FF. LXX.VUI°(V
Siège et prife de
la ville de Chartres
parle Roy.
armée
u commencement de Février 1 5g 1 , le fieur Conte de Saint-Pol s'en eftoit allé de cette ville de Gisors en la ville de Mante, & de là, trouver le Roy, qui, avec son avoit afïiégé la ville de Chartres. Les habitans et soldatz de ceste ville de Ligue avoient tellement soustenu et résisté, que le Roy avoit efté contraincl de faire tirer le canon contre icelle, les dames et damoiselles du lieu eftant sur les murailles, se mocquant & raillant ; à l'aprochement et arrivée de laquelle ville, avoit esté tiré quelques coups de canon par ceulx de la ville, tellement que le cheval sur lequel eftoit monté M. le Baron de Biron avoit efté tué soubz luy, le Roy estant à costé du dit Baron , qui avoit juré mourir devant la ville premier que d'en partir, ou qu'il feust dedans icelle ; les foldats et cappitaines de la ville estans braves hommes et bons guerriers.
Toutesfois, le xixe d'avril, au dit an 1 591, ayant appoinclé au gouverneur, qui avoit did ny avoir plus de pouldres, le Roy avoit entré dedans la ville de Chartres , accompagné de grand nombre de gentilzhommes et autres cappitaines et soldatz, ayant esté chanté le Te Deum laudamus dans l'Église du lieu, et les prestres eftant allez au devant du Roy, premier que d'entrer en la ville.
(1) Ces craintes étaient justifiées; le 3o janvier i5ç)i, en effet, Henri IV écrit une lettre aux officiers et habitants de Mello , dans laquelle il leur mande que le Bailliage et le siège présidial avaient dû, par suite d'une rébellion, être transportés de Beauvais à Chaumont-en-Vexin, mais « qu'estimans qu'il seroit plus en seureté à Mello » qu'à Chaumont, il les transfère dans la première de ces deux localités. (Original : Arch. du château de Mello/. Rappelons, par occasion, que le Bailliage de Chaumont avait été exclu de l'exercice de la religion réformée. (V. Correspondance de Henri IV, I, p. 38o , in-40).
Notre chroniqueur, témoin oculaire des désastres qu'il enregistre sur son journal, justifie, par la peinture qu'il fait de l'effroyable misère de cette époque, cette phrase de Montaigne : « Il n'y avoit ni loi, ni justice, ni magistrat qui fît son office. »
MANUSCRIT D'UN BOURGEOIS DE GISORS. 5l
Les habitans d'icelle crians : Vive le Roy. Et premier que* l^9l
d'entrer par le Roy dans la ville, les foldatz d'icelle, par l'ap-
poinclement, eftoient sortis avec leurs armes et conduictz jusques
proche de la ville d'Orle'ans ; les habitans avoient payé grande
fomme de deniers au Roy pour son arme'e ; lequel, après avoir
esté trois ou quatre jours dans la ville, sortit d'icelle y aiant laissé
forte garnifon & son chancellier.
Pendant lequel liège de Chartres, le fieur du Mayne et son p .f , ia ville de
armée avoient pris la ville de Chasteau -Thierry, proche de Chafteau-Thierry
Meaux, qui tenoit pour le Roy, après brefche faide à icelle : par,e
' ^ y „ ■ ■ „, • n fieur du Mayne.
devant laquelle M. Le Bret, fieur de la Vallière, qui s'eftoit de
nouveau remis au service de l'artillerie pour le fieur du Mayne,
avoit efté frappé d'un coup de canon par la jambe, laquelle il
Iuy avoit convenu coupper ; et tost après la rendicion de Chartres,
il décedda, ayant, comme dit eft, promis son fervice au Roy,
lorsqu'il seroit venu en son dernier voiage à Gifors ; encores que
le dicTt Le Bret feust en premier lieu fort refpecté et advancé au
fervice du fieur Duc de Mayenne.
Et préceddent, la ville de Dreux & la ville du Havre-de-Grâce avoient pensé estre prifes par les trahisons d'aucuns habitans et soldatz de dedans, durant que le fieur Marefchal de Biron, avec grand nombre de foldatz, eftoient « tournoyans les dittes villes, » par longtemps, durant que le fieur Conte de Saint -Pol eftoit en cette ville de Gifors; pendant lequel temps, et toujours par après, durant les mois de Février, Mars, Avril, May, Juin et autres enfuivant, les habitans de Gifors, ny tous autres, n'euffent osé eftre si hardis de sortir les portes de la ville , ny aller seulement en affurance aux Argilliaires , de paour des coureurs et volleurs des foldats de Gournay, Giebroy, et autres lieux, et par ce moien, le trafficq & pratique de toutes choses avoit cefTé.
u depuis, en la fin du mois de Mars, aucuns des soldatz
de Gournay et autres, s'efloient venus habituer à Saint- ' ]fcS
Cler (i), qui avoient faiét renforcer le chafteau du dicl: foldatz de Gournay
lieu de foffez, et tenaces: partant, nul n'osoit palfer par illecq & faitfent fomr
. r n „ , . par le fieur de Buhy
ny allentour, qui ne feult voile, mais tost après, le fieur de
(i) Saint-Clair-sur-Epte, bourg célèbre par le traité de 912 fait entre Rollon 1er, duc de Normandie, et Charles-le-Simple, roi de France.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Le chafteau de
Chaumont pris par
des volleurs de
lbldatz.
Etlelendemain reprise par le fieur
de Hallot
& autres, pour le
Roy.
Buhy, accompagné de foldatz y avoient esté, et faicl mener quelques pièces de canon, qui avoient faicl: sortir les dits foldatz du dit Chafteau de Saint-Cler. Le dimanche ve jour de May au dit an, les foldatz qui eftoient au logis nommé la Muette, Énencourtle-3ecq (1), et autres lieux, se couvrant du manteau de la Ligue, ou d'environ, pour voiler & piller, avoient pris le Chafteau de Chaumont, dans lequel estoit le filz du fieur de Quitry (2) avec quelques foldatz qui tenoient le dit chafteau pour le Roy ; ausquels l'on avoit pris et pillé tout ce qu'ils avoient, et fpéciallement les grande chevaulx du fieur de Quitry qui eftoient au dit chafteau ; lesquelz ils avoient faicl conduire à Beauvais.
Ce qu'ayant entendu, le fieur de Hallot, le dit jour, eftoit arrivé à Gifors, avec une grande compagnie, de retour du voyage qu'il avoit faicl pour le Roy en Angleterre , pour avoir de l'argent ; lequel (fieur de Hallot) faisoit conduire (l'argent) au Roy qui eftoit à Senlis. Icelluy, fieur de Hallot, avoit, dès le mesme jour de Dimanche, envoie par devers les dits foldatz afin qu'ils euffent à rendre & quicter le chafteau, finon que luy & ses compagnies avec cinquante des foldatz de Monseigneur de Flavacourt, bailly de Gifors, yroient les faire fortir. A quoy iceux foldatz avoient fait responce : « Qu'il^ ne rendroient la diâe place, & qu'ils entendroient y vivre ou mourir. »
Le fieur de Hallot et ses compagnies eftoient parties le lendemain lundy matin, et avoient afïiégé le Chafteau de Chaumont ; enfin, par belles parolles, les soldats, et les cappitaines, deffus dits, s'eftoient rendus, & qui avoient esté défarmez et amenez prifonniers jusques au nombre de quarante ou quarante -cinq aux prifons de Gifors. Quatre ou cinq jours après, ils en eftoient sortis avec congé pour ce qu'ilz euffent trop cousté à nourir (3).
remier que les dits foldatz se feuffent rendus, il eftoit arrivé proche de Chaumont quelques cinquante chevalliers de la ville de Pontoife , afin de donner secours aux dits foldatz ; mais comme ilz aprochoient, le fieur de Hallot,
(1) Enencourt-le-Sec , village du canton de Chaumont-en-Vexin.
(2) Chaumont — Guitry — Bertichères.
(3) On peut juger de la misère extrême dans laquelle étaient plongées les populations du Vexin, non-seulement par les curieux détails qui précèdent, mais encore pai* ce fait : que la ville de Gisors se voit obligée de rendre la liberté à un petit nombre de prisonniers, et ce, au bout de quelques jours, « faute de pouvoir les nourrir. »
le fieur de Raullet le Jeune, le fieur de Vardes, et autres, avecques leurs gens, jufques au nombre de cent chevaulx et plus, avoient couru deffus. Quoy voians, par les dits chevalliers de Pontoife, que leur partie n'eftoit bien faicle, ils avoient tourné le dos & s'eftoient desfuys ; après lesquelz ilz avoient couru et tuez quelques ungs, comme aufli l'on en avoit bleffé et pris à rançon. Le reste s'eftant sauvé, le fieur de Hallot et autres s'en eftoient revenus à Gifors, ledit jour de lundy au foir, sur les six heures, avec les foldatz prisonniers ; et lequel fieur de Hallot, et Rollet et leurs compaignies, s'en estoient deux jours après allez avec l'argent qu'ilz conduisoient droicl: à Senlis, d'où ilz eftoient revenus quelque peu de temps après et retournez à Mantes & Meullant ; le Roy, avec son armée, eftoit demeuré au dit Senlis et aux environs d'illecq.
Environ le quinziesme jour de May, la place et Mont de Sainte -Catherine de Rouen, forte place, gardée lors par le nepveu du fieur Visconte de Tavenne , avoit pensé eftre rendue pour le fervice du Roy, par quelques traiftres du dit lieu qui y avoient crié : Vive le Roy. Quoy ayant apperçu, le fieur de Tavennes , et les habitans de la ville de Rouen , y eftoient allez en grand nombre : le nepveu du dit fieur de Tavennes & ses gens leur avoient rendu la place en laquelle il y avoit esté posé un nouveau cappitaine, et faicl mourir plufieurs foldatz dedans.
Et le jeudy pénultiesme (3o) du dit mois de May, quelques trois centz hommes Lorrains, foldatz du fieur de Tavennes, s'eftoient acheminez à Tailly, à trois ou quatre lieues de Rouen ; grand nombre d'Anglois qui en précédant avoient efté envoiez par la Royne d'Angleterre en la France pour fervir le Roy, avoient esté derechef mandé par icelle Royne au fecours de quelques villes , tenans du dit Angleterre , qui avoient esté ou pensé eftre prises par grand nombre d'Efpagnolz, envoiez pour le service du fieur du Mayne ; iceulx Angloix eftoient en bien plus grand nombre que les Lorrains, et s'estoient ruez sur iceux, tellement qu'après s'eftre, les dits Lorrains, desfendus, ilz avoient esté tous desfaiélz. Comme aufïi, il en estoit demeuré grand nombre des dits Angloix.
Le Roy eftoit à deux lieues de la ville de Dreux, environ la fin du mois de May, pour penfer prendre la ditte ville ; ayant faicl palTer fon armée & l'artillerie, au revenir de Senlis, par la
Cavalerie envoyée
de Pontoise contre Chaumont.
Desfaidle de foldatz Lorains
par Angloix, près de Rouen.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
i5gi
La trahison
descouverte en la
ville de Pontoise.
2 5,ooo pains fournis par Gisors
Rendicion surprise
de la ville de
Louviers par le
lîeur Maréchal de
Biron, pour le
Roy.
ville de Mantes, ne'antmoins sans davantage tarder, ny aprocher de la ville de Dreux, il avoit rebrouffé, et reprins son chemin à grand haste, droict en la dicte ville de Mantes, où il estoit arrivé le Dimanche, fécond jour de juing, au dit an, pour entrer, à ce que l'on disoit, dans la ville de Pontoise par quelque façon et menée, ce qui avoit ejlé descouverte, (i)
Comme aufh, il penfoit entrer à Beauvais, à Gournay, et en autres villes qui lui avoient esté promises ; ce qui n'avoit peu estre faicl, à caufe que l'affaire avoit esté descouverte. Et grande quantité des gens du Roy, avec le fieur Maréchal de Biron , efloient allez, à ce qu'ils difoient, au devant des munitions qui luy venoient d'Angleterre. Il avoit esté demandé aux habitans de Gifors vingtcinq mil pains & quelque quantité de vin, ce qui avoit esté fourny, le mercredy vne jour de Juin, au dit an, ou une grande partie ; encores q-é aucuns partiallisez (sic) du dicl Gifors voulloient avoir gariiifon au dit lieu ; affavoir, la compaignie du fieur Vallaigre , de paour qu'ilz avoient de l'armée du fieur du Mayne qui debvoit venir par de ça, à ce que l'on difoit ; ce qui avoit occasionné que aucuns habitans de Gifors efloient allés trouver le Roy pour luy remémorer la promette qu'il leur avoit faicle en précédant , de ne laiffer aucune garnifon à Gifors. Le Roy & ses gens s'eftoient par après acheminez à Vernon ; et en lieu d'aller, par le fieur Maréchal de Biron et ses compagnies, au devant des dictes munitions d'Angleterre, ainsi qu'ilz difoient, ils efloient allez droict à la ville de Louviers.
Estans proche de laquelle, affavoir dans un petit bois près la dite ville, le jeudy vie de Juin, au dit an mil vc mixx unze, estoient venus quelque petite quantité de foldatz à cheval estans bien advertiz et certains d'entrer dans le dit Louviers, suivant la compofition & vendicion de la diète ville par un prestre du lieu et un autre homme nommé Huillyer. Estoit l'un des caporalz de la dicte ville , lors en garde en l'une des portes d'icelle ; le prestre, estant à l'eschaudiette (2) pour fonner la clochette y estans, lors que l'on voyait des gens de cheval venir droit en la
(1) Il s'agit d'une sorte de conspiration qui fut faite par MM. de Ganseville et de La Mare, dans le but de livrer Pontoise au Roi ; ils furent décapités dans cette ville le 1 1 juin i5o,i. (V. La Ligue à Pontoise, par H. Le Charpentier ; et le Journal de Vaultier de Sentis.)
(2) E chau guette , guérite de bois, placée sur un lieu élevé et d'où une sentinelle faisait le guet.
FF. LXXXIXe (R°.)
ville. Lesquelz foldatz, ayans l'escharpe noire mellée de blanc (i), I 59 1
avoient demandé à entrer dans icelle ville ; ce qui avoit esté contredit par quelque foldat estant à la porte, difant qu'il convenoit d'advertir le fieur de Fontaine-Martel, gouverneur de Louviers, ou bien son lieutenant, aux fins de la ditte ouverture.
A quoy Huillier avoit fait responce, comme caporal, qu'il convenoit ouvrir la porte d'autant que c'efloient de leurs gens qu'il congnoiffoit bien. Ce que les foldatz de leur part affirmoient véritable, et estre de l'Union des Catholiques et des Ligueurs, difans en ces termes : « Nous venons de faire la » guerre au Roy & à fes gens ; nous les avons bien eftrillef ; » c'est pour quoy nous fommes venus en cejle ville, pour nous » rafraischir. »
Enfin, sur ce que le foldat faisoit réfistance, difant qu'il ne convenoit ouvrir, le capporal Huillier, saisy d'une hallebarde, luy en avoit donné au travers du corps ; lequel eftant tombé par terre, icelluy caporal, qui estoit feul pour faire son entreprise', ny ayant pour lors que bien peu de gens à la garde, à caufe que ceulx qui en eftoient avoient joué au fac ou autre jeu la matinée (2)', & avoient esté envoiez disner par le capporal affin de venir mieux au but de son faicl, qui avoit esté tost effectué, pour ce qu'à l'inftant il avoit ouvert la barrière et les portes pour raifon de quoy les dits foldatz estoient entrez dedans, tenans les portes ouvertes. A l'instant, le prestre, au lieu de fonner le tocsin, avoit pris en sa main un linge blanc qu'il avoit déploie , donnant figne par ce moien aux autres foldatz embusqués dans le petit bois, de venir droict à luy, ce qu'ilz avoient haftivement faict ; estans tous arrivez et entrez dans la ville, ils avoient desploié l'enseigne et crié à haulte voix : Vive le Roy ; et à l'instant, mis les armes au poing.
e que voians, les habitans, qu'ilz eftoient venduz et trahys, et se voullans desfendre, combien qu'il feust trop tard, il leur avoit esté dicT: par les foldatz qu'ilz feroient mourir tous ceulx qui se mouveroient. Partant, les habitans qui n'avoient bien gardé les portes, ainsi qu'il convenoit,
(1) Les partisans du Roi portaient l'écharpe blanche.
(2) Les soldats allemands, qui, au xvic siècle, composaient en partie l'infanterie française, avaient la passion du jeu ; ce furent les lansquenets qui introduisirent, à cette époque, le jeu qui a conservé leur nom.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Le Roy et son
armée arrivez à
Louviers.
Vengeance
du prêtre et du
caporal.
n'avoient sceu aucunement réfister à la ve'hémente rigueur et furie des foldatz, finon que quelques uns fortant de leurs logis avec leurs armes s'eftoient vaillamment combatus ; mais enfin, il leur avoit convenu quicter la place, non sans effusion de sang de costé et d'autre ; et avoit esté par ce moien, la ditte ville, qui toujours avoit réfisté à tous alTaux, comme trèsforte et robuste, riche et bien garnie de vivres et de canon, n'ayant jamais souffert aucune perte , estans neustre , et ne n'ayans aucune taille, habandonnée aux viollementz des femmes et filles, et au pillage et ravage, durant deux jours, des ditz foldatz.
Le Roy & son armée y avoient esté incontinent aprez, tellement que la plus grande partie des hommes avoient esté liez et pris à rençon, encores qu'ilz eufTent tout perdu, pour ce qu'ilz n'âvoieiiî caché aucune chofe; & les femmes et filles, par semblable, prifes et menées par les ditz foldatz là où ils avoient voullu, pour en faire par aprez à leur volonté, ce qui estoit une grande cruauté.
Le fieur de Fontaine-Martel revenant de faire la guerre èsenvirons de la ville, rentrant lors à icelle par une autre porte, avec sa compagnie, voulant se battre & desfendre la ville, avoit esté, comme le plus faible, pris prifonnier ; mesmes Monseigneur de Saintes, Evesque d'Evreux, fort dode, menez au Pont-del'Arche ; ausquelz le Roy avoit fauve la vie.
La vendicion de la dicte ville avoit esté faicte par les dits prestre & caporal ; d'autant que le prestre avoit esté dépoffédé de la cure de Louviers, à laquelle il avoit esté remis après la dite prife ; & çeulx de la Ligue avoient faiél mourir le père du dit capporal, duquel le Roy avoit donné cinq mil escus.
Quelque temps après, la plus grande partie des habitans de la ditte ville avoient esté chaffez et mis hors par la garnifon qui y avoit esté laiflée avec un autre gouverneur. Ce faict, l'armée du Roy s'efloit acheminée les jours enfuivans àVernon, Andelys et ès-environs, prenans tous ce qu'ils trouvoient, fans rien laiffer, tellement que les hommes, femmes & filles efloient contrainctz d'habandonner leurs maisons & s'enfuir. Et ayant esté huit jours dans la ville de Vernon , s'en estoient allez avec grande quantité des leurs à Dieppe ; et de là en Angleterre *.
Le fieur de Biron avec ses compagnies estoit venu à Etrepagny (1), le Dimanche xvie du dit mois de Juin, et le lendemain, M. de Flavacourt, noflre bailly, avec quelques habitans estoient allez le trouver au dit Estrepagny, afin de le fuplier de ne palier par devant cette ville de Gifors , ny allentour d'icelle , d'autant qu'il n'y av oit aucuns vivres. Ce faict, le seigneur de Biron, ayant vendu à aucuns de la ville de Gifors quelque quantité de fel qu'il avoit pris à Andely, et caufe qu'il n'y en avoit à Gifors , que celuy qui y estoit apporté par gens de village tous les jours de marché, le dit fel avoit esté acheté & mis au grenier à fel (2) de Gifors, le xixe du mois de Juin, jour saints Gervais et Protais.
Le Jeudy xxe du dit mois, le fieur de Biron & son armée, feroient allez vers Gournay, lequel ilz avoient bloqué, et où ils avoient eu quelques escarmouches avec grande tuerie par ceux de Gournay et autres, estans, ceux de la ditte armée, entrez dans l'abbaye de Saint- Germer (3), proche de Gournay, qui estoit très-riche, laquelle ils avoient pillée et ravagée, pris et emporté tous les bledz y estans en grand nombre.
Le Roy ayant couché à Ellebœuf la nuid du Dimanche xxme du dict mois, il estoit venu en cette ville de Gifors le Lundy xxime jour du mois de Juin, jour saint Jehan, à dix heures du matin, au dit an mil vc iiiix* xi. Il avoit logé à son logis ordinaire, et ses troupes aux villages circonvoisins. Le Comte de Saint-Pol, le Maréchal Baron de Biron, & autres seigneurs, eftoient logez dans Gifors, ensemble tous ses gentilzhommes, hommes et foldatz, et partie des SuifTes aux faulxbourgs de la porte de Paris de Gifors. Les foldatz françois de la garde du
i5gi
Maréchal de Biron à Etrépagny.
Pillage de l'abbaye de St-Germer.
Venue du Roy à Gifors.
(1) « La Baronnie d'Etrépagny resta dans la famille d'Orléans de 1485 à 1698 ; le i3 mai de cette dernière année, Marie d'Orléans, épouse de Henri de Savoie, IIe du nom , duc de Nemours, échangea sa baronnie d'Etrépagny avec Nicolas de Byre. — En 1572, Michel-Jacques Turgot, secrétaire du Roi, était seigneur d'Etrépagny au droit de sa femme; ses héritiers conservèrent ce domaine jusqu'à la Révolution. Le château, devenu propriété nationale, fut alors acheté par la famille de Fontenay, qui le vendit au comte de Iiiancourt. » (Extrait de l'Itinéraire de Gisors à Pont-de-V Arche , par Charpillon et l'abbé A. Caresme. — Lapierre, 1869 ; pet. in-8° de 1 10 p.)
(2) Le grenier à sel de Gisors se trouvait vis-à-vis le calvaire actuel, près du grand portail de l'église.
(3) Saint-Germer, petite ville du département de l'Oise, célèbre par l'abbaye fondée en 656 par saint Germer ; ce dernier était né à Wardes, près Saint-Pierrcès-Champs.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
i5gi
Enseignes des Anglais.
Vingt muidz de blé
baillez au Roy
par les habitans de
Gifors.
Grand désastre àl'entourdeGifors
Roy, dans les dites villes & faulxbourgs de la porte de Neaufle ; et quelques cinq centz Angloix aux faulxbourgs de la porte de Cappeville ; ceux-ci efloient arrivez le jour de Lundy, sur les dix heures du foir ; la moitié d'iceux portans piques, et les autres moufquets et harquebouzes ; tous bien armez, et en bon e'quipage , ayans quatre enfeignes de taffetas orange et au hault d'icelles chacun une croix rouge ; et le champ où ils efloient, de coulleur blanche. Lesquelz Angloix avoient efté remiz par le Roy en la ville de Dieppe , auquel lieu il s'eftoit tenu (sans aller en Angleterre, comme de/fus est diâ) (i) ; la Royne d'Angleterre les luy avoit envoiez, avec cinquante-quatre charrettes chargez de quatre centz barilz de poudre à canon (ou autre) ; ils avoient efté posez dans une pièce de terre , proche de la ferme nommée Courault ; de forte qu'il n'y avoit maison dans la ville et faulxbourgs qu'il n'eust des reystres et des foldatz ; et par ainsi , ils avoient quiclé le dit Gournay sans le battre, où ilz n'eftoient allez pour ce faire, d'autant qu'ilz n'avoient aucune pièce de canon avec eulx, pour ce qu'ilz Pavoient lailfé à Mantes.
t le Roy ayant encores demandé à la ville de Gifors vingtz muids de blé , de quoy l'on avoit faid farine par après, estoit parti avec son armée, dès sept heures du matin, le Mercredy enfuivant xxvie jour du mois de Juin, et estoit allé droid à Magny, où il avoit esté quelques journées; et par après, à Mantes, où il avoit esté longuement; & les dits Angloix allez au dit lieu conduire la poudre à canon, ayans tous ceulx de la ditte armée tout perdu & ruyné en ses quartiers, scyé & faulché toute l'herbe des prairies, et pillé tous les villages, mys leurs chevaulx dans les églises des villages, comme à Saint- Denis-de-Serment , JThiergeville , Droidecourt , Éragny, Bezule-Long, Saint-Elloy, Courcelles & autres, tellement que c 'estoit horreur de veoir tel déf astre. Les reystres, Suiffes, et autres compaignies de foldatz françois, avoient à leur suitte plus de chariot-^ & de charrettes qu'ilç n efloient de perfonnes, toutes plaines de hardes & de butin , faisant chajjer & marcher devant eulx toutes les vaches & moutons qu'il^ pouvoient rencontrer.
(i) Il semble résulter de cette phrase que le narrateur prenait ses notes au jour le jour, sauf à rectifier ultérieurement ce qu'il apprenait par la suite être inexact. (V. plus haut, p. 56. *)
(2) « Le 3 Juillet 1 5gi. » (Note sur le manuscrit.)
Le fieur de Biron, & ses compaignies, eftans venus le Mercredy enfuivant (2) à Magny, ès-villages d'allentour, quelquesunes des compagnies eftoient allez, le dit jour, au village de Montagny (1) où estoit la dame de Flavacourt, mère de M. de Flavacourt, noftre bailly, la damoiselle, femme du fieur de Montagny, & autres, avec quelque quantité' de foldatz qui gardoient le chafteau de Montagny ; comme par femblable , les habitans de la ditte paroifTe, tant hommes, femmes & leurs enffans, s'eftoient re'fugiez en plufieurs autres villages circonvoisins & leurs biens, tellement qu'il y avoit grandz moiens dans le dit lieu , d'autant que tous ceulx d'allentour y avoient mis leurs bledz, grains et tous autres meubles. Et sur ce que les foldatz s'eftoient imisérez de voulloir entrer dans le chafteau pour le piller et avoir des vivres , ilz avoient efté empe'chez pour quelque temps ; enfin , sur quelque parlement et amufement que faisoient les dites compagnies, aufïi que l'on leur avoit remonstré : « que le chafteau appartenoit au fieur Bailly de Gif or s, qui y » avoit envoie de Je s gens ; » ne'antmoins, les diètes compagnies avoient mis le feu contre la grofie tour du lieu ; si bien , que la fume'e entrant dans icelle, les foldatz et autres gens de dedans n'avoient plus sceu aucunement réfister.
Pour raifon de quoy, les diètes compaignies avoient entré de force dedans le lieu, pillé, ravy et emporté tout ce qui y estoit ; de forte que ayans mis le feu au liclz qui avoient esté mis à la montée des chambres où estoient grand nombre d'hommes, femmes, filles et petits enffans, qui crioient : miséricorde ; il y en eut qui s'eftoient brûliez et eftainétz jufques au nombre de quatorze, tant femmes que enffans, et autre grande partie qui avoient la peau toute brullée et rôtie, pour ce que, dévallans par la montée, et le feu y eftant, ilz avoient pafTé par dedans, à raison qu'ilz se poulsoient l'un l'autre en dévallant, pour caufe de la fumée qui les eftoufoit.
Les autres, avec leurs petits enffans, s'eftoient jettez en bas ; les hommes, qui se penfoient fauver, eftoient pris et liez, afin de paier rençon , jusques aux petitç enffans ; et les femmes et filles, prifes et liées, les foldatz en avoient faicl à leur vollonté ;
i5gi
Grandz maux
et désaftre survenus
au village
de Montagny.
FF. Lxxxxvne (Re.)
Habitants brûlés
vivants
à Montagny.
(1) Montagny, village du canton de Chaumont-en-Vexin : la tour, dont il est ici parlé, fut détruite, avec le reste du château, en i835.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
i5gi
Cruautés horribles
Raisons supposées . de ces événements.
Massacre au Château Gaillard.
et le lendemain, les dittes dames et damoifelles avoient esté conduises et amenez par le fieur bailly en cette ville de Gifors, tellement que ce avoit esté la plus grande cruauté que l'on seauroit dire ny exprimer. Le feu brullant encores le lendemain , et les perfonnes estans encore aux dides chambres, cryans sans que les foldatz leur euffent donné aucun aide, ou bien peu, ayans, les dits foldatz, faict mourir pluiieurs paouvres hommes qui se fauvoient ; ce qui estoit advenu , pour ce que les compagnies ayans voullu loger aux hameaux proches du dict Montagny, les habitans du lieu s'eftoient tous desfuys avec leur bestial au dict chafteau de Montagny ; en telle foule & prefîe que aysément les foldatz eftoient par ce moien entrez illecq ; ou autrement, comme l'on difoit, que les compagnies avoient demandé à loger à Montagny, et que l'on leur donnast le couvert et à boire et à manger, pour ce qu'ilz n'avoient rien trouvé aus dits hameaux ; fur la refponce à eulx faille par ceulx qui gardoient le chafteau, qu'ilz ny logeroient, alors, comme dit est, ils s'eftoient efforcez d'entrer dans le chafteau ; ou bien , ce qui estoit advenu par permijfwn divine ; d'autant que les dits habitans de Montagny estoient si rogues et si hautains, à caufe de leur chafteau et du suport qu'ilz attendoient du dit fieur de Flavacourt et autres, qu'ilz se perfuadoient que l'on ne les eust osez regarder, ny aifaillir, ne voulans paier aucunes tailles, ny autres 'chofes ; comme par femblable , les ditz foldatz ou autres du parti du Roy avoient pillé et ravagé autre maifon des gentilzhommes d'allentour Magny ; si bien , que tout ejloit au pillage à leur endroid ; encores que ceulx à qui appartenoient les dites maisons feu/Jent de leur party.
> Le Vendredy enfuivant, vie jour de Juillet, au dit an mil vc mi" xi , après que le gouverneur & cappitaine du Chafteau Gaillard ou ses gens euffent, par furprise, rendu le dit chafteau au fifcur de Fleury & à ses gens, qui tenoient le bourg de Lions pour là Ligue , pour voiler et piller ; et que le dit fieur eust le dit jour, avec quelques-uns de Gournay, paffé la première porte & grille du chafteau, jusques au nombre de vingt-cinq ou trente foldatz, & encores autant qui les fuivoient, ceulx de dedans, Canteleu (?) avoient abaiffé la grille de la porte du chafteau ; à l'inftant, furieusement rué fur ceulx qui estoient jà entrez; mesmes fur ceulx qui y pensoient entrer, de forte qu'ilz en
avoient beaucoup tué à la place, quelques-uns pris à rençori le reste s'estoit desfuy et abfenté.
et
out ainfi que les jours précédents, lors que le Roy avoit pafTé à Vernon & Andely, quelques ungs de dedans le Pont-de-1' Arche avoient vendu la place à M. le vicomte de Tavannes , ce qui ayant esté descouvert par quelques uns de Pont-de-1' Arche , & en ayans advertis le Roy, il estoit à l'inftant allé proche du dit lieu, avec grande quantité des liens, pour furprendre le fieur de Tavennes. Ce que ayant par luy apperceu & ses gens , ilz s'efloient retirez en la ville de Rouen , et le Roy et les fiens revenus à Vernon , du dit Vernon à Dieppe , et revenu à Gifors, comme devant est dit ; dont il estoit allé à Magny, et par après à Mantes , où y estoient arrivez trois ou quatre Cardinaux, Évesques, et autres gens eccléfiastiques, doctes et savans, qui y avoient tenu un concilie , ou afïémblée , du confentement du Roy. Et fur la difpute & obftination de quelques hérétiques , entre autres le fieur Du PlefTy, le Roy avoit déclaré qu'il entendoit vivre en sa relligion, comme il avoit tousjours faicl, ne voullans empescher qu'ung chacun vesquist%en sa relligion ; enfin , n'avoit esté rien conclud ny arrefté ; et par ainfi , s'en estoient retournez les dits Cardinaux, Évesques & autres. Le fieur de Biron , et toutes les troupes de gens de pied , s'estoient séparez ès-villages d'allentour.
Le Roy avoit toujours esté dans la ville de Mantes, en laquelle l'on avoit accufé un cordelier du lieu, difant qu'il avoit entrepris de tuer le Roy ; l'ayant faicl venir par devant luy, et il avoit dicl : « qu'il n'avoit entrepris cefte affaire ; mais que s'il en euft eu la » volonté, il l'euft faid volontiers ». Et fur ce que le Roy luy* avoit demandé la raifon pourquoy, il lui avoit faid responce : « que ce fer oit pour mettre fin aux guerres, & mettre le peuple » en repos; d'autant qu'il ne tenoit qu'à luy que la Relligion » Catholique, Appostolique & Rommayne ne feujl révérée en sa » primitive splendeur ; & que la guerre que l'on faisoit contre » luy n'ejloit pour autre occafion que pour la Relligion qu'il » tenoit. » Quoy ayant entendu, le Roy avoit commandé qu'il fut faicl mourir.
Pendant ce temps, aflavoir le Vendredy xn» jour du dicl mois de Juillet, au dit an, le fieur de Biron estant à Chaumont, avoit
Mouvements de l'armée royale.
Affemblée
& dispute faiéte par
les Catholiques
contre
les hérétiques à
Mantes.
Un Cordelier
de Mantes forme le
projet de tuer le
Roi.
Les dragons arrivés à Gisors.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Embuscade au Marais de Trie
M. de Mayenne à Amiens et Rouen
envoyé quelques compagnies de cheval, gascongnes, nommez les dragons (1), aux faulxbourgs de Gifors, afin, se disoient-ils , de tenir bon contre les courreurs et volleurs de Beauvais, Gournay & autres lieux du parti contraire ; que les munitions, pain & farine, qui fortoient de Gifors ne feuffent pris par les dits volleurs ; et avoient esté, les compagnies, en grande deftruction aux faulxbourgs jusques au lundy xve du mois de Juillet, qu'ils estoient partis.
Pendant lequel temps, ils avoient eu des allarmes les nuiclz qu'ilz y avoient esté ; et spéciallement le dit jour de lundy, sur ce que un nommé Lurcan Le Conte, mercier, porte-balle de cette ville, avec un autre homme, marchand d'Amyens, fortoient de la porte de Cappeville à l'ouverture d'icelle, sans marchandise, ayant chascun une efpée, pour aller à Chaumont ; & estans au Marais de Trye (2) , une compagnie des foldatz de Gournay estans là attendans, ils avoient demandé aux deffus ditz : « Qui vive ? » Lesquelz avoient faiét responce : « Vive le Roi ! » penfans que ce feuffent les ditz gascons, ilz avoient esté tout à l'instant chargez de coups, tellement que l'on les avoit tuez à la place & rapporté leurs corps dans la ville de Gifors, sans que les dits foldats gascongs y euffent sceu donner aucun remède ; et à hui<ft ou dix heures, les dits gascongs s'en eftoient allez hors des faulxbourgs, comme dit est.
Cependant, le seigneur du Mayne avoit toujours esté, et ses compaignies, à Amyens & allentour, attendant, comme l'on difoit, une grande quantité d'Espagnolz, jusques au commencement de Juillet, au dit an mil vc iin^x onze, qu'il estoit paffez par Gournay avec grandes troupes; et de là, estoit allé en la ville de Rouen, où il avoit esté quelque temps ; et par après, il estoit retourné avec ses troupes en la ville d'Amyens et allentour d'icelle ; de laquelle ville de Rouen, Beauvais, et autres, il avoit tiré grandç deniers pour le paiement de fon armée.
A la fin du mois de Juillet, le Roy et fon armée eftoient partis de la ville de Mantes et allez droiét devant la ville de
(1) Dans la seconde moitié du xvie siècle, on donna à des soldats qui combattaient à pied et à cheval le nom de Dragons , par assimilation aux monstres fantastiques du même nom, également redoutables sur terre et sur mer ; l'organisation de ce corps était encore récente lors des guerres de la Ligue.
(2) Les Marais de Trye se trouvent à l'entrée du bourg, du côté de Chaumont.
Noyon (i) qui tenoit pour l'Union au bien de la Ligue, qu'ilz avoient alTiégée ; et faict tirer le canon contre icelle, tellement que voullans aller à l'alTault, après bresche faicle, le vie ou vne d'Aoust au dit an , la garnifon de dedans estoit fortie ; elle avoit tellement combattu qu'il en estoit demeuré grande quantité de part & d'autre ; auquel combat, le fieur viconte de Tavennes, et sa compaignie, qui avoit fuivy le fieur du Mayne, pour donner fecours au dict Noyon, avoit esté frappé d'un coup de harquebuse ou mousquet ; et icelluy pris prifonnier et plufieurs de ses gens tuez à la place, ensemble quelque nombre de ceulx du Roy, & après, les deux armées estans séparées, le dit Noyon s'estoit rendu au Roy, qui s'en estoit emparé avant que le fieur du Mayne ny- ses gens y euflent sceu donner aucun fecours.
e Mardy, vingt-septiesme du mois d'Aoust, au dit an i5gi , eftoit venu en cette ville de Gifors, à une heure de nuiâ, le Conte d'ElTex, Angloix, accompagné de deux ou trois centz chevalliers Angloix , bien montez & armez , en bon équipaige, ayans chascuns la lance au poing. Pour raifon de quoy, les habitans de Gifors s'eftoient levez & avoient pris les armes , et faict des feuz par les rues pour esclairer : Le Roy aiant mandé à M. de Flavacourt, noftre bailly, de leur faire bonne réception. Le Mercredy au matin, le dit fieur Comte d'ElTex & quelques deux centz des Angloix estoient allez trouver le Roy à Clermont ; le refle estoit demeuré à aucuns des logis de la ville de Gifors, payans leur de/pence (2) qui estoit fort petite , d'autant qu'ilz ne mangeoient que bien peu ; comme de fruictz, beuvans peu de vin, avec beaucoup d'eaue; ou bien avec du lait & de la bière mellée enfemble ; comme auffi ils aymoient et mangeoient force ail, avec lequel ils mettoient du beurre fondre, de la bière et du vin, et mangeoient cela en forme de potage (3) et beuvage, avec du pain froié, ce qui estoit la plus
Allégement
delavillede Noyon
parle Roy.
Rendition
delavillede Noyon
au Roy.
Angloix arrivés à Gifors.
FF. CVIe (verso).
(1) Le 3i Juillet i5gi, par lettres, au camp devant Noyon, Henri IV concède au capitaine Gilles Le Vaillant les dîmes de Vaudencourt et de Délincourt, appartenant « au chapitre de Saint-Maclou » (sic) (Saint -Mellon) de Pontoise. Les Le Vaillant étaient une des quatre familles dont les membres sont connus sous le nom de Gentilshommes Verriers.
(2) Cela devait paraître bien extraordinaire aux malheureux habitants de Gisors, qui avaient été jusque-là habitués à héberger des corps d'armée entiers ; et cela, gratis pro Deo !
(3) Potage, ici , doit être pris dans le sens ancien : « Ce que l'on mettoit dans le pôt » — et principalement les légumes.
Entreprife en la ville d'Amyens.
Le chafteau
de Pierrefonds
inverti
par le Roy.
Angloix
aux faulxbourgs de
Cappeville de
Gisors.
Combats nocturnes sous Gisors
contre la garnison de Gournay.
grande defpence qu'ilz faisoient. Ils avoient esté envoiez au Roy avec autre grande quantité qui n'eftoient venus au dit Gifors ; mesmes quelques pièces de canon.
En ce' mesme temps, aflavoir Saint-Jehan-de-Collace, voiage que l'on faisoit coustumièrement à Amyens, où estoit détenue Madame de Longueville , il estoit entré pendant le jour grand nombre des gens du Roy en la ditte ville en forme de paouvres manouvriers ou marchandz ; les uns faisant entrer vins, et au fond doubles d'iceulx panniers & autres formes de vaiiTeaux, estoient des armes dedans ; si bien que le dit jour saint Jehan, quelques cinq centz hommes avec quelques habitans du lieu, voullans venir au deffus de leur entreprife pour ruer fur les autres habitans de la ville, et par ainfi, furprendre les portes d'icelle, et la rendre et mettre ès-mains du Roy, avoient esté defcouverts de telle façon , que l'on en avoit mis la plus grande partie au fil de l'efpée et les autres et leurs hoftes faict mourir.
Après que le fieur Comte d'Effex avoit esté salluer le Roy, qui estoit avec fon armée proche du chafteau de Pierrefonds, lequel il avoit investy & aflailly, et contre icelluy faict tirer grande quantité de coups de canon , jusques à ixc ou mil coups. Enfin, la place estant très forte, le Roy & fon armée l'avoient quitté ; il estoit mort devant le dit chafteau un grand nombre de cappitaines & foldatz de l'armée royalle ; icelluy Comte d'Effex s'en estoit revenu à Gifors, le Vendredy au foir, vie de Septembre ; et le lendemain s'en estoit allé avec fes troupes, dès le matin, par Andely & autres lieux, ayant laifte aux faulxbourgs de la porte de Cappeville de Gifors quelque huicl-vingtz ou deux centz Angloix de pied , qui n'avoient peu fuivre le dit Conte et fes gens ; lesquelz Angloix de pied esftoient revenus le même jour de Vendredy au foir, avec le Conte, de l'armée du Roy, la plus grande partie d'iceux estans mallades ; lesquelz, durant le temps qu'ilz avoient esté au faulxbourg de Cappeville, avoient eu plufieurs allarmes , tant de nuicl que de jour, par la garnifon de Gournay, et autres lieux s'eftans vaillamment desfendus à rencontre de la ditte garnifon , et seullement en une nuict qu'ils avoient esté affaillis furieufement. Toutesfois, ils avoient, au moyen de leurs piques, mousquetz, arquebouzes, repoulfé la garnifon de Gournay. Journellement, les dits Angloix alloient par bandes voiler & -piller les villages d'allentour cette ville de
Gisors ; & lesquelz Angloix ne s'en feroient allez de ces faulxbourgs jufques à la départie du fieur Mareschal de Biron , qui estoit venu en cette ville de Gifors , le Jeudi xixe du dit mois de Septembre, avec quelques cinq centz SuifTes. Ils s'estoient logez aux faulxbourgs de la porte de Paris , & quelques compagnies françoises des gardes du Roy aux faulxbourgs de la porte de Neaufle de Gifors, avec quelques Seigneurs et Gentilzhommes, et plufieurs vivandières , tailleurs d'habillemens , et autres : le reste de l'arme'e du fieur de Biron, avec l'artillerie, eftoient allez à SerifTontaines , Neufmarché & autres lieux proches de la ville de Gournay, pour l'invertir et la bloquer, (i)
Le dit jour, au foir, estoit arrivé à Gifors deux cens pionniers, qui venoient de la ville de Caen ; ils s'en estoient allez avec les SuifTes & foldatz qui estoient logez aux faulxbourgs de Gifors avec le fieur de Biron , le Lundy xxme du mois de Septembre , au dit lieu de Neufmarché, Seriffontaine , et autres endroictz, proches du dit Gournay.
Le foir du Dimanche précédent , sur les neuf heures , le feu a voit esté mis au bout des faulxbourgs de la porte de Neaufle de Gifors par un des garçons des foldatz des gardes du Roy qui y estoient logez , feu qui avoit brullé les maisons depuis le Derrenier, puis du cofté d'icelluy, jufques aux Vignes, estans au bout du di<ft faulxbourg du cofté du Perellot (2), sans que les habitans du diét Gifors y eu fient sceu donner aucun remedde, pour l'empeschement qui leur avoit esté donné à la fortie de la porte de Neaufle du dicl Gifors par les foldatz qui faisoient la garde aux dits faulxbourgs.
Les habitans s'estans mis en armes, d'autant que l'on avoit par femblable crié à l'arme, penfant que ce feufient les ennemis qui vouluflent furprendre la ville, c'est pourquoi y avoit eu grand
i5gi
Venue du fieur
Maréchal de Biron
à Gifors.
Grand feu mis aux
faulxbourgs de
la porte de NeauHe
de Gifors.
Les habitans de Gifors en armes.
(1) Nous ferons remarquer que, dans les mouvements de l'armée royale, trèsnettement expliqués par le Bourgeois de Gisors, il n'est nullement question que cette armée, tournant Chars, et passant par Puiseux, Boissy-l'Aillerie, Montgeroult, etc., soit venue s'emparer de Cormeilles-en-Vexin, où l'on a prétendu que le Roi avait pendant quelque temps séjourné, en août-septembre 1 591 ; les troupes royales auraient, ajoutait-on, réuni dans les champs tant de bestiaux, amenés de Chaumont, Hénonville, etc., que le chemin de Grisy en porterait encore le nom de Chemin des Bœufs. fMss. de N. Voulandj (?) — M. Le Charpentier, dans des Recherches sur l'itinéraire de Henri IV dans le Vexin (Echo Pontoisien ,■ 1876) , a démontré l'inexactitude de ces allégations.
(2) Preslay ; actuellement dépendance de l'usine de Gisors.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Le feu mis à Eragny,
Désolation du pays
Siège & rendition
de Gournay au
Roy.
FF. CXlîï' (Recto).
Grande sécheresse
tumulte : le feu brullant tousjours jusques au lendemain au matin.
Comme par femblable , à l'heure mesme , et le long de la nuicl, le feu avoit brullé à quelques maisons du village d'Éragny (1), où il avoit esté mis par quelques foldatz y estans ; de forte que tout eftoit en perdition de tout cojîe^, & les biens à l'abandon & ravage des foldat^ et volleurs.
Le pais estoit bien renversé , désollé ; les SuiiTes & autres foldatz allans à la méfie , et les Angloix n'en voullant ouyr parler aucunement, mengeans chair tant au Vendredy qu'au Samedy, sans aucune distinction , arrachans et deflemblans les maisons pour faire feu, à caufe des nuictz qui eftoient jà froides; n'en ofans les habitans aucunement parler, de peur de plus grand inconvénient et ruyne de la ville.
e faicT:, l'armée du dit fieur de Biron ayant esté quelques journées ou deux proche du dit Gournay, estoit décampée & revillée, ou ayant pris trois à quatre mil Angloix qui estoient attendant dans la ville d'Arqués, la ditte armée estoit revenue devant Gournay avec l'artillerie ; lequel ils avoient bloqué et afiiégé dès le Samedy enfuivant, vingt-huiét de Septembre , au dit an mil vc imxx unze. Aucune des vivandières venoit dès le dit jour, et autres enfuivants, quérir des vivres en cette ville de Gifors, et les marchands de ces vivres et munitions faisoient moudre aux moullins de Gifors les bledz qu'ils avoient afiemblez de tous les villages circonvoifins de cette ville, qu'ils avoient taxez, mesme la dite ville, de quoy ils avoient faicT: faire du pain en grand nombre, qui avoit esté porté journellement en l'armée.
Lors et pendant lequel afiiégement , voire il y avoit un mois ou six semaines qu'il n'avoit plu ; c'est pourquoy dans les fofTez de Gournay, qui couftumièrement estoient plains d'eau, il n'y en avoit encores, à caufe de la grande fécherefie qu'il faisoit ; ny ayans pas beaucoup d'eaue non plus dans les rivières , de forte que le dit Gournay estoit bien aisé à escallader, ou autrement prendre au jugement des perfonnes ; auflï que les Angloix estans en l'armée avoient grand défîr de prendre et entrer en la
(1) On sait qu'Éragny-sur-Epte eut encore un certain nombre de maisons brûlées par les armées allemandes, en octobre 1870.
ville; à caufe, comme devant est dit, que les foldatz du lieu estoient venus aiïaillir les Angloix qui estoient logez aux faulxbourgs de la porte de Cappeville ès-jours précédents.
Ils en avoient tué & bleffé aucuns, tant aux dits faulxbourgs qu'à la rencontre qu'ilz avoient faide fur les chemins, l<jrs que les Angloix alloient aux villages d'allentour ; mais il estoit advenu que, dès le lendemain, jour de Dimanche au foir, le temps s'estoit changé et avoit commencé à pleuvoir, ce qui avoit journellement continué ; tellement, que les folTez de Gournay avoient esté toft emplis ; comme par femblable , les prairies et marres d'allentour la ville s'estoient amollies & trempées de façon que tout y estoit en fange.
Ne voulloit le fieur de La Fallaize, gouverneur de la ville, ny ses compagnons, se rendre, ny la ville pareillement qu'il tenoit ; il y avoit esté mis par Monfeigneur du Mayne , lorsqu'il l'avoit réduide à son obéiffance. Le fjeur de Biron avoit faict faire un quevallier (1) afin d'y poser de l'artillerie pour battre la ditte ville en ruyne , ce qui avoit esté de longue façon , fi bien qu'encore qu'ilz euffent faict folTez et baricades, ceulx de la ville avoient, du chafteau qui découvroit alentour, tiré plufieurs coups d'une petite pièce de canon qu'ilz avoient ; et par ce moien , ils en avoient faict mourir beaucoup de la ditte armée.
Mais toutefois, le fieur de Biron, ayant quiété à parachever le quevallier (2) , ou baftion, avoit, le Dimanche vie jour d'Octobre mil vc iiiixx xi , faiét tirer neuf pièces d'artillerie : affavoir, lîx de la France & trois des Angloix, jufques au nombre de quatrevingtz coups, ou cent, dès six heures du matin. Et sur quelque bresche faicte à la muraille , le fieur de Fallaize & ses foldatz , mesmes les habitans de la ville, sans autrement se mettre en debvoir de souftenir l'affault ; ceux qui se disoient très-forts, qui avoient pris toutes les tailles des villages d'allentour, jusques à Bezu-le-Long et autres lieux; pillé et ravagé journellement jusques aux portes de Gifors (de quoy, il^ avoient emply leurs
i5gi
Pluies abondantes
Construction d'un cavalier.
(1) Quevallier, cavalier; terme de fortification, en usage dans l'ancien français
comme de nos jours : « Us érigeoyent cavaliers ressapoyent contrescarpes >
(Rabelais ; Pantagr. III.)
(2) « Le cavalier fut élevé dans 2111 herbage, appelé la briqueterie, appar- » tenant au fieur Cordier ; la principale bresche fut f aide à la tour du Colnet, » & la tranchée du fojje pour aller à l'affault est encore à sec ; un boulet porta » dans le clocher de Nojtre-Dame , & un autre ruina une voûte de cette église. » (Note en marge sur le manuscrit original ; attribuée à M. Berée.)
LA LIGUE DANS LE VEX1N NORMAND
Conditions de la capitulation.
René du Bec, sieur
de Vardes,
gouverneur de
Gournav.
Pendaison de scientifique
personne Charles Broussin,
se disant abbé de Bellosanne
bourses soubç le manteau d'Unyon, ou de Ligue pour la Foy Catholique), s'efloient tous rendus à la discrétion du dit fieur de Biron.
Quoy faisant , les foldatz du fieur de la Fallaize eftoient fortis sans armes, les uns despouille^ & deschaujje^, les autres battus, & s'en estoient allez de telle façon à Beauvais ; le fieur de la Fallaize, ses filz, et ceulx qui commandoient dedans la ville, furent pris prifonniers. Et par après, le fieur de la Fallaize avoit appointé pour luy et ses filz par dix mil escus, et les autres prifonniers, par femblable, paye' rençon, qu'ils avoient facilement payés de leur bourfe bien garnye (laquelle ils avoient, les jours précédentz, faicl porter à Beauvais). Et ainsy, le dit Gournay avoit esté réduicl à l'obéiïTance du Roy ; il y avoit esté laifié pour gouverneur le fieur de Vardes, avec quelques foldatz françois, sans que l'on eull autrement faicl tort aux habitans du dit lieu ; lequel avoit esté caufe de la perdition et ruyne de ses quartiers pour le ravage que les foldatz de l'armée du fieur de Biron avoient faicl et exercé, comme estant le tout à l'abandon et pillage d'iceux.
A l'entrée duquel Gournay, avoit esté pris un Cordelier prisonnier, qui estoit dans le dit Gournay, preschant journellement et difant plufieurs parolles du Roy & des fiens ; ce qui avoit esté rapporté au fieur de Biron : c'est pourquoy, à l'entrée de la ville, comme dit est, ce Cordelier avoit esté pris et fa ici: mourir, (i)
Ce faicl , le foir du Lundy enfuivant , estoit arrivé à Gifors le fieur de Quitry-Bertichères, avec quelques foldatz à cheval et autres qui s'estoient logez au Bois - Gilloul ; il estoit venu de l'armée du Roy, qui estoit en la Champagne , affin d'advertir le fieur de Biron & fon armée , enfemble les garnifons d'allentour,
(i) « Ce n'ejioit pas un Cordelier que ce prefeheur infolent : c'ejtoit un Jaco- » bin nommé le Père BrouJJin, il Jortit déguisé en Joldat, avec le fieur de la » Falaise , et avoit pris le nom de La Verdure. On le fit reconnaifire au Maré- » chai de Biron qui venoit défiler ses troupes ; il commanda qu'on l'arreftat, et
» comme on lui diât que c'ejtoit violer la convention
» sûreté aux troupes, dont efioit le fieur de La Verdure ; ce Maréchal qui
» souvent respondit : « Je ne demande rien au fieur de La Verdure ; mais si je » trouve au dit lieu le Père BrouJJin, ce mauvais Jerviteur du Roy, il fera » pendu. » // le fut une heure après ; non sans peine, car il s'efioitfort montré.. »
Cette note se trouve en marge, et s'étend au bas du texte, sur le manuscrit ; les points représentent les parties, ou fragments, des phrases qui ont été rOgnèes et coupées lorsqu'on a relié les cahiers du mss. Nous attribuons cette annotation, comme la précédente, reproduite d'après le texte original, à M. Berée, président de l'Election de Gisors, et l'un des premiers propriétaires du manuscrit.
MANUSCRIT D UN BOURGEOIS DU GISORS
d'aller trouver le Roy et fon arme'e, pour donner une bataille au dict païs de Champagne, où l'on difoit le fieur du Mayne , le prince de Parme & leurs armées, avec eulx joinctz grand nombre d'Istalliens et de Romains, voulloient donner bataille.
Comme par femblable, leVendredy enfuivant, estoit arrivé et palTé par cette ville de Gifors le Baron de Tourcy (?), avec grande compagnie de gens à cheval, qui venoient de devers Chartres & autres lieux, et alloient, par femblable, trouver le Roy, mesme le fieur de Biron et fon armée, qui, de la ville de Gournay, s'estoit acheminée pour aller trouver le dit Seigneur Roy. Toutefois, s'estoit arrefté et avoit féjourné au Neufchastel (i) d'allentour d'illecq quelque temps. Pendant lequel & précédent icelluy, il s'eftoit donné quelque charge en une rencontre du party contraire à l'autre; en laquelle, le fieur des Deux-Pontz avoit esté tué, et autres fort bleflez et tuez à la place; et au lieu d'aller par le dit fieur de Biron trouver le Roy, à ce que l'on difoit, il s'en estoit allé avec fon armée du cofté de Dieppe; & de là, s'estoit acheminé proche de la ville de Rouen , pour la furprendre fur la vendition d'icelle , qui avoit esté faide au dit fieur par un des cappitaines de la ville de Rouen.
Ce qui ayant esté découvert par les habitans de la ditte ville, le Mercredy xvie d'Octobre, au dit an mil vc mixx Xi, ils s'eftoient donnez fur leurs gardes, et avoient pris prifonnier le dit cappitaine ; et mesmes les deniers de la vendition qui eftoient arrivez le même jour à la porte de la ville.
Ce faid, le fieur de Biron, fâchant que l'entreprife estoit descouverte, s'estoit retiré proche du chafteau de Blainville, à trois ou quatre lieues de Rouen , appartenant au fieur d'Allaigre , qui avoit esté pris par le fieur de Tavannes, pour la Ligue ; lequel chafteau il avoit affailly, et contre icelluy faid tirer deux cents coups de canon ou environ. Enfin, après bresche faide, les foldatz de dedans, jusques à feize seullement, ayant souftenu quelque afiault, le chafteau avoit esté pris par force ; et les dits foldatz qui ne s'estoient voullus rendre par amitié ny autrement, après avoir mis le feu aux logis du dit chafteau, avoient esté taillez en pièces.
IDÇ)I
Entrcprife du fieur Maréchal
de Biron en la ville de Rouen
Chafteau deBlainvillea(ïailly
et pris par force
par le dit fieur de
Biron.
(i) Neufchatel-en-Bray, sous-préfecture de la Seine-Inférieure.
LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND
Garnison de Pontoize ayant,
de nuid, voilé et
ravagé le faulbourg
de la porte de
Paris de Gisors.
la fin du mois d'Oclobre, eftoient arrivez à Gifors MM. Sublet (i) & Forget, accompagnez de quarante ou cinquante reystres qui venoient du cofté de Mantes, penfant trouver le Roy en ses quartiers ; ils s'en estoient retournez devers Senlis.
La nuiét enfuivante de leur de'partie , arrivèrent cinquante ou soixante chevaliers (2) de la garnison de Ponthoise aux faulxbourgs de la porte de Paris de Gifors ; ils avoient entouré le diét faulxbourg, les portes duquel eftoient fermez, & penfant que les reystres estant avec les fieurs Sublet et Forget , qui y avoient couché la nuicl précédente, y feufTent encores, quelques uns de ces chevalliers avoient mis pied à terre et parlé par la porte du faulxbourg ; où estant, avec l'aide de quelqu'un qui sçavoit les chemins & congnoiffoit les habitans du faulxbourg, ils avoient burqué (heurté) à l'huis de celuy qui avoit les clefz de la porte ; celui-ci ayant demandé qui estoit là, les chevalliers avoient fait responce : « que c'efloit le fieur de Charmont qui voulloit loger » au faulxbourg, & qu'il euft à ouvrir hajlivement ; autrement, » quilj effon dr oient f on huis, & le tueroient. »
Quoy ayant ouy, le dit portier, craignant la fureur des deffus didz, penfant que ce feust le fieur de Chermont du parti du Roy, avoit ouvert fon huis ; & tout à l'inftant, il avoit esté saisy et lié ; et on lui avoit pris les clefz de la porte qu'il tenoit en ses mains, en jurant que s'il disoit un seul mot, ils le tueroient. Ce faid, ayant par eulx ouvert la porte, ils feroient tous entrez dans les faulxbourgs, et un chacun d'eulx ayans mis pied à terre, ils avoient buqué aux huis de ceulx du dit faulxbourg ; et iceux effondrez, pris & liez les perfonnes qu'ilz pouvoient prendre, tellement qu'ilz avoient pillé et emporté tout ce qu'ilz avoient trouvé dans les maisons ; pris hommes & chevaulx qu'ilz avoient conduictz et menez jusques au dit Pontoise.
Sur ce que ceulx de la garde de la ville avoient crié à haute voix : Qui va là ? Les foldatz avoient dit « que c'efloit le fieur de » Chermont qui voulloit loger aux faulxbourgs. » Pour raison de quoy, la ditte garde n'avoit plus rien dit ; fînon aprèz, qu'aucuns de ceulx des faulxbourgs avoient dict que l'on les pilloit et
(1) Sublet était seigneur de Noyers, village du canton de Gisors.
(2) Chevaliers, lisez : cavaliers ; notre auteur emploie souvent ce mot.
ravageoit, cryans : à l'aide ! Ceulx de la garde avoient tire' quelques coups de harquebouze , et sur ce , crye' : à l'arme !
Lors, les habitans de Gifors avoient pris leurs armes et eftoient fortis aux dits faulxbourgs, après avoir faict ouverture de la porte ; mais les habitans y avoient esté trop tard, pour ce que les foldatz estoient jà partis, avec quantité de chevaulx et d'hommes du faulxbourg qu'ilz avoient emmenez.
Comme par femblable, le Vendredy huictiesme jour de Novembre, au dit an, eftoient arrivez à Gifors Monfeigneur le Duc de Montpensier et Monfeigneur le Comte de Saint-Pol, avec quatre à cinq centz chevalliers ; ils avoient logé au dict Gifors, et faulxbourg de Paris.
Le lendemain matin, ils s'en eftoient allez ; le Conte de Saint- Pol estoit demeuré à Gifors, et il y avoit resté jusques à la fin du mois.
Le Jeudy enfui vant eftoit, par femblable, venu à Gifors M. le Conte de SoifTons, qui y avoit seullement disné, avec quelques cinquante chevalliers , le refte de ses compagnies estans demeurez à Magny ès-environs, ruynans tout ce qiïil^ trouvoient.
Le lundy précédent, unziesme jour du dit mois de Novembre 1 59 1 , le fieur Maréchal de Biron & fon armée avoient approché des faulxbourgs de la ville de Rouen pour l'invertir ; pour raison de quoy, il estoit forty une grande compaignie de foldatz de la ditte ville, tant de pied que de cheval; ils avoient tellement combatu, qu'il en estoit demeuré à la place, de cofté et d'autre, plus de cinq centz hommes. Toutefois, depuis ce temps, la ville de Rouen avoit esté bloquée et invertie , et on avoit faict aproches contre icelle ; le mont de Ste-Catherine tiroit journellement ; et on faisoit forties, ceulx de la ville et du mont Ste-Catherine, fur ceulx de l'armée du Roy ; lequel y estoit arrivé , & le refte de son armée, à la fin du mois de Novembre (1). Comme par femblable, le dit fieur Comte de Saint-Pol y estoit allé.
Auquel temps, Monfeigneur le Duc du Mayne, avec cinq à six centz chevalliers , estoit arrivé en la ville de Paris : il y avoit esté jusques à la my-décembre, et s'en estoit retourné recevoir le prince de Palme, et grande armée, entrant dans le pais.