DEUXIÈME PARTIE
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Les circonstances extraordinaires où je me trouve m'engagent à reprendre après cinq années accomplies la suite de mon journal. Je traverse une épreuve terrible; jamais il ne m'a été plus nécessaire de mettre de Tordre dans mes pensées et dans ma conscience. Je veux d'abord rappeler à mon souvenir les principaux événements qui ont amené la situation présente, et tâcher d'en faire sortir la lumière et les conseils dont j'ai tant besoin. Je commence, d'ailleurs, à pressentir que ces pages pourront être lues un jour par une autre que moi, et,
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à cause décela aussi, je n'y veux pas laisser d'obscurité.
Mon mariage, ainsi que je l'avais prévu eut lieu en même temps que celui de Cécile, dans la petite église de Louvercy. M. e. madame d'Éblis partirent dès le lendemain pour l'Italie, où ils devaient voyager pendant quelques mois. Cinq ou six semaines après, je partais moi-même pour Nice avec mon mari et ma belle-mère. — La santé de mon mari me causa les seuls soucis graves que j'aie connus pendant près de quatre ans que nous avons passés sous ce beau climat. Je ne puis dire que mon cœur fût toujours sans regrets, sans ressouvenirs mélancoliques; mais je puis dire pourtant que Dieu avait béni en effet la folie de rnon mariage, et qu'elle me tenait tout ce que je m'en étais promis. — Les voluptés de la passion
n'ont pas qu'une seule forme, comme nous le croyons trop; il y a du bonheur dar:s la passion sons la forme du devoir, du dévouement, du sacrifice; il y en a, dit-on, dans le m^irtyre même. — Quant au martyre, il n'en a pas été question pour moi, bien entendu ; cependant une tâche comme celle que je m'étais donnée ne va pas sans quelques difficultés, sans quelques résistances; ce n'est pas en un jour que la main la plus tendre et la plus aimée peut dompter et guérir une âme naturellement violente que le malheur a ulcérée; mais aussi quelle joie presque divine que de disputer cette âme à la révolte et au doute, de la retrouver peu à peu tout entière et toute pure sous les ruines du corps où elle était comme ensevelie, de la faire renaître à la lumière et revivre à toutes les espérances! Pour
quelques larmes découragées que j'ai pu verser en secret, que de larmes douces, heureuses, reconnaissantes, à mesure que je sentais mes efforts mieux récompensés! — Enfin, une heure arriva où il me suffisait de lever un doigt en souriant pour voir s'apaiser aussitôt ces effrayantes colères auxquelles mon pauvre Roger avait pris l'habitude de s'abandonner.
Je dois dire aussi, pour ne pas trop me vanter, que l'honneur de ce miracle ne revint pas à moi seule ; car ce fut à dater da la naissance de ma fille que son père pardonna décidément au bon Dieu. ^|
J 'étais souffrante de ma grossesse quand Cécile et son mari, à leur retour de Rome, vinrent passer quelques jours avec nous à la villa des Palmes, où nous étions installés. J'avais secrètement appréhendé le moment
OÙ je reverrais M. d'Éblis; mais le grand événement qui se préparait alors pour moi me rendit presque indifférente à sa présence, ou du moins je crus l'être. Je le trouvas, d'ailleurs, à, mon égard d'un cérémonial si glacé, que je me tourmentai de l'idée qu'il avait contre moi quelque grief; était-il mécontent de Cécile? et me reprochait-il d'avoir fait d'elle, quand il m'avait consultée, un portrait trop flatté? — Certaines nuances nouvelles dans sa manière d'être avec sa femme m'étonnaient; il ne semblait plus être au même point sous le charme; toujours extrêmement courtois, il avait cependant avec elle des tons d'une ironie un peu sèche; il paraissait subir quelquefois avec ennui les récits fantaisistes qu'elle nous faisait de ses voyages, ses confusions souvent volontaires de noms, de
choses et d'époques, son érudition à la diable, son joli babillage d'oiseau bleu. — Mais M. de Louvercy, à qui j'avais dit deux mots de mes inquiétudes, m'assura que le commandant d'Éblis était, au contraire, plus épris que jamais de sa femme, qu'il s'alarmait peut-être un peu de la voir si brillante, si étincelante et si admirée, mais que c'était tout. Je n'y pensai donc plus. J'étais, d'ailleurs, trop heureuse alors et trop occupée de ma maternité prochaine pour m'occuper beaucoup d'autre chose.
Il était entré dans nos projets de quitter Nice à la fin du printemps et de retourner passer l'été à Louvercy, — mon mari écartant absolument l'idée d'une installation à Paris. Mais Ics médecins craignirent pour lui le séjour de la campagne et le chmat humide de la Normandie; sur leurs conseils,
nous nous décidâmes à rester dans le Midi jusqu'à ce que sa santé fût mieux alTermie. Les deux années qui suivirent furent pour moi d'une sérénité presque parfaite. Ma chère grand'mère vint nous voir à deux ou trois reprises; ma belie-mère m'entourait d'une tendresse passionnée; enfin, j'avais ma fille, et sa naissance, comme je l'ai dit, avait achevé de réconcilier mon mari avec la vie et de l'attacher à moi. Il s'était remis avec ardeur à son travail, dans lequel je le secondais humblement en qualité de secrétaire, classant de mon mieux les documents dont M. d'Èblis ne nous laissait pas manquer, faisant des extraits et copiant de ma plus belle écriture ses illisibles pattes de mouche. La vive et profonde amitié qu'il avait inspirée à M. d'Eblis n'était plus pour moi un mystère, comme j'avoue qu'elle
l'avait été autrefois, quand il ne laissait guère voir que ses défauts; mais, depuis qu'il avait cessé de se croire condamné à une existence isolée, sans affections et sans avenir, ses grandes qualités de cœur et d'intelligence avaient reparu avec tout leur éclat et tout leur charme captivant. Il avait même repris une gaieté que j'avais été loin de lui supposer dans les premiers temps de nos relations. Il m'était doux de penser que je n'étais pas étrangère à toutes ces métamorphoses.
Mais ce qui me touchait plus que tout le reste, c'était l'absolue confiance qu'il avait en moi. Je m'étais dit, en l'épousant, que la vie mondaine était finie pour moi, et je m'étais franchement résolue à y renoncer; il ne pouvait me convenir de rechercher des plaisirs que mon mari ne pou-
vait partager. Mais il voulut bien exiger que j'accompagnasse sa mère dans quelques-unes des réunions de la colonie française et étrangère qui tourbillonnait autour de nous. Je n'abusai pas de la permission; mais je fus heureuse d'en profiter pour recevoir quelquefois chez moi. Je fus naturellement exposée, de la part de quelquesuns de nos hôtes et voisins, à ces manèges de galanterie qui s'adressent à toute femme douée d'un extérieur passable ou d'une couturière habile. Un mari infirme et malade pouvait paraître un encouragement à ces empressements. J'y opposai cette réserve tranquille par laquelle il est toujours facile à. une fenmie de faire entendre aux gens qu elle n'est pas du jeu. Mon mari, très-fin et très-clairvoyant, me parlait, en riant, de ces misères; il se piquait, je crois, de me"
montrer par sa souveraine indiiïérence combien j'étais placée dans son estime au-dessus de l'ombre même du soupçon. Je lui en savais gré ; mais il arriva pourtant que sa confiance me parut excessive, parce qu'elle me jeta dans d'assez sérieux embarras, qui malheureusement se relient au plus grand chagrin de ma vie.
Il y avait alors, comme toujours, à Nice, un mélange social dans lequel il fallait choisir. Je suis de mon naturel assez exclusive, et je ne me prête pas volontiers à certains accommodements qui sont un peu trop à la mode aujourd'hui. M. de Louvercy, de même que tout son sexe, je pense, était plus tolérant et plus libéral que moi en ces matières : il prétendait que mon salon était une bergerie oii je n'admettais que des agneaux sans tache et des brebis
incapables d'égarement; que cela était ennuyeux, que cela manquait de vif, et que, de plus, cela manquait de charité; car c'était décourager les pécheurs ainsi que les pécheresses, et les réduire à l'impénitence finale en leur fermant une maison honnête où ils auraient pu s'amender par le bon air et le bon exemple. J'étais fort insensible à ses arguments : je lui répondais gaiement que je n'avais pas mission de régénérer la société; que. du reste, après l'avoir amendé, lui, j'avais assez fait pour l'édification de ma vie, et que je n'en demandais pas davantage.
Au printemps de la troisième année de notre séjour à Nice, le jeune prince de Viviane vint s'installer dans une villa voisine de la nôk'e avec un grand train de chevaux, et une dame qu'on disait Anglaise,
et qui devait l'être, si l'on en jugeait par l'éclat prismatique de ses toilettes. Quoique ma grand'mère fût liée avec la princesse douairière, je ne me souvenais pas d'avoir jamais vu son fils, qui menait une vie peu recommandable, tantôt à Paris, le plus souvent dans les différentes stations d'eaux. A peine arrivé, il fit scandale dans notre colonie par son désordre élégant, son jeu effréné et son ménage plus qu'équivoque. Mon mari, qui avait été son camarade de collège et qui lui conservait une sorte d'affection d'enfance, fut contrarié de son arrivée et surtout du voisinage. Cependant le hasard avait fait que nous ne l'avions pas rencontré pendant les premiers temps de , son séjour à Nice. |H
Je me promenais un matin avec ma fi'lie et sa nourrice dans le jardin de notre villa.
qui avait plusieurs étages de terrasses se communiquant entre elles par de longs escaliers de marbre. La plus basse de ces terrasses donnait sur le chemin public, et y accédait par un dernier escalier d'une dizaine de marches, dont la grille de clôture restait ouverte dans la journée. Nous étions accoudées sur la balustrade, et nous regardions les voiles blanches passer sur la mer bleue, ce qui paraissait enchanter ma fiHe. Un bruit de chevaux attira notre attention sur la route, et nous vîmes approcher au petit pas un cavalier accompagné d'une dame en costume d'amazone très-somptueux et très-laid. Elle portait, entre autres fâcheux agréments, une magnifique plume blanche roulée autour d'un chapeau d'écuyère. Elle me sembla, d'ailleurs, d'une extrême beauté. Au moment où ce couple passait sous noire
jardin, ma fille fut prise d'une grande agitation qui ne tarda pas à dégénérer en fureur : elle étendait les mains en criant de tout son cœur, pendant que la nourrice, qui était Italienne, lui chantait son répertoire le plus calmant. Ce concert fit lever les yeux au cavalier, qui m'aperçut, me regarda fixement et souleva son chapeau ; puis, s'arrêtant sur place :
— Qu'est-ce qu'il a donc, votre bébé, nourrice? cria-t-il en riant.
Fort surprise de cette familiarité, je me retirai un peu en arrière en disant à la nourrice de ne pas répondre. Cette femme ne me comprit pas, et engagea tranquillement pardessus le mur un dialogue avec le cavalier.
— Je crois, finit-elle par dire, que la .mi petite veut la plume blanche de Madame..,
— Donnez-lui votre plume, Sarah, dit
le jeune homme en se tournant vers sa compagne.
Celle-ci défit aussitôt la plume de son chapeau et la lança dans la direction de la terrasse. Mais la plume trop légère retomba. Le jeune homme la saisit au vol et la lança de nouveau avec plus de force, mais sans plus de succès.
— Eh bien, dit-il alors très-haut, je vais la lui porter, à cette enfant!
Au même instant, son cheval commença de piétiner sur le marbre de l'escalier : la bête se défendait, glissait, reculait, s'ébrouait; j'entendais tout cela du fond du massif d'orangers où je m'étais réfugiée, et je me demandais, non sans une véritable frayeur, quel était ce fou, quand brusquement je le vis apparaître comme une statue équestre sur le terre-plein de la terrasse et s'avan-
cer vers nous triomphalement. II me salua de nouveau, mais profondément cette fois, se pencha pour remettre la plume entre les mains de l'enfant, que cette soudaine vision avait déjà apaisée, me salua de nouveau, et fit redescendre l'escalier à son cheval je ne sais comment.
Quand je contai,'quelques minutes après, cette aventure à mon mari :
— Ça doit être Viviane! dit-il. — C'est tout à fait sa manière !
C'était lui en effet. Le soir même, il se présenta chez nous en se recommandant de ses anciennes relations avec M. de Louvercy. Je vis un grand jeune homme blond, très-mince, à l'œil hardi, avec de beaux traits fins et fatigués, — une figure de la cour des Valois. Il était rieur et très-spirituel. Mon mari l'accueillit avec beaucoup
de cordialité. Je fus plus froide, et je le remerciai à peine de sa plume, ne sachant pas exactement s'il avait adressé sa politesse à ma fille, à la nourrice ou à moi.
Cette visite fut suivie de plusieurs autres à des intervalles rapprochés. Je sentais que sa verve et sa belle humeur un peu folles amusaient mon mari, et cependant je ne pouvais prendre sur moi de l'attirer ou de le retenir. Le prince avait beaucoup trop d'esprit et d'usage pour ne pas s';. îrcevoir de la réserve glaciale que je lui témoignais, et, malgré son parfait aplomb, il en paraissait quelquefois décontenancé. Mon mari s'en aperçut aussi, et même s'en inquiéta.
— Ma chère enfant, me dit-il un jour, comme le prince nous quittait, voilà Viviane qui s'en va tout effaré... Vous avez
réellement, quand cela vous convient, des façons qui pétrifient les gens... Ah çà, voyons, que vous a-t-il fait, ce pauvre garçon?
— Rien, mon ami.
— Non... Mais est-ce qu'il vous gêne?... est-ce qu'il est trop aimable?... J'en rirais, vous savez... seulement je le recevrais moins amicalement, afin de vous épargner ces ennuis.
— Je vous assure, répondis-je, qu'il n'y a absolument rien. Je n'ai jamais rencontré le prince hors de mon salon, et vous voyez qu'il y est fort convenable.
— Eh bien, alors, ma chère amie, permettez-moi de vous dire que c'est vous qui ne l'êtes pas... Vous le traitez avec une sécheresse vraiment blessante.
— Mais, mon ami, si je l'encourageais
tant soit peu, il nous amènerait au premier jour la jeune personne qui est chez lui.
— Aiions... ce n'est pas sérieux.
— Soit! mais, que voulez-vous! j'ai la naine du désordre sous toutes ses formes. Vous savez que je ne puis souffrir un meuble hors de sa place ; de même je ne puis pas souffrir un homme hors de la règle et de l'honneur... Je n'éprouve pas du tout, pour mon compte, — plaignez-vous-en, je vous en prie, — le faible qu'on prête à mon sexe pour les mauvais sujets, et celui-ci, d'ailleurs, a des titres tout particuliers à l'antipathie que je ne puis m' empêcher de lui marquer. Vous n'ignorez pas la liaison de sa mère avec ma grand-mère; j'ai été plus d'une fois témoin des larmes et du désespoir de la pauvre princesse au sujet de son fils... et il a dès longtemps pris dans mon
imagination et dans mon estime une place que sa conduite actuelle, vous me l'avouerez, n'est pas de nature à lui faire perdre.
— A la bonne heure, ma chère... Mais, quant à la pauvre princesse, je me dispense de la plaindre... C'est elle qui a perdu son fils en l'idolâtrant à deux genoux et en lui persuadant que le ciel et la terre avaient été créés pour son amusement particulier... Je me rappelle qu'elle lui acheta un jour la voiture aux chèvres des Champs-Elysées..
Il en résulte qu'il va épouser, dit-on, cette figurante de Drury-Lane... Eh bien, c'est très-logique!
— C'est très-logique, mon ami, mais c'est déplaisant.
Nous fûmes une semaine sans revoir le prince chez nous. Il revint enfin un matin et s enferma avec M. de Louvercy. Ils
eurent ensemble un assez lon^ entretien dont mon mari me rendit compte aussitôt après. M. de Viviane, à ce qu'il paraît, s'excusa d'avoir ralenti le cours de ses irisites, en alléguant avec une sorte de tristesse qu'il avait senti qu'elles ne m'étaient pas agréables. Mon mari, touché de son accent sérieux et mortifié, lui répondit en camarade qu'il ne devait pas s'étonner que sa vie un peu excentrique effarouchât légèrement une jeune femme élevée dans des principes très-corrects ; que, du reste, il dépendait toujours de lui de dissiper les préventions dont il voulait bien s'afïecter, et que ses amis des deux sexes lui sauraient gré de tout ce qu'il ferait pour rendre leurs rapports avec lui plus faciles et plus
étroits.
— .iC suis en général fort indifférent à
l'opinion du monde, dit alors le prince, mais j'avoue que le mépris de madame de Louvercy me paraît difficile à supporter.
— Il ne s'agit pas de mépris, mon cher enfant, dit mon mari : ce n'est que de l'embarras.
Ils se séparèrent là-dessus, le prince fort pensif.
Deux jours après, comme je rentrais de la promenade, mon mari me dit que M. de Viviane sortait de chez lui.
— Je l'ai invité à dîner pour demain, ajouta-t-il.
J'ouvrais de grands yeux; il se mit à rire et reprit :
— Il a renvoyé son Anglaise, et il fait venir sa mère... Cela mérite bien une récompense !
J'en convins, et, quand le prince arriva
le lendemain, je lui tendis la main avec plus de franchise que de coutume. Nous devînmes meilleurs amis à dater de ce jour, et il fut décidément admis dans mon intimité.
Cependant, pour se dédommager apparemment, il s'était rejeté sur le jeu avec fureur ; il perdait le plus souvent, ce qui lui faisait honneur; toutefois, il me dit lui-même, un soir, qu'il venait de gagner une trentaine de mille francs au baccarat.
— Vous êtes vraiment un homme terrible, lui répondis-je en haussant les épaules : quand on vous relève d'un côté, vous retombez de l'autre !
Il tira aussitôt de sa poche une grosse liasse de billets de banque, et me la présenta :
— Pour vos pauvres ! me dit-il.
— J'accepte, dis-je, à une condition :
c'est que vous me donnerez votre parole de ne plus toucher une carte.
— Je vous la donne.
Et c'est ainsi que je pus envoyer trente mille francs à ma grand'mère pour son œuvre des jeunes apprenties.
Enfin, comme il avait un assortiment de vices très-complet, il se présentait quelquefois chez nous un peu monté, pour ne pas dire gris. Rien ne me fait plus horreur au monde qu'un homme en cet état, et j'admire les femmes — en fort grand nombre, hélas! — qui jugent la chose plaisante, ou qui ne la remarquent même pas. Le prince ne put douter des sentiments qu'il m'inspirait dans ces sortes de conjonctures ; il voulut bien en tenir compte ; il devint raisonnablement sobre. 11 couronna ainsi cette série de réformes accomplies
LE JOURNAL D'UNE FEMME 23l
SOUS mon invocation et qui semblaient m'être dédiées. — Ces petits triomphes, qui divertissaient mon mari (il riait beaucoup de voir le prince dévider modestement de la laine à mes pieds) , ne lai>saienl pas de m' intéresser et de me flatter moi-même; mais en même temps ils m' alarmaient un peu. Je me défiais de tous ces sacrifices, me demandant s'il ne s'en promettait pas quelques compensations. Ces vagues appréhensions continuaient de me tenir avec lui sur une défensive qui ne lui échappait pas. — Nous nous promenions un soir en tête-à-tête sur une de nos terrasses; la beauté de la nuit, l'odeur presque étourdissante d'orangers et de violettes dont l'air était chargé, eurent pour effet d'élever ses discours à des hauteurs poétiques et sentimentales plus qu'ordinaires. Gomme
je le rappelais sur la terre assez sèchement .
— Mon Dieu, madame, me dit-il, je ne sais vraiment plus que faire pour désarmer vos préjugés contre moi; pour vous complaire, j'ai jeté tous mes défauts à la mer, les uns aprèsles autres,... je me prive de tout... je ne joue plus, je ne bois plus, et cœtera... qu'est-ce que vous voulez encore ? Voulezvous que je me fasse moine ? dites-le !
— Je ne veux plus qu'une chose, répondis-je simplement, c'est que vous ne me fassiez jamais douter de votre amitié pour mon mari.
Il s'inclina très-respectueusement, et dès ce moment toute nuance équivoque disparut de son langage.
Ce fut vers cette époque que Cécile et son mari vinrent nous voir à Nice pour la m seconde fois. Ma correspondance avec
Cécile n'avait pas cessé d'être très-fréquente. A en juger par ses lettres, elle était heureuse, quoiqu'elle me semblât chercher ses principaux plaisirs dans le mouvement de la vie mondaine. Je la trouvai embelHe et ravissante, mais nullement modifiée par le mariage et toujours très en l'air. Il y avait dans son attitude à l'égard de son mari une sorte de gêne craintive qui me frappa. Quant à lui, il se montrait avec elle doux, mais contraint Je fus étonnée et presque effrayée cette seconde fois de sentir combien, malgré le temps écoulé, il avait conservé d'empire sur moi ; je ne pouvais entendre le son de sa voix sans un trouble profond. — Il n'était pas depuis vingt-quatre heures auprès de nous que je cherchais quelque moyen de l'écarter, d'abréger son séjour. Il me le fournit lui-
même par une indiscrétion assez malavisée que je me suis expliquée depuis, mais qui me parut alors tout à fait incompréhensible. Mon mari avait-il trouvé dans son cœur quelque avertissement secret de ce qui se passait dans le mien? — ou ressentait-il les premières atteintes du mal cruel qui le menaçait? Je ne sais; mais, dès les premiers jours qui suivirent l'arrivée de M. et de madame d'Éblis, son humeur s'assombrit visiblement. — M. d'Éblis me demanda un matin sur un ton de confidence et d'embarras si j'avais remarqué cette altération du caractère de Roger. Sur ma réponse affirmative, il se permit, moitié en riant, moitié sérieusement, de faire allusion aux assiduités du prince de Viviane chez moi, laissant entendre qu'elles pouvaient éveiller les susceptibilités de mon mari. —
Je savais que M. de Louvercy était aussi tranquille que possible, et qu'il l'était même trop, au sujet du prince : je fus donc certaine que le commandant d'Éblis n'était pas en cette circonstance son interprète, et qu'il parlait pour son propre compte. Gela me choqua au dernier point. Je ne suis pas une sainte : je lui avais pardonné tant bien que mal de m'avoir préféré Cécile et de l'avoir épousée après m'avoir fait la cour ; mais qu'il prétendît après cela s'arroger sur moi un droit de surveillance conjugale, c'était un peu trop.
— Mon cher monsieur, lui dis-je, puisque vous avez la bonté de vous intéresser aux secrets de mon intérieur et à la paix de mon ménage, je vous dirai que vous avez à la fois raison et tort dans vos suppositions : vous avez raison, je crois, d'attribuer
la tristesse de mon mari à un léger sentiment de jalousie... mais vous vous méprenez absolument sur celui qui en est l'objet. J|
Sur ces paroles, il devint très-pâle, me salua et me quitta. — Deux jours après, il nous annonçait qu'il était rappelé à, Paris, et il partit le soir même, nous laissant sa femme.
Je me rappelle que, le lendemain de son départ, Cécile me posa brusquement une question singulière :
— Crois-tu, me dit-elle, que mon mari soit heureux ?
— Mais, ma chérie, tu dois le savoir mieux que moi.
— Je crains, reprit-elle en secouant sa jolie tête, je crains qu'il ne le soit pas... Je suis trop frivole, trop mondaine, trop emportée dans le plaisir... Je le traîne après
moi comme un martyr... pauvre homme !... Je me le reproche... et je continue... Toujours le diable qui est en moi, tu sais?... 11 ne s'est pas plaint?... Il ne t'a pas dit qu'il fût malheureux, vrai?
Je lui répondis avec vérité que je n'avais reçu de M. d'Éblis aucune confidence, et elle reprit là-dessus toute sa belle humeur. Elle nous resta encore une quinzaine de jours, et, bien que mon amitié pour elle fût toujours aussi vive et aussi tendre, je ne la vis point partir sans soulagement. Si parfaitement honnête femme qu'elle fût, elle avait trop de brillant pour être d'une garde trèsfacile. Les cinq parties du monde, qui avaient leurs représentants à Nice, bourdonnaient autour d'elle comme un essaim, et mon mari prétendait qu'il eût fallu la tenir jour et nuit sous une moustiquaire.
Très-blasée sur ces sortes d'hommages, elle les aimait pourtant et savait mauvais gré à ceux qui les lui refusaient. Ce fut ainsi qu'elle se piqua de l'indifférence marquée du prince de Viviane à son égard. Elle disait que j'en avais fait un hébété, et que j'aurais dû le mener en laisse avec un ruban rose...
Hélas ! toute gaieté s'en alla avec elle. — Quelques semaines après son départ, la santé de mon mari, qui semblait s'être remise, s'altéra de nouveau profondément : les symptômes les plus effrayants se succédèrent en s'aggravant. Le reste de sa pauvre vie ne fut plus pour lui et pour moi qu'une agonie, et, vers la fin de l'hiver suivant, j'eus l'affreuse douleur de le perdre. Après tant de souffrances aiguës, il mourut presque doucement, en me remerciant de lui avoir
donné quelques années heureuses. — M. d'Eblis, qui était venu l'assister dans ces angoisses suprêmes, le pleura avec des transports désespérés. Je passe brièvement sur ces amers souvenirs : Dieu sait que l'expression de mon chagrin, si vive qu'elle pût être, ne manquerait pas de sincérité ! mais, à l'heure où j'écris, eiie manquerait de bienséance.
Je passai les premiers mois de mon deuil à Louvercy auprès de ma belle-mère, et je revins ensuite m'installer chez ma grand'mère à Paris, comptant désormais partager mon existence entre ces deux chères parentes.
Les grandes secousses morales, comme celle qui m'avait frappée, semblent d'abord suspendre la vie et en arrêter le mouvement pour jamais : nos goûts, nos sentiments, nos passions se taisent comme stupéfiés par l'ébranlement, et on les croit morts. Peu à peu le cœur se remet à battre, l'esprit
à penser, et c'est d'abord presque une douleur de plus que cette persistance importune de la vie. Puis on s'y fait, car Dieu l'a voulu.
Dans mon existence nouvelle, c'était naturellement ma fille qui tenait la première place. Mais cet intérêt, si grand qu'il fût, n'absorbait pas tout mon cœur. J'avais retrouvé à Paris de chères amitiés, et, parmi les plus chères et les plus fidèles, celle de Cécile et de son mari. Je voyais Cécile presque tous les jours : elle me contait avec sa verve étincelante les histoires courantes de la ville et du monde; elle animait ma solitude ; elle me prodiguait les plus tendres attentions, et mon affection pour elle s'était réveillée dans toute sa force. Je voyais plus rarement son mari ; mais il ne
négligeait pourtant aucune occasion de
m'être utile ou agréable. Dans les douloureuses circonstances que j'avais traversées, au milieu des tristes détails qui compliquent toujours de tels événements, et des pénibles questions d'affaires qui s'y mêlent, il avait été pour moi d'un dévouement et d'un secours vraiment fraternels. 11 était, par la volonté de M. de Louvercy, tuteur de ma fille, et il semblait avoir reporté sur elle le seul sentiment passionné de sa vie, l'amitié héroïque qu'il avait eue pour son père. Il est inutile de dire que je lui avais bien complètement pardonné l'étrange indiscrétion qu'il s'était permise un jour avec moi relativement au prince de Viviane. Il ne s'en souvenait lui-même que pour la réparer en affectant de traiter le prince avec une bonne grâce particulière toutes les fois qu'il le rencontrait, et surtout chez
moi. Car M. de Viviane demeurait alors à Paris, et je le recevais souvent et familièrement, n'ayant eu qu'à me louer de lui pendant les derniers mois de mon séjour à Nice.
Le seul chagrin que me causât M. d'Éblis, il me la causait sans le vouloir et sans le savoir. Je ne pouvais reprocher qu a moi l'espèce de plaisir inquiet avec lequel j'attendais ses visites, et l'émotion secrète dont je me sentais toujours agitée en sa présence. Mais j'espérais sincèrement que ce malheureux reste de mon ancien attachement s'effacerait peu à peu et s'userait enfin dans l'habitude, Je l'espérais d'autant plus que sa courtoisie respectueuse, froide et grave envers moi était plutôt faite pour calmer le cœur que pour le troubler.
Cependant je me préoccupais avec une
sollicitude extrême, et que je croyais alors purement affectueuse, de sa façon d'être avec Cécile, de l'état de leurs relations, du tour qu'avait pris leur mariage. Rien ne me paraissait plus singulier et plus mystérieux que leur attitude et leurs allures mutuelles. Ainsi que je l'avais entrevu à Nice par quelques éclaircies, c'était Cécile, contrairement à toute logique, qui semblait avoir usurpé l'empire dans ce ménage.
Elle s'était dérobée à la maîtrise que la supériorité intellectuelle et morale de son mari devait si naturellement exercer sur elle, et M. d'Eblis, suivant toute apparence, n'en souffrait pas. Il subissait les goûts mondains et dissipés de sa jeune femme avec une indifférence ou une résignation inconcevables. Après l'avoir longtemps accompagnée dans le monde, qu'il n'aimait
pas, il commençait à l'y laisser aller seule. Tout cela me surprenait beaucoup. Je me demandais ce qui se passait entre eus dans l'intimité, s'ils s'aimaient, s'ils étaient heureux. Ne pouvant les questionner ni l'un ni l'autre sur des points si délicats, j'étudiais curieusement, presque avidement, leur langage, leur conduite, l'air de leur visage, leurs procédés réciproques, pour en tirer quelque éclaircissement. Mais M. d'Éblis, dans sa grâce sévère, avait l'impassibilité tantôt grave, tantôt souriante d'un sphinx, et Cécile, par sa légèreté même, était également insaisissable.
Le monde s'étonnait, comme moi, des singularités qu'offrait ce ménage, et commençait même à en médire. — Un jour, le commandant d'Éblis se trouvait chez moi quand le prince de Viviane y ai riva :
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M. d'Eblis, suivant sa coutume un peu trop polie, se retira presque aussitôt, après avoir échangé avec lui quelques paroles amicales. Dès qu'il fut sorti :
— Vous avez là, me dit le prince, un cousin qui me plaît infiniment, mais qui est pour moi une énigme véritable.
— Pourquoi une énigme ?
— Parce qu'avec tout le mérite et tout l'honneur du monde, il semble avoir juré de perdre sa charmante femme.
— Je ne vous comprends absolument pas.'
— Comment ! ne voyez-vous pas qu'il l'abandonne de plus en plus?... Il fait même pis que de l'abandonner, puisqu'il lui laisse prendre madame Godfrey pour chaperon.
— Qu'est-ce que c'est donc que cette madame Godfrey ?
— Madame Godfrey, madame, était jadis une femme fort belle et fort courtisée, pour ne pas dire plus : c'est aujourd'hui un de ces astres à leur déclin qui, ne pouvant plus prétendre à des hommages directs, s'arrangent pour en recevoir par des voies obliques en s'entourant de jeunes satellites et en profitant de leurs reflets.
— Je vous remercie de l'information, disje, et, si madame Godfrey est en effet d'une compagnie dangereuse, soyez sûr que Cécile rompra ses relations avec elle... Du reste, je vais vous exph'quer d'un mot ce qui vous paraît si inexplicable dans la conduite de M. d'Éblis : M. d'Éblis a confiance en sa femme, et permettez-moi de vous affirmer que jamais confiance n'a été mieux placée : je connais Cécile depuis l'enfance, et, sous ses apparences évaporées, avec ou sans
madame Godfrey, je vous atteste qu'elle est incapable même d'une pensée mauvaise.
— Oh! mon Dieu, oui, jusqu'ici, certainement! reprit le prince. Toutes les femmes commencent par être honnêtes?...
mais, quand elles mènent cette vie-là, les pensées mauvaises arrivent vite, et les actions mauvaises plus vite encore. Cela est bizarre, mais cela est vrai.
— Ce sont là,, mon prince, des souvenirs du vieil homme, des souvenirs du temps où vous ne vous doutiez pas qu'il y eût d'honnêtes femmes dans le monde.
— Ma foi, à présent, comme autrefois, je pense qu'il n'y en a guère... Pardon.... permettez ! Je ne parle que des mondaines déchaînées, furieuses, qui ne respirent pas... Eh bien, madame, veuillez en croire mon
expérience, qui est très-grande pour mon âge... Vous avez une fille... Étant née de vous et élevée par vous, elle ne pourra être qu'une femme de bien... Croyez-moi cependant, n'ayez jamais la faiblesse de lui laisser prendre le grand train du monde, surtout avec suite... Je vais vous dire des choses horribles ;... mais nous professons, entre hommes, une maxime passée à l'état d'axiome:... c'est qu'une femme, si honnête soit-elle, cesse de l'être après un carnaval un peu chaud — ou même, — vous allez frémir — après un cotillon de trois ou quatre heures... Il y a là un phénomène physiologique que je me borne à vous indiquer;... mais enfin ce n'est plus alors une femme que nous tenons dans nos bras, c'est une négresse,... ce n'est plus même urne créature humaine,... un être
pensant et conscient;... ce n'est plus,... comment dirai-je? — qu'une sensidve toute prête à se pâmer et à se flétrir au moindre contact.,. Tl suffit alors d'une simple occasion pour que la mauvaise action, comme j'avais l'honneur de vous le dire, précède la pensée;... c'est toujours une honnête femme, — seulement elle tombe ! Inutile d'ajouter, bien entendu, madame, qu'il y en a qui en réchappent; — et, pour en revenir à madame votre cousine, quoiqu'elle se lance beaucoup, je veux croire, sur votre garantie, qu'elle sera de celleslà;... mais ce sera un événement, — et on en parlera dans l'histoire.
Je n'attachai pas à ces impertinentes théories plus d'importance qu'elles n'en avaient; mais le langage du prince, sans laisser dans mon esprit aucune ombre sur
Cécile, n'en confirma pas moins mes observations personnelles sur le caractère mystérieux et brouillé de son ménage.
Une circonstance qui suivit de près mon entretien avec M. de Viviane devait achever de m'éclairer. — Cécile et son mari dînaient chez moi ; Cécile, qui était fort en beauté et dans une toilette éblouissante, allait au bal le soir avec madame Godfrey, qui vint la prendre dès neuf heures et demie. Ma grand'mère, étant un peu indisposée, gardait sa chambre, de sorte que nous demeurâmes seules, ma fille et moi, avec M. d'ÉbUs. Ma fille aurait dû être couchée; mais, comme tous les enfants, elle se faisait toujours beaucoup prier pour accomplir cette cérémonie, et, sur les instances de son tuteur, je lui avais accordé un -sursis. Aussitôt Cécile partie, me sentant
un peu embarrassée de cette espèce de tête-à-tête avec M. d'Éblis, je me mis à mon piano : M. d'Éblis était assis sur un canapé à l'autre extrémité du salon, et, tout en jouant je ne sais quelle mélodie de Chopin, je l'entendais causer à demi-voix avec ma fille, qu'il choyait beaucoup et dont il était le grand ami. Au bout d'un instant, ils se turent tous deux; j'avais une glace devant moi, j'y jetai les yeux, et je vis M. d'Éblis accoudé sur la table, le front dans sa main. La minute d'après, ma fille, qui s'était approchée de moi à petits pas discrets, me tira doucement par la manche ; je me penchai un peu de son côté sans m'interrompre, et l'enfant me dit à l'oreille :
— Mère,... il pleure!
Sur cette confidence de la pauvre petite,
une sorte de langueur et d'ivresse se répandit dans mes veines et dans tout mon être. — Ce sont là, dans la vie d'une femme, des minutes redoutables.
La porte s'ouvrit : on venait chercher ma fille. Je l'embrassai; elle alla embrasser M. d'Éblis, et se retira.
Je continuais de jouer sans oser lever les yeux sur la glace, et j'essayais de rassembler mes pensées et de voir clair dans ce qui se passait. L'attendrissement soudain de M. d'Éblis entre ma fille et moi, après le départ de sa femme, ne me laissait plus douter qu'il ne fût profondément malheureux. Pour le reste, je ne l'entrevoyais même pas. Mais, si je ne pouvais lire dans son cœur, je lisais nettement dans le mien, et ce que j'y découvris m'épouvanta. Je ne pouvais plus me faire illusion sur le genre d'in-
térêt qui me poussait à étudier si curieusement les secrets de l'intérieur de Cécile. J'aimais son mari, et je l'aimais assez pour désirer la désunion de son ménage et pour en être heureuse.
Dans mille occasions de ma vie, j'ai reconnu qu'il ne dépendait pas de nous d'éprouver ou de n'éprouver pas des sentiments coupables, mais qu'il dépendait toujours de nous de ne pas les traduire en actes. J'ai reconnu de plus que le meilleur et peut-être l'unique moyen de combattre et de vaincre les passions mauvaises n'est pas de leur opposer les arguments abstraits de la raison, de la conscience ou de l'honneur, mais d'agir contre elles effectivement, et de forcer en quelque sorte la main à faire le bien quand le cœur veut le mal.
Ma résolution prise, je voulus commencer de l'exécuter sans délai.
Elle exigeait préalablement une explication franche et complète avec M. d'Éblis. C'était une épreuve dont je ne me dissimulais pas les dangers, quoique je fusse loin à'en prévoir toute la gravité. Mais il me parut nécessaire de les braver, et, dans l'élan de mon enthousiasme, je me crus certaine de les vaincre.
Je quittai tout à coup le piano, et je m'avançai vers M. d'Eblis, qui feignait de lire attentivement.
— J'ai à vous parler, lui dis-je; venons dans le jardin, je vous prie.
Il me regarda d'un air d'extrême étonnement, se leva sans répondre et me suivit.
Notre hôtel de la rue Saint-Dominique a conservé par une rare bonne fortune son
jardin séculaire, auquel un encadrement de hautes murailles, des groupes de platanes gigantesques, une fontaine jaillissante et une serre en arcades, prêtent l'aspect doux et solennel d'un préau de cloître espagnol. Le salon du rez-de-chaussée y accède par deux ou trois marches. Quoiqu'on fût alors au milieu de novembre, la soirée était exceptionnellement belle et tiède. — Nous fîmes quelques pas en silence... j'entends encore, et j'entendrai toute ma vie, ce silence uniquement troublé par le bruit des feuilles sèches sous nos pieds et le murmure du petit jet d'eau.
Enfin, rassemblant tout mon courage :
— Monsieur, lui dis-je, vous savez à
quel point je pousse l'amour de l'ordre et
l'horreur du désordre... c'est une passion,
une manie sur laquelle vous me plaisantez
souvent, mais que vous me pardonnez, n'est-ce pas?... Eh bien, voulez-vous me permettre d'essayer de rétablir l'ordre dans un ménage... auquel je m'intéresse beaucoup?
— Dans quel ménage, madame? me dit-il assez sévèrement, en prenant place près de moi sur le banc où je m'étais assise.
— Mais dans le vôtre, nature'lement...
Je sens, n'en doutez pas, toute la portée de mon indiscrétion... Mais, si mon amitié pour Cécile et pour vous ne suffit pas pour l'excuser à vos yeux, rappelez-vous que vous avez bien voulu me demander mon avis avant d'épouser Cécile, que je vous ai conseillé cette union, et laissez-moi dégager ma responsabilité.
— Mais, madame, je ne vous reoroche rien.
-— Et VOUS avez raison... cela serait fort injuste; car, si vous aviez suivi les conseils que je m'étais permis de vous donner, — sur V0& instances d'ailleurs, — vous seriez heureux tous deux... et vous ne l'êtes ni l'un ni l'autre.
— Pardon, madame... mais il me semble que Cécile du moins, h qui je laisse la plus entière liberté, doit être parfaitement heureuse.
— Cécile ne se plaint pas, dis-je avec quelque vivacité; mais supposer qu'elle puisse être parfaitement heureuse quand vous fl vivez de votre côté et elle du sien, quand vous l'abandonnez, quand vous la confiez à la première venue... quand vous lui prouvez de plus en plus que vous ne vous souciez ni de son affection ni même ^ de sa réputation... c'est supposer qu'elle
n'a ni intelligence, ni cœur, ni honneur... et je sais qu'elle a tout cela !
— Mon Dieu, madame, répondit-il d'une voix contenue, mais émue et vibrante, je n'ai pas non plus l'habitude de me plaindre.. . mais, en vérité, vous m'y forcez... Avezvous jamais réfléchi, dites-moi, à la destinée d'un homme préoccupé de pensées sérieuses, ami du travail, ambitieux de l'honneur qu'il donne, qui a rêvé les joies de l'étude dans le charme et dans le recueillement du foyer... et que sa femme traîne après elle jour et nuit dans le vide bruyant et dans l'affolement perpétuel de la vie mondaine?... 11 a beau sentir que le devoir et la prudence même lui commandent de la suivre... quand il comprend enfin que son existence y passe tout entière... que cette enfa.it, cette folle à laquelle il est lié lui prend, lui dé-
grade, lui détruit son intelligence, son avenir, sa dignité, sa vie.., alors, que voulezvous ! le cœur lui manque... il s'arrête... découragé de tout et résigné à tout I
Surprise et presque épouvantée de cette expansion violente d'une âme habituellement si maîtresse d'elle-même, je lui dis plus doucement :
— Mais, voyons, monsieur, de bonne foi, avez-vous fait sincèrement tous vos efforts pour réformer les goûts de Cécile ?
Après une pause assez longue :
— Je n'eu ai fait aucun, me dit-il froidement.
— Mais alors vous êtes très-coupabïe...
Je vous l'ai dit autrefois, et je vous le répète aujourd'hui avec la même conviction, avec la même certitude : Cécile était une enfant gâtée, mais elle n'avait que des défauts de
surface : elle vous aimait et vous respectait; vous aviez tout empire sur elle, et il n'y a pas de sacrifices que vous n'en eussiez obtenus !
— Et de quel droit lui en aurais-je demandé? reprit M. d'Éblis. Ma conscience me le défendait... Qu'avais-je à lui donner en échange des plaisirs qu'elle m'eût sacrifiés ? On ne demande de tels sacrifices qu'à une femme qu'on aime !
— A une femme qu'on aime, grand Dieu! Parlez-vous de Cécile?... Comment!
quand vous avez épousé Cécile,... vous ne l'aimiez pas?
— Jamais ! dit-il avec force.
Puis il ajouta plus bas, très-rapidement:
— Ah! je ne l'ai pas trompée... Dieu m'en est témoin !.,. Je n'ai trompé que moi... et vous!
iô% LE JOURNAL D'UNE FEMME
A ce mot, la vérité m'apparut tout entière; je me soulevai tout éperdue,... un cri m'échappa:
— Ah! malheureux, qu'avez- vous fait!
— J 'ai fait, me dit-il, ce que vous comprendrez, vous, mieux que personne... Je me suis dévoué ! — Ah ! madame, je n'ai pas cherché cet entretien ; je l'aurais fui plutôt, car il va sans doute nous séparer à jamais... soit ! Mais ! puisque nous en sommes venus là,... il faut que mon cœur s'ouvre enfin !... il faut que vous sachiez tout... Ah ! laissezmoi achever... Je vous parle, vous le voyez, avec un profond respect... Eh bien, veuillez rappeler vos souvenirs... Quand Roger me révéla sa fatale passion pour vous, quand je compris qu'il fallait choisir entre vous et lui, que je ne pouvais plus vous aimer sans le condamner au désespoir,... au suicide
peut-être,... je me sacrifiai... Et alors, par un effort de courage... que je crus possible, que je crus sincère,... j'essayai de reporter mon amour sur cette enfant, que vous aimiez, qui était tout enveloppée de votre reflet, de votre charme, de votre tendresse. .. Oui, je crus l'aimer; mais c'était encore vous que j'aimais en elle... Et, quand cette parole devrait être la dernière que je prononcerai devant vous,... aujourd'hui comme alors, c'est vous seule, vous seule que j'aime au monde!...
J'écoutais tout cela avec stupeur, les yeux fixes dans la nuit; tout à coup, à la pensée poignante de ce bonheur perdu, mes larmes coulèrent malgré moi. — Il se pencha un peu et vit mon émotion.
— Vous pleurez! reprit-il; est-ce donc vrai?... est-ce possible?... Vous aussi...
VOUS m'aimiez !.,, Vous avez souffert comme moi!... Ali! Dieu..., ne me le dites pas, ne me le laissez pas penser, si vous ne voulez pas me faire perdre tout ce qui me reste de raison et d'honneur!
Ma main se posa doucement sur son bras, et je lui dis :
— Ce n'est pas moi, monsieur, j'espère, qui vous ferai perdre jamais la raison ni l'honneur; mais je vous ai beaucoup aimé..., je vous aime encore. — Si vous êtes digne d'entendre un tel aveu des lèvres d'une honnête femme, — je vais le savoir — Je ne puis étouffer les sentiments de mon cœur ; mais je puis du moins — et je compte que vous le pourrez aussi — les élever assez haut pour les purifier... Ne nous séparons pas. comme deux êtres faibles qui craignent d'être le misérable
jouet de leurs passions : gardons bravement notre affection mutuelle, et donnonslui un caractère nouveau, un lien presque sacré en nous unissant tous deux pour le bien dans une complicité généreuse... Vous savez déjà quelle tâche je m'étais proposée avant de connaître toute la vérité... Je me la propose maintenant plus que jamais..» Aidez-moi loyalement à l'accomplir, aidezmoi à vous reconquérir le cœur de votre femme; je vous promets de l'aider, elle, à conquérir le vôtre... Voulez-vous?... Si vous me dites oui, je vous estime tant, que je met trai ma main dans la vôtre avec une absolue confiance... Autrement, — adieu I
Il réfléchit quelques secondes ; puis, sans parler, il me tendit la main. Je me levai aussitôt, et nous rentrâmes dans le salon.
— Vous m'enverrez Cécile demain, lui dis-je; je veux commencer à la prncher tout doucement... Pour vous, je ne vous dirai pas d'être bon pour elle, vous l'êtes trop... Grondez-la au contraire; elle sera charmée, j'en suis sûre, d'être grondée par vous : c'est l'indifTérence qui nous aiïole!...
Il me salua, fît quelques pas. et, se retournant :
— Mon Dieu! j'oubliais, dit-il : vous savez que je pars demain avec mon général pour un mois ou six semaines... une inspection en province. Cela est ennuyeux.
— Peut-être non, dis-je ; car, pendant son veuvage, Cécile sera nécessairem.eat plus sédentaire : ce sera un acheminement... De votre côté, vous aurez le temps de la réflexion, et, à votre retour, vous saurez mieux si vous êtes vraiment capable de
tenir rengag;ement que vous venez de prendre un peu vite, il me semble, un peu légèrement...
— Non, me dit-il de sa voix douce et ferme, pas légèrement... Je vous ai comprise tout de suite... Ma vie était perdue, votre amitié la relève et la sauve... Ce que vous me proposez est bien haut, bien héroïque..., mais vous m'emporterez jusquelà sur vos ailes... Au revoir, madame.
Comptez sur moi.
Et il me laissa.
Je passai une nuit sans sommeil, mais heureuse. J'étais contente de moi. J'avais surmonté une grande épreuve... Si jamais une femme lit ceci, et si jamais elle a rencontré dans sa vie un homme qu'elle eût voulu presser une fois sur son cœur, dûtelle en mourir, — elle me comprendra.
Cécile m'arriva le lendemain dans l'aprèsmidi et m'apprit que son mari était parti le matin pour la Bretagne.
— Ma chère, me dit-elle, cet homme froid m'a étonnée... Il m'a priée de lui écrire tous les jours... Conçois-tu une idée pareille?... Je pense, au reste, que c'était par distraction et qu'il n'y tient pas autrement..., et il fait bien, — car certainement je ne lui écrirai pas tous les jours...
— Pourquoi donc?
— Est-ce que j'ai le (emps?... Mais c'est insensé!... Je lui enverrai des dépêches : « Ça va bien? Moi aussi! Mille baisers... Cécile! » C'est très-suffisant.
— Mais dis-moi, Cécile, est-ce que tu ne vas pas rester un peu chez toi nendant l'absence de ton mari?
— Rester chez moi?... Qu'est-ce que t«,
veux que je fasse chez moi?... Et puis qu'est-ce que cela signifie?. .. que mon mari soit présent ou absent, ça se ressemble beaucoup... pour ce que j'en fais!
— Je t'en prie, Cécile, sois sérieuse une minute, et causons toutes deux.
— Oui, mon ange !
— Est-ce que tu ne te fatigues pas un peu de cette vie-là?
— Non, mon trésor ?
— Eh bien, moi, je commence L moins t'aimer!
Elle me sauta au cou î
— Ce n'est pas vrai?
J'essayai quelque temps encore de l'amener sur le terrain d'une conversation intime et confidentielle ; elle ne résistait pas directement, mais elle fuyait sans cesse et se dérobait par quelque folie. Je reconnus que
ma tâche serait plus difficile que je ne l'avais supposé, et que la chère enfant avait pris terriblement goiit à son existence déracinée. Mais je restai persuadée que je saurais, avec un peu de persévérance;; ressaisir ce brave cœur, dont je connaissais les vertus essentielles.
Elle commençait déjà à se défendre avec plus d'embarras quand on nous annonça le prince de Viviane. Elle fut évidemment bien aise d'avoir ce prétexte pour m'échapper ce jour-là. Elle se leva, lança quelques sarcasmes au prince, — car elle lui gardait toujours rancune de ce qu'elle appelait son hébétement, c'est-à-dire de son indifférence envers elle, — puis elle sortit. Gomme je l'accompagnais dans l'antichambre :
— Ma belle prêcheuse, me dit-elle en riant, je vais prendre ma revanche... Tw
me reproches ou tu voudrais me reprocher ma vie, — qui est un peu en Tair, j'en conviens; mais, si tu consultais mon mari, je me figure qu'il préférerait me laisser dans mon tourbillon que de me voir assise au coin de mon feu quatre ou cinq fois par semaine avec un monsieur comme celui qui est là... Qu'en penses-tu?
— Gomment! est-ce que M. d'Éblis me blâme de recevoir le prince?
— Pas précisément... mais je crois vraiment qu'il est encore jaloux, même maintenant, pour le compte de son pauvre ami Roger, car il ne peut pas le souiïrir, ton prince... et le fait est, ma chère, qu'il vient bien souvent... je t'assure qu'on en parle.
— Eh bien, ma chère, lui dis-je, je te prouverai que je sais profiter d'un bon
conseil, et j'espère que tu imiteras mon exemple.
— Oui, mon amour; je t'adore.
Et elle se sauva.
Je rejoignis le prince en méditant sur cette malicieuse insinuation de Cécile. Elle ne fit, d'ailleurs, que hâter une résolution déjà arrêtée dans mon esprit. Les assiduités du prince étaient devenues effectivement très-fréquentes depuis quelque temps, et elles commençaient à me gêner. Toutefois son esprit m'amusait; son langage avec moi ne s'écartait jamais du respect; enfin l'amendement de sa vie ne s'était pas démenti depuis son retour à Paris, et, comme cet amendement était un peu mon ouvrage, j'y tenais. Il ne pouvait donc m'entrer dans la pensée de lui signifier un congé blessant; je désirais simplement ôter à nos relations le
caractère trop intime qu'il affectait de leur donner de plus en plus.
Dans le cours de notre entretien, il me fournit lui-même l'occasion que je cherchais en me demandant si je serais chez moi dans la soirée.
— Oui, lui dis-je en riant, j'y serai... mais pas pour vous.
— Pourquoi pas pour moi?
— Parce que votre temps est trop précieux, mon prince, pour que j'en abuse èi ce point-là.
— Vous avez assez de moi?
-^ Je n'ai pas assez de vous... maislje n'en veux pas trop, repris-je du même ton... Voyons, vous ne tenez pas à me compromettre, n'est-ce pas?
— Je vous demande pardon! dit-il gaie* ment.
— Ah! raison de plus, alors!... J'ai de l'amitié pour vous, mais enfin je vous serai obligée de vous faire plus rare.
Je fus surprise de l'impression sérieuse que ses traits revêtirent subitement.
— Il faut donc s'expliquer, dit-il. Je voulais attendre encore un peu de temps; mais je vois que le moment en est venu. Il est vrai que je multipliais mes visites sans scrupule parce que mes sentiments pour vous en justifiaient à mes yeux l'indiscrétion... Je vous aime, madame, et ce n'est pas d'aujourd'hui... Pardon! je sais parfaitement à qui je parle... je sais qu'un pareil aveu adressé à une femme comme vous n'a pas deux interprétations possibles... vous ofi'rir son cœur, c'est vous ofi'rir son nom... Vous vous êtes rendue maîtresse de ma vie... TOUS avez fait de moi par votre grâce un
LE JOUUiNAL D'UNE FEMME 275
homme nouveau., un homme meilleur...
Serez-vous assez bonne, assez charitable pour achever votre œuvre?... Puis-je espérer qu'un jour vous daignerez être ma femme?
Cette proposition inattendue me causa plus de surprise et d'ennui que de trouble. — Voulant épargner au prince la mortification d'un refus trop brusque et trop absolu, je lui dis en hésitant un peu que j'étais sincèrement reconnaissante d'un témoignage d'estime si marqué, mais qu'il me prenait bien au dépourvu, que je ne pouvais me plaindre d'une proposition si imprévue puisque je l'avais en quelque sorte provoquée malgré moi, mais que mon deuil était encore trop récent pour qu'il me fût permis même de la discuter. Je le priais donc de ne m'en plus parler.
Tout en acceptant les délais les plus étendus que je voudrais lui imposer, il insista vivement pour obtenir une réponse moins vague, une parole d'espérance. L'honnêteté me défendant de lui donner cette satisfaction, je me trouvai dans la nécessité d'accentuer mon refus. Je lui dis nettement, quoique avec des ménagements polis, que j'avais pris la ferme résolution de me consacrer à ma fille, et de ne pas me remarier.
Il y eut sans doute du chagrin, mais il y eut surtout, à ce qu'il me sembla, du dépit, de l'irritation et de l'orgueil blessé dans la contenance et dans l'accent du prince, après que je lui eus fait cette formelle déclaration. Je retrouvai là, sous les formes raffinées de l'homme du monde, l'entant gâté dont les caprices avaient tou-
jours été des lois et qui avait dû briser autrefois les jouets qu'on lui refusait. — Son visage pâle et presque blême s'était péniblement contracté ; ses paupières se levaient et s'abaissaient par de rapides convulsions, et son œil me lançait de méchants éclairs.
— J'allais faire de lui — me disait-il en paroles entrecoupées — un désespéré... un garnement... j'allais le replonger dans le bourbier d'où il était sorti pour me plaire. Je ne pouvais avoir sérieusement la pensée de rester veuve à mon âge... j'attendais sans doute un parti meilleur... je le regretterais peut-être un jour. . . je me repentirais de lui avoir retiré ma main... On devenait mauvais quand on était malheureux... Et beaucoup de choses de ce genre qui me semblèrent d'un goût déplorable. — Je re-
connus avec tristesse qu'où le vice a passé il reste toujours un fond de fange. Je devais le reconnaître bientôt plus amplenaent.
Il finit par sentir qu'il me manquait, ou plutôt qu'il se manquait à lui-même. Il se remit, s'excusa, essaya de tourner ses fureurs en plaisanterie, et me quitta dans d'assez bons termes en me priant de lui conserver malgré tout mon amitié. Je le lui promis, mais en me promettant à moimême le contraire. Car je n'avais jamais eu beaucoup de confiance en lui, et je n'en avais plus du tout.
Cinq ou six jours se passèrent. Étonnée de ne pas revoir Cécile, qui n'avait pas coutume de mettre tant d'intervalle entre ses visites, je me décidai à aller chez elle, sans grand espoir de l'y rencontrer, car elle lunchait tout le jour chez l'une ou chez
l'autre. Je la trouvai pourtant, mais en compagnie du prince de Viviane, qui était installé en face d'elle au coin du feu. En le voyant là, je ne pus me défendre d'une impression pénible, d'un serrement de cœur; je savais que jusqu'à cette époque le prince n'avait jamais mis les pieds chez Cécile, et qu'elle s'en plaignait même amèrement. Ce changement d'habitudes m'ennuya, et mon ennui ne diminua pas quand je compris, à quelques allusions qui leur échappèrent, que cette visite avait été précédée d'une autre peu de jours auparavant, et que de plus ils devaient se rencontrer le soir même chez madame Godfrey, où ils dînaient tous les deux. — Il me fut impossible de ne pas établir un rapport dans ma pensée entre ces étranges circonstances et les paroles équivoques, presque menaçan-
tes que le prince m'avait laissées pour adieux. Il connaissait ma tendresse de sœur pour Cécile; avait-il formé le projet de m'inquiéter, tout au moins, en reportant sur ma meilleure amie les attentions dont je ne voulais plus, d'atteindre mon cœur dans le sien et de se venger enfin de moi sur elle ? Si indigne et si détestable que fût un tel dessein, je n'étais plus assez neuve dans la vie pour ignorer que l'âme aigrie d'un libertin était capable de le concevoir... Cet homme, il est vrai, en m'offrant de m'épouser, avait paru faire preuve de quelques sentiments honnêtes et sérieux, mais c'est qu'il m'avait trouvée belle et qu'il n'avait pas vu d'autre moyen de se rendre maître de ma personne.
J'attendis impatiemment qu'il fût parti; h peine seule avec Cécile, je m'agenouillai
levant elle, et, lui baisant les mains :
— Laisse-moi te parler... veux-tu?
— Parle, bouche d"orï... mais parle vite... car il faut que je m'habille... tu sais que je ne dîne pas chez moi.
— Veux-tu me faire un immense plaisir, ma chérie ?... Ne t'habille pas... envoie un mot d'excuse à cette madame Godfrey, dont on ne dit pas grand bien... et viens dîner avec ta vieille, vieille amie !
— Ah ! nous y voilà encore ! dit Cécile en riant, mais avec peu de franchise. Eh bien, épuisons la question; — je veux bien! Qu'est-ce que tu me reproches décidément?... Est-ce que je me conduis mal, voyons, le crois-tu ?... Non, tu ne le crois pas ! tu sais que je suis simplement ce que j'ai toujours été : une petite créature qui a du vif-argent dans les veines,
qui aime le mouvement, l'entrain, la gaieté, les compliments, la danse.., tout le tra la la de la vie... mais une honnête petite créature enfin qui ne fait rien de mal, qui est dévouée à ses amis et fidèle- à son mari !... qu'est-ce qu'il te faut de plus ? ^j
— Ma chère petite, je ne te blâme pas d'aimer le plaisir, je te blâme de n'aimer que cela... Tu avais autrefois, permetsmoi de te le rappeler, une conception plus sérieuse et plus vraie de la vie... Dans nos causeries de jeunes filles, nous imaginions quelque chose de mieux que cette dissipation sans trêve et cette sorte d'ivresse où tu te complais uniquement... nous donnions une place, une grande place dans notre existence future à, des bonheurs plus intimes, plus recueillis, plus dignes... Mon Dieu ! tu ne fais rien de mal, c'est vrai...
mais... tu ne fais rien de bien... Tu ne fais rien, par exemple, pour éJever tes goûts, tes sentiments, tes idées... tu ne te développes que dans le sens de tes défauts... et puis, crois-moi, cette légèreté continuelle d'allures, de tenue, de langage n'est pas sans danger à la longue ; car tout ce qui est sérieux s'enchaîne et se tient dans le monde... l'honnêteté, la vertu sont des choses graves qui ont besoin de s'appuyer sur un fond sérieux d'existence... Elles se dissipent dans le vague et dans la frivolité d'une vie tout extérieure... Klles y perdent peu à peu la consistance et la solidité qui leur sont essentielles, et sans lesquelles elles n'ont plus de force pour dominer nos passions; c'est ainsi qu'une femme se trouve tout à coup désarmée devant la moindre tentation, le moindre entraînement. . . Enfin, je te supplie,
mon enfant chérie, de t'arrêter sur cette pente... et laisse-moi ajouter que l'absence de ton mari t'en fournit l'occasion toute naturelle, et qu'elle t'en impose même le devoir ! Elle m'écoutait, hélas ! avec une sorte de distraction impatiente, en battant le tapis de son petit pied.
— Eh bien, soit! me répondit-elle, — c'est possible ; il y a peut-être du vrai dans ton sermon, j'y penserai... Mais, quant à ce soir, j 'ai promis formellement à madame Godfrey ; — et j'irai!
— Non, je t'en prie!
— Mais enfin pourquoi cette insistance?
Pourquoi tiens-tu si spécialement à ce que je n'aille pas ce soir chez madame God* frey?... Allons! sois franche!... c'est à cause du prince de Viviane... que tu as été contrariée de trouver chez moi !
Ll JOURNAL DTNE FEMME 285
— Mon Dieu! peut-être..., luidis-je!
— Ah! c'est plaisant par exemple!.., tu te le réserves exclusivement, à ce qu'il paraît!
— Je me le réserve si peu, que j'ai refusé son cœur et sa main qu'il voulait bien m'offrir, l'un portant l'autre, il y a cinq jours... Si je trahis ce secret, c'est que je m'y sens obligée pour te mettre en garde contre un homme que je crois infiniment dangereux... Je serai tranquille maintenant; car, en supposant qu'il s'avise de te faire la cour, — comme il semble y être disposé, — tu seras édifiée sur la sincérité des sentiments qu'il t'exprimera... Je connais ta délicatesse et ta fierté, et je sais quel accueil peut espérer près de toi un amoureux rebuté qui ose te demander des consolations.
Elle se dressa devant moi, l'œil en feu.
— Je ne te crois pas! s'écria-t-elle, je ne crois pas un mot de ce que tu viens de dire!... Avoue la vérité : tu es jalouse... voilà!
— Cécile... est-ce toi qui parles?
— Oui, c'est moi... et je te dis que tu es jalouse!... Comment!... voilà deux ans bientôt que tu vois le prince en tête-à-tête tous les jours ou à peu près... et cela est tout simple... et cela est parfait!... et, dès qu'il vient deux fois chez moi par hasard, tout est perdu!... Allons! tu es jalouse, mon Dieu!... eh bien, calme-toi... je te le renverrai, ton prince! je n'y tiens pas autrement!
— Ah! ma pauvre enfant, où as-tu pris ce ton-là?... tu m'offenses, tu sais?
— Mais c'est toi qui m'offenses depuis une heure... et toujours, en me traitant
LE JOURNAL D UNE FEMME 28"î
comme une enfant sans raison et comme une femme sans honneur!... Allons, bonsoir!... laisse-moi m'habiller!
Mes yeux, à demi égarés de surprise et de douleur, cherchèrent les siens, mais en vain; elle fuyait mon regard. Je fis quelques pas vers la porte.
— Charlotte! dit-elle; voyons... ta main.
. — Non! lui dis-je; tu ne la mérites pas.
Et je sortis.
Je rentrai chez moi 1 ame navrée Dans le premier trouble qui suivit cette scène, il me sembla que tout m'échappait, que tout s'écroulait. Je perdais la plus chère amitié de ma vie : en même temps je perdais l'immense intérêt qui s'y rattachait et sur lequel j'avais compté pour occuper et pacifier mon cœur. Je me voyais, par l'égarement obstiné de Cécile, hors d'état de tenir l'engage-
ment que j'avais pris avec son mari...
Comment lui demander à lui-même désormais sa bonne volonté et son concours pour un rapprochement auquel sa femme refusait de se prêter? Gomment lui apprendre cette triste vérité? Gomment même le revoir?
A la réflexion, cependant, mon agitation se calma un peu. Je me dis qu'il était impossible que Cécile fût transformée et endurcie au point d'être devenue une personne absolument différente d'elle-même; je me rappelai qu'elle avait eu autrefois avec moi de ces accès de mauvaise humeur et d'emportement, qu'elle les avait toujours regrettés, et que son excellent cœur avait vite repris le dessus. J'espérai. qu'il en serait de même cette fois et qu'elle m'arriverait le lendemain confuse et repentante.
Mais je ne devais pas passer ce lende-
main à Paris. Je reçus de fort bonne heure dans la matinée une lettre de madame Hémery, la femme de charge de madame de Louvercy ; elle m'annonçait que ma bellemère était gravement malade; elle désirait me voir et voir aussi sa petite-fille. J'oubliai toute autre inquiétude, et je partis aussitôt pour Louvercy avec ma fille.
Ma belle-mère était atteinte d'une violente bronchite qui avait présenté au début des symptômes dont son médecin s'était alarmé. Mais le mal s'apaisa vite, et, huit jours après notre arrivée, elle était hors de tout danger. J'avais grande envie de retourner à Paris; mais cela me fut impossible, nous «tiens déjà en décembre; il était convenu que je devais amener chaque année ma fille chez sa grand'mère pour les fêtes de Noël
•et du jour de l'an, et, comme nous n'en
étions plus séparés que par un court intervalle, je n'avais aucun prétexte pour ne pas prolonger mon séjour jusque-là.
Il m'était venu, sur ces entrefaites, une lettre de Cécile qui m'ôta une partie de mes soucis, mais qui m'en laissa beaucoup et de fort graves. Voici cette lettre, qui devait jouer plus tard un grand rôle dans une circonstance bien douloureuse : fli
Cl^CILE d'ÉBLIS A CHARLOTTE DE LOUVERCY
« Ma bien-aimée Charlotte, j'ai couru chez toi dès lundi comme une pauvre folle... La nouvelle de ton départ m'a consternée. Il a fallu rentrer chez moi avec cette montagne que j'avais sur le cœur... 0 ma chérie, nous ne sommes pas brouillées, dis?
Quand tu m'as refusé ta main l'autre soir, il m'a semblé que mon bon ange m'abandonnait et que je tombais je ne sais où... 0 ma chère Charlotte, je ne pensais pas un mot des choses indignes que je t'ai dites... je t'en demande pardon à deux genoux... Tu as cent mille fois raison de blâmer mon misérable train de vie;... mais, vois-tu, le fond de tout, c'est que je suis malheureuse, affreusement malheureuse!... Mon mari est excellent, plein de mérite et d'honneur; mais il a un défaut terrible, — il ne m'aime pas! Je le sens depuis longtemps, — presque depuis le premier jour, et cela me tue!... Il ne me maltraite pas, grand Dieu ! il est bon pour moi, mais d'une bonté qui me glace... il ne m'aime pas! Eh bien, que veux-tu que fasse une femme qui s'aperçoit de cela? Il n'y a qu'un re-
mède... ne pas penser, ne pas réfléchir, se mettre des grelots aux pieds et à la tête, et s'étourdir au bruit! — Et encore cela ne suffit pas toujours... Il y a des moments où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait, où je me sens tout près d'un coup de désespoir... d'une dernière et irréparable folie... Tu vois si j'ai besoin que tu m'aimes! — Moi, je t'adore.