V. M. Crawford
(Traduit de l'anglais.)
Ths Month, févrwr 1897.
Le journal d'un évêque, publié par Yves Le Querdec. — Première partie : Pendant le Concordat. — Paris, Victor Lecotïre, 1897. 1 vol. in-12 de 350 pages. 3 fr. 50.
Après nous avoir donné les Lettres d'un curé de campagne et les Lettres d'un curé de canton^ Fauteur qui se présente au public sous le nom d'Yves Le
Querdec poursuit une entreprise qui n*est pas encore achevée par la publication du Journal dun évêque. Une même pensée inspire ces trois volumes et donne à Tœuvre un caractère très nettement déterminé.
Il s'agit de nous offrir l'image du prêtre idéal, dans les divers échelons de la hiérarchie ecclésiastique. C'est le curé de campagne qui est devenu curé de canton, et a fini sa carrière entouré de l'affectueuse estime de tous ses paroissiens. Le curé devenu évêque est un autre homme que le précédent mais un homme animé du même esprit.
Le curé de campagne devenu curé de canton était placé dans les cadres de l'époque actuelle : c'était notre contemporain.
Il en est autrement de Tévêque ; il nous est offert comme vivant dans l'avenir ; une vingtaine d'années après la grande Exposition de 1900. Lorsqu'il entre en scène, deux papes ont succédé à Léon XII L Combien de présidents de la République, à M. Faure? Sauf erreur de notre part on ne nous le dit pas. Il y a donc là un élément de prophétie dont la convenance nous paraît douteuse ; mais attendons la fin. Le Journal de Vévêque après le concordat nous fera comprendre peut-être ce que nous ne comprenons pas maintenant.
Au point de vue de l'art, l'œuvre d'Yves Le Querdec a une véritable valeur. L'esprit du prêtre idéal, toujours le même dans la diversité des circonstances imprime aux trois volumes cette unité dans la variété recommandée par un précepte célèbre. Mais
ce n'est pas de l'art pour l'art qu'il s'agit. L'auteur emploie son talent à soutenir des causes qui lui sont chères ; et il nous paraît que son eifort poursuit trois buts également sérieux dont l'indication peut être résumée ainsi :
1° Conserver aux institutions religieuses et aux pratiques du culte leur sens spirituel. Rappeler que la religion, dans son essence, est la foi agissant par la charité ; que les institutions et les cérémonies extérieures sont des moyens utiles, nécessaires, mais de simples moyens, et que, si on les prend pour but, l'esprit de l'Évangile est profondément altéré.
2° Soutenir et propager les vues de Léon XIIL Affirmer avec lui que l'Église doit poursuivre sa haute mission dans une pleine indépendance, et ne pas se compromettre dans des alliances avec les formes variables des pouvoirs politiques.
3® Indiquer, appeler des réformes nécessaires dans divers ordres de choses et spécialement dans la préparation des prêtres. Initier les élèves des séminaires à tous les progrès véritables de la science et de la société, et les préparer à entrer dans un contact bienfaisant avec le monde sur lequel les ministres du culte ont à exercer leur influence :
Le prêtre ne doit pas être un homme du passé; il est bon que quelques prêtres soient des hommes de Ta venir, tous doivent être hommes du présent. Il faut adapter notre langage, nos façons d'être, nos cérémonies et nos rites mêmes, toutes les contingences extérieures de la religion, aux besoins, aux aspirations, aux pensées de nos contemporains.
APl'ENûICB 28o
Il est très moderne, Tévêque qui parlera ainsi en 1922. Sa censure des choses du passé, ou plutôt de ce qui reste du passé dans le présent, devient parfois très incisive; mais, pour ne pas donner de lui une idée fausse, il faut ajouter qu'il reste fermement attaché aux grands éléments traditionnels de son Église, même à ceux qui heurtent le plus certaines idées contemporaines. Avant d'aborder ses fonctions épiscopales, il fait une retraite, et il la fait dans un couvent de chartreux. Le contact de ces solitaires lui est bienfaisant, et lui, homme d'action par excellence, trace ces lignes, où perce un mysticisme bien peu à la mode aujourd'hui :
Ceux qui s*eflforcent d'obtenir, par la communauté silencieuse de leur vie, une harmonie aussi parfaite que possible avec les desseins de Dieu, ceux-là créent des foyers d'où l'harmonie peut ensuite en ondes mystérieuses se répandre sur le monde. Ces Chartreuses, ces Trappes, ces Carmels, ces monastères de tout ordre et de toute nature sont comme des points d'attache qui relient encore aux berges immuables du port divin le vaisseau de notre humanité.
On comprendra qu'il ne s'agit nullement ici de discuter la valeur des ordres contemplatifs, mais de marquer dans la figure de notre très libéral évêque un trait dont la suppression la défigurerait.
L'œuvre d'Yves Le Querdec est essentiellement française et catholique. Mais il est facile d'en extraire, sur des questions importantes et très actuelles, des vues applicables è tous les pays et à toutes les confessions religieuses. Un seul petit épi à cueillir en passant dans une riche moisson :
Nos prédications durent trop longtemps... Un sermon de vingt minutes est suffisant pour frapper les âmes, si Ton touche au bon endroit. Des cérémonies trop longues font le vide dans les églises.
La mesure des vingt minutes peut sembler un peu étroite ; mais voilà un conseil bon à méditer par les prédicateurs de tous les cultes ; et bien d'autres passages du Journal d'un évêque, et sur des questions plus graves, ont le même caractère.
Les trois volumes de la collection que nous venons d'indiquer à nos lecteurs offrent, comme nous Favons dit, une véritable et sérieuse unité ; mais les trois volumes; ne sont pas faits pour captiver également les lecteurs de toutes les classes. Pour sentir tout l'intérêt du Journal d'un évêque, il faut être préoccupé des questions relatives à Torganisation de l'Église, au mode de son action, et à ses rapports avec les autorités civiles. Pour sentir tout le charme des Lettres d'un curé de campagne (dans lesquelles s'intercalent quelques lettres de jeunes filles qui sont de vraies perles), il suffit d'avoir le goût des lectures sérieuses et un certain degré de culture littéraire,
Ernest Na ville.
La Lecture (Genève), 15 mars 1897.