‹ Le journal d'une femmeChapitre 5 sur 5 · CECILE · texte numérisé non relu

CECILE

Cette lettre m'effraya non-seulement par le désordre d'esprit dont elle était empreinte, mais surtout par l'insistance étrange avec laquelle Cécile se plaignait pour la première fois des torts de son mari, auxquels elle avait paru jusque-là si peu sensible. On eût dit qu'elle venait de les découvrir

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subitement, comme si elle se fût ingéniée à se chercher des griefs pour se créer ou se préparer des excuses.

Je lui répondis le même jour très-longuement. J'essayai de calmer son exaltation en l'assurant d'abord que ma tendre amitié pour elle, un instant froissée, n'en restait pas moins entière et inaltérable : je m'attachai ensuite à lui prouver que son mari n'avait péché envers elle que par excès de complaisance; qu'elle ne pouvait sérieusement lui reprocher de ne pas avoir abandonné ses travaux, sa carrière et son avenir pour prendre part à tous les plaisirs de sa femme; qu'elle eût été la première à l'en blâmer et à en souffrir dans sa fierté; qu'en bonne justice il serait mieux fondé qu'elle à s'affliger d'un manque d'affection, puisqu'il lui avait fait beaucoup de sacrifi-.

ces et qu'elle ne lui en faisait aucun; que peut-être, que certainement même, dans le secret de son cœur, M. d'Eblis lui adressait les reproches qu'elle lui adressait elle-même ; qu'il dépendait absolument d'elle de fondre cette glace qui s'était mise entre eux, et que j'avais des raisons de croire que le moindre effort de sa part pour se rapprocher de son mari serait accueilli avec reconnaissance, avec effusion; qu'au reste, je m'étais promis de faire cesser entre eux ce triste malentendu, et que, si elle voulait seulement m'aider un peu, l'année nouvelle qui allait commencer verrait le bonheur s'asseoir à son foyer en même temps qu'elle s'y assoirait elle-même. — Je lui rappelais, en terminant, que son mari l'avait priée avant son départ de lui écrire presque chaque jour, et je la suppliais de

répondre moins légèrement qu'elle ne Tavait fait d'abord à cette recommandation, qui n'était certes pas une marque d'indifférence.

Un peu rassurée après avoir envoyé cette lettre, je le fus encore davantage en recevant peu de jours plus tard de Cécile un billet assez bref, mais où elle semblait montrer beaucoup de calme et de sagesse. Elle me remerciait très-tendrement. Elle me disait que j'avais raison, que c'était elle qui avait gâté son bonheur; mais elle était décidée à réparer ses torts : elle attendait le retour de son mari avec impatience pour commencer tout de suite ses réformes ; mais elle l'attendait pourtant, ajoutait-elle, avec un petit tremblement parce que son attachement profond pour lui avait toujours été mêlé d'un peu de terreur.

Ce langage, quoique en contradiction ski-

gulière avec le ton de sa lettre précédente, me parut naturel et vrai, et, sachant que M. d'Éblis devait rentrer à Paris la semaine suivante, je me sentis délivrée de toutes les pénibles appréhensions que j'avais apportées à Louvercy.

Le 17 décembre, dans la soirée, nous finissions de dîner, madame de Louvercy, ma fille et moi, quand nous crûmes entendre un son de grelots et quelques claquements de fouet du côté de l'avenue. Nous prêtâmes toutes trois l'oreille avec surprise, car nous vivions très-retirées; à l'exception du curé et du médecin, qui étaient venus dans la journée, nous ne recevions personne, et nous étions d'autant plus éloignées d'attendre la visite d'un étranger que le temps était extrêmement rigoureux. Il faisait une forte gelée, et il était tombé depuis la veille

une grande quantité de neige, qui nous ensevelissait dans nos bois, et qui nous séparait du reste du monde. — On est facilement curieux à. la campagne. Ma fille courut à, une fenêtre.

— C'est une voiture, dit-elle ; je vois les lanternes qui viennent... qui viennent! —

Je m'étais levée aussi ; je passai mon mouchoir sur une vitre pour en effacer le givre, et j'aperçus en effet la forme noire d'une voiture se détachant sur le fond de neige et s'avançant lentement vers le château, en côtoyant l'étang glacé. Sauf le faible tintement des grelots, on n'entendait aucun bruit, les roues glissant plutôt qu'elles ne roulaient sur l'épais tapis blanc qui couvrait le sol.

Nous nous interrogions, ma belle-mère et moi, quand la porte s'ouvrit tout à coup-

et nous ne pûmes retenir un cri d'étonnement en voyant entrer Cécile. Elle vint à nous de son allure brusque et rapide, embrassa sa tante, puis moi, et, riant d'un rire nerveux :

— J'ai voulu vous faire une surprise, nous dit-elle. Mon mari m'a écrit qu'il ne pouvait revenir avant huit jours; j'ai eu l'idée de passer ces huits jours avec vous, et me voilà!... Seulement j'ai failli rester en chemin dans cette neige... Nous avons mis plus de trois heures à venir de la gare. . . je suis transie... je grelotte ! — Elle frissonnait en effet de tous ses membres ; je fus frappée en même temps de la pâleur et de l'altération de ses traits, que j'attribuai au froid qu'elle avait ressenti et au malaise qui en était la suite.

Pendant que sa tante la grondait douce-^

ment de sa folie, tout en la remerciant de son attention, je la fis asseoir deyant le feu ; puis je donnai des ordres pour qu'on lui servît à dîner. JMais elle ne voulut rien prendre : — elle avait dîné à Mantes, nous dit- elle. Elle se mit alors à nous conter avec une volubilité fiévreuse les incidents de son voyage, la peine qu'elle avait eue à trouver une voiture à la gare, l'eAroi de sa femme de chambre au milieu des bois pleins de neige. — Elle s'interrompait par instants et restait les yeux fixes devant elle. Puis elle reprenait comme à la hâte ses récits et ses rfres d'enfant. — Vers neuf heures, madame de Louvercy, qui était encore soulfrante, la pria de l'excuser, et monta chez elle.

— Tu ferais bien, dis-je à Cécile, d'aller te reposer aussi... tu as l'air très-fatiguée.v«

nous causerons demain tout à notre aise.

-^ Non, non ! me dit-elle ; je suis remise... Allons dans ta chambre... nous serons mieux que dans le salon pour babiller.

Ma chambre était celle que j'avais occupée six ans auparavant pendant mon premier séjour à Louvercy, dans la tour d'angle du château. Je l'avais préférée à toute autre à cause des souvenirs qu'elle me rappelait; elle touchait, d'ailleurs, à celle qu'avait habitée ma grand'mère, et où j'avais installé ma fille. — Nous nous y rendîmes, Cécile et moi, précédées par madame Hémery, la femme de charge, qui portait un flambeau. Elle rajusta le feu et nous laissa. — A peine fut-elle sortie, que Cécile jeta son chapeau sur le lit, et alla vivement fermer la double porte restée

"entr' ouverte; puis, revenant à moi d'un pas automatique, elle attacha ses yeux sur les miens avec une effrayante expression d'égarement, me posa ses deux mains sur les épaules, et me dit avec un accent bas et sourd que je n'oublierai jamais :

— Charlotte... je suis perdue !

Un froid de mort me passa dans les

veines.

— Mon Dieu! m'écriai-je h demi-voix,

que me dis-tu là?

■ — La vérité, — reprit-elle du même ton : — je suis perdue !

Je restai quelques secondes atterrée, sans un mouvement, sans une parole ; puis, l'interrogeant du regard :

— Le prince?... lui dis-je.

Elle fit de la tête un triste signe d'affirmation.

— Tu es sa maîtresse? repris-je plus bas encore.

— J'ai été sa maîtresse... oui... hier... en sortant du bal... Comment? pourquoi?

Je ne sais pas!... Je me suis donnée... sans raison... sans passion... sans goût... sans excuse... comme une misérable fille!

Je vis qu'elle chancelait ; je la soutins, et je l'aidai à gagner un canapé sur lequel elle s'affaissa. — Je tombai sur mes deux genoux devant elle, et, la tête dans mes mains, je pleurai.

Au bout d'un instant, je sentis ses doigts effleurer mes cheveux :

— Bonne Charlotte! murmurait-elle, tu me pleures!... Ah! j'avais été honnête femme jusque-là, je t'assure!... et penser que je ne puis plus l'être jamais... jamais... que j'ai cette tache au front, cette honte au

cœur pour le reste de ma vie !.. . Est-ce donc vrai? est-ce possible?... quel réveil, grand Dieu!... Ah! si on savait... si on savait!...

— Oh ! ma pauvre enfant ! lui dis-je en lui baisant les mains.

Elle me les retira :

— Non!non! me dit-elle, je t'en prie!... Je ne suis plus digne... je me fais horreur!... Ah! mon Dieu! ayez pitié! Faites que je devienne folle, je vous en prie!...

Et elle joignait convulsivement ses mains suppliantes.

— Et puis, s'écria^-elle en se dressant tout à coup, qu'est-ce que je vais faire?... Car j'ai menti tout à l'heure en vous disant que mon mari revenait seulement dans huit jours.. . il revient demain ! — demain, tu entends? Voilà pourquoi je me suis sauvée... voilà pourquoi je suis venue me jeter

à. toi... pour te demander ce qu'il faut fiire... Je ne peux pas le revoir, je ne le peux pas!... Il était si bon pour moi... si bon!... et il est si honnête, lui!

— Ma chérie, il faut bien le revoir, lui dis-je à travers mes larmes.

— Gomment veux-tu?... c'est impossible... à moins que je ne lui avoue tout!... oui, j'ai envie de tout lui avouer; quoi qu'il arrive ensuite... qu'il me tue ou qu'il me pardonne... je serai délivrée... N'est-ce pas? il faut avouer... tu me le conseilles?

Je ne répondais rien.

— Alors, dit-elle en se levant tout debout, il ne me reste qu'à me tuer!

Je la forçai doucement à se rasseoir, et je m'assis près d'elle.

— Calme-toi, calmons-nous, ma Cécile, je t'en supplie. . . Laisse-moi penser, réfléchir. . .

Tout cela est si soudain, si troublant... Voyons, tu me demandes si tu dois avouer ta faute à ton mari... Mon Dieu, j'ose à peine t'en détourner... car, après tout, c'est un bon mouvement... et pourtant je ne crois vraijnent pas que cela soit sage... D'abord ce sont là des offenses que les hommes ne pardonnent guère... et puis il voudra se venger, ton mari... tu ne nommeras personne, je le sais bien ;.mais il s'informera... il est bien difficile qu'il n'arrive pas à la vérité... et tu prévois ce qui se passera alors... Enfin, ma chérie, même en écartant ce danger, même en supposant le pardon, je crois qu'avouer ta faute ce serait hasarder et même perdre sûrement le peu de bonheur que vous pouvez espérer encore tous les deux.

— Et quel bonheur, grand Dieu ! veux-

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tu que j'espère ou que je lui donne... avec le secret de cette faute entre nous?

— Cette faute du moins, repris-je, tu la connaîtras seule, et tu en souffriras seule... Il me semble que c'est presque l'aggraver que d'en faire partager les douleurs et les hontes à ton mari... et que c'est déjà l'expier un peu que d'en garder pour toi seule toute l'amertume.

— Je ne pourrai pas! dit-elle à demivoix en secouant la tête avec accablement.

Ses beaux cheveux tout défaits inondaient ses épaules et couvraient à. demi son front et son visage; ses bras inertes pendaient à ses côtés; ses yeux secs regardaient le vide avec une affreuse fixité. C'était une image si navrante de l'absolu désespoir, que tout me parut bon pour rele • ver un peu son courage.

— Ma chérie, lui dis-je en la serrant contre mon cœur, tu as cru que tu n'étais pas aimée... c'est ce qui t'a perdue... Je ne voudrais pas trop atténuer ta faute, qui est bien grande... mais tu n'es pas pourtant sans excuses... tu as cru du moins en avoir.

— Des excuses ! dit-elle amèreraenl.

Je n'en ai pas l'ombre!

— Rappelle-toi... Tu m'écrivais, il n'y a pas longtemps, que c'était l'indifférence, l'abandon de ton mari qui te poussait à cette vie d'étourdissement et de désordre... Rappelle-toi !

— Je mentais ! dit-elle d'une voix sombre. — Tu le sais bien! — C'est moi qui ai découragé mon mari,... c'est moi qui l'ai abandonné,... qui ai préféré mes stupides plaisirs à son affection et au bonheur, et à

l'honneur! Voilà la vérité!... Tu m'avais prédit toi-même où cela me mènerait...

Non! je n'ai pas une excuse,... pas une!

— Eh bien, malgré tout..., rien n'est désespéré, va... Voyons, veux-tu que je te dise ce que je ferais, moi, si j'étais à la fois coupable et repentante comme tu l'es?... veux-tu que je te dise à quoi je me rattacherais, h quel sentiment, à quelle espérance?

— Dis!

— Écoute : je voudrais passer le reste de ma vie à réparer ma faute par une conduite tout opposée à celle qui m'aurait rendue si coupable et si misérable... Je voudrais m'enfermer dans mon devoir comme dans un cloître, me faire aimer et bénir de celui que j'aurais eu le malheur d'outrager dans une minute d'égarement, m'imposer

toutes les privations pour lui plaire,... ne plus exister que pour lui, me consacrer et me dévouer à lui,... faire pour lui enfin ce qu'une religieuse fait pour Dieu!... Et alors je t'assure qu'un jour viendrait où je me sentirais presque consolée et pardonnée ! Ses yeux s'étaient éclairés; elle m'embrassa.

— Je crois que tu me sauves, me ditelle. — Oui, il me semble que cela est possible. . . Seulement je ne peux plus penser,... ma pauvre tête n'y est plus... Alors, tu crois vraiment que je peux le revoir?

— Sans aucun doute. Tu le peux, et tu le dois.

Elle me regarda de l'air d'un e^ant effrayé, en ajoutant :

— Et l'embrasser?

ie fis signe que oui.

— Il faut donc, reprit-elle, que je reparte pour Paris demain matin,,., car il arrive à quatre heures.

— Oui, il le faut, ma chérie. Il est impossible que tu ne sois pas là au moment de son retour. Je te conduirai moi-même à la gare pour le train de neuf heures.

Cela fut convenu ainsi. Nous devions supposer une dépêche de M. d'Eblis pour expliquer ce brusque départ h madame de Louvercy. — Je voulus conduire Cécile jusqu'à sa chambre; je l'aidai à se déshabiller, et je ne la quittai qu'après l'avoir vue au lit. Épuisée par une si longue exaltation, elle me paraissait plus calme et près de s'endormir. Je l'embrassai une dernière fois, et j'allai moi-même chercher quelques moments de repos, que je ne trouvai pas.

Le lendemain, un peu avant sept heures,

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— le jour se montrait à peine, — je me levai, et je me dirigeai vers l'appartement de Cécile. Je frappai à la porte de sa chambre : on ne répondit pas. — J'entrai.

— Deux bougies achevaient de brûler sur la cheminée... Je m'approchai du lit; il était vide. Très-étonnée, je jetai un regard rapide autour de moi : toute sa toilette de la veille, sa robe, son manteau de fourrure, son chapeau, étaient épars sur les meubles où nous les avions déposés. Dans un coin de la chambre, la caisse de voyage était ouverte et les tiroirs bouleversés. J'y avais remarqué, la veille au soir, non sans quelque surprise, une légère toilette de bal, une robe en soie mauve, et Cécile m'avait dit que c'était Julie, sa femme de chambre, qui l'avait mise par étourdcrie dans la. caisse. Cette robe n'y était plus. — J'éprou-

vai une sorte de terreur vague, de demiégarement. J'allais sonner, appeler, — quand mes yeux s'arrêtèrent sur une lettre placée en vedette sur le marbre de la cheminée, entre les deux bougies allumées. — Je la saisis ; la lettre m'était adressée, et je reconnus l'écriture de Cécile. — Je l'ouvris, et voici ce que je lus :

« Ma bien-aimée Charlotte, décidément je ne puis pas le revoir... Malgré ma faute, je suis encore trop honnête femme pour cela... — Je vais mourir, ma pauvre chérie;... pardon de la peine que je te fais... Je crois que Dieu, malgré tout, me recevra avec bonté, parce qu'il voit ce que je souffre... J'aimais tant la vie;.,, mais il n'y a plus moyen, vois-tu!...

» Je pensais déjà à, cela hier soir en ve-

nant de la gare au château... Tout le long du chemin, en voyant cette neige épaisse sur toute la campagne, je me disais que je voudrais y être couchée et endormie pour jamais... Voilà la mort que j'ai choisie... J'ai lu je ne sais où qu'on ne souffrait pas beaucoup, qu'une fois le premier saisissement passé, on s'endormait doucement...

J'espère qu'il en sera ainsi pour moi. .

» Tu sais où tu me trouveras, ma chérie... Tu te rappelles que je t'ai dit un jour que je voudrais être enterrée là?... Je ne crois pas que cela soit possible; mais je veux au moins y mourir... C'est là qu'il m'a dit qu'il m'aimait,... qu'il m'a demandé si jevouUis être sa femme... Hélas! oui, je voulais bien,... car je l'aimais bien, et j'étais bien fière de son amour..., que je n'ai pas su garder!

» Dis-lui tout... Dis-lui ma faute, mon infamie, mais aussi mon repentir, n'est-ce pas? jjl

» C'est toi qu'il aurait du aimer, c est toi qu'il aurait dû choisir, je l'ai toujours pensé. . . Toi seule étais digne de lui... Je voudrais qu'il ouvrît enfin les yeux,... c'est mon dernier vœu... Vous voilà libres tous deux,... et puis, si vous me deviez votre bonheur enfin, vous auriez plus de pitié,... vous pardonneriez tous deux de meilleur cœur à votre pauvre petite morte!...

» Ta CÉCILE. »

Cette lettre a été bien souvent mouillée de mes pleurs, mais elle ne le fut pas dans ce moment-là... J'étais folle; je n'avais plus ni pensée, ni voix, ni larmes... Tout à coup

l'idée que toute minute perdue pouvait être irréparable me tira de ma stupeur. Je courus chez moi; j'appelai un de mes domestiques, Jean, l'ancien soldat de mon mari, qui était resté à mon service et qui avait toute ma confiance. — Je lui dis brièvement que j'avais une course à faire dans le parc et que je le priais de m'accompagner. Il fut évidemment saisi de l'altération de ma voix et du bouleversement de mes traits ; mais il ne m'interrogea pas. Je m'apprêtai, il fut prêt lui-même en un instant, et nous sortîmes du château par la porte des écuries afin de ne pas éveiller l'attention.

Il fallait cependant confier k cet homme tout ce que je pouvais lui dire de l'affreuse vérité. Je commençai donc à lui donner tout en marchant l'explication que j'avais préparée à la hâte :

— Madame d'Éblis, lui dis-je, s'était couchée la veille avec une grosse fièvre, suite de la fatigue de son voyage à travers les neiges; dans son agitation, elle m'avait dit comme en sommeillant des choses étranges... qu'elle avait la tête en feu, qu'elle voulait sortir, aller dans le parc, dormir dans la neige... malheureusement je n'avais pas attaché d'importance à ces paroles fiévreuses, surtout en la voyant s'endormir tout à fait ; mais, ce matin, en allant prendre de ses nouvelles, je ne l'avais pas trouvée dans sa chambre; je m'étais assurée qu'elle n'était pas dans le château... d'autres indices encore me donnaient à craindre que sa fièvre n'eût redoublé pendant la nuit, et que dans un accès de délire elle n'eût essayé de réaliser ses sinistres rêveries... Nous allions d'abord

chercher ses traces en nous dirigeant vers la partie retirée du parc qu'on nommait l'Ermitage... Je supposais que, dans son égarement, elle avait dû, comme malgré elle, aller de ce côté, parce que cet Ermitage avait toujours été son lieu de promenade favori... Enfin je n'avais prévenu personne que lui, parce que je voulais épargner mes anxiétés à madame de Louvercy tant qu'il me resterait une lueur d'espoir.

Jean, après le premier cri, eut une idée qui ne m'était pas venue : il retourna vivement sur ses pas jusqu'au pavillon de la grille, et envoya le concierge chercher le médecin de la maison. Nous reprîmes alors notre marche, que l'épaisseur de la neige rendait bien difficile et bien lente à mon gré. — Plusieurs chemins, s'entre-croisant dans le parc, mènent du château à l'Ermi-

tage. Nous avions pris le plus court. La neige y présentait une surface unie et intacte; personne n'y avait passé. Un peu d'espérance me rentra au cœur. Mais, au détour de cette première avenue, Jean, qui me précédait, s'arrêta soudain en poussant une exclamation : j'accourus, et je vis, avec un sentiment d'angoisse inexprimable, les empreintes répétées de deux petits pieds, de deux chaussures étroites et fines, qui tachaient seules l'uniformité de la plaine blanche. — Nous nous regardâmes douloureusement :

— Allons vite ! dis-je tout bas.

Et nous hâtâmes encore notre marche.

— Nous suivîmes longtemps, hélas ! ces empreintes, au milieu du silence effrayant des bois, sous le ciel gris, bas et morne de cette trisle matinée d'hiver, — Elles noua

conduisirent presque jusqu'à la sortie du parc ; puis elles se détournèrent tout à coup et se perdirent dans le sentier qui traverse le taillis, et qui aboutit en quelques pas à l'Ermitage.

— Madame a raison, me dit Jean à demivoix ; elle est là 1

Il vit que je m'étais arrêtée et que je chancelais; il me pria de m'appuyer sur son bras. Mais cela ne se pouvait pas, le sentier étant trop resserré pour nous deux. Je passai devant lui, et j'avançai... Oui, en effet, elle était là!

J'ai dit autrefois dans ces pages ce qu'était cette clairière de l'Ermitage, son •exceptionnelle et poétique solitude, ses groupes de très- vieux arbres clair-semés, sa petite fontaine cintrée, son air de. retraite profonde... elle était là. — A. l'issue du

sentier, mon premier regard l'aperçut. On la voyait cependant à peine. Elle était étendue dans sa robe pâle et dans ses dentelles, — la tête un peu relevée contre un des grands hêtres qui ombragent la fontaine. Il était tombé dans la nuit un peu de neige nouvelle qui l'avait couverte d'une sorte de gaze. Je me rappelle aussi que, de temps à, autre, de légers flocons se détachaient des branches au-dessus de sa tête et venaient se poser doucement sur elle.

Je m'étais précipitée.

— Cécile!... Cécile!

J'étais à genoux, je tenais, je serrais sa main plus froide que la neige même...

Rien... le cœur ne battait plus... le pauvre visage était bleuâtre... elle était morte!

Ah ! pauvre chère enfant !... c'est alors que je retrouvai mes larmes !

Et pourtant je ne pouvais pas le croire ; malgré les tristes affirmations de mon compagnon, j'espérais encore... Je me rappelai qu'il y avait à peu de distance, sur la limite du parc et du bois, des huttes de charbonniers. Je dis à Jean d'essayer de 5'y porter... nous pourrions la réchauffer, la faire revivre. Le brave garçon, qui pleurait lui-même comme un enfant, l'enleva dans ses bras toute raidie, et nous nous dirigeâmes, moi le suivant, vers ces huttes. Quelle marche!... quelle scène!... cette nature désolée, cette morte charmante en toilette de fête! — Elle l'avait revêtue, je l'ai toujours pensé, par un sentiment d'étrange coquetterie, pour mettre sa mort en harmonie avec sa vie, et aussi sans doute pour que son image dernière nous restât plus touchante, plus gracieuse et plus digne de pitié.

Pendant que les gens de la hutte s'empressaient avec moi autour d'elle, je priai Jean de courir au château et d'en amener le médecin, qui devait alors y être arrivé... Mais à quoi bon insister sur ces détails navrants? Le médecin ne vint que pour me confirmer la terrible vérité.

Deux heures plus tard, on la rapportait au château.

Je répétai à ma belle-mère l'explication que j'avais donnée à Jean, en écartant toute idée de suicide volontaire : — Cécile avait eu un accès de fièvre et de délire: elle était sortie tout égarée au milieu de la nuit; le froid l'avait saisie et l'avait tuée. L'état fébrile où on l'avait vue dans la soirée précédente prêtait au reste à cette explication une grande apparence de vérité.

On envoya dès midi à M. d'Éblis une

dépêche qui l'appelait en toute hâte : on lui disait que sa femme était gravement malade. Il arriva le soir : nous le reçûmes, madame de Louvercy et moi, et, aussitôt qu'il nous vit, il comprit que tout était fini. — Il voulut qu'on le laissât seul avec le pauvre corps, et nous l'entendîmes longtemps sangloter amèrement.

Le surlendemain, Cécile reposait à jamais dans le petit cimetière de Louvercy, tout près de cetle fosse où elle s'était un jour ensevelie toute vivante.

M. d'Éblis demeura le reste de la semaine avec nous. Nous le voyions très-peu. Il se tenait le plus souvent enfermé chez lui, ou faisait de longues excursions solitaires dans le parc. Il était très-absorbé, très-sombre, très-silencieux. 11 ne m'adressa aucune question. Il avait paru accueillir sans hésitation, sans ombre d'incrédulité, le récit que j'avais imaginé pour expUquer la mort de sa femme, et que je lui avais renouvelé moi-même avec les détails les plus propres à le lui rendre vraisemblable.

Un mois plus tard, — quelques jours après mon retour à Paris, vers la mi-janvier,— il vint me voir pour la première fois depuis mon retour. Après quelques mots de conversation indifférente et embarrassée, il se leva, s'approcha de moi, et, posant un doigt sur ma main ;

— Voyons, madame, me dit-il, pourquoi s'est-elle tuée?

Ce coup me prit par surprise, et cependant je pus lui répondre sans me troubler :

— Gomment !... mais Cécile ne s'est pas tuée.

— Vous me le cachez, me dit-il, vous le cachez à tout le monde ; mais je suis sur qu'elle s'est tuée !

— Vous seriez donc mieux informé que moi, dis-je, — et c'est impossible; — j'étais là, et vous n'y étiez pas.

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— Pardon, reprit-il ; mais je sais que tous les détails que vous m'avez donnés sur lea circonstances qui ont précédé ce malheur sont imaginaires... Ainsi vous avez singulièrement exagéré l'état maladif où vous aviez laissé Cécile la veille... Julie, sa femme de chambre, est entrée une première fois chez elle après que vous en étiez sortie, — et l'a trouvée triste, préoccupée, mais très-calme... Elle y est entrée une seconde fois, un peu après minuit, parce qu'elle avait entendu du bruit... Cécile était levée, elle avait passé sa robe de chambre; elle dit à cette fille qu'elle était bien, maïs que, ne pouvant dormir, elle allait écrire pour tuer le temps en attendant que le sommeil vînt; — elle semblait avoir pleuré, elle était très-pâle, mais tout à fait maîtresse de sa raison, de sa volonté et de

ses paroles... Aucune apparence de ce délire qui l'aurait poussée, suivant vous, à un acte de folie... Vous m'avez donc trompé... Oh ! vous avez eu pour cela d'excellentes * raisons, j'en suis sûr;... mais enfin elle s'est tuée... Pourquoi?... Pouvez-vous me le dire ?

— Encore une fois, répondis-je avec autant de fermeté que je le pus, je ne sais rien de pareil.

— Ainsi vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas me dire la cause de son suicide ?

— S'il y a eu suicide, j'en ignore la/ cause.

— Vous n'êtes pas habituée à mentir, pauvre femme!... C'est bien, — pardon encore... Je ne vous presse pas davantage. J'en sais assez, d'ailleurs. Elle s'est

tuée la veille de mon retour,... avant de m'avoir revu... pour ne pas me revoir... S'il en est ainsi, elle a bien fait! '^

Ce qui se passait dans mon esprit, dans mon cœur, dans ma conscience, pendant ce terrible interrogatoire, comment le dire?

Je n'avais jamais eu la pensée d'abuser des dernières et fiévreuses paroles de Cécile pour trahir le secret de sa faute; mais, lorsque son mari le devinait, ce secret, malgré moi, malgré mes efforts les plus sincères pour le lui dérober, quelle conduite tenir ?

Je ne pus absolument me décider h dénoncer, à flétrir moi-même celle qui s'était confiée h moi. — Je me dis aussi que je devais par tous los moyens possibles épargner à, M. d'Éblis le ressentiment, l'amertume, la dégradation d'un de ces outrages

si insupportables à l'honneur d'un homme. Je préférai déchirer son cœur d'une franche blessure que de l'humilier, y nrettre encore plus de chagrin peut-être, mais du moins pas de honte. — Enfin, si je le laissais croire à la faute de Cécile, il ne pouvait manquer d'en rechercher activement le complice, de le découvrir, d'engager avec lui une querelle mortelle.

— Eh bien, monsieur, dis-je résolument, vous le voulez?... Oui, elle s'est tuée... Pourquoi?... je crois le savoir en effet, — et vous allez le savoir aussi.

J'ouvris le petit bureau de mon boudoir, et j'y pris la lettre que Cécile m'avait adressée de Paris, après notre courte brouille, et bien peu de jours avant le fatal événement. Dans cette lettre, — que j'ai transcrite tout entière quelques pages plus haut,

— elle essayait, on s'en souvient, d'excuser ses torts par ceux de son mari; elle se plaignait dans les termes les plus vifs de n'être pas aimée de lui. Avec une grande apparence de sincérité, — qui n'était pourtant qu'une apparence, comme elle me l'avoua ensuite, — elle se disait très -malheureuse, lasse de sa vie, de son abandon, et elle terminait par cette phrase cruellement équivoque : « Il y a des moments où le cœur me manque, où ma tête se perd tout à fait, où je me sens tout près d'un coup de désespoir, de quelque dernière et irréparable folie! »

Je tendis la lettre à M. d'Eblis; il en regarda la date, puis la lut, et, pendant qu'il lisait, la contraction de son visage devint telle, que je ne fus pas loin de regretter ce que j'avais fait. Quand il fut à la fin, ses bras

s'affaissèrent à ses côtés, et, levant sur moi ses yeux profondément creusés et troublés :

— Mon Dieu! murmura-t-il, — est-ce possible?

J'essuyai, sans répondre, mes joues humides.

11 relut cette malheureuse lettre. Ne voulant pas laisser rentrer le doute dans son esprit, j'achevai de le convaincre en lui disant que Cécile avait passé la soirée qui avait précédé la catastrophe à me répéter qu'elle était à bout de forces, qu'elle s'était sauvée de Paris à la veille de son retour, ne pouvant supporter la pensée de reccmmencer la vie près de lui sous le poids de sa désaffection et de son mépris. J'ajoutai que j'avais épuisé tous mes arguments et toutes mes teiidresses pour calmer son désespoir, et que j'avais cru trop légère-

ment y avoir réussi, puisque enfin le malheur était arrivé.

— Alors, s'écria-t-il d'une voix étouffée, c'est moi qui l'ai tuée !

Il tomba sur un fauteuil, et resta longtemps la tête cachée dans ses mains, entre lesquelles ses larmes coulaient.

Je souffrais horriblement de le voir ainsi ; mais, n'ayant que le choix entre deux douleurs, je restai persuadée que je lui avais épargné la plus amère.

C'était le soir; il était tard. M. d'Éblis, un peu remis de son émotion première, se leva, me remercia d'un accent doux et affectueux de lui avoir dit la vérité, si accablante qu'elle fût pour lui, et me quitta.

... Il y a aujourd'hui deux mois que cette scène s'est passée entre nous. Dans la nuit

ijui Ja suivit. — tous les jours et toutes les nuits depuis, — je me suis demandé avec de grandes anxiétés si elle n'aurait pas des conséquences que je n'avais nullement prévues, encore moins souhaitées, je l'avoue. Je vais m'expliquer ici avec une entière sincérité : la première impression que me causa la mort de Cécile avait été pure de toute arrière-pensée personnelle ; ce fut un coup qui m'atterra, qui me plongea dans une sorte de désespoir hébété. Mais on ne me croirait pas si j'osais dire que, lorsque le temps eut commencé sur moi son œuvre d'apaisement, il ne me vint jamais à 1?, pensée que mon union avec M. d'Éblis était devenue possible. Le dernier billet de Cécile, son adieu suprême, eût suffi pour me le rappeler. — Nous étions libres tous les deux, et tous les deux bien innocents

des causes douloureuses qui nous avaient rendus libres. Je ne sentais dans ma con* science, je ne concevais dans la sienne, aucun obstacle qui pût s'élever désormais entre nous, et séparer deux cœurs Ués depuis si longtemps par une mutuelle et profonde affection.

Cependant, depuis le jour où, pour écarter les soupçons de M. d'Éblis, je lui avais livré la lettre de Cécile, et où il se croyait k demi coupable de son suicide, je me demandais si je n'avais pas jeté moi-même dans la conscience de cet honnête homme des scrupules dont je pouvais être la victime. Son âme généreuse et délicate ne se croirait-elle pas, à, la suite de ma révélatior* pieusement mensongère, des devoirs d'expiation, et en quelque sorte de réparation envers celle qui n'était plus ?

Gela, je ne peux pourtant pas le désirer 1 — Malheureusement, Dien des symptômes me le feraient croire, — la réserve extrême de M. d'Eblis avec moi, ses visites rares, son accablement persistant et même croissant.

Voilà doncl'épreuve vraiment solennelle, vraiment redoutable que je subis, — ou qui me menace. C'est dans ces jours de crise que j'ai eu l'idée, que j'ai senti le besoin de me rappeler à moi-même sans dissimulation et sans réticences tous les événements de ma vie depuis le jour même de mon mariage. J'ai repris ce journal. Je lui ai tout dit, tout confié, pour y chercher ensuite l'inspiration de ma conduite... en bien, en toute vérité, je n'y trouve rien, ni un acte, ni un sentiment, ni une oensée oui puisse enchaîner la liberté que Oieu m'a

rendue, rien aw puisse m'empôcher id'accepter le bonheur que j'avais rêvé autrefois, qui m'a été si longtemps refusé, el qui semble enfin m'étre permis.

... Mais lui?... Ah! j'espère encore qiie^ son attitude, son silence peuvent s'expliquer par le surcroît de chagrin que j'ai cru devoir lui infliger, par son deuil encore si récent, par la bienséance qu'il lui commande... Oui, je l'espère!... Mais, si enfin je me trompais? si le mensonge que j'ai hasardé pour sauver l'honneur de Cécile et ménager le sien se dressait entre nous — et seul nous séparait? — Alors, que faire?... Je n'ose y penser...

Huit jours plus tard, 20 mars <878.

Rien ne manque plus à l'épreuve. Elle est entière, elle est impitoyable.

M. d'Éblis est arrivé ce soir, comme je venais de coucher ma fille. 11 a désiré me voir seule. Je l'ai reçu dans mon boudoir.

A peine assis devant moi :

— Madame, m'a-t-il dit, je vais vous quitter... je vais partir...

— Partir? me suis-je écriée.

— Oui : j'ai obtenu le poste de second attaché militaire en Russie... Je pars demain soir... je vous demanderai la permission de revenir demain matin faire mes

fl

adieux à ma petite pupille, que je ne veux pas réveiller ce soir.

J'étais foudroyée. Pendant quelques minutes, je n'ai pu articuler une parole intelligible.

Il a repris très-bas :

— Nous nous sommes toujours si bien entendus tous deux que nous nous entendons encore en ce moment, j'en suis sûr... j Quand vous m'avez révélé la véritable cause du suicide de Cécile, j'ai compris aussitôt — vous connaissant bien — quel devoir vous m'imposiez; j'ai compris que vous m'ordonniez d'aimer et de respecter dans la mort celle que j'avais méconnue vivante... C'est bien ce que vous voulez, n'est-ce pas? — Je vous obéis ; mais, pour en avoir la force, il faut que je parte, que je m'éloigne de vous.

Je ne répondais pas.

IJ s'est levé :

— Adieu donc... Je vous ai bien aimée..- Je puis dire que je vous ai aimée plus que mon honneur même... car, — vous allez me trouver lâche, — quand j'ai cru découvrir que Cécile avait été coupable envers moi... et qu'elle s'était tuée pour tuer ses remords, — si affreuse que fût cette pensée, — mon misérable cœur l'admettait pourtant avec une joie secrète, — parce que cela me dégageait envers elle, — cela me rendait à vous !

Pendant qu'il prononçait ces paroles, le malheureux m'interrogeait encore du regard avec une expression de doute et d'angoisse.

Je me suis tue.

Il m'a serré la main, et il est sorti.

... Mais enfin, — voyons... est-ce que

je puis le laisser partir?... est-ce que c'est possible?... est-ce que je le dois?... est-ce que je le peux? Oh! mon Dieu! dites-lemoi?... Je l'ai tant aimé, mon Dieu!.., je l'aime tant!... et le laisser partir pour l'exil... pour la mort peut-être... quand d'un seul mot je puis le retenir pour jamais à mes 2Ôtés !... Il me croira si je lui dis la vérité... d'ailleurs, j'ai ce dernier billet de Cécile, — l'aveu de sa faute écrit de sa main... Ellemême m'a permis, m'a recommandé même de le livrer à son mari ! — Ah ! c'est justice, après tout, — et nous nous sommes assez longtemps sacrifiés tous deux! — Le bonheur est là... rien ne nous en sépare plus qu'un scrupule exagéré, maladif, vrai ment fou! — Non! je ne le laisserai pas partir. J 'y suis décidée. jH

J ai passé toute la nuit debout, songeant à tout cela. Toute la nuit, j'ai revu dans son lit de neige ma chère petite amie d'enfance, et je me suis juré de faire pour elle ce que j'aurais voulu qu'elle fît pour moi, — de proléger sa mémoire jusqu'au bout, même aux dépens de mon bonheur, même aux dépens de ma vie, de défendre son honneur à tout prix, — de la laisser, ma pauvre petite morte, pure et blanche dans le souvenir de tous... Dors en paix,

ma chérie! Dieu seul et moi nous connaîtrons ta faute !

Je viens de brûler son billet funèbre, — Tunique preuve.

J'ai écrit à M. d'Éblis que je le priais de m' épargner son dernier adieu. Je ne le verrai plus. — Me voilà, seule, seule à jamais.

... Mais tu me restes, ma fille... J'écris ces dernières lignes auprès de ton berceau... J'espère mettre un jour ces pages dans ta corbeille de jeune femme, mon enfant : elles te feront peut-être aimer ta pauvre mère romanesque... Tu apprendras peut-être d'elle que la passion et le roman sont bons quelquefois avec l'aide de Dieu, qu'ils élèvent les cœurs, qu'ils leur enseignent les devoirs supérieurs, les grands sacrifices, les hautes oies de la vie... — Je

LE JOURNAL D'UNE FEMxME 343

pleure, c'est vrai, en te le disant; mais il y a, crois-moi, des larmes qui font envie aux anges!

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