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B. — DEUX LETTRES DU CARDINAL RAMPOLLA

NM6523 Illustrissime Seigneur,

Mgr le Nonce apostolique de votre ville a transmis deux exemplaires de l'ouvrage publié par Votre Seigneurie Illustrissime sous le titre Lettres Sun curé de campagne et j'en ai remis un entre les mains vénérées du Saint- Père. Sa Sainteté a vivement agréé ce travail, non moins comme un témoignage de votre dévouement et de votre obéissance envers sa personne qu'à cause de l'utile et important sujet que vous avez entrepris de traiter et qui a pour but d'exciter le clergé paroissial à prendre une attitude plus conforme aux besoins actuels du peuple français et de mettre en pratique la direction et les enseignements pontificaux afin de promouvoir la paix religieuse et de ramener le peuple à l'amour de l'Église et à l'accomplissement des devoirs chrétiens. L'Auguste Pontife vous exprime donc sa reconnaissance par mon intermédiaire et vous exhorte à poursuivre avec une vigueur toujours plus grande cette très utile propagande et, pour vous servir d'encouragement à cet effet, il vous envoie de grand cœur la bénédiction apostolique.

En m'acquittant de cette mission, je vous envoie mes

vifs remerciements pour l'autre exemplaire que vous

m'avez courtoisement destiné, et j'ai le plaisir de me dire,

avec les sentiments d'une considération bien distinguée,

De Votre Seigneurie Illustrissime,

Le très affectionné serviteur,

M. cardinal Râmpolla.

Rome, 13 février 1894.

Illustrissime Seigneur,

La satisfaction que j'ai déjà eu le plaisir d'exprimer ' à Votre Seigneurie de la part du Saint-Père pour vos Lettres d^un curé de campagne, je dois encore vous les exprimer pour votre nouveau livre Lettres d'un curé de canton. Sa Sainteté est très satisfaite de Tusage que vous faites de votre talent pour le succès de la Religion, employant à d'aussi utiles écrits le temps que vous laissent libre les graves soucis de votre enseignement. En vous exhortant à poursuivre et à promouvoir de même façon les bons principes, Elle vous remercie de votre hommage et de tout cœur vous accorde la bénédiction apostolique.

A ceux de l'Auguste Pontife il m'est agréable d'unir mes remerciements et mes félicitations et de me dire, avec les sentiments d'une considération très distinguée, De Votre Seigneurie Illustrissime, Le très affectionné serviteur,

M. Cardinal Rampolla.

Home, 21 juin 1895.

LA FRANCE CATHOUQUE d'aUJOURD'hUI (1)

Si le problème actuel, pour les membres les plus savants de TÉglise, est la conciliation des vérités révélées avec la science moderne, ou plutôt

(1) Nous croyons devoir donner ici les deux articles qui, dans des périodiques étrangers, nous paraissent avoir le mieux exprimé la pensée de l'auteur.

la démonstration du fait que, bien comprises, nul antagonisme ne peut ou ne doit exister entre elles ; pour une bien plus grande partie de TÉglise catholique, le problème à résoudre est la conciliation de son enseignement immuable avec les exigences de rindustrialisme, les aspirations de la démocratie moderne. Ici encore, Tantagonisme est plus apparent que réel. Les difficultés, bien qu'elles soient grandes, sont plutôt à la surface que dans la nature des choses. Jusqu'ici les principaux obstacles à la réalisation d'une identité d'intérêts entre le catholicisme et les tendances actuelles, ont été soulevés d'un côté par les fausses assertions et les faux enseignements des ennemis de rËglise,qui ont délibérément transformé en armes offensives des forces et des tendances qui, dans d'autres circonstances, se* raient devenues des alliées précieuses. D'autres difficultés sont venuesdela timidité et de l'ignorance de beaucoup d'âmes pieuses, qui, faute de contact avec le mouvement social, ont accepté comme vérités d'Ëvangile les affirmations audacieuses de leurs an» tagonistes, faites avec l'intention expresse de brouiller toutes les idées.

Il n'est pas facile d'introduire des corps carrés dans des trous ronds, ni d'adapter des formules anciennes à des conceptions modernes, ni surtout de faire rentrer le fleuve impétueux qui a franchi ses digues dans le lit où ses eaux fertilisantes sont une source de puissance et de progrès, au lieu d'être un engin de destruction. Nous voulons dire, quelle que soit la métaphore dont nous nous servions, qu il

y a là une tâche excessivement difficile, une tâche qui demande de la patience, de la pénétration, du tact, du savoir, voire même du génie, pour la mener à bonne fin; ce n'est pourtant pas une de celles dont l'humanité doive désespérer. Et c'est là la tâche à laquelle i'Ëglise catholique s'applique depuis plus de cent ans... depuis que la Révolution française déchaîna violemment sur l'Europe, sous forme de déluge dévastateur, toutes ces forces inestimables qui auraient dû servir à reconstruira une société caduque sur une base nouvelle, démocratique et plus chrétienne. Heureusement, de nos jours, la lutte sort de ce premier état de chaos et d'égarement; elle se présente sous une forme nette et bien définie, dans laquelle il doit être relativement facile aux simples soldats de I'Ëglise de suivre leurs chefs.

Il est à peine nécessaire de dire ici combien l'intelligence supérieure et la pénétration presque surnaturelle de Léon XIII ont eu de part dans l'éta» blissement de ces grands principes, qui doivent aider I'Ëglise à la tâche qu'elle s'impose de reprendre son ascendant légitime sur les forces de la société moderne.

Comme l'habile brodeuse tire de la masse confuse de soies multicolores les fils longs et lisses les mieux adaptés pour en tisser, point par point, une surface durable et de nuances harmonieuses, de cet écheveau embrouillé de croyances, de théories, de points de vue et de systèmes... les uns vrais, les autres faux (et presque tous appliqués à tort et à

travers)... parmi lesquels rintelligence du xix^ siècle ne suit que son caprice, le Saint-Père a su tirer, pour les incorporer dans la série merveilleuse de ses Encycliques, non seulement les vérités fondamentales que l'Église a toujours professées, mais, aussi, ces principes de gouvernement, de sagesse pratique et, si j^ose le dire, d'opportunisme, qui sont absolument nécessaires à tout travail efficace de reconstruction sociale.

En Belgique, en France, en Allemagne, et même en Italie, ces paroles commencent à porter des fruits.

En France, la situation religieuse et sociale est pleine d'intérêt en ce moment ; en ses caractères principaux les anomalies abondent. L'Ëglise, en tant qu'elle est régie par le Concordat, est l'Église de l'État ; néanmoins, l'État est en opposition avec elle. L'Église, extérieurement du moins, s'est ralliée à la République, et cependant la République continue sa politique de persécutions mesquines. Le Président de la République distribue, d'une main, les décorations aux sœurs de Charité, tandis que, de l'autre, il autorise ses fonctionnaires à saisir en partie les biens des communautés religieuses pour les arrérages du fisc.

En Angleterre, l'Église doit lutter contre les forces de l'hérésie religieuse ; en France elle combat Fathéisme, la franc-maçonnerie, un esprit agressif de voltairianisme et les grossières superstitions qui remplacent la foi religieuse.

On n'ignore pas que le Saint-Père espérait de plus

APPENDICE 2Co

rapides résultats, lorsqu'il engageait les fidèles à se rallier à une République à laquelle un quart de siècle d'existence avait assuré un certain status et un légitime espoir de stabilité, et qu'il leur conseillait d'employer leur énergie à des travaux plus profitables à l'Église que ne l'étaient de vaines aspirations et de fragiles intrigues en faveur des dynasties exilées. Les ralliés n'ont été ni aussi nombreux ni aussi courageux qu'il avait le droit de l'espérer, et la République s'est montrée singulièrement ingrate pour le service très important que Léon XIII lui a rendu. Néanmoins, de tous ceux qui étudient la politique française, aucun ne peut douter que c'est en suivant la voie tracée par les Encycliques que viendra, s'il arrive toutefois, le salut pour la France catholique. Pour beaucoup de personnes il semble clair que la France, et en ceci elle diffère de l'Italie, a traversé le pire de ses convulsions anticatholiques, que l'ère de la destruction est bien près de sa fin et la période de reconstruction proche ; qu'en somme, malgré des obstacles innombrables, l'Église catholique gagne du terrain, lentement, laborieusement, mais néanmoins sûrement dans la République, et surtout dans le cœur du peuple français, et qu'on peut envisager l'avenir avec un espoir au moins raisonnable et une confiance justifiée.

C'est ce point de vue qui est exprimé dans une série de volumes d'un charme particulier, issus de la plume d'un littérateur accompli, d'un loyal catholique, qui écrit sous le pseudonyme breton d'Yves le Querdec. Les Lettres d'un curé de campagm et leur

suite, les Lf tires éTitn curé de canton^ décrivent la conditioD et les besoins de la France d*aajourd*hui ; le Journal d'un Évêqus^ nouYellement publié, parle de ce qui sera probablement réclamé par celle de Tavenir.

Tous ces Tolnmes reflètent une connaissance intime et profondément sympathique de la vie rurale et provinciale en France ; tous sont inspirés par un sincère dévouement pour le Saint-Siège, et pénétrés d'un esprit de tolérance chrétienne qui exclut toute amertume et tout ce qui est simple controverse. La forme choisie, une série de lettres du curé lui-même complétée par quelques-unes de celles de ses voisins et de ses correspondants, évite, pour l'ouvrage, la lourdeur d'un traité didactique, et lui donne un air agréable de vraisemblance.

D'intrigue il n'y en a guère, l'auteur n'y a point visé, un léger fil seulement rattache les uns aux autres les événements, de façon à produire un effet d'unité : cependant, le livre a tout le charme absorbant d'un roman. On remarque chez l'auteur une profondeur de pensée exceptionnelle, jointe à une grande finesse d'expression.

11 traite les problèmes sociaux avec une lucidité reposante et possède bien son sujet; et, sans déguiser ses convictions raisonnées, il ne se laisse jamais aller à la tentation de déprécier les autres. Écrivain laïque, il remplit la tâche difficile d'esquisser un plan complet d'action sociale pour le sacerdoce français, avec tant de simplicité et de bonhomie, et une appréciation si sincère des difficultés qui ont

jusqu'ici borné son action, que le plus susceptible des ecclésiastiques ne pourrait s*oflfenser d'un conseil si délicatement donné.

Yves le Querdecn'a nullement la prétention d'être l'auteur d'un plan nouveau de réforme sociale ; en réalité, il attache autant d'importance à l'attitude du clergé \is-à-vis du peuple qu'à son activité pratique. Mais il rassemble, pour en faire une conception harmonieuse, tous les efforts éparpillés qui lui semblent convenir à son but, et qui ont été mis au jour en ces dernières années, soit en France, soit dans d'autres parties de l'Europe.

Les paroles de saint Paul, Fietas adomnia utilis est y forment la base sur laquelle il fait reposer toute l'activité sociale du curé de Saint-Julien. Il se rend bien compte que c'est au prêtre, comme étant le représentant de la religion, qu'incombe le devoir d'amener ses ouailles à comprendre les avantages de la religion dans toutes les diverses circonstances de la vie.

Le curé lui-même, le héros des deux premiers volumes, est une création charmante. Il n'est pas brillant, ce n'est pas un grand prédicateur, un homme de talent universel ; mais d'un esprit clair, d'un cœur chaud, plein de bon sens, ayant une haute idée de sa vocation, imbu de sympathies démocratiques ; et, malgré sa sainteté, il n'est point dépourvu d'une fine pénétration et d'un léger soupçon d'humour. 11 est naturel, d'une simplicité sans affectation, et ses lettres, tout en traitant de graves questions morales, sont, néanmoins, remplies de traits

familiers, et révèlent naïvement des petites faiblesses humaines qui sont loin de nous déplaire. Dès le commencement il gagne le cœur du lecteur, comme il gagne aussi par degrés le cœur de son peuple.

Comme prêtre il se confine rigoureusement dans ses fonctions religieuses, et, bien qu'il se regarde comme un rallié, se tient strictement à l'écart de la politique.

Mais, comme ami, comme conseiller de ses ouailles, il aspire à pénétrer dans chaque foyer, à renverser les barrières de réserve et d'animosité qui séparent habituellement le prêtre de la majorité de ses paroissiens. Dans ce but il s'identifie avec leurs intérêts commerciaux, agricoles ou domestiques. Par ces moyens le curé espère imprégnera nouveau, de la vie du peuple, l'idéal chrétien, de sorte que les cérémonies de l'Église deviennent àses yeux quelque chose de plus que de simples rites officiels, et que sa foi, qui n'est qu'un reste de dogmes mal compris, facilement oubliés et généralement ignorés, soit transformée en une croyance vivace et une règle de vie pratique.

L'arrivée du curé dans sa nouvelle paroisse de Saint-Julien est loin d'être encourageante. Le pauvre homme, le cœur débordant de bonté et d'humanité, est accueilli par une curiosité froide, jointe à cette attitude soupçonneuse que les classes pauvres en France adoptent presque invariablement envers leurs supérieurs dans l'ordre social, ou même envers de simples étrangers.

Son prédécesseur, un homme d'un caractère timide,

avait consacré ses loisirs aux soins des ornements de Téglise. Il sortait rarement de sa sacristie, si ce n*est pour aller dîner chez une ou deux familles aristocratiques du voisinage. On s'attend à ce que le nouveau curé suive son exemple ; mais ce dernier ne Tentend pas ainsi, il électrise sa paroisse en visitant tous les ouvriers, qu'ils soient ou non pratiquants, qui habitent la commune; et il est reçu avec une politesse au moins superficielle.

Après une semaine ou deux, et avant de tourner son attention vers les paysans des hameaux voisins, il met sa plus belle soutane et prend le chemin du château.

A peine arrivé, il découvre qu'il s'est rendu coupable d'un crime social très grave, en négligeant de présenter ses respects à M. le marquis, le lendemain de son installation, comme le voulait la coutume locale. La famille de Saint-Julien, qui se croit l'appui principal de l'Église, est furieuse de cette insulte supposée, et les radicaux de l'endroit en sont fort enorgueillis. Très heureusement, le curé trouve bientôt le moyen de persuader à ses paroissiens aristocrates et démocrates qu'il est sans doute indépendant vis-à-vis des riches; mais qu'étant un représentant de l'Église de Dieu, les âmes de toutes ses ouailles lui sont également chères, et qu'il a l'intention de n'en favoriser aucune.

Tout en suivant prudemment un chemin semé d'épines, il se lamente de ce que son éducation préalable a été faite entièrement par les livres ; et que les longues années passées au séminaire l'ont laissé

sans aucune des connaissances qui auraient pu lui être utiles dans ses rapports avec une population rurale. Il est complètement dépourvu de notions de médecine, d'hygiène, de lois sanitaires, notions qu'il aurait pu tourner au profit de ses paroissiens; il ignore même leur vie et leurs habitudes. 11 ne peut donner une opinion valable sur aucune des questions agricoles, telles que les récoltes, les bestiaux, ou les engrais. Il sait à peine en quels termes s'adresser aux paysans, soit en chaire, soit à leur propre foyer.

Cependant, il est bientôt capable de donner son appréciation sur la situation religieuse de sa paroisse, dans une lettre qu'il écrit à un ami parisien. Et ce compte rendu de la France rurale d'aujourd'hui, est tellement typique, que j'en cite les points principaux : (1)

La première communion faite, on ne voit plus les jeunes garçons(au confessionnal. ) A peine si quelque temps encore ils paraissent à la messe le dimanche. Nos paysans ne voudraient pour rien au monde que leurs enfants ne fissent pas leur première communion. C'est un rite auquel il n'est pas permis de manquer, mais ce n'est guère qu'un rite... Et il en est de même à peu près de toute la religion. Ils tiennent à leur église, à leur cimetière, môme à leur curé, aux cérémonies du culte, parce que ces cérémonies leur paraissent partie intégrante de la vie. Ceux mêmes qui ne viennent à l'église que le jour des Morts et le jour de Pâques trouveraient que quelque chose leur manque si, le dimanche, les offices cessaient de se célébrer... Ils veulent bien recevoir les sacrements

(1) Lettres d'un Curé de Campagne, pages 61-62.

APPENDICR 271

avant do mourir, ils leur paraissent un viatique indispensable pour le grand voyage, mais ils s'en passent volontiers durant leur vie. La privation de la sépulture chrétienne, le silence des cloches à leur enterrement leur paraissent un affreux malheur. Manquer la messe, travailler le dimanche, pourvu que les bœufs ne soient point liés, cela leur parait à peu près indifférent. Évidemment ces pauvres gens sont plus païens qu'ils ne sont chrétiens. Pour eux la religion est un ensemble de rites, de cérémonies qu'il est nécessaire d'accomplir. Cela fait, on est quitte envers Dieu et l'on peut dormir en paix. Mais réformer sa vie, être scrupuleux sur les mœurs quand on est jeune, sur l'honnêteté des transactions quand on devient maître de maison, accomplir les commandements, adorer Dieu en esprit, oh! que nous en sommes loin !

Quand le curé rencontre ses confrères, ils lui racontent de même que leurs églises sont vides, les vêpres désertées, que le nombre est de plus en plus restreint de ceux qui reçoivent la sainte communion. Ils lui parlent du sentiment croissant d'isolement qu'ils éprouvent dans leurs propres paroisses. Il n'est pas étonnant que le curé s'écrie dans une de ses lettres : « J'ai à convertir mes gens. Je suis un vrai missionnaire dans un pays infidèle! »

Rien, en effet, ne prouve plus efficacement la vie retirée, que les conditions du Concordat jointes à l'attitude intolérante des autorités locales, ont imposée aux prêtres des paroisses françaises, que les premières mesures adoptées parle curé de Saint-Julien pour se mettre en rapport avec ses ouailles.

Lorsque, il y a quelques mois, le Cardinal Gibbons, de passage à Paris et encore tout pénétré de

l'atmosphère vivifiante de Baltimore, accusait le clergé français de timidité, il est probable qu'il ne se rendait pas entièrement compte de la grande différence qu'il y a entre un sacerdoce libre, ne dépendant que de lui-même, et une Église entravée dans toute son activité par les lois et l'antagonisme de l'État. Ce qu'on trouverait tout naturel de la part d'un prêtre ou d'un pasteur en Angleterre ou en Amérique, deviendrait en France une action positivement téméraire. A l'occasion de Noël, notre curé donne une fête à tous les petits garçons et à toutes les petites filles du catéchisme... une innovation inouïe, d'autant plus que mesdemoiselles de Saint-Julien daignent y assister. Il fait des améliorations dans son école libre ; il organise un système de gardesmalades dans la paroisse; il établit un cours de chant au couvent pour les petites filles les aprèsmidi du dimanche ; et invite les garçons avenir jouer dans- la cour du presbytère, à certaines heures fixes, ce jeu de paume qui jouit en France de la faveur populaire depuis un temps immémorial ; il prépare pour l'avenir des œuvres.

Pour ce qui concerne les hommes adultes de son troupeau, il agit en pacificateur chaque fois que l'occasion s'en présente; il sert de secrétaire et de conseiller légal aux illettrés ; tandis qu'en collaboration avec le marquis, il fait faire, par des personnes compétentes, des cours sur des sujets agricoles, et suit avec zèle les expériences entreprises sur la terre du marquis, au bénéfice de la commune. Dès l'instant où le paysan français, qui est si mé-

fiant, commence à croire que Tintérêt qu'an lui témoigne est sincère, la bataille est à moitié gagnée.

Ses sermons, simples explications de l'Évangile et des grandes vérités de la religion, attirent le peuple par leur douce éloquence et leur enseignement direct, car il met prudemment de côté, comme peu convenables à son but, les méthodes classiques, qu'on lui avait enseignées au séminaire.. Et peu à peu Téglise désertée commence à se vemplir, on se confesse plus souvent, et ceux qui font leurs Pâques deviennent de plus en plus nombreux^

Mais on se tromperait en se figurant que tout ce travail salutaire et strictement légitime peut s'accomplir en France sans soulever une forte opposition. Les radicaux, les athées et les francs-maçons, sont furieux de la popularité croissante du prêtre, et les mauvais garnements du village s'indignent à la vue de l'amélioration morale de leurs camarades, plus dociles.

Il n'est que trop vrai que les prêtres de France ont à lutter, non seulement contre Tindifférence religieuse, mais aussi contre une véritable haine du christianisme. Ils sont entourés d'un système d'espionnage secret, leurs motifs sont diffamés, leurs actions les plus innocentes mal interprétées, et souvent ce n'est que par des précautions incessantes qu'ils peuvent se soustraire aux complots malicieusement conçus contre leur caractère moral. Et si Ton casse les fenêtres et endommage les biens d'un prêtre dont le zèle apostolique a provoqué l'hostilité des vauriens de sa paroisse^ il est dIus que

probable que les autorités locales lui refuseront satisfaction, et que son évêque, accablé d'ennuis, jugera qu'il vaut mieux lai conseiller la patience et l'indulgence, que de compromettre des affaires plus importantes en faisant d'inutiles remontrances en haut lieu.

Le curé de Saint-Julien, étant humain, s'est rendu coupable, malgré son zèle, d'une ou deux petites peccadilles politiques. Il ne fait pas exception à la règle, et, pendant quelque temps, se trouve victime d'une persécution impitoyable de la part de ces mêmes personnes qu'il avait voulu servir. A la longue cependant, ses solides qualités triomphent, et, après sept années d'un travail ardu, lorsque son évêque, qui l'apprécie, le transfère à la grande paroisse urbaine de Saint-Maximîn, il quitte un Saint- Julien réformé, paisible et pieux.

Pleins d'intérêt et détaillés avec une connaissance intime du sentiment social français, sont les aperçus qu'on trouve dans ces Lettres sur les rapports entre les riches et les pauvres, les aristocrates et les démocrates dans une commune rurale. La famille de Saint-Julien qui représente l'aristocratie, s'attache à ses anciennes traditions, à ses droits féodaux. Le sentiment d'égalité parmi les hommes est la seule vertu que sa religion, très réelle du reste, ne lui enseigne pas, et même ses actes de charité sont faits d'un air de condescendance qui diminue leur valeur aux yeux du paysan français.

Le marquis daigne s'intéresser aux affaires de la •commune il a même été maire du village ; mais il

est rempli d'indignation pour ce qu'il appelle l'ingratitude des conseillers municipaux qui ne l'ont pas réélu.

La famille de Saint-Julien se laisse pourtant gagner, peu à peu, par une influence si judicieusement exercée, et apprend bientôt à apprécier son curé à sa juste valeur.

Le comte de Beauregard, qui personnifie le vrai type du seigneur réactionnaire, type qu'on rencontre encore en France, même après un siècle d'amères expériences, écrit à son ami, le marquis, en ces termes :

Il faut prendre garde de nous laisser mener par les prêtres. Nous devons les seconder de toutes façons, favoriser leur ascendant sur le peuple, mais nous bien

garder de leur en laisser prendre sur nous Les' droits

de nos maisons seraient ainsi méconnus, et le seul frein qui empêche encore la France de rouler dans les abîmes n'existerait plus. C'est à nos familles de garder la direction sociale, les prêtres ne doivent s'occuper que des choses religieuses. Encore feraient-ils bien de se

guider d'après nos conseils Croyez-moi, mon bon

ami, surveillez votre curé et priez-le au besoin de se mêler des affaires de sa sacristie (1).

Dans un post-scriptum de cette même lettre, le comte annonce avec beaucoup de satisfaction que sa contribution cette année au denier de Saint- Pierre n'a été que de cinquante centimes. Telle est, selon lui, la réponse convenable à l'Encyclique du Pape engageant les catholiques à se rallier à la République I

(1) Lettres d'un curé de campagne, pages 126-127.

Et ce sont des hommes comme celui-là qui se figurent que, sans leur appui, TËglise catholique ne pourrait pas continuer à exister en France I

Dans une autre lettre, il écrit :

D'ailleurs, la place du prêtre n*est pas à courir sans cesse à travers champs et villages, sa place est à l'église ou au presbytère. Et de même, pourquoi s'aviser de remplir son presbytère, le dimanche, de jeunes gens ? A quoi bon toutes ces choses nouvelles?... Le prêtre doit demeurer à la disposition des gens qui vont le trouver. Il ne doit lui-même se mêler de rien. Moins il verra ses paroissiens, plus il en sera respecté... Il faut se tenir à sa place (i).

Le comte, il faut bien le dire, n*est qu'un personnage fictif; mais il n'est que trop vrai, malheureusement, qu'il représente un type très répandu dans tout le pays. L'existence de pareilles opinions chez la noblesse ancienne, rend doublement pénible l'œuvre du prêtre qui veut secouer les entraves des coutumes établies : car il arrive souvent qu'il lui faut renoncer à la considération et à l'appui de ces vieux amis, avant même qu'il ait eu le temps de gagner et de se concilier ses anciens ennemis. Dans ces circonstances, les prêtres français peuvent bien s'écrier : Défendez-nous de nos amis 1

La noblesse française, par ses efforts obstinés, et souvent heureux pour identifier l'Église avec les intérêts de sa classe et ses aspirations politiques, a probablement contribué tout autant que ses enne-

(1) Lettres (Tun Curé de campagne, page 242.

mis à aifaiblir son influence sur la masse de la population, dont les opinions, bien qu'opposées à celles de ses supérieurs sociaux, n'en sont pas moins intransigeantes.

Dans les Lettres d'un curé de canton^ Yves le Querdec décrit la vie menée par notre curé dans la petite ville commerciale de Saint-Maximin. Au point de vue de l'intérêt sérieux, ce volume est tout à fait à la hauteur du premier ; mais il est peut-être écrit avec moins de spontanéité, d'où un charme quelque peu amoindri. Il est clair que le sujet a été étudié consciencieusement; mais, à la lecture, il semble qu'il ne soit pas aussi directement basé sur l'observation personnelle.

A Saint-Maximin, le curé trouve les conditions de son apostolat un peu changées, bien que la nécessité d'un tel apostolat soit même plus grande que dans sa première paroisse. Ses nouveaux paroissiens sont pour la plupart des artisans et de petits commerçants augmentés d'un certain nombre de bateliers, et de douze cents ouvriers employés dans une grande papeterie. Il les trouve pour la plupart plus intelligents et moins ignorants que ses anciens paroissiens,, mais, par contre, plus portés à la discussion et beaucoup moins dociles à la discipline de TÉglisn La misère et l'ivrognerie sont les maux les plus puissants contre lesquels il doit lutter; ajoutez à cela le pouvoir tyrannique des usuriers, qui extorquent un intérêt exorbitant, et l'habitude invétérée du travail du dimanche. Enfin le curé se trouvft en facp de tous les problèmes industriels et

économiques du siècle. AGn de s'éclairer, il lit les ouvrages de Uarmel, de Louis Durand et d'autres grands chrétiens de nos jours.

Son activité, soit dans Téglise, soit au dehors, éveille autant de surprise mêlée de désapprobatioû qu'à Saint-Julien ; et, à vrai dire, son intervention dans la vie industrielle et sociale de la ville n'est tolérée que lorsqu'il devient évident qu'il n'emploiera pas son influence en faveur des desseins de la propagande politique. Plus clairement même qu'à Saint-Julien, le curé voit la nécessité essentielle de se tenir à l'écart de la politique active, s'il ne désire point rendre suspecte son influence morale. Ceci me semble être un point très important dans la situation de la France d'aujourd'hui ; et, si difiicile qu'il soit de séparer en pratique les questions politiques des questions morales, sans aucun doute, les opinions si nettement exprimées d'Yves le Querdec sur ce sujet méritent une considération sérieuse.

La nécessité de procurer à l'ouvrier et au petit commerçant un crédit à bon marché se présente avec force à l'esprit du curé, et il organise des caisses de prêt et des caisses d'épargne, qui ne réalisent, il l'avoue lui-même, qu'un succès médiocre au point de vue économique. J'avoue que j'aurais voulu voir l'auteur mieux converti au merveilleux système Raiffeisen, même accompagné, comme il doit l'être nécessairement, d'une responsabilité illimitée. Ce système a été introduit pendant ces dernières années avec des résultats admirables, par

Louis Durand, dans le voisinage de Lyon, et au nord de l'Italie par Don Cerutti de Gambarara.

Mais il est évident que l'aspect économique des problèmes sociaux présente pour notre auteur un intérêt moindre que les considérations morales. 11 s'élève avec une juste indignation contre cette habitude païenne du travail du dimanche dans les usines, qui a des résultats si déplorables pour la population au point de vue moral et religieux ; et il proteste avec raison, à mon sens, à cause de sa futilité économique, contre le travail des mères de famille dans les fabriques. Comme il le fait remarquer, les frais d'entretien des vêtements d'atelier, les sommes dépensées pour le blanchissage, le raccommodage et le soin des enfants, absorbent presque en entier le salaire de la femme, et le petit profit qu'elle en retire, ne compense certainement pas le désordre qui en résulte dans le foyer et la destruction inévitable de toute vie de famille.

Le dernier volume de cette série, le Journal â^un Évêque^ dont la première partie seulement a été publiée, n'entre pas dans les cadres de cet article. Il est consacré presque entièrement aux questions d'éducation, et si l'auteur place son Évêque dans la troisième décade du siècle prochain, ce fait est probablement dû à son désir louable de ne pas avoir l'air de donner des conseils à TÉpiscopat actuel. Car les réformes qu'il réclame pour l'éducation secondaire et ecclésiastique, ne diffèrent en rien des réformes demandées, au moins en Angleterre, par les réformateurs de la pédagogie contemporaine. Il ré-

clame des instituteurs diplômés, des classes moins nombreuses, une plus grande variété dans les sujets enseignés, un enseignement plus étendu en matière scientifique, une plus grande actualité en fait de méthodes, une meilleure discipline intellectuelle, et surtout un enseignement moins routinier. Il fait aux Jésuites le compliment daffîrmer que seuls, de tous les ordres qui s^occupent en France de l'enseignement, ils auront le génie, dans le prochain quart de siècle, d'adapter leurs méthodes aux exigences modernes, et il leur prédit qu'à l'avenir ils se trouveront à l'avant-garde de la lutte qui s'engage sur le terrain de l'éducation.

Ce dernier volume a comme sous-titre : Fendant le Concordat; et, dans les dernières pages, la répudiation pratique du Concordat, par le refus des Chambres de voter le budget annuel des cultes est prévue. En somme, on peut dire sans exagération que la série tout entière est écrite en vue de se mettre en garde contre ce fait, dont la probabilité augmente de jour en jour, et que feu. le cardinal Manning, il y a bien des années, avait l'habitude de regarder comme la solution ultime du problème de l'Église et de l'État en France.

Les leçons venant de l'Angleterre et de l'Amérique et les progrès faits par les Églises non dotées dans les pays libres n'ont pas été perdus pour les catholiques français ; et, si l'esprit du cardinal Gibbons et de l'archevêque Ireland peut un jour pénétrer l'Épiscopat français, il ne tarderait assurément pas à accepter de son plein gré, même au risque de

beaucoup de souffrances temporaires, la pauvreté et l'indépendance en échange des subsides et de la tyrannie de l'État.

Évidemment un souffle de cet esprit nouveau a passé sur la grande réunion ecclésiastique qui a eu lieu récemment à Reims ; cet événement est le plus important de l'année dernière qui concerne l'Église en France, non seulement à cause du zèle apostolique dont il apportait la preuve, mais aussi à cause du caractère pratique des propos qu'on y tint, et du ton sérieux et modéré des orateurs, inspirés du sentiment profond de la grandeur de l'œuvre qui s'offrait à eux.

La valeur des volumes d'Yves le Querdec consiste en ce qu'il indique, d'une manière simple et vivante, non seulement la voie que suit le clergé dans sa marche en avant, mais aussi en ce qu'il a souligné les principes sociaux posés par Léon XIII dans ses Encycliques pour la direction des fidèles dans toute TEurope.

Il n'y a pas la moindre trace de gallicanisme dans son attitude vis-à-vis des problèmes catholiques de son pays. Il écrit naturellement pour le lecteur en général, ce qui l'oblige à laisser nécessairement de côté, l'un au moins des plus graves problèmes moraux que l'Église de France cherche à résoudre en ce moment. Il en résulte, et c'est inévitable, que son tableau est éclairé d'une lueur d'espoir que ne justifieraient pas entièrement les dures réalités de la situation actuelle. Néanmoins, s'il y a erreur, c'est une erreur pardonnable, car il est indispensable, dans un

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temps comme le nôtre, où les ennemis de TËglise, chez nous et à l'étranger, se vantent orgueilleusement de sa défaite sur le sol français et où les catholiques eux-mômes tendent à croire parfois que la lutte est désespérée, d'insister sur l'espoir raisonnable que l'Église de France peut entretenir.

Pour les observateurs attentifs les signes ne manquent pas, même dans l'amertume de la lutte actuelle, qui prouvent que l'Église regagne en France le terrain perdu. De même que chez nous, chaque progrès marquant de la cause catholique a été accompagné d'une explosion temporaire de bigoterie anticatholique.

C'est un plaisir particulier, pour les amis delà France catholique, de voir qu'un observateur aussi fin, et qu'un penseur aussi sérieux que l'auteur de ces volumes, peut envisager ainsi sans aucune crainte l'avenir religieux de son pays.

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