mois pour le moins ; enfin , on les avoit laiffés aller, leurs armes ayans esté prifes par les dits habitans & foldatz. Un nommé Benion (?) Auberi dict la Rame, de Gifors, avoit esté tué d'un coup de harquebufe en aprochant d'icelle maison.
Pendant ce temps, le fieur du Mayne feroit venu à Paris, où il avoit esté quelque temps, et la plus grande partie de son armée mise en garnifon en aucunes villes comme Beauvais, M eaux & en la vallée de Montmorency. Le prince de Palme et les Espagnols, estans au pais de Champaigne et de Lorraine, avoient esté aiïaillis en bataille par le Roy & fon armée à la fin du mois de novembre ; tellement que grand nombre de foldatz
i5go
(1) En déroute.
(2) Probablement Gcrberoy ; cette petite ville eut comme gouverneur (tenant pour l'Union), François Bigard, de 1589 à i5()i. En octobre 1591, le maréchal de Biron, s'étant emparé de la place, mit pour gouverneur Charles de Soyecourt marquis de Mouy. (V. pour l'histoire de cette ville le livre de Jean Pillet, chanoine de Gerberoy. Lire également le récit de ce qui se passa dans cette malheureuse ville le 5 octobre 1589 , dans l'ouvrage intitulé : Deux Ligueurs de Picardie, par M. A. Bigaut ; documents historiques, etc. ; gr. in-8°, 1874, p. 81 et suiv.)
Reprise de Lions
par le
fieur de Tavennes,
pour la Ligue.
Volleurs
de la Ligue par les
chemins.
Volleurs pris dans
la maison du fieur d'Eragny.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
i5go
Prise
des villes de
Corbie, Bapaulme
& autres.
Grande malladie à Gisors.
Entrée par
escallade dans la
ville de
Saint -Denis
en France. ( 2 )
efloient demeurez à la place , les Espagnolz s'eftans retirez en la ville de Reyms, proche de la quelle s'estoit faicte la dicte escarmouche. Le Roy avoit prins en ce temps les villes de Corbie , Bapaulme et autres.
Les habitans de Gifors avoient, comme dit est, esté en grande pénurye depuis la fortie du Roy & des dites compagnies de cette ville ; d'autant que la plus grande partie d'iceux habitans avoient este' mallades d'une malladie de maulx de corps, appellée la Courante (1) , de laquelle en eftoit deceddée journellement grande quantité ; eftant la ditte malladie venue en partie, à ce que l'on pouvoit présager, du mauvais air laiiTé par les dictes compagnies. De la ditte malladie, comme par femblable, en eftoit demeuré beaucoup de mallades en cette ville qui y eftoient deceddez.
A la fin du mois de Décembre, au dit an iS^o^, Monseigneur le Chevallier d'Aumalle, grand guerrier, accompagné de quelques cinq centz hommes, seigneurs et cappitaines, estoient entrez, par escallade ou autrement, dans la ville de Saint -Denis en France, tenue pour le Roy ; et eftans entrez dedans, ou la plus grande partie, au moien de l'aide d'un religieux du dit lieu, l'affaire avoit efté descouverte par le gouverneur de la ville, qui, avec ses gens, avoient tellement rué delfus le dit fieur d'Aumalle, qu'il avoit efté tué et la plus grande partie de ses gens. (3)
Le fieur d'Espernon eflant arrivé avec quelques forces seroit venu à Chaumont ; en lequel lieu Monseigneur le Comte de Saint-Pol, qui eftoit venu en cette ville de Gifors, il y avoit quelques quinze jours, avoit mandé la garnifon de Mantes; le fîeur de Charmont, le fieur de Liencourt le jeune, et autres, eftoient allez trouver le dit fieur d'Espernon au dit Chaumont.
(1) Au xve siècle on disait la Courance : « Et ne mangeoient que prunes et fruitz, dont la courance se preit... et moururent beaucoup de nos gens. •> (O. de La Marche , Mémoires.)
(2) « Par le fieur Chevallier d'Aumalle qui y avoit efté tué avec fes gens. » (Note sur le manuscrit).
(3) Le chevalier dAumale fut trouvé, selon l'expression de Pierre de l'Estoile, « sur le pavé » avec une vingtaine de ses hommes, tués dans ce coup de main des plus singuliers et hardis. Comme dAumale avait pillé le couvent de l'abbaye de Saint-Antoine, on fit cette épigramme sur sa mort :
Saint Antoine, pillé par un chef des Unis,
Alla, comme au plus fort, se plaindre à saint Denis
Qui lui dit : c A ce tort, la vengeance est promise ! »
Un peu de temps après, ce pillard entreprit
De prendre Saint-Denis: mais Saint-Denis le prit
Et vengea dessus lui, l'une et l'autre entreprise.
Sur les dix à onze heures du soir, ils s'estoient présentez devant les murailles de Gournay, que tenoient pour la Ligue le fieur de la Fallaize (i) & sa garnifon ; lesquelles murailles à Pinftant ilz avoient entourez d'échelles, afin d'entrer au dit Gournay par escallade d'un costé ; et mettre le pétard par la porte pour l'esfondrer, & par ainfi , entrer dans la ville. Mais ceulx de dedans, ayant esté advertis de telle affaire, avoient laissé mettre les eschelles sans faire aucune réfistance ; et quand les foldatz s'estoient présentez pour monter & escallader, 4fs avoient esté tellement chargez de coups de harquebuze et autres pièces de canon, qu'ilz avoient faict quiter la place aux compagnies qui esftoient devant la ville, non sans grande esfusion de fang; si bien, que le lendemain matin, le fieur Conte de Saint -Pol, & ses gens, ensemble la garnifon de Mantes, estoient revenus en cette ville de Gifors, et la ditte garnison retournée à Mante.
Au surplus, la ville de Gifors eftoit journellement menacée par le iieur de Tavennes, gouverneur de la ville de Rouen pour la Ligue ; pour raison de quoy, à ce que l'on disoit , le fieur Conte de Saint-Pol estoit venu en cette ville. Ledit fieur de Tavennes avoit envoie un esleu (2) à Gournay, qui avoit délivré mandement pour la taille aus villages circonvoisins, comme Éragny, Thurgeville (3), Seriffontaines, Saint-Denis de Serment, Bézu-le-Long, Saint -Elloy, & à tous les autres villages de la province de Normandie.
Et laquelle taille, il leur avoit convenu paier pour la garnison dudit Gournay et autres ; tellement que les villages avoient paie les tailles à deux : au Roy et aux Ligueurs (4). N'osans les
(1) Le 25 décembre (i5ç)o) le duc de Mayenne écrit à M. de la Falaise, gouverneur de Gournay, pour le remercier et le féliciter des mesures que ce dernier avait prises, et du soin avec lequel il veillait à la conservation de sa ville ; il termine en lui promettant un envoi de fonds. Mss. inédits de la Bibl. de Reims , publiés par MM. Henry et Loriquet (I. 2o5, in-8°, 1860).
(2) Esleu, Elu, magistrat qui connaissait de l'assiette des tailles, aides, et autres impositions des deniers royaux.
(3) Tierceville, était autrefois une paroisse ; aujourd'hui ce n'est qu'un simple hameau dépendant de la commune de Bazincourt, canton de Gisors. — Sérifontaine (Oise), bourg du canton de Chaumont, fut longtemps possédé par des seigneurs de la maison de Trie. — Saint-Denis-le-Fcrment, village du canton de Gisors. On remarquera que notre chroniqueur écrit Saint-Denis de Serment. — Bé\n-le-Long et Saint-Eloi formaient autrefois 2 paroisses, réunies aujourd'hui en une seule commune du canton de Gisors. En i5Ô4, le chevalier d'Aubourg était seigneur de Bézu et de Saint-Eloi.
(4) C'était absolument la situation des provinces du Nord de l'Espagne pendant ces dernières années, alors que les populations de cette contrée étaient tour a tour mises à contribution par les troupes de Serrano et par celles de don Carlos.
i5go
Surprise de
Gournay qui avoit
elle découverte.
Taille payée au Roy & aux Ligueurs.
Misère des campagnes.
habitans des dits villages, ou bien peu ozé, venir à Gifors ny ailleurs, à cause qu'ils eftoient mis en prison par le fieur de Flavacourt, nostre bailly, qui retenoit les dites tailles pour le Roy, si bien qu'il ne venoit au dit Gifors que des femmes. Comme par semblable , les dits paouvres villageois n'osoient coucher dans leurs maifons, de paour des ravageurs & pillards qui , nuicl et jour, pafibient par les dits villages pour voiler & piller; ains estoient contrainélz coucher dans les bois, maifons des gentilzhommes & ailleurs, laiflans leurs femmes et enfFans dans leurs maifons à l'abandon des dits pillards. (1)
i5gi