‹ Le journal d'un évêque, publié (volume 3)Chapitre 3 sur 3 · PENDANT LE G0T4G0KDAT SOU · texte numérisé non relu

PENDANT LE G0T4G0KDAT SOU

Et avec des sanglots il m'exposa qu'il avait besoin de gifcgiier de r^rgent, qu'il avait une sœur dans la misère avec trois petits enfants, que les 600 francs qu'on lui donnait à Saint-Pierre ne pouvaient lui sttf^ fire et qu'alors... — Pauvre garçon, il se décidait au préceptorat comme les filles pauvres se décident :à entrer en condition. Je le plaignais de taute mon àme. Je lui dis des3)aroles douces. Je le renvoyai b son collège en lui promeltaint d'aviser et de tenir compte dans ma décision de tout ce qu'il 'm'avait confié.

Voici bien toujours la question qui se pose. Nos professeurs sont payés des prix dérisoires. Ce ne sont pas des religieux et nous les traitons comme s'ils étaient des moines. 11 faut élever les traitements et assurer l'avenir du corps enseignant. Il ne faut pas leur demander une abnégation à laquelle ils n'ont pas voulu se contraindre, un détachement de tous les liens de famille auquel ils n'ont pas voulu s'engager, il faut qu'ils puissent faire leur carrière dans l'enseignement avec des avantages à peu près égaux à ceux qu'ils auraient ailleurs et que si après des années passées à enseigner il veulent rentrer dans le ministère pastoral ils puissent rapidement rattraper leurs contemporains. Pour cela il faudra peuft-être économiser ailleurs, mais les œuvres ne valent que par les hommes et, puisqu'ils sont hommes, il y faiit employer les moyens humains.

Le 2 avril, — Je trouve au courrier aujourd'hui, comme presque tous les jours du reste, des demandée

de secours de prêtres que leur âge ou leurs infirmités ont forcés d'abandonner le ministère. Je prends pour les soulager sur les fonds d'une caisse alimentée par les souscriptions du clergé. Mais comme il serait bien mieux que ces prêtres eussent droit à une pension ! La situation de quelques-uns est véritablement misérable. J'en sais un aveugle qui est retombé à la charge de son frère, pauvre métayer. Il faudrait quelque part dans le diocèse, comme annexe du grand ou des petits séminaires, une maison de retraite pour ceux qui désireraient s'y abriter. L'ombre des mêmes murailles qui ont abrité leur jeunesse cléricale abriterait leur vieillesse. Je vais mettre immédiatement à l'étude ce projet. La pension et le service de huit à dix vieillards vivant en commun ne saurait coûter très cher.

Mais ce qu'il y a de plus urgent consiste à assurer le service régulier d'une pension de retraite à tout prêtre que les forces trahissent et qui, pour une raison quelconque, devient matériellement impropre à un ministère actif. Il ne s'agit pas ici de fixer de limite d'âge absolue. Nous ne voulons ni favoriser l'avancement rapide des jeunes, ni éterniser indûment les vieux dans les postes qu'ils occupent. Nos préoccupations sont autres : nous voulons le service et le bon service. Donc, si avancé que soit l'âge, si le sujet est vaillant encore il faut le conserver en activité ; par contre, dès que les forces ou les facultés baissent, fût-ce à cinquante ans ou même à quarante, la mise à la retraite s'impose. Je sais très bien que ces mises à la retraite

sont parfois très dures à faire accepter, très difficiles à prononcer. Confiant dans ma bonne volonté et ma bienveillance pour mes prêtres, j'espère qu'on peut s'en tirer. Du reste il le faut. Mais pour faciliter la chose il faudra poser des règles. Voici celles qui me semblent justes. Le prêtre, quel que soit son âge, pourra être mis à la retraite d'office si des infirmités constatées par l'autorité diocésaine le mettent dans l'impossibilité manifeste de remplir son ministère, A soixante ans, après trente-cinq ans de service, non compris le séminaire, il pourra demander et obtenir sa retraite. A soixante-dix uns il sera mis à la retraite d'office. Pourront cependant exceptionnellement être maintenus en fonctions les ecclésiastiques qui le désireront si l'autorité diocésaine lejugeàpropos.— Il yabienquelquesdifficultés canoniques pour imposer aux inamovibles les règles ainsi formulées, mais il est aisé de les lever. Ainsi, ce me semble, on peut éviter le scandale de voir des vieillards occuper des charges que visiblement ils ne peuvent plus remplir. Mais il faut aussi éviter l'autre scandale de voir de bons serviteurs vieillis et tombés dans la misère. Il suffît d'une retraite minime au prêtre habitué à vivre de peu, mais cette retraite est indispensable. On pourrait rassurer par des versements réguliers à la caisse nationale de retraites pour la vieillesse, mais ces versements sont personnels et les pensions qui en résultent le sont aussi, l'âge seul donne droit à ces pensions; il n'y a pas là l'élasticité, la communauté nécessaiies pour nos besoins.

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Il faadrait une caisse diooésaiiie. Un don générenK pourrait en constituer les premiers fonds, ^uis les souscriptions personnelles l'alimenteraient et au bout de fort peu de temps, elle pourrait fonctionner dans d*«ssez bonnes conditions. Supposons une première mise de fonds de 100.060 francs, ce n'est pas impossible à trouver. Cela nous donne une rente de 2.300 francs, nette de tout impôt; les prêtres actifs du diocèse sont au nombre de 300, s'ils versent une cotisation de40 francs chacun, cela fait 3.000 francs; on peut faire faire une quête annuelle qui produira au bas mot 1.000 à 1.500 francs, on peut donc compter sur des recettes annuelles de 4 à 5.500 £r^ si la caisse ne reçoit plus aucun don, de 6.500 à 7.000 francs si la caisse reçoit un don de iOO.OOO fr. C'est ainsi une moyenne de 8 à 10 prêtres qui pourraient recevoir une pension annuelle de 600 francs. Je sais bien que c'est peu, mais c'est toujours mieux que rien. Avec de la suite dans les idées, en sachant canaliser et capitaliser les dons, on peut arriver & augmenter les fonds de caisse et à donner un millier de francs à tout prêtre retraité. Avec les honoraires de messes, cela pourrait à peu près suffire.

11 faut se préoccuper de tous ces détails. C'est une faute dont on accuse l'Église de ne pas être reconnaissante pour les serviteurs vieillis, ou au contraire de sacrifier le bien des paroisses à cette reconnaissance. Les hommes sont hommes. 11 faut que les jeunes gens sachent bien d'une part que les voies des postes où peut s'exercer largement leur zèle ne resteront pas indéfiniment encombrées et

d'autre part qu'ils peuvent compter sur la sécurité de leur vieillesse^

Le 25 avril. — Les solennités papales sortt passées. Voici les tournées de confirmation qui vont commencer. Dès demain je me mets en route. Je vais à l'autre extrémité du diocèse commencer une tournée longue et fatigante. Je ne rentrerai pas ici avant un mois. En revenant je visiterai les trois cbefs-Keux d'arrondissement que je ne connais pas encore et je réunirai à mesure tous les prêtres, comme j'en avais formé le projet.

Il y a déjà plusieurs mois que l'itinéraire de ma tournée pastorale est publié. Â. peine était-il connu que de nombreuses invitations me sont arrivées. Dans presque toutes les paroisses rurales il y a une famiUe, ordinairement titrée, qui parait en possession du privilège traditionnel d'héberger l'évéque. J'ai vu même des courses au clocher assez étonnantes. Profitant de ma nouvelle arrivée, quelquesuns sont venus me pofPter eux-mêmes dès la première heure leur invitation. Ils espéraient ainsi surprendre mon consentement et déposséder des rivaux. Ma naïveté plus que ma prudence m*a empêché de me laisser prendre et de faire des inopairs. Dès les premiers mots que Ton m'a touchés, dès les premières lettres que l'on m'a écrites, j'ai répondu que je ne voulais accepter l'hospitalité qu'au presbytère et aux instances motivées par le peu de confortable de l'hospitalité curiale j'ai répliqué «que ce qui suffisait à un curé pouvait fort bien me suffire.

On a fini par comprendre et après quelques insistances on se l'est tenu pour dit. Mes refus, si polis qu'ils fussent, ont provoqué pourtant quelques lettres aigres-douces, et je crois que j'ai indisposé bien des gens.

D'un autre côté mon entourage immédiat, qui doit m'accompagner en tournée, n'envisage pas sans quelque appréhension la perspective des menus et des chambres de presbytère.

— Monseigneur, me disait tout à l'heure l'abbé Butin, vous verrez que vous serez obligé de coucher par terre ou d'y faire coucher le curé. A Sainl- Mesmin où nous serons dans huit jours, le curé n'a que deux chambres, une pour sa servante et l'autre pour lui. Vous refusez d'aller au château, où voulezvous que le curé puisse vous loger? Vous allez mettre ce brave homme dans le plus grand embarras.

— Mon cher ami, je verrai moi-même quand je serai là. Quand nous devrions coucher tous quatre dans la même chambre sur des matelas, vous, l'abbé Gallet, le curé et moi, pensez-vous que nous serions bien malades? Une autre fois nous serons quittes pour ne pas passer la nuit à Saint-Mesmin. Ce n'est pâs tout à fait indispensable. Nous nous arrêterons chez des curés mieux logés.

— Et François, Monseigneur?

— François ira à l'auberge.

— L'évêque couché par terre, son domestique à l'auberge, voilà qui va donner aux paysans grande idée de nous.

— Pensez-vous, repris-je, qu'ils en seront si fort scandalisés? Je cfois au contraire qu'ils m'en sauront quelque gré. La place de l'évêque est au presbytère et non pas chez le seigneur. Si l'évêque se gêne pour cela, pour ne pas accepter une hospitalité qui tourne ou qui peut tourner à la servitude, les paysans ne s'en plaindront pas. Trop longtemps les relations extérieures leur ont fait croire que l'Église était un instrument au service du château. 11 ne suffit pas que ce préjugé soit faux, il faut que sa fausseté saute aux yeux.

Certes, je ne voudrais rien faire qui pût contrister de très braves gens, très vertueux souvent, parfois vrais chrétiens, presque toujours très honorables et d'agréable commerce, mais je ne vois pas du tout pourquoi je perpétuerais des errements qui font du tort à l'Église et, par suite, aux intérêts religieux.

Car, il n'y a pas à le nier, la plupart de ces familles sont impopulaires. Je sais qu'il n'en est pas de même partout et aussi bien n'ai-je à prendre dé décision que pour ce seul diocèse. Mais ici les nobles et les châteaux sont impopulaires. Il suffît qu'ils soient d'un côté pour que les paysans aillent de l'autre. Faut-il donc qu'en acceptant, dans une occasion quasi officielle, l'hospitalité des châteaux, je rende l'évêque suspect à tous les paysans? En quoi y suis-je obligé ? Ces familles, dites-vous, ont fait du bien à l'Église, elles sont serviables, généreuses, c'est par elles que vivent les œuvres, il convient de les honorer. Ainsi veux-je faire et en chaque pa-

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roisse j'irai faire une spéciale visite à nos bienfaiteurs. J'en ferai anssi une au maire et à tous les conseillers municipaux qui habitent dans le bourg, j'annoncerai ces visites et j'en dirai publiquement les raisons générales sans nommer personne.

Si les familles en question sont vraiment chrétiennes, elles comprendront et, comme elles veulent avant tant le bien de l'Église, elles accepteront sans peine ma décision. Si elles mcmtrent du chagrin ou de l'humeur, c'est qu'elles préfèrent leur gloriole au vrai bien, et alors qu'est-ce que je leur dois, moi, évèque ?

Ma tournée de plus a surtout pour but de causer avec les prêtres. Le pourrais-je si j'étais trop loin du presbytère? Est-ce que les eicigences du monde ne viendraient pas se metlre entre le curé et moi? Ce n'est pas Monsieur le Marquis ou Monsieur le Comte ou Monsieur le Gros bonnet X que je vais voir, c'«st le curé, c'est tout le peuple chrétien. Je veux être, je dois être tout à tous et non pas sur vrngt-qpuatre heures deux heures à tous et le reste à deux ou trois.

Notre-Dame au Tertre, le 20 mai. — Aujourd'hui repos. Depuis trois semaines nous courons par monts et par vaux. Nous avons laissé le chemin de fer et, depuis le Tl avril, le soir ou le matin, selon les cas, l'abbé Butin, l'abbé Gallet et moi, avec "François sur le siège, nous allons, dans une grande et solide berline que j'ai achetée, au trot de deux chevaux de louage, d^un presbytère à un autre presbytère, d'un

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clocher à un clocher, d'un village à un ^illLage. Nous montons, nous descendons des eûtes, nous suivons des routes étroites, interminables; dont la chaussée blanche est toute bordée de larges bandes de gazon vert, et qui font à travers les bois des lacets et des circuits. Après avoir longtemps chemôné sans rencontrer àme qui vive, entre des taillis profomdstout embaumés de bruyère en fleurs, hérissés d'ajoncs aux fleurs jaunes ou panachés de fougères vertes, nous arrivons à des sommets,d'oiila vue s'étend vers des horizons immenses, et nous ne voyons que le moutonnement d'un bleu vert des feuillages à perte de vue. Au loin, sur des tertres, des blancheurs isolées au milieu d'espaces plus clairs qui paraissent nus : ce. sont des métairies isolées, parfois quelques toits groupés autour d'un clocher. Près de nous des combes étroites dévalent brusquement et les arbres semblent s'incliner dans leurs replis, des vapeurs bleues montent au-dessus des feuillages verts. Quelquefois sur de hauts plateaux, les bois brusquement cessent, de^ terres labourées, des champs de luzerne ou de trèfle tout rouges de fleurs, des seigles, des avoines dont les tiges montent, du blé qui secoue ses longues et minces feuilles vertes déjà élargies, des coteaux couverts de vignes, de basses murailles en pierres sèches et noires qui limitent les jardins plutôt qu'elles ne les ferment,, des treilles qui courent sur les murailles, des maisons derrière les jardins ou rangées irrégulièrement le long de la route et, tout fleuris, des pommiers, des cerisier» blancs, et des pêchers roses et les lilas avec leurs grappes d'un

violet doux, une maison d'école, une église, un presbytère. D'autres fois, c'est après une longue et raide descente qu'à un détour de la route une vallée s'ouvre, avec de larges prés verts, des étangs qui dorment, des ruisseaux qui coulent, des peupliers qui lèvent leurs tètes hautes et vertes, et dans un un pli des coteaux, blotti sur les premières assises pour éviter les inondations hivernales, le village avec ses jardins, ses murailles noires, ses treilles, ses pommiers et ses cerisiers blancs et ses pêchers roses, et ses lilas aux grappes d'un violet pâle, et sa maison d'école, son église et son presbytère, parfois son château aux fenêtres croisées de pierres, aux lourdes tours rondes coiffées de toits pointus, aux créneaux menaçants comme de lourdes mâchoires de pierre, aux douves profondes remplies d'eau noire, avec du lierre qui grimpe sauvage le long des hauts murs et forme, au hasard des sucs qu'il puise dans les vieux mortiers, ici des plaques maigres aux feuilles pâles et là des touffes abondantes aux feuilles pressées presque noires de vigueur. Dans ces régions basses la lumière est moins pure que sur les hauteurs, l'air moins sec et moins transparent, le regard porte moins loin, toutes les lignes s'estompent, et en tremblant s'arrondissent. La vie est plus active, les plantes sont gonflées de plus de sucs nourriciers; le moulin tictaque sans cesse : le paysage quoique encore adorablement tranquille est cependant quelque peu plus animé. On dirait qu'il y a plus d'oiseaux dans les arbres^ plus de merles dans les haies, plus de coucous dans les prés.

C'est dans un de ces villages que nous sommes venus pour nous reposer deux jours. Notre-Dame du Tertre a une église qui est un lieu vénéré de pèlerinage, quatre missionnaires y sont attachés qui prêchent l'hiver et qui, durant l'été, desservent le sanctuaire, mais ce n'est pas une paroisse. Hier j'ai donné la confirmation à Clermont qui est le chef -lieu de la paroisse, aujourd'hui et demain nous nous reposerons ici dans ce vallon frais. Les missionnaires ont des chambres spacieuses meublées de lits aux rideaux blancs, de tables de cerisier rouge et de chaises de paille où on se trouve délicieusement. Et c'est un charme, après tout le remue-ménage de ces trois semaines, de pouvoir enfin se trouver tranquille sans une foule empressée et tourbillonnante avec des visages sans cesse renouvelés, obligé de prendre part à des dîners trop longs, d'écouter toutes les conversations, de s'intéresser à toutes sortes d'affaires, de tâcher de se débrouiller au milieu de tant de diverses physionomies, de parler au peuple deux fois par jour. Les fenêtres de ma chambre sont ombragées par les feuilles épaisses et fortement odorantes d'un noyer immense. Je les ai ouvertes dès le réveil, et ce silence dans la paix verte de cette fraîche journée commençante me cause un véritable ravissement.

Nous arrivions la veille au soir d'ordinaire au village où nous devions donner la confirmation le lendemain. Nous trouvions à quelque distance un messager qui nous avertissait de l'approche du village. Nous prenions l'habit de chœur et bientôt

la YoLture s arrêtait; le ci&ré, très souveuit le maire, nous atbeadaient. Mettant pied à terre, nous saluloos la croix panoissiale, puis, les harangues du curé et du maire prononcées, je répondais en quelques mots et on se mettait en marche processionnelle* ment vers L'église. Des guirlandes de papier rose avec des bouillonnes blancs, des bagues dorées ou des anneaux, rouges courent le long des maisons, le bu^ vert forme des festons, des couronnes, sonii suspendues aux guirlandes, des fougères coupées jonchent le sol des chemins. Des paysans endimaochés, beaucoup de fenuaes et d'hommes forment le cortège, deux ou trois fois les hommes avaient des fusils qu'ils portaient en vieux réservistes et la poudre a parlé en mon honneur. Presque partout le prestige de l'évêque est resté entier. J'avais soin de me munir d'une provision d'images et de dragées, je m'arrêtais parfois, au grand déplaisir du curé et au risque de rompre le bel ordre dti cortège, pour les distribuer aux petits enfants. J'avais plaisir, un plaisir que mon âme ne soupçonnait pas, à poser ma main sur ces tètes blondes, à donner à ces êtres purs que je ne faisais qu'entrevoir» une. minute la bénédiction du Maître qui les aimait tant. Les images s'envolaient et les dragées fondaient conuue la neige au soleil. Farouches d'abord et un peu craintifs, le lendemain, quand je parcourais entre messe et vêpres les rues du village, tonAS les enlants s'attroupaient et devenaient £amilieirs et quelques momeAts je causais avec eux.

Car j'ai soin de me réserver après le déjeuner, que

je lâche d'abréger le plus possible, et de ne jamais faire durer plus d'une heure, deux heures pour mes visites. Je vais avec le curé chez les conseillers municipaux et les fabriciens du bourg; s'il y a quelque malade, ou quelque pauvre très pauvre, nous entrons aussi et nous nous asseyons et nous restons aussi longtemps que chez tous les autres. S'il y a quelque famille honorable et pieuse connue par son dévouement à la religion dans le voisinage immédiat du bourg, nous y allons également faire une visite. J'ai prévenu d'ailleurs les curés que je tenais à ce que les autorités officielles, maire, conseil municipal, conseil de fabrique, instituteur, fussent invités en mon nom à déjeuner avec moi et qu'on adressât la même invitation aux chefs des familles importantes et religieuses. Tous les frais sont à ma charge. L'abbé Gallet avant notre départ est chargé de tout régler. Je ne veux pas que mes prêtres voient arriver avec terreur la visite de leur évêque et que l'année de ma tournée soit pour eux une année de privations.

Ainsi peu à peu je fais connaissance avec mes prêtres et mes diocésains. Pour beaucoup encore l'évéque est loin d'être un homme comme les autres, les vénérations héréditaires ont laissé leurs traces dans ces cerveaux dont la phraséologie et les journaux révolutionnaires ont à peine rayé la surface. L'intérieur profond reste intact. Et de plus en plus je m'aperçois que ce qui manque au clergé pour reconquérir ce peuple c'est la communauté de vie, de sentiments et d'action. Tandis qu'évoluaient au

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siècle dernier le» idées et les piréoceupationâ | des hommes, les idées et les préoccupations du Gler^é sont demeurées immobile». Malgré son patriotisme, son dévouement incontesté aiiix. particuliers isolés et à la chose publique^ par la faute d- uoe éducation mal entendue où occupaieo^t trop de de place les récriminations contre le présent et les regrets dupasse, pan un esprit de corps mal compris, le prêtre a gardé à peu près l'esprit de ses prédécesseurs du XVII* ou du xvui* siècles, il s>st trouvé parmi nos contemporains une sorte de dépaysé.

Depuis quarante ans des progrès ont été faits. Ils ne sont encore ni assez profonds^ ni assez nombreux. Il faudrait que le clergé eût le même esprit public que toutes les autres classes de la nation. Cet esprit, par cela seul qu'il est public, ne saurait être tout à fait mauvais. En tous cas, s'il faut laisser de côté le répréhensible, on peut s'attacher au bon. Le prêtre ne doit pas être un homaiie du passé, il est bon que quelques prêtres soient des hommes de l'avenir, tous doivent être hommes du présent. Il faut s'adapter, adapter notre langage, nos façons d'être, nos cérémonies et nos rites mêmes, toutes les contingences extérieures de la religion aux besoins, aux aspirations, aux pensées de nos contemporains.

Et, poUiT donner un exemple, n'est-ce pas une anomalie curieuse que de voir qu'après des mouve- \ ments si importants dans les habitudes sociales, nos \ cérémonies n'ont presque point varié, que les | heures des vêpres du dimanche, par exemple, sont les mêmes aujourd'hui qu'il y a trois cents ans, que

la durée des offices n*a pas changé et que la <5on«tante préoccupation des Uturgistes est de nous faire revenir aux formes anciennes sans s*inquiéter 'ée savoir si elles seront goûtées du peuple chrétien autant que des archéologues?

«lésais la force que doit consen^er la tracTitio» dans la religion catholique, je ne demande pas des innovations radicales et qui pourraient être dangereuses, je demande seulement que les pasteurs aient Tœil sur les besoins de leurs ouailles pour y adapter les formes, Thoraire et la longueur des cérémonies dans 'la mesure ot il n'existe pas d'obligation, plutôt que Buir des traditions figées dans des livres. La tradition elle-même en est chose vivante: le livre en la conservant l'altère car il la fixe et rarrête dans son développement. La religion est une vie et donc les cérémonies doivent être vivantes. Jusqu'au moyen âge la liturgie a eu une élasticité très grande. De nos jours encore plusieurs changements y ont été apportés. Je ne crois pas qu'il faille avoir peur de la variété et du changement dans tout ce qui n'est pas essentiel et obligatoire. Si d'ailleurs on allait trop loin, Rome est là pour tout ramener à l'ordre.

Nosoffioes,nos'prédications durent trop longtemps, même à la campagne. Les gens du xvii^ siècle ou du moyen âge passaieiïtvolontiersdes heures îmmeiriles dans les^églises, ils priaient, comme ils faisaient toute chose coutumîère, comme font encore nos paysans, avec lenteur et une soitlje de somnolence, ils n'étaient pas pressés, la rareiié rela;tive de leurs impressions et

de leurs idées les gardait longtemps tranquilles. Aujourd'hui tout va plus vite : tout le monde a voyagé, tout le monde a lu,le cerveau s'est'peuplé et d'images et d'idées, on vit davantage en moins de temps. L'intensité de l'effort empêche la durée de Tapplication.Ceux qui prient font comme ceux qui travaillent; ils donnent avec moins de temps une égale quantité de sentiments pieux. Un sermon de vingt minutes est suffisant pour frapper les âmes si Ton touche au bon endroit. Des cérémonies trop longuesfont le vide dans les églises. On se plaint que les vêpres sont de plus en plus désertées; pourquoi ne pas changer l'heure des vêpres, pourquoi ne pas y introduire quelque changement qui intéresse le peuple ? Le peuple est devenu trop passif dans nos cérémonies catholiques, il faut tâcher de lui rendre sa part d'activité. On ne s'intéresse aux choses qu'en proportion de l'effort qu'on y dépense. Dans la transformation que la musique a subie, alors que tant de refrains profanes sont devenus populaires, comment se fait-il qu'aucun air de cantique ne se soit implanté dans les cerveaux populaires ? Nos compositeurs religieux ne nous ont donné guère que des cris brutaux ou des roucoulements mélodiques, charme des raffinés quand ils ne font pas leur risée, mais qui n'ont aucune prise sur la sensibilité du peuple. Prenons garde : le catholicisme s'est trop désincorporé des masses, il faut faire rentrer l'âme dans le corps et pour cela prendre les moyens qui sont appropriés.

Je suis convaincu que ces moyens existent et qu'il ne faut pour les trouver d'autre génie que celui d'un

prêtre profondément religieux. J'en ai trouvé quelques-une de tels. J'en ai vu qui paraissaient au milieu de leurs paroissiens comme des frères aînés. J'en ai vu aussi tout à fait séparés de leur troupeau. Un entre autres qui, lorsque je suis arrivé, était en train de se mettre toute la paroisse à dos. Un ^u^oie 'homme, sii!Etple journalier, très mauvaise tète, et qui, bien que de conduite irréprochable et même très religieux avait donné dans les élections de la tablatureau cuvé et à toutes les familles importantes, venait de mourir et sa famille réclamait que Tenterrement se fît le jour de la coniirmaition. Le curé était fort embarrassé. Il craignait de me déplaire et voulait se rendre libre dans la journée. Il n'€»t par sûr que les paroissiens ne jouissent pas quelque peu de son embarras. J'arrivai sur ces etitrefaites et, mis au courant, je dis au curé :

— Fixez l'enterrement une heure avant les vêpres, je le présiderai moi-même.

Et je présidai la cérémonie à l'église, non sans avoir adressé quelques mots à l'assistance pour leur dire que je prenais ma part de tous leurs sentiments et que je me trouvais heureux de le témoigner. Il va eu quelque étonnement de ma décision dans le clergé, mais cet étonnement même répandu par les conversations servira mes intentions. L'évèque est le pasteur de tous, il aime toutes ses brebis. Il pleure et se réjouit avec tous. Il est tout à tous. Et voilà bien la formule souveraine de l'adaptation. Car l'adaptation extérieure ne se fera que si elle -procède. de l'intérieur et ce qui la réalise par l'intérieur

c'est la charité qui voit tout, qui sent tout et sans crainte, sans faibléisse, sans hésitation, sans témérité, ose tout et pourvoit à tout.

Châteaurenard^ le 19 juin. — Je *Suis rentré ici pour les ordinations de la Trinité. Depuis, je suis occupé à opérer la répartition des postes vacants aux jeunes prêtres. J*ai reçu plusieurs fois chacun de ces jeunes gens. Ils ne sont cette année que huit et j'auraîsplus de vingt postes à pourvoir. Quarante paroisses de mon diocèse sont sans curé dont quelques-unes importantes et les binages ne sont pas toujours faciles. Ce n'est pas que j'aie tellement peur pour mes prêtres des fatigues du ministère. Ceux qui travaillent le plus sont toujours les moins fatigués. J'aime mieux le prêtre missionnaire que le prêtre fonctionnaire. Je reconnais que le binage du dimanche est pénible, mais enfin dire une messe à huit heures, à six ou même huit kilomètres de son presbytère, ce qui est un cas extrême, puis revenir célébrera dix heures ou dix heures et demie les offices dans sa paroisse, ou dire chez soi la première messe et aller célébrer les offices ordinaires dans l'autre paroisse, est-ce donc un travail d'Hercule et au-dessus des communes forces humaines?... Il faut, il est vrai, faire à jeun trois ou même quatre heures de marche, être présent à l'église quatre ou cinq heures, ce qui suppose qu'on s'est levé à cinq heures et qu'on ne déjeune guère qu'à midi. — C'est là le plus dur, mais presque tous les prêtres ont maintenant une bicyclette qu'ils enfourchent volontiers pour aller

voir leurs confrères, pourquoi n'escompterait-on pas les services de cet instrument d% locomotion? Et il y a aussi des voitures, des chevaux et même des ânes. Depuis le dimanche des Rameaux nous savons tous que ceux-ci ont ét#faits pour la gloire du Seigneur. — Les suppléments de traitement qui proviennent des binages permettent aux prêtres de se procurer des machines ou des montures. Et peut-être, avec la diminution des vocations, avec la diminution de ferveur qui en est à la fois et la conséquence et la cause, le presbytère rural doit-il être de moins en moins la demeure d'une retraite studieuse et devenir simplement l'abri momentané entre les courses apostoliques. Le train-train régulier du culte ne peut plus suffire. 11 faut que le curé évangélise du matin au soir. Ces binages pénibles vont à la jeunesse, l'occupent et entretiennent son zèle. Il y a du bien dans le mal.

Parmi les jeunes prêtres, deux très remarquablement doués au dire des supérieurs désirent prendre leurs grades pour le professorat. Je ne demande pas mieux que de les envoyer étudier dans une de nos universités et de subvenir à leurs frais d'études, mais j'exige d'eux en retour la promesse écrite de se consacrer pendant dix ans à l'enseignement dans le diocèse. Je me souviens de la déception de mon ancien évêque de Pompignac qui envoyait ainsi volontiers des jeunes ecclésiastiques faire des études supérieures et qui s'affligeait d'en voir très peu revenir. Une fois licenciés, plusieurs acceptaient de riches préceptorats. Ceux qui poussaient jusqu'à l'agréga-

tion se '(voyaient de grands génies et ne pouvaient consentir à revenir enterrer leur science, leirr philosophie, leur grammaire, leur histoire ou leur littérature derrière les murs de quelque petit collège de province. Il leur fallait Paris, la grande ville ou du moins les hautes chaires 'Universitaires oti il y. avait iiïx candidatures pour une place, pendant quedameuraient vides ou mal occupées les chaires principales des séminaires ou des collèges diocésains. Je ne suis pas un routinier, j'aime les études, les examens, les concours, les grades, mais je ne veux pas être dupe. Le diocèse ne fait pas des sacrifices pour les îbeaux yeux de ces messieurs, mais pour assurer à ses établissements la capacité du personnel enseignant. C'est ce que je ne me gène pas pour dire et au besoin je suis parfaitement décidé à user de tous mes droits d'évêque pour empêcher les abus. J!ai déjà fait écrire à deux licenciés et à un agrégé qui, par simple convenance personnelle, s'emploient hors du diocèse, d'avoir à se mettre à ma disposition pour la prochaine rentrée, ou de se mettre en mesure de rembourser l'argent qu'on a dépensé pour eux.

Le21jmn. — Je reprends ma tournée pastorale.

J'en aurai encore jusqu'à la fin du mois prochain.

Le 5 août, — Me voici rentré. Les vacances sont commencées partout. — J'ai présidé la distribution de prix dans mes deux petits séminaires. — Les examens de jeunes prêtres ont lieu en ce moment même. J'ai tenu, cette année du moins, à les pré-

sider en personne. Je suis très résolu à donner une grande importance à ces examens. Portant sur toutes les matières de la théologie et de l'administration ils obligent les jeunes prêtres de revoir tous leurs cours et à donner la mesure à leur application et de leur intelligence. — Chacun d'eux doit apporter au moins un travail écrit, un mémoire dont il choisit le sujet sur une liste publiée chaque année. Cette institution est excellente. Les notes « bien » et « très bien » seront insérées à YOrdo dû diocèse, et c'est d'après ces notes que seront faites les nominations. J'ai bien l'intention de laisser longtemps vicaires ceux qui n'auront pas des notes suffisantes aux examens.

Entre temps, avec le supérieur du grand séminaire, les vicaires généraux et les membres du chapitre, nous arrêtons ie futur plan d'études du grand séminaire. Je suis parvenu à faire accepter une aumônerie très douce au professeur d'histoire que j'ai honoré de toutes façons, j'ai nommé le professeur de philosophie et le professeur de dogme à des postes en rapport avec leur situation. J'ai nommé à leur place un licencié en histoire, un licencié en philosophie et un vicaire de l'église cathédrale avec lequel j'ai eu cette année des conversations fréquentes et qui m'a frappé par la sûreté de son sens théologique et l'idée nette qu'il se fait de ce que doit être à cette heure l'enseignement de la science sacrée. Ils occuperont respectivement les chaires d'histoire, de philosophie et de dogme. Je veux de plus des cours scientifiques et je n'ai pas de sujets. Il faudrait un

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cours d€ mathématiques, un cours de physique et de chimie et un cours d'hygiène et de «physiologie. Quand j*ai émis cette proposition, Tabbé Corbon a levé les bras au ciel.

— El le temps, Monseigneur, le temps, où le trouverons-nous? Nos élèves sont déjà surchargés el surmenés.

— Mon cher supérieur, les élèves des lycées font leur cours de philosophie, ils apprennent en outre la physique, la chimie, la physiologie et l'histoire contemporaine, tout cela en un an.

— Mais, Monseigneur, ils ne font qu'effleurer toutes ces matières, et pour la philosophie qu'on leur enseigne, autant ne pas en parler...

— Aussi bien n'en parlons pas, si vous le voulez, quoi que vous me paraissiez peu juste et bien dédaigneux, mais nos élèves font deux ans de philosophie. On peut en ce temps faire une très bonne philosophie en consacrant la moitié des classes 4 d'autres études. Or, pour repasser les (mathématiques de façon à montrer la suite et la continuité de« théorèmes et donner k ces sciences leur portée éducative, il «ufQt de deux classes par semaÎDe durant un an. — Mettons «deux classes d*histoireQ une classe d'histoire de la philosophie, nous aurons alors durant la première année, par semaine, oinq classes -de philosophie, deux classes de matiiématiques, deux d'histoire, une d'histoire de la philosophie. Dorant la seconde an>née, nous aurons encore <;ioq classes de philosophie, «deux classes d'histoire, 'éeux classes de sciences physiques €ft natn-

relies. La cinquième classe du soir serait réservée à* une Mstoim des idées qui toucherait à la fois à T histoire littéraire, à l'histoire philosophique,, à Thistoire des sciences et à l'histoire religieuse. Ainsi toutes les classes du matin seraient exclttsi:Temen<t réservées à la philosophie et celles du sair seraient consacrées aux sciences et à l'histoire.

Les études du grand séminaire ont un but précis : munir de suffisantes connaissances théalogiques les futurs prêtres pour leur permettre l'accomplissement du ministère sacerdotal. Le grand séminaire est donc une é<:ole professionnelle avec un but pratique immédiat auquel il convient que tout soii subordonné. Et c'est pour cela précisément qu'ici l'école se double d'un noviciat. Car au grand séminaire on doit autant — et plus peut-être — so^nger à discipliner l'âme qu'à meubler rintelligence de quelques connaissances techniques. C'est ce qui distingue profondément le grand séminaire de toute autre école professionnelle, d'une école de notariat, par exemple, ou d'une école de thérapeutique, ce qui enlève aux études leur caractère purement utilitaire et leur donne une portée, intellectuelle qui permet d'aller plus loin que l'utilité professionnelle immédiate et de viser au développement véritablement scientifique.

Le christianisme est une religion de l'esprit, et donc le prêtre chrétien ne saurait se contenter de connaître les rites et les formules s'il n'a pénétré l'esprit. Chargé d'enseigner les âmes il ne doit pas s'aj?rêter à l'écorce de la lettre; par canséqiiLent la

formule dogmatique ou rituelle, la cérémonie liturgique ne doivent présenter à ses yeux qu'une enveloppe dont il connaît la moelle et dont il a goûté la substantielle saveur. Dans le sacerdoce catholique en particulier, le ministère de la confession exige à un degré très haut que le prêtre se soit assimilé les principes évangéliques. Le catalogue des cas réservés occupe une très petite portion de la théologie morale. Le prêtre au confessionnal n*est pas seulement un juge qui condamne ou qui absout d'après les règles textuelles d'un code écrit, inflexible et sans nuances, c'est aussi un directeur d'âmes, un donneur de consolations, d'encouragements et de conseils. Il a besoin d'avoir pénétré les replis de l'âme. Il doit réformer les méchancetés et les malices, réchauffer les tiédeurs, rectifier les déviations, apaiser même les ardeurs inconsidérées. Il faut pour cela qu'il porte en son âme un sens exquis non seulement de la morale naturelle et de la justice humaine, mais de la morale chrétienne et de l'idéal de perfection annoncé par l'Évangile ; c'est d'après ce sens intérieur qu'il juge le plus souvent, c'est ce sens qui lui dicte ses meilleurs conseils, et il n'a que très rarement recours aux maximes développées dans le cours de théologie morale. Ces maximes, ces principes ont passé chez lui à l'état d'habitudes. Le curé d'Ars pensait peu à saint Liguori et à ses livres de théologie, il n'en était pas moins merveilleux pour juger, pour conduire et pour pacifier les âmes.

C'est pour cela que la pure discipline catholique a été si merveilleusement inspirée en adoptant la règle

da célibat sacerdotal. Sans doute, comme toutes les règles disciplinaires, cette règle peut fléchir, rien ne prouve que sans elle le christianisme n'aurait pas pu se développer, cependant elle tient évidemment, sinon àTessence même du christianisme, du moins à ces accidents, qui sont en toutes les choses si voisins de Tessence qu'ils paraissent presque en faire partie et que l'essence même, sans cependant cesser d'exister, parait quelque peu diminuée quand ils ne se montrent plus. C'est en effet que la règle du célibat imposant la continence absolue va du même coup implanter la pratique du renoncement, la racine même de l'ascétisme et de toute la morale de Jésus jusqu'au plus profond de Tâme, en ces replis mystérieux où la composition de l'être humain faite de chair et d'esprit apparaît à la fois plus indissoluble et moins pacifiée. On a dit cent fois que la chasteté était la vertu chrétienne par excellence, si bien qu'elle scandalise les païens et tous ceux qui n'ont pas pénétré jusqu'aux profondeurs de lÉvangile. La valeur de la chasteté est double : 1" Elle déracine Tégoïsme jusqu'en ses profondeurs et remplace la paternité et la fraternité familiales toujours limitées par une paternité et une fraternité qui s'étendent aussi loin que la race des hommes et des fîls de Dieu. La continence seule permet à l'homme qui la pratique de pouvoir être vraiment tout k tous, elle détache l'homme de l'individuel, du particulier, pour le rendre universel. 2° La chasteté, par le fait seul qu'elle est la moins naturelle des vertus, oblige l'homme à une discipline intérieure très forte, à une

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mainmise de Tâme sur les sens, de l'esprit sur la chair qu aucune autre vertu ne développe au même degré. Car il ne s'agit pas ici d'être chaste à force de priser du camphre ou de boire de la tisane d'agnuscastus ou de nénuphar, il s'agit de savoir veiller sur ses sens extérieurs pour qu'ils n'apportent à Tintérieur aucune impression dangereuse, de savoir opposer aux images les plus intimes, les plus instinctives et les plus pressantes des images toujours prêtes et savamment combinées pour mortifier les premières, de prévenir par la fatigue, le jeûne, l'abstinence, par la privation de toute mollesse, les mouvements désordonnés de la chair, de les dompter quand, malgré tout, ils arrivent, par des actes appropriés, fallût-il aller jusqu'aux épines de saint Jérôme ou jusqu'à la neige de saint Benoît. Et ainsi par la discipline de la chasteté l'Évangile finit par s'asservir l'àme entière. Le prêtre catholique est sacré d'une auréole particulière : il est le premier disciple de la vertu qu'il annonce, il n'est pas un simple phonographe de prédication, une simple machine à baptême et à sacrements, il apparaît comme un christ parmi les enfants du Christ : Sacerdos alter Ghrisitis,.

Et ces considérations font bien comprendre le rôle de l'enseignement et de la discipline au grand séminaire. 11 faut former des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans à la discipline de la chasteté. Dans toute la fougue du sang et toute Tardeur de Tâge, il faut leur apprendre à se contenir. Il faut canaliser par la piété et adresser à l'Éternel par la charité universelle ces élans que la nature dirige avec tant de

charme, d'impétuosité et de séduction vers le particulier et l'individu. Il faut donner un Ëpoux à ces âmes dont le corps cherche l'épouse de façon à ce que leur virilité, tout en demeurant entière du côté des hommes, devienne une féminité vis-à-vis de Dieu. Déjà la pratique des sacrements, la communion fréquente a dès le petit séminaire commencé l'œuvre. Maintenant il faut l'achever et en exposer les raisons théologiques. Il faut que ces âmes connaissent les lois surnaturelles qu'expose la science sacrée et d'après lesquelles ces changements merveilleux se sont opérés en elles. Et ainsi la théologie a pour but d'expliquer au prêtre par quelles suites d'opérations il peut, par la grâce de Jésus-Christ, devenir luimême christ et, ainsi christianisé, christianiser à son tour les autres. C'est par là que la théologie se montre chose vivante, science de vie et non pas recueil de formules morJes. Le dogme forme l'ossature par laquelle la morale est supportée. Et sans doute jamais le Christ ne fut mieux réalisé par des hommes qu'aux premiers temps et par ceux-là mêmes, saintes femmes, apôtres ou disciples qui avaient eu le bonheur de voir de leurs yeux le Maître lui-même : tous portaient en eux infuse, dans les paroles vivantes et pleines de l'Homme-Dieu, toute la théologie, tout le dogme, toute la morale. Cependant, pleins et comme enivrés de la vie divine, ils n'en développèrent point aux yeux clairs de la conscience extérieure tous les plus intimes replis. Ce fut là l'œuvre des siècles, de l'Ëglise assistée de l'Esprit-Saint. -

Aussi le dogme a-t-il une histoire. La vérité ne change pas, mais les principes de vie dogmatiques et moraux, bien qu'existants de tout temps, puisqu'il y a eu toujours des saints, de vrais chrétiens, hommes divins par la grâce du Dieu-Homme, n'ont pas toujours été clairement connus, il y a eu progrès dans la conscience que l'Église vivante en a prise, et il est nécessaire que l'enseignement dogmatique soit constamment accompagné d'un enseignement historique. Je ne conçois pas une théologie dogmatique sans un exposé rapide de l'histoire de chaque dogme.

J'ai eu de la peine à faire adopter ces idées par mon entourage. Le supérieur du grand séminaire était surtout réfractaire. Il m'a fallu toute mon autorite et beaucoup de diplomatie pour arriver à le convertir. Heureusement j'avais affaire à un saint homme pour lequel la théorie et la pratique de la théologie ascétique n'ont point de secrets. Nous nous entendions donc à merveille sur les principes. Il voyait bien que le prêtre doit être christ et christianiser et que donc le sacerdoce est une vie et qui a ses lois. Une fois que nous avons été tous les deux bien installés dans cette conception biologique du christianisme : — Ego sum via^ et veritas et vita — il m'a été plus facile de l'amener à l'idée de progrès et même d'évolution, non pas certes dans la foi, ni dans la vérité profonde du dogme, mais dans la formule, et de là à la nécessité d'une histoire du dogme il n*y avait qu'un pas.

C'a été le plus difficile. Le reste après est allé ton

seul. Car tout le monde est d*avis que la théologie doit être comprise, que tout prêtre doit avoir une vue de l'ensemble architectural que forme la dogmatique du catholicisme, donc aucun enseignement ne doit être au grand séminaire ni purement verbal, ni aucunement routinier. Il convient que tous comprennent. Mais il peut y avoir un enseignement élémentaire et un enseignement supérieur. Il y a en effet deux classes d'esprits, les uns qui ont grand'peine à apprendre le nécessaire, les autres qui, comprenant d'emblée, peuvent dépasser beaucoup les premiers et que doue il serait mauvais de laisser marcher du môme pas lent.

Ces différences entre les esprits, très sensibles dans renseignement primaire, le deviennent moins dans les basses classes de l'enseignement secondaire, puis reparaissent peu à peu en humanités, et souvent

très différentes de ce qu'elles étaient dans l'enseignement primaire, les premiers en primaire devenant ici les moyens, et les moyens des classes inférieures prenant parfois le rang des premiers ; au grand séminaire, dès la seconde année de philosophie et même dès la première, on voit s'accentuer la séparation : des jeunes gens à l'esprit à la fois meublé, curieux, ouvert, insatiables de connaissances ; les autres plus ou moins intelligents, mais très satisfaits de ce qu'on leur enseigne et — bons enfants d'ailleurs — n'en demandant pas davantage, quelquesuns par indifférence et faute de comprendre à quoi ça pourrait servir, la plupart par impuissance à s'assimiler plus que ce qui leur est strictement

330 LE JOURNAL DVS ÉVÊQLE

demandé. Des premiers il y en a à peine quatre ou cinq par cours.

D'où il résulte cette conséquence pratique qu'il faut deux sortes de cours : des cours communs à tous où sera enseigné ce qu'on euseigne partout et qui. est indispensable; des cours spéciaux où ron admettra seulement ceux qui feront preuve d'aptitudes et de bon vouloir.

Lé 10 août. — Une de nos premières discussions a porté sur le baccalauréat. Devions-nous exiger la première partie au moins pour l'admission en philosophie et la seconde partie (philosophie) pour l'admission en théologie, ou devions-nous continuer les errements du passé?...

Un chanoine nommé M. Casavent et l'abbé Maleville étaient tous les deux grands partisans du baccalauréat.

— On l'exige des pasteurs protestants, disaientils, pourquoi paraissons-nous nous contenter à moins en n'ayant pas pour les prêtres la même exigence?

A quoi le supérieur du grand séminaire répliquait:

— Vous risquez par cette mesure de diminuer le nombre des vocations. Le diplôme tournera la tête à plus d'un de ces jeunes gens. Ce seront des pertes sèches.

— Je ne crois pas, répondis-je, que le baccalauréat puisse faire maintenant tourner la tête à personne. C'est marchandise trop commune et trop décriée. Nos séminaristes de sixième savent que le

l'ENDANT LE CONCORDAT 331

bachot ne peut plus mener à rien. Il faut à présent être licencié pour être maître d'études.

— Mais le baccalauréat, dit Tabbé Butin, est un examen qui se passe en dehors de nous. Si tous les élèves de nos petits séminaires sont forcés de s'y présenter, je crains que cela n'ait une influence déplorable sur les études. Maîtres et élèves auront la préoccupation de l'examen et, au lieu de bonnes classes d'humanités, calmes, sans fièvre, faites avec la seule préoccupation d'apprendre à écrire et à jouir du commerce des bons auteurs, nous aurons le four à bachot. Nos méthodes sont bonnes, puisque nos élèves sont d'ordinaire reçus sans préparation spéciale, mais pourquoi aller perdre toute notre originalité en nous faisant les pourvoyeurs des examens de la Faculté ?

— Celte raison est sérieuse, mon cher ami, dis-je alors, et je crois, messieurs, que nous la devons prendre en très sérieuse considération.

— D'autant, ajouta l'abbé Corbon, que nous sommes les meilleurs juges et même, à vrai dire, les seuls juges des connaissances et des facultés que nous sommes en droit d'exiger de nos élèves pour les admettre à poursuivre leurs études. On peut n'être pas louché par les périodes éloquentes de Cicéron ou par la grâce païenne des vers de Virgile, savoir lire à peine le grec, ignorer la suite des batailles de la guerre de Trente ans et faire un très bon séminariste, plus tard un excellent prêtre. Avec le régime du baccalauréat obligatoire le curé d'Ars n'eût pas existé.

— Tout cela me paraît juste, répondis-je, et l'abbé Maleville opina aussi du bonnet, mais vous admettez bien, mon cher supérieur, que pour le bon renom de nos études, étant donnée la badauderie des gens, même pour le bon renom du sacerdoce, il est bon que nous ayons dans les rangs du clergé le plus possible de bacheliers, et donc que loin de détourner de Texamen les enfants de nos petits séminaires, ainsi qu'on faisait jadis, il est bon au contraire de les y encourager, quand, leurs études faites selon nos méthodes, ils paraissent devoir se tirer de l'examen sans rien négliger d'essentiel?

Chacun parut être de cet avis et je repris aussitôt :

— Mais d'un autre côté, puisque nous n'exigeons pas le baccalauréat de tous les aspirants au sacerdoce, je crois qu'il convient que nous n'en tenions aucun compte. Cela mieux que tout montrera que le baccalauréat, bien que nous ne le dédaignions pas, est pour nous un accessoire, une sorte de superflu..

11 me semble donc qu'à l'entrée du grand séminaire il devrait y avoir un examen très sérieux, qu'on pourrait passer dans les deux petits séminaires à la fin de la rhétorique. Cet examen se composerait d'épreuves écrites et d'épreuves orales. Les épreuves écrites pourraient comprendre : une version latine tirée des auteurs classiques, une composition française de rhétorique, lettre ou discours, une composition française historique, une composition en français sur Tinstruction religieuse ; les épreuves orales comprendraient des explications

PKNDANT LE CONCOHDAT 333

d'auteurs, des iaterrogations religieuses, historiques, littéraires et scientifiques. On pourrait joindre aux épreuves écrites obligatoires une version grecque, un thème et une version d'anglais ou d'allemand. Ces épreuves facultatives donneraient des points supplémentaires, serviraient au grand séminaire pour savoir quels sont les élèves auxquels il convient d'accorder la permission de suivre tel ou tel cours complémentaire.

Ces examens se passeraient avec quelque solennité devant un jury diocésain, et rien n'empêcherait de réunir pour l'occasion tous nos jeunes gens de Chignac et de Chûteaurenard et d'instituer entre eux une sorte de concours.

Puis, au grand séminaire, d'une année à l'autre il n'y aura qu'à conserver la coutume des examens intérieurs et à les maintenir sinon sévères, du moins très sérieux, toujours avec cette préoccupation de n'exiger nécessairement des élèves que l'indispensable, mais de l'exiger sans faiblesse. Ce qui importe le plus dans un prêtre, c'est la vie de l'âme, la piété, l'Évangile et la théologie intérieure, si je puis dire, mais encore faut-il qu'il puisse lire le latin d'église, qu'il sache assez de théologie scolaire pour se garder de l'erreur et de l'hérésie, et assez de droit canon et de droit administratif pour se tirer des difficultés pratiques de la vie.

Nous nous mimes d'accord sur ces principes et l'abbé Maleville fut chargé, en même temps que l'abbé Corbon, de dresser le programme de l'examen, d'en arrêter sur ces bases les détails pratiques, et

cela rapidement, de façoQ à ce qu'on puisse mettre ce règlement en pratique dès cette année.

Le 14 août. — Nous en sommes à l'organisation des cours de théologie proprement dits. J'ai tenu à ce qu'on introduisît un cours d'apologétique. Les deux cours institués en philosophie, d'histoire de la philosophie et d'histoire des idées ont eu pour but dans ma pensée de préparer ce cours d'apologétique. L'erreur est sans cesse en mue. Elle n'est jamais stable ni concertante. L'apologiste doit répondre à beaucoup d'objections qui se contredisent. Il a besoin pour pouvoir répondre de connaître tout le mouvement de la pensée. Les erreurs et les objections ont des dates : il y en a qui ont apparu pour la première fois à tel siècle et en telle année. Il y en a que le même mouvement scientifique qui les avait fait naître a également emportées. On opposait jadis à Moïse les formations géologiques et l'évolution, ces objections sont aujourd'hui démodées. Mais il y a des esprits qui pour la science en sont encore de 1850, il faut leur répondre comme à ceux qui sont d'aujourd'hui, ou qui même prévoient demain. Bien des curés entendent encore les objections de Voltaire. Il faut donc connaître l'histoire de ces fluctuations de l'erreur et savoir ce qu'on répondait à Voltaire aussi bien que ce qu'on disait à Renan ou que ce que Ton dit maintenant à leurs successeurs. L'histoire des idées est pour cela tout à fait indispensable. L'apologie du christianisme est bien moins d'ordre philosophique ou pure-

PENDANT liE CONCORDAT 335

ment rationnel que d'ordre historique. C'est de l'histoire que sont venues les plus fortes objections, c'est l'histoire seule qui permettra d'en triompher.

Et cela n'est pas étonnant : le christianisme est une doctrine de vie, une sorte de physiologie, les plus grosses objections qu'on puisse faire à une telle doctrine sont celles qui disent : Vous prétendiez que telle loi était une loi dévie pour l'humanité; or, les événements démontrent que cette loi était une loi de mort et non une loi de vie, que l'humanité en obéissant à vos préceptes irait vers le néant et non pas vers le progrès, votre doctrine est donc fausse et chimériques vos prétentions ! — Il faut être toujours prêt à répondre et avoir de quoi faire voir que les apparences de mort ne sont que des assoupissements et que les défaillances d'une heure sont dues non pas au christianisme, mais au contraire aux résistances que l'humanité rebelle oppose à l'esprit du christianisme.

Et je ne fais pas fi des autres réponses particulières, mais toutes au fond sont contenues dans celle-ci, car la vie comprend tout en elle, et une erreur n'est erreur, que parce qu'elle entrave ou compromet le développement de la vie intellectuelle.

Le cours d'apologétique sera donc institué l'an prochain, et on y consacrera une classe par semaine durant les quatre années de théologie. Le professeur d'histoire ecclésiastique en sera chargé, et ce supplément de cours a décidé du choix du titulaire. Car

nous avions à choisir entre un apologiste faisant de Thistoire par surcroît ou un apologiste faisant de l'histoire et s'appuyant sur Thistoire. Il nous a semblé que ce dernier était préférable, à la condition cependant qu'il soit assez imbu des méthodes scientifiques pour ne pas déformer Thistoire au profit d'une apologie faite d'avance et construite a priori. Car il ne faut pas s'imaginer que tel fait est faux s'il paraît démentir quelques-unes de nos vues sur notre foi, il faut d'abord vérifier le fait par les méthodes purement scientifiques et sans arrière-pensée ; quand une fois il sera bien établi, on verra qu'il s'incorpore de lui-même à l'ensemble des vérités que nous savons et que nous croyons. C'est manquer de foi que de craindre pour sa foi au point d'avoir peur d'user en ces sortes de matières de la plus exacte et de la plus rigoureuse critique.

Le 12 mût, — Nous arrivons peu à peu à nous mettre d'accord sur tous les points.

Avant-hier et hier nous avons réglé ce que doit être le cours d'Écriture sainte. Ici comme partout, plus que partout peut-être on a vu dans notre petite assemblée se dessinerdeuxpartis : j'ai tâché, comme toujours, de tenir le milieu et c'est ce dernier qui a triomphé.

L'abbé Maleville et le chanoine Casa vent pensaient que le cours d'Écriture sainte avait besoin d'une complète réformation. Pour eux ce cours devait être avant toute chose un cours de critique et d'exégèse conduit selon les principes de la science la plus ri-

goureuse et la plus récente. M. Casavent professe même sur le symbolisme de certaines parties de rÉcriture et en particulier des premiers chapitres de la Genèse des opinions que je trouve fort téméraires et qui lui ont attiré plus d'un regard indigné de M. Corbon.

Celui-ci, comme on peut penser, est d'avis tout opposé. Nos jeunes gens, dit-il, ne savent pas Thébreu et ne peuvent faire œuvre scientifique. Ils faut qu ils croient à la parole du maître. Or, les nouveautés qui ont faittant d'impression sur Tesprit de M. Casavent, non seulement ne sont point prouvées, mais ont été réfutées de la façon la plus péremptoire ; il convient donc de s'en tenir à la tradition catholique, au respect absolu de Thistoire dans l'intégrité de son sens et de son texte. Car si la parole de Dieu est menteuse, sur quoi tout repose, qu'est-ce donc qui ne sera pas menteur?

Pour les deux partis, il semblait donc que ce fussent avant tout les questions d'authenticité, d'intégrité, quidussentêtre traitéesdanslecours d'Écriture sainte. Et le but de ce cours leur paraissait également devoir être de déterminer le degré de confiance que l'on devait donner à tel ou tel livre inscrit au canon.

Pour l'abbé Corbon cette confiance devait être entière, absolue, universelle ; pour les autres, et pour M. Casavent en particulier, des motifs sérieux de défiance existaient vis-à-vis de quelques-uns de ces livres, tels au moins que les copies successives et les traductions nous les ont fait parvenir.

Quand chacun eutbien exposé son sentiment, je

tâchai d'exprimer le mien et je dis à peu près ceci :

— Messieurs, vous êtes de savants hommes : les uns, je crois, un peu novateurs et téméraires, et les autres peut-être un peu trop conservateurs. Vous ne voyez dans le cours d'Écriture sainte que ce qui intéresse la science ; pour moi, ce que j'y vois au contraire de plus important, c'est qu'il doit nourrir la foi, alimenter la vie religieuse du prêtre d'abord, des fidèles ensuite.

— Mais, Monseigneur, dit l'abbé Corbon, pour asseoir la foi, il faut bien être assuré que l'Ëcrîture mérite créance. C'est pour cela qu'il est tout à fail indispensable que la prétendue critique moderne soit d'abord réfutée et que ces doctrines non seulement téméraires, comme vous le disiez tout àTheure, Monseigneur, mais hérétiques, — etM. Corbon regardait fixement M.Casavent, lequel regardait la rosace du plafond et haussait légèrement les épaules, — oui, véritablement hérétiques, soient pulvérisées avant que d'entrer dans Texplication des textes.

— Eh bien, repris-je, mon cher supérieur, je ne suispasde votreavis. Je vais grandement vous étonner mais vous me paraissez raisonner comme un protestant. Que la question des Écritures soit pour ceux qui n'ont pas une autre règle de foi la question vitale et primordiale, cela ne fait aucun doute. Mais en estil de même pour nous qui avons dans Pierre et dans l'Ëglise un magistère vivant, infaillible interprète de l'Esprit-Saint et par lequel, selon la parole du Maître, « toute vérité doit nous être révélée »? Nous, catholiques, est-ce par TÉcriture que nous croyons à

l'Église ou parTÉglise que nous croyons à l'Écriture? lime semble qu'il ne saurait y avoir doute. C'est l'Église qui est à nos yeux le meilleur garant de l'ajithenticité, de l'intégrité, de l'inspiration des Écritures. C'est l'Église qui vit et se développe et elle nous dit: « Prenez ces livres : ils gardent depuis le commen- « cément le dépôtdes révélations divines. Leur lettre i( est morte. J'ai veillé sur leur conservation avec « plus de soin encore que la Synagogue, chargée « avant moi de ce dépôt. Par la maladresse des co- « pistes, par l'ignorance des traducteurs, il a pu se « produire des altérations. Dans leur ensemble ce- « pendant les révélations sont telles qu'elles sont « sorties des plumes inspirées. Lisez ces vieux livres « dont les plus récents remontent à près de deux tt mille années, et cela de façon incontestable, vous « n'y trouverez rien qui contredise les manifesta- « tionslesplus récentesde ma vie propre. Sil'Écriture. « morte et moi vivante demeurons ainsi d'accord, « c'est que nous procédons de la même source et du u même Esprit. Sans aucun cercle vicieux nous nous « consolidons l'une par l'autre. Je suis divine et ces « livres sont divins, et s'il y a quelque chose en eux « qui ne soit pas divin, c'est l'homme qui l'y a mis, a etcela n'intéresse ni la foi ni les mœurs, par con- « séquent, sans être indifférent, cela est de peu. » Donc, ayant l'Église, ce n'est pas dans l'Écriture que nous cherchons la règle ni même le fondement delà foi. La tradition vivante de l'Église enferme la tradition scripturaire, et c'est l'Écriture enfln qui est tout entière dans l'Église et non pas, sinon implici-

tement, l'Église qui se trouve dans l'Écriture. — Voilà la conception catholique.

VÉglise cependant veut que le prêtre et que les fidèles mêmes se nourrissent de TÉcriture. Pourquoi cela? Parce que l'Écriture est la parole de Dieu. Je disais tout à l'heure que la lettre scripturaire était morte. La lettre, oui. Mais l'Esprit éternel vit sous la lettre et échiire et échauffe tout homme venant en ce monde. C'est le Maître qui parle directement en ces pages et l'Église elle-même n'a pas cet accent. Lire l'Écriture, c'est entrer en communication directe avec la pensée de Dieu. Quelle autre pensée pourrait mieux mériter d'être étudiée? Dans nos séminaires, le but du cours d'Écriture sainte doit être bien moins un but scientifique qu'un but d'édification. Nourrissons l'âme du prêtre futur de la manne céleste gardée intacte dans l'arche. Aidons-la par des explications à en goûter la saveur, par des commentaires à s'en assimiler la substance. Habituée peu à peu à cet aliment, les autres lui paraîtront fades, elle aura le sens de l'Écriture et dira : a Ceci est divin. » L'authenticité de l'Écriture doit être sentie d'abord, on la prouve ensuite, quand on est savant. Nos séminaristes ne sont pas savants : ils ne savent, ainsi que M. Corbon le rappelait tout à l'heure, ni assez de grec ni assez d'hébreu pour être mis au courant du détail des discussions critiques, il est donc inutile de les embarquer là-dedans.

Qu'on leur expose en quelques leçons où en sont les discussions, ce que l'on répond d'ordinaire aux objections, surtout qu'on ne leur enseigne d'abord

aucune doctrine trop téméraire ou trop rigoureuse, qu*on laisse la porte très large ouverte aux résultats futurs de la discussion des textes et que, laissant cela de côté le plus tôt possible, on aborde les textéfe eux-mêmes. 11 faut que dans le cours des quatre années, après une vue d'ensemble sur Tordre et l'enchaînement des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, on explique à fond les principaux et qu'on prenne connaissance des plus importants passages des autres. L'essentiel est moins de tout expliquer que de donner le goût de l'Écriture et d'apprendre à la bien lire. Que nos jeunes prêtres sortent du séminaire avec cette science et avec ce goût, cela suffira à presque tous, ils auront de quoi alimenter leur piété et nourrir leur prédication.

— Alors, Monseigneur, dit M. Casavent, nos jeunes gens sortiront du séminaire emportant sur la Bible les idées mêmes qu'on pouvait avoir du temps de ' Corneille de la Pierre ou de M. de Sacy?

— Non, mon cher chanoine, puisque j'ai dit qu'on les mettrait au courant des résultats acquis de la critique contemporaine, qu'on leur indiquerait où en sont les discussions, ce qu'admet l'Église, ce qu'elle ne peut approuver et surtout qu'on ne se hâterait pas de leur imposer des conclusions sur toutes les questions demeurées ouvertes.

— Cela même, à mon sens. Monseigneur, est aller beaucoup trop loin, dit M. Corbon. Ces nouveautés sont dangereuses, et il est nécessaire que tous les prêtres soient avertis qu'aucune d'elles ne vaut abso- • lumen t rien.

— Ce qui serait dangereux pour un protestant ne Test pas pour nous, mon cher supérieur. Dans les questions d'exégèse nous pouvons être très hardis, p<fiirvu que nous restions soumis à TÉglise, ellemême décidera ce que vaut notre hardiesse. En lui restant attachés, perdrions-nous tout le reste, que nous conserverions l'assiette de notre foi.

Je suis cependant d'avis que quelques-uns parmi les séminaristes touchent aux questions scientifiques de l'exégèse et se préparent ainsi à faire dans les facultés de théologie de fortes études bibliques. Ceux qui sauront du grec, de l'allemand, qui voudront suivre un cours facultatif d'hébreu le pourront. Et ce sera là précisément l'office des cours facultatifs que j'ai l'intention d'instituer.

Nous avons dit dans une de nos précédentes réunions qu'il y avait des élèves à l'esprit curieux, ouvert, et d'autres plus ternes. Ceux-ci ont besoin de nombreuses interrogations et répétitions. Il est donc utile d'instituer pour eux une réunion chaque soir où ils seront plus spécialement interrogés sur les matières vues la veille ou dans la journée, de façon à ce qu'il y ait une interrogation ou explication pour deux classes. Pendant ce temps, les élèves plus actifs suivraient divers cours. Ces cours ne seraient plus consacrés à l'enseignement professionnel, mais à l'enseignement supérieur. On initierait les élèves aux méthodes et aux procédés delà science véritable. Il pourrait y avoir ainsi un cours de grec où la philologie appliquerait ses ressources en particulier au grec du Nouveau Testament, un

cours d*histoire ecclésiastique d'après les sources, un cours d'allemand, un cours d'hébreu, un cours sur une partie spéciale de la philosophie, de la théologie ou du droit canon.

Tous les élèves indistinctement devront êtrg astreints à remettre au moins deux devoirs écrits par semaine sur les matières des cours obligatoires. On les excitera tous au travail personnel, on mettra à leur disposition les livres et les revues qui pourront leur être utiles ou même seulement les intéresser. Les élèves qui suivront les cours facultatifs s'entendront avec leurs maîtres pour rédiger des mémoires personnels d'assez longue haleine sur une question qu'ils auront choisie. De toutes façons il faudra qu'on travaille dans nos séminaires et qu'on travaille de façon intelligente, à former des prêtres, de bons prêtres pour le ministère d'abord, et dont quelques-uns pourront devenir savants ensuite.

Le 25 août, — Nous avons eu encore d'autres entretiens. On a parlé aussi de l'éducation. Ici il y a moins à faire. Pourtant M. Casavent a eu une idée originale. Il a demandé que le professeur de philosophie profitât chaque année du cours de logique pour apprendre aux jeunes séminaristes à lire les journaux, pour qu'ils sachent dénicher les sophismes et les arguties prise? sur le vif. On a ri d'abord, on a réfléchi ensuite et on s'est rangé à son avis. Si tous nos curés avaient reçu au séminaire une meilleure éducation vis-à-vis de la presse et du journalisme, la presse religieuse ne subirait pas la crise

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qu elle subit et on ne verrait pas la plus grande partie du clergé lire des journaux qui n'ont guère ni forme ni fond et qui manquent presque totalement d'esprit religieux.

Yoilà donc réglée cette grande question de l'éducation cléricale. Je ne puis tout transcrire ici. Je n'ai noté que les traits les plus saillants. L'abbé Maie ville et l'abbé Corbon rédigent les programmes et les horaires. C'est tout un vaste plan. A la base, Técole primaire; des concours nous permettent de choisir comme boursiers les meilleurs sujets. Jusqu'à la septième on suit dans nos séminaires pour récriture, l'orthographe et le calcul, les méthodes et les programmes de l'enseignement primaire. En septième on commence le latin, le grec en sixième ; beaucoup d'exercices de mémoire dans les classes inférieures, peu à peu on raisonne davantage. Les exercices d'imagination et de composition ne deviennent réguliers qu'en seconde. Il faut avoir quelque chose à dire pour composer. La seconde et la rhétorique sont des classes de travail personnel, de lecture, de réflexion, de composition. Puis vient le grand séminaire avec sa double série de cours : les uns obligatoires et communs à tous, chargés de fournir aux besoins professionnels, les autres facultatifs où l'on s'exerce aux recherches scientifiques, où l'on acquiert la méthode et l'esprit critique. Beaucoup d'ouverture, beaucoup de lumière partout, et avec une surveillance attentive, une discipline douce, mais soutenue, un grand amour de l'unité et un grand souci de la liberté. Les esprits libres — je n'ai

pas dit libéraux — sont seuls les esprits féconds, car où la liberté manque, l'activité manque, et seule l'activité a des énergies productrices.

Le 15 septembre. — J'ai pris à peine quinze jours de vacances, et déjà me voici rentré pour assister aux deux retraites ecclésiastiques. La première se termine aujourd'hui même, et la seconde commence tout de suite après. Tous ces prêtres sont extraordinaires d'assiduité et de ferveur. Le prédicateur leur fait entendre des enseignements élevés, très bien appropriés aux nécessités des temps.

Cependant, durant l'après-midi des deux derniers jours, des conférenciers bénévoles viennent entretenir le clergé des questions les plus actuelles. Il ne semble pas que la concentration spirituelle ait été dissipée par ces entretiens profanes.

Le 21 septenibre, — La seconde retraite est terminée. Je l'ai suivie moi-même en retraitant et j'ai eu fort à faire pour être aussi régulier que les autres : je prenais toutes mes récréations avec les prêtres ; j'ai causé familièrement .avec la plupart d'entre eux, et si j'ai pu constater à côté de quelques fiertés un peu hautaines quelques courtisaneries, j'ai été frappé plutôt de l'abandon, de l'absence à peu près complète d'arrière-pensées apprêtées. Presque tous causaient véritablement avec moi comme avec un père ou un frère aîné, et dans ces libres conversations, j'en ai plus appris sur les êtres et les choses du diocèse qu'en mes dix mois d'épiscopat.

J'ai avant ou après les deux retraites reçu en particulier tous les curés. Je leur ai demandé où en est chez chacun d'eux l'organisation catholique. Le Tiers Ordre ne réussit pas partout. Beaucoup ont peur du mot^et redoutent de s'engager plus qu'ils ne veulent. Mais dans chaque paroisse du moins, sous un vocable ou sous un autre, les hommes essentiellement catholiques consentent à se grouper, à donner leur nom et à verser une cotisation. Les groupes paroissiaux nomment chacun un délégué. Tous les délégués se réunissent au chef-lieu de canton, chez le doyen ou le président du groupe du doyenné : cela forme le comité catholique cantonal.

Chaque comité cantonal nomme à son tour deux délégués qui, réunis tantôt au chef-lieu de l'arrondissement avec tous les délégués de la même circonscription, tantôt au chef-lieu du département avec tous les délégués diocésains, constituent les comités d'arrondissement ou le comité départemental.

D'après les comptes qui m'ont été remis, nous pouvons être assurés de cadres solides capables d'un effort sérieux quand les circonstances l'exigeront.

Les hésitations qui se manifestaient d'abord à entrer dans cette organisation se dissipent peu à peu. Quand on a su que ceux qui viennent à nous n'abdiquent pas leur personnalité, qu'ils ont voix au chapitre dans toutes les délibérations, qu'ils ne s'obligent qu'à une stricte discipline une fois les résolutions votées, et qu'en revanche, dans leurs affaires privées ou publiques , ils se trouveront désor-

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mais énergiquement soutenus, beaucoup et non les moins timides ontsenti les avantages. lia été distribué dans le diocèse près de 1500 cartes d'identité] catholique, exactement 1473, signées des curés ou des directeurs du Tiers Ordre. Les titulaires de toutes ces cartes sont majeurs et inscrits sur les listes électorales. Nous sommes déjà une force et demain nous pourrons être une puissance. 11 ne nous reste qu'à l'essayer à la première occasion.

Dans les diverses réunions épiscopales qui ont eu lieu cet été et auxquelles j'ai pu prendre part, j'ai dit tout le bien que j'espérais de cette organisation. On m'a demandé des renseignements positifs sur les résultats. Je vais pouvoir les donner. Si tous les diocèses consentent à s'organiser ainsi bien des choses pourront changer.

Et il ne sera que temps, car l'antichristianisme semble sur le point de jouer son va-tout. Les couvents maçonniques grondent et tempêtent. Ils réclament ouvertement la suppression du budget des cultes. Plus le gros du pays se montre pacifié et insensible aux excitations antireligieuses, plus les rangs sectaires se montrent en fureur. Le gouvernement se sent faible et mollit. L'opinion travaillée par des sophismes, ne sait comment soutenir le Concordat. La situation est fausse pour tous. Les craquements se font entendre de toutes parts. J'ai bien peur que l'édifice ne s'effondre tout à coup.

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