‹ Le journal d'une femmeChapitre 3 sur 5 · CECILE DE STÈLE · texte numérisé non relu

CECILE DE STÈLE

» Post-scriptum. — Pendant tout cela, mon pauvre cousin Roger, sombre et farouche, se tient dans sa tour, et n'en sort guère que pour courir les champs dans un panier auquel il attelle des chevaux vicieux. Ma tante prétend qu'il les choisit exprès et qu'il veut se tuer... Bien triste, n'est-ce pas? — Bonjour, chérie; viens vite! »

Celte lettre m'a beaucoup troublée. Cécile est presque une sœur pour moi. Quoique nous soyons du même âge, il y a toujours eu dans TatTeclion que je lui porte uue petite nuance maternelle. Le grand événe-

ment qui se prépare pour elle me remplit d'émotion, de joie et aussi d'inquiétude. Je voudrais tant qu'elle fût heureuse ! elle mérite tant de l'être, la chère fille! C'est une nature si attachante, si gracieuse, si sincère! Une tête un peu folle, mais un cœur sain et pur, toujours prêt au dévouement, toujours prompt au repentir. Il y a en elle, comme elle aime à le répéter, de l'ange et du diable, mais surtout de l'ange. Cette légère, vive et tendre créature a besoin, il me semble, plus que toute autre femme, d'être bien mariée, bien aimée et bien guidée.

Aussi je m'effraye beaucoup de la responsabilité que son aimable confiance m'impose. Je suis bien jeune et bien inexpérimentée pour diriger le choix duquel sa destinée va dépendre. J'y mettrai du moins tout

mon zèle et toute ma conscience. lime semble que je serai plus difFcile pour elle que je ne le serais pour moi-même. MM. de Valnesse n'ont qu'à bien se tenir... Voici venir l'archange à l'épée flamboyante qui veille aux portes du paradis.

Château de Louvercy. — 6 juin.

Mon rêve est accompli ; il y a une tour du Nord... et même j'y suis logée! — C'est admirable !

Mais procédons par ordre. Nous sommes arrivées cette après-midi, ma grand'mère et moi. En descendant du wagon, nous avons aperçu d'abord l'aveugle et son flageolet, puis madame de Louvercy et Cécile dans un landau découvert, puis deux jeunes cavaliers qui caracolaient dans la petite cour de la gare, en calmant de la voix et de la main leurs chevaux, que le sifflet de la locomotive avait un peu effarés. Sur un

LE JOURNAL D'ONE FEMME 3f

regard furtif de Cécile, j'ai recormii les deux prétendants, et j'ai passé aussitôt une curieuse inspection de leurs personnes, pendant qu'ils me faisaient, à ce qu'il ra*a paru, la mènne politesse. Ma première impression a été favorable. Ce sont deux physionomies rassurantes, gaies, ouvertes, deux figures d'honnêtes gens; mon cœur s'est épanoui.

Nous roulions cependant sur la rout blanche, au milieu d'un nuage de poussière, avec nos cavaliers d'escorte à chaque portière. Les pommiers normands et leurs bouquets de fleurs roses défilaient à droite et à gauche. Le ciel était d'un doux bleu d'opale. Cécile, dans une toilette couleur du ciel, rayonnait, me serrait les mains, lançait un sourire par-ci, un sourire parlà, pour maintenir la balancci et nous étions

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heureuses... Mon Dieu! qu'il fait bon vivre quel(|uefois !

Je n'avais pas vu madame de Louvercy depuis plusieurs années. Elle a étonnamment vieilli. Ses cheveux sont devenus tout blancs, et encadrent, du reste, à merveille son beau visage douloureux. Elle a sous les yeux deux sillons bleuâtres que les larmes ont certainement creusés. Elle parle peu de ses chagrins, et le plus souvent par allusion. Je l'entendais, chemin faisant, conter à ma grand' mère comment le malheureux état de son fils l'avait absorbée longtemps tout entière ; mais elle avait dû se souvenir enfin que Cécile n'avait plus sa mère, et qu'elle avait aussi des devoirs envers elle. Tout cela était dit sur le ton d'une réserve extrême, sans appuyer, et avec un sourire de bon accueil, très-touchanl sur

ce fond d'inconsolable tristesse. La pauvre femme est d'autant plus à plaindre que son fils était charmant, dit-on, avant cette horrible blessure qui l'a mutilé, estropié et à moitié défiguré.

Le bruit des roues s'assourdit tout et coup sur le gazon et sur la mousse ; nous entrons dans l'avenue, sous un berceau de verdure au fond duquel j'aperçois la façade du château, élégante et sévère, style renaissance, je crois. — Voici la cour, qui est en même temps un jardin fleuri ; voici les cygnes, qui battent des ailes sur notre passage; mesdames de Sauves et de Ghagres, qui font flotter leurs mouchoirs sous la vérandah ; messieurs leurs maris, qui jettent leurs cigares, et qui agitent leurs chapeaux. C'est un t"iomphe. — Ils sont fort agréi«bles à voir, ces deux jeunes ménages, et sentent bon.

L'instant d'après, Cécile nous installe, ma grand'mère et moi, dans notre appartement. Pendant que je secoue la poussière du voyage, elle m'interroge avec fièvre r

— Eh bien... dis vite! A vol d'oiseau, comment les trouves-tu?

— A vol d'oiseau, je les trouve bien, très-distingués.

— Vrai? que je t'embrasse!... mais lequel préfères-tu... dis vite... le blond ou le brun?... M. René ou M. Henri ?

— Je ne préfère jusqu'ici ni l'un ni l'autre. . Et toi, ma mignonne?...

— Ne t'ai-je pas écrit que je t'attendrais pour ressentir une préférence?... tu me diras celui qui te plaît le mieux, et je le prendrai.

— Je t'assure, Cécile, que ta confiance m'écrase.

— Écoute, je vais te mettre à table entre ces deux messieurs... tu vas les étudier, les étudier à fond, tu entends?... Je vais te dire ce que je désire savoir, — et sur quoi tu dois les examiner plus particulièrement, — et, après le dîner, tu me rendras compte du résultat... Eh bien, je désire savoir d'abord quel est celui des deux qui a pour moi l'attachement le plus vrai et le plus solide ; ensuite, — et ceci est très-important, — quel est celui qui a le meilleur caractère; puis lequel est le plus intelligent et le plus instruit... car je veux un nvari qui me fasse honneur; puis lequel à l'âme la plus généreuse et la plus charitable... je tiens beaucoup à ce détail; puis lequel aime le mieux à voyager, — ça, j'y tiens beaucoup aussi... ensuite lequel?... Ne ris donc pas, Charlotte, c'est très-sérieux!

— Je ris, ma Cécile, parce que tu en demandes vraiment trop pour une seule séance. . Enfin je m'appliquerai... je ferai de mon mieux.

Cécile me laisse alors avec ma femme de chambre, et je m'apprête pour le dîner. Je mets une toilette très-simple, une toilette de confidente : couleurs sombres, demicorsage , un chiffon de dentelle dans les cheveux, à l'espagnole, une rose rouge piquée par-dessus... je ne fais pas peur, et cela suffit.

Il me reste encore avant le second coup de cloche le temps d'examiner mon installation. Elle dépasse mes espérances. C'est une chambre de princesse captive, tendue de vieilles tapisseries à verdure, grande, sombre, mystérieuse, et dont les fenêtres ont des embrasures profondes comme des

chapelles. Je suis, je l'ai dit, en pleine tour du Nord; cette tour est un très -haut pavillon carré d'une mine féodale et d'une date beaucoup plus ancienne que le reste du château, dont il forme l'aile droite. Il est spécialement consacré à l'habitation de M. Roger de Louvercy, qui peut plus aisément y satisfaire ses goûts de retraite et d'isolement. On a même élevé depuis quelque temps une grille transversale masquée d'une palissade qui sert pour ainsi dire de frontière entre la tour et le château, et qui permet à ce malheureux jeune homme de vivre complètement à l'écart quand cela lui convient; cela lui convient toutes les fois qu'il y a des étrangers chez sa mère, car il a la triste manie de se croire pour tout le monde, excepté pour sa mère, un objet d'horreur et de dégoût. — Quelques bâti-

ments récemment construits lui composent une cour particulière où il a ses écuries et son chenil, et qui lui donne une sortie sur la campagne. 11 peut ainsi aller et. v-enir sans traverser la. cour principale.

M. Roger occupe les appartements du rez-de-chaussée, et nous sommes logées, ma grand'mère et moi, au premier étage ; nous avons été admises, m'a dit Cécile, dans ce lieu sacré, comme étant les personnes les plus tranquilles de la société. Nous sommes, d'ailleurs, en communication avec le château par des corridors ménagés à chaque étage, et nous pouvons circuler librement sans être exposées à rencontrer M. de Louvercy. Cependant Cécile nous a. prévenues qu'il montait quelquefois au second étage pour travailler dans la bibliothèque; mais, a-t-elle ajouté, rien ne vous

sera plus facile que de l'éviter... pauvre garçon!... vous entendrez sa béquille sur l*escalier !

Malgré cette recommandation, je m'étais promis secrètement, je l'avoue, de saisir un jour ou l'autre l'occasion d'apercevoir ce sombre disgracié ; ma curiosité a été dès cette première heure satisfaite et même punie, car ma compassion sympathique pour cette grande infortune a beaucoup de peine à se soutenir après ce que j'ai vu et surtout entendu. La fenêtre de mon cabinet de toilette s'ouvre sur la petite cour où soat les écuries réservées à l'usage particulier de M . de Louvercy . J'achevais de planter ma rose rouge dans ma dentelle, quand cette cour a subitement retenti d'un tumulte confus de piétinements, d'aboiements, d'appels, de cris impatients et, il faut bien le

dire, d'épouvantables jurons. J'ai légèrement écarté le rideau, et j'ai entrevu deux énormes terre-neuves sautant aux naseaux d'un cheval qui était tout blanc de sueur et d'écume, puis une espèce de panier dogcart, et, dans ce panier, M. de Louvercy, trop aisément reconnaissable à son bras et à sa jambe mutilés; quant au visage, je n'ai guère distingué que deux longues moustaches blondes — et pendantes, à la tartare. M. de Louvercy appelait d'un ton de véritable furie deux domestiques qui sans doute ne l'attendaient pas sitôt, et qui accouraient éperdus. Il les a salués d'une nouvelle volée de paroles sauvages pendant qu'ils l'aidaient à descendre de son panier. J'avais vite refermé mon rideau, et je n'en ai pas vu davantage. J'étais navrée. Cette révolte me gâte son malheur.

— Mon vc.isin, nous ne voisinerons guère! Enfin nous voilà àtable. Cécile m'a placée, suivant. son programme, entre les deux jeunes rivaux. J'ai donc à ma droite M. de Valnesse le brun, et à ma gauche M. de Valnesse le blond, arrangement qui, par parenthèse, semble étonner passablement madame de Louvercy. Cécile s'est mise en face de nous pour mieux surveiller mes opérations. Elle est à côté du curé de Louvercy, qu'elle s'évertue à faire rire pendant qu'il boit. Elle rit elle-même de tout son cœur, tout en m'excitant de l'œil à m'acquitter de mon devoir. Elle pense évidemment que j'y apporte un peu de mollesse. La véiité est que je rencontre des dilRcultés imprévues : MM. de Valnesse sont fort polis l'un et l'autre; mais ils ne se prêtent pas à mon enquête : ils me répondent à

peine ; il y a je ne sais quoi qui les paralyse. Ils me regardent avec une sorte de stupeur inquiète; ils paraissent très-préoccupés de la rose rouge que j'ai dans les chevaux. — Ce n'est pourtant pas de cela qu'il s'agit, mes bons messieurs.

A peine hors de la salle, Cécile me prend à part :

— Eh bien, qu'as-tu découvert?

— J'ai découvert qu'ils sont timides...

c'est déjà quelque chose.

— Timides!... s'est écriée Cécile, parce que tu ne les encourages pas assez... Il faut les encourager... si tu veux qu'ils s'apprivoisent et qu'ils s'épanchent 1

C<^la m'a paru raisonnable. Je les ai encouragés tout doucement, et, en ellet, le cate iiidant, j^ai vu qu'ils s'apprivoisaient peu à peu. Ils ont chanté tous deux pour

moi. Tous deux m'ont fait valser à plusieurs reprises, et, après chaque valse, je les gardais un moment auprès de moi pour jouir de leur conversation. Pendant ce temps-là, Cécile errait dans le salon avec des façons étranges, tantôt éclatant de rire sans motif, tantôt bousculant violemment la musique sur le piano. Tout à coup elle a disparu, et, après quelques minutes, craignant qu'elle ne fut souffrante, je me suis mise à sa recherche.

Je l'ai aperçue dans la cour du château à travers les demi-ténèbres du crépuscule : elle allait et venait d'un pas précipité comme quelqu'un qui fait sa réaction après le bain. Je me suis avancée : elle a feint de ne pas me voir et a continué sa promenade en me tournant le dos. — Je l'ai appelée :

— Cécile!

— Quoi?

— Tu souffres?

— Non!

— Eh bien, qu'est-ce qui arrive?

— Rien !

Je l'ai regardée en face, et elle a repris : r— Mais non... rien !... rien du moins que je n'eusse dû prévoir, si j'avais un peu moins de candeur!... Dès que tu arrivais là... avec ta figure de déesse... il était bien clair que j'étais perdue!... Ah! mon Dieu! ce n'est pas ta faute si tu es faite comme cela... je ne te reproche rien... c'està-dire... pardon! tu pourrais te dispenser d'être coquette, ma chère... quand une femme est belle comme toi, si elle se met à être coquette par-dessus le marché...

alors, bonsoir !.. il n'y a plus rien de possible !

— Véritablement , Cécile, je ne sais pas si je dois rire ou me fâcher... Qu'est-ce que cela signifie? Comment! tu me pries, tu me repries et me supplies d'étudier ces deux jeunes gens...

— Eh bien, tu les étudies trop, ces deux jeunes gens... et ils t'étudient trop aussi!

— Eiilin, quoi?... veux-tu que je m'en retourne ?

Elle m'a saisi les mains :

— Oh! non!...

Et, après une pause, en s' attendrissant :

— Je suis bête, n'est-ce pas?...

Elle a jeté sa tête sur mon sein, et s'est mise à pleurer.

Je l'ai consolée comme on console les enfants, et elle a repris tout à coup avec sa vivacité et sa tendresse habituelles :

— Écoute... j'ai une idée superbe... tu

choisiras pour toi celui qui te plaira le mieux, et je prendrai l'autre... Nous serons cousines, presque sœurs, ce sera délicieux... 11 est juste, d'ailleurs, que tu choisisses avant moi, tu m'es-«upérieure à tous égards! C'est très-juste... très-juste!

— Ma chérie, tu es la meilleure petite créature de la terre; mais je n'accepte pas ta combinaison... et persuade-toi bien ceci : MM. de Valnesse ne sont et ne peuvent être pour moi que des prétendants à ta main : ce titre leur donne à mes yeux un caractère absolument sacré, et m'interdit jusqu'à l'ombre d'une arrière-pensée, d'une prétention personnelle, — qui me semblerait une otTense grossière à la délicatesse et à l'amitié. — Me crois-tu? es-tu rassurée?

— Je te crois et je t'adore!... — Viens continuer tes études !

Nous sommes rentrées dans le salon, où j'ai continué mes études, mais plus modérément, puisque le zèle a ses dangers.

... Le vieux beffroi tinte... quel charme dans la nuit et dans les bois!...

— Grand Uieu ! deux heures du matin !

N'avez-vous pas de honte, mademoiselle ?

*2 juin.

Le mouvement est-il synonyme du plaisir? et suffit-il de s'agiter pour s'amuser? En ce cas je m'amuse trop. — « Que faisons-nous ce matin ? que faisons-nous cette après-midi ? que faisons-nous ce soir ?» — C'est le refrain de la maison... et nous voilà partis à pied, à cheval, en voiture, ne regardant rien, brûlant tout, avec un entrain, des rires, des grelots, qui nous accompagnent au retour, qui se mettent à table avec nous, dansent avec nous, chantent avec nous, et ne nous quittent pas même dans les corridors.

Ce matin, de bonne heure, j'ai voulu me donner le rafraîchissement d'une promenade solitaire dans le parc, en bonne fortune avec moi-même. Je descendais de ma tour à pas de loup, et j'étais à peu près au milieu de l'escalier, quand subitement un bruit sec, martelant les marches au-dessous de moi, m'a avertie de l'approche de M. de Louvercy, qui se rendait apparemment à la bibliothèque. Je me suis arrêtée toute saisie... J'allais bravement tourner le dos et me sauver dans ma chambre... 11 n'était plus temps ! nous étions face à face, M. Roger et moi. En m'apercevant là tout à coup, il a pâli comme s'il se fût trouvé en présence d'un spectre : il a fait un geste embarrassé comme pour saluer, et, dans son trouble, il a laissé échapper sa malheureuse béquille, qui a roulé dans l'escalier.

Je ne puis rendre l'expression de profonde détresse dont son pauvre visage s'est alors empreint : c'était un mélange de douleur, d'humiliation et de colère. Il tenait fortement la rampe de sa main droite, tandis que son bras gauche mutilé et sa jambe rétractée demeuraient en l'air sans soutien. J'ai descendu à la hâte quelques marches, j'ai ramassé sa béquille, je suis remontée vivement, et je l'ai replacée sous son bras. Il a fixé sur moi son œil d'un bleu sombre, et m'a dit simplement d'une voix basse et grave :

— Je vous remercie !

Puis il a continué son chemin, et moi le mien.

Cette petite scène m'a un peu remise avec lui. D'abord je lui ai su un gré infini de vouloir bien m'épargner les bordées

soldatesques dont il paraît si prodigue; ensuite, malgré l'antipathie in vol on taire que m'inspirent en général les êlres dillormes, je suis loin de le trouver aussi repoussant que Cécile me l'avait dépeint. Il est manchot, et il a une jambe raccourcie et comme paralysée ; mais le visage est beau et pur, , et la légère balafre qu'il a sur le front ne le défigure pas. 11 a bien, à la vérité, un air sauvage et un peu égaré, mais qui doit tenir surtout à l'état inculte de sa chevelure et de ses longues, trop longues moustaches.

J'entrais dans le parc, quand Cécile m'a aperçue de sa fenêtre ; trois minutes après, elle foulait l'herbe à mes côtés en sautillant comme un oiseau. Je lui ai conté ma rencontre avec son cousin.

— Ah! mon Dieu! comme il a dû jurer!

— Pas du tout.

— Tu m'étonnes. — Au fait, il est de bonne humeur aujourd'hui : il attend son ami ce soir.

— Quel ami?

— Le commandant d'Éblis, tu sais?

— Non, je ne sais pas... qui est-ce?

— Je croyais te l'avoir dit. . . c'est lui qui a sauvé Roger à Coulmiers... Ils étaient très-liés depuis longtemps, depuis Saint- Cyr. .. Au moment où ce pauvre Roger venait d'être fracassé par cet obus, M. d'Eblis l'a enlevé dans ses bras, comme un enfant, au milieu du feu, et sous les pieds des chevaux... c'est très-beau! — et depuis il n'a pas cessé d'être parfait pour lut... Il a même trouvé moyen de le rattacher à la vie en lui persuadant d'écrire l'histoire de cette affreuse guerre... Ils s'occupent de cela ensemble... M. d'Éblis

vient le voir souvent... Il lui apporte tous les documents qui peuvent lui être utiles pour son travail... il est lui-même trèsinstruit, très-savant... chef d'escadron d'état-major h trente ans... c'est très-joli !

— Mais dis-moi donc, ma chérie, est-ce que ce ne serait pas un troisième larron, ce monsieur-là?

— ÏM. d'Éblis? s'est écriée Cécile. Ah! grand Dieu ! ma chère, autant épouser Croquemitaine!... Il est sévère... il est terrible!... Je l'aime pourtant assez à cause de sa conduite avec Roger. . . Nous nous sommes, du reste, à peine entrevus deux ou trois fois... Il paraît me regarder comme un bébé, et, moi, je le regarde comme un père! — Mais parlons sérieusement , Charlotte : ne penses-tu pas qu'il serait temps de me décider entre MM. de Valnesse?

— Rien ne presse, il me semble.

— Je te demande pardon !

— Ta situation entre ces deux messieurs n'a rien de désagréable.

— Vraiment... tu crois cela?... et mon cœur... mon faible cœur, qu'en fais-tu?

— Il a parlé?

— Non... mais il est impatient de parler... il brûle de parler... donne -lui la parole !

J'ai vu pourtant qu'elle n'y tenait pas autrement. J'ai répondu par je ne sais quelle plaisanterie, et nous sommes rentrées au château, où la cloche du déjeuner nous rappelait.

La vérité est que le choix entre les deux candidats me semble fort difficile. L\ résultat de mes observations et de mes informations à leur égard continue d'être à la fois

satisfaisant et embarrassant : satisfaisant, parce qu'ils sont doués tous les deux de qualités précieuses; embarrassant, parce que ces qualités me paraissent à ^eu près égales chez l'un et chez l'autre. Il y a même dans leur genre d'esprit, dans le tour de leur caractère et dans leur personne physique des traits de ressemblance qui s'expliquent d'ailleurs suffisamment par leur très-proche parenté. En somme, je crois qu'ils sont tous deux de la meilleureespèce de jeunes gens qu'il y ait. Ce sont deux bons enfants, qui ont de jolis goûts et d'aimables talents, une intelligence un peu ordinaire, mais honorable, des sentiments élevés, une grande délicatesse de point d'honneur. Ils supportent leur rivalité et leurs prétentions mutuelles avec une courtoisie chevaleresque qui fait plaisir.

... Mon Dieu! j'aime tant Cécile que j'aurais souhaité pour elle un mari absolument parfait, une exception, une élite exquise. Mais serait-il sage de poursuivre un idéal, qui peut-être n'existe pas, quand on a sous la main un à peu près déjà si rare, et qu'on ne retrouverait peut-être jamais? Un homme tout à fait supérieur n'a-t-il pas presque toujours, autant que je puis le présumer, des défauts de caractère égaux à ses facultés, et qui sont comme l'envers de ses mérites? N'y a-t-il pas en réalité plus de garanties de bonheur pour une femme dans cette honnête moyenne que MM. de Vain esse représentent avec grâce et avec distinction?

IMa « conscience inquiète » se torture pour résoudre ces grosses questions, qui intéressent une si chère destinée. — Mais

j'admire véritablement la singulière tranquillité d'âme avec laquelle Cécile — quoi qu'elle en dise — attend mon arrêt pour prononcer le sien. Je ne me suis jamais, pour mon compte, trouvée a pareille fête; mais je me figure que j'y apporterais moins de calme et plus de détermination personnelle... Enfin, nous verrons bien!

Yî

Môme jour. — Minuit.

Cette soirée a été moins bruyante et moins banale que les soirées précédentes. « La présence du commandant d'Éblis a jeté un froid, » dit Cécile. Je pense qu'elle a simplement élevé un peu le diapason habituel de notre petit cercle. — J'ai remarqué souvent dans le monde cette influence étrange qu'exerce par sa seule présence un homme vraiment distingué. Il donne, sans le vouloir et sans le savoir, une âme nouvelle aux choses. Qu'il parle ou qu'il se taise, peu importe; il est là, et cela suflit. Chacun se hausse plus ou moins jusqu'à

lui, et se sent vivre davantage. Il s'établit un courant plus actif et un niveau supérieur. Les moindres incidents prennent de l'intérêt, les plaisirs ont plus de retenue et plus de saveur. On est inquiet et bien aise qu'il soit là. On est quelquefois comme soulagé quand il s'en va; mais on le regrette, et l'on se sent diminué par son absence; on s'aperçoit qu'on n'attache plus d'importance à. ce qu'on dit, parce qu'il ne l'entend plus, ni à ce qu'on fait, parce qu'il n'en sait rien.

Cette après-midi, M. de Louvercy s'était rendu à la gare avec son panier pour y attendre le commandant d'Éblis ; je me trouvais, un peu par hasard et un peu par curiosité, dans mon cabinet de toilette, quand ils sont entrés tous deux dans la petite coul des écuries; au bruit des roues, j'ai sou-

levé mon rideau : M. d'Eblis venait de sauter à bas du panier, et tendait les bras en riant à M. de Louvercy, qui, en riant aussi, s'est laissé glisser jusqu'à terre sur la poitrine de son ami. Il y avait, à ce qu'il m'a semblé, dans cette petite cérémonie affectueuse, comme un rappel touchant de la scène terrible de Coulmiers, et j'ai aimé à me représenter les émotions violentes de la bataille et la fièvre de l'héroïsme sur ces deux visages en ce moment souriants et tranquilles.

M. d'Eblis est venu dîner avec nous.

C'est un homme d'une taille moyenne et d'une apparence un peu raide, avec cette élégance sombre et correcte qui caractérise les officiers en tenue civile. Il faut avouer qu'au premier aspect il y a en effet quelque chose d'extrêmement sévère et même de dur

dans sa physionomie : de beaux traits froids, un teint bistré, d'épaisses moustaches en herse, des yeux très-noirs et très-calmes, voilà ce qu'on voit d'abord, et cela n'est pas très-rassurant. Mais le plus léger sourire qui apparaît sur tout cela y répand un air de bonté qui rend la confiance. On prend tout à fait courage dès qu'il dit quelques mots, car sa voix est singulièrement douce et musicale. C'est une surprise et un charme que d'entendre cette musique sortir de ces eflrayantes moustaches.

J'ai eu plusieurs fois ce plaisir pendant le dîner, ayant été placée à table près de M. d'Eblis. Nous avons commencé par nous taire tous deux ; j'étais intimidée, et peutêtre au fond n'était-il pas beaucoup plus brave que moi ; car, enfin, s'il a sa mine sévère, j'ai aussi la mienne, et j'ai remar-

que souvent que je produisais d'abord un effet de terreur. — Puis, tout à coup, brisant la glace :

— Mademoiselle, m'a-t-il dit, j'ai beaucoup entendu parler de vous aujourd'hui.

— Comment cela, monsieur ?

— Je sais déjà que vous êtes compatissante pour les malheureux.

— Monsieur !...

— Vous avez été bonne ce matin pour mon ami Roger... Je sais cela.

— Mon Dieu! tout le monde, je crois, à ma place aurait agi comme moi.

— Sans doute... tout le monde fait l'aumône... mais il y a la manière...

Je lui ai dit que j'étais flattée de son compliment, parce qu'il devait se connaître en bonnes 03uvres, attendu qu'il avait été I certainement pour M. Roger plus secoura-

ble que je ne l'avais été moi-même, et que je n'aurais jamais l'occasion de l'être.

Il s'est incliné, et il a repris d'un accent doux et triste :

— Je ne sais pas si je lui ai rendu un grand service... en le tirant de là !

Nous étions partis. Il n'y avait plus de raison pour nous arrêter. Nous avons donc continué de nous dire des choses aimables, tout en nous informant mutuellement et adroitement de nos goijts et de nos dégoûts sur toutes choses, en particulier sur la musique de Wagner, qu'il aime et que je n'aime pas.

Nous avons été malheureusement interrompus par une étrange folie de (lécile. — Cécile, toujours préoccupée de faire rire son curé pendant qu'il boit, s'est avisée tout à coup de saisir deux cerises accou-

plées par la queue et de les planter à cheval sur son nez, en levant son joli minois pour les maintenir en équilibre. On a ri, et MM. de Valnesse ont applaudi avec enthousiasme. Alors Cécile a appelé un domestique, a séparé les deux cerises, et les a mises chacune sur une assiette, en disant au domestique :

— Portez cette assiette à M. Henri de Valnesse. — Portez cette autre assiette à M. René.

Pendant que ces messieurs passaient fièrement les cerises dans la boutonnière de leur habit, le commandant d'Eblis regardait la scène avec des yeux démesurément ouverts. Cécile s'en est aperçue et lui a dit avec son audacieuse naïveté :

— Vous semblez étonné, commandant?

— Pas du tout, mademoiselle.

— Pardon... VOUS avez l'air très-étonné... Voyons, soyez franc... ma plaisanterie vous paraît du dernier mauvais goût, n'est-ce pas?

— Mademoiselle, tout ce que vous faites me paraît charmant.

— Non... vous avez raison... c'était de très-mauvais goût... mais je vais vous expliquer mon caractère, commandant... Il est très-compliqué, il est mixte en quelque sorte, et vous allez comprendre pourquoi... c'est qu'il y a en moi un ange et un diable !

— Mon Dieu ! mademoiselle, a dit M. d'Éblis, vous avez à cet égard bien des camarades... Nous avons tous en nous un ange que nous tâchons plus ou moins d'écouter, — et un diable que nous tâchons plus ou moins de faire taire... Au reste, le diable qui vous a suggéré de vous mettre

66 LE JOCRNAL D'DNE FEMME

des cerises sur le nez ne doit pas être un bien méchant diable !

— Je vous remercie, commandant, a repris Cécile; la leçon y est... mais elle est douce. Comme je le disais ce matin à votre belle voisine, vous êtes un père pour moi!

M. d'Éblis a salué en souriant, et nous avons poursuivi le cours de notre conversation en tête-à-tête. Si j'en crois certains indices, ce vaillant soldat serait, comme disent les épitaphes, aussi bon fils que bon ami. Il a une façon grave et tendre de dire : — « ma mère » — qui me paraît être toute une révélation. Ce mot revient avec insistance sur ses lèvres : — « C'est à cause de ma mère... Ma mère le désirait... Cela plaît à ma mère. » — Il a même dans une minute de distraction laissé échapper le mot : I

— « maman [ » — Il a rougi faiblement sous son hâle, et s'est repris; mais celte appellation enfantine prononcée par cette voix douce et ce mâle visage n'était pas sans charme.

Après le dîner, Cécile est venue avec sa grâce sans égale tendre la main au commandant, afin de signer sa paix avec lui. Ils ont causé ensemble dans un coin assez longtemps en me regardant par intervalles, de sorte que j'ai compris qu'ils parlaient de moi. Puis Cécile, en passant, m'a dit à demivoix :

— Ma chère, tu fais des ravages dans r état-major!

Je ne voudrais pas faire de ravages; mais, si cela signifie que ma personne lui est sympathique, j'avoue tout bonnement que j'en suis bien aise.

Un instant après, on m'a demandé de chanter quelque chose. J'ai une voix de mezzo-soprano assez forte et assez cultivée, mais je n'aime guère h la produire en public ; on le sait, et on me laisse en général tranquille. Cependant je me suis mise au piano, et j'ai commencé l'air de Norma, — Casta dioa. Ma surprise a été vive, et ma mortification ne l'a pas été moins, quand j'ai vu, au bout de quelques mesures, le commandant d'Éblis ouvrir discrètement la porte du salon et disparaître. J'ai trouvé le procédé médiocre. Je n'en ai pas moins continué de perler mes sons avec le soin consciencieux que j'apporte à ce que je fais. Je venais de terminer au milieu d'un murmure flatteur, lorsque M. d'Eblis es* rentré; il est venu à moi :

— Mademoiselle, m'a-t-il dit en me

montrant une fenêtre qu'on avait entr'ouverte à cause de la chaleur de la soirée, Roger est là sur le banc, dans la cour. Il vous serait infiniment reconnaissant si vous aviez la bonté de redire cet air de Norma.

— Bien volontiers!

Et j'ai repris l'air de tout mon cœur.

J'ai été bien récompensée de ma peine.

Madame de Louvercy, qui s'était tenue toute radieuse auprès de la fenêtre pendant que je chantais, s'est penchée au dehors, à l'instant où je quittais le piano, et a échangé quelques paroles avec son fils.

Puis elle s'est avancée, m'a pris les mains et m'a embrassée en me disant d'une voix émue :

— Merci pour lui et pour moi ! c'est la première fois depuis bien longtemps que

je vois un peu de bonheur dans ses yeux. C'est vraiment un succès que d'avoir fait sortir ce sauvage de son antre ; j'en suis toute fière, et je vais dormir là-dessus comme une bienheureuse.

vu

Depuis huit ou dix jours, j'ai interrompu mes écritures; j'avais été reprise de mes scrupules ; je craignais de donner un corps à des chimères en les fixant sur ces pages ; j'avais peur de fortifier, en m'y complaisant, des impressions qu'il valait mieux laisser se dissiper dans le vague de l'air. — C'est encore ma grand'mère qui, sans le savoir, m'encourage à suivre mon fatal penchant et à continuer mes relations confidentielles avec mon livre à serrure et avec moi-même.

Quand je suis entrée chez elle ce matin

n LE JOURNAL D'UNE FEMME

pour lui souhaiter le bonjour, elle m^a embrassée plus tendrement que de coutume ; puis, gardant une ae mes mains dans les siennes:

— iN 'as-tu rien à me dire, mon enfant?

— Je croîs que si, grand'mère.

~ Ah!... M. d'Éblis te fait la cour, n'est-ce pas?

— Je ne sais pas si M. d'Éblis me fait la cour, ma chère grand'mère, car il ne me dit pas un mot qui ressemble de près ou de loin à une déclaration. Mais il paraît aimer à se trouver avec moi ; il me parle avec une sorte de respect, de confiance, et en même temps de timidité, que je ne lui vois pas avec tout le monde. Il m'adresse personnellement tout ce qu'il dit, et il recueille les moindres choses que je dis moimême, comme si toutes mes paroles étaient

des perles... Si cela s'appelle faire la cour à une femme, je crois vraiment qu'il me fait un peu la cour.

— Je l'ai remarqué, a dit gravement ma grand'mère. — Et cela ne t'ennuie pas, tout cela?

— Non.

— Non... naturellement... mais enfin le feu n'est pas à la maison, n'est-ce pas? Tu n'en es pas folle, de ce monsieur?

— Folle, non.

— Il te plaît, simplement?

— Un peu.

— Oui... eh bien, à moi aussi ! — Ecoute, ma chère enfant, nous ne sommes pas venues ici pour chercher un mari ; mais enfin, si nous l'y trouvons, autant le prendre ici qu'ailleurs, n'est-il pas vrai?... Seulement, tu conçois, ma chère petite ,

qu'une affaire de ce. genre-là est des plus sérieuses, et qu'il est bon d'y réfléchir à. deux fois... Pour mon compte, dès que j'ai entrevu les allures du personnage, je n'ai pas attendu trois minutes pour récolter des informations auprès de madame de Louvercy ; — de plus, j'ai écrit à Paris, je me suis renseignée de tous côtés... Eh bien, de toutes ces investigations, il semblerait résulter qu'il n'y aurait pas d'objections graves, au contraire! — Mais permets, chère petite . . . Sache bien que ni mon opinion ni celle des autres ne doivent influencer tes sentiments personnels... il n'y a pas d'objections graves , voilà tout : famille, réputation, fortune même, tout ça est trèsbien, très- 3onvenable... Mais, malgré tout, je t'en conjure, ma chérie, ne cède pas trop vite, trop légèrement à ta première

impression! prends le temps de l'approfondir... Je te connais si bien, ma fille... tu serais si malheureuse, si tu n'étais pas heureuse!... Tu es de celles qui n'aiment pas deux fois, et celles-là, il ne faut pas qu'elles se trompent... Quand tu auras ouvert ton cœur à un sentiment tendre, quand l'amour, pour tout dire, y sera entré, il y restera; il s'y assoira comme sur un trône royal qu'on ne quitte qu'avec la vie! L'ange qui est en moi, comme dit Cécile, m'avait dès longtemps murmuré tout bas, quoique dans des termes moins bienveillants, les vérités que m'a fait entendre tout haut ma grand'mère. Il m'avait mise sur mes gardes : il m'avait avertie que mon premier amour serait un amour unique, tout-puissant, éternel, et qu'il faudrait le bien choisir ou en mouriro

Ce sont là des phrases ; mais je les pense.

Aimer un homme qui mérite toute mon affection, toute mon estime, tout mon respect, et être aimée de lui... voilà le rêve! — Est-ce que vraiment, vraiment, je serais près, tout près de l'atteindre?... Voyons un peu.

Qu'un homme comme M. d'Éblis, d'un extérieur en même temps agréable et imposant, d'un ton exquis, d'un mérite exceptionnel, d'un caractère à la fois héroïque et doux, qu'un homme ainsi fait et presque parfait réponde à toutes les ambitions d'un cœur de femme, rien, hélas ! de plus simple ! Qu'une jeune fille qui se sent ou se croit honorée des attentions particulières de cet être d'éliteensoit flattée et touchée; qu'elle trouve un plaisir singulier dans ses relations quotidiennes avec cette intelligence supé-

rieure et cette âme charmante; qu'elle éprouve une ivresse secrète à la pensée d'échanger celte intimité de quelques jours contre une éternelle union... rien de plus simple et de plus naturel encore!

Mais ce qui me paraît malheureusement moins naturel et plus douteux, c'est qu'un homme comme M. d'Éblis, qui peut choisir à son gré, il me semble, par toute la terre une compagne digne de lui, se soit attaché sérieusement en si peu de temps à cette pâle et romanesque Charlotte. On croit si aisément ce qu'on désire! Ne me fais-je pas illusion? Ne suis-je pas dupe de quelques politesses de surface qui s'adressent à moi, ne pouvant s'adresser ailleurs?... On est à la campagne... on s'ennuie... on voit Cécile fort entourée et fort occupée, et moi dans l'abandon... On trouve cela un peu injuste,

et on me rend quelques soins par humanité...

N'est-ce que cela?... Il n'est pas capable pourtant, ou je me trompe bien, de troubler par pure distraction le repos d'une femme !

Mais comment aurais-je pu lui plaire? par quels mérites? Si j'en ai quelques-uns, il ne peut pas les connaître. Je ne me révèle pas facilement : je ne conte pas mes secrets; je ne lui dis rien que ce que je dois lui dire, des banalités.

Je sais bien que je suis assez belle, et, sans doute, à première vue, c'est un attrait, même pour un homme comme lui. Mais, s'il n'y avait que cela, combien de femmes plus belles que moi n'a-t-il pas rencontrées dans sa vie?

Je me figure, en y pensant bien, que ma principale vertu à ses yeux et celle qui

peut-être me gagne sa sympathie, c'est ma compassion obligeante pour son ami Roger. îi est évident que son amitié pour INI . de Louvercy est chez lui une passion dominante, et qu'il doit aimer tout ce qui la flatte. Dès le jour de son arrivée, j'avais, sans y songer, caressé sa faiblesse, et, depuis, en y songeant peut-être un peu davantage, j'ai eu souvent l'occasion de toucher cette fine pointe de son cœur. — Il faut savoir que M. Roger est devenu depuis quelques jours, grâce à l'influence affectueuse de M. d'Éblis, notre commensal habituel. La première fois qu'il a consenti, sûr les instances du commandant, à occuper sa place à table au milieu de nous, l'étonnement a été grand, et grande la fêle, surtout pour sa mère. La pauvre femme rayonnait. Il avait fait couper ses cheveux

et pris soin de sa toilette, ordinairement fort négligée. Son beau visage pâle et farouche s'est éclairé et adouci peu à, peu dans notre compagnie, quoiqu'il s'assombrisse et se contracte encore terriblement toutes les fois que le moindre incident lui rappelle ses infirmités, — par exemple, quand il a besoin d'un secours étranger pour se servir à table, pour s'asseoir ou pour se lever. C'est dans ces petites circonstances que je trouve moyen de lui témoigner la pitié réelle qu'il m'inspire. Habituellement, après le dîner, il va s'asseoir quelques instants sur un des bancs de jardin qui sont placés sous les fenêtres du rez-de-chaussée. L'autre soir, Cécile et moi, le voyant mal à l'aise sur ce banc, nous nous fîmes un signe . Cécile courut chercher dans le salon une pile de coussins

LE JOURNAL D'UNE FEMME 8f

qu'elle me passait par la fenêtre : M. d'Eblis, à qui je les remettais à mesure, essaya de les disposer de façon à soutenir le bras et la jambe du blessé. Mais il s'y prenait mal; je le grondai en riant de sa gaucherie; je dis à M. de Louvercy :

— Permettez-moi, monsieur!

Et j'ajustai les coussins avec l'adresse supérieure d'une femme. Comme M. de Louvercy me remerciait avec un peu de gêne, M. d'Éblis lui dit gaiement :

— Quelle bonne ambulancière, n'est-ce pas, Roger?

M. d'Eblis me paraît plus reconnaissant de ces simples attentions que celui qui en est directement l'objet. Il me regarde alors d'un œil profond, pensif, et vraiment, je crois, pi-esque attendri. Du reste, les sentiments qu'il peut éprouver pour moi ne se

trahissent que par ces légers mouvements de gratitude, et par l'espèce de plaisir avec lequel il semble rechercher ma présence et mon entretien... — Est-ce assez, mon Dieu ! pour qu'il soit sage d'ouvrir mon cœur, d'y nourrir cette prédilection qui n'est sans doute encore qu'une rêverie passagère, mais qui demain, si je m'y abandonne, sera peut-être une passion infinie?,..

5 juillet.

Ce matin, après une nuit presque sans sommeil, je me suis levée dès l'aube, c'està-dire à sept heures, et j'ai résolu de faire une chose extraordinaire. J'ai mis sous mon bras mon divin livre à serrure, j'ai pris mon ombrelle d'une main, de l'autre mon nécessaire en bambou, qui contient tout ce qu'il faut pour écrire, et je suis sortie discrètement de la tour du Nord par la porte du Sud. En face de cette porte, il y a une grande avenue; dans cette avenue, il y a à main gauche une allée tournante; au bout de cette allée tournante, il y a un bosquet,

et dans ce bosquet une statue de Flore, de Gérés ou de Pomone, avec une table rustique et *rois chaises. C'est un endroit charmant, surtout par une belle matinée d'été comme celle-ci. Il y règne un demi-jour religieux : les feuillages retombent et s'entre-croisent dans un épais lacis qui laisse à peine voir quelques coins de ciel bleu. Le soleil jette çà. et là sur le sable, sur les chaises, sur les épaules de la déesse, quelques bandes lumineuses, quelques rayons qui semblent tamisés par les vitraux peints d'une église. Une vague odeur d'oranger s'évapore, avec la rosée, des grappes blanches des acacias, — et, pour tout achever, on entend sortir d*une ravine, qu'on ne voit pas, le babillage musical du petit ruisseau qui alimente l'étang aux cygnes, et qui passe par là on ne sait comment.

On ne sait pas davantage pourquoi la pensée est venue à mademoiselle Charlotte d'Erra de choisir ce lieu délicieux pour y écrire le récit de sa soirée d'hier. Peutêtre a-t-elle voulu encadrer richement dans l'or et dans les fleurs un simple épisode de 6a vie de jeune fille qui pourrait devenir — si Dieu le permettait dans sa bonté — la première page de la vie d'une femme.

Hier, après le dîner, nous nous étions, suivant notre usage quotidien, répandus dans la cour du château, pour y respirer l'air frais du soir, mêlé aux parfums des roses et des cigares. M. de Louvercy fumait et se prélassait sur son banc favori au milieu des coussins dont nous l'avions comblé. Cécile, toujours agitée comme une étoile, eut tout à coup l'idée malencontreuse de jouer avec la béquille de son cousin.

Elle l'examina d'abord timidement; puis elle se familiarisa avec elle, et s'en servit pour faire son apprentissage de chasseresse. Son père lui a envoyé ces jours-ci un petit fusil avec lequel elle se propose de détruire tous les lapins et tous les écureuils du parc. En attendant, elle s'exerçait à porter les armes avec cette béquille, à épauler, puis à- mettre en joue des lapins imaginaires représentés par MM. Henri et René de Valnesse. Je voyais cependant M. Roger froncer péniblement les sourcils, et le commandant d'Éblis mordre sa moustache; je lançais à Cécile des regards sévères ; mais je perdais mes peines. Encouragée par l'admiration expansive de ses deux soupirants, elle aggrava cruellement son étourderie en plaçant la béquille sous son bras, et en essayant de marcher un

pied en l'air comme son pauvre cousin mutilé. Elle fit quelques pas dans la cour en cet appareil, avec un grand sérieux et sans l'ombre de malice, simplement pour voir, disait-elle, si c'était bien incommode. M. Roger affectait de sourire; mais son front était chargé de colère. Je m'en aperçus ; j'allais courir à Cécile pour l'avertir , mais M. d'Éblis me prévint. Il alla rapidement jusqu'à elle, et lui dit à demi-voix avec vivacité quelques mots que je n'entendis pas. Mais j'entendis parfaitement Cécile lui répondre :

— Toujours des leçons!

— Celle-ci est très-méritée, je crois, dit M. d'Éblis.

Elle parut comme saisie, et elle hésita un instant entre son diable et son ange ; puis elle revint à pas précipités vers la

maison, posa doucement la béquille contre le banc, et, détachant du treillage qui entoure la fenêtre une branche de jasmin, se mit en devoir de la passer dans l'habit de M. de Louvercy en lui disant :

— Que je vous fleurisse, cousin !

M. Roger lui arracha la fleur des mains, et la jeta sur le sable :

— Vous êtes une folle, dit-il.

Il se leva aussitôt, me salua légèrement et rentra chez lui.

Dès qu'il eut disparu, Cécile joignit les mains et haussa les épaules :

— Il y a des moments où je me tuerais ! s'écria-t-elle.

En même temps, elle se laissa tomber sur le banc, cacha sa tête dans ses mains, et nous entendîmes qu'elle sanglotait.

M, d'Eblis échangea avec moi un regard

d*întelligence et un sourire ; puis, se penchant vers Cécile .

— Voyons, mademoiselle, — lui dit-il, — c'est excessif, ce désespoir!... Pour si peu de chose... un enfantillage !... Eh bien, quoi ! ajouta-t-il en ramassant la branche de jasmin, voulez-vous que je la porte, moi, votre fleurette ?

Tout en pleurant, elle fit signe qu'elle le voulait bien ; puis elle releva un peu la têle, et, souriant à M. d'Éblis à travers ses larmes :

— Toujours un père pour moi ! dit-elle. Nous nous éloignâmes alors un peu pour

la laisser se remettre. — Tous les hôtes de madame de Louvercy se promenaient çà et là par groupes, en causant à demi-voix comme pénétrés par la beauté de la soirée. Elle était tiède et superbe. Une lune éblouis-

santé remplissait la vaste cour de sa limpide clarté ; il y avait un glacis d'argent sur l'eau du bassin, au milieu duquel les deux grands cygnes dormaient immobiles dans leur blancheur de neige. Tout en échangeant quelques paroles indifférentes, nous allions et venions, M. d'Eblis et moi, entre l'extrémité du bassin et les premiers arbres de l'avenue, dont la nef, au milieu de toute cette lumière, demeurait sombre comme une cathédrale à minuit. Après un silence, je dis à M. d'Éblis :

— Une scène si douce et si paisible doit former un singulier contraste avec vos souvenirs de guerre, n'est-ce pas, commandant?

Il s'arrêta :

— Est-ce que vous avez le don de seconde vue, mademoiselle?

— J'ai à peine le don de première vue, dis-je en riant; car je suis très-myope... Mais pourquoi cette question, monsieur?

— Parce qu'en ce moment même, mes souvenirs me reportaient précisément à une scène de ma vie militaire, à une soirée comme celle-ci, mais moins douce, quoique aussi paisible.

— Puis-je savoir?

11 hésita, soupira, puis s'inclinant légèrement :

— Oh ! mon Dieu ! oui. — J'étais alors sous Metz... Dans la soirée dont je parle, le 27 octobre, j'avais été chargé de porter quelques ordres dont le sens ne me paraissait que trop clair. . . Je devais en particulier arrêter dans sa marche un de nos régiments, dont j'ai oublié le numéro. Je l'avais rejoint et arrêté en effet... J'allais repar-

tir... J'attendais seulement que mon cheval eut un peu soufflé... Nous nous trouvions alors dans une plaine près d'un village nommé Colombey, je crois; les horribles tempêtes qui marquèrent ces jours sinistres s'étaient apaisées pour quelques heures; une lune tranquille se reflétait dans les flaques d'eau qui couvraient la campagne. L'imagination fait des rapprochements étranges. Il y a certainement peu de rapport entre le décor riant qui nous entoure ici et ces marécages désolés ; cependant ce clair de lune sur l'eau me les rappelait tout à l'heure,... et ces beaux cygnes qui dorment là me faisaient songer à. mes dragons d'escorte, immobiles comme eux dans leurs manteaux blancs... Le régiment, en attendant de nouvelles instructions, gardait ses rangs, l'arme au pied. On avait allumé un

grand feu de bivouac, autour duquel guelques officiers s'entretenaient à voix basse d'un air morne... Des bruits de capitulation couraient depuis la veille dans les camps... Le colonel, qui était un homme déjà mûr, à moustaches grisonnantes, allait et venait solitairement à quelque distance en froissant dans sa main l'ordre que je lui avais apporté. — Tout à coup, il s'approcha de moi et me saisit le bras :

« — Capitaine, me dit-il avec l'âccent d'un homme qui va en provoquer mortellement un autre, deux mots, je vous prie!... — Vous venez du quartier général... vous devez en savoir plus long que moi... C'est la fin, n'est-ce pas?

» — Mon colonel, on le dit, et je le crois.

» — Vous le croyez?... Comment pouvez-vous croire une chose pareille? »

Il lâcha mon bras avec une sorte de violence, fit quelques pas, et, revenant à moi brusquement, il me regarda dans les yeux.

« — Prisonniers, alors ?

» — Mon colonel, je le crains. »

Il y eut encore un silence : il demeura -quelque temps devant moi dans une attitude de réflexion profonde; puis, relevant la tête, il reprit avec une émotion extraordinaire dans la voix :

,) — Et les drapeaux ?

» — Je ne sais pas, mon colonel.

» — Ah ! vous ne savez pas ? »

Il me quitta de nouveau, et marcha à l'écart pendant cinq ou six minutes ; sV vançant alors vers le front de ses hommes, il dit d'un ton de commandement :

« — Le drapeau ! »

Le sous-oflicier qui portait le drapeau sortit du rang. — Le colonel saisit la hampe d'une main, et, levant l'autre vers le groupe des tambours :

« — Ouvrez un ban ! » dit-il.

Les tambours battirent.

Le colonel s'était approché du feu, portant haut le drapeau : il posa la hampe sur le sol, promena un regard sur le cercle des officiers, et se découvrit : — ils l'imitèrent tous aussitôt ; la troupe attentive gardait un silence de mort. — Il eut alors un moment d'hésitation ; je voyais ses lèvres trembler; ses yeux étaient attachés avec une expression d'angoisse sur le glorieux lambeau de soie déchirée, triste image de la patrie. Enfin il se décida : il fléchit un genou, et coucha lentement l'aigle dans l'ardent foyer. — Une flamme plus vive jaillit

soudain, et éclaira plus nettement les visages pâles des officiers. Quelques-uns pleuraient.

« — Fermez le ban ! » dit le colonel.

Et pour la seconde fois résonna la batterie lugubre des tambours détrempés par la pluie.

Il remit son képi, et vint vers moi :

« — Capitaine, — me dit-il de sa voix la plus dure, — quand vous serez là-bas — ne vous faites aucun scrupule — aucun — de raconter ce que vous avez vu!... Je vous salue.

» — Mon colonel, lui dis-je, voulezvous me permettre de vous embrasser? »

Il m'attira violemment sur sa poitrine, et, me serrant à m'étouffer : — Ah ! mon pauvre enfant! — murmura-t-il — mon pauvre enfant !

A ce point de son récit, M. d'Eblis se détourna, et j'entendis une sorte de san- • glot. Je ne pus m'empêcher de lui tendre ma main. — Il parut étonné; il la prit et la pressa avec force.

— N'est-ce pas, vous comprenez tout ce qu'on souffre dans ces moments-là?

— Oui.

Et, comme je retirais ma main, il la retint doucement.

— Si quelque chose au monde, ajoutat-il, pouvait les faire oublier, ce serait un moment comme celui-ci!

Je ne répondis pas, et il me rendit ma main.

Après quelques pas faits en silence :

— Si nous rentrions? lui dis-je.

— Hélas 1 tout ce que vous voudrez !

£t nous rentrâmes.

Rien de plus. — Mais, de la part d'un homme si réservé et si loyal , n'est-ce pas beaucoup, n'est-ce pas tout ? — Ses paroles, quand je me les rappelle, quand je les relis, me semblent presque insignifiantes; mais le ton qu'il y mettait, cet accent si profond, si tendre, si pénétré, — n'était-ce pas celui d'un cœur qui s'offre, se dévoue et se consacre? Véritablement je le crois, — et, si j'en juge par moi-même, il suffît d'un instant pareil, d'un seul instant où deux âmes se touchent et se confondent si étroitement, pour qu'elles s'appartiennent l'une à l'autre pour jamais, sur la terre et dans le ciel. Mon Dieu ! je vous en prie, faites que je ne m'abuse pas 1

43 juillet.

Depuis quelques jours, je n'ai pu trouver le courage de reprendre ma plume. Je ne sais ce qui se passe ; je ne sais quel mauvais génie a touché le château de sa baguette, et y a subitement assombri tous les esprits, aigri tous les caractères et transformé tous les cœurs, — hélas ! excepté le mien.

Les premiers symptômes de ce bouleversement se sont manifestés dans la soirée même qui m'avait laissé une impression si heureuse — et, j'en ai peur, si décevante. Quand j'eus rejoint Cécile sous les

fenêtres du salon après m'être séparée de M. d'Éblis, je crus voir qu'elle me boudait, et je lui en demandai la raison. Elle se fit, suivant l'usage, un peu prier pour me la dire; puis, comme j'insistais, elle m'entraîna sous les lilas, et me déclara, sur un ton de sérieux et d'amertume fort extraordinaire dans sa bouche, que j'étais une mauvaise amie, que je négligeais complètement ses intérêts, que je trahissais sa confiance, que je m'amusais elle ne savait à quoi, pendant qu'elle restait en l'air entre ses deux prétendants dans une situation horriblement pénible et même ridicule. — Je courbai la tête sous cet orage, reconnaissant à part moi que j'avais un peu mérité ces reproches, et que, depuis quel que temps, je m'étais effectivement plus occupée de mes intérêts que des siens. Je

la calmai de mon mieux, en prétextant toujours l'embarras du choix, et en lui promettant d'avoir très-prochainement avec elle une l'onversation décisive où j'essaye-: rais de fixer nos communes irrésolutions. Il paraît que dans ce même moment une querelle beaucoup plus grave éclatait entre le commandant d'Éblis et M. de Louvercy. A quel propos? Personne n'a pu me le dire. J'ai appris seulement de madame de Chagres que M. de Louvercy, qui était d'abord rentié chez lui après sa petite scène avec Cécile, était bientôt revenu dans la cour; qu'il avait accosté M. d'Éblis à l'instant où je le quittais, et qu'il s'était engagé avec lui sous la voûte ténébreuse de l'avenue. Là, on les avait entendus parler tous deux avec une extrême animation; madame de Chagres m'a dit que la voix de

M. de Louvercy surtout témoignait d'une sorte de colère ou de douleur presque folle. On les vit ensuite traverser la cour en silence, M. d'Éblis soutenant M. de Louvercy, qui semblait marcher avec plus de peine encore que de coutume. Peu de minutes après, on venait chercher en toute hâte madame de Louvercy, parce que son fils était tombé dans une violente attaque de nerfs. A la suite de cet accident, il a été deux ou trois jours sans reparaître parmi nous.

M. d'Eblis, de son côté, nous a beaucoup délaissés pendant le même intervalle ; il restait enfermé toute la journée avec son ami, ou bien il courait les champs en sa compagnie, et nous ne l'apercevions qu'aux heures des repas. Il était remarquablement triste et silencieux; son attitude à mon égard

était embarrassée, son langage d'une froideur toute nouvelle et comme affectée. S'il m'était possible d'imaginer qu'il eût été question de moi dans sa querelle avec M. Roger, et que ce dernier m'eût calomniée auprès de M. d'Éblis, véritablement je le croirais. Mais c'est là évidemment une supposition inadmissible. Quel qu'ait été d'ailleurs le sujet de leur dissentiment, il n'en reste aucune trace entre eux. Leur union amicale paraît même plus étroite que jamais; on la dirait fortifiée par quelque lien nouveau. Cette nuance est surtout sensible dans la manière d'être de M. Roger, qui apporte dans ses rapports avec M. d'Éblis je ne sais quelle grâce attendrie, comme s'il avait quelque chose à se faire pardonner. Il est clair que les torts sont de son côté. Mais quels torts?

Madame de Louvercy le sait apparemment, car elle est plus pensive qu'à l'ordinaire. Par contagion sans doute, ma grand'mère se montre préoccupée, et MM. de Valnesse eux-mêmes, ainsi que leurs sœurs, rêvent dans les coins.

Pour moi, je ne m'appesantirai pas sur ce que j'éprouve. — Je volais dans le ciel parmi les astres; on m'a subitement coupé les ailes, et je suis tombée lourdement sur la terre. Voilà tout. — Je m'efforce d'oublier cette illusion radieuse d'un instant i je ne le puis pas; je crains de ne le pouvoir jamais.

22 juillet.

Ne me suîs-je pas trop hâtée de désespérer? Il me semble qu'après cette bourrasque mystérieuse tout rentre à peu près dans l'ordre accoutumé. M. d'Éblis avait certainement ressenti quelque contrariété très-vive, qui a d'abord dominé chez lui tout autre sentiment, et dont il a eu peine à secouer l'obsession. Mais enfin il a chassé peu à peu ce nuage et paraît avoir repris toute sa liberté d'esprit. Il areprisenmême temps avec moi ses habitudes de causerie aimable et confiante, bien que je lui trouve toujours, quand il est près de moi, je ne

sais quoi de triste et de contraint. — II a pourtant sous son grave extérieur un grand fonds de gaieté que Cécile a le don d'émouvoir tout particulièrement. Ce caractère fantasque et charmant, honnête et fou, l'intéresse et le divertit; il blâme et il aime ces caprices, ces espiègleries mêlées de grâces et de burlesque auxquelles elle se complaît.

Hier matin, par exemple, elle avait résolu d'essayer son fusil et son adresse dans le bois qui fait suite au parc. Nous l'avions tous accompagnée : M. d'Éblis, en sa qualité de militaire, avait été requis pour présider à cette dangereuse expédition. — Les lapins couraient dans le bois comme des souris dans un grenier. Il est à peine utile de dire que Cécile n'en tua pas un seul, mais qu'elle faillit par compensation

estropier MM. de Valnesse, qui s'empressaient de grimper aux arbres dès qu'elle mettait son fusil en joue.

Comme nous revenions gaiement de cette infructueuse campagne en suivant un chemin creux qui longe le bois, Cécile aperçut tout à coup, au beau milieu de ce chemin et devant la barrière d'un herbage, une de ces cruches de grès brun dans lesquelles on trait les vaches.

— Tiens! dit-elle, — une cruche qui se promène toute seule là-bas I

Dépitée de son insuccès sur les lapins, elle eut aussitôt la triomphante idée de prendre sa revanche sur cette malheureuse cruche : elle épaula vivement son petit fusil, et tira.

— Touché! s'écria-t-elle.

Et la cruche, en effet, s'iparpillait en éclata

pendant qu'un ruisseau de lait se répandait sur le sol. Au même instant, la laitière, que nous n'avions pas vue d'abord parce qu'elle était occupée de refermer la barrière, apparut brusquement dans le chemin. C'était une petite paysanne d'une dizaine d'années dont les cheveux d'un blond pâle étaient couverts d'une espèce de béguin. — En apercevant le désastre de sa^ cruche , la pauvre fillette leva et baissa les bras par un mouvement de profonde consternation ; puis, après une pause de stupeur muette, elle fondit en larmes, en murmurant que sa mère allait la battre.

— Non ! non ! sois donc tranquille ! lui cria Cécile, — je vais te le payer, ton lait!

Tout en parlant, elle s'était avancée d'un pas rapide, et, remarquant alors que le fond

de la cruche brisée renfermait encore une assez grande quantité de lait :

— Comme cela se trouve! dit-elle. J'ai une soif de loup!

Elle se pencha, enleva avec précaution ce fond de cruche, l'approcha de ses lèvres, et but le lait avidement; — puis elle s'arrêta un peu pour reprendre haleine, et, voyant l'air d'admiration avec lequel nous la regardions tous, — car elle était tout à fait charmante avec son fragment de cruche à la main, — elle sourit de toutes ses fossettes :

— Un Greuze! — dit-elle.

Après quoi, elle se remit à boire. — Quand sa soif fut apaisée, il restait encore du lait dans le tesson.

— Qui est-ce qui en veut? — demandât-elle.

M. de Valnesse le brun saisit le tesson

avec enthousiasme et y mouilla ses lèvres.

— C'est vingt francs! — dit Cécile.

Le jeune homme tira sa bourse en riant, et lui donna un louis. M. de Valnesse le blond but à son tour.

— Vingt francs ! — répéta Cécile. — A vous, commandant! dit-elle ensuite à M. d'Éblis, qui n'en revenait pas.

— Moi, mademoiselle, dit-il, je n'aime pas le lait... mais voici mes vingt francs.

Cécile mit alors les trois louis dans la main de la petite laitière blonde :

— Tiens! lui dit-elle, ne pleure plus^ mon amour!

Et elle l'embrassa avec bruit sur les deux joues.

Nous continuâmes notre marche. Cécile était un peu soucieuse ; au bout de quelques pas :

LE JOURNAL D'UNE FEMMB lit

— Monsieur, dit-elle au commandant d'Éblis, pourquoi n'avez- vous pas voulu boire après moi?

— Mais, mademoiselle, j'ai eu l'honneur de vous le dire : — parce que je n'aime pas le lait.

— Ne mentez pas!... c'était encore une leçon ! quand nous serons à dix, nous ferons une croix, n'est-ce pas? — Au surplus, je ne vous en veux pas ! non, sérieusement, je sens que je gagne beaucoup en votre compagnie, commandant... Encore quelque temps de ce régime disciplinaire, — et je serai une petite perfection!

Il y avait dans cette plaisanterie plus de vérité qu'elle ne le pensait sans doute. Elle a un respect particulier pour M. d'Eblis, et elle s'observe beaucoup devant \m. Elle le consulte de l'œil, comme malgré elle, sur

ses faits et gestes, et s'arrête souvent en pleine étourderie quand elle découvre sur son visage le plus léger signe de désapprobation ; tout en rongeant un peu le frein, elle reconnaît son maître et lui obéit. Bref, elle subit, à un assez haut degré , comme tout le monde du reste, l'autorité de ce caractère ferme et doux , de cet esprit élevé et un peu dédaigneux. La société de M. d'Eblis, si elle pouvait en profiter avec suite, lui serait certainement très-salutaire. Je ne connais que lui et moi en ce monde qui ayons cet empire sur elle. Ah! si jamais, — si jamais le rêve dont je me suis bercée venait à se réaUser, — la chère créature, entourée sans cesse de nos deux amitiés, de nos deux influences , deviendrait véritablement, comme elle le dit, une perfection-, — et la plus aimable des perfections !

26 juillet.

Je suis encore tout émue, toute bouleversée d'une conversation que je \iens d'avoir avec Cécile. — Sensible aux reproches qu'elle m'avait adressés l'autre jour, j'avais repris de tout cœur le cours de mes observations et de mes études sur les mérites relatifs de MM. de Valnesse. Toutes réflexions faites, ma préférence s'était arrêtée sur M. René, qui me paraît décidément d'un naturel moins léger et d'une intelligence plus cultivée que son cousin Henri. Tout à l'heure, — après le déjeuner, — j'ai

lli LE JOURNAL D'UNE FEMME

dit mystérieusement à Cécile que j'avais à lui parler.

— Ah ! très-bien ! m'a-t-elle répondu assez sèchement. Et de quoi?

— Mais... de ce qui t'intéresse si fort.

— ilien ne m'intéresse si fort!... Enfin voyons !

Un peu surprise de ce début, je l'ai emmenée sous les sapins du parc.

— Eh bien, ma chérie, lui ai-je dit, mon choix est fait!

— Ah ! tu y as mis le temps !

— • Le choix en sera meilleur, ai-je repris €n riant.

Je lui ai conté alors mes longues hésitations ; puis je lui ai énuméré toutes les raisons qui me semblaient faire penchef la balance en faveur de M. René.

Elle m'avait écoutée d'un air singulier, les lèvres serrées, les yeux distraits, frappant çà et là les troncs d'arbres du bout de son ombrelle. Quand j'ai eu fini :

— Il y a un malheur, a-t-elle dit, c'est que, moi, je préfère l'autre.

— Quel autre?

— Mais, M. Henri, naturellement.

— Le malheur n'est pas grand, ma mignonne... car, ainsi que je te l'ai dit, je ne vois entre ces deux messieurs que des différences à peine saisissables, des nuances, — et, dans cette égalité de convenances, de qualités et de mérites, il est bien clair que c'est ton goiit personnel qui doit prononcer et l'emporter.

— Ainsi, toi, a repris Cécile, tu épouserais M. René?

— Il ne s'agit pas de moi.

il6 LE JOURNAL D'UNE FEMME

— Mais enfin l'épouserais-tu si tu étai? libre de le faire?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne l'aime pas.

— C'est-à-dire qu'il ne serait pas digne de toi,... mais qu'il est assez bon pour moi!

— Ma chérie, ai-je répliqué tranquillement, si tu le veux bien, nous remettrons cet entretien à un moment où tu seras de meilleure humeur.

— Non, c'est que vraiment, s'est-elle écriée en agitant son ombrelle, c'est une chose incroyable... blessante... que cette fureur que vous avez tous de vous débarrasser de moi, — mon père, ma tante...

et toi enfin!... Au reste, je ne suis pas votre esclave... on ne marie pas les filles de force... et je te le dis nettement, ma

chère... comme je le dirai à mon père et à ma laiite: — je ne veux pas me marier!

— Quant à cela, ai-je dit, rien n'est plus facile, ma chère enfant.

— J'aime mieux cent fois rentrer au couvent !

— Pardon, ma chérie, ce n'est pas dans un couvent que tu devrais entrer, c'est dans une maison de santé... En attendant, je rentre, moi, dans ma chambre.

Je m'éloignais, car ma patience, qui est grande pourtant, était à bout. — Elle m'a retenue par le bras.

— Charlotte!... ne m'abandonne pas...

je suis malheureuse !

Et, suivant sa tendre manière, elle s'est jetée à mon cou en pleurant.

J'étais profondément troublée, car ce mot : « Je suis malheureuse ! » — avait fait

jaillir dans mon esprit une lueur effrayante.

— Mais enfin, ai-je murmuré à travers les caresses que je lui prodiguais, qu'est-ce qui S8 passe?... qu'as-tu?

Elle me répondait en secouant la tête et en balbutiant des paroles entrecoupées :

— Rien... rien... je ne sais pas... je ne sais vraiment pas !..

Quand je l'ai vue un peu remise, je l'ai de nouveau pressée de questions ; elle me regardait par instants fixement, comme si elle eùi été sur le point de me confier quelque secret; puis elle soupirait et se taisait.

Enfin elle a pu me donner une explication telle quelle de son émotion et de son désordre.

— Tant qu'elle apercevait le mariage, m'a-t-elle dit, dans un horizon lointain,

LjS journal D'UNE FEMME 119

elle l'envisageait avec l'insouciance d'un enfant ; mais, à mesure qu'il lui apparaissait dans une perspective plus proche et plus réelle, elle en comprenait mieux le sérieux caractère, et elle reculait devant une détermination qui devait entraîner le bonheur ou le malheur de toute sa vie. Elle a conclu en me suppHant de la laisser encore réfléchir pendant quelques jours.

Je lui ai fait simplement observer qu'elle soumettait ces mesâeurs à un noviciat un peu long, et que, si elle restait encore quelque temps sans manifester une préférence pour l'un ou pour l'autre, on pouvait craindre de les voir partir tous deux un beau matin découragés.

— Eh bien, bon voyage ! a dit Cécile.

Nous sommes rentrées, et je suis aussitôt montée chez moi; j'avais hâte de me

trouver seule, pour essayer de remelfre un peu d'ordre et de calme dans mes idées. — Je n'y parviens pas; ma tête et mon cœur sont affolés... Il ne m'est pas possible de me méprendre sur les sentiments de Cécile; il n'y a pas deux façons d'interpréter son indifférence toute nouvelle à l'égard de MM. de Valnesse, ses paroles, ses silences, ses pleurs... Elle aime — ou elle croit aimer M. d'Éblis. — Voilà son gecret!... Grand Dieu! est-ce possible?... De toutes les douleurs qui peuvent m 'être infligées, de toutes les afflictions que mon imagination peut concevoir, celle-ci serait assurément une des plus amères. — Une rivalité de cœur, une lutte de jalousie entre Cécile et moi !... un combat où je devrais saciifier ou la plus chère amitié — ou le plus cher amour ! Quelle épreuve!... et je

LE JOURNAL D'UNE FEMME I2i

n'ai m^^me pas à prier le bon Dieu de me l'épargner... elle est venue... elle existe.

J'ai beau faire, j'ai beau élever ma pensée de toutes mes forces, je ne puis désirer que son amour soit partagé... je ne le puis! Tout ce que je puis faire, — et je le ferai, — c'est d'apporter dans cette triste lutte une droiture, une loyauté irréprochables, — de ne pas dire un mot qui puisse desservir Cécile, pas un mot non plus qui puisse trop me servir moi-même, — d'attendre enfin, le cœur déchiré, mais la conscience en paix, qu'il choisisse entre nous deux... S'il me choisissait enfin, Cécile souffrirait sans doute cruellement, pauvre fille ! — pourtant je le crois, — telle que je la connais, — si vive, si tendre, mais si légère, elle se consolerait... Moi, jamais !

Dès le principe, son inclination le portait plutôt vers moi que vers elle. Une femme ne se trompe pas à ces choses-là. Ma grand'mère, d'ailleurs, l'a remarqué ; — et puis enfin, quoique je sois bien loin de le valoir, il y a, il me semble, entre nos deux personnes, nos deux caractères, plus de rapport et d'harmonie. Depuis cette douce soirée où nous nous entendîmes si bien, je l'ai trouvé, il est vrai, plus froid, plus réservé avec moi; mais il avait quelque chose sur l'esprit. Il s'est montré aussi un peu plus occupé ou, pour mieux dire, plus curieux de Cécile; mais elle l'amuse, je crois, plus qu'elle ne lui plaît... Qui sait cependant?... Ah! ma pauvre chérie! quel mal tu me fais ! ^

... On m'appelle pour la promenade de l'après-midi. M. d'Éblis nous accompagne.

LE JOURiNAL D'UNE FEMME 123

-Maintenant que mes yeux sont ouverts, la moindre circonstance, le moindre détail peuvent être une révélation décisive...

Le soir du môme jour.

Il est arrivé, dans le cours de cette promenade, une aventure singulière à Cécile.

Nous sommes montés en voiture vers deux heures pour aller faire une visite au curé de Louvercy, qui nous avait préparé une partie de pêche. Son presbytère, qui touche à l'église, est situé à quelques kilomètres du château, sur le bord d'une petite rivière qui est, je pense, un affluent de l'Eure. La moitié de la bande s est installée dans le jardin du presbytère, qui s avance en presqu'île dans la rivière, et s'est mise

en devoir de pêcher. M. d'Éblis, madame de Chagres, son mari et moi, nous sommes restés dans le cimetière, qui est un des plus jolis cimetières de village qu'on puisse voir. L'église elle-même, perdue dans les arbres, est un gracieux monument du xv* siècle, dont le porche et les fenêtres ogivales sont des bijoux de ciselure. M. d'Éblis s'était proposé de la dessiner. On nous avait apporté des chaises, et nous formions un groupe autour de lui en surveillant son travail, et en admirant aussi les jeux de la lumière sur l'eau et dans le feuillage; car la journée était magnifique. Il y a, au bout du chemin qui longe le cimetière, un vieux pont en bois jeté sur la rivière, et, en face, de l'autre côté de l'eau, une colline rocheuse couronnée d'un panache de verdure. Nous regardions tout cela, assis sous l'ombre

d'un vieil if qui dégageait, sous les feux du jour, une odeur de résine.

Nous avons bientôt vu apparaître Cécile, qui s'était vite ennuyée de la pêche, — et peut-être aussi de l'absence de M. d'Éblis. — Elle est venue rôder et voltiger comme un papillon autour de lui; puis elle s'est mise à parcourir le petit cimetière en lisant les épitaphes à demi-voix. Mais il y avait une chose qui attirait surtout son attention, et qui n'a pas tardé à l'absorber tout entière; quelqu'un était mort dans le village, et on avait creusé au milieu du cimetière une fosse qui devait être sans doute remplie 4e lendemain matin. Cette fosse ouverte éveillait à un degré extraordinaire l'intérêt de Cécile; après s'en être approchée plusieurs fois avec un mélange de curiosité et d'inquiétude, elle s'enhardit peu à peu, et vou-

lut en voir le fond. Mais cela était difficile parce que de tous les côtés la tombe était entourée de l'amas de terre et de cailloux qu'on en avait retirés, et qui s'écroulaient sous le pied. — Cependant elle tenait à son idée; pour pouvoir se pencher sur la fosse sans danger, elle saisit fortement d'une main la cime d'un petit cyprès qui croissait sur un tertre voisin, et, s'appuyant de l'autre sur son ombrelle, nous la vîmes ployer son buste frêle et plonger dans la fosse un regard avide. — M. d'Éblis avait dressé la tête; il saisit d'un coup d'œil cette scène étrange, éclairée par le plein soleil de l'été, ce corps charmant courbé sur ce trou sinistre, ce jeune et frais visage à demi souriant, à demi terrifié : — il tourna à la hâte la feuille de son album, comme pour fixer rapidement ce souvenir sur l'autre

page. — Puis, se levant tout à coup : — Prenez garde , mademoiselle ! — cria-t-il. — Mon Dieu ! prenez garde !

Nous nous étions tous levés du même mouvement. — Le cyprès auquel Cécile se retenait d'une main avait été à moitié déraciné le matin par le travail du fossoyeur; il cédait et venait à elle; en même temps, les décombres s'éboulaient sous ses pieds...

Elle perdit l'équilibre, jeta ses bras en avant, poussa un cri, et disparut dans la fosse béante.

Nous courûmes, pénétrés d'une impression qu'il m'est difficile de rendre. Je m'étais sentie, pour moi, comme traversée de la tête aux pieds par un éclair glacé. — Nous fûmes bientôt arrivés. — La pauvre fille s'était relevée; elle était debout au tond de cette fosse, les cheveux dénoués, immobile.

tout éperdue,^ nous regardant avec un sourire de folle.

MM. de Valnesse étaient accourus comme nous au cri qu'elle avait poussé. Chacun émettait en désordre son avis pour la tirer de cette horrible tombe. On lui tendait les mains, mais vainement. — On sait combien ces fosses mortuaires sont profondes. — Quelques-uns de ces messieurs disaient qu'il fallait aller chercher des cordes, les autres des chaises, une échelle : Cécile cependant paraissait être dans un état d'exaltation nerveuse qui pouvait devenir dangereux en se prolongeant.

La voix calme et impérative de M. d'Éblis fit taire tout le monde; il nous écarta du geste.

— Allons, mademoiselle, dit-il en riant, ne perdons pas la tête... C'est une niaise-

rie, cet accident... un peu de sang-froid, et dans une minute vous serez sortie de là... Je suis très-fort en gymnastique... vous allez voir ça ! Attention ! laissez-moi passer les mains sous vos deux bras!,..

Il s'était agenouillé à demi sur les débris : il souleva Cécile par les épaules en lui souriant et en l'encourageant du regard, et, se redressant lui-même peu à peu, il lui fit prendre pied sur le sol. Mais, en ce moment, elle défaillit, ses yeux se fermèrent, et elle demeura sans mouvement dans ses bras, pâle comme une morte, les lèvres entr'ouvertes.

— Il ne faut pas, nous dit M. d'Ébiis, qu'elle se retrouve ici quand elle va revenir à elle... Je vais la porter dans ce champ de pommiers là-bas... c'est plus gai.

11 sortit ilors du cimetière, tenant tou-

jours sur sa poitrine Cécile évanouie ; nous ouvrîmes devant lui, de l'autre côté du chemin, la barrière du champ de pommiers ; à l'instant où il se baissait pour la déposer doucement sur l'herbe, elle ouvrit les jeux, le regarda deux secondes sans se rendre compte ; puis, se rappelant et lui souriant :

— ... Un père pour moi! — murmurat-elle.

Elle referma aussitôt les yeux, et s'évanouit de nouveau.

On avait apporté de l'eau : je lui baignai les tempes ; je défis un peu son corsage, et elle ne tarda pas à reprendre sa connaissance. — Un quart d'heure après, nous repartions pour le château. Pendant la route, nous affections tous de tourner l'aventure en plaisanterie et d'en rire trèshaut, sans réussir tout à fait à dissiper

l'impression superstitieuse qu'elle avait laissée dans l'esprit de Cécile, car, tout en essayant de rire avec nous, elle est restée très-pâle et très-pensive.

Peut-être cependant devra-t-elle son bonheur à ce lugubre incident. Je marchais à côté de M. d'Éblis tandis qu'il la portait dans ses bras, et j'ai pu observer l'expression de son visage penché sur cette jolie tête endormie : ce n'était pas seulement de la sympathie et de la pitié, c'était la plus tendre admiration... — Il y a sans doute dans la faiblesse même de cet être délicat qui a toujours besoin d'être protégé un attrait puissant pour une âme forte.

— Ah ! ma Cécile, — la Providepce est pour toi '

30 juillet.

Rien de bien nouveau. Cécile est de plus en plus domptée sous le joug et sous le charme de M. d'Éblis : cela est évident, et tout le monde commence à s'en apercevoir. Quant à lui, je ne sais qu'en penser. C'est une énigme. 11 y a certainement dans sa manière d'être avec Cécile de la curiosité éveillée et amusée, du goût, de l'intérêt vif, de l'affection même, — mais rien, il me semble, de passionné, rien qui vaille — si j'ose le dire — un de ces regards que je trouvais si souvent attachés sur moi

autrefois, et que maintenant encore je crois surprendre par instants. Sa voix même, en me parlant, a des troubles singuliers qu'elle n'a pas avec Cécile. c. — Qu'est-ce qui se passe dans ce cœur-là?

Je me promenais ce matin dans le parc en me le demandant, et, en me le demandant, j'avoue que je pleurais un peu. Je n'ai pourtant pas les larmes très-faciles. Mais cette agitation continuelle et contenue à laquelle je suis en proie, cette rivalité sourde avec ma meilleure amie, ces combats intérieurs entre ma conscience et mon devoir, entre ma malheureuse passion et mon amitié désolée, tout ce martyre — car c'en est un — m'a ébranlé affreusement les nerfs. — Au détour de l'allée solitaire où je me promenais, j'ai vu subiteF»ent apparaître madame de Louvercy; comme

j'essuyais mes larmes à la hâte, madame de Louvercy, qui avait son mouchoir à la main, m'a paru faire le même mouvement que moi. Elle aussi venait de pleurer. Elle n'a pu se remettre aussi vite que moi.

— Vous me surprenez, m'a-t-elle dit, dans un de mes moments de grand découragement.

— Est-ce que M. Roger est plus souffrant, madame ? ai-je demandé.

— Physiquement, non... mais son état moral me désespère... J'avais cru pendant quelques jours, depuis qu'il a consenti à prendre un peu de distraction au milieu de nous, j'avais cru à un peu d'amélioration de ce côté; mais c'était une illusion... Je me figure même que cette rentrée dans le monde lui a fait sentir plus vivement la rigueur de ses disgrâces, qu'elle a exaspéré

ses regrets, ses humiliations... vous nfe pouvez le savoir, vous... mais, moi. j'en suis chaque jour témoin, — il a des exaltations révoltées, des fureurs d'ange déchu qui m'épouvantent comme mère, hélas ! et comme chrétienne... Ah! ma chère enfant, a-t-elle ajouté en me prenant les mains, contre de telles infortunes, il n'y a que Dieu!... Et il n'y croit pas, — ou bien, ce qui est pire peut-être, il lui en veut! — Il fuit l'église comme un lépreux... Si une seule fois il priait, je sens qu'il serait apaisé, sinon consolé... IMais il ne veut pas... il m'aime bien pourtant... et jamais, depuis son malheur, je n'ai pu obtenir de lui qu'il priât... je me suis mise à ses genoux... il ne veut pas!...

Et la pauvre femme a laissé un libre cours à ses pleurs. Nous étions là toutes

les deux à nous regarder douloureusement, trouvant je ne sais quelle consolation à rapprocher nos deux tristes cœurs.

XIY

4 e» août.

Cette journée comptera dans ma vie.

Comme il y a moins d'entrain au château depuis quelque temps, on n'avait arrangé aucune promenade pour aujourd'hui; chacun est resté chez soi ou dans le salon. Après avoir griffonné les lignes qui précèdent, j'ai eu ridée de retourner dans cette allée mélancolique où j'avais rencontré madame de Louvercy, et d'y reprendre la rêverie qu'elle avait interrompue. J'allais y entrer, quand j'ai entendu derrière moi un bruit de pas rapides ; je me suis retournée, et j'ai reconnu M. d'Éblis.

— Pardon, mademoiselle, m'a-t-il dit avec son plus grand air de gravité, voulezvous me faire 1 honneur de m'accorder quelques minutes d'entretien ?

Sur ces paroles, mon cœur s'est arrêté net, et, quand il a recommencé à battre, la secousse a été si violente, que j'ai cru sentir mon être se dissoudre... J'avais compris que le moment était venu, et que le mot de ma destinée allait être prononcé.

— Monsieur, ai -je répondu en dissimulant de mon mieux, mais fort mal, je le crains, mon émotion, — je vous écoule.

11 était très-ému lui-même; il a marché d'abord en silence à mes côtés ; puis il a repris :

— Mademoiselle, mon indiscrétion va vous sembler grande... elle vous prouvera du moins la profonde et respectueuse con-

fiance que vous m'inspirez, puisque je veux faire dépendre de vous le bonheur ou le malheur de mon existence... Mieux que personne an monde, mademoiselle, vous êtes en situation de bien connaître mademoiselle Cécile de Stèle... vous êtes amies d'enfance... vous avez été compagnes au couvent, n'est-il pas vrai?

— Oui, monsieur.

— Vous avez pu étudier et juger à fond son caractère, son esprit... Avant de lui offrir ma main, de lui consacrer ma vie, puis-je vous demander ce que vous pensez d'elle?

— Tout le bien possible.

— Vous sentez, n'est-ce pas, mademoiselle, qu'il n'y a rien de banal dans mes questions... je vous en conjure, qu'il n'y ait rien de banal dans vos réponses... Ma-

demoiselle de Stèle est une jeune fille fort attrayante, cela se voit assez... pleine de grâce et de distinction... brillante et spirituelle, je sais tout cela... Mais son caractère est un peu bizarre : il m'étonne... il m'effraye même un peu, je vous l'avoue... eh bien, je vous le demande, à vous qui avez du en pénétrer tous les mystères, que peut-on en espérer ou en redouter?

— Cécile, monsieur, n'a jamais connu sa mère... elle a été élevée par son père, dont elle est l'enfant unique et qui l'a un peu et même beaucoup gâtée... Voilà l'explication des inégalités d'humeur, des bizarreries, des caprices qui ont pu vous frapper. Mais son naturel est excellent : elle est la plus tendre, la plus sûre et la plus dévouée des amies; elle sera la plus tendre, la plus sûre et la plus dévouée des femmes, — K

une condition pourtant, — c*est qu'elle sera bien guidée et qu'elle aimera son guide.

^- Je vous demande pardon mille fois, a-t-il repris, mais croyez-vous qu'elle puisse aimer un homme d'un caractère aussi différent du sien que je puis l'être, par exemple, un homme dont le sérieux presque sévère forme un si fort contraste avec sa légèreté, — au moins apparente... Vous ne répondez pas?

— C'est que je cherche mes mots,...

mais non ma pensée; car ma pensée n'hésite pas... Je crois donc, monsieur, que, s'il y a un homme précisément qui puisse attacher Cécile, la réformer dans ses petits défauts, développer encore ses grandes qualités, en faire enfin une femme honnête, fidèle et heureuse, c'est vous.

Il s'est incliné profondément, — puis, après une pause :

— Enfin... vous l'aimez beaucoup, n'estce pas?

— Beaucoup.

— C'est un grand éloge... Je vous remercie, mademoiselle... je la reçois avec une absolue confiance de votre main.

Nous nous étions rapprochés du château : il en a repris le chemin après m'avoir encore remerciée et saluée du geste et du regard; pour moi, dès qu'il a été loin de ma vue, je me suis assise sur un des bancs de l'allée, car, après m'être soutenue pendant cet entretien par un effort de courage et de fierté, je sentais la terre se dérober sous moi.

Tout était dit : dès cet instant, ma pauvre vie était manquée; mon cœur de vingt

144 LE :rOURNAL D'UNE FEMME

ans portait une blessure qui ne se fermera pas.

Mais comment comprendre de la part d'un homme d'honneur, d'un homme de goût, une démarche semblable? par quelle inspiration secrète, par quel raffinement barbare a-t-elle pu lui être dictée ? Il m'est impossible de le concevoir.

A-t-il eu quelque conscience du supplice horrible qu'il m'infligeait? Je ne sais; cela s'est passé ainsi, voilà tout.

Dès ses premières paroles, dès le premier coup reçu, je n'ai plus eu qu'une seule préoccupation, c'était de sauver à ses yeux ma dignité de femme et aussi de dominer le mouvement de basse jalousie qui eût pu me pousser à calomnier Cécile. Peutêtre celte préoccupation a-t-elle été exces- Bive, et m*a-t-elle entraînée dans l'éloge

au delà même de ma pensée et de la vé rite. Mais l'excès dans ce sens valait mieux que dans l'autre.

Cependant je n'étais pas au bout de mes épreuves ae la journée. — Dès que j'ai pu me tenir sur mes pieds, je me suis remise en marche pour essayer de calmer mon agitation. J'allais devant moi sans savoir où... Je traversais une des principales avenues du parc quand un bruit de roues m'a fait retourner. C'était M . Roger de Louvercy dans son panier. Il était seul, car, malgré les supplications de sa mère, il refuse le plus souvent d'emmener son domestique, suivant sa manie de repousser tout secours étranger à moins de nécessité absolue.

Il allait grand train, à sa mode ordinaire : en m'apercevant, il a ralenti avec diûiculté le pas de son cheval, qui est fort vif; puis,

l'arrêtant tout en l'air à deux pas de moi :

— Vous ne voulez pas vous promener, mademoiselle? m'a-t-il dit avec son sourire toujours un peu amer et ironique.

— Non, je vous remercie bien.

— Est-ce mon cheval qui vous fait peur, ou moi?

— Ni l'un ni l'autre.

— Eh bien, en ce cas, accordez-moi le plaisir de votre compagnie.

— Il me semble, ai-je dit, que cela ne serait pas très-convenable.

— Oh 1 convenable ! . . . a-t-il répondu en secouant la tête. — Ilélas ! avec moi tout est convenable!... D'ailleurs, nous ne sortirons pas de nos bois... Allons! vous ne voulez pas?... Je vous fais horreur décidément !

J'ai vu redoubler la pâleur et la tristesse

habituelles de son visage : j'ai été prise d'un sentiment de pitié, et puis en ce moment toute espèce de diversion était la bienvenue ; enfin j'avais la tête à demi égarée, et tout m'était égal.

— S'il ne s'agit, ai-je dit, que d'une promenade dans le parc, je veux bien.

Je suis alors montée dans le panier, non sans m'y reprendre à deux fois, car le cheval, un pur sang d'un noir de jais, s'agitait beaucoup, et M. de Louvercy avait grand'peine à le maintenir de sa main unique. Nous sommes aussitôt partis d'une allure très-rapide. — Au bout de quelques pas ,

— Vous avez manqué votre vocation, mademoiselle! m'a dit en riant M. de Louvercy.

-^ Gomment cela ?

•^ Vous étiez née pour ê.tre sœur de

charité... Il y en avait une dans l'hôpital d'Orléans, pendant que j'y étais, qui vous ressemblait un peu... Gela m'a saisi la première fois que je vous ai vue... Moins belle pourtant... Est-ce que vous êtes d'origine créole ?

— Non, je suis Parisienne... Et elle vous a bien soigné, cette sœur?

— Trop bien ! m'a-t-il répondu avec un soupir.

— Pourquoi trop bien ?

— A quoi bon me conserver une vie qui ne pouvait plus être qu'un fardeau pour moi-même et pour les autres ?

— Voulez-vous me permettre de vous dire, monsieur, que vous me semblez un peu injuste envers la Providence? Elle vous a cruellement frappé sans doute, mais n'ctes-vous pas trop insensible aux conso-

lations qu'elle vous a laissées et qui font défaut à tant d'autres malheureux?

— Quelles consolations, mademoiselle, je vous prie?

— IMais votre mère d'abord, son incomparable tendresse, — puis aussi les soins d'une amitié si dévouée et si rare... enfin l'étude, le loisir de vous y livrer, les joies qu'elle donne, la considération qu'elle promet...

— Oui, a-t-il répliqué amèrement, tout cela peut empêcher qu'on ne devienne fou... mais c'est tout ! et encore il y a des moments où je crois l'être... où je le suis !

Il a gardé le silence pendant quelques secondes, secouant les guides comme par distraction et tourmentant la bouche de son cheval, qui n'avait pas besoin d'être excité. [1 n'a pas paru s'apercevoir d'abord que la

150 LE JOURNAL J)'UNK \fEMME

bête s'impatientait et gagnait h la main, — et il a repris :

— Vous avez vu d'Éblis ce malin?

— Oui. 11 me quittait quand vous m'avez rencontrée.

— Ah ! — quel brave homme, n'est-ce pas?

Je répondais : « Oui » d'un simple signe de tête ; il m'a regardée :

— Vous êtes bien pâle, mademoiselle...

je l'avais déjà remarqué... Est-ce que vous êtes souffrante ?

— Non.

Il a eu sur les lèvres un méchant sourire, et, comme s'il l'eût fait exprès, i! a de nouveau secoué les guides sur les reins du cheval, qui s'est décidément affolé... Nous étions emportés. Le cheval, dans sa course furieuse et désordonnée, a faiUi nous briser

contre les barres de l'avenue, a tourné violemment sur sa droite, et s'est lancé à toute vitesse sur un chemin public qui aboutit, je ne l'ignorais pas, à un lavoir ménagé sur le bord de la rivière, très-escarpée en cet endroit.

M. de Louvercy essayait de calmer son cboval de la main et de la voix ; mais il ny réussissait pas : nous courions toujours comme le vent; les arbres défilaient comme des visions; j'éprouvais une sorte de vertige... nous touchions à l'extrémité du chemin, et nous apercevions déjà les miroitements du soleil dans l'eau.

M. de Louvercy s'est tourné vers moi :

— Mademoiselle Charlotte, m'a-t-il dit

froidement, avec ce regard farouche qu'il a

dans ses mauvaises heures, — tenez-vous

beaucoup à la vie?

En vérité non, je n'y tenais pas beau-» coup. Un simple mouvement de mes sourcils le lui a dit.

— C'est égal, a-t-il repris, ce serait dommage!

Je ne sais s'il a pour dompter son cheval un secret qu'il n'avait pas voulu employer jusque-là; mais presque aussitôt, sur quelques paroles accompagnées de légers mouvements de main, cette bête s'est apaisée ; elle s'est mise à une allure raisonnable, et nous avons pu, avant d'avoir atteint la rivière, nous engager dans l'embranchement d'un autre chemin.

M. de Louvercy, dont j'avais, malgré tout, admiré le sang-froid, — car nous avions certainement couru danfi:er de mort, — m'a dit alors tranquillement :

— Que je ne tienne pas à la vie, moi.

cela se comprend trop... mais vous! C'est un mystère!

— C'est un mystère, ai-je répété en souriant.

— Chagrins d'amour? a-t-il repris d'un ton d'ironie sombre.

Et, après une pause :

— Si belle... et dédaignée, — ce serait étrange !

— Monsieur, lui ai-je dit très- vivement, votre malheur vous donne de grands privilèges : il ne vous donne pourtant pas, je suppose, celui d'offenser une femme.

— Ne vous ai-je pas dit que j'étais fou?

— Je le vois, monsieur ; mais il fallait me prévenir.

Il s'est tu longtemps. Il mordait ses lèvres avec tant de force, que j'en ai vu jaillir

15i LE JOURNAL D'UNE FEMME

une goutte de sang. — Enfin il a repris d'une voix très-émue :

— Mademoiselle, je suis indigne de l'honneur que vous m'avez fait... je le reconnais, et je vous prie humblement de me pardonner.

— C'est bien, monsieur... Si nous retournionsi^

Nous étions alors asse-z loin dans la campagne; car j'apercevais à travers les arbres la petite église de Louvercy.

— Retournons ! a-t-il dit tristement.

Mais, mon Dieu, renlrerons-nous fâchés, ennemis?... Voyons, mademoiselle... y a-t-il quelque chose au monde qu'un pauvre 'Tiisérable comme moi puisse faire pour vous prouver son profond respect et pour etTacer le souvenir d'une parole odieuse ?

Une idée soudaine m'est venue : je me

LE JOUllNAL D'UNE FEMME 155

suis rappelé ce que madame de T^uvercy m'avait dit le matin de la douleur que lui causait l'espèce d'impiété révoltée de son fils... Je voyais la petite église tout près de nous...

— Oui, lui ai-je dit tout à coup, vous pouvez faire une chose qui vous rendra mon estime et qui vous vaudra même mon amitié... Voilà l'église là-bas... — venez-y prier avec moi.

Ses sourcils se sont subitement contractés, et, d'une voix assez douce pourtant .

— Ma mère vous a parlé?

— Oui.

— Vous le voulez?

— Oui.

— Allons î

Peu de minutes après, nous arrivions sous le jardin du presbytère, qui est con-

tigu à l'église. Le domestique du curé, qui travaillait dans le jardin, a levé la tôle au bruit; M. deLouvercyTa appelé et l'a prié de tenir son cheval. Je suis descendue, et je l'ai aidé lui-même à descendre. Puis nous sommes entrés dans le cimetière, et nous avons franchi le porche ogival, à la vive surprise du domestique, qui n'a pas coutume de voir M. Roger dans ces parages.

L'intérieur de l'église est fort simple ; une petite nef blanche et nue. — Je précédais M. de Louvercy, dont la béquille résonnait sur les dalles et sous la voûte. Nous avons gagné entre deux rangs de chaises la place réservée à madame de Louvercy. Je lui ai indiqué une chaise basse couverte d'un coussin, et je lui ai dit à demi-voix :

— Le prie-Dieu de votre mère.

Puis je l'ai soutenu par le bras pendant qu'il s'y agenouillait; il se lais.-ait faire comme un enfant. Il s'est accoudé la tète dans sa main, et je me suis agenouillée à côté de lui — Pendant que je priais pour nous deux de toute mon âme, son cœur a éclaté, et je l'ai entendu pleurer à sanglots.

Quand nous nous sommes relevés, me montrant son visage inondé de larmes :

— Voyez, m'a-t-il dit, ce que vous faites faire à un soldat!

— Aussi vous êtes pardonné! lui ai-je répondu en lui tendant la main.

Nous sommes repartis aussitôt, toujours d'u') grand train, mais sans folie. Son émotion calmée, il est devenu presque gai, et s'est mis à interpeller les paysans que nous rencontrions çà et là sur la route, s'intbrmant de leurs affaires, et me copiant

leur histoire avec intérêt. Je savais déjà, au reste, que sa misanthropie ne l'empêchait pas de faire beaucoup de bien dans le pays, où il est aimé.

Nous venions d'entrer dans le parc quand nous avons aperçu au détour d'une allée trois personnes marchant lentement devant nous ; c'étaient madame de Louvercy, M. d'Éblis et Cécile. — Ils ont paru fort surpris de me voir en compagnie de M. Roger.

— Ma mère, s'est-il écrié en riant, j'ai cru enlever mademoiselle d'Erra, et c'est elle qui m'a enlevé... et savez-vous où elle m'a conduit?... Non!... vous ne vous en doutez- pas. . Allons, je veux lui laisser le plaisir de vous l'apprendre !

J'ai sauté à terre : j'ai pris à partmadame de Louvercy, qui semblait de plus

LE JOURNAL D'UNE FExMME 159

en plus intriguée, et je lui ai dit à l'oreille :

— Je l'ai mené à l'église..-, il a prié î Elle a poussé un cri, et, me serrant sur

son cœur avec une sorte de violence •

— Ah ! ma chère... chère enfant!

Et après une pause et un long soupir :

— J'ai donc tous les bonheurs à la fois... car, vous savez?... Cécile...

Et elle me l'a montrée près dé M. d'Éblis.

— Oui^ je sais, ai-je dit.

— Qui aurait jamais pensé qu'elle fît un choix aussi sage, et que lui, de son côté?... Enfin, Dieu a ses jours!

Cécile cependant m'avait pris le bras, et elle a dit à sa tante d'un ton suppliant :

— Laissez-moi seule avec elle !

Madame de Louvercy et M. d'Éblis se

sont alors éloignés doucement en causant

avec M. Roger, quî avait mis son cheval au pas. — Cécile m'a entraînée et m'a fait entrer avec elle, en suivant un court sentier tournant, dans une partie très-retirée du parc qu'on nomme l'Ermitage. La tradition du pays veut qu'il y ait eu autrefois en ce lieu une habitation d'ermite, dont on croit retrouver les traces dans quelques débris de maçonnerie à demi recouverts aujourd'hui par un tertre gazonné. La seule ruine à peu près intacte est un très-petit et trèsvieil édifice en forme d'arche cintrée, sous l'abri duquel jaillit dans une étroite citerne la source du ruisseau qui traverse le bois. Il y a là un terrain assez vaste, qui paraît avoir été le jardin de l'habitation détruite, et qui forme aujourd'hui une clairière aplanie, une sorte de promenoir, dans lequel on a conservé çà et là des groupes d'arbres

de haute futaie. C'est un site d'un aspect singulièrement doux et sauvage, une espèce de vallon sacré, de solitude gracieuse, qui fait rêver à ces coins de paysage où l'on place, auprès de quelque fontaine antique, des scènes de nymphes et de berij^ers.

Cécile m'y a conduite en silence; puis, me regardant avec une tendresse inquiète et me sautant au cou tout en larmes :

— Ah! s'est-elle écriée, je te le voie!... je te le vole !

J'ai mêlé mes larmes aux siennes, en lui rendant ses caresses et en murmurant :

— Quelle folie!... à quoi vas-tu penser?... Ne gâte donc pas ton bonheur à plaisir!

— Tu as été si bonne pour moi, a-t-elle poursuivi en pleurant, si généreuse... il me l'a dit... Ah! c'était toi seule qui étais di-

gne de lui... toi seule!... ïu ne l'aimais pas trop, dis?

— Biais, non, ma chérie... sois donc tranquille... de la sympathie seulement!

— Moi, je l'adore!... Ecoute... c'est ici, dans cet endroit charmant, qu'il m'a dit qu'il m'aimait... qu'il m'a demandé si je voulais être sa femme... c'est ici que je voudrais être enterrée quand je mourrai... crois-tu que ce soit possible?

— Je ne sais pas, ma mignonne... mais tu dis des choses absurdes, tu sais?

— C'est que je suis un peu folle, vraiment!... Mais sera-t-il heureux avec moi... le crois-tu?... je voudrais tant qu'il fût heureux !

— Tl sera heureux, ma chérie.

— Enfin rien ne m'a été épargné. — J'abrège ce récit, car le cœur me manque.

Que vais-je ^aire maintenant? — Je verrai demain... Je consulterai ma grand'mère. Je suis décidéa à tout lui dire.

f août.

Ma grand'mère a appris hier soir, comme tout le château, le grand événement des fiançailles de Cécile. Quoique certainement contrariée et même indignée au suprême degré, elle a reçu la nouvelle avec un calme, une sérénité, un sourire qui m'ont été d'un bon exemple. — Elle m'a dit simplement en me quittant sur l'escalier :

— Il a un drôle de govit, ce monsieur!

Ce matin, elle m'a prévenue, et elle est entrée chez moi comme je m'éveillais d'un bien court sommeil. — Après m'avoir embrassée en me serrant fortement la main :

— Ma belle mignonne, m'a-t-elle dit, mesdames de Sauves et de Gliagres viennent de m'annoncer qu'elles partent aujourd'hui avec leurs frères... Eh bien, je te déclare que je trouve leur conduite ridicule : C'est avouer son désappointement... son dépit... c'est mesquin... c'est misérable !.. . Nous sommes plus fières que cela, n'est-ce pas, chère petite?

— Oui, grand' mère.

— Nous savons souffrir dignement, nous autres, et, quoique ce soit fort ennuyeux, nous resterons encore ici quinze jours ou trois semaines pour sauver l'honneur... Du moins, c'est mon avis... T'en sens-tu le courage ?

— Je tâcherai.

— D'ailleurs, ma chère petite, la fuite, en pareil cas, n'est pas plus raisonnable

qu'elle n'est honorable... 11 vaut mieux s'habituer aux choses, les regarder en face, en user l'impression... tu ne penses pas?

— Je ne sais pas encore.

— Enfin, tu verras... Si cela dépasse tes forces, nous partirons... Je te demande pardon, mon enfant, si je brusque un peu ton chagrin — au lieu de m'attendrir avec toi... c'est plus sage, vois-tu... il ne faut jamais caresser sa douleur... Embrassemoi... je t'aime bien!

Et elle s'est sauvée chez elle pour s'attendrir toute seule, je crois.

Quant au résultat de mes méditations de la nuit, le voici : J'ai si souvent entendu dans le monde tourner en risée les amours éternelles et traiter de fabuleuse la constance du cœur, surtout chez mon sexe, que j'éprouve un peu de scrupule à me croire sous

LE JOURNAL D'UNE t^EMME 167

ce rapport une exception ; il m'est cependant impossible d'imaginer que mon cœur, à moi, s'ouvre jamais, même dans le plus lointain avenir, à un sentiment qui en chasse celui que j'y avais admis : à tort ou à raison, je suis persuadée que j'aimerai toujours l'homme que j'ai aimé une fois de toute ma passion, de toute ma raison, de toute la puissance de mon être et de ma vie. Il ne m'est pas même possible d'imaginer qu'avec un tel sentiment dans le cœur je puisse jamais m'unir à, un autre. A moins donc qu'il ne se produise en moi un changement bien grand que je n'attends pas et que je ne souhaite pas, je ne me marierai jamais. Tant que ma grand'mère me restera, je vivrai près d'elle et pour elle. Si je lui survis, je rentrerai dans le couvent où j'ai pj^ssé ma jeunesse, et je n'en sortirai

plus. Je sens que je n'y serai pas trop malheureuse : j'y porterai sans doute d'amers regrets, mais j'y trouverai dos consolations. A part même la poésie du cloître et la familiarité si douce des choses divines, j'y trouverai dans mes tiumbles fonctions d'institutrice l'illusion du dévouement maternel , puisque je n'en dois connaître que l'illusion. Ce que j'ai fait autrefois pour Cécile, je le ferai pour d'autres, et ce sera ma famille.

Ceci réglé pour l'avenir, je me conformerai pour le présent aux intentions de ma grand'mère : sa fierté est d'accord avec la mienne. Je rougirais de manifester par un brusque départ un dépit humiliant. Je souffrirai beaucoup sans doute; mais j'ai épui»-^', je crois, dans la journée d'hier, tout ce qu'on peut souffrir en ce genre.

8 août.

Ma grand' mère a eu aujourd'hui avec madame de Louvercy une longue conférence dont je ne puis absolument deviner le sujet, et qui paraît avoir eu pour résultat de modifier nos projets. Au lieu de partir dans quinze jours, nous partons demain. Elle vient de m'en prévenir, en alléguant que nous avions assez fait pour notre dignité. Elle avait le front très-soucieux, et madame de Louvercy, quand je l'ai vue sortir de la chambre de ma grand'mère, avait le visage décomposé. Il ne s*est cependant rien passé de blessant entre elles ; leur attitude

mutuelle le prouve : elle est affectueuse et même tendre, quoique empreinte d'une tristesse particulière. Jc renonce à pénétrer ce nouveau mystère, qui me préoccupe assez peu. L'important pour moi, c'est que nous nous en allions. J'avais, je l'avoue, trop présumé de mon courage, il était à bout. — Le départ des Valnesse et de leurs sœurs me laissait le plus souvent seule en présence des deux fiancés; j'étais le témoin souriant de leurs tête-à-tete, de leurs amours, de leur bonheur, — le témoin souriant et désespéré. La jalousie est une douleur d'une complication affreuse ; elle ne déchire pas seulement le cœur, elle le dégrade. On ne se sent pas seulement torturé, on se sent avili. La blessure n'est pas franche, elle n'est pas saine; l'orgueil ulcéré, l'envie, la haine s'y mêlent, l'en-

veniment et la souillent. Il n'y a pas une âme passionnée, je suppose, qui ne soit, à quelque heure maudite, capable de ces indignes sentiments ; le mérite n'est pas d'en être incapable, mais de les détester et de les vaincre. — C'est ce que j'essayais de faire avec l'aide de Dieu. Mais je suis heureuse de partir.

J'ai promis à Cécile de revenir pour son mariage, si elle se mariait ici; mais je pense que la cérémonie doit avoir lieu h Paris, et je préfère beaucoup cela.

M. de Louvercy n'a pas assisté ce matin à. notre déjeuner. Il ne viendra pas dîner ce soir. Il est, paraît-il, assez sérieusement souffrant. Je remarquais en effet, depuis quelques jours, qu'il avait l'air plus languissant et plus maladif que de coutume. Je regrette de partir sans l'avoir revu. Je

ne le reverrai probablement jamais, car il ne quitte pas Louvercy, et j'espère bien n'y jamais revenir. — Pauvre garçon ! je lui saurai toujours gré de ce qu'il a fait pour moi.

tVII

9 aoû*..

Quelle niiît!

La surveillance de nos emballages m'avait tenue sur pied jusqu'à une heure du matin. J'avais depuis un moment renvoyé ma femme de chambre, et je commençais à me défaire, quand j'ai cru entendre une porte s'ouvrir discrètement sur le palier en face de la mienne, puis un léger bruit de pas, des craquements de boiseries et des froissements d'étoffe sur les marches; quelqu'un descendait l'escalier avec mystère. Surprise et agitée par je ne sais quelle crainte vague, j*ai entr'ou-

vert doucement ma porte, et j'ai vu une faible lueur au bas de l'escalier; en même temps un murmure de oaroles entrecoupées et, à ce qu'il m'a semblé, de gémissements étouffés montait jusqu'à moi. Je me suis penchée sur la rampe et j'ai pu reconnaître madame de Louvercy arrêtée sur le palier du rez-de-chaussée un bougeoir à la main; elle avait le front appuyé contre la porte de l'appartement de son fils, et prêtait l'oreille attentivement. — Tout à coup elle a ouvert cette porte avec une extrême précaution, et s'est glissée dans l'appartement.

J'étais là, inquiète et haletante, depuis deux ou trois minutes, quand un cri de femme, un cri aigu, douloureux, s'est fait entendre dans le grand silence de la nuit. Je me suis précipitée, j'ai descendu l'escalier follement, et je me suis trouvée devant la

porte que madame de Louvercy avait laissée entr'ouverte. Elle donne dans une sorte de cabinet de travail qui précède la chambre de M. Roger. Ce cabinet était plongé dans les ténèbres, mais quelques rayons de lumière y pénétraient à travers la portière qui le sépare de la chambre voisine. -^ Je prêtais l'oreille à mon tour avec angoisse, et mon cœur battait à coups pressés dans ma poitrine. Madame de Louvercy était entrée dans la chambre, elle sanglotait, et sa voix s'élevait par intervalles avec des accents de supplication désespérés. — Aucune voix ne lui répondait. — J'ai été prise d'une terreur mortelle ; j'ai cru que quelque malheur était arrivé... J'ai fait presque sans y penser quelques pas dans le cabinet, et j'ai' soulevé sans bruit un coin de la portière. — En face de moi, j'ai

VU M. Roger de Louvercy, assis dans un fauteuil près d'une table; il avait l'immobilité et la pâleur d'un spectre, et il regardait d'un œil fixe, sans parler, sa malheureuse mère, qui était prosternée devant lui, les mains jointes, et battant de son front les genoux de son fils. — J'ai pu voir aussi sur la table une grande lettre cachetée de cire, et tout auprès une de ces boîtes oblongues en palissandre où l'on enferme les pistolets de prix. — Enfin, M. Roger a murmuré sourdement d'un ton irrité :

— Jean aurait mieux fait de se taire !... (Jean est son ancien soldat, qui est aujourd'hui son domestique de confiance.)

— Oh! je t'en prie!... a répondu ma-' dame de Louvercy h travers ses sanglots. — Et, moi, ne suis-je donc rien... rien pour toi, mon Dieu?

Il a encore hésité; puis je l'ai vu se courber, prendre le front de sa mère et le baiser.

— Pardon ! — a-t-il dit. — Cette heure de folie est pa'^sée... bien passée, je vous le promets !

— Tu me le promets... tu me le promets vraiment, mon enfant chéri ?

— Je vous le promets... seulement qu'elle parte... je vous en supplie! que je ne la revoie pas... n'est-ce pas?

— Oui... oui... c'est convenu, tu sais... elle part demain... ce matin même?

— Et qu'elle ignore toujours cela !

— Toujours, oui !

— Eh bien, allez, ma mère, ei reposez en paix... Pardon encore... allez en paix... vous avez ma parole... je vous le jure... je vous le jure!... Emportez ces armes, si vous voulez !

Pendant qu'ils se tenaient embrassés, je suis sortie à la hâte; j'ai gravi l'escalier, et je suis rentrée chez moi. — J'y ai passé le reste de la nuit dans d'étranges réflexions.

Dès que le jour a paru, je suis allée chez ma grand' mère, et j'ai eu avec elle un long entretien. Elle a pu m'apprendre alors pour quelle raison madame de Louvercy l'avait priée d'avancer notre départ; mais c'était inutile : depuis un moment, je le savais.

Je vais dormir un peu, et pais je reprendrai.

xvrîî

Même jour,

La résolution que j'ai prise cette nuit a été très-longtemps et très-vivement combattue par ma grand'mère.

— Ma chérie, m'a-t-elle dit, tu sais qu'en principe je ne hais pas le romanesque ; . . . mais ceci l'est vraiment trop ! , . . A ton âge, avec ta figure, ta tournure, ton éducation, ta fortune, — épouser un invalide, certainement c'est très-beau, trèsgénéreux, très-poétique, mais franchement cela dépasse un peu la mesure!... Et encore permets, ma chère enfant, si tu prenais une détermination semblable en temps

ordinaire, en toute liberté d'esprit et de cœur, avec calme et sang-froid, en pleine possession de toi-rcême enfin... à la bonne heure! — Mais ce n'est pas cela... Tu viens d'éprouver un désenchantement, une déception très-sensible... mon Dieu! par parenthèse, je ne comprendrai jamais ce qui a pu se passer dans la cervelle de ce monsieur-là!... quoi qu'il en soit, ma charmante, tu es dans un de ces élats de l'âme où s'engendrent les fausses vocations... Il faut donc te défier beaucoup d'un premier mouvement d'enthousiasme qui peut n'être qu'un mouvement de désespoir... Au moins attendons... attendons quelques mois... laissons le temps passer sur cette idée-là... si elle se confirme, si elle se consolide, eh bien, on verra!... Mais je ne ferais vraiment pas mon devoir

si je te permettais de l'engager dans une pareille avenlu'e sous le coup de Ion chagrin de cœur, sous le coup aussi de l'cmotion que t'a causée la scène tragique de celte nuit!

Telles ont été, en bref résumé, les objections de ma grand'mère; je les ai combattues à mon tour de toute ma conviction et de toute mon éloquence :

« Sans doute j'étais un peu romanesque ; mais elle-même n'avait-elle pas encouragé en moi ces dispositions? Ne me les avaitelles pas recommandées comme des garanties de dignité et même de bonheur?...

Sans doute j'avais le cœur malade et brisé; mais ce cœur malade n'avait-il pas précisément besoin, pour se relever et se soutenir, de la diversion d'un grand devoir, d'un

généreux dévouement? Ne devait-il pas treu-

ver uniquement dans le bonheur des autres la consolation et l'oubli de son propre bonheur perdu?... — Je ne lui ai pas caché l'intention formelle où j'étais d'entrer un jour au couvent, si jamais j'avais le malheur de me trouver seule au monde ; dévouement pour dévouement, celui dont l'occasion se présentait à moi n'avait-il pas un caractère plus élevé, plus pieux, plus attachant, moins égoïste enfin, que le simple renoncement au monde et l'abnégation un peu banale de l'institutrice?... — Quant à attendre, ce serait hasarder peut-êlre tout le mérite et tout le bienfait de mon action; qui sait si, dans l'intervalle, ce malheureux jeune homme ne retomberait pas dans un de ces accès de désespoir auxquels je venais de le voir en proie, si sa mère serait eomn^e cette fois avertie à temps, s'il n'y

succomberait pas? Ce qu'il y avait de certain du mcîns, c'est qu'attendre serait me faire perdre, à moi, la meilleure partie de ma récompense, la joie que je me promettais de voir ces pauvres gens passer soudain de l'excès de la douleur à. un bonheur inespéré, d'en être la cause, de descendre tout à coup dans leur vie sombre comme un ange de lumière... que cette seule minute de mon existence jetterait sur le passé, sur le présent, sur l'avenir, un apaisement, un charme et une consolation infinis! »

Ma chère grand'mère, tout en pleurant beaucoup, a bien voulu se rendre à mes raisons.

— ïlélas! ma pauvre fillette, a-t*-elle murmuré pour conclure, le monde dira que nous sommes deux folles!

— Ce sont, ai-je dit, des folies que Dieu doit bénir.

— J'en conviens, a dit ma grand'mère;

— mais il y a maintenant une autre difficulté qui me saute aux yeux.

— Ah! mon Dieu, laquelle?

— Comment allons-nous nous y prendre avec les Louvercy?... Je dois rendre justice et la pauvre mère; en me confiant la malheureuse passion de son fils, elle n'a pas paru admettre un instant la supposition

— vraiment inimaginable d'ailleurs — d'un mariage entre vous deux ; le jeune homme très -évidemment ne l'admet pas davantage... et ça fait honneur à son bon sens... mais alors... quoi?... Il va donc falloir s'ofl"rir, se jeter dans leurs bras, sans dire gare?... C'est impossible, ma fille... c'est tout à fait incorrect!

— Mais, grand'mère, puisque nous sommes sûrs qu'ils ne me refuseront pas?

— Ah î bon! il ne manquerait plus que cela!... Enfin, c'est une négociation trèsdélicate, très-délicate!

— Voulez-vous m'en charger, grand'mère?

— Ah! mon Dieu, pourquoi pas?...

quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre !... Puisque nous sommes dans les irrégularités jusqu'au cou, une de plus, une de moins... c'est indifférent!... Mais enfin, pourtant, j'imagine que tu vas d'abord t'adresscr à la mère?

— Bien entendu ! ai-je dit.

... C'est pourquoi je viens de faire demander un moment d'entretien h madame de Louvercy, et dans quelques minufes je serai chez elle.

Même jour.

Madame de Louvercy était chez son fils quand on lui a transmis mon message. Elle €st aussitôt montée chez moi. Son visage, un des plus nobles que je connaisse, était encore tout pâle et comme meurtri des terribles émotions de la nuit : elle m'a souri pourtant, mais d'un air disti'ait comme une femme dont la pensée était à mille lieues de la surprise que je lui préparais.

— Ma chère enfant, m'a-t-eile dit, vous voulez me faire vos adieux... vous êtes aimable... je suis bien aise moi-même de vous faire les miens sans témoins pour mieux vous dire combien je vous regrette-

LE JOURiNAL D'UNE FEMME 187

rai, combien je vous remercie d'avoir été si obligeante... si compatissante... pour nous tous.

Elle m'avait pris les mains en parlant : — ôiîe a vu que j'étais extrêmement troublée, et a senti que je tremblais. — Ses traits défaits se sont comme tendus tout à coup, et ses yeux ont cherché les miens avec une expression d'étonnement et de vague soupçon.

— Madame, ai-je dit en balbutiant un peu, j'ai un pardon à vous demander... j'ai été bien indiscrète la nuit dernière...

Elle m'a regardée avec une fixité plus intense et plus profonde.

— Je vous ai entendue passer... puis j'ai entendu vos pleurs... j'ai craint que vous n'eussiez besoin de secours... je suis descendue...

i88 LE JOURNAL D'UNE FEMME

— Vous savez tout? s^est-elle écriée toute tremblante à son tour.

— Je sais tout... oui, — je suis profondément touchée des sentiments que j'ai inspirés à votre fils, très-touciiée aussi de son infortune... enfin, madame... — et je me suis rapprochée d'elle tout doucement ~~ voulez-vous que je sois votre fille?

Tout son corps a frémi d'une secousse soudaine : ses yeux dilatés, stupc'faits, presque égarés, demeuraient attachés sur les miens : ses lèvres entr'ouvertes étaient agitées de faibles convulsions. — Elle a murmuré tout bas :

— Non! ce n'est pas possible!...

— Voulez-vous de moi pour votre fille?

ai-je repris en lui souriant.

— Ah!... — Quel cri elle a jeté! quel cri de mère... d'heureuse mère!

Je ne sais plus trop ce qui s'est passé dans les minutes qui ont suivi. J'avais à demi perdu le sens, elle aussi. Elle me S5rrait, m'embrassait, m'étoufîait, m'appelait des noms les plus tendres, priant, pleurant, nous mêlant. Dieu et moi, dans ses élans de reconnaissance... — Ah! quel bon moment!

Dès qu'elle a pu se retrouver, se reconnaître un peu :

— Mais, mon Dieu!... et votre grand'mère? a-t-elle demandé avec anxiété.

— Elle consent.

— Ah ! allons chez elle.

Elle m'a entraînée chez ma grand'mère.

Après les premiers transports, qui ont été très-vifs de part et d'autre, ma grand'mère a fait observer qu'avant de nous y abandonner davantage, il serait peut-être bon

de sonder les intentions de M. Roger.

i90 LE JOURNAL D'UNE FEMME

— Ah! Dieu! s'est écriée madame de Louvercy, mon pauvre garçon! Tout ce que je demande, c'est qu'il ne meure pas de joie... mais je ne veux pas lui faire attendre plus longtemps ce bonheur-là!...

Et, se voyant tout à coup dans la glace avec ses beaux cheveux blancs tout dénoués €t en désordre :

— Comme je suis faite ! ... Il va me croire folle!

Elle a un peu lissé ses cheveux, et s'est dirigée vers la porte du pas leste et délibéré d'une jeune fille : en réalité, l'éclat de ses yeux, l'épanouissement de son visage, semblaient l'avoir subitement rajeunie de dix ans. — Près de sortir, elle s'est arrêtée, €t,-se retournant :

— Il ne me croira pas... — a-t-elle dit, véritablement il ne me croira pas!...

Et elle me regardait timidement. — J'avoue que je mourais d'envie de raccompagner.

Ma grand'mère, emportée par l'enthousiasme du moment, m'a poussée par les épaules.

— Oh! mon Dieu! vas-y, ma chère,,, puisque nous nageons en pleine incorrection... vas-y!

Madame de Louvercy a, passé mon bras sous le sien, et m'a emmenée presque en courant. — Pendant que nous descendions l'escalier :

— Quel contraste avec cette horrible nuit ! — m'a-t-elle dit en m'embrassant encore.

Elle a ouvert la porte de l'appartement du rez-de-chaussée ; — elle m'a priée tout bas d'attendre une minute dans le cabinet de travail; — puis elle a levé la portière, et

elle est entrée dans la chambre de M . Roger. A peine seule dans ce cabinet, j'ai été saisie brusquement par rétrangelé et — pour dire le mot — par l'inconvenance, au moins apparente, de ma situation. J'avais beau me rappeler tout ce qui pouvait justifier ma démarche, tout ce qu'il y avait d'exceptionnel dans les circonstances qui me l'avaient conseillée, dans l'état malheureux de M. Roger et dans la réserve qu'il lui imposait, j'avais beau me dire que par la force des choses les rôles ordinaires se trouvaient en quelque sorte renversés entre nous deux : — je n'en étais pas moins là, à sa porte, attendant son bon plaisir comme une esclave d'Orient, et — n'étant pas d'humeur très-humble — cela me semblait tout au moins fort désagréable. Ce sentiment de malaise s'accusait plus pénible-

ment à mesure que ma solitude se prolongeait, et qu'on me laissait le temps de la réflexion, sur lequel je n'avais pas compté. Mon imagination m'avait représenté cette scène comme devant être une répétition exacte, vive et rapide de celle qui m'avait tant émue un instant auparavant... un étonnement, un cri, un élan, un transport!... Mais, au lieu de cela, les minutes succédaient aux minutes; j'entendais à travers l'épaisseur de la portière des chuchotements à demi-voix, des échanges de confidences, un dialogue raisonneur, une sorte de discussion en règle... Le sang me quittait le cœur, et le parquet flottait sous moi, quand la portière s'est enfin soulevée, me montrant le visage de madame de Louvercy, — non pas triste précisément, — mais sérieux et un peu inquiet.

— Voulez-vous venir, mon enfant? m'at-elle dit doucement.

— Jb suis entrée dans la chambre.

M. de Louvercy était debout, appuyant son genou blessé sur une chaise : ses traits, dont l'expression habituelle est tourmentée €t sarcastique, avaient absolument perdu ce caractère ; une sorte de mélancolie grave et presque solennelle en rehaussait fièrement les lignes pures; ses yeux, cerclés de sillons bleus, m'ont paru un peu humides. Il a attaché son regard sur moi, et m'a dit en parlant très-lentement comme pour contenir une émotion près d'éclater :

— Ma mère, mademoiselle Charlotte, m'a fait connaître le sentiment de bonté angélique qui vous amène ici... Si je n'étais pas infirme comme je le suis, je serais à vos pieds... Je n'accepte pas cependant

votre sacrifiGe... mais il suffit que la pensée vous en soit venue pour que ma vie en demeure consolée et charmée... pour que ma reconnaissance la plus profonde... la plus tepdre... vous suive partout, et vous bénisse à jamais!... Maintenant, mademoiselle, je vous en supplie, ne prolongez pas une épreuve... qui dépasserait vraiment !a force d'un homme. . . laissez-moi ferme dans la résolution que l'honneur me commande; vous m'en estimerez mieux... Encore merci... et adieu!

Il s'est incliné très-bas en me saluant. — Sa mère pleurait en silence.

Je me suis avancée de quelques pas vers lui, et je lui ai franchement tendu ma main. — Il l'a prise et l'a pressée avec force.

— Mon Dieu ! — a-t-il dit tout bas.

Puis, ipe regardant longuement :

— Kxcusez-moi, mademoiselle... je ne trouve pas de paroles... j'ai le cœur si plein, l'esprit si troublé... je passe si brusquement de l'abîme au ciel! Mais du moins laissez-moi vous prouver combien j'étais sincère tout à l'heure... combien je crains vraiment d'abuser d'un mouvement de générosité, d'un élan d'enthousiasme... Veuillez, je vous en prie, prendre quelque temps pour réfléchir..-. Dans quelques mois, — dans un an par exemple... si vous persistez, si vous n'êtes pas plus effrayée qu'aujourd'hui de votre grand dévouement... eh bien, oui, j'accepterai... Mais, jusque-là, soufTrez que je vous dégage de toute obligation, que je vous rende votre absolue liberté.

Comme il avait gardé ma main, je n'ai

pas eu besoin de la lui donner pour sceller notre convention, dont madame de Louvercy a paru très-salisfaite, espérant peutêtre — et peut-être avec raison — qu'elle aurait le sort de beaucoup d'autres traités modernes.

Pour moi, j'ai répondu simplement :

— Comme vous voudrez, monsieur; mais je ne changerai pas... Au revoir... à tantôt... car vous n'exigez plus que nous partions aujourd'hui, je suppose?... vous nous accorderez bien un sursis de quelques jours?

Il a secoué la tête en souriant, et il a baisé ma main. — Nous nous sommes alors retirées, sa mère et moi.

Ma grand'mère, en apprenant le résultat de cette conférence, a déclaré que la conduite de M. de Louvercy lui paraissait par-

faitement correcte et honorable. Je pense de même, et, après avoir été si fort choquée et mortifiée du peu d'empressement quMl mettait à m'accueillir et à me répondre, je regretterais beaucoup maintenant qu'il eût agi autrement. Je lui sais gré de ses hésitations et de ses scrupules, bien que j'y sente, à la réflexi4)n, quelque chose de plus que ce qu'il m'a dit. — Oui, sans doute, il craint d'abuser d'un mouvement d'enthousiasme romanesque qui pourrait être sujet au repentir; mais il craint aussi d'accepter le don d'un cœur blessé, qui n'est peut-être pas encore et qui ne sera peut-être jamais guéri de sa blessure. Car il est certain quMl a soupçonné tout au moins mon attachement pour M. d'Eblis.

11 ne pouvait se permettre de me demander une explication à cet égard; mais, si

LE JOURNAL D'UNE FEMME m

délicate qu'elle puisse être, je la lui donnerai un jour ou l'autre, et, comme il est honnête homme, il sera content de moi... Oui, c'est un cœur blessé, un cœur saignant aue )e lui offre, mais un cœur pourtant dévoué et fidèle.

>5 août

J'ai éiè bien inspirée. — Je ne veux pas pourtant me mentir à moi-même. Je ne suis pas heureuse : je ne peux plus l'être. J'ai entrevu un bonheur trop grand, trop parfait, pour que je me conscle jamais de l'avoir perdu. — Mais enfin l'obsession de cette pensée unique a cessé; ma vie a retrouvé un but et un avenir ; je me suis fait un devoir qui en remplit le vide, qui m'occupe et qui m'attache. C'est une tâche attrayante que de relever peu à peu une âme désolée, de la tirer du désespoir, de lui rendre la paix et le sourire, de la rame-

ner à la soumission, au bonheur, à Dieu. Voilà, les soins auxquels je me consacre avec un intérêt tendre qui croîtra sans cloute chaque jour comme l'affection d'une mère pour son enfant malade, et qui ne laissera rien regretter, je l'espère, à celui qui en est l'objet.

Dès à présent, il voit, il comprend tout ce que je lui donne, et avec quelle sincérité. Je lui en dis quelque chose : il devine le reste, et il paraît heureux. Gomme je m'en étais doutée, notre convention ne tient guère : il insiste, il est vrai, pour que j'en observe les délais'; je ne résiste pas, mais je reste, et il ne s'en plaint pas. Je crois que nous nous marierons dans quelques semaines.

Il a donc fallu confier ce grand secret à Cécile et à son fiancé. Je n'ai rien appris,

je crois, à M. d'Éblis; il m'a dit simplement :

— Cela est digne de vous.

Quant à Cécile, après quelques se-' condes de complète stupeur, elle est entrée dans une sorte de convulsion joyeuse et tendre qui dure encore. Nous serons cousines, à demi sœurs : c'était son rêve. Et puis elle se figure que ce mariage va resserrer encore notre intimité, que nos deux existences vont pour ainsi dire se confondre. A cet égard, elle se trompe; elle restera la plus chère de mes amies ; mais il est probable que nous vivrons, pendant quelque temps du moins, plus séparées que par le passé. Le découragement avait empêché jusqu'à présent M. de Louvercy de céder aux conseils des médecins, qui lui recom-nandent le séjour du Midi et du

bord de la mer. Maintenant il veut vivre. J'ai déjà parlé d'un établissement à Nice pour l'hiver, et j'ai vu qu'il m'en savait gré, pour plus d'une raison peut-être.

Je ferme ici mon livre à serrure, pour ne le rouvrir jamais, j'espère. Je pense qu'une fois mariée, une femme ne doit plus avoir d'autre coniident que son mari. ~ Adieu 'onc, romanesque et passionnée Charlotte !

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