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évèques se melleul d'accord sur la nécessité d uoe entente et les règles à saivre pour réaliser cette entente. On est d'accord sur le premier point. Reste le second. Il suffit de faire admettre que les évéques mettront à profitpour discuter un programme ferme d action toutes les occasions naturelles quUls ont de se réunir : cérémonies religieuses, conseils universitaires, ou même simples visites confraternelles! Les archevêques fixeraient d*abord le programme des discussions, les questions auxquelles auraient à répondre les divers groupes, dans chaque groupe les voix en faveur des diverses solutions seraient comptées et additionnées ensuite par les archevêques qui formeraient ainsi un comité permanent. Et deux règles rigoureuses seraient imposées : 1" le secret absolu sauf vis-à-vis du Saint-Père ; 2^ la soumission non moins absolue et sans arrière-pensée aux résolutions qui auraient réuni la majorité.
11 y a quelque complication dans la manière dont se feront les réunions et la façon de compter les voix, mais la nécessité de ne pas tomber d'abord sous le coup des Organiques afin de ne pas suscite d'affaires criantes et de ne pas terroriser les timid impose toutes ces entraves. Que tout le monde a eepte d'abord la loi du silence et la discipline, et l reste viendra tout seul.
Le 15 février. — Ma lettre à Mgr Bernard n él pas encore partie que les journaux annonçaient discussion du budget des cultes pour la semaii prochaine. La lutte paraît devoir être chaude et
pointages auxquels on se livre donnent des prévisions fort incertaines. Cela m'a fourni un thème facile pour montrer à Tarchevêque l'imminence du danger et l'exciter à ne pas tarder à entrer avec les autres métropolitains de France en actives relations. — Je pars pour Mortais ce soir.
Mariais, le 16 février. — Je suis ici pour trois jours logé au presbytère. Je déjeune ce matin au collège des Pères jésuites qui donnent en mon honneur une séance littéraire, et demain soir j'aurai à dîner tout le clergé des environs.
Cette partie de mon diocèse ne ressemble guère à l'autre partie où se trouvent Chignac et Châteaurenard. Autant cette dernière est grasse, fertile, coupée de rivières calmes coulant à pleins bords dans de larges plaines, avec de molles ondulations de collines couvertes de vignes, autant celle que je traverse à présent est sèche, caillouteuse, tourmentée de coteaux abrupts dont les croupes rondes et rocheuses se succèdent le long des vallées étroites. Là courent des ruisseaux rapides pleins d'écume et de murmures ; des rivières sinueuses galopent, à chaque instant arrêtées toutes grondantes par les assises pendantes des roches qui les forcent de retourner en arrière pour pouvoir écouler leurs eaux. Une herbe rare et fme couvre les coteaux mouchetés de toufifes vertes de buis, laissant voir leur ossature de pierre noire ; quelques chênes rabougris aux troncs minces et tordus, secs en cette saison comme du bois mort. En bas, dans les vallons étroits, des
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prés, de grands peupliers maigres, des terres 0(1 un blé rare poussant au milieu de petites pierres rondes laisse voir la terre rougeâtre. Çà et là blotties dans le creux des vallons, pendues à mi-côte ou juchées tout en haut des tertres raides, de petites maisons carrées couvertes de tuiles rouges; des villages moutonnant au flanc des coteaux, groupés autour de l'église comme des brebis autour du berger, contrée pauvre, triste et grise.
Mortais est située dans un large cirque auquel on accède par une gorge étroite comme un goulot, la ville est toute sillonnée de rues tortueuses et vieilles avec une très ancienne église 0(1 se trouvait autrefois le siège d'un évéché, des maisons noires dont quelques-unes témoignent de Topulence et du bon goût des anciens chanoines ; les toits sont couverts en place de tulles ou d'ardoises de lames de pierre inégales, noires et mousseuses, qui ressemblent aux grosses écailles bosselées de quelque monstre antédiluvien. Le presbytère où nous descendons, l'abbé Maleville et moi, est tout au fond du cirque, près des vieux remparts, au centre maintenant de la ville dont les maisons escaladent les coteaux.
Là-haut, en face de nous, sur le tertre qui domine, les bâtiments du collège entourés d'un vaste parc boisé et planté en vignes... — On m'interrompt pour m'avertir que nous ff'avons que le temps de nous y rendre pour déjeuner.
Même jour ^ le soir, — Ah ! la bonne et reposante jour-
née malgré toutes les présentations et conversations qui l'ont remplie ! Quelle joie de sentir autour de soi une jeunesse qui vit et qui vibre, qui, dans la paix de l'étude, se prépare aux luttes viriles de demain ! Quelle joie surtout de voir réalisées sous mes yeux, en plein triomphe de succès, les idées les plus amoureusement caressées dans le secret et où les prudences à qui je les découvrais ne voyaient que rêve et chimère 1
Mais il faut tout reprendre dès le début.
Dès en nous rendant au collège, Tarchiprétre, ses deux vicaires, Tabbé Maleville et moi, la conversation prit un tour intéressant.
A peine étions-nous hors du presbytère, grimpant péniblement une rue en raidillon malgré ses brusques tournants, Tabbé Maleville dit :
— Véritable chemin du paradis ! Le chemin est rude qui mène chez les bons Pères.
— Ah ! ils sont vraiment haut perchés, dit un vicaire.
— Oui, dit l'autre vicaire, de là-haut ils dominent tout Mortais.
— Y compris le presbytère? dit l'abbé Maleville en veine de malice ce jour-là.
— Avec une longue-vue, des fenêtres de l'infirmerie, on pourrait très bien voir tout ce qu'on fait dans ma chambre, dit l'archiprêtre.
— Et jamais il n'y a de longue-vue?... continua l'abbé Maleville.
L'archiprêtre comprit enfin et se mit à rire :
— Non, monsieur le vicaire général. Nous
sommes très bien avec les Pères, le recleur est un homme très droit, tout à son affaire, de très bon conseil, mais qui ne s'occupe que de ce qui le regarde. Nous n'avons avec tous les Pères que les rapports les plus cordiaux. Le collège est une bénédiction pour toute la ville.
— Et ils ne sont pas trop retardataires, les bons Pères?... dit l'abbé Maleville. Ils ne font plus faire des neuvaines à saint Michel pour le retour des rois légitimes?...
— Je ne sais trop ce que vous voulez dire, dit l'archiprètre pendant que les deux vicaires écoutaient un peu étonnés et même peut-être scandalisés du tour que prenait la conversation.
L'abbé Maleville s'en aperçut et dit en riant :
— Vous vivez, monsieur l'archiprêtre, trop près des bons Pères pour vous souvenir des légendes qui courent sur eux. Nous, au contraire, qui ne les voyons que rarement et un à un, nous vivons des souvenirs légendaires» Pour nous les jésuites sont restés les religieux habiles, à la manche large, amis des vieilles familles et des vieilles institutions, craignant le mouvement et le progrès, et tout disposés à servir un maître, quel qu'il fût, qui pourrait redonner aux nobles, leurs élèves, le pouvoir, et à euxmêmes l'influence.
— Je crois bien en effet que c'est là une légende, dit l'archiprêtre. Ils ont ici un établissement très prospère où se coudoient des enfants chrétiens venaat de tous les milieux et de toutes les opinions. Deux des Pères sont conseillers municipaux et peu ^
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s'en est fallu que l'un d'eux ne fût adjoint. Il a dû insister pour qu'on ne le nommât pas. Ils me paraissent avoir les idées aussi larges que qui que ce soit. Ils sont en général prudents et réservés, et leur maintien est toujours tel qu'on le forme au noviciat, modelé et contenu, mais ils n'en sont pas moins — sauf les exceptions individuelles — très ouverts et très loyaux,
— Évidemment, dis-je alors, l'abbé Maleville vit sur une légende. Un grand Ordre, par le fait seul qu'il est une grande force, est aussi une grande masse, et les masses sont toujours lourdes et difficiles à soulever et à retourner. Les jésuites ont été formés au combat pour l'Ëglise sous les institutions monarchiques, les institutions démocratiques ont dû un moment les déconcerter. Ils ont dû hésiter sur la tactique, et, durant un temps, ont paru perdre le contact avec l'ennemi. Il y a eu un moment de trouble et de confusion. En France, en particulier, les relations de la Compagnie avec les vieilles familles dépossédées de toute influence ont retardé l'adaptation au milieu nouveau. Mais peu à peu l'adaptation s'est faite, je la crois maintenant achevée ou à peu près. Rien n'empêche les jésuites de marcher comme jadis à l'avant-garde du catholicisme. Il fut un momentoù ils paraissaient être parmi les traînards. Rien n'est curieux à ce point de vue comme la lecture de la nouvelle série des Études Religieuses à partir de ±881. Presque hostiles d'abord aux idées nouvelles, subissant même comme à regret à un moment le§ impulsions romaines, mais obéissant par discipline,
peu à peu on les sent qui sont venus à aimer les idées que Tobéissance inspirait d'abord. Puis après quelques heurts et quelques craquements intérieurs, révolution peu à peu s'est achevée et, à dix ans de distance, on peut lire dans leur recueil sur les mêmes sujets sociaux des articles de ton, d'inspiration, de conclusions tout opposés.
Et vraiment, si l'on ne savait combien l'esprit de l'homme est naturellement routinier on pourrait s'étonner que les chefs de la Compagnie n'aient pas mieux su tirer les conséquences de leurs principes d'action ! En s'attardant, comme ils ont fait, à s'attacher les familles de l'ancienne aristocratie alors que ces familles avaient perdu toute influence sociale, ils ont été au rebours de leurs maximes. 11 faut toujours, disait saint Ignace, aller û^ universalioraj c'est-à-dire à ceux qui ont le plus large rayon d'influence. Mais il est bien clair que, dans une démocratie, un cordonnier ou un maçon qui ont de l'ascendant sur les électeurs valent plus qu'un baron et qu'un vicomte, et le maire d'une grande ville, fût-il serrurier ou marchand de vin, est plus influent — universalior — qu'un châtelain duc ou marquis habitant Nice l'hiver, Paris au printemps et sa terre durant l'automne .
Mais depuis longtemps, si j'en juge par leur revue, par les entretiens que j'ai eus avec quelques-uns d'entre eux, les jésuites comprennent très nettementle rôle qu'ils ont à jouer. Un peu intimidés et rebutés par .les coups de trique assénés sur eux par les républicains et les démocrates, peu à peu ils se sont remis.
Leur sincère amour de TËglise et du bien des âmes lésa inspirés, et maintenant ils sont à la tête d'autant d œuvres en faveur du peuple et des ouvriers que de confréries aristocratiques et de conférences de fils de famille.
Sur ces mots nous arrivions. Le Père recteur se tenait sur le seuil de la porte pour nous recevoir. Il était midi. Le déjeuner fut quelconque. Avec trois ou quatre Pères il y avait quelques amis du collège et quelques prêtres des environs. On causa de choses banales sans grande portée.
Après le déjeuner, la séance littéraire ne devant avoir lieu qu'à deux heures et demie, il nous restait près de deux heures que nous consacrâmes à visiter rétablissement. Rien de bien saillant à Tintérieur, sinon que les élèves de la division supérieure qui font partie de l'Académie (les plus studieux) ou de la Congrégation de la Sainte Vierge (les plus sages] ont chacun une chambre particulière. J'étais cependant étonné de n'entendre aucun bruit de jeux, et de voir du haut des fenêtres les cours vides. J'exprimai mon étonnement.
— Ah ! dit le recteur, les élèves sont dehors. Les petits sont dans le parc, les moyens et les grands sont sans doute allés jouer dans le bois voisin ou peut-être descendus pour canoter jusqu'à la rivière. 11 fait beau, la récréation est longue aujourd'hui, ils ont bien fait d'en profiter.
— Ils sont allés en promenade ?
— Non, Monseigneur, en récréation. Ici les élèves vont où ils veulent prendre leurs ébats. Les portes
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du collège sont ouvertes après le dîner. Ils peuvent ainsi aller canoter ou jouer à la grande paume sur le mail, cette grande esplanade plantée d'ormes qui borne la ville. Il leur est simplement interdit d'aller par les rues et d'entrer dans les maisons.
— Et personne ne les accompagne ?
— Personne.
— Et ils rentrent à l'heure?
— A peu près toujours. A peine trois ou quatre retardataires tous les six mois.
— Mais quelle garantie avez-vous qu'ils ne transgresseront par vos défenses?
— Leur conscience, leur honneur.
J'eus sans doute un petit sourire correspondant à un doute intime.
Le Père recteur reprit :
— Ils ont tous un uniforme, chacun d'eux sait qu'il a la garde de la réputation du collège. Ils sont tous fiers de la liberté qu'on leur laisse, tandis que leurs camarades d'un autre établissement restent entre quatre murs. La ville est petite, c'est presque lacampagne, tout le monde connaît notre uniforme et nos règlements. Si une transgression se produisait — je dois à la vérité de dire qu'il s'en est produit -«- la rumeur publique nous aurait bientôt informés, le coupable serait aisément découvert et exclu tout aussitôt. Depuis quatre ans que je suis là le cas ne s'est présenté que deux fois.
— C'est hardi ce que vous faites là.
— Oh! hardi! bien moins que ça ne paraît. Est-ce que, même dans les grandes villes, hs externes ne
traversent pas constamment les rues? Puis, ici, nous sommes, comme je disais, presque à la campagne. De plus, mon prédécesseur, qui a établi ici ces coutumes de liberté, pensait qu'il fallait habituer dès le jeune âge le jeune homme à la responsabilité effective, à la maîtrise de soi. J'estime qu'il avait raison.
Autrefois, dans nos maisons, on s'efforçait avant tout de prévenir les fautes des jeunes gens, on les accablait de garde-fous, on les emmaillotait de lisières, et ils s'habituaient ainsi à ne pas mai faire ; mais, les lisières ôtées, ou ils ne savaient pas marcher du tout, ou ils ne marchaient pas droit. Dans les temps où nous sommes il faut créer des initiatives et tremper des volontés. Nous nous en sommes aperçus un peu tard, mais nous nous en sommes aperçus, toute notre orientation éducative est changée. Autrefois, nous voulions faire des sujets dociles, des fils soumis, nous avions raison ; aujourd'hui, nous voulons avant tout former des chrétiens hardis, des citoyens libres. La vertu maîtresse d'aujourd'hui est la spontanéité résolue, réglée par les principes intérieurs et les disciplines volontairement acceptées. — Que d'hommes, que d'argent, que d'influence, que d'âmes nous avons perdus pour n'avoir pas vu cela plus tôt !
Mais maintenant c'est bien vu, et nous allons résolument de l'avant.
Cette discipline nouvelle nous était d'ailleurs plus facile qu'à d'autres. Nos élèves ont une conscience ; ils nous aiment, ils aiment leur collège, ils ont bon
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esprit. Avec cela il n'y avait qu'à éveiller la conscience aux idées d'honneur, de respect de la parole donnée, de loyauté, de solidarité scolaires. C'a été Taffaire de peu d'années, et, quand la réforme a été faite, les moyens ne faisaient plus de sottise que les grands en faisaient encore. Nous faisons voir que les prescriptions de la règle sont raisonnables, judicieuses, que rien n*y est arbitraire ; nous transformons ainsi l'obéissance forcément passive des petits en obéissance raisonnée et voulue à mesure que les élèves avancent en âge. Dans toutes les divisions, tous les ans, à la lecture spirituelle, on explique le règlement de la maison et les principes qui le dirigent.
Dans nos deux premières études les élèves n'ont pas de surveillants attitrés, les élèves font eux-mêmes leur police. De temps en temps les surveillants ont ordre de laisser les élèves de la troisième et de la quatrième étude. Le préfet de discipline averti passe dans les couloirs et entre s'il entend du bruit.
Rien de tout cela ne pourrait se faire si les familles ne consentaient pas à nous seconder. Nous avons un bulletin imprimé qui paraît tous les huit jours et est envoyé à tous les parents. Tous les plus onenus faits de la vie du collège y sont relaAés, on donne les places des dix premiers dans toutes les compositions, on publie les tableaux d'honneur et les témoignages de satisfaction, les succès aux exameng, le silence seul signale ceux qui ont de m^auvaises places, de mauvaises notes ou des échecs. Mais presque tous les parents de nos élèves se connaissent. Cette publi-
cation offre aux familles beaucoup dlutéFèt. Nous n'avons eu besoin que de demander la modique somme de quatre francs par an pour couvrir les frais que nous occasionne ce bulletin, lequel ne dispense pas d'ailleurs des bulletins individuels où les parents trouvent sur leurs enfants des renseignements plus intimes et plus détaillés, par où ils apprennent les mauvaises notes et leurs motifs.
Chaque bulletin a un article de tète où se trouve développée et justifiée quelqu'une de nos maximes d'éducation. Quand l'écho de quelque critique est arrivé jusqu'à nous, nous avons là Toccasion toute naturelle d'y répondre indirectement.
C'est ainsi que, lorsque nous avons voulu donner à l'instruction religieuse toute l'importance qu elle mérite et qu'elle avait un moment perdue, l'article de tête a servi à convaincre les familles, et à leur faire entendre que le temps consacré à l'instruction religieuse n'était pas du temps perdu môme pour les examens.
— Tout cela est vraiment fort intéressant, mon révérend Père, dis-je alors, et je serai charmé de faire tout à l'heure connaissance avec des enfants et dos jeunes gens élevés selon ces méthodes. Mais vous venez de parler de l'instruction religieuse. Comment entendez-vous ici cet enseignement? C'est une de mes grandes préoccupations.
— Nous avons trois cours, Monseigneur, à peu près comme partout : un cours purement catéchétiqne, jusqu'à la première communion, où on enseigne l'histoire sainte, la lettre du catéchisme, les explica-
lions nécessaires, les exemples qui peuvent servir à la piété. Durant toute cette période — et toutes les classes même profanes sont pénétrées de cet esprit — on s'adresse d'abord à la mémoire et au sentiment, on vise surtout à asseoir la foi, à imbiber, pour ainsi dire, l'esprit de ses formules, à pénétrer le cœur de sentiments pieux, à former le corps par des pratiques peu longues, mais assez souvent répétées. On peut dire que chez nous la formation religieuse jusqu'à la première communion est de toutes les heures, de tous les instants. Tous les maîtres en sont chargés. Il n'y a de ce côté de limite à leur action que la fatigue et le dégoût des enfants.
Après la première communion, vers la classe de cinquième, le caractère de l'enseignement religieux commence à changer. Le second cours d'instruction religieuse est déjà plus spécial et plus soucieux de s'adresser à la raison. On ne récite plus en classe le catéchisme et l'histoire sainte ; en revanche, au lieu d'une classe par semaine d'une heure et demie, l'instruction religieuse proprement dite en compte deux. Les enfants font des rédactions. Un de nos préfets est exclusivement chargé de cet enseignement. Il lit avec soin toutes les rédactions au double point de vue de la forme et de l'exactitude du fond. Ainsi cela sert en même temps d'exercice intellectueL Et vous savez. Monseigneur, quel excellentexer-. ciceest la rédaction quand elle est soignée par l'élève et i^lue atteûtivement par le maître.
L'enseignement en cinquième, en quatrième et en troisième, porte sur la morale et les sacrements.
On s'efforce de faire pénétrer les enfants dans l'es^ sence de la vie chrétienne. C'est toujours le même' principe : enseigner d'abord à vivre et découvrir après les raisons d'après lesquelles on vit. C'est la» nature même qui nous enseigne cette méthode. Nous respirons d'abord et c'est bien plus tard que la physiologie nous enseigne à quoi sert la respiration. On s'efforce de montrer aux enfants comment les sacrements sont les moyens de la vie religieuse, c'est une sorte de physiologie surnaturelle et ils la comprennent assez bien. On leur enseigne aussi la morale avec l'explication du Décalogue, des péchés capitaux et du sacrement de pénitence. A l'instruction religieuse, le professeur ne s'occupe que de développer la pureté de la morale chrétienne. Mais les autres professeurs dans leurs classes respectives, à l'occasion de l'histoire ancienne, de l'histoire grecque ou de l'histoire romaine, en expliquant les auteurs anciens, ne perdent aucune occasion de comparer la morale des anciens, que les modernes adversaires du christianisme ne font bien souvent que vouloir renouveler, à la morale chrétienne.
— Tout cela, dis-je, est vraiment très bien, et cela fait évanouir toutes les objections que l'on a faites à plusieurs reprises contre l'étude des auteurs
païens.
— Monseigneur, cela, chez nos Pères, s'est pmti-
qué de tout temps. Je puis même dire que cela s'est; fait toujours dans toutes les classes-de tous les établissements où le professeur avait quelque souci de;
la formation religieuse ou même simplement morale. C'est la sottise de quelque grammairien, l'indifférence morale de quelque humaniste ou de quelque philologue que Ton a reprochées à tous les partisans des anciens classiques. La plupart du temps et surtout dans les œuvres ou dans les passages expliqués dans les classes, c'est la raison éternelle qui parle admirablement par la bouche des païens. Et si leurs écrits contiennent des insuffisances ou des erreurs, le professeur n'est-il donc pas là pour les relever, et ne faut-il pas, dès ses classes d'humanité, que l'élève s'habitue à rencontrer et à discerner l'erreur même dans les plus admirables écrits? L'éducation du sens critique est de notre temps aussi importante que pouvait L'être autrefois celle du sens littéraire. Et comment faire Téducation de ce sens critique si de temps en temps, très rarement d'abord, mais plus fréquemment à mesure qu'on avance, on ne le mettait en face d'erreurs qui lui permettent de s'exercer?
Le salut des âmes était autrefois dans la docilité et la soumission, il est aujourd'hui dans la liberté et dans la critique. Un de nos Pères a fait des extraits de divers écrivains de toutes les époques, où se trouvent même des discours parlementaires et des articles de journaux. A partir de la seconde on exerce les élèves à découvrir dans ces extraits les errturs et les sophismes. En philosophie on découvre fe'vide logique des raisonnements; dans les autres clagses on s'attache seulement à reconnaître l'existence -de l'ciipreuf.
— Et votre troisième cours d'instruction religieuse, mon Père ?. . .
— Vous voyez déjà, Monseigneur, en quoi il consiste. On y fait simplement le commentaire du Credo ^ on s'attache à montrer Tenchainement systématique des dogmes et le lien qui les rattache à la vie morale et chrétienne. A propos de chaque article du Symbole on donne quelques détails précis sur l'évolution qui a amené la défmition du dogme, par là on touche à l'histoire des hérésies, et ici encore on s'efiforce d'éveiller le sens critique. On s'attache avant toutes choses à bien préciser la portée de la formule dogmatique, à ne pas faire entrer dans la foi obligatoire ce qui n'y entre pas, à distinguer en un mot en toute matière l'enseignement des théologiens de l'enseignement de l'Église, tout en marquant l'importance que l'Église même accorde à l'enseignement des théologiens.
— Et c'est là une méthode excellente et qui évite bien des embarras.
. — Assurément, Monseigneur. D'autant que cette exposition précise du dogme nous permet de montrer à nos enfants combien les objections que l'on fait d'ordinaire au catholicisme portent à faux.
— Oh ! bravo, bravo, mon cher Père ! m'écriai-je alors.C'est cela,c'est tout à fait cela. On nous attaque sans nous connaître et on nous fait dire ce que no«s ne disons pas. La meilleure l'épouse aux sottises débitées sur l'infaillibilité du Pape n'est-elie pas de faire connaître en quoi consiste à nos yeux câSyte infaillibilité ? En quoi est-il plus miraculeux qtie le
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Saint-Esprit assiste un homme seul qu'une assemblée d'hommes ? Au fond c'est le miracle, c'est le surnaturel qui offusque, et on ne veut pas le dire ou on n'ose pas le voir. De même pour Timmutabilité de TËglise et les changements dans la discipline et l'opposition prétendue de cette immutabilité avec le progrès. Rien ne change du fond éternel, mais les applications changent et la façon même dont on l'aperçoit. De même pour tout le reste. C'est pour cela que je suis ravi de vous voir faire une place à l'historique des dogmes. Rien n'est plus propre à éclairer les chrétiens, à ôter prise à la plupart des objections modernes les plus insidieuses.
Le dogme n'est pas arrivé du premier coup à la formule adéquate qu'ont précisée les conciles. Il v a eu des hésitations, des tâtonnements et comme des bégaiements. La conscience confuse de la vérité révélée n'est arrivée qu'à la longue à la clarté complète. Beaucoup de catholiques et même de théologiens se scandalisent devant les formules employées par d'anciens et très orthodoxes auteurs. Us reprochent aux historiens de l'Église d'user de telles formules. Cela pourtant est indispensable s'ils veulent rester conformes à leur rôle d'historiens. L'histoire raconte les moments de la formule de la vérité. Et si la vérité en son fond est éternelle, ses formules ne sont que momentanées jusqu'à ce que survienne la formule définitive. La Somme de saint Thomas n'est pas sortie telle quelle de la bouche de saint Pierre. C'est ce que fait bien voir l'histoire du dogme. Et cela répond en même temps à ceux qui
accusent TÉglise d'avoir changé ou même innové et à ceux qui croient qu'elle est toujours demeurée immobile comme une pierre ou comme une borne.
L'histoire du dogme peut seule montrer combien le sens de la révélation divine est demeuré immuable dans rÉglise,lout en arrivant peu à peu à s'exprimer en formules définitives. Aujourd'hui que l'évolution est à la mode partout, rien n'est plus facile que de faire entendre ces choses à des esprits encore non prévenus.
Admet-on ou n'admet-on pas dans l'homme une vie religieuse et surnaturelle ? Là est le fond du débat. Il n'est pas ailleurs. Tout le reste n'est que broutilles. Si l'on admet une vie religieuse, le surnaturel n'est pas loin, et le surnaturel une fois admis, tout le catholicisme s'ensuit. Car le catholicisme est le seul système de vie surnaturelle qui soit cohérent, qui s'accorde avec lui-même d'abord et avec la notion même du surnaturel.
— C'est tout à fait ainsi que nous l'entendons. Monseigneur. Toute notre apologétique consiste à prendre les devants sur les adversaires de la religion et à exposer le dogme de façon à montrer, comme je disais tout à l'heure, que leurs objections portent à faux. Pour cela un de nos Pères a recueilli l'ensemble des objections que l'on a faites contre la morale, la discipline ou le dogme. Il a laissé de côté toutes celles qui d'elles-mêmes se sont démodées. Il n'a gardé que celles qui courent encore, il a tâché d'en saisir resprit,il les a réduites en formules nettes et précises et, à côté de ces formules, il a placé les
principaux passages des modernes qui les ont développées. Ce sont la plupart du temps de simples ignorances de la question, et nos adversaires se battent contre des moulins à vent. Quand on a une fois exposé comme il faut la pensée du catholicisme, on peut lire ensuite aux élèves la formule de robjection et son développement. Ce développement fût-il encore plus éloquent, il ne peut plus rien, car l'élève voit tout de suite qu'il ne porte pas. C'est ainsi que nous lisons à nos élèves, non seulement du Rousseau et du Voltaire, mais du Quinet, du Michelet, du Renouvier, du Fouillée, du Guyau, du Zola, du Renan. Ils doivent vivre dans quelques années, dans quelques mois, au milieu du monde et de ses idées, il importe de les y habituer, de les vacciner contre elles. Le poison ainsi se tourne en remède et produit l'immunisation. Il faut que le jeune chrétien sorti de chez nous, entendant une critique à l'adresse de sa religion, puisse dire : « Je connais ça, ça ne porte pas. » Nous allons même plus loin. Nous permettons des lectures qu'on eût jadis jugées dangereuses. Nous nous sommes mis en règle avec nos supérieurs et avec l'Index, et sous notre responsabilité, d'après la connaissance que nous avons des esprits, en prenant nos précautions pour que le livre ne circule pas,nous confions tel ou tel ouvrage à tel ou tel élève, pour qu'il s'exerce lui-même à en faire la critique. L'air du dehors est malsain, semé de germes morbides: il faut ici peu à peu y accoutumer nos élèves sous peine de les voir, gardés dans une atmosphère trop douce et trop pure, s'étioler au contact des vents
souillés du dehors, s'étioler et succomber. Nous sommes impitoyables pour les lectures dangereuses aux mœurs, mais dous aimons mieux canaliser et diriger les autres que les supprimer tout à fait. 11 faut que nos élèves, à mesure qu'ils avancent, ceux du moins qui parmi eux sont curieux des choses intellectuelles et du mouvement des esprits, s'habituent à démêler Tivraie du bon grain. Nous ne pouvons les lancer à travers le monde sans leur avoir appris le discernement. Le discernement aujourd'hui se nomme « critique ». Si donc un de nos élèves de philosophie insiste pour lire tel ou tel livre, nous commençons par le munir d'antidotes par des entretiens appropriés et nous lui permettons après la lecture, en lui demandant un travail écrit qui nous permette d'élaguer ce qui peut rester des influences mauvaises. Sorti de chez nouSjl'élève aurait lu tout aussi bien et sans avoir le contre-poison tout près.
— Ce sont là, comme on dit, décisions d'espèce, cas particuliers, répondis-je. Votre méthode est vraiment hardie, mais la hardiesse est nécessaire sur un champ de bataille où les balles sifflent de tous les côtés. La prudence est plus sûre en temps de paix, mais nous sommes dans la bataille.
Si j'étais supérieur de collège, j'hésiterais peutêtre à vous imiter. Mais je comprends vos raisons. Dans un temps où l'erreur se publie librement partout il faut agir autrement que dans les temps où Terreur ne circulait que sous le manteau. On savait où elle était. L'Index suffisait à la signaler. Aujourd'hui la Congrégation de l'Index ne peut plus même
tout lire. Elle ne condamne que les livres qu'on lui dénonce. Les formalités relatives à l'imprimatur diocésain sont tombées en désuétude. Ce n'est donc plus peut-être par la cuirasse extérieure de la prudence et de l'abstention que Ton peut jgarder les âmes, c'est en leur conférant une invulnérabilité intérieure qui soit en elles comme une seconde nature et par conséquent puisse les suivre partout
— Vous exprimez tout à fait notre sentiment, Monseigneur; seulement, là où Votre Grandeur dit: « peut-être », nous disons, nous : « sûrement » ; car l'expérience nous a bien appris que toutes les précautions les plus prudentes ne servaient de rien. Dès qu'ils avaient mis le pied hors de nos collèges, nos élèves se trouvaient lancés en plein océan des lectures dangereuses pour la foi. S'ils hésitaient devant ces lectures, ils se sentaient inférieurs aux autres, tout un domaine de la science et de la philosophie leur demeurait interdit. Dans tous les ordres d'études ils se sentaient à chaque instant en dehors des maximes scientifiques. C'est bien pour cela que pendant longtemps nous n'avons poussé nos élèves que du côté de Polytechnique et de Saint-Cyr. Nous avons senti que nous faisions fausse route, que les chrétiens avaient leur place marquée partout, et maintenant nous avons des écoles préparatoires à toutes les fonctions, à toutes les écoles, même à l'École normale.
Nous ne voulons pas que nos élèves puissent ciboire que les esprits des religieux qui furent leurs premiers maîtres sont moins ouverts ou moins
scientifiques que ceux des laïques qui les instruisent après. Nous adoptons nettement toutes les règles critiques justes enseignées par les savants. Seulement nous les appliquons aussi à nos adversaires. Il faut voir ce qui reste d'un Renan quand on a appliqué à ses écrits ses méthodes de critique.
— Sur ce point, mon Père, je ne puis que vous donner tout à fait raison. 11 faut appliquer aux savants les règlesmémes qu'ils prônent, et ne pas s'inquiéter de leur réputation ou de leur autorité prétendue. Ils n'ont pas respecté, ils ont enseigné euxmêmes l'irrespect, qu'ils en soient donc les premiers victimes. Et il est plaisant, cet autre qui nous assure que l'on doit respecter *'^1 professeur de la Sorbonne ou du Collège de Fr* ^ ^and ce professeur ne doit sa réputation qu'à 1' 'ture avec laquelle
il a traité la science de ses anciens ! Et comment ne rirait-on pas des gens arrivés qui nous disent que les «jeunes » doivent respecter les « vieux », quand ces mêmes gens arrivés, maintenant vieillis, n'ont employé leur jeunesse qu'à démolir la réputation de leurs aînés? — Le respect ne se comprend que dans une société scientifique où le souci de la vérité a constamment guidé les recherches, que dans une société religieuse où la tradition et l'autorité doivent jouer leur rôle ; mais ériger le droit de critique en droit absolu et venir après cela revendiquer le respect, c'est vraiment fort drôle ! Renan n'a pas respecté Jésus et nous devrions respecter Renan! Pourquoi pas aussi Voltaire ou l'ancien pamphlétaire Rochefort?
— Il y là cependant un grave danger, dit l'archiprêtre ^ui jusqu'alors avait écouté silencieusement. Ces jeunes gens ainsi élevés à tout examiner, à tout critiquer, à ne respecter aucune réputation, saurontils se faire à eux-mêmes une doctrine, respecterontils les dogmes et les institutions? N'aura-t-on pas détruit en eux toute puissance de respect, de déférence et d'admiration?
— Je ne le pense pas, reprit le recteur. Grâce aux sentiments, aux convictions religieuses, qui serviront comme d'axe à l'organisation de la vie, nous verrons se développer devant nous des âmes et des caractères d'autant plus attachés à leur foi, qu'ils l'auront moins reçue du dehors, qu'ils l'auront euxmêmes plus raisonnablement, plus librement acceptée. Les temps de la contrainte sont passés, la contrainte ne produit plus que révolte ou imbécillité. Ceci ne vaut guère mieux que cela. « J'aime mieux un sage ennemi. » De plus en plus il n'y aura de consciences et de convictions solides que celles qui auront peiné elles-mêmes à leur propre formation. Comme disent les philosophes^ les temps sont venus de l'autonomie morale. Et cela rentre tout à fait dans l'esprit du christianisme. Nous devons coopérer à la grâce ; celui qui n'agit pas dans le but de coopérer, celui-là est un lâche et un paresseux dont la grâce se retire. Il y aura assurément des âmes perdues, mais il y en aura aussi de sauvées, et on combat avec plus d'ardeur pour des convictions que l'on a conquises au prix de généreux efforts que pour celles qu'on a reçues toutes faites et comme passivement
Nous demeurâmes un moment tous silencieux.
Chacun sentait que c'étaient là de graves pensées. J'étais pour ma part à la fois effrayé et convaincu de la vérité des paroles du Supérieur. Grande époque que celle où on ne peut se sauver qu'à force de luttes, de noblesse d'âme, de vigueur d'esprit, de générosité de cœur, mais époque bien dangereuse pour les faibles, les timides, les médiocres î Et l'humanité dans son ensemble n'est-elle pas plutôt composée de faiblesses et de médiocrités?
La cloche cependant sonna, et nous nous rendîmes à la séance littéraire qui fut parfaitement réussie, mais durant laquelle je ne pus me distraire tout à fait, quelle que fût la bonne grâce des jeunes académiciens, des pensées qui s'agitaient au fond de moi-même et m'alourdissaient le front.
Ces préoccupations me suivirent encore après' la séance et je me souviens à peine que le Père recteur m'entretint des divers moyens qu'ils prenaient pour exciter les initiatives des élèves ; délibérations sur le choix des promenades, des jeux, des pièces à représenter, élection des congréganistes et des académiciens, désignation des lauréats de certainsprix, etc. Je fus un peu plus attentif quand il m'expliqua le fonctionnement de la société des anciens élèves parce que cela répondait mieux à mes préoccupations intimes. La société n'a pas seulement un but charitable, elle a avant tout un but religieux. Fortement organisée à Mortais même, où elle a fini par encadrer les efforts des catholiques et conquérir tous les sièges du conseil municipal, elle a des re-
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lalioDS avec tous les membres de Textérieur. Les élèves qui sortent du collège et vont étudier ou s'établir ailleurs sont munis d*une lettre de créance auprès des sociétés similaires. Par cela seul le jeune homme est accueilli, reçu, invité dans les familles, avec quelque précaution d'abord et quelque réserve, puis bientôt avec tous les empressements et tous les égards qu'il a mérités lui-même.
• On travaille en ce moment à établir les mêmes communications entre les diverses sociétés d'anciens élèves de tous les établissements catholiques. C'est là une bien féconde pensée. Ainsi le jeune chrétien, où qu'il aille, et si isolé qu'il paraisse, verra s'ouvrir devant lui des foyers amis. Sa foi sera réconfortée par l'exemple et ne risquera pas de périr, faute de trouver une atmosphère sociale appropriée. 11 entrera tout de suite et de plain-pied dans les œuvres dès sa sortie du collège. L'action fortifiera ses croyances. On n'abandonne plus les causes pour lesquelles on a travaillé, pour lesquelles on a souffert. L'isolement mortel au milieu des camarades, des collègues, des confrères hostiles ou indifférents n'existera plus. On sera classé, étiqueté dès l'entrée dans la vie au moment où la prudence craintive n'a pas encore peur des classements et des étiquettes. La fréquentation de familles honorables sera aussi une sauvegarde pour les mœurs, on se sentira des obligations non pas seulement vis-à-vis de soimême, vis-à-vis de Dieu, mais vis-à-vis des gens chez lesquels on sera reçu. Il pourra s'ensuivre plus de mariages précoces et les mœurs publiques ga-
gneront d autant. Ainsi les liens que la critique semblait dissoudre se reformeront d'une autre manière, et l'action sociale s'exercera pour retenir les faiblesses isolées...
Le 18 février, — J'ai eu hier matin à déjeuner à la cure de Morlais une trentaine de curés des cantons voisins. En retournant à Châteaurenard j'aurai encore demain et après -demain, dans des chefs-lieux de canton, deux réunions semblables. Je remettrai les autres après Pâques. Ces réunions sont excellentes. Au milieu de ces inconnus je me trouve comme en famille et eux, après quelque tâtonnement, se trouvent bientôt tout à fait à l'aise. Dans ce pays pauvre mais où la grande misère est inconnue, je rencontre des façons d'être plus primitives. Les esprits sont moins ouverts, l'écorce plus rude, le cœur n'est pas moins vaillant. Les mœurs anciennes se sont conservées et cependant beaucoup d'idées nouvelles couvent et germent dans les cerveaux des pauvres paysans. C'est ici la seule partie du diocèse où le socialisme ait pu pénétrer. 11 y a un ou deux syndicats ruraux tout à fait socialistes, et le député de la circonscription appartient à la plus pure école collectiviste. Les idées simples ont prise sur ces cerveaux bruts. D'autant que je soupçonne fort les instituteurs primaires d'avoir bêché la terre pour recevoir la semence.
J'ai trouvé ici le tiers-ordre organisé, mais uniquement composé de dévotes et de vieilles gens ; la plupart, sauf les membres des deux conseils, appar-
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tenant aux classes les moins fortunées, des femmes de ménage, des servantes, quelques bons vieux, presque des mendiants. On dirait que ceux qui en font partie sont venus y chercher une sorte de recommandation perpétuelle, une assistance constante sans être eux-mêmes capables de rendre aucun service. Ainsi l'Ordre dévie de son but. — J'ai reçu hier les membres des diverses sociétés et confréries pieuses, séparément d'abord, puis je les ai réunis tous ensemble, en même temps que les principaux membres de la société des anciens élèves des Pères. Je leur ai exposé la nécessité de la solidarité catholique. Au moment même où je parlais, les journaux venaient d'annoncer que la majorité de la commission du budget s'était rangée k l'avis de supprimer le budget des cultes. J'en ai pris texte pour montrer le besoin de s'unir et d'avoir un organe pour opérer cette union. J'ai fait voir cet organe dans le tiersordre, qui, bien compris, fournit le moyen de réunir tous ceux qui, dans toutes les classes de la société, veulent baser leur vie tout entière, individuelle, familiale, sociale, sur les principes du christianisme. J'ai surtout fortement engagé les membres de la société des anciens élèves à faire rayonner ainsi leur action jusque dans les milieux populaires.
J'ai trouvé d'ailleurs ici plusieurs confréries ouvrières, vestiges des anciennes corporations, aujourd'hui simples sociétés de secours mutuels, qui n'ont conservé de religieux que la messe annuelle, la dénomination, mais qui, composées en majorité
d'ouvriers ou de commerçants chrétiens, les hostiles ayant émigré à des sociétés plus ou moins maçonniques, seraient aisément transformées en syndicats chrétiens. J ai fait voir à l'archiprêtre l'utilité de travailler à cette rénovation et de faire entrer ces syndicats ou ces confréries dans la grande organisation nationale des ouvriers chrétiens qui posa ses bases au congrès ouvrier de Reims en 1896 et depuis s'est fortifiée et a envoyé ses ramifications dans tout le pays. L'ouvrier désormais, ni l'employé chrétien, grâce à cette organisation, grâce aux associations d'anciens élèves des Frères ou des autres écoles et pensionnats primaires chrétiens, ne sont plus des isolés dans les villes grandes ou moyennes où la nécessité les appelle. Ils trouvent des conseils, des appuis, des lieux de réunion, des protecteurs et des amis. Il faut continuer l'œuvre à travers les petites villes jusqu'aux chefs-lieux de canton. El pour que chaque groupe conserve son autonomie sans que cependant ses membres soient privés de l'appui des autres membres, il faut que les membres de chaque groupe, de chaque association fassent partie d'une association plus vaste, et le tiers-ordre me parait devoir être cette association. Ce serait, dans ma pensée, la carte d'identité délivrée par le tiers-ordre avec photographie, signatures et cachets, qui assurerait au porteur les avantages généraux de l'assistance morale de n'importe quel confrère ; la carte syndicale permettrait aux affiliés de trouver auprès du groupe corporatif l'assistance spéciale ipour avoir des renseignements ou du travail. — Les
temps sont proches. 11 est nécessaire de se sentir les coudes et de s^entr'aider.
Châteaurenard^ le 26 février. — On ne dira plus que les évêques sont lents à se mettre en branle. Depuis ma lettre du 14 à Mgr Bernard nous avons reçu les adhésions de presque tous les membres de l'épiscopat. A peine sept ou huit ont-ils fait la sourde oreille. L'imminence du péril a délié les langues, fait courir les plumes. Il est d'ores et déjàdécidé que, si le budget des cultes est supprimé, tous les évêques se réuniront à Paris, dans les quarante-huit heures et aviseront au parti à prendre. La loi du secret est acceptée ainsi que la soumission au vote de la majorité. Si, malgré tout, le budget des cultes est voté, les évêques vont s'entendre pour se réunir par groupes et étudier, sur un questionnaire rédigé par les doyens de l'épiscopat, les mesures à prendre en cas d'une suppression prochaine. Dès maintenant le secret est imposé à tous sous la foi du serment et les peines ecclésiastiques les plus graves. A partir de ce soir j'enferme ce cahier.
Je savais bien qu'au jour du danger, en cas de nécessité, l'épiscopat français se retrouverait.
Le 27 février, — Le budget des cultes est voté à dix voix de majorité. Le ministère qui, malgré tout, l'a soutenu, triomphe. Mais l'alarme a été chaude. Ce sera à peu près sûrement pour l'an prochain. Dieu a voulu laisser à ses évêques le temps de s'organiser. On dit que les ordres les plus rigoureux étaient don-
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nés pour nous empêcher de nous réunir. Cela m'étonne pourtant, car le budget refusé, c'était la chute du ministère, un interrègne au moins de trois jours, et avant la fin de cet interrègne tout pouvait être achevé.
Le 28 février, — Quinze prêtres se sont fait inscrire pour le concours, parmi eux se trouvent les concurrents dont les noms tous ces temps derniers ont été le plus souvent prononcés.
On est venu ce matin me demander mon adhésion à la Ligue pour la réforme morale^ j'ai d'abord exposé quelques raisons tirées de ma situation spéciale pour ne pas y adhérer ; me croyant décidé à refuser, le zélateur qui venait m'endoctriner ou plutôt se mettre en règle en faisant une démarche auprès de moi, m'a exposé qu'on était tout à fait fâché, que l'on venait m'offrir la présidence d'honneur, qu'on tenait tellement à mon adhésion que l'on aurait mis dans le bureau tel prêtre que j'aurais bien voulu désigner, mais que, puisque je ne croyais pas pouvoir accepter, on comptait du moins sur ma bienveillance.
— Oh! dis-je,elle vous est assurément tout acquise. Elle ne peut que l'être à toute œuvre moralisatrice. Même elle l'est à tel point que, malgré les graves raisons que j'exposais tout à l'heure pour n'être pas effectivement avec vous, il v en a aussi d'autres et de non moins graves pour que nous entrions dans la Ligue et fassions campagne avec vous sur le terrain même où vous comptez vous placer qui nous parai t bon.
— Alors, Monseigneur?...
— Alors? je suis quelque peu perplexe, voilà tout. 11 y a des raisons pour et des raisons contre. C'est chose grave, je ne puis vous donner tout de suite un refus ou une adhésion... Vous disiez donc que l'évêque serait un des présidents d'honneur, à son rang de préséance, cela va sans dire, qu'un prêtre à mon choix ferait partie du bureau?...
— Oui, Monseigneur.
— Eh bien I je vais réfléchir. Vous aurez ma réponse définitive bientôt. Peut-être même dans quelques heures.
Le délégué de la Ligue se retira, quelque peu déconfit, je crois, car il avait tout l'air de compter sur un refus.
Et ce soir même je viens d'envoyer mon adhésion dans laquelle j'ai fait mention des offres qui m'ont été faites et où j'envoie l'adhésion de l'abbé Carol.
Le i" 'iTiars, — J'ai eu hier un très long entretien à l'orphelinat même avec la supérieure et les bonnes sœurs. Nous avons parlé de l'enseignement moral à donner à leurs enfants.
Les bonnes religieuses ont été quelque peu étonnées que je ne veuille pas me contenter de celui qui est implicitement contenu dans le catéchisme et des adaptations que, par la pratique et la force des choses, on en fait chez elles à la vie de chaque jour.
Cependant je suis arrivé à faire comprendre que l'orphelinat manquerait son but s'il ne donnait pas une éducation. Or élever c'est apprendre à vivre et apprendre à vivre c'est dire ce qu'est la vie, com-
ment il faut s*y conduire et par conséquent apprendre toute la vie, non pas seulement celle de l'orphelinat qui ne dure que quelques années, mais celle du dehors surtout. Aces futures ouvrières, à ces futures servantes, à ces futures femmes, à ces futures mères de famille, il faut apprendre ce que c'est que la vie de Touvrière, de la servante, de la femme, de la mère de famille. Il faut les instruire des devoirs et des dangers qu'elles peuvent rencontrer : ouvrières, servantes, leur apprendre à démêler la bonté réelle des bienveillances suspectes.
— Leur apprendre le mal alors?... ne put s'empêcher de s'écrier une religieuse quelque peu scandalisée.
— Hélas! oui, repris-je, ma bonne sœur. Pensezvous d'ailleurs qu'elles l'ignorent tant que cela.'' Ou, si elles l'ignorent encore au sortir de cette maison, quinze jours après elles ne l'ignoreront plus. Ne vaut-il pas mieux que ce soit vous qui leur disiez ce qui se cache sous la séduction et ce qui advient de celles qui se laissent séduire?
Votre congrégation s'occupe des filles repenties en même temps que des orphelines. Quelques-unes d'entre vous connaissent par des confidences la vie de ces pauvres filles dont plus d'une sortait d'un couvent tout semblable à celui-ci. Pensez-vous que de ces confidences vous ne pouvez pas tirer ce qui est nécessaire pour montrer à vos enfants la suite de misères qui est liée à la chute ?
Et ne pouvez-vous pas les prévenir des divers moyens par lesquels on s'efforcera de les entraîner? Songez que l'assistance à la messe journalière leur
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manquera, qu'elles ne pourront peut-être fréquenter les sacrements qu'à de rares intervalles, que ce sera enfin au moment où elles en auraient le plus besoin que leur fera défaut le réconfort des pratiques pieuses. Il faut par-dessous la piété, par-dessous la vertu surnaturelle, s'occuper d'édifier dans ces âmes l'honnêteté naturelle, la vertu purement humaine; sans cela l'édifice pieux est fragile et reste en l'air très exposé à la ruine au moindre vent de tempête. Jusqu'à treize ou quatorze ans, je le veux bien, ne songez guère qu'à la piété ; mais, à partir de cet âge, raisonnez davantage et faites voir aux plus grandes que la piété n'est que l'épanouissement et comme l'efflorescence surnaturelle de la conduite raisonnable que doivent tenir les hommes et les femmes qui veulent mériter l'estime des hommes et même arriver, autant qu'il est possible ici-bas, à la prospérité et au bonheur.
Ces petites filles doivent se marier, il serait bon qu'elles connussent les particularités de caractère des hommes. Élevées dans le monde, elles auraient appris avec leurs pères ou leurs frères, à voir comment les façons de faire qui se pardonnent assez aisément entre femmes indisposent souvent les hommes; ici, n'étant en contact qu'avec vous et leurs compagnes, elles ne connaissent rien de tout cela, elles sont jetées dans le monde toutes dépaysées et ou se renferment et voient des pièges partout, ce qui les rend sottes et insupportables, ou, pleines de confiance, croient à l'universelle bonté et s'exposent à des déceptions terribles.
— Mais, Monseigneur, dit la Supérieure, comment voulez- vous que de pauvres filles comme nous puissions parler à ces enfants du caractère des hommes?... Est-ce que nous les connaissons, nous?...
— Plus que vous ne le pensez, ma bonne Mère.
Dans vos œuvres, dans vos courses de charité, au parloir même de votre couvent, vous avez reçu bien des confidences. Les hommes vous ont moins parlé que les femmes. Mais à travers ce qu'on vous a dit vous avez pu voir que le caractère de l'homme a bien des aspérités extérieures qui peuvent blesser les délicatesses féminines et que cependant il y a en lui un fonds de franchise, de loyauté, de générosité, de noblesse, qui doit faire passer bien des choses. Les hommes ne sont ni tous bons ni tous méchants. Ils sont impatients et autoritaires. Ils supportent le malheur et ne peuvent supporter le mal physique. Ils n'aiment pas qu'on se plaigne et qu'on gémisse autour d'eux. Il ne faut pas pour cela ne voir en eux que des égoïstes, ils peinent, ils luttent hors du ménage pour le ménage, et ils sont rares en somme ceux qui, trouvant chez eux un ménage propre, une femme avenante et gaie, qui sait attendre avec un sourire la fin des moments de mauvaise humeur, ne préfèrent pas leur famille à l'auberge ou au café.
Vous n'avez jamais pensé peut-être à ces choses. Ou, si vous y avez pensé, c'a été pour vous, non dans le dessein d'en faire profiter vos enfants. Il me semble que la lecture spirituelle de chaque soir, vous
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devriez, ma bonne Mère, vous réserver de la faire aux grandes. Là, dans une série d'entretiens dont nous pourrions causer ensemble encore, si vous le vouliez, vous examinerez les différentes phases de la vie de Touvrière, de la cuisinière, de la femme de chambre, de la bonne à tout faire, l'entrée en place, les rapports avec les contremaîtres, avec les patrons, avec Monsieur, avec Madame, avec les enfants, garçons et filles, quand ils sont petits, quand ils sont grands, le mariage, les fiançailles, les devoirs de la mère de famille, et à cette occasion vous pourriez faire tout un petit cours d'économie domestique, montrer comment, le jour même où vous parlez, avec le prix des denrées tel qu'il est à ce moment, un ménage peut vivre avec un budget de trois ou de quatre francs par jour, ce qu'on doit modifier si le budget diminue, comment l'on peut faire pour épargner, etc., etc.
— Mais, Monseigneur, je ne sais rien du tout de tout cela.
— Vous en savez plus que vous ne pensez, ma Mère. Je suis sûr que, si vous aviez à tenir un ménage, vous le tiendriez fort bien en très peu de jours. Supposez que vous avez à le faire. Demandezvous ce que vous feriez et dites-le en détail à vos enfants. Mettez-vous vous-même par la pensée dans toutes les diverses situations où elles peuvent se trouver, dites-leur ce que vous feriez, comment vous vous y prendriez, oubliez que vous êtes religieuse, faites- vous par l'imagination ouvrière ou servante.
— C'est difficile, Monseigneur,
— Postant que cela. En tout cas, essayez. L'essentiel est que vous ayez conscience de la nécessité d'entretiens de cette nature, de Timporlance qu'ils peuvent avoir. Vous voulez ici empêcher de pauvres enfants de souffrir, les soustraire à la misère, et donc soigner les corps, mais vous voulez aussi et avant tout préserver les âmes. C'est l'âme qu'il faut atteindre, qu'il faut tremper pour la vie. 11 faut faire des chrétiennes et des élues pour le ciel. 11 faut donc d'abord faire de braves et honnêtes femmes, non pas des plantes de serre qui ne peuvent souffrir l'air du dehors, mais de solides et braves plantes rustiques qui gardent, malgré les brouillards et les vents froids, leur verdure et leur santé.
Le 18 mars. — Notre concours a réussi au delà de mes espérances. — L'apologétique a été un peu faible et vieillotte; cependant, quand je compare les travaux de nos concurrents aux réponses aux objections que l'on nous donnait au séminaire, je ne puis m'empêcher de voir qu'il a été fait de grands progrès. On
ne se bat plus contre les erreurs d'il y a cent ans ; malheureusement si on connaît l'état d'esprit des
adversaires de la veille au^Heu de ceux de l'avantveille, on ne connaît pas encore assez bien l'état d'esprit des adversaires d'aujourd'hui. Pendant le concours j'ai prié le professeur de philosophie du Lycée de venir déjeuner un jour avec moi et, après le déjeuner, je luiaimontré quelques-uns des meilleurs travaux. Je sentais bien que ce n'était pas tout à fait cela qu'il auraitfallu, mais je ne me sentais pas capable
de dire nettement pourquoi. Ce jeune homme — il n'a pas trente ans — m*a tout de suite fait voir en citant des livres, des revues et des journaux, comment nos concurrents se trouvent n'être pas au courant. Et ce n'est en efiFet pas étonnant avec les errements qu'ont gardés même les plus curieux d'entre nous.
Au lieu ,de garder le contact avec les adversaires, de nous inquiéter constamment de ce qu'il disent ou de ce qu'ils font, d'avoir toujours l'œil sur eux, nous attendons patiemment que nos journaux, nos revues, nos auteurs, nous fassent connaître la forme actuelle de l'attaque et nous enseignent la parade qui lui convient. Et Dieu sait que nos journaux, nos revues, nos auteurs, bien qu'ayant fait cependant en agilité d'incontestables progrès, sont fort lents à se mouvoir ! L'erreur se déplace et se transforme à chaque minute. Il nous faut la suivre. Je sais bien que cela n'a pas pour un curé de campagne ou même de canton la même importance que pour un prêtre de grande ville, mais cela quand même a une importance.
A la suite de cet entretien j'ai prié le professeur de vouloir bien faire cet été au grand séminaire trois ou quatre conférences sur les erreurs les plus actuelles et leurs origines scientifiques ou philosophiques. Le professeur a accepté volontiers, mais le Supérieur du grand séminaire a eu bien de la peine à accepter mon idée, et je ne suis parvenu à lui en faire admettre la contenance qu'en lui faisant voir que depuis de longues années les Sulpi«iens aiiaioDt
eu ainsi recours à des laïques, à des maîtres de l'Université pour faire des conférences devant les jeunes clercs et non pas seulement des conférences sur des sujets de science pure, d'histoire ou de sociologie qui ne touchent pas à la théologie, mais même sur des sujets mixtes touchant à la fois à la théologie et à la science profane, sur l'apologétique en particulier.
Les autres épreuves ont été satisfaisantes. Pour la prédication nous étions quelque peu embarrassés < Quelle exactitude d'appréciation pouvions-nous espérer d'un sermon débité dans une chambre devant un jury ? Le plus médiocre récitateur peut y être bon, tout véritable orateur ne peut qu'y être mauvais. Nous étions au commencement du carême où abondent les réunions pieuses. J'ai eu l'idée de faire prêcher nos candidats l'un ici et l'autre là. On ne les avertissait qu'à une heure pour parler le soir. Ils se préparaient seuls, sans autres livres qu'un Évangile, dans une chambre d'où ils ne sortaient que pour se. rendre à l'église. Ils ne connaissaient que Tobjet de la réunion et la composition de l'auditoire, ils demeuraient libres de choisir leur sujet aussi bien que la inanière de le traiter. La plupart ont profité de cette liberté pour adapter tant bien que mal à la circonstance quelques-uns de leurs anciens sermons, mais cela tout de suite a sauté aux yeux. Le discours doit toujours varier avec l'auditoire et il n'y a pas de sermon qui puisse servir partout. Les prédicateurs croient le contraire. Voilà pq^urquoi si souvent leur
pai^ole paraît banale. Trois des candidats oot été
dans leur simplicité tout à fait hors pair et parmi eux le candidat préféré de M. Butin. C'est même cette épreuve qui a décidément fait pencher la balance en sa faveur. C'est donc lui qui a été nommé. Mais deux curés de petite paroisse se sont révélés dont personne à l'évéché ne soupçonnait le mérite, un surtout, qui n'a guère que vingt-sept ans et qui sera un sujet particulièrement remarquable. Sept ou huit en prenant part au concours n'ont donné que la mesure de leur ambition et de leur médiocrité. Je les crois guéris pour jamais de la manie de solliciter une prébende meilleure. Comme ce sont de bons prêtres, ils se résigneront à cultiver leur petit jardin.
Le 20 mars, — J'ai fait pour les pensionnats de jeunes filles la même enquête que pour nos institutions libres de garçons. Il y a ici un pensionnat du Sacré-Cœur et un autre tenu par une Congrégation récemment fondée. Le Sacré-Cœur conserve toujours le premier rang pour ce qui est de Téducation. Depuis la mère Barat on a à peine modifié quelques détails d'ordre intérieur. Tesprit est resté le même : simplicité, distinction, bonne grâce, solide formation du caractère et des mœurs. Ces dames excellent à. incruster le christianisme dans l'âme de leurs élèves. On a blâmé leurs petites pratiques, l'appareil à la fois délicat et sensible de leurs cérémonies, la suavité passionnée de leurs motets et de leurs cantiques, la profusion qu'elles font à leurs chapelles des fleurs, des lumières, des soies, des tapis, des blancheurs et des dorures, je ne saurais m*associer à ces réserves.
Qui n'a pas vu une première communion dans une chapelle du Sacré-Cœur ne connaît pas ce que le symbolisme chrétien peut produire de plus suave et de plus céleste. Dans le sanctuaire partout les feux des cierges, partout les lis symboliques, les grands calices blancs penchés sur les hautes tiges vertes; à longue dislance, la neige immaculée des voiles couronnés de roses blanches, la nef peuplée des souples et nuageux envolements des tulles légers, la solennelle lenteur des défilés blancs,les petits pas assourdis sur les tapis, les pures voix argentines murmurant les formules saintes, et là-haut les soupirs de l'orgue, les élans mystiques des voix fraîches au timbre mince qui montent comme des fusées d'argent, il règne là une telle harmonie de blancheurs voilées, de puretés intérieures, de flammes divines, de sons angéliques, il vient à l'âme de cette harmonie un si ravissant et à la fois si paisible enchantement qu'il est impossible d'oublier ces émotions pures. C'est une vision du divin, une pénétration de tout l'être à travers es sens. De pareils souvenirs ne se perdent pas.
Pourquoi être janséniste et prendre en face de ces beautés catholiques des figures austères de critiques renfrognés ? Pourvu que la sensation serve à l'âme, pourquoi la sensation serait-elle proscrite ? Quand on a senti l'infinie douceur de toutes ces délicatesses blanches, on conserve une horreur pour tout ce qui est grossier. Et peut-on vraiment dire que ce soit uu mal?
Pour ce qui est de l'instruction, elle est assuré-
ment suffisante, pourtant elle n'est peut-être pas assez pratique, assez tournée aux devoirs futurs de la femme et de la mère. Cependant une excellente chose : la classe du matin se fait en français, la classe dusoir se fait enanglais. Il y a des récréations où Ton ne parle qu'anglais ; à Touvrage manuel où se donnent les vraies leçons de tenue, de conversation, les conversations deux fois par semaine ont lieu en anglais. Toutes les élèves au bout de deux ou trois ans lisent couramment l'anglais, et à leur sortie elles peuvent soutenir une conversation dans cette langue sur presque tous les sujets. On me dit qu'en d'autres maisons c'est l'allemand qu'on enseigne, ou l'italien, ou l'espagnol. Ces dames ont fait venir de leurs religieuses originaires de ces pays mêmes, en sorte que chaque langue est enseignée par des personnes parfaitement bien élevées, ayant bon accent et qui en connaissent naturellement toutes les finesses et tous les idiotismes.
Cette innovation date déjà de quelques années. Elle a contribué à augmenter le nombre des élèves du Sacré-Cœur, qui déclinait auparavant. A cette heure elles ont pour la connaissance des langues vivantes une supériorité marquée sur toutes les autres institutions.
Le second pensionnat suit des errements tout nouveaux. On a emprunté aux lycées déjeunes filles tout ce qui convenait à la femme, on n'a laissé de côté que la science pure et l'érudition. En fait de sciences, de la physique, un peu de chimie, de la physiologie et de l'hygiène, l'arithmétique usuelle,
la géométrie plane pour habituer l'esprit au raisonnement, très peu de grammaire, point du tout de morphologie, beaucoup d'études et d'exercices de style où tantôt on s'exerce à disséquer la phrase des grands écrivains et tantôt à la reconstruire, beaucoup de litférature et de lectures critiques. Jusqu'à onze ans on ne s'adresse guère qu'à la mémoire, puis la part du raisonnement et de l'imagination augmente successivement jusqu'aux deux dernières classes, vers seize ou dix-sept ans, où le temps est presque tout entier employé à raisonner des lectures et à suivre des cours de cuisine, de blanchissage, de coupe et d'économie domeslique. Toutes les lectures sont orientées vers les devoirs de la femme , et on ne craint pas de parler comme il convient à de grandes jeunes filles de mariage et même de maternité. Les supérieures estiment que pour rester blanches il n'est pas nécessaire que les jeunes filles ne soient que des oies. Celle qui est à la tête du pensionnat de Châteaurenard est la veuve d'un avocat de Paris qui avait une renommée. Elle est du monde qu'elle connaît bien, elle veut que sa maison ne soit pas un cloître, mais le vestibule du monde, où ses élèves doivent retourner.
Toutes les maîtresses sont très instruites. Après leur noviciat elles font à Paris, à la maison mère, un scholasticat plus ou moins long, suivant leurs besoins, mais qui n'est jamais de moins de trois ans. Les meilleurs professeurs de Paris viennent leur faire des cours et leur corrigent des compositions. C'est une véritable école normale supérieure qui
peut rivaliser avec l'école de Sèvres par la valeur des maîtres et des élèves. — Pourquoi cet efifort, ces frais énormesne profitent-ils qu'aune congrégation? Pourquoi les divers ordres enseignants ne feraientils pas profiter de ces cours quelques-uns de leurs sujets? Cet enseignement commun n'empêcherait pas chacun de garder et son esprit et sa règle...
La religion ici est d'apparence moins charmante qu'au Sacré-Cœur. Les élèves sont plus graves et moins souriantes, les maîtresses ont plus de solennité dans Tair. La bourgeoisie a fait à ce pensionnat un accueil plein de réserve. Ceux qui veulent avant tout beaucoup d'instruction mettent leurs filles au lycée, ceux qui veulent avant tout l'éducation pieuse choisissent le Sacré-Cœur. La Supérieure cependant ne se décourage pas. Elle pense que lorsque la maison sera mieux connue, on l'appréciera davantage. Il se peut qu'elle ait raison, et il y a là en tout cas un effort intéressant dont il sera curieux de suivre tous les efi'ets.
En outre de ces deux maisons et du lycée déjeunes filles dont je neparlepas, parce que je n'y ai aucune autorité, il y en a une autre dirigée par une dame laïque très pieuse et très éclairée qui conduit ses élèves au lycée de jeunes filles. Au début, sa tentative ne réussit pas. Sa maison était située fort loin du lycée : il fallait donc que les élèves fissent plusieurs fois par jour à travers les rues un trajet assez long, ce qui, pour une foule de raisons, excellentes d'ailleurs, ne plaisait pas aux parents. La directrice essaya alors du système des omnibus. Très coûteux.
ce système eut en outre l'inconvénient de fatiguer les élèves. Enfin Tinstitution allait dépérir lorsque, il y a deux ans, la directrice put acquérir une maison mitoyenne à une des cours du lycée. Elle obtint de Tadministration universitaire qu'une porte s'ouvrît chez elle qui lui permit de faire pénétrer directement ses élèves sans sortir dans la rue. Elles suivent tous les cours obligatoires du lycée, mais le régime intérieur est celui des meilleures maisons religieuses. Les cours de catéchisme et d'instruction religieuse supérieure sont très soignés, les surveillantes sont recrutées avec grand soin, les exercices de piété sont fréquents et sagement ordonnés. Comme la directrice est une femme de grande distinction qui a fait de cette maison son œuvre et le but de sa vie, il sedonne là une formation véritablement exceptionnelle. Les meilleures familles du pays l'ont bien compris et les élèves sont maintenant très nombreuses. Mais une fois la directrice disparue, que deviendra la maison? C'est le défaut de toutes les œuvres individuelles. L'éducation en commun est œuvre sociale, il n'y a que des corps sociaux qui puissent normalement la donner sans qu'on sente des à-coups trop brusques quand vient à changer la personne qui dirige une maison. Or, ici plus qu'ailleurs encore, la continuité est chose essentielle.
Qui sait cependant si cette union de l'Université enseignante et de l'internat extérieur à l'Université n'est pas la formule cherchée qui concilierait toutes les revendications et donnerait satisfaction à tous les besoins? \ Paris les écoles Bossuet, Fénelon,
284 LE JOURNAL d'lN ÉVÉQUE
Massillon, Gerson s'en trouvent bien depuis plus d*un demi-siècle. En province la chose n*est pas sans exemple. Et il y a des cas où cette solution s'impose.
C'est celle-là même où je me suis arrêté pour la transformation de notre pauvre collège Saint-Pierre. Nous réorganisons fortement le pensionnat. Nous ferons encore selon nos méthodes propres les classes inférieures jusqu'à la cinquième et la première communion. Dès la cinquième tous nos élèves suivront comme externes les cours du lycée. J'ai vu à ce sujet le Proviseur, qui s'est, comme il était à prévoir, montré ravi. J'ai vu aussi le Recteur un jour qu'il passait ici, je verrai les inspecteurs généraux. J'amène ainsi au lycée environ soixante élèves d'un coup et je lui évite une concurrence qui a été et qui aurait pu redevenir forte. On me doit bien quelques égards, sinon quelques concessions. Je n'ai pas vis-à-vis de l'enseignement universitaire les préjugés qui régnent souvent parmi nous. Je sais que l'esprit sectaire n'existe guère chez les professeurs et qu'ils ne visent point à détruire la foi dans les jeunes âmes. Il peut cependant y avoir quelques exceptions. Il peut aussi se faire que, par erreur ou par ignorance, on blesse nos justes susceptibilités catholiques, parfois même nos délicatesses chrétiennes. Il a été convenu amicalement entre le Proviseur et moi que si quelque chose de ce genre se produisait, je l'avertirais et que, sans faire d'affaire, à l'amiable, il ferait en sorte que j'eusse satisfaction. Moi-môme d'ailleurs ai l'intention de me mettre en
rapports plus étroits avec les professeurs, je veux qu'ils viennent à Saint-Pierre donner les répétitions aux élèves qui suivent leurs cours, cela me permettra de les attacher à nous, de faire des avantages sérieux à ceux qui me paraîtront le mériter, de façon à ce que ceux-ci ne nous quittent pas. Et dès maintenant je me suis assuré que mon ami le professeur de philosophie ne solliciterait plus son changement. Je verrai à lui assurer dès lors les avantages qu'il aurait pu avoir ailleurs. Il pourra acquérir une influence locale sur les laïques et sur le clergé. Il aura une action. Et n'est-ce pas mon métier d'évêque que de veiller à ce que les pensées qui méritent par leur ampleur, par leur noblesse et par leur solidité, de servir de guides aux autres puissent remplir leur rôle? — On ne s'est pas assez inquiété de l'influence que peut prendre un vrai philosophe qui enseigne longtemps dans la même ville. Le va-et-vient incessant des professeurs de philosophie dans les lycées a contribué à produire cette dissolution des pensées dont nous nous plaignons. Quelle influence n'a pas eue à Lyon un abbé Noirot ! La France lui doit Ozanam et Lyon toute une forte tradition spiritualiste. Quelle erreur a été commise lorsque, au moment de la conquête de la liberté de l'enseignement, on a écarté presque systématiquement les universitaires de l'accès dans la société, dans les salons catholiques ! Que de choses ont été dites et pensées, qui n'auraient pas été dites ni probablement même pensées si ceux qui les ont dites ou pensées avaient eu des relations suivies sinon familières avec
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le clergé ou les meilleurs d'entre les chrétiens!
Le 22 mars, — Il m arrive coup sur coup des affaires très désagréables. — Les élections municipales approchent et mes pauvres curés en ressentent les consé- ([uences. Nobles, bourgeois, paysans, opposants ou gouvernementaux viennent tour à tour me demander de déplacer leur curé. Si je les en voulais croire, ce serait par toutes les routes un exode de desservants. Mais il s'en faut bien que je les en veuille croire.
Le premier qui m'est venu est un grand seigneur. Celui-là, ce n'est point la politique qui le fait agir. Il se déclare revenu de toute ambition; très riche propriétaire, il se contente de vivre à sa guise, laissant les paysans de sa commune s'administrer comme bon leur semble, vivant d'ailleurs avec eux sur le pied de guerre, leur interdisant ses bois comme ils lui ont interdit toutes fonctions électives, et leur fermant son parc comme ils lui ont fermé les portes de la mairie. 11 n'est plus salué que par ceux qu'il fait directement travailler, il vit sur ses terres héréditaires comme un étranger. Il se nomme le marquis de Hautcœur.
M"° de Hautcœur entretient de ses deniers une école de filles dans la paroisse ; plusieurs fois avant ma venue, le traitement du curé ayant été supprimé, M. de Hautcœur y a suppléé, et soit en argent, soit en sacs de blé, soit en charretées de bois ou en pièces de vin, l'a largement remplacé. Le château, bien que situé à cinq cents mètres du bourg, a une chapelle où le curé vient dire une messe le jeudi et
le dimanche, ce qui l'oblige à biner. Il dîne d'ailleurs au château deux fois par semaine. D'où il suit que M. de Hautcœuret sa famille se croient quelque droit de diriger les choses d'église et de régenter le curé. Les conflits ont été fréquents entre le château et le presbytère. Le curé actuel est un jeune prêtre qui fut nommé l'an dernier à la Trinité par les vicaires capitulaires. J'ai sur lui les meilleurs renseignements de ses supérieurs ecclésiastiques. M. de Hautcœur exige son déplacement.
|tl Sa première parole ou à peu près, après les compliments d'usage, fut celle-ci :
— Monseigneur, il faut que vous me donniez un autre curé?
— S'il y a des raisons, monsieur le marquis, répondis-je en m'inclinant, moi, je veux bien. Qu'at-il donc fait pour vous déplaire, ce pauvre curé?
— Monseigneur, la vie n'est pas tenable avec lui. Il ne veut faire aucune espèce de concessions. D'abord, comme ses prédécesseurs il venait dîner au château deux fois par semaine ; puis, peu à peu il s'est retiré. C'est à peine maintenant s'il accepte de temps en temps une invitation, et encore chaque fois il se fait prier.
— Je ne vois pas grand mal à cela, monsieur le marquis. C^est probablement de la simple discrétion. Puis, il est bien possible qu'il ait vu qu'il ne pourrait pas chaque semaine être libre à jour fixe sans manquer à quelque devoir.
— Soit, il est bien libre de mangera la cure son fricot tout seul. Mais pourquoi a-t-il changé ce
carême l'heure des exercices du soir les jours sur semaine?... Au château on dîne à sept heures, le curé le sait très bien, il nous est impossible d être à Téglise avant huit heures 1/4. Tous les autres curés annonçaient leur exercice pour huit heures et attendaient pour commencer que nous fussions arrivés. Ce sont là des égards qu'on a les uns pour les autres entre gens bien élevés et qui, semble-t-il, nous étaient quelque peu dus. Au contraire, voilà ce curé qui sans dire gare, annonce les exercices pour sept heures, l'heure même du dîner du château, comme s'il voulait nous empêcher d'y assister, nous mettre à la porte de son église. C'est une insolence qui ne peut se supporter, et pour ma part je ne la souffrirai pas. U fallait voir, quand le curé a annoncé ça, tous les regards se tourner vers nous et de quel air on nous a dévisagés 1 Le curé se serait entendu avec mes pires ennemis qu'il n'eût pas agi autrement. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il n'y ait pas là quelque nouvelle forme de la persécution qu'ils nous font subir.
— Monsieur le marquis, si le curé avait eu dessein de vous outrager ou de vous nuire, assurément il aurait eu tort. Mais cela est-il bien sûr?
— On sait ce qu'on sait, Monseigneur, et si je voulais tout dire...
— Mais dites, monsieur le marquis, vous êtes ici pour cela. Je vous écoute attentivement.
— Non, tenons-nous-en là, cela vaut mieux. Votre Grandeur veut-elle m'accorder ce déplacement?
— Mais, monsieur le marquis, comme cela, sans explications, sans enquête, c'est tout à fait impos-
siMe. J'ajoute même, en mettant les choses au pire, que, le curé eût-il été malintentionné et par censéq,uent blâmable, le motif ne me paraîtrait pas suffisant pour le déplacer. Ceci dit ti*ès nettement, me pepniettrez-vous de vous demander quelques éclaircissements?
H acquiesça de la tète, paraissant tout surpris de mon attitude très courtoise mais assez résolue.
— Et d'abord, monsieur le marquis, mousieur le curé ne vous avait-il nullement fait pressentir la mesure qu'il comptait prendlre?
— Je crois. Monseigneur, qu'il en avait été une Sois question à. table même chez moi, quelque temps avant, mais j'ai regardé cela comme une plaisanterie et je n'y ai pas pris garde.
— Pourriez-vous vous souvenir à peu près de ce qui fut dit à cette occasion ?
— Mais, Monseigneur, je ne sais trop. Je crois bien que le curé dit qu'il pensait qu'il serait forcé de mettre lesexercicesdu soir en carême à l'heure même de notre dîner. Je lui répondis en riant : « Vous ne ferez pas cela, monsieur le curé, » et il n'en fut plus question.
— Vous aviez donc été prévenu,
— Comment! Monseigneur, vous appelez cela prévenir? Mais une chose de cette importance valait une démarche spéciale. Songez donc : il y a au château quinze domestiques, nous avons presque toujours quelques amis : chaager l'heure du repas, c'est toute une organisation à bouleverser. Dîner à
six heures c'est trop tôt, à huit heures après l'office, c'est trop tard.
— Cependant, monsieur le marquis, si le curé à changé l'heure, c'est sans doute qu'il a pensé que l'heure nouvelle dérangeait moins la majorité de ses paroissiens.
— Ohl les autres, pour ce qu'ils vont à l'église!...
— C'est bien probablement ce que s'est dit le curé, que s'ils n'y allaient pas l'heure en était peut-être la cause et il a voulu essayer...
Le 23 mars. — Je fus interrompu hier soir au moment où j'achevais de raconter mon entrevue avec le marquis de Hautcœur. Il s'est retiré fort mécontent de ne pas emporter le déplacement de son curé, il ne m'a pas caché que ma conduite l'étonnait fort, que mes prédécesseurs l'avaient habitué à plus de condescendance, il m'a même — Dieu me pardonne! — offert de l'argent (une somme considérable) pour mes œuvres, et il ne m'a pas laissé ignorer que, depuis quarante ans, il avait eu toujours des curés à sa convenance. Renseignemen ts pris, la paroisse de Hautcœur garde en effet ses curés trois ans en moyenne. Et très clairement devant mon attitude très résolue, ce grand seigneur catholique m'a fait entendre, sinon dit brutalement : 1" qu'il ne donnerait plus un sou pour les œuvres pies ; 2** qu'il irait avec sa famille assister aux offices dans une paroisse voisine. Je lui ai répondu en m'inclinant :
— Le bon Dieu vous tiendra compte du dérangement.
]*ENDANT LE CONCORDAT 291
C'est là une des formes de l'injuste domination qui veut s'exercer sur nos prêtres. Ce n'est pas la plus dangereuse. Ces pauvres gens sont avec leurs grands airs plutôt amusants et ridicules. Ils nous menacent sans cesse de nous laisser à notre néant. S'ils savaient le bien qui en résulterait pour nousl Un curé combattu ou persécuté par son marquis est presque toujours populaire. Mais ce sont nos fils tout comme les autres, nous leur devons la justice et même la déférence, car ils ont vraiment dans l'âme, à côté de bien des lacunes, de belles parties qui manquent trop souvent aux autres. Puis il est rare qu'ils tiennent longtemps leur rancune contre l'Église. Ils s'accommodent de la fermeté. Au fond ce sont des amis, des amis maladroits, imprudents, exigeants, injustes, mais de vrais amis.
Il n'en est pas de même des autres. Hier même, après cette visite, au courrier du soir, se trouvaient deux lettres demandant l'une et l'autre le déplacement d'un desservant, l'une signée d'un maire et de tout son conseil municipal, l'autre signée du préfet. Celle-ci prétendait que le curé en chaire avait attaqué la Chambre à propos des discussions récentes. Il y a là matière à enquête. Pour cela je me servirai des chanoines les plus ingambes qui iront sur place entendre sans être attendus un prône ou catéchisme, jouant le rôle d'inspecteurs et, avec la discrétion nécessaire, recueillant les renseignements. Je n'entends pas que le prône serve à discuter le budget, y fussions-nous plus encore intéressés. L'autre lettre énumérait une kyrielle de griefs dont le plus fort
était que le curé avait refusé à un exameo de catéchisme et par conséqueut retardé pour la. première caaimuDioQ des enfants avec les parentSi desqjuels il était brouillé.
L'abbé Butin avec lequel j'ai causé ce matin à ce propos m'a dit que j'allais avoir ai'nsi une. série de dénonciations. Ça commence d'ordinaire au printemps et ça se calme à l'automne. L'hiver est mortesaison. Mon prédécesseur jetait au panier la plupart de ces requêtes. Moi je veux biren les examiner. Mais avant toute chose je prends pour règle de prévenir les dénonciateurs que la dénomciation sera mise sous les yeux du prêtre afin qu'it puisse y répondre. C'est en effet une règle que je. considère comme absolue que tout homme accusé doit être mis en état de se défendre et que, chez nous moins qu'ailleurs, il ne faut pas laisser subsister des suspicions vagues, des états immédiatemieût au-dessus de La disgrâce. Notre administration a trop souvent passé pour subissant des impressions plutôt que formulant des jugements clairs. Nous avons le droit en beaucoup de circonstances d'agir ex informata consc^te^fc, c'est-à-dire sans pièces de procédiipe, d*a^rè& notre sentiment. C'est un droit fort dangereux. Je sais qu'il est nécessaire. On ne saurait s'en priver et après tout, dans les matières douteuses. o«i délicates, le juge, quel qu'il soit, juge souvent d'après son sentiment intérieur plutôt que d'après des raisons tout objectives. Mais il faut toujours pouvoir motiver son jugement. Pour ma part je mie. considère comme obligé de donner à mes prêtres les raisons
de leur disgrâce, s'ils viennent à l'encourir. Aucune raison extérieure au bien des âmes ne doit être cause d'un déplacement. Un curé ne peut être changé parce que son nez déplaît à celui-ci ou à celle-là. Pour dhaque affaire il y aura des explications écrites demandées au curé et nul ainsi ne pourra être déplacé sans l'avoir sollicité ou sans être prévenu.
L'abbé Butin me dit que je vais me créer ainsi bien des embarras, que les autres procédés sont bien plus éxpéditifs et qu'ils soulèvent en somme beaucoup moins de récriminations que je ne le crois. Eh ! je le sais bien, mais ce ne sont pas les récriminations des prêtres que je crains, ce sont les reproches de ma conscience. Je voudrais être juste et aussi soucieux des droits du dernier de mes vicaires que je puis l'être de ceux du Pape.
Le 24 mars, — Autre affaire. Triste affaire. Un laïque directeur de patronage m'est arrivé ce matin, et accuse un curé de grande paroisse de crimes immondes. Impossible d'interdire au curé l'entrée du patronage sans scandale. Impossible de laisser le mal — si mal il y a — se continuer. Le directeur m'apporte des lettres qu'il a surprises. La preuve paraît convaincante. Quel abominable scandale I... Je n'ai pu blâmer cet homme. Je l'ai cependant reçu de façon froide et même sévère. Il paraît seulement poussé par un devoir de conscience. Il m'a dit en terminant : « J'ai délivré mon âme. Monseigneur. Quoi qu'il arrive, maintenant ma conscience est en repos. »
294 LE JOURNAL d'uN ÉVÊQIE
Je suis fort perplexe. D'un côté du mal qui se fait, de Tautre un affreux scandale, c'est-à-dire du mal, un mal peut-être plus grave parce qu'il portera plus loin.
Je veux croire encore, malgré tout, que le directeur se trompe et que le curé n'est pas coupable. Rien n'a transpiré dans le public. Les enfants n'ont rien dit. Tout est difficile. Fermer à ces enfants la porte du patronage, les éloigner sous un prétexte? Impossible ! Ce sont, paraît-il, les plus assidus. Les parents s'en inquiéteraient. Et ce serait peut-être exposer d'autres malheureux.
Faire une enquête auprès de ces enfants? C'est tout ébruiter.
On nous reproche en ces affaires de vouloir à tout prix éviter le scandale. Mais comment ne pas le faire? Et de quoi le scandale sert-il? Mais assurément ce qui me retient ici, ce n'est pas l'intérêt du malheureux prêtre accusé car, s'il est coupable, je serai le premier à exiger de lui une réparation exemplaire. Mais comment faire encore pour sévir sans que la justice civile s'en mêle?...
Le 26 mars, — J'ai fait venir chez moi ce curé. Avec un grand accent d'innocence et des protestations indignées il s'est défendu. Il s'est emporté contre le directeur, un visionnaire égaré par un faux zélé... Je lui ai montré les lettres. Il s'est troublé un instant, mais s'est bien vite remis pendant qu'il lisait.
— Des imprudences, Monseigneur, peut-être des
enfantillages, mais pas l'ombre de ce dont on m'accuse et dont vous me soupçonnez !
Et en effet les lettres ne contiennent rien de précis.
J'ai eu beau tourner et retourner le curé, lui faisant voir qu*au point où étaient les choses il était impossible qu'elles ne s'ébruitassent pas, qu'il valait mieux pour l'Église et pour lui-même, au cas où il serait coupable, qu'il reçût une punition conforme à ladiscîpline ecclésiastique que d'encourir les rigueurs et la honte de la justice civile ; il m'a répondu que, fort de sa conscience, il ne craignait rien. Et je ne pus en tirer rien autre chose.
Le 30 mars, — En quatre jours les choses ont fait du chemin. Un des enfants a parlé, le père — et qui pourrait le blâmer? — a fait du tapage, le parquet a été saisi, les témoignages sont arrivés nombreux, accablants, et le curé est en fuite.
Même jour ^ le soir. — En fuite? Je disais mal tout à l'heure. Il est ici même, à l'évêché. Revêtu d'habits civils, avec une fausse barbe, il est venu en pleurant se jeter à mes genoux, me prier de le sauver. On ne viendra sûrement pas le chercher ici. Mais cela est impossible. J'ai essayé de le raisonner, de lui montrer que le seul moyen de se racheter était d'expier, que nous ne pouvions pas nous laisser accuser de vouloir soustraire les coupables au châtiment. Il n'entendait rien. A la fin, cependant, comme je refusais absolument de lui permettre de passer la nuit sous mon toit, il a dit : « Eh bien ! je vais me
l^Ter. Mais quel scandale pour l'Église! Si vous aviez voulu, Monseigneur, vous aiiriez itout évité. »
Eh! non, je ne pouvais plus rien é\iter. N'eûl-il pas été pris, le procès n'en aurait pas moins suivi son cours. Et on nous aurait tous accusés d'avoir favorisé sa disparition et sa fuite. Tandis que se li\Tant lui-même, ne contestant pas le bien fondé de l'accusation, la procédure peut ne pas traîner en longueur, et avec quelques démarches auprès du parquet on peut obtenir qu'elle soft assez vi^^ement menée.
Malheureusement on remonte plus haut que ces faits récents. J'ai trouvé trace de plaintes semblables contre ce même prêtre dans les dossiers de l'évêché. Onneparaîtpas leur avoir donné desuite^. Cela même ne semble pas avoir entravé son avancement. L'abbé Butin, à qui j'ai demandé des rensei»^ gnements, m'a dit que ce pauvre homme était excellent administrateur, qu'il avait partout su mener à bien des entreprises difficiles, constructions d'églises, fondations d'écoles, etc. 'Les plaintes portées contre lui n'ont jamais été sérieuses. Et puis, pour toirt dire, on aimait autant ne pas avoir à s'y attarder.
J'ai pu d'ailleurs remarquer que l'indignaticm très sincère du clergé contre le coupable n'est presque pas moins grande contre son dénonciateur. &n l'accuse d'avoir fait éclater le scandale. On va repentant : « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! » Je n'ai pu me tenir de rectifier ces conscieiices et ces jugements. Aujourd'hui, à la Técréation de midi, nous avions un assez grand nomhre de visiteurs,
curés, memKres du chapitre ou même simples vicaires. Et Ton daubait fort sur le pelé, le galeux d'où venait tout le mal. Attristé comme je le suis, je n'ai pas eu de peine à prendre ma voix la plus grave et j'ai dit :
— Messieurs, ce n'est pas sur celui qui cherche à enrayer le mal que tombe l'anathème du scandale, c'est sur celui qui fait le mal. Ce n'est pas celui qui révèle qui scandalise mais celui dont les fautes sont révélées. Croyez-moi, nous avons aujourd'hui mieux à faire qu'à gémir sur le bruit qui va se faire autour de ce malheureux procès. Il nous faut, sans avoir recours à aucune espèce de faux-fuyant, donner à la justice les renseignements qu'elle nous demandera et montrer que, si nous conservons une grande pitié pour notre frère tombé, nous réprouvons aussi fort que tous les autres les fautes qu'il a commises.
Je ne puis blâmer celui qui est venume révéler une situation que je ne soupçonnais pas. Prévenu plus tôt j'aurais pu peut-être sévir comme il était juste sans soulever ce scandale public qui me navre autant que vous tous. Si un prêtre ou même un laïque chrétien s'en allaient d'emblée dénoncer aux juges civils les agissements d'un confrère ils seraient blâmables. Mais nul nepeut rien leur reprocher si c'est Tévêque qu'ils vont avertir. Plus de prudence de la part de ce directeur, dites-vous, aurait empêché l'éclat. Eh I pensez-vous qu'il soit facile d'être prudent?... Messieurs, ne blâmons personne, veillons sur nous-mêmes, mais qu'une solidarité mal entendue
ne nous entraîne pas aune conduite qui, aux yeux des gens du dehors, pourrait faire croire que nous favorisons le mal. Le voilà le vrai scandale 1 Ayons peur de la gangrène plus que de paraître manchots et, s*il le faut, coupons nous-mêmes hardiment et devant tous le membre pourri. Plaignons-le, ménageons-le, mais nous n'avons aucun droit de nous solidariser avec lui.
N'ayons pas vis-à-vis des tribunaux séculiers cette défiance instinctive. Ne soyons pas confiants avec trop de naïveté, mais n'entravons pas les recherches et disons ce que nous savons. Par le fait même que les concordats nous ont liés à un état social où la justice civile n'admet plus les privilèges ecclésiastiques, acceptons cet état social et montrons-nous les premiers sujets, les sujets les plus soumis de la loi, d'autantqu'en l'espèce, la loi ne peut être que reconnue par nous juste et salutaire puisqu'elle est préservatrice des mœurs. Fuyons donc le scandale, mais fuyons le mal plus encore que le scandale.
Le 2" avril. — Je reçois aujourd'hui la visite d'un des jeunes licenciés professeurs de notre collège Saint-Pierre. Il vient me demander de le relever de ses fonctions après les vacances de Pâques et lapermission d'accepter un préceptorat dans une famille où, durant les vacances, il a déjà,, exercé les mêmes fonctions.
J'ai refusé net.
Ce n'est pas pour une seule famille, si honorable soit-elle, que le diocèse s'est imposé la charge
PENDANT LE CONCOKDAT 299
d'élever ce jeune prêtre dans ses séminaires, de l'entretenir deux ans à l'Institut catholique pour lui faire prendre ses grades, c'est pour le bien du diocèse. Accepter qu il nous frustre ainsi de ses services quand nous avons de quoi l'occuper, que nous l'occupons en efifet, ce serait une injustice véritable.
Je n'aime pas d'ailleurs les abbés précepteurs. Il faut bien tolérer qu'un abbé fatigué ou malade qui ne peut suffire aux travaux d'une classe ou au service d'une paroisse, trouve dans une éducation particulière des ressources momentanées, mais un prêtre solide et bien portant!... Cette situation de demi-domesticité est indigne du caractère sacerdotal. Elle ne peut être qu'une exception. Et elle offre des dangers : dangers pour le prêtre dépaysé dans un milieu tout mondain ; dangers même pour la famille et pour les enfants exposés par la vie familière de tous les jours à ne plus respecter le prêtre vu de trop près. Je n'aime pas les précepteurs en souliers vernis qui jouent au tennis avec les amis ou les sœurs de leurs élèves, et qui prennent part à tous les divertissements; je n*aime pas davantage ceux qui se laissent reléguer en un coin et à qui on parle de haut; pour tout dire, je n'aime pas ceux qui s'attardent dans ces situations agréables, molles, mais où il est à peu près impossible de faire du bien, très difficile de ne pas faire du mal. — Je ne puis admettre que ceux qui n'acceptent un préceptorat que comme situation transitoire, pour parer à un besoin immédiat.
D'autant qu'à presque tous ceux qui ont passé
trop longtemps dans ce qu'on appelle « les granfles ifamilles », il reste toujours ou un pli de vénération presque servile vis-à-vis de ces familles, ou un levain aigri de critique et de révolte. Le prêtre qui a quitté sa famille pour être prêtre ne doit pas aller se mettre au service d'une famille particulière. I^artoiït où il donne autre chose qu'un service public le prêtre est diminué. ,
J'ai donc prié mon jeune abbé de réintégrer son collège après Pâques non sans lui avoir quelque peu lavé la tète. Je lui ai d'ailleurs promis d'avoir Vmïl sur lui et de lui donner à la rentrée prochaine un poste plus conforme à ses aptitudes et à ses goûts. Et en finissant je lui ai dit :
— Vous m'en voulez maintenaut, plus tard vous me remercierez. Dans trois ou quatre ans, quand vous auriez voulu rentrer dans le diocè«e, on n'eût pas trouvé un poste à votre convenance et il eût été bien difhcile de vous caser. Et alors? - Un autre préceptorat?.*. Précepteur à perpétuité, puis, prêtre habitué dans quelque grande ville. Croyez-moi, vous valez mieux. Ne renoncez pas si tôt au travail. Si vous n'avez pas à Saint-Pierre des occupations assez absorbantes, travaillez comme on vous Taappris à rinstitut. Songez à vous rendre utile à l'Église...
Sous cette mercuriale, mon abbé tout à coup se mit à fondre en larmes. Je m'arrêtai tout interloqué.
— Mais qu'avez-vous donc, mon ami, voyons? Je ne vous ai rien dit de blessant.
— C'est que, Monseigneur, vous ne pouvez pas sa^ voir...