‹ Le Journal d'un bourgeois de GisorsChapitre 30 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

quelque sept centz hommes, tant Méfiez que malades ; et sept ou huit vingt chariots et charrettes, toutes chargées de meubles, or et argent ; ayans toutefois laifle le magazin du Roy qui estoit en la ditte ville, en la forte & manière qu'il avoit este' mis sans qu'ilz y euffent aucunement tqnché. Pendant laquelle fortie, et après icelle, l'armée du Roy & ceulx qui voulloient aller dans la ville y entroient comme efiant en l'obéiffance de Sa Majesté, sans que les habitans qui estoient demeurez dans icelle en euffent esté autrement moleftez par ceulx de l'armée du Roy, ny autrement ; les Efpagnolz avoient pris tout ce qu'ils avoient voullu & peu emporter: comme auffi, grande quantité de femmes & filles de la ditte ville les avoient fuivis de gré à gré. (1)

La ville avoit esté tellement débordée et en défordre , durant le fiége, que tout y avoit esté à l'abandon des Efpagnolz, lesquelz, tant à leur entrée dans la ville, que depuis, avoient, comme dit est, tué, maffacré & noyé un grand nombre des habitans d'icelle, et avoient esté bien humiliez et chafiiez, et caufe d'une grande ruyne et perte en ce Royaume de France.

Durant lequel accord, premier que de fortir par les dits Efpagnolz de la ville d'Amyens, aucuns de leurs gens, qui leur avoient voullu donner fecours, s'eftoient inniffez de voulloir mettre des vivres de bouche, tant blé que autres, en la ville de Dourlen ; lesquelz ayant esté apperçuz par ceulx de l'armée du Roy qui les coftoioient , ceux-ci les avoient tellement chargez et desfaictz, qu'ils avoient gaigné les dits vivres et grand nombre de chevaux ; l'on les avoit amenez au Roy en l'armée : tellement, qu'ils n'avoient peu entrer dans la ville de Dourlen ; finon que, peu précédent, y avoient esté mis grand nombre des foldatz Efpagnolz pour la deffence de la ville, craignans que le Roy & fon armée ne l'afiiégeaffent après la prife d'Amyens.

Ce que l'armée du Roy avoit incontinent faict, aprez que l'on eust rempli de terre toutes les tranchées qui avoient esté faicles pour l'affiégement de la ville d'Amyens, affavoir le vic jour d'Octobre, au dit an mil vc imxx xvn ; de telle forte, que, peu de temps aprez, la garnifon de la ville de Dourlen avoit parlementé & composé, et, par ce moyen, la ditte ville fut mise en l'obéiffance du Rov de France.

Entrée des troupes du Roi à Amiens.

Siège & rcndicion

au Roy de la ville de Dourlen.

(1) Ce singulier arrangement tendrait à justifier un vers connu « Lafc)nmc qui combat ne veut pas toujours vaincre. »

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

FF. ccxxie (Recto.)

La paix faide entre

les Roys de

France

et d'Espaigne ,

en Juin.

Paix publiée

à la France entre

elle & l'Efpagne.

Edit du Roy

pour ne porter

armes.

ela faict, le Roy ayant appris l'entreprife qui se faisoit en Bretaigne , avoit commandé à fon armée d'y aller, ce qui avoit esté exécuté promptement ; & elle avoit tellement fait son debvoir, que durant ce temps, les Roys de France et d'Efpagne, et tous les autres Princes et Seigneurs, avoient traité et faict la paix enfemble (i), au grand repos et tranquillité de ce Royaume de France, tant défolé & affligé de toutes partz ; laquelle paix avoit esté publiée en tous les endroidz et principaux lieux et villes d'icelle France, le feptiesme jour de Juing mil vc imxx dix-huict (2) ; lors de laquelle publication , le peuple s'efloit grandement resjoui, en prières & proceflions, avoit faicl des feux de joie, et toutes autres fortes de resjouissances, allans et venans librement en ses affaires, sans aucun contredit, ny mauvaises rencontres, pour ce que l'on avoit du tout quicté et mis bas les armes.

Lesquelles, par édit du Roy, avoient esté deffendues porter, ny tirer d'icelles, par toutes perfonnes, à peine de la vie ; finon qu'à ung chacun il avoit esté permis de porter l'efpée feullement. * A raifon de quoy, les armes, comme dit est, avoient du tout ceffé leur cours : Dieu en foit loué & glorifié à jamais. Ainsifoit-il ! *

Après un espace de quelques lignes laissé en blanc, Fauteur du manuscrit continue en ces termes :

FF. ccxxmc (Recto)

epuis la prife et la rendition de la ville d'Amyens, comme dit eft, la France avoit toujours vefqui en paix, tranquillité, sans aucune guerre, sinon que les subfides & grandes tailles n'avoient ceffé à eftre cueillis et levez sur le peuple, et des éditz faidz pour lever des deniers sur tous eftatz & offices (3).

(1) Il s'agit ici du célèbre traité de Vcrvins, conclu le 2 mai 1598.

(2) Le icr avril 1598, Ph. de Fontette, rend foi et hommage de la terre et seigneurie du Vaurnain, à Marie de Bourbon, dame de Trie; en 1623, il passe aveu et dénombrement de la même seigneurie à Henri II d'Orléans, duc de Longueville. (Notice hist. sur le Vaurnain, par L.-N. Barré; in-8°, 1877). Le Vaurnain dépendait alors de la chàtellenie de Trie.

(**) Voir fac-similé de ce passage qui est reproduit ci-dessus dans la Notice.

(3) « Tailles & subfides lcve\Jur le peuple. » (Note marginale du manuscrit.)

MANUSCRIT I) UN BOURGEOIS DU GISORS

Le Roy avoit levé et faict alTembler une arme'e de gens c'e guerre & faict conduire et charrier en la ville de Challon, dès le mois d'Avril, et commencement de May mil vie dix, jufques à cinquante pièces d'artillerie, avec l'efquipage à ce necelîaire, sans que l'on n'euft peu fçavoir de quel cofté ny contre qui , il voulloit faire achemyner la ditte arme'e.

Pendant ce temps, il avoit voullu & faict publier le couronnement et l'entre'e de la Royne son efpouze, en la ville de Paris, en laquelle l'on avoit faict beaucoup de pre'paratifs & de sumptuolltez admirables. Ce qui avoit efté différé de jour en jour, jufques au Jeudy xme du mois de May, au dit an mil vic dix, que la Royne avoit efté couronnée en l'Églife de Saint-Denis en France & son entrée publiée, au dimenche enfuivant dans l'Églife de Paris ou de tous collez plufieurs personnes abordoient.

Il eftoit advenu que le lendemain, jour de Vendredy, ximc du dict mois de May, le Roy se promenant à Paris, dans un caroche, avec M. le Duc d'Efpernon & M. le Duc de Monbazon, paffant le long du cimetière Saint-Innocent, en la rue de la Ferronnerie, avoit efté arresté par un harnois ; il feroit illecq arrivé un grand homme roufleau, nommé François Ravaillac, d'Angoulefme ; lequel faifi d'un grand coufteau, s'eftoit approché du dict caroche, & d'icelluy avoit frappé le Roy de deux coups : l'un à la mamelle, et l'autre dans le ventre ; de forte que le Roy avoit crié : « Je » fuis mort ! » (1)

L'on avoit pris le dit malheureux & mefehant perfonnage, et icelluy conftitué prifonnier, & incontinent le Roy avoit rendu l'efprit devant qu'il feuft de retour en son logis du Louvre.

Toutes perfonnes de Paris et ailleurs, eftans bien esbahis & eftonnez d'un fi mauvais et effroiable accident , et prompt changement de fi grande joye, jà commencée, & efpérée avoir les jours fuivants, s'eftoient retirez & enfermez dans leurs maifons en grande perplexité et fafcherie. Ce qui s'eftoit faict entre trois & quatre heures après midy, le dict jour de Vendredy.

La nuict suivante, les Princes et Seigneurs, avec Mefïieurs de

Armée faict lever par le Roy.

Couronnement

de la

Royne de France ,

nommée....

Marie de Médicis

(nom resté en blanc

sur le mss.}

Décès du Roy Henri IVe, Roy de

France & de Navarre, tué d'un

coufteau dans son caroche.

(1) D'après le Journal de P. de l'Estoile, les dernières paroles du roi furent : Je suis blessé! L'assassin frappa une troisième fois; mais ce coup ne porta que dans la manche du duc de Montbazon.

LA LIGUE DANS LE VEXIN -NORMAND

IOIO

La Royne cfleue régente de fon fils

aisné, couronné Roy de France & de

Navarre, âgé de ix ans, ou

environ (le i5 de May 1610)

nommé Louis xiiic du nom.

Inhumation

du Roy en l'églife

Saint-Denis.

la Court du Parlement , s'eftoient afiemblez et avoient tous d'un advis et confentement, esleu la Royne pour régente, et gardienne de fon filz aifné nommé Loys, âgé de neuf ans ou environ : lequel, dès le lendemain matin, l'on avoit couronné Roy; et icelluy porté & conduict en grand triomphe en l'église Notre- Dame ou l'on avoit chanté Te Deum laudàmus ; et tout le peuple avoit cryé : Vive le Roy, ce qui avoit caufé changer les larmes et courroux en joye : quelque temps après, le dicl malheureux perfonnage Ravaillac, avoit fini ses jours par un> sanglant fupplice ; ayant eu, en premier lieu, le poing bruslé, tenant le coufteau duquel il avoit faicT: le traiftre coup; par après, avoit efté tenaillé ardemment et verfé du plomb fondu pardeflus son corps , tout taillé & échiqueté ; puis après , tiré parlleux fois de quatre chevaux ; et à la troifiesme , defeartelé et defehiré en pièces jettez dans le feu.

Et le Jeudy, jour Saint Jehan Baptifte, xxime Juin au dit an, le fervice du dit feu Roy (que Dieu abfolve) avoit efté faiét dans l'Églife Notre-Dame à Paris; et le dernier jour du dicl mois de Juing, son corps porté et inhumé avec fes prédéceffeurs Roys, en l'Églife Saint -Denis, avec grandes & solennelles funèbres (sic). (1)

Le peuple avoit despui lors vefqui en paix ; & avoit efté efleu pour lieutenant général Nde la France & gouverneur en Normandie Monfeigneur le Conte de SoilTons, s'eftans quelque temps en précédent, Monfeigneur le Prince de Condé, abfenté avec son efpouze, pour quelque différend & défaccord qui s'estoit mis contre le Roy ; il eftoit allé trouver le Roy d'Efpagne avec lequel il avoit demeuré quelque efpace de temps ; puis il eftoit revenu en France après le dit décès ; l'armée dont a efté cydevant parlé avoit esté licentiée & renvoiée, au reste de quelque nombre de régimentz qui avoient efté retenuz et envoiez à Clefves (Clèves) ; ayant esté publié par toutes les villes que deffenfes eftoient faicles à toutes perfonnes de s'affembler en armes à peine de la vie & de rien direct ceulx de la prétendue nouvelle religion afin d'éviter (à ce que l'on difoit), le défordre de la France en attendant l'aage du Roy.

(1) « Ce que je n'oublierai jamais, dit l'Estoile, ce sont les plaintes, les clameurs et les larmes, non-seulement du peuple de tout sexe, mais des gens de qualité, qui ont pleuré ce bon Roy, comme leur bon père. »

epuis ce temps, le Royaume de France avoit elle en paix & sans trouble; tellement, qu'au commencement de l'anne'e mil vie xin, le Roy& la Royne, de l'accord et confentement cfél Princes et Seigneurs de la France, avoient faiét alliance avec le Roy d'Espagne ; le Roy de France avoit accorde' et promis prendre sa fille pour efpouze, ce qui avoit este' conclud et accepté par le Roy en la perfonne du filz de feu Monfeigneur le Duc de Mayenne, qui avoit esté en Efpagne, accompagné de grand nombre de Seigneurs de la France, après avoir de part & d'autre, précédent et depuis, envoie ambaflades receuz en triumphe en attendant la confommation du dicl: mariage, à raifon du petit âge tant de l'un que l'autre.

FF. ccxxvncf7?°.j

Fiança il les du Roi Louis XIII.

u mois de Février 1614, au lieu de continuer l'amitié que les Princes & Seigneurs de la France avoient juré et debvoient au Roy et à la Royne ; soubz quelque prétexte d'amitié & d'advancement que la dite dame Royne faisoit à M. le Marquis d'Ancre, Maréchal de France, qu'elle avoit admené de fon pais, lors de sa venue en France, ilz s'eftoient eflevez en armes : comme MM. les Princes de Condé, le Duc de Nevers, le Duc de Longueville, le Duc du Mayne, le Duc de Vendofme (filz baftard du feu Roy), et les autres Princes et Seigneurs ; lesquels s'estoient faifis des villes de Mézières, Châlons, SoifTons, la Fère & autres villes, mesmes de la ville d'Amyens, eftant du gouvernement de Monfeigneur le Duc de Longueville ( 1 ) , à caufe que le dit fieur Marquis d'Ancre s'estoit faili et entré dans la citadelle du dit lieu comme gouverneur d'icelle.^.

Ne fâchant l'ocafion pourquoy, les dits Princes & Seigneurs s'eftoient ainfi eflevez finon que l'on disoit : « Qu'ilf ne voulut loient permettre l'alliance & mariage du Roy avec l'Infante » d'Efpaigne ; encores qu'il^y cufjent confenti, & que la Royne » ne debvoit & n'ejloit capable ni suffisante de gouverner comme » régente, & qu'elle avoit emporté & dijlribué à qui elle voulloit » les deniers du tréfor du feu Roy », et autres vaincs et inutiles parolles.

Recommencement de guerre.

FF. ccxxvmc (R°.)

M. le Duc

de Longueville et

autres

contre le Roi.

(1) Henri H, de Longueville, dont le portrait est placé en tête de ce volume.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Le Roi donne l'ordre à ses

troupes de

marcher contre les

rebelles.

Etats Généraux de Sens retardés.

Entrée du Roy

Louis

à Paris et déclaré

âgé perfonne

en Septembre.

Eftatz Généraulx tenus à Paris.

Enfin , le Roy voyant qu'ils ne voulloient s'appaifer et retourner de leur entreprife, avoit commandé à ses compagnies de gens d'armes d'aller à rencontre, fi bien que les dittes compagnies, levez avec de l'artillerie, s'eftoient acheminez près des dicles villes, pour les reprendre ; de forte que les Princes & Seigneurs avoient esté enfin contraindz de venir trouver le Roy l'un après l'autre & luy demander pardon. Ce qui avoit esté faict environ le commencement de Juin mil vic quatorze.

Pendant ce temps, les habitans des villes de la France avoient faiét la garde en leurs portes, de peur de furprise (1) ; et après le di<fl accord ainfi faict, le Roy et son Conseil avoit commandé les Eftatz Généraulx de la France estre tenus en la ville de Sens, ce qui avoit esté dellaié (2) jusques à ce que le Roy, la Royne, Princes & Seigneurs, leurs gardes et compagnies, jusques à douze ou quinze mil hommes, euflent faict voiage jusques à Lion, et en toutes les villes de ces quartiers là, afin de veoir et congnoiftre le Roy, mesmes pour faire celfer l'entreprinfe du Duc de Savoie que Ton disoit avoir faiél grande levée de soldatz pour faire quelque entreprife.

Et de retour que le Roy avoit esté avec les Princes & Seigneurs , l'on avoit faicl entrée magnifique dans la ville de Paris, ou peu de jours après, environ le mois de Septembre au dit an mil vicxiiii, il avoit monté en son fiége royal dans le pallais, et déclaré âgé perfonne, pour avoir lors commencé à atteindre son an quatorziesme.

Cela faict, on avoit fait publier par toutes les villes de la France que les Eftatz Généraux feroient tenuz & alfemblez en la ville de Paris, où tous les députez s'eftoient trouvez au mois d'Oclobre en fuivant, au dit an mil vic quatorze, avec tous les Princes & Seigneurs, jusques au mois de Mars enfuivant, mil vie quinze, où les dits Eftatz avoient esté expirez, concludz et arreftez. On y avoit ordonné entre autres chofes, le décry (3] de toutes les monnoies, tant d'or que d'argent, eftrangères & non

(1) Pontoise reçut l'ordre de ne laisser passer aucune troupe, sans un commandement spécial de la Reine.

(2) Mis en délai, retardé.

(3) Décry : Il s'agit de la démonétisation des pièces étrangères de toute nature et de toutes effigies, qui, à la suite de cette longue période de guerres civiles, circulaient en France en nombre infini.

de la France, jusques aux douzains, à la clefs et autres, barre'es entre les fleurs de lys ; feullement les pyftolletz doubles et (impies et autres d'Efpagne, n'avoient este' du compris du descry.

u mois de Juillet mil vie quinze, la Royne vouloit exécuter & faire confommer le mariage du Roy avec l'Infante d'Espagne, et de Madame sa sœur avec le filz du Roy d'Espagne, mesmes du mariage par elle espéré (comme l'on difoit) avec le dit Roy d'Espagne, qui efloit à marier, encore que les Courtz fouveraines & tous les Princes et Seigneurs n'en feuflent d'advis , aufli que le Roy d'Angleterre et les Huguenotz, afïemblez en grand nombre, le voulloient tous empefcher, de paour de l'inconvénient, et mefchancetez de telz traiftres et ennemis Efpagnolz, qui, par ce moien, pourroient préjudicier à la France, à caufe de telle alliance ; laquelle le feu Roy n'avoit jamais voullu accorder (au contraire, leur avoit déclaré la guerre). Toutefois, la Royne, de son auctorité, par la perfuafion & mauvais conseil qu'elle avoit du Marquis d'Ancre et d'autres perfonnes eftant avec elle, avoit déclaré : « Que néant- » moins tout ce qu'on en pouvoit dire, elle voulloit & entendoit » que les diâ^ mariages feujjent parfaiâç, & qu'il n'y avoit que » Dieu qu'il l'en peujl empefcher. »

C'est pourquoy les Princes s'eftoient de rechef retirez de la Cour ; le Prince de Condé en la ville de SoirTons ; le Duc de Longueville à Amyens, en fon gouvernement. Encores que la citadelle du diét lieu feust tenue pour le Roy, par le Marquis d'Ancre qui en estoit le gouverneur, et par les sciens Italliens et autres fortes de gens. Et les autres, en d'autres villes ; tellement, qu'il y avoit grande confufion en la Cour et Gouvernement de la France , pour ce qu'un chafcun y voulloit ejlre maijlre.

Le Roy faisoit grand amas de foldatz de tous codez pour empescher qu'aucun ne s'eflevast, et pour sa conduite et voiage, que'luy et la Royne vouloient faire de jour en jour, pour aller recevoir son efpouze à Guyenne. Il avoit voulu faire prendre le Prince de Condé , qui estoit dans la ville de SoiiTons ; et le Seigneur Duc de Longueville, qui estoit dans la ville d'Amyens, en son gouvernement; ceux-ci, advertis fecrettement, s'eftoient retirez & abfentez afTavoir : le Prince de Condé à Courcy-le- Chafteau ; le fieur Duc de Longueville à Corbie ; et le fieur Duc

FF. ccxxxie (V°.l

Recommencement de guerre.

Renouvellement

des troubles

des Princes contre

le Roy.

Concentration de troupes.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Les bourgeois de Gisors en garde.

Les villages du Vexin occupés.

du Mayne, à Soifïbns ; amaflans grandes compagnies de gens de guerre de leur part, pour empefcher (à ce que l'on difoit) le voiage & advancement de telz mariages.

Le fergent major (i) de la ville d'Amyens, brave gentilhomme que le feu Roy y avoit pofe', avoit esté tué & poignardé au diét lieu par les gens du fieur Marquis d'Ancre, et ce, soubz feintise de fidélité, et de luy voulloir donner à disner : ce qui s'estoit ainfi faiét & pafTé au commencement du mois d'Aouft , au dit an mil vi c quinze.

e fîeur de Flavacourt, nojîre bailly (2) et gouverneur, qui portoit la cornette du dit fieur Duc de Longueville, estant venu dans le chafteau de Gifors y faire son logement, de paour de furprise, avoit commandé aux habitans du did Gifors de faire la garde aux portes de la ville ; ce qui avoit esté commencé le vne du diét mois d'Aouft et continué tant de nuit que de jour. (3)

Le peuple de la France efioit alors en grand trouble et efmoy de ce qui pouvoit advenir en telle affaire : on n'attendoit de tous codez qu'une ruyne généralle ; joint la faison de l'année , et la cherté des vivres , vu la grande fécherefie qui estoit sur la terre , la rendoit comme' ftérille et infertille en herbes, vignes et fruidz ; tout avoit esté grillé dès le commencement de l'année.

Le fieur de l'Espinay eftant venu devant la ville de Gifors pour y entrer en garnifon avec sa compagnie, fuivant la commifïion qu'il en avoit, le Lundi, ixe du mois d'Aouft, jour saint Laurent, il en avoit esté empefché et prié par les habitans du dit lieu de se retirer, ce qu'il avoit faiél, aux villages circonvoifins , comme à Chambors, Délincourt, Reiliy, Mont Javoult & autres endroiclz, où ilz avoient faict grands dégafts, en attendant que les habitans de Gifors euffent esté par devers le Roy et le fieur Duc de Monbazon, gouverneur de Normandie, qui avoit baillé cette

(1) Sergent major est pris ici dans le sens de commandant de place : le mot sergent désignait du reste déjà, à cette époque, un officier subalterne de l'infanterie.

(2) En dépit des lettres du roi et des difficultés dont nous avons parlé plus haut, nous voyons ici reparaître M. de Flavacourt, « nqftre bailly », en qualité de gouverneur du château de Gisors.

(3) Pontoise dut, à cette époque, se mettre de nouveau en état de défense. Le gouvernement y envoya de Paris deux cents lances. Les Pontoisiens, constitués en milice, étaient commandés par Robert et Gilles Cossart, Mathieu Chéron, capitaines; Ananias de Saint-Denis et Guill. Bredoulle, enseignes. Le Vexin, Français et Normand, resta près d'un an dans cette situation onéreuse et pleine d'alarmes.

commiffion au fieur de l'Espinay ; le Roy, la Royne et so Confeil ayant faiél refponce « que le fieur de Flavacourt , nq/î » bailly, eujî à les aller trouver en perfonne ». Ce qu'il avoit faict, avec quelques efchevins de la ville, pour la confervation d'icelle, le ix d'Aouft, au dit an.

Les habitans de Gifors eftoient, pendant ce temps, et de jour en jour, en grand travail et garde pour empefcher la ditte garnison d'entrer en la ville ; les gens et perfonnes des faulxbourgs avoient vuidé tout ce qu'ilz avoient dans icelle ; jusques au xve du dit mois d'Aouft, jour de Notre-Dame, ibi5, où le dit fieur d'Espinay et sa compagnie s'eftoient retirez ; les habitans de la ville , defchargez de cette garnifon , avoient cependant continué à faire la garde.

Le Roy, la Royne, et Madame sa fille, M. le Duc de Guyfe, et autres grandz Seigneurs, leurs gardes, et autres grandes compagnies, eftoient fortis de Paris le Lundi xvne jour du dit mois d'Aouft mil vic quinze, & allez faire le voyage de Guyenne, ainfi que le Roy avoit faicl entendre par ses Lettres, par lesquelles il estoit commandé à tous cappitaines, gouverneurs, et autres habitans des villes, de n'y laiffer entrer, ni donner pafiage à aucunes compagnies qui ne fuffent pour le fervice de Sa Majefté ; sans quoi, il les déclaroit tous convaincus de crime de lèze-Majefté et leurs biens confisquez, et que l'on eust à fonner le tocfin pour les courir et tailler en pièces : ce qui avoit esté affiché et publié par les villes; & on avoit, depuis encores, répété les mesmes ordonnances faictes par les Courtz alTemblez, au cas qu'ilz ne se retiraffent dans le mois.

Le Roy, la Royne & sa fille n'ayant paffé la ville d'Orléans à caufe de leur malladie et indispofition, ils y avoient esté jusques à la my-Oclobre.

Les gouverneurs et

échevins de

Gisors mandés

et reçus par le Roi.

Biens

des faubourgs de

Gisors mis en sûreté dans la ville

FF. ccxxxvie (R°.)

Voyage du Roi.

endant ce temps, les dits Seigneurs Princes avoient tousjours continué à faire une grande afiemblée de foldatz, tant de cheval que de pied ; et les habitans de Gifors continuoient à faire la garde en grande fafcherie & perplexité. On avoit faict rebaftir les éclufes d'entre les deux portes de Paris, afin de retenir et faire renfler les eaues, et on avoit reftauré la Tour carrée y estant ; mesmes tous les villages d'allentour avoient tant vuidé leurs meubles et grains dans la ville de

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Les environs de

Gisors ravagés de

nouveau.

Mouvements

du duc

de Longueville et

de ses compagnies.

Mariage du Roy

Louis XIIIe avec la

fille du

Roy d'Efpagne.

Grande charte de vivres, malladie

et mortalité de plufieurs perfonnes

Gifors, à caufe que tous les jours ilz eftoient plains de foldatz qui pilloient & ravageoient tout par oh il^ paffbient.

Les Princes estans partis avec leur armée de Courcy, Corbie , et Soiflbns, et autres villes, à la fin de Septembre mil vic xv, eftoient allez pour paffer par Beaumont & autres paffages de la rivière de l'Oife ; de là en la ville de Chafteau-Thierry qu'ilz avoient prife de force, non toutefois ravagée, à raifon de xn mil escuz baillez par les habitans d'icelle; de là à Nogent-sur-Seine, Méry et autres villes, qu'ilz avoient prifes, par où ilz avoient paffé , pour aller trouver le Roy et son armée.

Moniteur le Duc de Longueville eftoit revenu en son gouvernement de Picardie, accompagné de quelques cinq centz chevalliers pour faire la guerre au Marquis d'Ancre et aux fiens, au cas qu'ils se découvraient (sic) ; le dit fieur Marquis d'Ancre et les Tiens avoient toujours esté dans la citadelle d'Amyens, et ses foldatz alloient çà & là ; ils avoient voullu furprendre Corbie , et autres places où y avoit garnifon pour les Princes, lesquelz avoient faict plufieurs rencontres & affaulx sur ceulx de l'armée du Roy, conduiétz par le fieur Dubois Daulphin, et plufieurs tuez de part et d'autre.

Incontinent après, le fieur Duc de Longueville, et les Tiens, eftoient retournez à l'armée et avoient continué à s'achemyner et à fuivre celle du Roy, jusques près de sa personne en la ville de Bordeaux, où le dit Seigneur Roy n'avoit pafTé outre, et où il avoit receu la Royne son efpouze, le xxe de Novembre mil vie quinze. Elle avoit esté reçue par M. le Duc de Guyfe en la ville de Bayonne, comme auiïi la fille de France avoit esté conduicte par le dit fieur de Guyfe et reçue par les Princes et Seigneurs d'Efpagne pour le filz du Roy. Le Roy & la Royne de France sa mère, eftoient demeurez en la ville de Bordeaux, de laquelle ilz n'avoient peu commodément fortir avec leur armée qui estoit illecq , à caufe de l'armée des Princes et de leurs ajjbcie$, qui en eftoient fort proches.

On estoit lors en grande charte de vivres et malladie : le pain de ix deniers ou xn deniers par deçà avoit vallu en la dicte année quinze & vingt fol\, et plus; et les autres villes à l'équivallent ; tellement qu'il eftoit mort les dictes années grande quantité de perfonnes, tant de faim que malladie, jusques à vingt-cinq ou

trente mil hommes, ce qui avoit esté un grand fléau de la Divinité pour l'offense et entreprinfe de cette malheureuse guerre.

Le Roy aiant mandé à tous les régimentz de foldatz, et autres compagnies que l'on avoit faiéles et levées, de l'aller trouver, Sa Majefté s'estoit, avec son armée, départie de la ville de Bordeaux, sur la fin de Décembre mil vic quinze, et estoit venu en les villes de Poictiers et de Tours, où il avoit esté fort longtemps.

a conférence & traité de la paix avoit esté affemblée et tenue à Loudun, la trêve, pendant ce temps, avoit continué de quinzaine en xve et autres temps, les éditz et arrefls de la Court publiez; néantmoins lesquelz, les Princes avoient faict paier la taille à tous les villages de ses quartiers, où ilz avoient envoie des foldatz pour ravager ceulx qui efloient refusans de paier, encores que deffenses euffent esté f aides par le Roy, au contraire, tellement que tousjours, et pendant le temps que le Roy ejïoit party de Paris jufques à Jon retour, le peuple de France (comme dit est) avoit esté grandement perturbé, moleflé et en grand travail, tant pour l'incommodité & rançonnage des gens de guerre, que autres volleurs qui couroient par les chemins ; de forte que l'on n'osoit se descouvrir, ny aller aux champs qu'en grand peine ; auffi que les vivres efloient fort chères, et pendant la conférence et les trêves, la plus grande partie des dittes armées avoient esté licentiez et renvoiez, tant à caufe de la charte des vivres que de malladie fort eflrange.

Après la prolongation des trêves de quinzaine en xve, comme est dit, l'on avoit receu à Gifors les articles de la paix, le Dimenche des Rogations, vme de May mil vie seize.

La Royne mère avoit faict son entrée dans Paris, le Mercredy xie du dict mois de May ; le Roy et son efpouze efloient demeurez par quelques jours à Fontaine-Belleau (sic), où il avoit esté jusques au Lundi en fuivant xvie du dict mois, qu'ilz efloient arrivez à Paris, le dit jour, à sept heures du foir. Les gardes des portes des villes avoient lors ceffé, tant de nuict que de jour, et les trouppes de gens de guerre s'elloient retirez journellement en leurs logis.

M. de Sillery, chancelier de France, ayant esté déplacé de son eflat où il y avoit esté mis et installé par le feu Roy Henry

FF. ccxLve (Recto,.

Conférence de Loudun.

On apprend à

Gisors

(. les articles de la

paix. »

Changement du

chancellier Nicolas Brularel.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Iblb

derrenier deceddé, en son lieu, y avoit esté pofé M. de Bes, garde des sceaux.

Ici, un nouvel espace laissé en blanc, après lequel Fauteur du manuscrit reprend :

Le Duc

de Longueville à

Trye-Chdteau.

Il va en Picardie.

M. de Longueville prend Péronne.

onfieur le Chevallier de Sillery avoit esté dépofé de sa charge de commandeur ; Dallay & Balion mis hors de leurs charges, et autres. Monsieur le Duc de Longueville eftoit venu à Trie-le- Chafteau, avec grand nombre de gentilshommes & compagnies (i), le Dimenche xxvie de Juin, au dit an mil vic seize. Il y avoit esté quelque temps ; d'où l'on difoit voulloir aller prendre pofTefïion du gouvernement de Picardie ; encores que le bruicl avoit couru que , par les articles de la paix , le gouvernement de la Normandie luy avoit e fié accordé ; n'ayant esté à Paris vers Sa Majefté, comme les autres Princes, affavoir : Meffieurs les Princes de Condé, de Nevers, de Mayenne, de Bouillon ,/"de Vendosme, frère baftard du Roy, et autres, qui avoient faict leur appoinctement fuivant la compofition de l'accord faict à Loudun, qui n'avoit guères duré.

Le dit fieur Duc de Longueville avoit esté en Picardie, où il avoit esté les mois de Juillet et d'Aouft es villes de Soifïbns, Corbie, Abbeville et autres ; et à la faveur et requefte, le fieur Marquis d'Ancre, qui estoit l'un des Mareschaux de France, avoit esté mis hors, par le Roy, de la citadelle d'Amyens, et y avoit esté pofé M. le Duc de Monbazon.

Le fieur Duc de Longueville, environ la my-Aouft, au dit an 1616, avoit entendu que le Roy, ou le fieur d'Ancre, avoit envoie et pofé garnifon en la ville de Péronne , très-forte place ; mesmes le dit fieur d'Ancre y avoit fait transporter fon or & argent, comme eflant Seigneur et Gouverneur de la ville, à ce que l'on difoit ; le fieur de Longueville estoit lors allé avec grande compagnie à Péronne, où il estoit entré par le moien des

(1) On pourrait se demander comment on pouvait loger à Trie une telle quantité de personnes. Le passage suivant édifiera le lecteur s ir les vastes proportions du château. « Dans le temps des chasses, on occupait dans le château 100 Ht s de » maîtres et i5o de domestiques. » {Description du département de l'Oise, par Cambry ; Paris, in-8°.)

habitans de la ville qui la luy avoient rendue, tellement qu'il avoit mis hors la garnifon qui y estoit, et en avoit mis d'autre où il s'eftoit tenu & avoit reTide'.

Le Roy y ayant envoie plufieurs compagnies pour la reprendre et en faire fortir le dit fieur duc de Longueville , le fieur de Buhy, et grande compagnie de gens de guerre, avoient paffé près cette ville de Gifors le xixe du diél mois d'Aouft, qui y estoient allez.

Et environ la my-Aouft , au dit an , le dit fieur d'Ancre avoit esté receu gouverneur et lieutenant ge'ne'ral de la Normandie par la Court, séant en la ville de Rouen, où il avoit envoie, pour la ditte réception , seullement deux ou trois gentilzhommes avec les Lettres du Roy, et par après, afTavoir le Dimenche xne de Septembre, au dit an, il avoit esté luy mesme accompagné de la NoblefTe de Normandie dans la ville de Rouen prendre poffefnon du gouvernement de Normandie, comme lieutenant pour le Roy.

Le Jeudy, premier jour de Septembre, au dit an 161 6, après avoir esté tenu, le Confeil, au logis du Roy, dans le Louvre, à Paris, sur les dix heures de matin, le Prince de Gondé avoit esté arrefté prifonnier dans le dit lieu ; et, à l'inftant, l'on avoit esté pour prendre de mesme les Ducz de Vendosme, de Bouillon, de la Trémouille et autres, qui, ayans entendu le bruict, s'eftoient abfentez hors la ville de Paris ; & sur la rumeur du dicl: bruict, plufieurs avoient esté à l'heure mesme se faifir de la maifon du fieur d'Ancre, affise aux faulxbourgs Saint-Germain, à Paris, laquelle ilz avoient pillée & defmolie ; encores que le Roy y eust envoie un gentilhomme qui y avoit esté tué.

Les Parifiens estoient tous prestz de s'efmouvoir et de prendre les armes ; c'est pourquoy le Roy avoit envoie le fieur de Flavacourt, nojîre bailli et gouverneur, par de çà ; il estoit lors à la Cour. Il estoit revenu en pofte, dès le lendemain matin, pour prendre garde & donner ordre à fon gouvernement. Il avoit à l'inftant commandé de faire la garde aux portes de Gifors, le jour & la nuict, en attendant autre mandat du Roy; laquelle retenue du dicl: Prince & autres qui s'eftoient abfentez, comme dit est, avoit esté à caufe que le Roy avoit entendu que le jour précédent les Princes & Seigneurs avoient entreprins de se faifir de sa perfonne pour en faire à leur volonté; et mesme faifir la Royne mère et la mettre hors la France.

Gens de guerre

passant près de Gisors.

Réception à Rouen

du fieur

Marquis d'Ancre,

lieutenant pour

le Roy en Normandie.

Arrestation

du prince de Condé

et autres.

M. de F lava court

fait faire la

garde aux portes

de Gisors.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

EditduRoi

interdisant de

lever des troupes.

Le prince de Condé

transféré

à la Bastille.

^r stans fortis le mesme jour de la ville de Paris, MM. le

I W*k Duc de Guyfe & de Grinville , son frère , mal contens ysrtçk^M pour ce qu'à leur foy & afleurance les dits Princes eftoient venus en la ville de Paris foulver le Roy et obferver et entretenir les accordz avec le Roy, de ce qui s'eftoit faict et parlé à Loudun, durant les guerres naguèrres cefTez, et quelque peu de jours après, les compagnies qui estoient devant la ville de Péronne, laquelle ilz avoient invertie, s'en estoient retirez et de'parties, à caufe que les Princes & Seigneurs estoient allez dans les villes de Soiflbns, la Fère, Corbie, Abeville et autres places proches de celle de Péronne.

II avoit efté publié à fon de trompe , le Vendredy ixe du dit mois de Septembre, que le Roy faisoit deffense à tous cappitaines de lever aucuns foldatz sans son mandat & permifïïon, autre que pour son fervice, à peine de la vie ; il avoit commandé de tailler en pièces tous foldatz qui se trouveroient faire la guerre pour autre que pour Sa Majesté. Lequel avoit esté au pallais de Paris avec la Royne sa mère & les Seigneurs qui les accompagnoient, le Mercredi xne du dit mois de Septembre ; où il avoit fait un édit qui contenoit sa déclaration sur les furprises qu'avoient voulu attenter les dits Princes à sa perfonne ; pourquoy il avoit arrefté & détenu le Prince de Condé, et néantmoins déclaroit par le même édit, que, venant luy demander pardon, les Princes affociez & adhérans du dict Prince de Condé, dans la quinzaine de la lignification d'icelluy, il les remettoit en sa protection, sans avoir aucune fouvenance de tout ce qui s'eftoit parle, tant à la guerre précédente , qu'en ce qu'ilz avoient voullu entreprendre sur luy ; encores que par l'édit de pacification faicl: au dicl: Loudun, ilz luy eufTent juré et promis toute fidellité et amitié ; et la dicle quinzaine pafTée , les déclaroit tous criminelz de lèze-Majefté ; ce qui avoit esté moulé (sic) et envoie par les villes publier.

Pendant ce temps, les Princes avoient faicl levée de compagnies de gens de guerre qui avoient tous tiré et chemyné en la Picardie, et le Roy de sa part voiant la rébellion des dits Princes avoit faiél affembler ses compagnies qu'il avoit faicl achemyner en la dicte Picardie et autres lieux.

La nuiét d'entre le Samedi & Dimenche xxve de Septembre 1616, le Prince de Condé (à ce que l'on difoit) avoit esté enlevé

du Louvre et conduiél avec quatre centz chevalliers à la BafLille où il estoit gardé; la sepmaine en fuivant, M. de Guyfe & son frère eftoient venus en la ville de Paris pour accorder et traitter la paix sur ces differendz, lequel accord se continuoit de\jour en jour.

L'ambaffade d'Angleterre efloit venue pour le mariage de la féconde fille du feu Roy et s'en estoit retourne'e le Vendredi vne d'Oclobre, au dit an 1616.

Les conventions pour aller aux Eflatz de Normandie à Rouen, fuivant la couflume, avoient tenu au di<5l Gifors, le Mercredi xiie de Novembre, au dit an, où les députez s'efloient trouvez le premier Décembre grandes compagnies de gens de guerre à pied et à cheval pour le Roy ; ils avoient pafïe proche de Gifors et alloient, à ce que l'on difoit, devant la ville de la Ferté-Milon, en Brie, pour l'afïïéger, où estoit le lieutenant de la compagnie de Monfieur le Prince de Condé, qui ne la voulloit rendre au Roy.

Enfin, tout s'efloit appaifé, tant de collé que d'autre, au moien de la paix & accord qui s'eftoit fait entre le Roy & les Princes sans que le Prince de Condé feust forti de la Bastille , n'eftans toutefois, les Princes, revenus à Paris 5 toutes les compagnies de gens de guerre s'efloient retirez.

C'est pourquoi l'on avoit ceffé de faire la garde au diél Gifors à la fin du mois d'Oclobre en fuivant.

Et au commencement de Décembre, au dit an 1616, les Princes avoient commencé à se remouvoir et s'efloient réfugiez et furpris, affavoir : le Duc de Nevers à Mézières, le Duc de Mayenne à Soifïbns, autre à Pierrefondz-en-Picardie , les Ducz de Vendosme & de Bouillon à autres villes.

Ambafiade d'Angleterre.

Etats de Normandie.

Fin de la garde à Gisors.

Recommencement de guerre.

uoy voiant, le Roy avoit faicT: affembler une armée qui avoit esté en toute dilligence, avec quelque nombre [d'artillerie, devant Pierre-Fondz, lequel ayant esté afïiégé & battu de plufieurs coups de canon , le cappitaine et foldatz qui le gardoient pour les Princes l'avoient rendu au Roy, qui y avoit fakl mettre une autre garnifon, le Dimenche fécond d'Avril 1 61 7.

Et au mesme temps, l'armée du Roy avoit faict les approches

T. ccliv» (Recto',.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Siège de Soissons.

Le Maréchal d'Ancre à Gisors

et autres villes du Vexin Normand

Paroles du

Maréchal d'Ancre

à Magny-en-Vexin.

devant la ville de SonTons où eftoit le fieur Duc du Mayne avec grande compagnie de gens de guerre ; ils avoient, à l'arrivée de xv ou xvi c foldatz Liégeois, demandé la pointe, mandez par le fieur Marefchal d'Ancre, pour le Roy (à ce qu'il faisoit entendre), couru & rué defïus, de telle forte qu'il y en avoit eu beaucoup de tuez.

Lors, le dit Marefchal d'Ancre eftoit à Quilbeuf, forte place de Normandie, qu'il faisoit encores davantage fortiffier comme lieutenant pour le Roy en Normandie, comme dit est cy-devant ; il avoit envoie en cette ville de Gifors, le Mardi xmie de Mars, au dit an 1617, deux centz hommes de pied, bien armez de picques & moufquetz, en trois compagnies, pour y tenir garnison. Ceux-ci avoient esté receuz par les habitans de Gifors, sans aucun contredit, à caufe de la crainte que l'on avoit du dit fieur d'Ancre qui se donnoit telle auclorité au nom du Roy ; de forte que l'on n'ofoit le contredire ; ce qu'il avoit aufïi faict et envoie es villes d'Andelys, Vernon, Pont-de-PArche & autres endroidz ; et néantmoins, il estoit arrivé à Gifors, en perfonne, dans un caroche conduicl et tiré par Jix chevaulx, le Mercredy en fuivant, xve du mois de Mars; il avoit esté receu des habitans, estans en armes, honoré et falué par tous les Seigneurs et Nobleffe d'allentour, comme s'il eust efté Roy, et ses compagnies de foldatz logez aux trois quartiers des rues de Gifors , jusques au Vendredy xvne du dicl mois, que luy & tous les dictz foldatz, mesmes toutes les autres compagnies en grand nombre, logez à Dangu & autres villages proches de Gifors, tous conduictz par le fieur Daquincourt, collonnel de ses compagnies, tant de cheval que de pied, s'en estoient allez droict à Beauvais. De là, les foldatz estoient allez à l'armée du Roy, devant la ville de Soissons ; quant au dit fieur d'Ancre, qui avoit ses gardes, dès la nuict fuivante, il s'en estoit allé de Beauvais droit à Paris, où il avoit esté quelque temps, n'ofant aller à la ditte armée, de la peur qu'il avoit de sa perfonne.

Et estant retourné en la ville de Quilbeuf, il avoit esté mandé par le Roy venir parler à luy, soubz couleur d'accord et traittement de la paix ; ce qu'il avoit auffitost faict ; & estant en chemin, dans Magny, le Vendredy xxie d'Avril, au dit an, il disoit en ces termes : « Je fuis mandé par le Roy pour traiter la paix, » s'il ne tient qu'à moy, elle fera bientoft faiâe , pour ce que j'y

» vais de bonne volonté pour cest effeâ. ». Il estoit arrivé en la ville de Paris le Samedy au foir, et le lendemain eftoit aile' trouver & faluer le Roy, avec lequel il s'eftoit récréé le dit jour à quelque jeu. Le lendemain, jour de Lundy, xxime du mois d'Avril, dès le matin, le Roy avoit mandé le fieur de Vitry, cappitaine de ses gardes, auquel, après avoir fait prendre ses armes, aflavoir deux piftolletz, il avoit dict qu'il voulloit qu'il flst mourir le dit fieur d'Ancre, lorsqu'il seroit arrivé au Louvre; sur ce que le (leur de Vitry s'en estoit excufé, le Roy luy avoit de rechef dit « qu'il le voulloit » et luy commanda ainfi le faire. Ce que luy ayant accordé incontinent , le Maréchal d'Ancre feroit arrivé dans la Court du Louvre, fuivy de quelques uns des fiens, auquel le fieur de Vitry avoit dit que le Roy luy avoit commandé de l'arrefter, et qu'il eust à luy rendre son efpée ; sur ce, le dit fieur, bien esbahi, avoit mis la main à l'efpée qu'il voulloit évaginer (sic) du fourreau ; de quoy il avoit esté empesché ; et à l'inftant, le fieur de Vitry luy avoit baillé deux coups de piftolletz, l'un par le bas du ventre et l'autre dans la tefte, desquelz coups le fieur d'Ancre eftoit tombé par terre ; auquel de rechef il avoit esté baillé plufieurs coups d'efpée, et, mort qu'il eftoit, il avoit esté traifné hors le Louvre, et sur le foir enterré sans aucune folennité. (i)

Néantmoins, le lendemain, aucuns des habitans de Paris l'avoient déterré & icelluy traîné par les rues & coupé son corps par morceaux, partie foullés aux piedz, l'autre mife au bout de longues perches et promenez en toute dérifion, et icelles mises sur les portes de la ville, et par aprez jettez au feu.

Et le mesme jour, sa femme avoit esté prife & menée prifonnière au Chaftelet ; elle y avoit esté jufques au Samedy, huictiesme de Juillet, au dit an 1617, qu'elle avoit esté décapitée et son corps brullé. Son nom eftoit Eléonor de Gallygaia (2), anagrame : « déloyale rouge gaule » ; l'on difoit qu'elle estoit groiîe d'enfant ; et le bruict estoit qu'elle et son mary estoient forciez , et qu'ilz avoient esté caufe de la mort du feu Roy Henry IVe, père du Roy Louis, a présent régnant.

Incontinent après la mort du dit fieur d'Ancre, la Royne mère

Mort du Marquis d'Ancre.

Supplice

de la Maréchale

d'Ancre.

(1) « A Saint-Gcrmain-de-Lauxcrrois. » (Note sur le manuscrit.)

(2) Léonora Dori, dite Galigaï, femme de Concini, maréchal dAncre.

LA LIGUE DANS LE VEXIN NORMAND

Mariage

de M. le bue de

Longueville.

Conclusions et

réflexions morales

de l'auteur.

à qui Ton avoit communiqué de voulloir faire cest affaire , pour ce qu'il estoit/orc mignon (sic) et son confeil , et sa femme gouvernante et maiftrefïe, estoit fortie et s'estoit retire'e de la ville de Paris et allée à Blois ; et lors, le Roy avoit envoie par devers les Princes leur faire anoncer la ditte mort et qu'ilz euffent à revenir en toute affeurance ; ce qu'ilz avoient faict peu de temps après, s'eftans recrée^ en toutes fortes de réjouiffances.

Comme aufTi, le fieur Duc de Longueville s'eftoit marié à la fille du feu fieur Conte de SoiJJbns (1), à laquelle il s'eftoit précédent accordé, et son banquez faict avec le Roy et les Princes, le Dimenche vne Juin, au dit an 161 7.

Ayant lors cefle de faire les gardes aux portes & faict les feuz de joye, tout le peuple estant en paix, tous les foldatz de l'armée s'eftoient retirez et avoient retournez en leurs maifons.

Chofe mémorable, que Dieu avoit ainfi, et en un moment, donné & permis la paix au Royaume de France, par la mort d'un homme qui avoit esté fi grand & magnifique au monde ; et , en un inftant ainfi , humilié et défolé , et sa poftérité et son corps jette à la voirie et au feu par morceaux.

C'est pourquoy il convient mettre tout son appui en Dieu, et non aux vanitez et inconftance du monde qui n'est que toute tromperie & déception, pour ce que nous voions, et c'est une chofe confiante, que tout ce qui s'est parlé, et se paflera est une pure folie, qui n'est de jour en jour pafïee, que l'on ne recongnoiffe que véritablement c'est une fumée qui maine tous les mondains à perdition éternelle, de laquelle l'on ne se peult retirer sans l'inspiration & grâce de Dieu ; laquelle nous devons journellement requérir de luy, et le prier de nous voulloir divertir et féparer des compagnies mondaines avec lesquelles il n'y a aucun falut, finon corruption & mort éternelle, pour çà que :

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