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Le journal d'une héritière

Il est neuf heures. La pluie tombe doucement sur le feuillage des viçux tilleuls dont la longue avenue descend jusqu'à l'extrémité du jardin. La fenêtre est ouverte pour laisser monter avec ce bruit monotone les tièdes senteurs qui se dï^gagent des bois mouillés. Je vois les chaumières brunes du village serrées au bord du ruisseau qui court parmi les prés semés de saules et, derrière leurs toits moussus, la colline qui s'élève toute chargée d'un épais taillis de chênes auxquels les approches de Tautomne donnent des tons fauves et roux. Il n'y a plus d'hirondelles dans le ciel gris. Le rouge-gorge qui crie dans les buissons \e% a remplacées. Une déchirure se fait

dans les nuées, où s'ouvre tout à coup un pan d'azur, Ce n'est pas encore la lumière, mais aux nuances roses qui teignent les franges des lourdes vapeurs dont les plis cèdent sous l'effort d'un vent léger, on devine qu'elle n'est pas loin. Déjà la campagne s'en égayé, déjà un pur rayon d'or a glissé sur les peupliers qui s'efGlent au bas de la vallée et en illumine les feuilles jaunes. Ils brillent dans la pluie et frissonnent comme des jets de flamme. Les pigeons battent de l'aile autour du clocher. Je me sens pénétrée du calme qui s*exhale de ces paysages tranquilles et doux ; il y a dans les campagnes des influences sereines auxquelles on n'échappe pas; l'éternelle placidité de leurs aspects irrite quelque temps les douleurs aiguës , on se révolte contre l'implacable lumière et contre l'immobilité constante des sommets, puis un jour un courant de paix nous enveloppe et la créature humaine se sent reposée.

Je suis seule, comme je le suis bien souvent; pas assez souvent peut-être I Je regarde au dedans de moi ; il me semble que j'ai accepté. Ai-je bien vraiment accepté? et le voudrais-je? N'y a-t-il pas 'dans l'acceptation pleine, entière, irrévocable, comme un sentiment de la mort, quelque chose qui fait qu'on n'appartient plus à la vie et qu'on ne rencontre plus ni sœurs, ni frères parmi les êtres qui circulent autour de nous ? Les passions qui les agitent, les regrets qui les assiègent, l'espoir qui les enivre, leurs défaillances et leurs élans n'ont plus de langage qu'on entende. On est au milieu de leur foule comme

un voyageur poussé par un orage dans une île dont les habitants parleraient un idiome quils ne comprendraient pas. Le cœur est calme, mais les neiges éternelles qui pâlissent les cimes des montagnes ne sont-elles pas calmes aussi ? L'ombre et le froid du tojnbeau y descendent... Mais non, aux palpitations de mon sein qui se gonfle sous un soulfle de jeunesse, je sens que rien n'a pu éteindre le foyer de vie qui le réchauffe. Je suis résignée, mais c'est tout, et cette résignation, si sincère qu'elle soit, n'ira jamais jusqu'au renoncement. Ainsi peut-être s'écouleront mes jours jusqu'à l'heure où mon âme fatiguée n'attendra plus rien de l'avenir. N'est-ce point assez pour ma conscience d'avoir mesuré ma tâche et de penser avec un sentiment d'austère abnégation que mon courage y suffira, sans mettre la pierre du sépulcre sur tout ce qui vibre et tressaille en moi?

Hier, dans la soirée, j'ai ouvert un meuble où, en arrivant ijci, j'avais serré des notes écrites au hasard, à différentes époques de ma vie, et bien que je ne touche pas encore à mon été, il m'a semblé que je secouais les cendres de plusieurs êtres morts en moi : l'un tout enfant, souriant, rose et frais, qui trébuchait dans le rire, au milieu des fleurs et des oiseaux qui lui faisaient une famille; l'autre frêle, un peu pâle, grave par instants, inquiet au seuil de l'adolescence, mais qu'un ressort plein de gaieté faisait rebondir, et plein de sève; un autre encore entrant dans la jeunesse avec un cortège brillant des pro-

messes les plus belles, ouvert à toutes les aspirations et prêt à se dévouer. Quelquefois je me suis retrouvée, quelquefois je me suis perdue. Sommes-nous toujours le même être, un, indivisible, fondu dans une forme indestructible, identique dans son essence, ou ne sommes-nous pas plutôt une suite d*êtres qui se succèdent dans d'inépuisables modifications, avec des lambeaux de souvenirs pour uniques liens? J'ai dépassé vingt-cinq an s de quelques mois à peine, et que ces jours réveillés tout à coup m'ont parus lointains ! La femme dont la plume couraitlibrement sur ces feuilles de papier prises etoubliées tour à tour,est-ellebien la même que celle qui rentre aujourd'hui avec une inquiétude vague et confuse dans les tristesses et les bonheurs qu'elles racontent? Que de choses effacées I Que de* traces incertaines où ma pensée s'égare comme un berger qui cherche vainement au travers d'une lande le sentier familier dont les neiges d'une longue nuit d'hiver dérobent le sillon !

Ce matin j'ai relu ces mêmes notes qui portent tant de dates diverses, et la pensée m'est venue de les relier entre elles et de les continuer en les coordonnant. J'y trouverai une distraction, peut-être un apaisement. La marque des chagrins disparus, des peines envolées me fera voir que rien ne dure, pas même ce qui fait du mal, et j'y puiserai cette consolation de penser que le jour qui déchire a pour frère le jourquiferme la blessure. Demain accourtdu fond de l'horizon, c'est Taurore d'un jour naissant. Aube radieuf 3 d'un avenir qu'on ne sait pas, sois la bien-

venue ! Salut à toi, aube prochaine dont la robe est faite d'espérance ! Si tu me trompés, sois bénie encore, tu m'auras fait sourire, et par toi les choses de la vie auront eu des charmes plus pénétrants et des saveurs plus douces I

Il est difficile de rentrer dans son propre passé, on n'en ressaisit pas le fil aisément. Je viens d'en faire la curieuse et triste expérience en feuilletant ces notes remplies de lacunes que je vais m'efforcer de combler. Où sont les contentements qui me faisaient battre le cœur, les chagrins qui le faisaient plier comme les branches d'un arbre trop chargé de neige? Les impressions ne sont plus les mêmes., La lumière incertaine du souvenir me guide confusément. On est sji-même semblable à ces campagnes parcourues au temps où Ton était écolier. On y courait les yeux fermés et après quelques années d'absence on a grand'peine à en reconnaître les aspects. Le taillis qui montait jusqu'à l'épaule est un bois épais où Ton se promène à l'ombre d'un feuillage orgueilleux. Les vieux chênes sont abattus; à cette place où fleurissaient les bruyères et les genêts, roulent des moissons jaunissantes ; un barrage a fait

un étang du ruisseau, et si Ton cherche du regard la tour ruinée que Timagination peuplait de malins génies, on aperçoit un moulin joyeux qui ouvre son aile au vent. Et surpris on s'écrie ; « Est-ce bien ici que mon enfance a connu le rire et les larmes ! » Et Ton traverse comme un étranger ces mêmes lieux qui vous abritèrent comme des amis.

Je me suis mise à l'œuvre cependant : en parcourant ces pages écrites dans des jours de gaieté, quelquefois aussi dans des nuits d'insomnie et de fièvre, en leur donnant plus de précision et de clarté, je me .suis aperçue que les meilleures conditions groupées autour d'un berceau par une naissance heureuse ne protègent pas contre les événements qui se précipitent au courant de la vie.

La créature humaine est toujours une épave par quelque côté ; comme des fées malfaisantes ou bénignes placées le long du chemin, les circonstances vous déchirent ou vous sauvent avec une égale autorité. Est-ce à dire que la somme du mal et du bien est égale pour tous ? Peut-être, mais que ceux qui envient le bien-être et les caresses accumulés autour d'une tète blonde, ne se hâtent pas trop d'accuser la Providence qui les a eux-mêmes entourés d'isolement et de pauvreté. Les mêmes épreuves les attendent, et l'avenir leur réserve des infortunes pareilles. Qui sait même si les sens plus raffinés des uns ne les leur rendent pas plus aiguës.

Le premier souvenir qui s'éveille dans l'ombre de mon enfance me fait voir un grand château, si grand, que de petits êtres tels que moi s'y perdaient sans peine. Je n'en voyais jamais la fin. Il me semblait qu'on aurait pu y loger une ville. Il m'inspirait un mélange d'admiration et de terreur. Ce château, où chaque année mon père nous conduisait, mon frère et moi, au retour de la belle saison, était situé à quelque vingt lieues de Paris, dans un pays auquel le voisinage de grands bois donnait un caractère de rudesse et de sauvagerie. Ces bois couvraient des massifs de collines qui fermaient l'horizon de toutes parts. Je ne croyais pas que personne en connût le bout. Le vent y soulevait des rumeurs qui, la nuit, me faisaient trembler dans mon lit. Entce les escarpements des collines s'ouvraient des vallons étroits tapissés de hautes bruyères et des étangs autour desquels croissaient pôle-môle des joncs et des roseaux. Les traînées blanches de vapeur qui s'en élevaient le soir m'eussent donné le frisson si je ne m'étais souvenue de certains batelets qui servaient à de belles promenades sur l'eau. Quelle joie quand on découvrait un nid flottant parmi les herbes 1

Le château était bâti dans un fond, entre des iiauteurs dont les pentes étaient chargées de pins , de chênes et de bouleaux. Il était tout percé de fenêtres et de portes qui ouvraient sur d'immenses pièces, et de longs corridors entre lesquels montaient et descendaient, çk et là, des escaliers tortus, dont les spirales et les brusques détours étaient plus embrouillés qu'un écheveau de fll qui a servi de passetemps à une compagnie de jeunes chats. Je m'y serais promenée la nuit, les yeux bandés, n'était la peur. Partout des voûtes , des coins noirs, des chambres basses, des cabinets obscurs, raccordés entre eux par des passages où je ne m'aventurais pas sans une secrète émotion. Mais où le plus terrible commençait, c'était à l'extrémité même du château, au bout d'un certain couloir dont je connaissais toutes les dalles. Des ais reliés par des bandes de fer, et armés d'une formidable serrure, le fermaient. Par les fentes du bois on voyait l'abîme d'où sortaient des arceaux brisés, des fûts de colonnes, des pans de murailles. La porte ouverte, on avait à ses pieds le gouffre d'une abbaye dont la voûte s'était écroulée. De grands lierres y croissaient, et des arbrisseaux faisaient des panaches à ces ruines. Tout en face, une grande rosace suspendue à de forts piliers dessinait dans le ciel ses fleurs de pierres et ses trèfles mutilés. Il y avait parmi les mousses et les orties du parvis des tombeaux d'évêques et abbés; on distinguait encore sur les dalles leurs figures coifl*ées de la mitre et portant la crosse. Ce lieu sauvage , sur lequel la na-

ture jetait un manteau de feuillage et que des peintres visitaient pour en tirer des motifs de tableaux, me remplissait d'épouvante. Autrefois le châleau s'adossait à Tabbaye. Ce courant de fureur impitoyable qui laboura la France et passa comme un coup de foudre sur tant de cathédrales et d'églises, avait un jour rencontré Valserre et creusé son lit dans l'épaisseur des murs éventrés. C'était un miracle que le •château n'eût pas subi le sort de l'abbaye, mais les vieilles constructions de briques gardaient toutes vives les traces desblessures subies en 93 ; à l'endroit même où la rupture s'était faite, sur la façade latérale coupée par la dentelure des murailles, se creusaient dans. des massifs de maçonneries des espèces d'alvéoles qui jadis avaient été des chambres. Des chevelures d'herbes folles y frisonnaient au vent. Dans nos jeux d'enfants, nous n'abordions ce coin fracassé qu'en troupe et prêts à fuir au moindre bruit. Mon père nous faisait rire de nos frayeurs, le jour surtout; mais aux premières heures du soir, la peur reprenait son empire,' et personne n'osait plus s'aventurer dans les solitudes du Prieuré. C'était ainsi qu'on appelait la portion des bâtiments contigus 'à l'abbaye.

Un artiste à qui mon père avait offert l'hospitalité de Valserre, s'était amusé à peindre à fresque, sur un pan de mur qui barrait un passage tombant dans le vide , un moine coiffé du capuchon et drapé dans sa robe de bure. Il semblait marcher dans l'attitude de la méditation, les mains croisées sous ses larges

manches, le scapulaire à la ceinture. Aperçue le soir, à la clarté vacillante d'un falot, l'image esquissée à grands traits prenait un caractère de vie surprenant. La robe aux longs plis s'animait et remuait. Cette grande figure blanche nous a coûté bien des nuits sans sommeil. C'était une affaire d'État que de passer dans le couloir du moine. Quand le vent éteignait leur chandelle, les servantes de la maison en sortaient en poussant des cris.

Sur Tun des côtés de ce couloir redoutable, et tout auprès du moine, s'ouvrait une chambre qui ne semblait pas moins farouche à mon imagination que celle où l'ogre des contes de fées enferma les frères du Petit-Poucet. Nous ne l'avions visitée que deux ou trois fois, en plein midi, et en grande compagnie. Les gens de Valserre faisaient des récits sur la chambre grise, qu'on appelait aussi la chambre à l'armure. Ces deux noms, — et leurs syllabes nous donnaient le frisson, — lui venaient de ce qu'elle était revêtue dé vieilles boiseries grises, et qu'on y voyait dans un coin une panoplie du temps des guerres de religion plantée sur un piquet. Ce casque de fer à visière baissée, cette cuirasse, ces brassards, me semblaient la demeure d'un être fantastique dont on avait tout à redouter. Si la nuit les girouettes du château se mettaient à grincer, agitées par le vent, je m'imaginais soudain que l'armure était en marche.

Un jour on trouva la porte de la chambre grise ouverte et un gantelet de fer par terre.

«Voyez, me dit une fille qui me tenait par la main, elle n'aura pas eu le temps de se rhabiller I »

Elle, c'était l'armure !

Ah ! la terrible chambre I mais tous ces délabrements, ces ruines, ces souterrains, surtout le moine et l'armure, donnaient au château un caractère et une vie qui nous plaisaient. Il ne res3embiait à aucun autre; en quelque sorte il avait une âme.

On s'étonnait que mon père, qui se fût mieux trouvé pour ses affaires d'une maison de campagne aux environs de Paris, eût fait choix d'un vienx château perdu dans les bois pour sa résidence d'été. Mais le château et les quelques terres qui en dépendaient avaient appartenu à la famille de sa femme ; c'était là qu'il l'avait connue, et, sachant lui faire plaisir, il les avait rachetés , la laissant maîtresse d'arranger le tout à sa guise. Elle fit si bien que, sans rien perdre de son aspect pittoresque, Valserre devint une habitation tout k fait confortable. Les chambres bien closes eurent des cheminées , d'épais tapis couraient sur les dalles des corridors, un poêle hospitalier se dressa dans la vaste salle à manger, et si la bise faisait quelquefois trembler les

tentures de la pièce où Ton se tenait le soir, le nombre et la pesanteur des bûches qu'on empilait dans râtre profond auprès duquel elle travaillait, ne permettait pas à la froidure d'y pénétrer. Ma mère n'avait pas touché au Prieuré.

Valserre était véritablement une habitation faite pour des enfants. On n'y pouvait rien gâter. Point de serres tiont les vitres eussent à craindre les balles jetées au hasard, aucun arbuste rare, point de meubles riches.'Les plus beaux qui garnissaient le salon dont quatre lampes pouvaient à peine éclairer l'étendue, étaient faits deTjois de noyer, recouverts de bon drap tout uni. La chambre où j'ai dormi d'un si bon sommeil pendant tant d'années, ne connaissait que le bois blanc, la serge et la percale. Seulement il y faisait chaud l'hiver et frais Y été. Mon père voulait que les enfants pussent en liberté se rouler fct grimper partout, sans craindre d'abîmer leurs robes ou les fauteuils. Pour toilettes nous avions tour à tour la toile et la laine. Une couturière du village voisin taillait nos modes, etnous avions grande provision de chapeaux qui lie redoutaient ni la pluie ni lèvent. « Point de liberté, poiiit de santé, » disait mon père.

L'extérieur du château ressemblait à l'intérieur. Sauf un petit coin de terre où ma mère qui avait la passion des roses faisait cultiver de magnifiques rosiers, et un grand potager rempli de légumes, on avait le droit de se répandre dans toutes les directions sans courir le risque d'être arrêté par une platebande, ou quelque pelouse de fm gazon. La fatigue

seule donnait des limites au divertissement. Quand un enfant, petite fille ou petit garçon, passait un jour à Valserre, il n'en voulait plus sortir. Il est vrai que dès le matin on lui faisait prendre la livrée de la maison, la blouse et le chapeau de paille.

Les pères les mieux avisés et les mères les plus tendres ne savent pas quelles pertes irréparables de bonheur ils font subir à leurs enfants, en les pliant à des recherches et à une discipline de convention qui nuisent à leur développement physique et faussent leur naissante intelligence. Pour les rendre jolis, ils les font empruntés et prétentieux ; pour leur mériter des compliments, ils les emprisonnent dans une contrainte éternelle. Ils leur défendent le bruit et le mouvement, qui sont un de leurs besoins les plus vifs. Ni expansion, ni gaieté, mais, en revanche, des robes à ïa dernière mode et des gants qu'il ne faut pas salir, et pour distractions des jouets très-chers qu'on ne doit pas casser. Et, dans ce milieu, la vanité et la sottise poussent comme des chardons au soleil.

Bien des années se sont écoulées depuis ces temps heureux où, dès l'aurore, vêtue d'un costume qui eût fait sourire mes petites amies de Paris, je courais dans l'herbe. C'était un bain de lumière et de fraîcheur. Encore à présent, le nom de Valserre, subitement prononcé à mon oreille, m'ouvre des horizons radieux, où mon souvenir se plonge avec délices. Je revois le grand divan rouge qui tenait tout un côté du salon et où huit ou dix enfants, au temps

des vacances, pouvaient dormir côte à côte; les taillis de chêne où nous nous poursuivions, laissant des lambeaux de nos robes à toutes les ronces, les prés où Ton sautait à la corde, la table luisante où, le matin, avant les premières courses, on versait dans de grands bols de faïence un flot de lait bien chaud dans lequel on trempait de longues miches de pain; je vois surtout les ruines de l'abbaye, où, après de longues délibérations, nous nous rendions en bande, respirant mal , les coudes serrés , le cœur battant, mon frère et un vigoureux garçon de ses amis en avant, les fillettes en queue, tous Toeil et l'oreille au guet, comptant nos pas, frissonnant à tous les bruits, et prêts à prendre la fuite à la moinr dre alerte! Ah! le vaillant corps d'armée, mais qu'il était gai! Comme on s'amusait, comme on dînait, comme on dormait!

Mon père, M. Pujol, Antoine Pujol, ainsi qu'on le nommait dans le commerce des bois carrés, où il avait fait fortune, était le meilleur des hommes. On tremblait devant lui; je l'adorais, et d'un mot il m'eût fait rentrer sous terre. Il avait des éclats de colère d'une violence extraordinaire. Par amour pour ma mère, à laquelle ses emportements faisaient

un mal extrême, et qu'il idolâtrait, il s'en corrigea; mais ce ne fut que lentement, par efforts successifs, et il en resta des parcelles qui avaient la fureur des coups de tonnerre.

Je n'ai jamais eu à en souffrir personnellement, mais en deux ou trois circonstances le hasard m'a fait assister à des explosions qui me donnent encore la chair de poule quand j'y pense. Je me rappelle qu'un jour il entra dans le vestibule de Valserre au moment où un forgeron du voisinage, le tablier demi-serré autour des reins, le marteau et les cisailles à la ceinture, répondait grossièrement à ma mère, à laquelle il réclamait un solde de compte.

« Qu'avez-vous dit? » demanda mon père.

Arrêtée dans un coin, derrière une chaise, je l'avais vu pâlir. Mon cœur se mit à sauter*

« Pardine I répondit cet homme, je dis que quand on ne paye pas ce qu'on doit, on ne porte pas des robes de soie... Je veux mon argent. »

Mon père devint blanc; il leva le bras. Ma mère se jeta au devant de lui, il se contint; mais, laissant tomber son poing fermé sur une table de chêne, qull broya du coup : « A présent, prends la porte ou je t'écrase 1 » s'écria-t-il.

Je crus que tout allait s'écrouler. Le forgeron sauta dehors, tout tremblant; moi, j'étais à genoux, derrière un meuble, regardant mon père. Il grondait comme un lion.

« Ce n'est rien, cal me- toi, » dit-il à ma mère, et, prenant un verre sur un meuble, il avala deux gor-

gées d'eau froide. Je me rappelle que le verre tintait entre ses dents.

« Édile n'est-elle • pas là? J'ai cru la voir, » ajouta-t-il.

Je sortis de ma cachette, et me jetant dans ses jambes, auxquelles je me cramponnais^ hors de moi, presque folle : « Je ne le ferai plusl m'écriai-je.

— Tu vois ! » dit ma mère doucement.

Mon père m'embrassa, les larmes aux yeux.

Ce même homme, fort comme un hercule et qui, dans un moment de colère, eût brisé les reins d'un forgeron comme un écolier briserait un roseau, avait dans le caractère un besoin de gaieté qui le mettait au niveau de tous les enfants. Personne ne savait jouer avec eux comme lui. Quand il lui arrivait de se mêler à nos parties, c'était une fête; et ce n'était pas seulement le désir d'être agréable aux camarades ' de mon frère qui lui faisait si lestement jeter bas sa redingote pour courir dans les prés, il s'amusait pour son propre compte. Ma mère en riait, et il en riait lui-même

Un certain jeu auquel j'ai dû bien des meurtrissures, et qui faisait mes délices, était en grand hon-

neur à Valserre, au temps des vacances. Il consistait dans un certain nombre de trous creusés en terre entre les quatre lignes d'un losange, et dans lesquels on faisait rouler une balle. Quiconque avait manqué les trous trois fois de suite était immédiatement condamné à être fusillé. On plaçait impitoyablement la victime debout contre le tronc d'un arbre, et chacun des petits joueurs, le prenant pour point de mire, l'assaillait à coups de balle. Quand mon père avait ' encouru la peine, les cris de joie de la bande faisaient trembler les vitres du château. On le poussait vers l'arbre que mon frère Edouard, en souvenir d'un roman de Fenimore Cooper qu'il avait lu en classe, surnommait le poteau du supplice, et la fusillade commençait. Les tireurs s'appliquaient à viser de leur mieui; les coups heureux étaient salués par d'unanimes acclamations» J'étais petite, et ma taille aurait dû m'écarter de ces jeux bruyants; mais l'amour propre s'en mêlait, et je voulais en avoir ma p^rt comme les autres. Je me faufilais donc avec ma cousine Jenny le long des trous. Si mon frère et ses amis nous repoussaient, j'en appelais à mon père.

« J'y consens, disait-il, mais à une condition, c'est que vous ne pleurerez pas si l'on frappe trop fort. »

Nous acceptions bravement. Bientôt les coups pleuvaient. Avec celte malignité particulière à l'enfance, on mettait un grand soin à ne pas nous manquer. Il y avait dés instants où mes pauvres épaules

pliaient sous le choc de la balle. Quelquefois des larmes me montaient aux yeux.

« Elle pleure I » disait Edouard.

La bande accourait, mais déjà la colère et Torgueil séchaient mes paupières, et courbant mon dos : « Tirez 1 » m'écriais-je.

Jenny, par exemple, battait en retraite.

Je vois encore mon père dans les ruines -et sous les ombrages de Valserre, avec sa tête énergiqye et bonne, son menton carré, ses yeux, bruns remplis de feu sous des sourcils mobiles, son front large, sa chevelure abondante et frisée, ses pommettes un peu saillantes, sa bouche expressive; il est impérjf sable dans mon souvenir. Personne, n'avait le sourire plus attrayant; dans la colère, c'était un autre homme, il faisait peur; gai, dix enfants grimpaient sur ses épaules. Il avait le cou d'un taureau et les épaules de ces cariatides qui portent des entablements. L'idée de la résistance n'est jamais venue à aucun des petits êtres qui, le dimanche, s'éparpillaient autour de lui. Quant à moi, je me serais précipitée dans l'étang plutôt que d'y penser.

Lorsqu'il restait à Valserre, il avait l'habitude de

monter à cheval deux ou trois heures chaque jour. Au retour de ses promenades, s'il lui arrivait de rencontrer quelque petit garçon dans les bruyères éparses autour de la maison, mon frère Edouard, notre ami Paul de Brassannes, Jacques, notre cousin, ou tout autre, au besoin môme s'il trouvait sur sa route une petite fille à défaut de petit garçon, il lançait tout à coup son cheval à sa poursuite. C'était alors une chasse extravagante. Le fugitif courait de toutes ses forces, sautant les buissons, et le cheval galopait après lui, les naseaux sur ses épaules. Mon père riait aux éclats et criait tayaut! à tue-tôte. L'enfant faisait des bonds terribles, harcelé par le souffle de l'animal dont il sentait le poitrail puissant au niveau de sa tète. Que de fois n'ai-je pas vu sur mes talons ce grand cheval noir si docile sous la main légère et forte du maître qui le poussait à travers les broussailles 1 Bientôt la peur faisait rouler sur un pan de mousse l'enfant à bout d'haleine. Ses cris remplissaient la vallée. Il ne voyait plus le cavalier, c'était un ogre, un démon, un enchanteur qui en voulait à sa vie. Mais déjà mon père, sautant à terre, l'enlevait dans ses bras et l'embrassant sur les deux joues* :

« Imbécile, c'est moi! * disait-il.

Et remontant sur le cheval noir, il repartait au galop, l'enfant à califourchon devant lui.

Ce cheval, avec sa grande crinière, me faisait l'effet d'un animal fabuleux. Aucun de ceux que j'ai vus depuis ne me le rappelle.

Le plus singulier, c'est que , malgré la peur que

ces courses effrénées inspiraient aux amis d'Edouard, ils guettaient tous le retour de mon père, et aussitôt qu'on apercevait le cheval secouant sa tête au-dessus des genêts , tous fllaient comme des lièvres dans la plaine en criant : Le voilà I le voilà ! et la chasse commençait.

Pour le vaincu , le triomphe était de revenir sur le cheval et de poursuivre à son tour ses camarades du haut de Rubicon; assis à côté de mon père, il ét^it comme un roi sur son trône.

Ces divertissements faisaient trembler ma mère. A l'entrée du cheval noir dans la cour, elle essuyait le front en sueur du fugitif, dont le cœur battait encore. Les autres restaient groupés autour de la porte, craignant une alerte nouvelle.

« Vois, tu les effrayes, disait-elle.

— Bah î je les aguerris ! » répondait-il.

Et s'il détournait la tête, nous disparaissions comme une volée de passereaux.

Li confiance que mon père nous inspirait à tous était d'ailleurs illimitée, elle tenait du magnétisme. Un mot, et on obéissait; un regard, et on pliait. Un fait entre mille en prouvera l'étendue.

11 y avait au milieu des ruines de Tabbaye, sous la voûte crevassée d'une chapelle, un trou noir obscurci de ronces et de vigne vierge , par lequel on pénétrait dans une sorte de crypte qui s'enfonçait assez profondément sous terre. Lorsque, dans leurs jeux, les enfants traversaient la nef écroulée du vieil édifice, ils traçaient de grands cercles autour de ce trou nnienaçant. Un jour on avait trouvé un crâne tout au bord. Notre imagination peuplait le souterrain auquel il servait d'issue de monstres bizarres , de nains terribles , d'êtres surnaturels. Nous en parlions à voix basse. Pour nous, c'était le Trou.,,. quelque chose d'horrible. Tous les trous du monde n'étaient rien à côté de celui-là. Il n'y en avait qu'un. On ne prenait pas garde à des gouffres quand on avait vu le Trou. On ne prononçait cette syllabe magique qu'avec des frissons. Il étiit avéré que des bêtes ou des fées, on ne savait pas au juste, sortaient du trou la nuit. Un soir un ballon y tomba : tous les enfants se réunirent auprès de l'abbaye , mais en dehors, pour délibérer. Que faire? on n'avait que ce ballon, et on y tenait beaucoup, La petite ville où l'on en pouvait trouver de pareils était à trois ou quatre lieues, et on attendait des camarades pour le lendemain. C'était un désastre. Mon pare surprit la bande en grande conférence. Le plus hardi proposait d'offrir quinze sous au petit berger de Valserre pour y descendre, un berger qui avait' vu un loup? Mon père me prit tout à coup par la main :

n Viens avec moi, me dit-il.

— Où?

— Dans le trou. »

La sueur mouilla siibiteinent mon front: mais mon père marchait déjà, il fallait le suivre. Mes pieds s'embarrassaient dans l'herbe.

« Est-ce que tu as peur? reprit-il.

— NonI »

Je mentais horriblement. Mais la pensée de retirer ma main de a sienne ne se présenta même pas à mon esprit. Nous touchions au trou. Les autres enfants, en groupe , nous suivaient d'un peu loin. Mon père écarta les broussailles qui en obstruaient Ventrée. Quelques marches à demi rompues se firent voir dans l'ombre.

« Descends, » me dit mon père.

Je descendis.

« Et surtout ne crains rien, » reprit-il.

Deux ou trois pierres roulèrent sous mes talons. L'écho profond de la crypte augmenta le retentissement de leur chute. Je tremblai de la tête aux pieds. Edouard , Paul , Jacques , Jenny, tout le monde était resté en haut; j'entendais le chuchotement de leurs voix.

« Va toujours, continua mon père , qui descendait après moi, et t^i les ogres te mangent, tu viendras me le dire. »»

Je me mis à rire. Ce rire dissipa les frayeurs qui m'assaillaient. Des lueurs indécises rendaient transparente l'obscurité du souterrain. Je regardais autour de moi.

« Que vois-tu ? ajouta mon père.

— Rien.

— Eh bien, va au fond toute seule ; il n'y arien non plus. Tu pourras le dire à ces poltrons qui n'osent pas t'imiter. Moi.... je t'attends ici. «

Je m'éloignai sans répondre. Mon père avait parlé. De quoi aurais-je eu peur, puisqu'il n'y avait rien? Les lueurs qui m'avaient guidée jusqu'alors me suivaient faiblement. Autour de moi, des lierres, des plantes grimpantes , des décombres. Un gros lézard s'en échappa. Je poussai un léger cri.

« Qu'est-ce ? me dit mon père.

— Un lézard qui a glissé sous mes pieds....

— C'est l'ogre I Tu ne l'as donc pas reconnu?... Apporte-le moi! •

Ce fut flni. Au bout de cinquante pas, la voûte s'abaissait subitement et touchait le sol. Je l'en avertis.

« Puisque tu es tout au bout, reviens, » me criat-il.

On m'accabla de questions à la sortie du souterrain, et je passai pour une héroïne.

On peut dire, dans une certaine mesure, que les enfants élevés à Paris n'ont point de souvenirs. Ainsi que les fleurs qui veulent l'espace et la lumière, pour avoir tout leuréclat et tous leurs parfums, ils poussent mal dans cet amoncellement de pierres. Tout s'y ressemble, et la mémoire n'y trouve rien où elle pui.sse s'accrocher. Un étage rappelle un étage, qu'il soit au premier ou au cinquième ; ce sont partout les mêmes chambres, les mêmes salons. Point de physionomie. Les rues sont pareilles à des sœurs jumelles ; pleines de voitures, de gens, inconnus, de mouvement, de tumulte, avec de longues files de magasins; elles sont inhospitalières à ces petits êtres qui n'y font que passer. Si l'on demeure tout en haut, un horizon de cheminées; si l'on habite tout en bas, un horizon de boutiques ; dans la partie moyenne, le regard se heurte contre un rempart de murailles grises, percées de fenêtres grises. Aucune surprise. Dans les faubourgs, où on a la. liberté du trottoir et de grands espaces tels que les hangars encombrés de marchandises, les cours des usines, les chantiers, les terrains vagues, loués à toutes les industries, les fils de l'ouvrier ont presque l'étendue et l'indépendance.

Deux portes n'emprisonnent pas leurs plaisirs. Ils ont le droit de faire du bruit, et le bruit, c'est déjà de la gaieté. Dans les petites villes de province, les mêmes avantages sont offerts aux enfants. Ils jouent en plein air; ils ont des camarades dans toutes les maisons voisines; des rires les accueillent dès les premiers pas qu'ils font hors du logis, et s'ils n'ont pas la campagne au saut du lit, la moindre excursion les y ramène. Un brin d'herbe en dit plus à leur imagination que la colonnade du Louvre, et il n'est pas de calèche ou d'omnibus qui les intéresse autant que des brebis courant dans une lande. Ils se font des forêts avec un bocage, des fleuves avec un ruisseau, des Alpes avec un monticule, et la découverte d'un nid dans un buisson leur procure plus d'émotion que le passage d'un roi rendant visite aux Tuileries. Je sais tel petit coin de Valserre où il me serait impossible de pénétrer sans en faire jaillir des souvenirs plus nombreux et plus gais que des pinsons chassés d'une haie par le cri ji un écolier. Une partie de mon enfance est restée à tous les arbres. Que laisse-t-on dans une chambre bien remplie de meubles dorés tous tendus de belles étoffes sur lesquelles on n'a pas le droit de se rouler?

Je me rappelle qu'un jour de fête, mon frère Edouard et son ami Paul, pour mieux célébrer celte grande journée, avaient invité sept ou huit de leurs camarades; Jenny et moi n'avions pas été moins prodigues d'invitations : si bien qu'un samedi soir il se trouva que quinze ou vingt enfants s'assirent

autour de la table de Yalserre. On aurait entendu nos cris de joie à l'autre bout de la vallée. Mon père était aux anges ; vers dix heures il fallut coucher tout ce petit monde qui tombait de sommeil. De vigoureuses servantes qui riaient aux éclats parurent avec des draps qui sentaient la lavande et le thym, empilés sur les bras, et en un tour de main, les étendirent sur le grand divan du salon. Ce fut pour les gamins. Us y pouvaient tenir à Taise et se battre une moitié de la nuit à coups de coussins sans craindre de tomber de trop haut. Jacques, qui avait son lit à part, voulut en être. Quelle joie de ne pas dormir !

Dans une lingerie voisine de la chambre de ma mère on couvrit le plancher de matelas et d*oreillers pris un peu partout et on établit une sorte de dortoir, en ne laissant que la place nécessaire pour le jeu de la porte. Ce fut pour les fllles. Dans un cabinet qui faisait suite à la lingerie on installa autant de cuvettes qu'il y avait de petits visages à débarbouiller. On riait encore à minuit. J'avais pris l'un des angles du dortoir. Que cette mauvaise nuit fut bonne I

Au point du jour, des fusées de cris réveillèrent la maison. £n un instant, tout le monde fut en l'air. Quelle poursuite et quel désordre dans les corridors ! On découvrit le petit Jasques roulé en boule sous un monceau de traversins, au coin du divan. On l'avait presque étouffé. Il dormait les poings ferméjs. Quand on ouvrit les portes, ce fut une volée. Il sortait des enfants de toutes les fenêtres ; tètes blondes et têtes brunes apparaissaient partout. Un régiment de cava-

lerie ne ferait pas plus de bruit lancé au galop dans la campagne.

Tous en sueur déjà, vers huit heures, on nous rangea autour d'une table chargée de jattes de lait fumant et de montagnes de pain beurré. Quatre ânes, harnachés de pied en cap, étaient rangés en ordre de bataille dans la cour, les mannes pleines de provisions. Il s'agissait d'aller à pied, en bande, à la dé* couverte d'une masure auprès de laquelle coulait une fontaine en plein bois. C'était fort loin. Il y avait un âne de renfort pour les écloppés. On avait nommé Paul capitaine en chef de l'expédition. Chemin faisant on devait cueillir des fraises. Il va sans dire que mon père fasiait partie du voyage. Il nous avait déclaré que si Ton s'égarait, nous coucherions à la belle étoile, dans la forêt. Plusieurs d'entre nous avaient fort envie qu'on se perdît. Christophe Colomb ne partit pas pour le nouveau monde avec plus d'enthousiasme : il nous semblait que la terre s'ouvrait devant nous.

Que de fêtes n'ai-je pas vues depuis lors I combien de bals n'ai-je pas traversés I J'ai assisté aux représentations les plus brillantes de l'Opéra. Aucun de ces plaisirs vantés ne m'a laissé la saveur douce et pénétrante de ces journées passées dans la pleine lumière, sous les arbres, avec l'espace autour dç nous. Comme on s'asseyait dans l'herbe après de grandes fatigues et comme on y faisait de beaux festins I Que de découvertes d'ailleurs et que d'événements 1 Pierre était tombé dans un fossé; Louis

avait déniché un nid de pies au sommet d'un grand arbre ; Emilie avait attrapé un papillon tout en or; Jules avait aperçu un chien poilu courant tout seul. Si c'était un loup! Soudain les plus braves bandaient leurs arcs. Marie avait fait un gros bouquet de fleurs qu'on ne connaissait pas; Etienne, un garçon prudent, avait rempli un panier de pommes de pin pour allumer le feu, si par hasard on campait. Suzanne nous arrêta tous d'un grand cri pour nous faire voir un écureuil qui sautillait dans les branches d'un chêne. 11 fallut traverser un ruisseau. Il y avait bien un tronc d'arbre que les efforts réunis de huit ou dix paires de bras réussirent à jeter en travers ; mais quels périls ! Et plusieurs , se déchaussant, passèrent bravement dans l'eau. Décidément nous étions en pleine forêt vierge.

Au retour, les récits ne tarissaient pas.

Prise plus tard par la vie, je demandai à une femme du monde quelques détails sur sa première jeunesse. Elle chercha :

« J'ai vécu vingt ans dans un entre-sol de la rue Neuve-des-Petits-Champs, me dit-elle; après quoi je me suis mariée. »

Combien de Parisiennes qui pourraient en dire autant !

Nous avions le bonheur de posséder un jardin dans rhôtel que mon père habitait rue Saint-Georges. C'était moins que Valserre, mais enfin c'était quelque chose. Edouard élevait des cochons dinde ; moi j'y cultivais des fleurs, des pois de senteur, des haricots, des radis pêle-hiéle. Nous arrosions. Des moineaux nichaient dans un gros lierre au coin d'un mur. Le premier gros chagrin de mon enfance m'a prise dans ce jardin. Il est clair dans ma pensée comme s'il datait d'hier. J'avais une poupée que j'adorais. Les soins, les friandises, les cadeaux, les belles robes, les caresses, rien ne lui manquait. Je lui faisais des lectures dans un livre de contes. On ne sait pas jusqu'où va la riche imagination des enfants. Leur monde est peuplé de chimères. Ils s'ébattent dans une atmosphère de miracles qui ne les surprennent jamais. Je ne mettais donc point en doute l'existence de ma poupée. Si elle ne parlait pas, c'est qu'elle était trop petite encore. Mon frère, qui me taquinait, ne m'avait-il pas fait pleurer en m'assurant qu'elle était pleine de son avec des mécaniques dans les jambes et les bras? Du son et des mécaniques dans les membres de cette poupée, que j'aimais

si tendrement et qui dormait auprès de moi, quelle horreur I

Un jour, étant auprès du jardin à jouer autour d'un bassin qui avait pour mes yeux la majesté d'une pièce d'eau, Bichette, — c'était le nom de ma poupée, — tomba sur la margelle du bassin et se rompit la tête. Je poussai un cri; quand je la ramassai, je faillis m'évanouir : Bichette n'avait plus qu'un œil, la moitié du nez, un débris de menton ; elle était affreuse. Je n'osais plus l'embrasser, ni même la regarder. Les sanglots m'étouffaient. Aux cris que je poussais, la nourrice qui m'avait élevée accourut. Elle me trouva à demi pâmée, Bichette sur mes genoux.

« Tiens, regarde, m'écriai-je..., elle est morte ! »

La bonne femme s'épuisa en raisonnements. Il ne fallait plus penser à ma poupée, on m'en achèterait une autre, plus grande et plus belle, et toute neuve. Rien n'y faisait. C'était Bichette que je voulais, et non une autre. Bichette morte, tout me semblait perdu. On se fait de grandes erreurs sur la douleur des enfants. Ce n'est rien, dit-on, cela passera; le dos tourné, ils n'y penseront plus I Mais pendant leur durée les chagrins qu'ils éprouvent ont la même violence et la même intensité que les plus grandes calamités de l'âge mûr, et, pour leur cœur en bouton, leur âpreté n'est pas moins dure. Au plus fort de mon désespoir, ma marraine arriva. Avant qu'elle eût pu me voir, j'étais dans sa robe.

« Âh ! madame, il était temps I Je ne sais plus qu'en faire, dit la nourrice.

— Qu'a-t-elle doncl demanda Mme de Brassannes, qui savait que je ne pleurais presque jamais.

— Elle a que sa poupée est morte. »

A ces mots, mes sanglots redoublèrent et de mes • deux mains je présentai Bichette à ma marraine.

« N'est-ce que cela? reprit-elle aussitôt; je connais un magasin où ou racommode les poupées mortes. Viens avec moi, je te rendrai ta Bichette. »

Déjà je ne pleurais plus.

« Tu vois, tu ne penses à rien ! » dis-je à ma nourrice.

Rien ne me paraissait plus naturel que cette façon de rappeler à la vie une poupée qui avait perdu la tête. La main dans la main de Mme de Brassannes, et Bichette sur le bras, je la suivis. J'étais aux trois quarts consolée. De mon désespoir il ne me restait que de légères suffocations. Nous marchions fort vite. Le magasin des poupées se trouvait sur le boulevard. En un tour de main on eût mis une nouvelle tête sur les épaules de Bichette ; la même tête blonde avec des yeux bleus. J'étais dans le ravissement, c'était elle 1 je l'embrassai avec frénésie- Les mères ont de ces baisers pour leurs enfants. Chemin faisant, toute radieuse, et- sautillant à côté de Mme de Brassannes :

« Voilà Bichette racommodée, lui dis-je, et les grandes personnes qui meurent, est-ce qu'on les raccommode» aussi ?

— Certainement.

— Où donc î

— Dans un bel endroit qu'on appelle le paradis et dont le bon Dieu tient la clef.

— Bon ; nous irons voir ça.

— Je l'espère bien 1 »

Plus tard j'ai souvent pensé à la réponse de cette marraine qui m'aimait comme si j'eusse élé sa fille, et je l'ai remerciée dans le fond de mon cœur de m'avoir inculqué celte pensée qu'il y a un paradis où l'on retrouve ceux qu'on a perdus et qu'on a aimés.

Cette idée qu'il y avait un bel endroit où le bon Dieu raccommodait les personnes mortes ne me semblait pas plus surprenante qu'une foule de choses que je voyais autour de moi. Les causes échappent aux enfants, ils ne perçoivent que les effets, et la plupart leur étant inexplicables, tous leur paraissent possibles. Mon père avait un sens merveilleux de cette disposition d'esprit qui leur est commune à tous. Il ne cherchait pas à nous fatiguer de raisonnements et de démonstrations que nous n'aurions pas compris, et il ne lui déplaisait pas de voir notre imagination s'ébattre dans un monde* de fantaisie d'où les rudes leçons de la vie devaient plus tard se charger de nous tirer. Mes questions les plus saugre-

nues ne le mettaient jamais dans l'embarras. J'avais remarqué à diverses reprises qu'il s'exfasiait dans nos promenades sur les magnifiques ombrages et la superbe ordonnance d'un château royal des environs de Paris, Saint-Cloud, je crois.

« Pourquoi donc ne l'achètes-tu pas? lui dis-jeun jour tranquillement.

— J'y penserai, » mè répondit-il avec gravité.

Moi, le lendemain, je n'y pensai plus.

Mille raisonnements sur l'inaliénabilité des domaines royaux m'eussent moins satisfaite que cette réponse.

J'ai parlé des enfants parmi lesquels je grandissais. Il y en avait plusieurs ; deux me tenaient par les liens du sang, mon frère Edouard, plus âgé que moi de quelques années, et ma cousine germaine, Jenny Lasalle, que mon père avait accueillie et qui vivait avec nous. Les personnes qui n'étaient pas intimes dans la maison la prenaient pour ma sœur. Il n'y avait entre nous qu'une différence de quinze mois. Sensible encore à cinq ou six ans , cette différence s'effaça complètement dans l'adolescence. Jenny était tout à moi, comme j'étais tout à elle. Edouard l'aimait moins. La cause de cette froideur, qui plus tard se

transforma en éloignement, me fut expliquée dans des circonstance que je raconterai. Avec nous, pêlemêle, dans nos jeux et notre travail, croissaient Paul de Brassannesy neveu et pupille de M. de firassanneSy le mari de ma marraine, et le petit Jacques GhanteraCy que son père, qui habitait Corfou, avait confié au mien. Gela faisait un noyau compacte de cinq enfants auxquels s'ajoutait, les jours de fêtes et de vacances, un groupe assez épais de petits parents et de petits amis qui menaient grand bruit. Ma pauvre mère vivait au milieu de ce monde tapageur, comme une poule craintive qui tremble de voir sa couvée tomber à l'eau. Les menus accidents étaient de tous les jours. On ne les comptait plus.

Le petit Jacques était notre favori. Jamais on ne vit créature plus aimable et plus charmante. Ses grands yeux noirs riaient. Il avait la douceur d'un agneau, la pétulance d'un écureuil, la gaieté d'un jeune chat, et avec cela des vivacités furieuses de moineau en colère. Elles duraient deux minutes et fondaient comme des bulles de savon au moindre souffle. On lui passait tout, et il n'abusait de rien* Malgré sa petite taille, — à dix ans, il ne paraissait pas en avoir plus de sept, — il était toujours parmi les grandSi Par une de ces contradictions si fréquentes chez les enfants, tout en attirant le petit Jacques^ on le tourmentait à plaisir. C'était chaque jour nourelles niches. On lui faisait des peurs qui le rendaient fou. Un des grands bonheurs de mon frère était de le perdre en plein boisj auprès d'une masure qui

avait un aspect sinistre, et de se sauver ensuite en poussant de grands cris. Une heure après, on trouvait Jacques renversé par terre, la tète sous ses bras, grelottant et convaincu qu'une béte féroce allait le dévorer.

Le lendemain, il suivait de nouveau ses ennemis dans la forêt. C'était plus fort que lui. S'il y avait un fardeau à porter, quelques jeux de quilles ou une corbeille pleine de provisions pour un goûter sur rherbe, on en chargeait ses petites épaules. Il pliait, mais il marchait.

Malgré la frayeur que lui inspirait la solitude des bois, Jacques avait l'âme courageuse. On parlait quelquefois à Yalserre ou dans les métairies voisines de chiens enragés qui s'étaient jetés sur les passants. Un matin, étant avec Jacques, je suivais un chemin de traverse qui menait au village. Un chien se présente, le poil hérissé, la mine hargneuse. La peur me prend et mes jambes se mettent à trembler. Jacques soudain s'empare d'une branche de bois mort et se campe devant moi; le chien passe en grognant. J'étais plus morte que vive. Le chien hors de vue, Jacques jeta son bâton.

« Mais, lui dis-je, si le chien t'avait dévoré?

— Eh bien ! répliqua-t-il, pendant ce temps-là tu te serais sauvée. »

Racontées dans nos réunions, ces aventures prenaient bientôt des proportions épiques; elles nous semblaient formidables. Ces rencontres de chiens errants sur la poussière d'un chemin et de couleuvres

glissant sous l'herbe nous rappelaient le lion de Némée et l'hydre de Lerne. La fable ne nous offrait rien de plus terrible.

Sans que je pusse aisément m'en rendre compte à Tàge que j'avais, je sentais que Paul m'aimait plus qu'il n'aimait Jenny, et j'en étais contente. Il avait pour moi de menues attentions qui me touchaient, et après lesquelles je l'embrassais de bon cœur. Il rougissait quelquefois. J'ai eu occasion de remarquer bien souvent alors que les petits garçons, môme plus âgés , sont infiniment plus timides que les petites filles. Devant moi, Paul se troublait et balbutiait. On n'y prenait pas garde autour de nous; mol, je m'en apercevais. Un jour il mit en pièces un vêtement qu'on voulait le forcer à porter et ;quî ne me plaisait pal^. H. de Brassannes faillit se fâcher. Je vis l'instant où Paul ne sortirait pas d'une semaine pour cette incartade.

« Pourquoi ne pas céder et mettre cet habit? » lui dis-je.

Il devint pourpre.

« Tu le sais bien, » répondit-il.

Je n'ajoutai rien; j'étais heureuse comme une petite reine.

Ah ! si j'avais su!

On ne se doute pas de la violence et de la profondeurs des sentiments chez certains enfants. Plus tard nous-mêmes nous les oublions, et la banalité des phrases toutes faites sur leur insouciance et leur mobilité nous emporte. Il est si commode de répéter ce que les autres disent sans réfléchir I Et cependant la trace des lointaines émotions qu'on a eues, au temps où l'on mangeait des cerises cueillies sur l'arbre, reste ineiOfaçable dans le cœur. Que de plaintes enfantines ou que de joies auxquelles on ne s'est point arrêté, dont l'œuvre continue à travers les années et qui plus tard portent leurs fruits !

On sait que nous courions beaucoup dans la campagne. Un jour que je revenais à Valserre en compagnie de Paul et de Jacques, le fils d'un fermier du voisinage, qui trouvait grand plaisir dans les méchancetés, s'avisa de jeter un caillou sur le bord d'une mare le long de laquelle je passais. Un jet d'eau fangeuse inonda ma robe. Les déchirures, ce n'était rien, mais j'avais horreur des taches. Paul vit mon dépit. Le paysan ramassait déjà une autre pierre.

< Si tu recommences, prends garde à toi, dit Paul.

— Quoi donc! on ne peut plus s'amusera présent? » dit le jeune gars.

Il jeta sa pierr et un nouveau jet de boue couvrit ma robe.

« Toi, Jacques, je te confie Édile^ » s'écria Paul» qui s'élança vers notre ennemi.

Jacques, selon son habitude, s'arma d'un bâton pris dans un fagot, et, le brandissant comme autrefois Roland sa terrible Durandal, se planta à mon côté.

Le paysan vers lequel mon défenseur courait avait la tête au moins de plus que lui. Sûr de sa force, il l'attendit de pied ferme, et le combat s'engagea. Le premier choc ne fut pas à l'avantage de Paul ; mais il revint à la charge une fois, deux fois, trois fois, avec une résolution et un sombre élan qui finirent par déconcerter son adversaire. Arc-bouté sur ses jarrets, les poings en avant, meurtri, mais agile, impassible et tenace, il rendait coup pour coup. Jacques voulut courir à son aide, Paul l'arrêta d'un mot:

« Un contre un, rien de plus! » cria-t-il.

Mais déjà la résistance du fermier mollissait.

Il voyait quelques gouttes de sang sur le visage de mon champion et il redoutait les conséquences de ce duel provoqué par sa méchanceté.

« Ça va-t-il finir? dit-il.

— Ça finira quand tu auras fait des excuses à Mlle Pujol, » répondit Paul.

Et il redoubla ses attaques.

« Quelle rage pour quelques gouttes d'eau I répliqua le. gars, qui battait en retraite.

— Il faudra que tu m'assommes ou tu demanderas pardon! »

Et de nouveau Paul se ruait sur le paysan, quand celui-ci se rendit :

« Dame! s'il le faut absolument, j'avouerai que j'ai eu tort, dit-il.

— Mlle Pujol est là, va donc ! » cria Paul.

Je m'approchai vivement, craignant un nouvel assaut, t C'est bon, je vous pardonne, m'écriai-je.

— A la condition que tu n'y reviendras plus! » continua Jacques d'un petit air hautain.

Le paysan, qui voyait ma robe tachée, les vêtements de Paul en lambeaux, son visage ensanglanté, prit peur. On savait dans le pays que mon père ne plaisantait pas : s'il portait plainte à sa famille, les corrections pouvaient pleuvoir sur son dos.

« Monsieur, dit-il en tortillant son feutre entre ses doigts, si c'était un effet de votre bonté, vous ne diriez rien de cette affaire ?

— J'y consens, répondit Paul; je ne pourrai pas cacher que je me suis battu, mais si on m'interroge, je ne te nommerai pas. »

J'étais fière du dévouement que j'inspirais à mon petit ami, un peu émue même d'une émotion que je ne comprenais pas; que de choses confuses, oubliées bientôt, qui reviennent plus tard et qui témoignent de l'éveil précoce du cœur? Ce sont des riens,

mais il tressaille déjà, et la femme se devine sous la petite fille. Chemin faisant, j'avais noué autour du front de Paul mon mouchoir imbibé d'eau. Il le remplaça par le sien sans que j'y prisse garde. Quand je le lui redemandai : « Je l'ai perdu, > me répondit-il en rougissant.

Les choses se passèrent comme Paul l'avait promis. Il raconta sa bataille en quelques mots, et comme on l'interrogeait sur son adversaire :

« J'ai dit que je ne le nommerais pas, reprit-il.

— Moi aussi j'ai juré, » dit Jacques qui se haussa sur ses talons.

Mon père n'insista pas. Depuis que je rassemblé mes souvenirs, j'ai pu remarquer que c'était sa méthode, toutes les fois que les circonstances le lui permettaient, d'agir avec les enfants comme avec des hommes : par là il les relevait à leur insu et les habituait à un sentiment de dignité personnelle. Tous nous avionsl'horreur du mensonge.

Cette éducation. libre et virile développait en nous une force de résistance et d'initiative dont nous n'avions pas conscience, mais qui éclatait en toute oc-

casion. Elle nous pliait à la douleur physique et nous préparait à supporter avec la même fierté la douleur morale. Les événements viennent plus tard qui broient toutes ces semences, mais il en reste dans les cœurs des parcelles et comme un parfum qui les réchauffe et leur fait accepter avec plus de noblesse les épreuves que dispense la vie. C'est le vase en poudre qui conserve encore Tarome de la liqueur qu'on lui a confiée. Mais déjà des différences se faisaient sentir qui indiquaient combien les caractères ont le pas sur l'éducation.

Je me trouvais un matin au bord d'un étang avec une petite compagne que me donnait le voisinage. En voulant cueillir une fleur qui poussait en contrebas de la berge, elle glissa et tomba dans l'eau. Elle m'appela. D'une main, je la saisis par sa robe, et pour la soutenir, tandis que je m'accroupissais sur le talus, mon autre bras s'enroula autour d'un saule. L'argile grasse sur laquelle mes genoux s'appuyaient fuyait sous moi ; les vêtements tout mouillés de la petite fille qui se débattait à la surface de l'étang la rendaient plus lourde ; je ne. parvenais pas à l'enlever, et mes muscles commençaient à se fatiguer par la constance de mes efforts. Personne ne passait aux environs. Je sentais déjà mon bras glisser sur le tronc du saule et ma main se déchirer aux aspérités de l'écorce. Mais rien n'eût fait lâcher prise aux doigts que j'avais noués dans les plis de la robe. Je m'inclinais lentement vers l'eau tout en roidissant mon poignet pour maintenir Timprudente au-dessus

des herbes flottantes dans lesquelles son visage plongeait par secousses.

« N'aie pas peur, on viendra, » lui disais-je toujours.

Et je regardais autour de moi en appelant.; ma compagne effarée battait l'étang de ses bras et m'aveuglait. Déjà ma main engourdie se cramponnait mal à une racine qu'elle avait rencontrée sur la berge en lâchant le saule. J'allais tomber, lorsqu'un bûcheron qui passait, un fagot de ramées sur l'épaule, nous aperçut et me tira de peine. Quand il nous eut posées en lieu de sûreté, j'eus un instant de faiblesse. Tout tournait autour de moi. Ma petite amie criait encore et pleurait. On nous trouva dans cet état, moi presque évanouie, l'autre étalant sa robe mouillée au soleil.

< Si cependant tu avais fini par glisser? me dit mon père, à qui le bûcheron racontait notre aventure.

— Eh bien ! nous nous serions noyées toutes deux. »

11 m'embrassa sans répondre ; mais dès le lendemain il me fit prendre une première leçon de natation.

« Ce qui me charme, dit-il à Mme de Brassannes, qui me le répéta plus tard, c'est qu'elle est dans l'ignorance complète de son héroïsme. »

Dans une autre circonstance, un voisin avait imprudemment parlé devant nous de je ne sais quelle bête échappée d'une ménagerie qui courait le pays. Peu de jours après, étant à cueillir des prunelles

dans un bois, l'un de nous, Edouard, je crois, aperçut un animal énorme qui dormait sur le revers d'un fossé. Ce fut un sauVe-qui-peut général. On ne tente pas de lutter contre une béte mystérieuse qui n'a pas de nom! Chacun fuyait à toutes jambes, et moi comme les autres. Quand on fut sur la lisière du bois, on se retourna. Point d'animal aux environs ; point de hurlements non plus. Seulement Jenny n'était pas avec nous. La gouvernante, qui nous avait suivis de loin, nous fit rougir de notre terreur en nous faisant voir sur la route un pauvre ours à la chaîne qui trottait dans la poussière, un singe sur le dos. Nous rentrâmes en riant sous le couvert des arbres. Au bout de cent pas, l'un des enfants découvrit Jenny agenouillée ou pour mieux dire blottie entre des broussailles au pied d'un chêne, la tête entre ses bras, immobile. On la secoua par l'épaule.

« Eh bien I qu'y a-t-il? » lui dit-on.

Elle répondit tranquillement que, ne pouvant plus courir, tant la peur lui enlevait de force, elle s'était jetée dans le buisson où on l'avait découverte.

« Je m'étais arrangée pour mourir, ajouta-t-elle, et je priais le bon Dieu pour que la bête me mangeât sans me faire trop de mal. >

Je n'avais pas cette douceur; j'aurais hurlé!

kk LE JOURNAL D'ONE HÉRITIÈRE.

XYI

Les enfants écoutent beaucoup, le plus souvent même sans en avoir conscience. Des mots les frappent dont ils ne comprennent pas la valeur, ils croient même ne pas s*en souvenir, puis un hasard les leur rappelle, et il se produit dans leur esprit comme des vibrations qui les pénètrent soudain. Ma mère causait un jour avec une amie moins jeune qu'elle de quelques années, un peu pâle, et qui me faisait TefTet d'une personne qui relève toujours de mialadie. Je Taimais pour sa douceur. Je jouais dans un coin silencieusement avec cette poupée à laquelle Mme de Brassannes avait rendu la vie en lui achetant une tête neuve. Il s'agissait d'un bal auquel toutes les poupées de sa connaissance étaient invitées; grande affaire I Cependant du coin de l'œil j'observais Mme Regnaud, qui semblait très-émue. Sur une observation de ma mère faite à voix basse, elle releva la tète, et plus haut :

« Hélas I fit-elle, on n'arrange pas sa vie, la vie s'arrange I »

J'avais réglé la question du bal, Mme Regnaud allait se retirer. Comme elle m'appelait pour m'embrasser, sautant sur ses genoux :

« A propos, lui dis-je, qu'entendez-vous par ce que vous avez dit de la vie, que cela s^arrange et qu'on ne Tarrange pas? Je n'y comprends rien. »

Mme Regnaud m'embrassa tendrement.

« C'est bien difficile à l'expliquer.... peut-être un jour le comprendras-tu; je désire seulement que ce soit le plus tard possible. >

Je n'insistai pas ; Mme Regnaud mourut trois ans après d'une maladie de poitrine. J'avais oublié le mot qui m'avait fait l'interroger. Longtemps après il m'est revenu comme un éclair. Du même coup j'en ai compris la terrible signification.

Il arrivait quelquefois que les amis de ma famille, entraînés par des voyages, confiaient à ma mère leurs enfants pour quinze jours ou trois semaines. On la savait complaisaute et on en abusait un peu. Dans ces circonstances, les petits étrangers partageaient notre vie. Tout était commun, travail et plaisirs. Je remarquai seulement qu'on leur imposait moins de devoirs et qu'on faisait plus large pour eux la part des amusements. J'en étais indignée, et un jour, à la première occasion qui se présenta, j'arrêtai ma tâche au point même qu'on avait indi-

que à mes nouvelles compagnes. Jenny cependant continuait.

« Pourquoi vas-tu plus loin ? lui dis-je.

— Parce qu'on me l'a dit.

— La belle raison ! Moi je fais comme Henriette et Pauline, que Ton ménage. >

Le soir même', mon père qui ne manquait jamais de s'informer de notre travail quotidien, m'interrogea. Je lui répondis nettement la vérité. Il y avait une différence entre mes petites amies et moi, je voulais savoir pourquoi.

« Et toi ? dit-il à Jenny.

— Moi, ça m'est- égal. On m'a dit : vous traduirez deux pages, j'ai traduit deux pages.

— Cependant Henriette et Pauline n'en ont traduit qu'une?

— Et voilà pourquoi j'ai fait comme elles! m'écriai-je, résolue déjà à subir le supplice de Guatimozin plutôt que de céder.

— Moi, cela ne me regarde pas, poursuivit Jenny ; c'est l'affaire de nos maîtresses.

— Si maintenant je te punissais pour ta désobéissance, que dirais-tu ? reprit mon père en s'adressant à moi.

— Je dirais que vous auriez à me punir demain comme vous avez à me punir aujourd'hui, car certainement je ne ferai jamais que ce que feront Henriette et Pauline.

— A moins que je ne t'explique les raisons qui me font agir, n'est-ce pas ? »

Je le regardai de façon à lui faire comprendre que c'était bien ainsi que je l'entendais. Tavais une peur affreuse en lui tenant tête aussi résolument, et le cœur me battait à m'étouffer; mais je n'étais plus la même déjà. Avec les ans, le caractère s'était développé dans le sens du raisonnement et de la résistance. Mon père me regarda un instant au fond des yeux.

c Ça te fait de la peine cependant de me désobéir? ajoutat-il.

— Beaucoup.

— Mais cette peine ne t'empêchera pas de continuer?

— Non. »

J'étais très-pâle et je ne baissais pas les yeux ; Jenny,les paupières humides, me pressait les mains et me disait tout bas : c Cède donc..., c'est si facile ! » Moi, je secouai la tête; ma mère, dont l'aiguille s'était arrêtée, regarda mon père de cet air de bonté qui faisait tout plier. Il me prit à part.

« Écoute, me dit-il, mais ne t'y habitue pas; ces deux enfants qui s'amusent là-bas me sont confiés pour un temps très-court Je n'ai pas d'autre mission que celle de leur rendre le séjour de cette maison agréable et de les empêcher de trop regretter celle de leurs parents^ je les gâte donc un peu. Avec toi et Jenny, c'est différent ; je réponds de vous dans le présent et dans l'avenir, il faut donc que je cultive Votre intelligence et votre cœur; la meilleure charrue c'est le travail. Si tu te maries un jour, je ne

veux pas que ton mari puisse me reprocher de n'avoir pas veillé sur toi.... Comprends-tu î »

Je me jetai dans ses bras; une heure après, et tandis que mes compagnes dormaient, je reprenais pour l'achever ma tâche négligée.

J'ai compris plus tard aussi pourquoi mon père, en passantla main sur la tête riante de Jenny, disait : « En voilà une dont je réponds 1 elle sera heureuse par tout et quand même.... Elle est douée d'obéissance.

« Mais celle-ci, ajoutait-il en me donnant sur la joue une petite tape du bout des doigts, hum 1 c'est un grand problème ! Il y a des barricades de 5î, de car, de mais^ et de pourquoi dans son esprit ; c'est une révoltée. »

Et nous avions grandi sur les mêmes genoux! Et nous avions reçu les mêmes caresses et les mêmes enseignements!

Quand il y avait grande compagnie à Valserre, c'était parmi les enfants et les jeunes gens qu'il fallait chercher mon père. Il avaitcomme une surabon-r dance de vie qu'il ne pouvait dépenser qu'avec eux. Le mouvement ne lui était pas moins njicessaire que Tair qui remplissait ses larges poumons. Aussitôt

qu'on le voyait arriver le samedi soir, la joie éclatait parmi nous. 11 improvisait des jeux qui mettaient la maison sens dessus dessous. Le plus extravagant consistait en une partie de cache-cache à domicile ; on déménageait toutes les chambres, on s'éparpillait dans tous les coins;, on éteignait toutes les lumières^ et le malheureux qui était en pénitence doursuivait dans les ténèbres des ombres quis*échappaient en poussant mille cris imités du règne animal. C'était un sabbat à faire croire que mille démons venaient de s'abattre sur le château. De longs silences y succédaient, interrompus soudain par une tempête de cris. Miaulements, hennissements, aboiements, bêlements grondaient et s'éteignaient. Une ombre saisie dans cette nuit, il fallait la reconnaître et la nommer ; ce n'était pas le moins difficile. Le plus squvent un rire fou perdait le prisonnier.

Ma mère, retirée dans une petite pièce du rez-dechaussée, où brillait la seule lampe qui restât allumée dans la maison, préparait une collation pour la fin du jeu. Elle avait soin d'y joindre un peu de charpie, du taffetas d'Angleterre et quelques bandes pour les menus accidents, bosses, contusions, meurtrissures.

« Je suis préposée aux horions, > disait-elle gaiement.

' L'adorable nature ! c'était la douceur même ! De quel bon sourire ne nous accueillait-elle pas quand minuit sonnait et mettait un terme à ces folies! Toute la bande accourait et s'extasiait, à la vue des

gâteaux et des brioches rangés en belles piles sur la table. Mais, avant d'y toucher; elle nous faisait mettre en ligne, les grands aussi bien que les petits, et nous passant en revue :

« Rien de cassé? » demandait-elle en riant.

Elle embrassait ceux qui n'avaient rien, et deux fois ceux qui avaient quelque chose, après quoi on sautait sur les assiettes. Au plus fort du pillage, on s'apercevait parfois que le petit Jacques ne se faufilait pas entre nos jambes. On partait à sa recherche, et on le découvrait tranquillement endormi dans un fauteuil, où le sommeil et la Migue l'avaient surpris. Avec ses cheveux tout frisés, il avait l'air d'un chérubin tombé d'un tableau d'église. Éveillé, le chérubin se changeait en amour. On lui fourrait un gâteau dans chaque main, une tasse de chocolat sous le nez, et l'un des grands, le prenant sur ses épaul.es, lui faisait faire le tour de la chambre en triomphe.

La fin de ces tapages en valait le commencement. Quatre ou cinq fois l'an, au plus fort des vacances, on imaginait de terminer la soirée par une promenade aux flambeaux. La chose arrêtée, on vidait les armoires de fond en comble, on décrochait les ri-

deaunc, on s'emparait des housses et des courtespointes, on se partageait les dépouilles des garderobes; manteaux, ch&les, bonnets, jupes, tout était mis en réquisition. Il n'y avait plus d'exception pour cette mascarade ; ma mère elle-même en était. Quant à mon père, il donnait l'exemple, et, bientôt après, toute la bande, affublée d'une façon grotesque, avec des couvertures et des draps de lits traînant sur Us talons, des turbans en tête, des tartans sur le dos, semée de fantômes et de marmitons, ornée de turcs et de paillasses, au bruit des casseroles et des mirlitons, se mettait en marche à travers les longs couloirs et les interminables escaliers de Yalserre. Pas un coin qui ne fût visité ; on allait ainsi un à un ; le plus petit, Jacques, toujours en avant, le plus grand en queue, et chacun portant une bougie à la main. On grimaçait et on gesticulait à qui mieux mieux. Bientôt le rire nous gagnait à la vue de nos silhouettes dansant sur les murs, et, la procession se disloquant, la moitié d'entre nous à bout de force s'asseyait par terre dans des attitudes de fantoches.

Le lendemain il fallait tout remettre en ordre. Ce n'était pas une mince affaire; ma mère y passait la matinée avec l'aide de toutes les femmes.

« Ah ! que c'est terrible d'avoir un mari si jeune que toi ! » disait-elle à mon père.

Elle le disait, mais n'en pensait rien; maman l'idolâtrait. Elle ne lui dérobait une part d'elle-même que pour la donner à ses enfants. Elle était tranquille et reposée, avec un secret penchant à la mé-

lancolie, que la bonne humeur de mon père faisait disparaître dans son élan. Le devoir ét<iit sa loi, il lui était si léger que ce n'était pas un fardeau. Elle y était à l'aise comme un oiseau dans Tair. Ma mère était petite, svelte, mignonne, avec des traits agréables qui respiraient la bonté, une main blanche et fine, et une voix d'un timbre si caressant que volontiers on la faisait parler pour le plaisir de l'entendre.

Quand par hasard M. Pujol gardait le silence, sa tristesse faisait des trous dans notre vie. On le regardait et on se taisait. Je me rappelle qu'un soir, après le dîner, dans le grand salon au divan rouge, où le rire avait ses libres entrées, mon père se pro menait de long en large, les mains dans les poches, le regard par terre. Nous étions autour d'une table chuchotant. Personne ne remuait. Par intervalles il s'arrêtait devant le feu et tisonnait; puis il reprenait sa marche. Ma mère, qui faisait de la tapisserie, l'observait du coin de l'œil. Le plafond, dans ce silence, semblait descendre sur nos télés et les terrasser. Jacques s'approcha de mon oreille.

- Qu'est-ce qu'il y a donc ?» me dit-il.

Je mis un doigt sur mes lèvres. J'étais assise à

Textrémité de la table, assez près de ma mère Mes yeux se tournèrent vers elle. Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Cela me fit un effet terrible. Le crayon avec lequel je noircissais une grande feuille de papier tomba de ma main. Un domestique entra et remit une lettre à mon père. Il s'approcha d'une lampe et l'ouvrit. Je remarquai que le papier tremblait entre ses doigts. L'aiguille de ma mère resta inactive sur le canevas. On ne prend pas garde tout d'abord à ces détails; plus tard ils vous reviennent. La lecture achevée, mon père tendit la lettre à sa femme.

« C'est fini, » dit-il.

EUe se leva et l'embrassa. On entendit le tintement de la pendule. J'avais sans savoir pourquoi envie de pleurer. Nous échangions des coups d'œil avec Edouard et Paul.

M. Pujol glissa son bras sous celui de ma mère et rei»traîna à l'autre bout du salon, près d'une fenêtre. Ils causèrent un instant tout bas; deux ou trois fois il passa la main sur son front, ébouriffant ses cheveux épais. On frappa à la porte.

« Entrez, dit ma mère de sa voix douce.

— Madame, dit la femme- de chambre*, c'est Jonquille qui demande à quelle Heure il faudra la grande voiture pour les enfants.»

Ma mère regarda mon père.

« C'est inutile, dit-il ; nous ne partons pas. »

Il se fit un grand mouvement parmi nous ; toutes nos têtes s'étaient tournées vers lui.

« Mes enfants, nous dit-il tout à coup, nous venons de décider, votre mère et moi, que vous resteriez tout rhiver à Valserre* »

Ce ne furent plus que des cris et des bonds. Au lieu d'une rue de Paris, qui nous séparait toujours un peu, de l'esclavage dans une maison, des visites et des courses qui nous prenaient notre mère, les bois, les landes, les prés, les étangs de Yalserre, la liberté des excursions, le grand air, la pleine campagne, les jeux, tous les plaisirs I

< J'obtiendrai de M. de Brassannes que Paul reste avec nous, » reprit-il.

Les cris redoublèrent. On sautait autour de lui; on ne s'entendait plus.

« Regarde-les 1 » dit mon père à sa femme.

J'ignorais alors que sa fortune était compromise. Une crise qui avait emporté une maison de banque dans laquelle tous ses fonds liquides étaient déposés, le menaçait d'une ruine complète. Il fallait recommencer, et, en attendant, renoncer au luxe de Paris. Un instant il avait plié sous l'orage; mais comme un taureau qui sent la charge plus lourde, courbe ses reins et tend les jarrets, il se roidissait contre le clioc de l'infortune et s'apprêtait à la vaincre.

A cette époque se rattache la première leçon de philosophie que la vie s'est chargée de me donner. Elle les prodigue aux pauvres humains, et ce n'est point sa faute s'ils n'en profitent pas. La ruine avérée, la maison de mon père se vida. Les amis qui faisaient parade de leur dévouement disparurent. Le cercle des relations se rétrécit. Mme de Brassannes accourut seule et s'enferma avec nous à Valserre. Elle y porta l'entrain et la sérénité de son esprit. Jamais on ne vit égalité d'humeur plus constante. Elle était comme un beau ciel frais et clair. Où elle entrait, le calme se faisait; elle avait le cœur compatissant, comme le caractère ferme et enjoué. Ma marraine à Valserre, il me sembla que je n'avais rien perdu. Pour le dire en passant, cette marraine était la seule de mes propriétés que je ne consentisse pas à partager avec Jenny. Elle était à moi;, c'était ma chose. Je voulais que personne n'y touchât ou prétendit à sa tendresse.

Jenny dormait dans un lit pareil au mien, dans ma chambre, notre chambre, devrais-je dire, car ma mère tenait à ce que tout fût commun entre nous. Gomment se fait-il cependant, et par quel miracle,

que nos caractères eussent si peu de ressemblance? Même éducation, mêmes soins», même tendresse, mêmes exemples, et des résultats entièrement opposés. Serait-ce que rien ne peut changer la parcelle d'essence divine qui brûle dans notre argile? La rigidité et la persévérance de l'enseignement, les dures conditions de la vie, les chocs de l'adversité qui agissent sur l'esprit comme un marteau sur du fer, la peuvent modifier peut-être ; mais la surface grattée, on la retrouve. Jenny était née soumise, moi révoltée. Mon père l'avait dit, et il ne se trompait pas. Elle trouvait tout bien, acceptait tout, et partout s'arrangeait pour être heureuse. Mon premier mouvement, au contraire, était la résistance. Je me cabrais ; des milliers de pourquoi voltigeaient sur mes lèvres, en quelque sorte les piquaient ; j'en renfermais d'autres milliers dans mon cœur. Les barricades se dressaient d'elles-mêmes au dedans de moi. Je voulais être convaincue avant de me soumettre, et si je cédais devant Tascendant d'une autorité supérieure, quelque chose grondait et protestait dans mon être intérieur. Rien de semblable chez Jenny. On jouait, elle était contente. On travaillait, elle étciit contente. Qu'on revînt ou qu'on partit, qu'on restât à la maison ou qu'on sortit, elle était contente, toujours contente! Elle s'arrangeait de tous les dérangements. Dieu l'avait faite comme une liane, qui dans sa souplesse,' plie avec grâce au moindre souffle de vent, de quelque côté qu'il vienne.

Je me rappelle que dès le temps où les idées com-

mençaient à se débrouiller dans ma petite tête, j'avais avec Jenny de grandes querelles au sujet de cette éternelle mansuétude qu'elle répandait sur toute chose comme un manteau. Elle riait de mes colères. « Quoi! lui disais-je plus tard, rien ne t'irrite, rien ne te fait bouillir le sang? A tout tu réponds : « C'est bien!... » et rien ne te lasse?

— C'est bien plus commode, répliquait-elle; d'abord on s'épargne à soi-même la peine de se fâcher, puis on trouve plus facile les choses contre lesquelles on n'entreprend pas de lutter, et on flnit par y trouver de l'agrément.

— Si bien que si quelque garçon du village voulait te battre, tu te laisserais faire?

— Peut-être! Étant le plus fort, il viendrait toujours à bout de moi, et qui sait si ma complète soumission ne le désarmerait pas? D'ailleurs, à quoi bon! quand par hasard j'ai des velléités de résistance, quelque chose me pousse bien vite à céder, et je cède.

— Lâche ! .

— Lâche ou sage, qui sait? » répliquait-elle en riant.

Ces mêmes discussions qui nous amenaient l'une contre l'autre étant jeunes filles, femmes nous lés

avons continuées ; rien n'a changé ma chère Jenny, elle s'est fait une épée et un bouclier de Tindulgence, Cette belle vertu lui venait naturellement comme les fruits mûrs aux espaliers. Gela m'incline à penser qu'en toutes choses les caractères dominent les événements et sont plus forts que l'intelligence, et, pour aller plus loin dans l'ordre philosophique, il m'a semblé souvent que les lois dans lesquelles on enferme les hommes et qui supposent les mêmes aptitudes, les mêmes énergies, les mêmes aspirations, les mêmes tendances, sont iniques dans leur essence ; mais on rentre ici dans un système de questions que je ne veux pas aborder...; et puis, comment faire? ne faut^il pas que les individus se courbent sous le niveau des masses, et que la règle soit une pour tous?

Mon père, qui, à mille indices, avait deviné mon penchant naturel à la révolte, s'employa de toutes ses forces à le briser, ou tout au moins à le dompter. Il y mit toute son intelligence et tout son cœur. Ma mère l'y aidait de son mieux. J'étais sans cesse baignée par un flot de caresses qui faisait passer les raisonnements plus graves de mon père, comme l'eau claire d'un fleuve emporte les troncs d'arbre confiés à son cours par de robustes bûcherons. Ce système eut des résultats dont je puis apprécier aujourd'hui le grand mérite ; s'il n'a pas changé ma nature, il l'a assouplie en lui faisant accepter comme des devoirs ou des nécessités les choses contre lesquelles j'étais tentée de m'insurger. Mais quelle patience

n'a-Wl pas fallu, quelle suite, quelle persévérance dans l'effort, quel amour dans renseignement ! J'apprenais à céder, parce que je me sentais aimée.

Lentement, jour à jour, heure à heure, l'esprit d'obéissance me pénétra, comme une terre 'forte est pénétrée par une pluie fine et douce qui tombe d'un ciel clément; ma raison s'y plia plus que mon caractère, mais bénie soit la tendresse vigilante qui m'a enseigné cette vertu suprême qui serait la plus féconde et la première s'il n'y avait pas l'invincible et fortifiante volonté de résister au mal ! Je lui dois les plus pures jouissances etles meilleures consolations. Certes, l'esprit de révolte n'est pas mort en moi, il gronde encore et se débat au plus profond de mon être; mais il est enchaîné, et c'est inspirée, conduite, rehaussée par la voix de mon père que mon âme s'en est rendue maltresse I

Le nom de M. de Brassannes s'est déjà rencontré bien des fois sous ma plume. On le retrouvera souvent encore dans le courant de mes souvenirs. H. de Brassannes était le plus intime ami de mon père. Il appartenait en qualité d'inspecteur général au corps de l'intendance militaire; c'était une des

lumières de ce corps respecté pour son zèle et son activité. Dans une circonstance où sa délicatesse et sa conviction se trouvaient en désaccord avec une volonté supérieure, il résigna ses fonctions sans bruit et rentra dans la vie privée. Mon père lui offrit sa bourse et son crédit.

« Merci, lui répondit l'inspecteur démissionnaire, j'ai ma retraite. »

C'était sa seule fortune ; mais, sans enfant, et en y joignant les modestes revenus de la petite dot que Mme de Brassannes lui avait apportée, il ne lui semblait pas qu'il eût rien à désirer. Personne ne poussa plus loin le sentiment de la plus rigide probité. Il en était esclave. Beaucoup de raison, une grande bonté, un caractère ferme et conciliant en faisaient un homme exceptionnel. L'habilude du service avait incliné son esprit vers la discipline. Il ne comprenait et ne tolérait aucun écart, pas plus du côté de la conduite que du côté de l'imagination. C'était un homme d'une taille moyenne, mince, délicat, avec un visage pâle et fin qui sentait le gentilhomme plus que le militaire. Il était d'une vingtaine d'années plus âgé que sa femme. Jamais je n'ai vu de ménage plus uni et plus constamment heureux, si ce n'est celui de mon père. M. et Mme de Brassannes n'avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Ils étaient par le regard, le sourire, le mouvement, le silence, en communion perpétuelle. Elle eût été volontiers exaltée, il la maintenait d'un mot. Il y avait en lui du père, de l'époux, de l'ami, et tout se confondait

dans un sentiment d'adoration qui avait pour assises Testime et le respect.

Mme de Bressannes, — Adèle, comme il l'appelait dans l'intimité, — lui inspirait une confiance illimitée. Libre, et tous les horizons ouverts devant elle, elle se gardait à lui, sans efforts, mais avec une sorte de reconnaissance de cette indépendance absolue qu'il lui laissait. Il ne faisait rien sans la consulter; mais dans les occasions décisives il restait le maître. Quand il avait pris une résolution, elle ne discutait plus : à la femme du monde succédait la femme selon l'Évangile.

Ma marraine n'avait jamais été jolie, dans l'acception habituelle du mot ; mais elle avait un charme qui lui tenait lieu de beauté, et qui lui attachait ceuxlà mêmes dont elle avait repoussé les hommages. Sa coquetterie consistait à être bonne, égale, prévenante et serviable à tous. On la sentait heureuse des services qu'elle pouvait rendre. Elle répandait autour délie la paix, comme Its bois la fraîcheur et l'ombre. C'était un don ; les âmes les plus troublées se calmaient dans son atmosphère. Elle exerçait l'heureuse contagion de la bonne humeur et de la bonne santé de son esprit.

A présent que je puis démêler mieux la vérité dans la confusion de mes souvenirs, je crois par mille choses qui me reviennent, que peu de femmes ont été plus aimées et plus sincèrement aimées que ma chère marraine. On ne pouvait s'empêcher de Taimer encore, même lorsqu*on ne Taimait plus, mais d'une autre manière, et avec des reflets de tendresse qui

communiquaient une grâce plus exquise à l'amitié qu'on lui exprimait. Elle ne faisait point parade de ces vives affections éveillées tour à tour, et tour à tour contenues ; mais on en devinait l'influence autour d'elle comme on devine la présence de l'aurore aux lueurs blanches qui se répandent dans le ciel. Avec des ressources limitées elle faisait des miracles. Son esprit, son cœur plutôt, s'ingéniait à trouver ce qu'on pouvait désirer dans le cercle de ses amitiés, et à l'heure opportune elle l'offrait avec l'expression d'un tel bonheur que toute la joie semblait pour elle. A défaut de fils, M. de Brassannes avait un filleul, son neveu, Paul de Brassannes, un orphelin dont il étîit le tuteur. L'n père n'eût pas été meilleur pour lui. Paul justifiait les soins dont il était l'objet par les plus aimables qualités; personne n'était tout à la fois plus timide et plus résolu, timide par le cœur, résolu par le caractère. Un mot de tendresse le troublait, une menace le redressait. Une se détachait pas plus de ce qu'il aimait que de ce qu'il entreprenait. Il ne possédait qu'un mince patrimoine sur lequel M. de Brassannes veillait avec une attention jalouse. Cet excellent homme avait pris à sa charge toutes les dépenses de son pupille, pour qu'à sa majorité il pût trouver un petit capital qui l'aidât à vaincre les premières difficultés. Jusqu'à sa dixième année, Paul avait été d'une constitution délicate, presque débile. Mais il y avait une grande ardeur et un vif ressort moral dans cette nature éprouvée. La force et le développement lui vinrent avec l'adolescence.

Il voulut vivre et il vécut. Tout jeune il se trempait dans reffort et le travail, comme d'autres dans la mollesse et le repos.

Mme de Brassannes l'adorait. Que de nuits n'avait-elle point passées à son chevet ! Elle versait sur lui la meilleure part de cette tendresse qui eût fait d'elle une mère égale à la mienne. Je crois bien que nous étions, Paul et moi, les deux êtres qu'elle 'aimait le plus; elle nous donnait son cœur, comme elle nous eût donné son sang.

Paul avait cinq ou six ans de plus que moi, mais les causes que j'ai expliquées et la précocité naturelle à mon sexe rendaient cette différence moins sensible. Il était presque mon contemporain aux environs de ma douzième année. Une sympathie singulière nous unissait. Losque étant lillette je trottais en trébuchant, j'étais toujours dans ses bras. Si l'on me grondait, il prenait ma défense ; ses petites économies d'écolier passaient en friandises et en jouets qu'il m'offrait. Plus tard, à l'époque où les enfants s'énamourent de contes, que de fois ne l'a-t-on pas surpris me faisant des lectures dans de beaux livres remplis d'images qu'il collectionnait pour moi ! Qui connaîtra la source de ce fluide mystérieux qui attache deux êtres l'un à l'autre à un moment de la vie ou ils ne comprennent même pas ce que c'est qu'un attachement? Deux regards se rencontrent, deux rires éclatent, et voilà qu'un germe est déposé dans deux cœurs enfantins où plus tard il enfoncera des racines I

Ruinés, nous étions heureux. Ce mot même n'avait pas de signification pour nous. La même abondance nous entourait, le même lait fumait dans nos tasses le matin, les mêmes professeurs arrivaient régulièrement deux fois par semaine à Valserre ; ma mère nous groupait autour d'elle avec Je même sourire. Ce fut le temps le plus aimable de mon adolescence.

Les enfants, qui ont l'intelligence si vive et parfois l'observation si fine, ne se font aucune idée exacte des conditions sociales de la vie; jamais presque leur attention ne se fixe sur les objets qui les entourent ou qui sont à leur usage. Ils sont convaincus qu'il y a des endroits où l'on trouve des meubles et des vêtements comme on trouve des pommes sur les pommiers. Il suffitdeles ramasser qand on en a besoin. Ils voient bien l'argent aller et venir, et ils savent quelquefois ce que coûtent les cerfs-volants et les poupées; mais ils s'imaginent que les parents rapportent de l'argent comme les épis des grains de blé. Il ne s'agit que de cliercher dans leurs poches. 11 ne leur parait pas plus étonnant d'avoir toujours des côtelettes, des bottines, des chapeaux, des confitures, que

de cueillir des noisettes dans les bois. Ils n'y pensent même pas. Cela est parce que cela est. Les en priver leur paraît un bouleversement, presque une injustice. Quand je vis les choses suivre leur cours habituel, la première émotion passée, je ne m'arrêtai plus à cette ruine dont l'annonce avait coûté des larmes à ma mère. Ce fut l'accident d'un soir.

Je remarquai seulement que celles de mes petites amies qui venaient autrefois dans de belles voitures attelées de beaux chevaux n'arrivaient plus. J'en demandai le motif.

« C'est que vops êtes pauvres, » me répondit mon père.

Ce mot me troubla. On appelait ainsi les mendiants que je rencontrais sur les routes ou qui s'arrêtaient aux portes des maisons, le bonnet à la main. Allionsnous être réduits à cette condition? Mais alors pourquoi ne pas nous venir en aide? pourquoi disparaître au moment où nous avions le plus besoin des autres? Plus tard, et la fortune ramenée à Valserre, j'ai revu tous ceux qui nous avaient délaissés. J'étais alors en âge de comprendre, et un sentiment d'amertume, que le temps n'a point cfFacé, se glissa dans mon cœur.

A cette époque, on voyait un peu moins M. Pujol à Yalserre; il voyageait au loin, il redoublait d'activité : « C'est pour vous, » me disait ma mère, et elle nous lisait les passages de ses lettres qui nous étaient des'.inés. On y retrouvait sa bel.'o hrrmeur et sa gaieté.

« Travaillez ferme, nous disait-il ; au retour nous nous amuserons. »

Il n'y avait plus de calèche à la maison, mais une espèce de charrette longue et solide d^ns laquelle nous nous entassions pour les promenades qu'on faisait aux environs. On s'asseyait sur des bottes de paille. Avons-nous ri sur ces durs coussins, à l'abri d'une capote mobile qui laissait passer le vent et là pluie I Je me souviens qu'un jour, en revenant d'une ferme où nous avions goûté, le temps se mit à l'orage. Une bourrasque de pluie vint, à laquelle succéda subitement un tourbillon de neige. Le cheval qui traînait la charrette ne pouvait plus marcher dans les chemins défoncés. Il fallut mettre pied à terre. Les enfants ne dédaignent pas les accidents, c'est de l'imprévu. On s'enfonça à travers champs. Edouard fit une boule d^ neige qu'il lança contre l'un de nous, Jacques l'imita; bientôt la bataille devint générale, et les projectiles volèrent de toutes parts. Le ciel se chargeait de nous fournir les munitions. Quand un chapeau atteint dans U mêlée sautait en l'air, les rires et les cris redoublaient. Lorsqu'on arriva au château , toujours courant, le front en sueur et les mains rouges, on s'aperçut que Jacques était resté en arrière. On reprit aussitôt le chemin des bruyères, Je cherchant et l'appelant; une voix essoufflée et grêle nous répondit, et on l'aperçut qui marchait dans la rafale, le dos courbé, un paquet entre les bras.

Le brave enfant s'était rappelé qu'on avait oublié

dans h charrette deux jeunes chiens dpnt on avait fait cadeau à notre garde, et, malgré l'ombre qui s'épaississait, il étsiit retourné sur ses pas pour les prendre. •

Pfiiuvre petit Jacqiiesl II partît peu de teipps aprè? poqr passer quelques n^ois à Gorfou, où son père le rappelait. Je ne savais pas alors que le ijavire qui l'emportait disparaîtrait dans une tempête et qua jamais on n'en aurait de nouvelles. Nous étions à table quand une lettre noqs parvipt ^-nnonçant ce naufrage. La fourchette me tomba des mains et je fondis en larmes. La mort venait d'entrer dq^ns la maison. J'ai revu bien des fois dans mes songes sa tète pâle endormie sur un lit d'algues vertes ; les vagues agitaient ses cheveux bouclés; je me réveillais en pleurant. Je me rappelai la mort de ma poupée et le grand chagrin que j'en avais eu; mais à présent Mme de Brassannes ne pouvait pas rappeler à la vie celui qui n'était plus I

J'avais alors quatorze ans à peij près; la fortune, comme un voyageur capricieux qui retourne aux pays abandonnés, nous était revenue. Les amis ne manquaient pas à Valserre ; on y revoyait les anciens, péle-pxôle avec les nouveaux. Jenny faisait à tous Je

même accueil, on pouvait croire que, pour elle, ils avaient fait une excursion, et qu'à présent ils étaient de retour. Un sentiment de rancune me laissait à peine la force d'être polie. L'une des pefsonnes qui vivaient autrefois dans notre intimité et qu'on n'avait plus vue au moment du désastre, accourut la première dès le réveil de la prospérité. Elle m'accabla d'embrassements et m'apporta une bagatelle ainsi qu'à Jenny.

« Que j'ai été malheureuse de notre séparation, dit-elle, mais à Paris il y a des courants qui vous entraînent on ne sait où.... On n'oublie rien cependant.... Libre, j'ai suivi l'impulsion de mon cœur; ^ue vous voilà belles et grandes ! »

La dame partie, je jetai au loin son cadeau.

« Que fais-tu donc? me dit Jenny.

— Cela ne t'indigne pas de voir auprès de nous quelqu'un qu'on n a pas aperçu aussi longtemps qu'on nons a crus pauvres?

— Non, cela me fait plaisir de revoir des visages qui me rappellent de bons souvenirs.

— Ces visages, pourquoi reviennent-ils au moment 011 les chevaux rentrent dans récurie et les voitures sous la remise?

— C'est un hasard.

— Un hasard maladroit alors. Il fallait revenir plus tôt ou ne pas revenir du tout. »

Jenny réfléchit.

« Tu as peut-être raison, reprit-eiie ; mais il m'est très-doux de voir les choses du bon côté, j'en ai con-

tracté l'habitude et certainement je ne changerai pas; tout m'apparaît ainsi couleur de rose, et contente des autres je le suis de moi. Si la surface est jolie, pourquoi la creuser? »

Je fus prise d'un mouvement de colère. .

« Tiens! m'écriai-je, à force d'aimer tout le monde, tu finiras par n'aimer personne.

— Tu sais bien le contraire, toi pour qui je me jetterais au feu. »

Je vis que ses yeA se remplissaient de larmes. J'embrassai cette excellente créature. La bonté s'épanchait de son cœur comme une eau pure d'une source toujours pleine. Je n'aurais pas voulu seulement qu'elle coulât pour tout le monde.

Quand le malheur entre dans une maison, dit un proverbe arabe, il laisse toujours la porte ouverte derrière lui. Jacques semblait avoir emporté la paix de la maison. Un matin, ma mère s'alita. En peu de jours, son mal, qui semblait léger, empira. Au bout de la semaine, le médecin ne conservait plus aucun espoir;. une lièvre maligne- vainement combattue la poussait vers le tombeau. C'était au cœur de 1 été. Dans cette grande maison si pleine de rires, un grand

silence. On marchait sur la pointe du pied, on s'interrogeait du regard, on pleurait dans les coids; la consternation était partout. Mon père faisait mal à voir. Les domestiques n'avaient pas moins de chagrin que les amis. Les petites gens du voisinage arrivaient dès lé matin pour avoir des nouvelles. Le soir, on se rassemblait dans la grande cuisine ou sur le pas de la porte. On faisait brûler des cierges dans l'église. Ma mère fut admirable jusqu'à là dernière heure. Seule, elle avait du courage. Un soir, elle se pencha vers mon père, et lui jetant ses rUains pâleâ autour du cou :

« Pardonne-moi si je pars la première, » dit-elle- Je me sauvai de la chambre en courant.

XXYII

Le surlendemain, nous étions réunis dans sa chambre. Je vivrais cent ans, qu'il me semblerait toujours que c'était hier. Le soleil entrait à flots par les vitres. Des insectes pareils à des pointes de feu dansaient dans la lumière. Un frisson de vent palpitait danâ le feuillage, et faisait passer des ombres légères dans ces flots de clartés. Ma mère, immobile, leâ yeux tournés vers nous, respirait avec peine. Dans ce râle, un Sourire flottait sur ses lèvres déco-

LE JOURNAL D'tJNB HÉRITIÈRE. 71

lorées. Le matin, dans le corridor, j'avais surprix un prêtre. Tout à coup, elle jeta ses bras en l'air.

t Dieu boni * fit-elle.

Un instant, je vis ses mains s'agfter dans le vide, puis elles retombèrent inertes sur les draps.

« A genoux ! c'est la mort, » dit mon père.

Il s'agenouilla au pied du lit, le dos courbé, les épaules secouées par des sanglots qu'il comprimait; j'étais prosternée à quelques pas de lui, anéantie. Les terreurs de la mort passaient au dedans de moi. Je ne sais combien de temps cela dura; il fallut m'emporter. Dans la soirée, je me glissai vers cette chambre qui était notre refuge, et d'où ne sortait aucun bruit. Une bougie y brûlait. Mon père était debout, devant l'alcôve. Dans la clarté pâle, je vis le visage blanc de ma mère sur Toreiller blanc. Ses paupières étaient fermées. Jamais je n'avais vu ce sommeil terrible. Mes jambes eurent de la peine à me porter jusqu'à son lit. Je me penchai et l'embrassai. Lé froid de ce baiser me pénétra jusqu'aux ôs. Je retins un cri et me relevai toute blanche. Mon père me prit par la main :

t Regarde-la, mô dit-il, c'était une sainte. »

J'étouffais. Quelque chose d'elle cependant passa en moi, et retenant la main qui pressait la mienne :

« Voulez-vous que je resté? » dis-je à mon père.

11 me fit signe de la tête qu'il y consentait, et je restai une partie de la nuit auprès de lui. Son désespoir muet n'était pas moins effrayant que l'immobilité de ma mère. Un vague sentiment du devoir

dans ce qu'il a de plus austère me pénétra. Je sentais confusément que je devais m'efforcer de remplacer celle qui venait de nous quitter comme un moissonneur qui a fini sa tâche, et employer toutes mes forces à consoler l'être sacré qui la pleurait. Le visage rempli de pleurs, je pris la main de mon père et la portai à mes lèvres. Il devina ce qui se passait en moi.

« Tu viens d'entrer dans la vie, me dit-il, traverse-la comme elle 1 »

Mon père n'était pas d'un caractère à s'appesantir dans la douleur. Son tempérament s'y refusait comme aussi l'expérience. Il savait que la vie a des exigences auxquelles, dès l'abord, il faut se soumettre, si on ne veut rien perdre de son ressort et de sa fermeté. Il faisait à son chagrin noir une place à part, comme on élève dans l'ombre un autel ; le reste appartenait à la vie. Il considérait un peu lé monde comme un vaste atelier ouvert à tous les bras et à toutes les intelligences, et les créatures passagères qui le peuplent comme des ouvriers dont la mort seule a le droit d'abréger la tâche. Bientôt le mouvement de la maison reprit son allure. Il n'y avait

qu'un grand deuil de plus au fond des âmes. Seulement, un matin mon père, me faisant entrer dans sa chambre, me mit entre les mains un trousseau de clefs.

c Dès aujourd'hui, me dit-il, tu remplaceras celle que nous pleurons.

— Moi l m'écriai-je épouvantée.

— Toi ; le devoir d'une femme est de gouverner la maison. Tu l'apprendras de bonne heure pour le savoir mieux. »

Avec mon père il ne fallait jamais discuter. J'emportai le trousseau de clefs; les domestiques et les fournisseurs n'eurent plus affaire qu'à moi. Tout le linge de la maison passa par mes mains, et comme mes études ne devaient pas souffrir de ces occupations nouvelles, je me levai une heure plus tôt et m'habituai surtout à faire un emploi judicieux de mon temps. Je m'étonnai plus tard de ce qu'on peut faire entrer dans une journée. La règle me devint facile et la discipline aisée; dans cette activité régulière il n'y avait pas de place pour la rêverie et ces paresses molles de l'esprit d'où sortent mille désirs confus, mille vagues aspirations qui mènent à la fatigue et à l'ennui ; toutes les heures en appartenaient au solide et à l'utile. Mon père avait des théories particulières sur la lecture. Il ne me poussait pas à ouvrir beaucoup de livres; même il estimait dangereux un grand nombre de ceux qui errent communément sur toutes les tables. Rien de ce qui exalte l'imagination ne trouvait grâce devant lui. Il

74 LE JOURNAL D'QNB HËRITÏÈRE.

lui suffisait de savoir qu'elle prendrait son vol, l'heure venue. Quelqu'un, Au jour de Tan, m'avait apporté eti cadeau un magnifique exemplaire dé Paul et Virginie. Il eut quelque peine à me permettre d'en lire les pages immortelles. A quelque temps de là, il me surprit tout en pleurs le volume à la ihaih :

c Ma chère enfant, me dit-il en souriant, tu n'habiteras jamais Pamplemousse, igt jamais perisonne n'a rencontré le fils dé Marguerite, à Paris. >

Je le regardai les yeux remplis de larmes :

« Je ne l'y chercherai jamais hoh plus, » lui dis-je.

Je rougissais cependant en parlant aiilsi. Le fils adoptif de ma chère marraine s'appelait Paul, comtne l'ami de Virginie, et son imagB avait lui subitement dans ma pensée.

Cette raison froide, qui chez mon père s'alliait à la gaieté, cachait Un fonds inépuisable de tendresse et de bonté. Cette nièce qu'il avait recueillie dans la maison, cette Jentiy que j'aimais comme une sœur, n'était pas appelée à jouir d'une fortune égale à la nôtre; mais vivant de la même vie, il voulait qu'elle eût les mêmes avantages. 11 s'employait donc à lui constituer une dot qui ne laissât point de difiérence entre nous. 11 en avait parlé à ma mère, dont le bon

cœur avait adopté avec empressement cette combinaison. Le premier soin de M. Pujol fut donc de capitaliser le revenu de ce que Jenny possédait en propre, et d'ajouter à la somme ainsi constituée une part prélevée sur les économies de la maison. Il avait calculé que le tout ensemble ferait de Jenhy, aux environs de sa majorité, une héritière tion moitis bien pourvue que moi.

Tout ce que mon père avait résolu , il le faisait résolument; mais il n'entrait pas dans ses habitudes de rien cacher de ses projets, lorsque surtout leur entière exécution pouvait intéresser d'autres personnes. Quand nous fûmes en âge de comprendre , il nous fit part de ses intentions , à Edouard et à moi.

« Ah î tant mieux ! » m'écriai-je.

Mais déjà un changement brusque s'était fait dans la physionomie de mon frère.

« Je le savais , dit-il d'un air de mécontentement , mais je ne le croyais pas.

— Et pourquoi?

— Parce qu'il ne me paraît pas juste de frustrer ses propres enfants au profit d'une étrangère.

— Edouard I s'écria ma mère.

— Laisse-le s'expliquer, » reprit mon père d'une voix calme, mais ferme et sonore.

Se tournant alors vers mon frère:

« Ainsi, pouf suivit-il, à ton seûs, jeté dépouille et je dépouille ta sœur de ce qui vous est légitimiement acquis. Je n'agis pas en bon père de fâHiille?

— Je ne dis pas cela, répondit Edouard un peu troublé.

— Alors, que dis-tu ?

— Je dis seulement que si vous faites des économies, je ne comprends pas qu'elles soient distraites de notre héritage.

— Oh I tu prévois les choses de bien loin.... mais en ne prenant ces mêmes choses qu'au point de vue pratique et matériel, et en les dégageant de tout sentiment moral, il me semble que cet argent, dont ta mère et moi nous disposons, est à nous.... Le crois-tu ?

— Oui, répliqua Edouard en hésitant.

— Je te remercie de vouloir bien le reconnaître. Donc, si nous en avions le désir, nous serions libres d'employer ces économies en achats de meubles ou de chevaux, en voyages, en plaisir de toutes sortes.... Encore une fois, le crois-tu ?

— Oui.

— Eh bien, suppose un instant que notre plus grand plaisir soit de penser à l'avenir de cette cousine que tu appelles une étrangère ; ne sommes-nous pas dans notre droit? »

Edouard ouvrait la bouche un peu confus. Ma mère l'interrompit :

« Ne vois-tu pas qu'il regrette ce qu'il a dit? s'écria-t-elle ; je suis sûre même qu'il n'en a pas compris la portée. Il aime Jenny comme nous l'aimons tous.... Réponds, et dis si ta parole n'a pas été au delà dé ta pensée ?

— C'est vrai, » dit Edouard en balbutiant, Ma mère Terabrassa. Mon père le regardait en silence; il avait le front soucieux. Quand nous fûnies seuls, Edouard frappa dû pied avec violence : « Cependant elle n'est pas ma sœur! » s'écrîa-t-il.

La lumière se fit dans mon esprit. Je devinai pourquoi Edouard ressentait si peu d'affection pour la bonne Jenny. Malgré lui il supputait ce qu'elle coûtait à la maison, et, vaguementinstruit par despropos saisis au vol dans des indiscrétions d'antichambre, il lui en voulait depuis longtemps de la part qu'on lui prélevait dans l'héritage paternel. Ne sait-on pas des fermiers qui pensent avec amertume aux épis glanés dans leurs champs? Toutes les charmantes qualités de sa cousine disparaissaient devant ce fait unique. Il l'accusait presque de vol : ce n'était plus une parente, c'était une ennemie, elle lui dérobait une part de son bien.

Qui donc avait déposé dans son âme le germe de ces sentiments bas? quelle influence malsaine en avait développé les éléments? Le même sang coulait dans mes veines, mes membres était pétris de la A)éme chair, la même tendresse expansive nous

avait réchauffés des mêmes baisers, et nos cœurs subissaient des entraînements contraires, comme on voit des orties se mêler anx moissons sur une terre ouverte par le même soc. Ainsi s'accent^aient les différences que le travail constant de réducatipn n'arrivait pas à niveler.

L'époque de notre deuil achevée, mon père rouvrit sa maison. J'en avais le gouvernement; il voulut m' apprendre à en faire les honneurs.. J'avais un peu plus de seize ans; une sorte de timidité innée xae disposait mal à remplir ces fonctions délicates qui demandent un tact si parfait. Je ne savais pqs sourire aux personnes qui de prime saut ne gagnaient pas ma sympathie ; je restais froide ou guindéç. J'ai pu remarquer plus tard que les relations du monde se composent d'une quantité inépuisable de petits mensonges qui sont la monnaie courante de chaque jour. On n'est pas maîtresse de maison si on ne pousse pas la politesse jusqu'à cette limite extrême où elle rencontre l'hypocrisie. Malheureusemept mes impressions se manifestaient sur mon visage, comme les [luages qui glissent dans l'azur se reflètent sur la transparepce d'un lac. Mon père recevait tous les

mercredis; la porte du salon ouvertp, je devenais gênée ; déj?ije me préparais à mon rôle. Quelquefois, prise d'un mouvement de colère enfantine et n^'approchant d'une glace :

c Allons I m'écriais-je, apprends à sourire, salue et complimente , soupire avec celle-ci et plaisante aveccelle-1^.... N'oubliepas la migrainede Tune et la névralgie c|e l'autre.... çt surtout fais sem^Iapt de prendre un intérêt très-vif à des histoires que tu t'empresseras d'oublier dès que tu auras le dos tourné ! »

Et tout en parlant je faisaiis de grandes révérences à mon image à laquelle je donnais de vigoureuses poignées de main. Jenny ^^iait aux éclats. Dans la même situation, rien ne l'embarrassait. Elle couvrait tout d'un manteau de prévenance et d'aménité. Au premier coup de sonnette je me serais volontiers cachée derrière sa jupe.

Il y avait des jours néfastes où je ne regardais pas le formidable piano à queue qui s'étalait à l'un des angles du salon sans des frissons de terreur; mon père avait décidé quej'exécuterais un grand morceau ou que, mieux encore, je chanterais. C'était un supplice quand je voyais Taiguille approcher de l'heure maudite où il me faudrait m'asseoir devant l'instrument fatal : le cœur commençait à me battre; bientôt les pulsations augmentaient et coupaient ma respiration. J'aurais voulu qu'une trappe s'ouvrît sQusmes pieds etm'englouttt. Il me fallut bien des fois m'^pppyer aux meubles pour ne pas tppiber;

mon père s'en apercevait et tenait bon. Je devais me roidir contre l'émotion qui m'oppressait. Des instants venaient où je croyais que j'allais m'évanouir. Cependant mes mains se posaient sur les touches et j'attaquais le morceau. Mon père me remerciait du regard.

« Chère enfant, me disait-il après, apprends à faire simplement les choses simples ; trop d'embarras pourrait laisser croire que tu as des prétentions, i

Un soirune personne empressée et sensible s'avisa d'intervenir en ma faveur.

« Elle va se trouver mal ! lui dit-on.

— Si elle se trouve mal, ce sera ridicule, et elle n'y gagnera rien, » répliqua mon père en me regardant.

Je marchai tout droit au piano, comme autrefois, h l'appel de cette môme voix, j'avais marché vers le fameux Trou de Valserre.

Ainsi il m'a brisée et mon âme assouplie l'en remercie à présent. Quand il est mort, j'étais armé pour la vie.

Nous avions dès cette époque auprès de nous une institutrice que mon père avait acceptée, malgré sa jeunesse, sur les bons renseignements qu'il avait obtenus. Mlle Clotilde Guérin n'avait guère plus de trois ans au-dessus de mon ftge, mais elle possédait

une raison ferme et une rare intelligence. Elle agissait beaucoup et parlait peu, mais quand il fallait s'y décider, elle le faisait en termes nets et précis où il y avait une sorte d'éloquence qui entraînait avec elle la persuasion. Elle avait le cœur tiér. Inclinée sur un travail d'aiguille, elle semblait froide ; quand tout à coup un morceau de musique ou quelque discussion l'animait, un rayonnement de vie se répandait sur son visage : c'était une transfiguration, on surprenait des flammes dans son sourire et ses yeux.

Un jour je lui en fis l'observation.

« Ahl vous avez remarqué cela? me dit-elle en rougissant ; c'est que la bête n'est pas domptée I

— Comment la bête! m'écriai-je.

— Eh ouil la bête, c'est-à-dire la femme ... Quand on est institutrice, il faut l'être entièrement, c'est-àdire uniquement. Comprenez-vous?

— Non.

— Alors nous en reparlerons plus tard. »

Cette réponse m'était restée dans la pensée. Je me sentais attirée vers Mlle Guérin quoique je n'obtinsse d'elle aucune complaisance. 11 y avait en elle un sentiment de dignité qui commandait ma confiance; j'étais disposée à l'aimer. Elle resta sur la réserve sans cesser d'être franche, droite et juste. Un instinct secret m'avertit que ce n'était pas une conduite ordinaire. Bientôt ma sympathie devint de l'attachement. Le jour de sa fête arriva. Mon père, dans la soirée, lui remit une montre d'or avec sa chaîne d'un tr/^vail

solide et simple. Aucun ornement sur la montre, si ce n'est le chiffre de Glotilde admirablement gravé en relief.

« Ce n'est* pas beau, lui dit-il, mais c'est comme vous, exact et sûr.

— Merci, » répliqua-t-elle, en lui serrant la main. Le lendemain je me présentai de bonne heure

chez elle, un gros bouquet de violettes entre les doigts.

« Voilà mon cadeau, lui dis-je, si vous voulez me permettre de vous embrasser, vous me rendrez bien heureuse. »

Glotilde m'ouvrit ses bras.

« Vous voulez donc que je vous aime! s'écria-telle.

— ' Certainement 1 De mon côté c'est déjà fait.

— Ah I vous ne courez aucun risque, tandis que moi!... »

Elle s'interrompit.

« Voilà encore que je ne vous comprends pas, ajou-^ tais-je en l'attirant vers un canapé où je m'assis, les mains dans les siennes.

— Ah! oui, comme le jour où je vous parlai de la bête 1... Pauvre bête ! Elle n est pointe morte, hélas ! et je viens de vous en donner une preuve. Tenez, le cœur me bat encore.

— Eh bien ! est-ce un mal ?

— Non, mais c'est une sottise. »

Je la regardai avec étonnement.

« Voyons, reprit-elle en souriant, réfléchissons un

instant, et vous finirez par comprendre que la cliose n'est point aussi paradoxale qu'elle en a Tair. Vous m'aimez et je vous aime, voilà qui est convenu. C'est un échange de sentiments sincères, rien de plus simple en apparence, et de plus égal; regardez au fond et l'égalité disparaît.

— Comment cela ?

— Qu'êtes-vous? une héritière. Que suis-je? une institutrice. Déjà les niveaux ne sont plus les mômes. Vous avez dans la vie des intérêts que je n'ai pas, un avenir qui m'échappe. De plus je suis seule, vous êtes entourée. Avec un cœur semblable au vôtre, je dois avoir fatalement les sentiments plus intenses et plus profonds. Je concentre où vous répandez. Je passe dans cette maison où vous resterez ; et le jour n'est pas loin où la force des événements nous séparera.

— Quels événements?

— Le plus sûr et le plus redoutable : le mariage. Ce jour-là vous courrez vers des affections nouvelles qui rempliront la place qui m'était donnée.

— Mais le mariage est fait pour vous comme pour moi?

— Voilà que nous touchons à l'autre question.

— La question de la bote ?

— Oui, je puis certainement me marier, mais c est bien difficile.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il n'y a pas d'équilibre dans mon existence. Vous êtes jeune, ma chère Édile, toute jeune, mais vous avez une sûreté de jugement qui

VOUS permet d'entrer au fond des choses. J'ai reçu une éducation recherchée, exquise, en quelque sorte rafûnée, qui me met à la hauteur de toutes les classes et de toutes les conditions. Par la fortune, je suis au niveau des plus humbles. Devinez-vous, et voyezvous déjà sortir du fond de son puits le fantôme de la vérité ? Pareille aux mieux douées, j'ai des aspirations, et pourquoi ne pas le dire? des besoins qui m'interdisent toute alliance, ou, pour prendre le mot dans sa brutale sincérité, toute association avec quelqu'un qui n'aurait pas les mêmes habitudes d'esprit. Cette parenté intellectuelle, je ne puis la trouver que dans les sommets; or je n'ai rien, et il m'est défendu d'y prétendre. Vingt partis s'offriront à vous; vous les méritez tous, mais ne les mériteriezvous pas, ils ne vous seraient pas moins assurés. Aucun ne descendra jusqu'à moi : je n'ai pas de dot! Et remarquez que dans le milieu où un imprudent me prendrait, qui ne rapporte pas coûte. La bêle que vous savez a un cœur ; mais à quoi cela sert-il ? Je ne veux pas savoir s'il bat ; ses battements qui doivent s'éteindre dans le vide me feraient mal. C'est pourquoi mon grand travail est çle l'étouffer. Pauvre, il n'a pas le droit d'aimer ; fier, son devoir est de ne pas descendre. Ouvrière, piqueuse de bottines ou ravaudeuse de châles, j'aurais un avenir moins incertain. Je compterais par centaines des pairs et des amis autour de moi. Instruite et accoutumée à toutes les élégances, je dois m'accoutumer aussi à toutes \es privations, à tous les renoncements, à tous les

abandons. Je traverserai votre maison, puis une autre, puis une autre encore laissant des oublis derrière moi , jusqu'au jour où mes forces seront à bout, heureuse si dans ces longues années j'ai ramassé de quoi assurer un abri et un morceau de pain à la vieille fille que vous serrez dans vos bras... Mon présent c'est la solitude, mon avenir c'est la solitude.

— Mais moi, je ne serai donc pas là? et avec moi....

— Ni vous, ni personnel continua Glotilde qui m'interrompit. Vous n'êtes pas plus votre maîtresse aujourd'hui que vous ne le serez demain. Savez-vous si le mari que vous rencontrerez supportera ma présence dans sa maison? On commence par être une amie, on devient plus tard un embarras. Je serai donc la première à partir pour avoir le droit de penser à vous sans amertume. Croyez-le, l'égalité des conditions peut seule fonder les solides amitiés. Vous donnez, je reçois : un salaire est entre nous ; il y a donc infériorité de mon côté. »

Pétais un peu troublée et ne savais que répondre. J'entrais dans ce que me disait Clotilde, j'en pénétrais la justesse, et n'aurais pas voulu la comprendre. Je pris sa main et la serrai avec force ; elle était un peu brûlante.

« Je viens de vous faire descendre en moi, me dit-elle un peu tristement, vous y gagnez d'être tristement émue, c'est le propre de la vérité de n'être point gaie. Vous ne m'en voudrez pas... vous m'avez provoquée. Une ébullition intérieure m'a poussée à

parler ; mon cœur rejette pour un instant les pierres sous lesquelles je veux l'écraser, comme un oiseau les flocons de neige qui tombent sur ses plumes.... Tenez! j'ai plus de jeunesse encore que je ne voudrais.... Ce bouquet que vous m'avez donné, jç devrais le jeter au feu et je sens que je garderai toujours quelques-unes des petites fleurs dont le doux parfum a trouvé le -chemin de mon cœur.

— Qui sait! m'écriai -je tout 4 coup, il y a des sympathies qui portent bonheur.

— J'y consens, » reprit-elle.

Cette conversation n'eut pas de suite immédiate ; Mlle Guérin ne voulut pas me la rappeler par un sentiment de fierté peut-être; moi je n'osai pas la renouer ; mais il me sembla à de frêles indices qu'elle ne l'avait pas plus oubliée que moi ; pour qui nous aurait vues en passant, rien n'indiquait qu'un lien d'intimité s'était établi entre nou^. L'une restait élève comme l'autre institutrice; seulement parfois un sourire avait une expression que chacune de nous comprenait.

Depuis que mon père était rentré dans le niouvement des affaires et de Paris, quinze ou dix-^huit mois après la mort de ma mère, Edouard avsiit quitté la

maison pour suivre un cours de droit. Il avait un appartement dans le quartier latin et un petit budget calculé sur les exigences de sa vie de garçon. Il dînait avec nous deux ou trois fois par semaine. Je remarquai qu'il ne tenait pas en place ; ses pieds remuaient comme s'ils avaient été plongés dans un baquet d'eau bouillante. Cette impatience coïncidait avec le départ d'une ouvrière qui travaillait en journée à la maison, où je la voyais depuis un très-long temps. Brigitte, plus âgée que moi de quelques années, était originaire d'un village voisin de Valserre, ce qui était cause qu'à différentes reprises on l'avait emmenée avec nous à la campagne, où elle faisait des séjours d'un mois ou six semaines. Sans être remarquable, Brigitte pouvait être remarquée. Elle était assez jolie, avec une tournure et des manières au-dessus de sa condition ; grande^ svelte, les attaches minces et les extrémités délicates, elle avait une rare légèreté dans la démarche. C'était plaisir de la voir entrer dans un salon, les mains chargées d'un plateau où fumait une théière, les longs rubans de son bonnet flottant sur ses épaules. Personne n'avait la taille plus souple, le parler plus doux. Les enfants se prennent à la grâce sans la comprendre ; Jenny et moi nous aimions beaucoup Brigitte, qui était la complaisance même. Quand une femme de chambre était malade, elle la suppléait auprès de ma mère, qui trouvait son service prompt, silencieux, aisé, et nous laissait sans crainte sous sa surveillance durant les promenades qu'elle nous faisait faire aux environs du châ-

teau. Petites filles, nous remployions à tailler des robes de poupée; aucune couturière ne les confectionnait ni mieux ni plus vite. Plus grandelettes, elle nous lisait des histoires dans de beaux livres d'images dont nous avions toute une bibliothèque. Edouard assistait souvent à ces lectures. Brigitte appartenait en quelque sorte à la maison.

Veuf, mon père la laissa autour de nous. Il ne parut pas dans les commencements que notre séjour plus long à Paris eût rien changé à ses habitudes ; elle avait seulement une mise plus soignéf, mais comme un rien là parait, on n'y prenait pas garde. Elle demeurait dans les environs, rue Pigalle, et avait un grand nombre de pratiques, ce qui expliquait cette élégance relative. De plus, disait-elle, les personnes chez lesquelles elle allait en journée lui faisaient de petits cadeaux.

A cette époque se rapporte un événement dont le secret n'a pu m'être révélé que plus tard et sur lequel j'aurai occasion de revenir. Mon père, entraîné par le mouvement toujours croissant de sa fortune, qui avait pris un grand vol, s'absentait assez fréquemment pour de petits voyages en Lorraine, en

Bourgogne, en Alsace, où lui-même surveillait Tabatage des bois qu'il achetait sur pied. Dans ces circonstances il laissait auprès de nous une gouvernante âgée, dont la seule mission était de nous accompagner partout, Mlle Guérin lui paraissant trop jeune et trop bien tournée pour cet emploi de duègne. Mme Bordier était une personne parfaitement bonne. Elle m'a toujours fait penser à ces vieilles monnaies qu'un long frottement a usées sur toutes leurs faces et qui n'ont plus ni relief ni millésime. L'usage seul leur conserve une valeur. La règle était sa loi, moins la règle encore que l'habitude ; depuis vingt ans, et elle allait en avoir cinquante, Mme Bordier se levait et se couchait à la même heure, prenait deux œufs à la coque et deux tasses de thé à son déjeuner du matin, et faisait toujours les mêmes choses aux mêmes moments : avec elle on n'avait point besoin de pendule. Si Mme Bordier faisait de la tapisserie, il était dix heures; si Mme Bordier prenait un livre, il était midi; si Mme Bordier apparaissait en robe de soie mauve, il était deux heures, et ainsi de suite jusqu'à onze heures du soir, où elle se levait brusquement de son fauteuil pour rentrer dans sa chambre, nous poussant devant elle comme deux nonnes conduites à leur cellules par une abbesse. Aucune prétention, si ce n'est celle d'avoir le secret de certaines pâtisseries dont elle nous régalait une fois par semaine et qu'elle déclarait d'avance excellentes. Elles étaient fort bonnes, en effet, et je n'ai jamais pu les souffrir,

parce qij'on n'en pouvait goûter que le jeudi, à quatre heures, ni plus tôt, ni plus tard, et qu'il fallait tout quitter pour y mordre.

Cette excellente personne, qui n'eût pas fait de mal à une araignée, m'a rendue bien malheureuse par le formalisme mathématique de son existence. Je crois qu'elle s'était appliquée à ne prononcer chaque jour qu'un certain nombre de mots. Quant à ses robes, je suis sûre qu'elles n'ont jamais eu le lendemain d'autres plis que la veille. Si par hasard il lui arrivait d'être en retard ou en avance d'un quart d'heure sur quelqu'une de ses occupations quotidiennes, tout était en désarroi dans sa cervelle,

Jenny, qu'on eût pu mettre sous un laminoir sans en extraire une goutte de fiel, s'avisa un jour de pousser d'une bonne heure les aiguilles de la pendule sur laquelle Mme Bordier réglait sa vie. Ce jourlà, la bonne dame mit sa ceinture à l'heure où elle devait jouer du piano, et joua du piaino à l'heure oii elle devait s'habiller, et ne pouvant plus se rattraper, elle faillit devenir folle. On la voyait s'agiter de tous côtés comme un chien de berger qui aurait perdu son troupeau.

Vers dix heures, accablée et oubliant pour la première fois d'étendre du beurre sur la tranche toute chaude de pain grillé qu'on plaça inopinément devant elle, Mme Bordier tomba dans un fauteuil. 11 était dix heures et elle n'avait pas fait sa patience quotidienne 1

« Il faut que je sois malade, s'écria-t-elle tout éperdue.

— Non, madame, non, la pendule avance I » répondit Jenny, qui.n'y tint plus.

Avec Mme Bordier deux personnefl, la mère et la fille, et Tune h peu près du même âge que Tautre en apparence, étaient entrées dans la maison. Jamais on ne voyait Mme Denèvre sans Mélanie et Mélanie sans Mme Denèvre, On aurait dit deux ombres jumelles : cellç qu'on apercevait la première semblait toujours la plus maigre ; mêmes-tailles, mêmes toilettes, mêmes voix, mêmes soupirs. Elles avaient fait de leur vie un duo de plaintes et de gémissemepts, avec des variations de menues méchancetés et d'acrimonies qu'elles déversaient indifféremn^ent sur tout le monde, La seule différence qu'on pût remarquer entre la mère et la fille, c'est que Fune avait plus d'esprit que l'autre, sans avoir moins d'aigr.eur et de curiosité. Elles avaient un art prodigieux de se faufiler dans l'intimité des familles où le hasard les faisait pénétrer. Au bout d'un mois, et sans savoir comment, on les voyait tous les jours. Elles s'invitaient à déjeuner ou à di-

lier, et apportaieDt leur ouvrage au coin du feu. Ah! quelles maÎDS infatigables! Elles n'avaient de plus actives que la langue et les lèvres, confites en médisances.

On aurait pu croire que la mère et la fille avaient des doigts au bout des yeux et des yeux au bout des doigts. Rien ne leur échappait. Je n'ai jamais pu savoir comment Mme Bordier les avait introduites chez nous. Un jour elles n'y étaient pas, le lendemain je n'ai plus vu qu'elles. Et que de caresses! que d'embrassements ! Leurs griffes étaient ointes de miel. Mme Denèvre et sa fille avaient le culte des anniversaires. Point de fêtes qui ne fussent un prétexte à des averses de petits cadeaux qui s'amoncelaient dans les armoires et dont il eût été impossible de se débarrasser sans le concours des loteries qu'on organise si volontiers dans les salons. Pelotes, pantoufles, bourses, sachets, capuches, sacs à ouvrage, que sais-je encore? mille objets inutiles en fausses perles, en tapisserie, en chenille sortaient de leurs mains et vous assaillaient. D'une voix douce, en vous les offrant, elles donnaient à ces petits présents le nom prétentieux de souvenirs du cœur.

« Ce sont les fruits de nos veilles, disaient-elles à l'unisson, le pauvre donne ce qu'il a. »

Quelle récolte ne rapportaient pas ces fruits si bien cultivés ! Des suites de hasards faisaient qu'elles ne choisissaient jamais pour ces offrandes que des personnes riches ou aisées. Ne fallait-il pas dès lors reconnaître tant de belles attentions par des présents

qui ne fussent pas en moins grande quantité? Mais elles possédaient une telle provision de choses qui ne servent à rien, qu'on ne pouvait décemment répondre à leur mitraille de souvenirs que pai* des cadeaux utiles : robes, coupons d'étoffe, chapeaux, dentelles et menus bijoux tombaient dans leur gi« ron.

« Non ! c'est trop ! » disaient-elles toujours, et jamais elles ne refusaient.

C'était comme une dîme prélevée sur toutes leurs connaissances, une sorte d'impôt ténébreux qui me rappelait ce black-mail dont les highlanders d'Ecosse frappaient autrefois les habitants des basses terres. Il figurait dans le budget de l'année.

Je n'ai connu à personne cette manière d'entrer dans un salon. Mme Denèvre s'y présentait d'abord suivie de sa fille. Du premier regard leurs yeux en avaient fouillé tous les coins. Deux chattes paresseuses qui promènent leur fourrure sur des tapis ne soulèvent pas plus de bruit. Elles glissaient comme des ombres, armées chacune d'un terrible sac à ouvrage d'où sortaient ces menus objets qu'elles tenaient en réserve pour leurs victimes. Elles avaient tout vu avant de s'asseoir, les plantes fraîches dans leurs jardinières, un bouquet dans un cornet de porcelaine , une fantaisie nouvelle , un meuble neuf. Soudain elles souriaient comme si des ficelles invisibles eussent du même coup détendu leurs lèvres, et nous embrassant :

« Ah! tant mieux l disaient-elles en duo, on vous

gâte; cela nous fait plaisir de voir ces belles choses. »

Puis avec un soupir : « Nous n'avons pas de ces bonheurs ; on ne vient pas dans notre humble retraite. Qui songe à de pauvres délaissées ! Mais nous ne sommes pas égoïstes.... et si vous êtes heureuses dans ce luxe que nous ne connaîtrons jamais, nous le sommes avec vous. *

Quelquefois la mère embrassait la fille :

« Pauvre petite ! * murmurait-elle.

J avais cette mendicité hypocrite et plaintive en horreur. 11 me fallait l'exemple de Jenny pour ne pas rompre en visière à Mme Denèvre ; les impertinences me venaient d'elles- mêmes aux lèvres. J'en retenais des douzaines par quart d'heure. Je leur en voulais de ne pas rendre leur infortune respectable. Quant à les voir moins souvent, il n'y fallait pas songer. Elles se faisaient de leur pauvreté une cuirasse et une pique. Si, étant occupée au moment de leur arrivée, on les faisait prier d'attendre un instant :

« Oh ! ne vous pressez pas, nous en avons l'habitude, » répondaient-elles.

Si par aventure on était coupable d'un oubli ou d'une négligence, dès le premier mot d'excuse elles vous arrêtaient :

« Pourquoi vous excuser? Est-ce qu'on se gêne avec nous ? »

Un soupir terminait ce bout de phrase et lui donnait toute sa clarté. Parlait- on devant elles d'une comédie ou d'un opéra nouveau :

« Écoute bien, ma fille, disait la mère, et comme tu n'auras jamais occasion de voir celte pièce, remercie les personnes qui veulent bien te tenir au courant de ce qui se passe. »

Leur demandait-on par hasard ce qui pouvait leur être agréable à Tépoque d'une fête ou du jour de l'an :

« Cherchez dans votre défroque..., tout nous suffit.... Est-ce que nous ne faisons pas nos régals de ce que vous neT)ortez plus ? »

On savait ce que cela voulait dire. Elles avaient des paroles d'une douceur mielleuse qui sentait Taigre; en cherchant tout au fond de leurs caresses, on y trouvait toujours quelque goutte de venin ; leurs moindres discours (aisaient l'effet d'une tasse de lait bien sucré dans laquelle on aurait fait dissoudre une parcelle d'arsenic.

Rien à reprendre d'ailleurs dans leur conduite. Leur vertu avait la sécheresse et la solidité du buis; mais cette vertu était encore pour elles une arme de combat qu'elles maniaient avec une complaisante dextérité. Elle leur servait de prétexte à toutes les

médisances. Sur ce chapitre, elles ne tarissaient pas. On savait des personnes qui avaient l'art de se faire vingt mille francs de rentes avec dix-huit cents livres de revenus.... Ainsi, par exemple, Mme de G..., qui croquait des faisans à tous ses repas.... C'était là un gibier que Mme Denèvre ne mangerait jamais. Si elle n'allait plus chez la baronne de N..., c'est que sa fille n'avait pas eu pour le baron l'indulgence de Mme R.^., dont la voiture éclaboussait Mélanie. Comme tant d'autres, elles auraient pu descendre du cinquième étage au premier. Certes les occasions ne leur avaient pas manqué; mais la fille de Mme Denèvre n'était pas d'un sang à suivre l'exemple de Mlle B..., qui se vantait d'avoir un oncle millionnaire.

On parlait volontiers chez Mme Denèvre, et d'un air de modestie orgueilleuse, de l'origine de la famille. Il y avait eu un Denèvre qui était lieutenant général des armées du roi sous Louis XV ; plus tard, et après avoir tenu son rang dans la province, la famille, poursuivie par l'infortune, s'était perdue dans le tourbillon de Paris, où le dernier des Denèvre, mort depuis un petit nombre d'années, comptait parmi les lumières de l'administration. La vérité voulait que de son vivant il eût été simple commis à la direction des hypothèques. C'était honnête ; mais pourquoi entourer cette ombre d'une auréole? vanité, que de sottises tu fais dire, sans parler de celles que tu lais faire I

xxxvir.

Naturellement, Mme Denèvre et Mélanie détestaient la jeunesse et la beauté'; elles possédaient un instinct merveilleux, en quelque sorte le flair du chien de chasse qui suit à la piste une perdrix, pour découvrir le défaut de la cuirasse. Entre elles et Clotilde aucune sympathie. Quand elles étaient ensemble, on aurait dit un jeune et brave faucon entre deux chouettes. La mère et la fille exécraient l'institutrice, qui ne laissait pas tomber un mot méchant sans le relever ; mais elles la craignaient : de là des minauderies caressantes et des mots tendres dont le bourdonnement laissait Mlle Guérin parfaitement indifférente et calme. Avec Brigitte, c'était une autre affaire : on avait çur elle l'avantage de la naissance et de l'éducation, et on le lui faisait sentir. On lui en voulait, en outre, de ce qu'elle était avenante et jolie. La grâce ne se mésalliait-elle pas en s'oubliant chez une ouvrière? Peut-être aussi Mme Denèvre lui gardait-elle une rancune secrète de ce qu'elle fût plus avant que Mélanie dans les prévenances de mon frère.

Une guerre sourde éclata ; après les sourires et les réticences, vinrent les allusions. Mme Denèvre

était de cette école de femmes qui font de l'indiscrétion un sacerdoce ; elle disait tout, jusqu'aux choses les plus désagréables, dans Tintérét des gens. Ses yeux toujours en éveil ne pouvaient manquer d'apercevoir au plus vite ce que ma jeunesse ne m'avait pas permis de découvrir. Bientôt Brigitte fut atteinte et convaincue d'avoir tout mis en œuvre pour détourner un fils de famille du respect qu'il devait à la maison paternelle, (ki la déclara criminelle bien plus qu'il n'avait -été coupable. Le premier coup porté, ce furent des chuchotements sans trêve et des discours sans fin, auxquels Jeçiny et moi ne comprenions rien. Edouard paraissait anxieux, Brigitte inquiète ; des rougeurs lui passaient sur les joues. Un matin, Mme benèvre parut dans la maison, suivie de Mme de Brassannes, à qui, durant ses absences, mon père laissait la plus large part d'autorité. Dans notre petite république, elle remplissait les fonctions de grand-juge. Comme elles entraient, Edouard sortit d'une pièce où travaillait Brigitte.

« Vous voyez 1 » dit Mme Denèvre, qui sourit.

Edouard lui jeta un regard furieux.

« Cher enfant, répondit Mme Denèvre, j'obéis au cri de ma conscience... Un jour vous me remér-^ cierez. »

J'étais dans un salon qui communiquait avec la pièce dans laquelle Brigitte se tenait. Clotilde m'appela. J'obéis, mais assez lentement pour voir Mme de Brassannes qui s'enfermait avec Touvrièrç.

« Que se pas8e-t*il donc? demandai-je à Mlle Guérin.

— Une chose utile peut-être, mais dont certainement je ne me serais pas chargée, » répondit-elle.

Une heure après, Brigitte sortait de la chambre où je Tavais vue pendant tant d'années. Elle avait les yeux rouges et agrafait sa mante sur ses épaules. Je voulus m*approcher, elle me fit un petit signe de la tète comme pour me dire adieu et s'éloigna. Je fus étonnée de l'expression de sa bouche, où Ton voyait la trace de la colère et d'yne résolution prise. Edouard était à l'autre extrémité du salon auprès de Mme de * Brassannes. On lisait sur les traits de MmeDenèvrO) qui rangeait des bobines et des écheveaux dans une grande corbeille, une sorte de contentement venimeux et de triomphante humilité.

« Mademoiselle, dit-elle tout à coup en rappelant Brigitte, voilà, ce me semble, un dé qui vous appartient ; il est en or, je crois. Celui de ma fille et le mien sont en argent. »

Brigitte revint sur ses pas, le visage en feu, et disparut après avoir mis le dé dans sa poche.

« De quoi vous mêlez-vous, madame? s'écria mon frère, que je n'avais jamais vu si pâle.

— Je fais mon devoir, » répliqua Mme Denèvre. Edouard allait répondre, Mme de Brassannes intervint.

« Mon cher Edouard, dit-elle, tu sais si je t'aime ; ce que je viens de faire, ta mère l'aurait fait. —Oh ! vous, c'est différent.... Mais Mme Denèvre....

—C'est juste, je suis pauvre!... et ma pauvreté me défend de faire le bien. Est-ce cela que vous voulez dire? »

Un regard de ma marraine imposa silence à mon frère, qui se retira chez lui.

« Voilà une personne qui ferait haïr la vertu, » murmura Mlle Guérin, dont le regard s'était arrêté sur Mme Denèvre.

E»le me prit alors par la main et me ramena dans la salle de travail, d'où je m'étais échappée.

« Votre piano vous attend,» me dit-elle.

Je restai malgré moi songeuse pendant quelques jours. Il se passe dans l'intérieur des familles les plus unies et les plus tranquillement assises dans la vie des événements dont rien ne perce à la surface et qui troublent les jeunes esprits. Ce sont comme des éclairs qui préparent aux tristes lumières de l'expérience. On entrevoit des abîmes, on a la révélation brusque de sentiments et de passions que l'on ne soupçonne pas, et l'on devine par instants qu'en dessous des choses que l'on sait et de l'existence familière, aisée, qui vous enveloppe de ses faciles habitudes, s'agite un monde obscur, violent, plein

de tempêtes, vers lequel la pente des jours vous pousse invinciblement. Pourquoi Brigitte était-elle partie subitement, les yeux mouilles, sa corbeille toute remplie d'ouvrage inachevé? Pourquoi cet entretien avec Mme de Brassannes? Pourquoi tant de furie dans les yeux de mon frèrer et tant de chagrin? Que signifiaient ces paroles dont le sens m'échappait et dont les syllabes énigmatiques grondaient encore à mon oreille? Pourquoi ces reproches? Qu'avait fait Mme Denèvre? Dans la soirée j'interrogeai Jenny. Qu'avait-elle compris?

« Moi I rien, me répondit-elle.

— Et que supposes-tu?

--Rien encore.

— Et cela ne t'agite pas? La maison est en l'air depuis ce matin. Ma marraine a pris Edouard dans un coin après dîner. Mme Denèvre a les lèvres pincées. Mme Bordier soupire et n'a vidé qu'à demi sa tasse de thé. Mlle Guérin s'est acharnée à jouer du piano et ses doigts en frappaient les touches comme des marteaux. Et Brigitte, sait-on seulement si elle reviendra?

-r- Qu'est-ce que tout cela prouve ? Si Mme de Brassannes a pris ton frère à part, c'est qu'elle avait apparemment quelque chose à lui dire. Je n'imagine pas que les lèvres de Mme Denèvre aient rien changé à leurs habitudes en se montrant telles que tu les as vues. Si Mme Bordier soupire et n'avale point sa tasse de thé jusqu'à la dernière goutte, c'est qu'elle aura négligé de compter les points de sa tapisserie.

102 LB JOURNAL D'UNE HËaiTIÈRE.

Quant à Mlle Guérin, il ne faut pas faire des efforts d'intelligence bien rares pour comprendre que si elle s*est vouée au culte de la sonate jusqu'à dix heures, c'est qu'elle n'avait point envie de parler.

— La merveilleuse explication I Et cela te suffit?

— Parfaitement.'

— Mais Brigitte?

— Eh bien, nous saurons dans huit jours à quoi nous en tenir. Si elle revient, à quoi t'aura servi de te tourmenter? Si elle ne revient pas, c'est que ta marraine aura eu d'excellentes raisons pour la prier de rester chez elle.

— Tu ne la regretteras donc pas ?

— Si, beaucoup. •

— Et tu comptes cependant ne rien faire pour elle?

— Je ferai tout ce que je pourrai. Je serais même très-affligée de ne plus la revoir. Elle était douce et bonne, et je m'étais attachée à elle depuis le temps où je la voyais travaillant et riant autour de nous* Elle me trouvera en toute occasion prête à lui venir en aide; mais enfin, Brigitte, ce n'est pas toi....

— La belle raison !

— Très-belle. D'abord je n'ai jamais pensé que je dusse vivre et mourir avec elle ; ensuite, mes regrets ne feront rien à la décision de Mme de Brassannes. Tu sais, elle est comme ton père : ce qu'elle veut, elle le veut bien.

— Et là-dessus tu vas te coucher?

— Tout naturellement.

— Et dormir?

LE JOURNAT. D'ONB HÉRITIÈRB. 103

— Je Tespère. »

Ce grand calme m'exaspérait.

« Bonne nuit donc I lui dis-je brusquement,

— Bonne nuit. Édile, » me répliqua-t-elle avec tranquillité.

Brigitte ne revint pas. Personne ne nous en parla plus; mon imagination se tourmentait à savoir ce qu'elle était devenue. Je bâtissais des romans. Il y avait en moi les racines de mille attachements qui me faisaient mal en se déchirant ; combien qui s'étaient brisées déjà ! Je me rappelais Brigitte avec son air d'élégance, sa démarche légère, ses mouvements pétris de grâce; elle me plaisait par des côtés auxquels on ne devrait peut-être pas s'arrêter, mais qui séduisent. Laide ou lourde, peut-être ne fût-elle point entrée dans mes préférences.

Un jour, longtemps après, et je saule par-dessus bien des événements pour arriver à cet épisode qui a laissé sa marque dans mon souvenir, j'étais en deuil de mon père, lorsqu'au coin de la rue Laffitte, tout à coup Brigitte m'apparut. Je la vois encore avec sa robe de soie aux couleurs vives frissonnant autour de ses pieds, un filet de dentelles répandu sur ses fines épaules, les mains emprisonnées dans des gants clairs, des boutons de rose sous la voilette blanche de son ckapeau. Elle descendait de voiture et s'avançait en plein soleil sur le trottoir, souriante et rapide. On aurait dit le printemps qui passait.

« Brigitte ! » m'écriai-je.

Elle se retourna, me reconnut, sourit, fit un mouvement comme pour venir à moi, puis hésita. Mes vêtements de laine noire faisaient-ils peur à sa toilette de papillon? Je m'élançai. Une main m'arrêta, la main de Mme de Brassannes, dont le visage était d-venu sévère tout d'un coup. Brigitte rougit et s'écarta; ses yeux avaient rencontré les miens. J'y vis comme un éclair de joie, puis une ombre, et elle regagna sa voiture sans retourner la tête.

LE JOURNAL p'UNE HÉRITIÈRE. 105

Je ne dormis pas cette nuit-là. Cent questions s'agitaient en moi comme des oiseaux qui battent de

l'aile dans une cage.

J'ai dit que j'étais en deuil de mon père. Il était mort des suites d'une pleurésie qu'il avait rapportée de l'une de ses excursions pendant les brumes et les pluies* de l'automne. Il avait encore la solidité d'un chêne et l'entrain fougueux d'un jeune cheval. Vaincu parle mal, il luttait encore. Quand la triste vérité qu'il avait voulu connaître lui fut révélée, il fit appeler M. de Brassannes, et nous poussant de son côté, Jenny et moi :

i Je vous les donne, » lui dit-il.

Il fit signe à Mme de Brassannes qui priait dans un coin, et joignant leurs mains dans les siennes :

« Vous serez leur père et leur mère, » reprit-il avec une autorité douce.

Son regard qu'il arrêta sur moi était baigné de tendresse :

a Mon enfant, ajouta-t-il en m'attlrantau bord du lit, ne pleure pas trop; un moment vient dans la vie où lorsqu'on- a beaucoup travaillé, une grande fatigue vous saisit; la mort n'est plus qu'un repos;

on s'y plonge comme dans le sommeil. Embrassemoi; j'emporterai là-haut ton baiser à celle qui m'attend. Je t'ai appris la chose que je crois la meilleure, la soumission. Elle est dans les devoirs de la femme et dans sa destinée. C'est une vertu patiente qui protège et console. Elle n'a de limite que la conscience.... »

J'étais anéantie; mais la fermeté de ce langage, m'arrachant à moi-même, me faisait croire que mon père allait nous être rendu. Mes yeux interrogèrent le médecin. Son regard me répondit. Le moribond m'avait devinée :

« Mets ton espératice en Dieu et veille sur toi , » me dit-il alors avec un accent qui fit passer un frisson dans mes veines.

Jenny était agenouillée, le visage dans les draps. 11 sourit, et passant sa main sur sa tête :

« Toi, tu es simple et doiîce; la vie sera bien méchante si elle ne te rend pas heureuse; je t'ai aimée comme ma fille ; aimez-vous l'une l'autre comme deux sœurs. »

En ce moment s'éleva de la rae la voix chevrotante d'un vieil aveugle qui traînait sa misère et ses chansons par la pluie et le vent. 11 était infirme et cassé. De longues années de souffrance pesaient sur ses épaules, et chaque jour il passait, mendiant son pain. Pourquoi lui debout, qui était seul , et pourquoi mon père, abattu qui laissait deux orphelines? Même dans cette heure auguste 'le grand pourquoi m'assaillait. Dans ce silence que troublait la

voix d'un passant, la voix de mon père appela Edouard.

« Toi, leur frère, sois leur ami, » reprit-il.

Edouard courba la tête. J'avais les yeux ardemment fixés sur le visage de mon père, comptant les minutes, hors de moi, déchirée. M. de Brassannes se tenait auprès de lui. Mnie de Brassannes vaquait aux -derniers soins que demande un moribond, avec cette fermeté douce et ce sentiment du devoir, dont elle donnait sans cesse des exemples. Mme Bordier respirait des sels dans une pièce voisine. Je sentis tout à coup une main qui pressait la mienne. C'était celle de Glotilde qui s'était glissée à mon côté, sans bruit, comme une amie. Jenny pleurait abattue dans un fauteuil. J'attendais quelque chose, je ne sais quoi, un miracle peut-être. Il me semblait impossible que la mort enlevât du milieu de nous ce père si plein de vie, si bon, si résistant, et cependant une angoisse me remplissait qui me laissait sans haleine. Tout à coup , celui qui semblait n'avoir plus de la vie que des tressaillements se souleva à demi, et, d'une voix qui vibre encore à mon oreille, m'appelant à son chevet : « Tu obéiras I » me ditMl. Et son doigt me montra M. de Brassannes immobile auprès de moi. Tout mon" corps se mit à trembler. Je vis bientôt ses mains qu'il avait levées sur mon front re-' tomber lourdement sur le drap qu'elles effleurèrent de mouvements convulsifs.

Un voile passa dans ses yeux Ses regards qui ne voyaient plus nous cherchaient encore. Subitement,

la palpitation s'arrêta sur le bord de ses lèvres et quelque chose de blanc s'étendit entre nous : c'était le drap de lit que M. de Brassannes venait d'abattre sur le visage de mon père. Il me sembla qu'un voile derrière lequel j'avais vécu heureuse se déchirait, et la vie m'apparut comme un désert où dorénavant je devais marcher seule; mes genoux fléchirent et Mme de Brassannes me reçut dans ses bras.

Un temps s'écoula qui reste obscur dans mes souvenirs. Nous n'habitions plus la rue Saint>Georges, mais un petit hôtel de la rue de la Pépinière qui faisait partie de la succession, et derrière lequel s'étendait un vaste jardin. M. et Mme de Brassannes demeuraient avec nous. Mme Bordier et Mlle Guérin ne nous avaient pas quittées. Edouard vivait en garçon. 11 achevait ses études de droit. Ai-je besoin d'ajouter que Mme Denèvre et Mélanie nous avaient suivies de la rue Saint- Georges à la rue de la Pépinière, les mains pleines de résilles noires, de bourses noires, de guinapes noires, comme on voit les guêpes tournoyer autour des paniers de raisins qu'emporte un vigneron. J'avais appris de mon père à réagir contre les douleurs violentes et à me roidir contre le mal.

Avec lui les évanouissements, les attaques de nerfs eussent été des hôtes iocommodes. C'était sa maxime qu*on vient au monde pour tout accepter et tout regarder en face. Mais,, dès les premiers temps, il me fut aisé de comprendre que cette révélation de la vie que j'avais eue au moment où Tâme de mon père s'envolait, était l'exacte interprétation de la vérité. J'avais jusqu'alors marché dans l'eiistence comme un chevreau sur des sentiers herbus; bientôt mes pieds se heurtèrent à des cailloux, et les épines poussèrent autour de moi.

J'étais une héritière, et Jenny Tétait avec moi. Que de choses dans ce mot! Gomme un coup de clairon réveille des centaines de soldats endormis, et les fait courir aux armes, ainsi ce mot sonore réveille en sursaut mille convoitises qui se jettent à la curée. Nous approchions de Tâge où une jeune fille peut être pourvue, et chacune de nous possédait une fortune limpide et liquide qu'on pouvait évaluer, sans exagération, à une somme ronde de sept à huit cent mille francs. On ne parlait pas encore de millions à cette époque avec l'aisance et la familiarité qu'on y met à présent. Nos huit cent mille francs donnaient

des éblouissements âux pères de famille nantis de fils majeurs. En six semaines, avoués et notaires furent en campagne. M. de Brassannes, investi par testament de tous les droits d'un tuteur, les éconduisit tous. Il était déterminé à ne penser à notre établissement qu'après l'expiration de notre deuil.

« Je ne t'ai pas consultée, me dit-il, mais je suis sûr qu'en répondant comme je le fais, je vais au-devant de tes propres sentiments. »

> Il avait raison. Pour le plus charmant prince des contes de Perrault, je n'aurais pas sacrifié un seul des jours que je devais à la mémoire de mon père. Mais ces refus ne lassaient pas l'ardeur des candidats. Il en venait un, il en venait deux, il en venait dix. J'étais surprise de la quantité de personnes en habit noir qui demandaient à causer avec M. de Brassannes.

«Parbleu! me dit -il, ta tutelle n'est pas une sinécure. Jamais homme d'armes gardant une tour n'a fait un pareil métier !

— C'est donc de moi qu'il s'agit?

— De toi et de Jenny.... on n'a point de préfé^ rence.... »

Ce dernier mot me fit rougir.

« Les personnes qui nous font l'honneur dépenser à nous ne nous connaissent donc pointî

— Et pourquoi faire?»

L'étonnement qui se peignit sur ma physionomie fit sourire M. de Brassannes. Il carressa ses fines moustaches grises.

« Il est clair que si tu n'avais pas la moindre fortune, on prendrait plaisir à causer avec toi ; mais riches comme vous l'êtes toutes deux, Mlle Pujol ou Mlle Lassalle, n'est-ce pas la même dot?

— Ah 1 les vilaines gens ! m'écriai-je.

— Très- vilains , mais si tu tiens à les apprécier à leur juste valeur, prends la peine d'entrer dans ce cabinet noir. C'est une comédie dont je veux t'oiSTrir le régal. Tu pourras tout entendre sans être vue, et si ton éducation t'a laissé quelque ombre de vanité, ce dont je doute, elle sera prompte à s'évanouir. On sonne, entre vite. Que ce soit M. Yerdais le notaire, ou M. Collardon le procureur, nous aurons un résultat pareil. »

Ce que je faisais me laissait quelque scrupule ; mais, le désir déjuger des choses par moi-même me poussant, je cédai.

Le premier personnage qui se présenta portait sous le bras un grand portetéuille noir; une cravate blanche tordue comme une corde serrait son cou. Il salua profondément M. de Brassannes, qui lui montra un fauteuil, et posa le portefeuille noir carrément sur ses genoux.

» Nous sommes l'un et l'autre des gens pratiques ^ dit mon tuteur, épargnons les préliminaires. On vous a dit sans doute que j'avais l'intention formelle d'ajourner à un an tout projet de mariage; cependant, comme vous avez insisté pour avoir un entretien , causons. »

L'homme à la cravate tordue toussa légèrement.

« Il se peut, en efifet, que certains avantages modifient bien des résolutions, dit-il.

— Votre client a donc une position exceptionnelle, mon cher monsieur Collardon?

— Je ne connais que des clients d'élite; mais celui que je vais avoir l'honneur de vous proposer est véritablement en situation de prétendre aux partis les plus considérables.

— J'écoute. »

M. Collardon toussa de nouveau et ouvrit son grand portefeuille.

« Je ne vous parlerai pas de la famille de M. de Férolles, reprit-il, elle est alliée aux meilleures maisons du faubourg Saint-Germain ; quant à ses biens, voici des papiers qui prouvent qu'il a, du chef de sa , mère, un château et une terre dans le Poitou, d'une valeur approximative de six cent mille francs.

— Sans hypothèques ? »

M. Collardon eut une quinte de toux assez vive. « Oh! fit-il, une bagatelle, deux ou trois cent mille francs, à peu près.

— Peut-être quatre cents.

— Mais M. Fernand de Férolles, M. le comte de Férolles, veux-je dire, car le père qui vit encore, est marquis, a un oncle, M. le baron de Maurvoix, qui lui laissera tout au moins la moitié de sa fortune estimée à quarante bonnes mille livres de rentes.

— En prendriez-vous l'engagement?

— Un engagement écrit et signé?

— Oui, une donation entre- vifs.

Digjtized

— Non, je l'avoue; mais les avantages d'une alliance avec une famille si bien posée dans le monde aristocratique compensent, et au delà, ces petites questions d'intérêt.

— C'est peut-être vrai; mais, dites-moi, H. le comte de FéroUes connalt-il Mlle Pujol?

— Il a eu l'honneur de la voir à la messe, à Saint- Philippe-du-Roule ; et là, son maintien, sa parfaite distinction, l'expression candide de son visage attristai par un chagrin récent, ont produit la plus vive impression sur son cœur.

— Je n'en doute pas. Mlle Pujql a tout ce qu'il faut pour plaire ; malheureusement, des considérations de famille me forcent à penser tout d'abord à rétablissement de sa cousine, Mlle Lassalle. Édile ne doit passer qu'après Jermy.

— Ah!

— Il est donc inutile de prolonger cet tntretien.

— Et pourquoi donc?

— Mais parce que Mlle Pujol, que votre client a remarquée à la messe, n'est point encore à marier.

— J'entends bien! n:ais M le Pujol tt Mlle Lassalle n'ont elles pas à peu près le même âge et les mêmes avantages?

— A peu près, en efftt.

— M. de FéroUes, en admirant Tune des cousines, a rendu hommage aux charmes de l'autre. Il comprend ([u'on hésite entre elles deux, tt nous avons un tel désir de nous allier à une famille si honoru^ blement connue, qu'à défaut de Mlle Pujol....

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— Vous tourneriez vos visées....

— Vers Mlle Lassalle, oui, cher monsieur.

~ Eh bien, je lui ferai part des intentions aimables de M. le comte de FéroUes, et vous aurez notre réponse demain. »

M. GoUardon repoussa les papiers dans son portefeuille et sortit radieux, comme s'il avait eu déjà ville gagnée. J'étais indignée. La question des personnes était indifférente à ce fils de famille qui m'avait si bien regardée; sans même le consulter, sûr de son assentiment, son mandataire passait outre; le chiffre de la dot suffisait 1 J'allais éclater. On entendit une voix de femme dans une pièce d'attente :

« Mme Verdais! Cache-toi! me cria M. de.Brassannes. La comédie a deux actes, et je ne veux pas que tu en perdes rien 1 »

Je refermai précipitamment la porte du cabinet sur moi. Il était temps! Une femme jeune encore, habillée avec élégance, mais avec recherche, entra d'un air de pétulance et donna galamment une poignée de main à mon tuteur.

« Que vous avez bonne mine! c'est comme moi, lui dit-elle avant qu'il eût le temps de la saluer. J*ai fait cette remarque qu'à Paris personne ne vieillissait. Les rides n'attrapent que ceux qui leur donnent l'hospitalité. »

Et sans reprendre haleine :

« On se porte bien ici?... tant mieux! Qui donc se porterait bien si ce n'était deux héritières 1 C'est même à propos de l'une d'elles que vous me voyez

LE JOURNAL D'UNE HÉt\lT1ÈRB. 115

céans. Vous devez vous en douter, n'est-ce pas? M. Verdais devait venir; il m'a envoyée à sa place. Il a pensé que dans une question de mariage une femme pouvait avoir l'éloquence d'Un homme, et j'ai idée qu'il ne se trompe pas.

— Et moi non plus, répliqua M. de Brassannes, tandis que Mme Verdais respirait.

— Elle est charmante, Mlle Pujol. Je l'aime fort et me suis mis en tête de faire son bonheur.

— Je vous en serai bien reconnaissant.

— Oh I ne me remerciez pas encore ! Il y a toujours une part d'égoïsme dans les meilleurs sentiments, et j'ai pensé à votre pupille en pensant à un de mes amis.

— Un prétendant alors?

— Vous l'avez dit. Un homme que je voudrais avoir pour mari, si je n'avais pas M. Verdais. Un caractère qui a la douceur du duvet de cygne, et la meilleure éducation qu'on puisse rêver. Chaque année il sortait du collège les mains chargées de prix. Vingt-neuf ans, les yeux bleus, l'humeur gaie, une santé à Tépreuve de tous les hivers, et une voix!.-., une voix qui est tout ati moins cousine de celles qu'on entend à l'Opéra. Personne ne valse mieux que lui.

— C'est un phénix!

— Vous croyez rire! On battrait les quatre coins de Paris avant de trouver un jeune homme qui le vaille.... Je m'y connais!

— J'en suis convaincu. Et que fait cette merveille du règne masculin?

— Rien. Cependant M. Gustave Piersaulx est avocat, comme tout le monde.

— Il ne doit pas avoir une minute à lui.

— C'est la vérité. Les invitations le harcèlent. Il mènera s^i femme dans tous les ministères et la rendra parfaitement heureuse.

— Voulez-vous me permettre une question, ma chère madame Verdais?

— Deux.

— Pourquoi M. Gustave Piersaulx se marie t-il?

— Ah 1 voilà ! Il a fait quelques folies et croqué deux ou trois cent mille francs avec les personnes ébouriffées qu'on voit dans les avant-scènes de nos petits théâtres.... Le gouvernement devrait Hen prendre des mesures contre ces pérooelles qui nous enlèvent nos danseurs.

— Le gouvernement ne pense pas à tout.

— La famille s'est émue, et on a décidé en conseil qu'il fallait au plus vite marier le pauvre garçon. Quand il aura une femme à lui, il ne songera pas aux femmes de tout le monde. Il n'a fait aucune résistance et se laisse conduire vers le mariage.

— Comme une victime vers Tautel du sacrilice.

— Non pas, > mon cher monsieur de Brdssannes, mais comme un pécheur repentant vers le paradis.

— M. Gustive Piersaulx connaît certainement MllePujol?

— Mais pas du tout ! à quoi bon?

— Ahl

— 11 m'a donné carie blanche. Que lui faut-il?

Une jeune personne d'une famille honorable, bien élevée, douce, aimable, jolie si faire se peut....

— Et riche?

— Naturellement. M. Piersaulx a encore trente raille francs de rentes bien liquides, malgré les dépouilles qu'il a laissées aux mains de ces demoiselles, et s'il apporte le déjeuner, comme on dit entre gens d'affaires, il désiré que Mme Piersaulx apporte le dîner. Or Mlle Pujol répond de point en point à ce programme; et présentée par moi, il l'acceptera les yeux fermés.

— Quand on choisit une ambassadrice telle que vous, c'est ce qu'on a de mieux à faire.

— Voulez-vous à présent que nous fixions le jour de la présentation?

— Je ne pourrais le faire qu'après avoir pris l'avis de ma pupille. Orpheline, elle est presque émancipée.

— Eh bien ! j'attendrai votre réponse demain. » Mme Verdais se leva, et tendant la main à M. de

Brassannes qui la reconduisait :

« Vous direz â cette chère Mlle Pujol que M. Piersaulx va aux Tuileries, » reprit-elle.

J'ouvris la porte du cabinet qui m'avait cachée. Je suffoquais. Dans ces mariages dont j'étais le but, il était question de tout, excepté de moi; ma personne n'était comptée pour rien. L'un m'avait à peine regardée, l'autre ne m'avait pas regardée du tout.

« Eh bien, qu'en penses-tu? me dit M. de Brassannes après qu'il eut reconduit Mme Verdais.

— Voilà donc ce qu'on appelle le mariage I m^criai-je: que suis-je dans tout cela? quelle part m'y laisse-t-on? ma naissance, mon âge, mon éducation, ma dot surtout! voilà ce qui les occupe; mais moi,- Édile, je disparais* On ne me fait pas Tbonneur de me demander si je sens, si je pense, si j'existe. Ai*je un cœur, ai-je une âme? que leur importe? Eh bien I je leur ferai voir qu'ils se trompent. Je ne voudrai jamais de quelqu'un que si ce quelqu'un veut de moi pour moi; je ne me marierai que si j'aime et si je suis aimée.... Sinon, non!

— La Mal fit M. de Brassannes, est-ce donc une héroïne de roman que j'ai sous les yeux, et t'appellet-on Héloïse ou Clarisse? >

Je rougis, mais sans baisser les yeux :

« Trouvez-vous donc que j'aie si grand tort de nepas vouloir que la main aille sans le cœur? repliquai-je; quelle plus forte garantie espérez-vous pour le bonheur et la dignité d'un ménage que la libre disposition de soi-même et le don volontaire, ému, spontané de toute sa personne? Je n'ai pas bien réfléchi h ces choses-là> mais un sentiment intime me dit que la première condition du mariage est dans un mot que j'oserai prononcer pour la première fois parce que je le prononce devant vous : l'amour. »

M. de Brassannes devint sérieux, et m'attirant vers lui:

« Il y aurait bien des choses, à répondre à cela, reprit-il. L'amour 1 le mot est sonore et va bien à des lèvres roses. 11 séduit et fascine! Mais que d'abîmes

dans ces tourtes syllabes si douces à prononcer et quelle base fragile à donner à la plus redoutable institution!.,.. Un sentiment éphémère, incertain, fugitif, sera donc la seule loi d'un lien éternel?... Non, je ne le crois pas , et là«dessus ma conviction se sépare de la tienne. Que peux-tu savoir de la vie, à ton âge, et du mariage , qui pour les femmes est toute la vie? As- tu bien réfléchi à la terrible signification de ce mot : toujours? Ce n'est pas demain, ni après-demain, ni le jour d'ensuite ; c'est le mois qu'on attend, le mois qui suit, et l'autre encore, et sans cesse, et toujours, les mois sur les mois, les ans sur les ansi Et parce qu'un jour tes yeux, — et ne t'y trompe pas, les yeux sont le grand chemin du cœur, — auront rencontré un joli visage, voilà ta vie enchaînée et prise tout entière ! Le cœur a battu, l'amour a brilléy foin du reste 1

— - Et pourquoi? Est-ce que ma raison ne subsis-> tera pas? mon intelligence sera- 1- elle fatalement obscurcie? deviendrai-je aveugle subitement?

— Ouil... ne t'indigne pasl Je vois l'éclair de la colère et de la jeunesse dans tes yeux. D'autres ont partagé tes illusions. Peut-être ont-elles les âmes les plus hautes et les meilleures ; mais puisque ce sujet redoutable et délicat a été abordé entre nous, j'irai jusqu'au bout. »

>Hon tuteur prit mes mains entre les siennes, et les serrant avec force :

«Oui, poursuivit-il, oui^ tu seras aveugle et sourde, et tu le seras fatalement parce que ton cœur

aura parlé. Tu n'aura^ plus la libre disposition de ton jugement. Tu ne comprendras plus, tu seras tout entière à ta folie, et tu n'auras pas plus de guide pour savoir où tu vas qu'un enfant éperdu qui marche dans le brouillard. Je ne te dis point que l'être à qui ton cœur se donnera ne soit pas digne de toi par ce seul fait que tu Tauras choisi, mais il peut se faire qu'il ne te mérite en rien, et jamais alors tu ne t'en apercevras. Il y aura devant tes yeux des flammes et des lumières qui les éblouiront. Tu aimeras, c'est assez; et rien ne t'importera moins ({ue de regarder au fond des choses.

— Mais c'est donc une loi que pour se marier il ne faille pas aimer?

— Nonl mais ce n'est pas une loi qu'il suffise d'aimer pour aborder le mariage. Demandes-tu à un cheval emporté de choisir son chemin et de diriger sa course? £h bien toute âme éprise est pareille à ce cheval. Je veux d'autres conditions à ce*lien que rien plus tard ne peut rompre. Ainsi, par exemple, crois-tu que des parents qui n'ont pas d'autre pensée et d'autre but que le bonheur de leur fille n'aient pas un sentiment plus juste de ce qui peut l'assurer? £t Je parle des pères de famille qui ne se laissent aveugler ni par l'ambition ni par l'amour des richesses. Leur raison reste entière, illuminée par une tendresse qui peut avoir le don de seconde vue. Ils chercherpnt moins l'exaltation d'un sentiment périssable que la solidité du caractère, la droiture de la vie, l'estime de tous, une existence bien rem-

plie et claire qui donne la mesure des qualités viriles. Un cœur honnête , un esprit sain, une intelligence active, voilà ce qu'il faut.

— C'est déjà quelque chose, je l'avoue. -

— C'est beaucoup, et ce n'est pas l'amour.

— Tant pis 1 »

Le mot partit comme une balle. Étonné , M. de Brassannes me regarda.

« Parce qu'on a vu ces fillettes au berceau, repritil, on croit toujours avoir afifaire à des enfants I... Est-ce que par hasard?...

— Non, répondis-je en rougissant et d'une voix mal assurée.

— Je te sais franche et en aucune circonstance incapable de mentir. S'il en était autrement, tu me le dirais?

— Oui, je vous le dirais. »

J'étais sincère en parlant ainsi, n*ayant point encore une vraie connaissance de ce qui se passait en moi, et cependant je me sentais troublée et comme incertaine. Et tandis que ce mot qui dissipait les inquiétudes de mon tuteur tombait de mes lèvres, je voyais passer devant mes yeux avec des rayonnements l'image de Paul de Brassannes.

c Tu me tranquillises, chère Ëdile, continua mon tuteur en m'embrassant. J'ai charge d'âme, vois-tu, et si tu devenais malheureuse un jour, toi qui m'as été confiée, jamais je ne m'en consolerais. »

Il remarqua mon émotion, et l'attribuant à l'entretien que nous venions d'avoir :

« Ne va pas tomber dans la mélancolie, ajouta-t-il en riant; Tamour, vois-tu, est un sentiment qui trouble beaucoup de jeunes cervelles, on en parle ^Souvent et à toute occasion, mais je n'ai pas vu qu'il lit autant de besogne que de bruit; je désire qu'il ne te rende pas visite, mais si par hasard la chose arrivait, parle-m'en bien vite pour que j'Avise à ce qu'il ne t'empêche pas d'être une heureuse femme et une bonne mère de famille. »

Le langage de M. de Brassannes, le meilleur des hommes, m'avait surprise, affligée même, plus qu'il ne m'avait convaincue. Quelque chose protestait en moi contre la rigueur de cette condamnation. Mon cœur se débattait dans la contrainte où l'on voulait l'ensevelir. On lui retirait l'air, on lui retirait la vie. N'avait-il pas son instinct et ses besoins? On l'exilait des sphères de Tenthousiasme et de l'ivresse morale, des purs enchantements et des rêves, et pourquoi? Oui, des périls pouvaient se présenter, des chagrins accourir du fond de l'existence; oui, le malheur pouvait être mon partage et mille souffrances accueillir mon réveil, mais j'aurais eu mon heure et tout mon être aurait tressailli. Un jour mon âme se

serait abreuvée de lumière, et je n'aurais pas traversé la vie igaorante des émotious dont le songe précipitait le cours de mon sang dans mes veines et qui font qu'une créature humaine est enlevée à elle<«môme pour s'exalter dans une autre!

Depuis que nous avions transporté nos pénates dans rhôtel de la rue de la Pépinière, le cercle de nos relations habituelles s'était agrandi. Parmi les personnes que nous voyions alors dans une sorte d'intimité relative, je dois mettre au premier rang un certain M. de Saint-Hérel que j'avais aperçu par instants chez mon père, autrefois, et un de ses parents, M. Félix de Mézin, qu'il appelait familièrement son beau neveu, quoiqu'il ne fût guère que son cousin à la mode de Bretagne. Mon père avait fait la connaissance de M. de Saint-Hérel à Nancy chez M. de Mézin, conseiller à la cour royale et riche propriétaire de bois, auquel il achetait des coupes. Je n'ai jamais bien su quel âge pouvait avoir M. de Saint- Hérel, cinquante à soixante ans parfois le matin à vue de rides, trente ou quarante au plus le soir, quand il cambrait sa taille autour des belles dames dans un salon. On disait qu'il avait servi dans les

gardes du corps, et qu'il avait chevauché à la suite du roi Charles X sur la route de Cherbourg. Il aimait assez à ce qu'on l'appelât M. le comte. Il éta t mince, effilé, long, toujours vêtu d'une redingote noire boutonnée, avec une rosette brillant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel à la boutonnière. Les petits princes de l'Italie et de l'Allemagne l'avaient criblé de leurs ordres, et il en tirait, une innocente vanité. Jamais je ne l'ai vu sans pantalon gris, grisperle, gris-souris, gris-tourterelle, mais toujours gris, ajusté sur la botte et dessinant la jambe, qu'il avait leste, fringante et bien tournée. Les personnes qui voulaient le carresser lui en faisaient compliment.

« Oui, disait-il d'un air de complaisance, le bas de soie ne me fait pas peur. »

n était toujours tiré à quatre épingles, et son linge exhalait un vague parfum de peau d'Espagne qui faisait qu'on devinait sa présence avant de l'avoir entrevu. Lorsque M. de Saint-Hérel causait, et il le faisait avec un certain art, spirituel quoique prétentieux et un peu maniéréj il s'armait d'un lorgnon d'or qu'on voyait éternellement pendu à son cou au bout d'un ruban de soie noire et qu'il maniait alors avec une grâce affectée. L'expression de son visage était une sorte de bonhomie fine relevée d'un grain d'impertinence. Il vivait galamment d'une rente viagère augmentée par intervalles de quelques emprunts qu'il faisait à M. de Mézin le conseiller.

A Paris, où il passait le plus clair de son temps en

promenades et en visites, M* de Saiut-Hérel servait de guide à M. Félix ^e Mézin, que son père voulait pousser dans l'administration. En cette occurrence, Mentor me paraissait avoir moins de tête que Télémaque. Volontiers au besoin il lui eût servi de guide dans nie de Galypso.

« Il faut que jeunesse se passe^ » disait il.

J'ai su plus ^ard ce qu'il entendait par ce mot de jeunesse ; quant à la sienne, il ne semblait pas qu'elle dût avoir jamais de fin.

XLYI^

La première fois que M. de Saint-Hérel nous présenta son beau neveu Félix ^ nous vîmes un aimable jeune homme, bien tourné, d'une physionomie ouverte et douce, qui parlait peu, Lien qu'il eût des yeux tout à fait en vie. Par moments on reconnaissait en lui une nuance d'embarras.

« C'est l'air de la province, disait M. de Saint- Hérel, en faisant tournoyer son lorgnon; mais je suis là, et Paris le dégourdira. »

J'incline à penser qu'il comptait sur ses conseils plus encore que sur Paris.

Félix dîna chez nous le dimanche qui suivit h présentation. Dans la soirée, et après une conver-

126 LE JOURNAL b'UNE HÉRITIÈRE.

sation où, à propos d'une pièce nouvelle qui faisait grand bruit, il était sorti de sajéserve pour discuter en bons termes, M. de Saint-Hérel, -à qui je venais de servir une tasse de thé, pencha la tête de mon côté, et de nouveau agitant son lorgnon :

« N'est-ce pas que mon beau neveu est de Tétoffe dont on fait les maris ? » dit-il.

Ces mots me firent dresser les oseilles. J'examinai M. Félix de Mézin plus attentivement. Il était véritablementaimable, poli, bien élevé avec un fonds solide d'instruction, et tout à fait digne d'être remarqué. On ne sait pas combien de regards inquisiteurs les jeunes filles jettent autour d'elles dans un salon et quelle curiosité ag^te les plus timides. Dans tout inconnu qui passe il y a pour elle l'ombre, le fantôme d'un époux, et telle qui semble ne pas entendre et ne rien voir a passé en revue tous les habits noirs qui peuplent un bal. Son opinion est déjà faite sur la moitié d'entre eux. J'étais défendue de cette préoccupation par une sauvagerie naturelle qui me poussait, à me tenir dans l'ombre, et peut-être aussi par une préférence inavouée, latente, exclusive, dont les racines s'enfonçaient dans les limbes de ma première enfance. Je n'en avais qu'un sentiment confus, et déjà elle me dominait. Sans cette préférence mystérieuse, j'ai la conviction que Félix aurait fini en s'y appliquant, par gagner ma sympathie. Sa timidité, qui revenait vite après des instants d'oubli, ne lui messeyait pas; elle marchait de pair avec une grande franchise qui faisait qu'on l'estimait

jde prime abord. Jenny qui le regardait dans les yeux et le traitait déjà en ami de la maison , déclarait. tout uniment qu'il était charmant.

Je ne tardai pas à m'appercevoir que M. de Brassannes l'accueillait avec des prévenances plus marquées. Il manquait rarement à nos réunions du dimanche, et quand il s'en allait, quelquefois le dernier, on ne^manquait pas de lui dire :

c A bientôt, et dans tous les cas, & dimanche prochain.

— Certainement, » répondait-il toujours.

Et sa voix avait dans ces occasions des sons d'une douceur que ne comportait pas cet adverbe banal.

Son dernier regard cependant n'était pas pour moi. J'aurais voulu connaître l'opinion dei^aùl sur M. de Mézin ; malheureusement Paul voyageait en ce moment pour des affaires qui relevaient de notre succession et dont M. de Brassannes l'avait chargé. Il ne devait pas revenir avant un mois ou deux. En attendant c'était dans la maison un concert perpétuel d'éloges qui pétillaient autour du nom de Félix. M. de Saint-Hérel ne négligeait plus, quand il arrivait, de me baiser la main d'un air de galanterie paternelle. Il me semblait que ce baiser prenait possession de ma personne. Quelquefois il me com« plimentait sur les progrès de Félix en esprit, en délicatesse, en urbanité.

« Il se forme, disait-il, et une bonne part de l'honneur vous en revient. »

Tout en parlant il faisait voltiger son lorgnon

autour de son doigt et m'offrait des pastilles qu'il tirait d'une bonbonnière d'émail. Je sentais des fils invisibles se nouer autour de moi et cela m'irritait. Mais, à qui s'en prendre? on ne me disait rien. Une chose encore m'agaçait, c'était l'empressement de Mme Denëvre à chanter les louanges de M. de Mézin sur le mode majeur. Mélanie y mêlait, des roucoulements de tourterelle. Ils avaient pour effet de diminuer l'amitié qu'il m'inspirait.

« Il est charmant, disaient-elles en duo, si charmant même que ce n'est pas possible et qu'on finira par découvrir quelque r.hose. »

Ici la goutte de poison tombait dans la phrase. II y a toujours une parcelle d'injustice dans le cœur d'une frmme, si droite et si sincère qu'elle soit . j'en voulais à Paul d'être absent dans une telle occurrence, je savais pourtant qu'il ne Tétait pas de son plein gré et que le soin de nos intérêts le retenait loin de nous ; n'importe ! il aurait dû être près de moi, avec moi. Comment? cela ne me regardait pas; ne devait-il pas deviner qu'on tournait autour de ma personne? Les femmes ont de ces logiques contre lesquelles rien ne prévaut.

L'attitude de M. Félix de Mézin ne laissait pas de me surprendre. Le silence même de M. de Brassannes, le sourire doux et railleur de ma marraine, les pastilles de M. de Saint-Hérel, la présence assidue de son beau neveu, tout m'autorisait à croire qu'on pensait à moi pour me faire entrer dans la famille des Mézin. Cependant aucun mot, aucune allusion même qui me permit d'en avoir la certitude. J'éprouvais un désir extrême de m'en ouvrir avec quelqu'un. Mlle Guérin m'inspirait une confiance absolue. Je lui parlai. Contre mon attente, elle fut impénétrable. Sa réserve eut même une nuance de roideur qui m'étonna. Je n'obtenais que des monosyllables.

« Mais enfin, que pensez-vous de lui ? m'écriaije impatientée.

— Ce qu'en pensent tous ceux qui le connaissent, » répondit-elle.

Elle venait de prendre un bougeoir qu'elle avait posé sur un meuble au moment où je l'avais retenue. J'insistai.

^ Et que feriez -vous à ma place? lui dis -je encore.

— Vous avec presque vingt ans.... Décidez vousmême. »

Elle me serra la main là-dessus et sortit brusquement en tirant la porte sur elle.

Dès le lendemain matin j'étais chez M. de Brassannes.

« Grâce à vous je ne dors plus, lui dîs-je. Or , j'ai le sommeil en grande affection, expliquonsnous. »

Mon tuteur qui était accoutumé à mes algarades sourit.

« Qu'il y a-t-il donc? répliqua-t-il.

— 11 y a M. Félix de Mézin. On le rencontre partout dans la maison.

— Tu commences à t'en apercevoir?

— Bon Dieu I je ne fais que cela depuis trois mois ! Oui vient-il faire et pourquoi l'y voit-on ?

— C'est peut-être parce qu'il a envie de se marier.

— Et vous me tenez en réserve pour qu'il ait occasion de passer sa fantaisie?

— Te^déplait-il, par hasard?

— Je ne dis pas cela, et ce n'est pas la faute de

Mme Oenèvre si ce beau résultat n'a pas été obtenu.... Mais encore, entre ne pas déplaire et plaire il y a loin comme d'ici à Moscou !

— Ma chère enfant, tu connais là-dessus mes idées, et puisque tu as rompu la glace, causons sérieusement.

— Vous tenez donc positivement à ce que j'épouse H. de Mézin?

— Je serais du moins parfaitement heureux si tu choisissais quelqu'un qui lui ressemblât.

— Hum! jusqu'à présent la perspective de m'appeler Mme Félix de Mézin ne m'éblouit pas.

— Je ne te demande pas d'être éblouie, je te prie de regarder. Et maintenant veux-tu me permettre de m'expliquer?

— Faites! »

Je pris place sur un fauteuil, en affectant Tair grave d'un juge qu'on va bombarder d'une plaidoirie; mais le cœur me battait en sourdine. Je sentais qu'une grave question était en jeu et que mon tuteur avait sur ce mariage une opinion arrêtée.

« D'abord, reprit- il, ton père était l'ami de M. de Mézin, si on peut appliquer ce titre à une personne que des relations d'affaires constantes et loyales vous ont appris à connaître et à estimer. M. de Mézin jouit d'un considération générale à Nancy, où il passe pour une des lumières de la Cour.

— J'y consens ; mais je n'épouse pas le conseiller, j'imagine.

— Mon enfant, quand on se marie, il faut regarder un peu partout, en bas, en haut et à côté. Voilà pourquoi je me méfie de l'amour qui ne regarde

'qu'auvisage. La famille est donc bien posée, honorable et dans une position solide de fortune. M. de Mézin vit largement et ne dépense pas ses revenus.

— Bref, il thésaurise.

— Es-tu mauvaise!... Non, il ne thésaurise pas; mais il pense à Tépoqueoù il aura des petits-enfants. Et à ce propos, comme lu ne parviendras pas à me faire croire que tu as l'esprit pointu, épargne-toi de nouvelles méchancetés. J'arrive à présenta Félix.

— Félix déjà! Félix tout court!

— Oui, Félix, pour moi, en attendant mieux. Tu as pu juger de ses manières, de son langage, de son instruction; il a plus d'esprit qu'il n'en fait voir, et un fonds plus solide que ne peut lui faire supposer sa jeunesse.

— Ce n'est pas un aigle cependant !

— Non certes, et tant mieux ! Les aigles vivent aux dépens de ce qui les entoure ! Donc, ma chère, lais-*sons les grands hommes dans l'histoire et les poètes dans les livres ; ce qu'il faut 4 une honnête fille, c*est un bon mari, et comme je t'aime de tout mon cœur, j'en voudrais un excellent pour toi. »

L'émotion vraie qui perçait dans ces dernières paroles me désarma; j'embrassai mon tuteur subitement

« Et en t'aimant, je sais bien que je n'ai pas tort, ajouta -t-il. Je ne prétends pas forcer tes inclinations^

je te demande seulement d'attendre et d'examiner. Aide-moi par ton bon vouloir à remplir ma tâche. Notre porte est ouverte à M. de Mézin, permets qu'elle ne soit pas fermée.

— Soit, lui dis-je, ne soyez pas étonné seulement si désormais je prends garde aux moindres actions et aux moindres paroles de M. Félix de Mézin.

— ^ C'est ce que je désire. »

Je le quittai là-dessus. J'avais le cœur gros et sans savoir pourquoi, lés larmes me gagnaient. Je m'en voulais d'avoir cédé, et je m'en serais voulu bien plus encore si je m'étais obstinée dans mon refus. La pensée que Paul ne venait pas à mon secours me suivait toujours. Je me couchai de bonne heure et pleurai toute la nuit.

. On assure qu'un grand nombre de jeunes filles s'accommodent au mariage avec une complaisante facilité; nioi, j'en étais effrayée. Bien loin de partager l'opinion de celles qui voient dans cet état l'indépendance et qui le souhaitent pour promener leurs robes neuves dans les rues, j'y voyais l'assujettissement àdes devoirs que je voulais bien accepter dans des circonstances particulières, mais dont je redou-

tais la durée et laustêrité. J'avais vu ma mère à l'œuvre: elle avait été heureuse, adorée de son mari, estimée de tous, et jamais une plainte ou l'expression d'un regret n'était sortie de ses lèvres. Seule cependant je savais au prix de quels efforts elle avait atteint ce résultat. Aurais-je la même constance» voulant faire aussi bien qu'elle, et la même énergie douce dans la volonté? Elle ne m'avait pas ménagé les leçons et les avertissements, p^s plus que l'exemple. La patience était sa règle, le travail son habitude. Elle me disait : « La femme se doit toute au mari, et avec le mari aux enfants. Son empire est fermé par les quatre murs d'une maisonf » Quand je la surprenais le matin distribuant l'ouvrage, examinant toute chose, et passant de la lingerie à l'office, si je lui demandais tout étonnée pourquoi elle ne laissait pas cette ingrate besogne à des femmes de chambre lorsqu'il lui eût été si facile de faire un signe pour qu'une brillante voiture l'emportât vers les plus beaux magasins de Paris : « Et cette voiture, qui Ta payée ? me disait-elle ; les chevaux qui la traînent, qui les nourrit? le travail de ton père, n'est-ce pas? S'il gagne la fortune par son labeur infatigable, moi je dois la maintenir par la .surveillance et réconomie. A chacun son lot. » Un jour en souriant, mais plus tard : « Je combats des ennemis invisibles », ajouta-t-ellé.

Je ne la compris pas alors ; un temps vint où j'ai pu voir autour de moi quels ravages faisaient dans les cœurs faibles l'oisiveté, l'ennui, la satiété, la fa-

tigue des plaisirs, tous ces ennemis invisibles^ dont ma mère parlait. Mais j'étais préparée à la lutte, et si je ne les ai pas connus, c'est à elle, à son enseignement que je le dois.

Ainsi que j[e Pavais dit à M. de Brassannes, je me mis à observer M. de Mézin avec le secret désir de lui découvrir quelque bon gros défaut. Ma terreur inexpliquée eût été de le trouver parfait. Rien ne m'échappa plus. Il me surprît bientôt par son air de trouble; il était quelquefois sans haleine, comme une personne dont le cœur bat à Tétouffer. M. de Saint-Hérel avait beau me faire les honneurs de cette émotion, un instinct m'avertissait que je n'en étais pas la cause. Il y avait des jours où Félix ne tenait pas en place ; brusquement il tombait dans des silences profonds ou répondait tout de travers.

« Vous lui faites perdre la tête, » me répétait l'homme au pantalon gris.

Il perdait la tête je le voulais bien, mais ma petite personne était bien innocente de ce malheur. Mlle Guérin, sous différents prétextes, ne paraissait plus au salon, le dimanche soir. Quand par hasard elle y restait, elle ne prenait aucune part à la conversation, s'asseyait dans un coin et s'emparait d'un

ouvrage d'aiguille. Par instants, sa main devenait immobile, ses yeux s'attachaient fixement sur un objet qu'elle ne voyait peut-être pas, et de grandes pâleurs se répandaient sur son visage. Une interpellation la faisait tressaillir; quand je l'interrogeais, elle me répondait que ce n'était rien, qu'elle était sujette à ces malaises, et que s'ils continuaient, elle irait respirer l'air natal. Je Faimais beaucoup, et ces projets de départ m'attristaient. Un jour qu'elle en parlait plus sérieusement :

« Pourquoi vous éloigner? lui dis-je; voici que la belle saison approche, nous irons à Valserre.

— Oh I non, pas là !» me répondit-elle vivement. Cette vivacité me surprit. Je me rappelai que

Mlle Guérin, il n'y avait pas bien longtemps encore, avait fait avec nous une excursion de quelques jours dans notre chère abbaye. M. de Mézin, sur l'invitation de M. de Brassannes, était venu nous y rejoindre. Bien qu'on fût alors tout au commencement d'avril, la douceur du temps invitait aux longues promenades. Clotilde en était toujours. Jamais je ne l'avais vue si gaie et jamais Félix n'avait paru si libre. Il fallait que Mme de Brassannes vtnt en aide à Mme Bordier pour nous séparer le soir. A minuit, on causait çncore. Des voisins restés dans leurs terres nous rendaient visite quelquefois, et Ton organisait des sauteries.

«Vous étiez heureuse à Valserre cependant? lui dis-je.

— N'insistez pas, » reprit-elle.

Ses yeux se remplirent de larmes, et je restai tout interdite devant elle.

Mme Denèvre et Mélanie Taccablaientde questions sur sa santé. Elles ne trouvaient pas ces malaises naturels, et voulaient absolument qu'elle consultât un médecin. Jamais je ne les avais vues se préoccuper de personne. Cet intérêt m'étonnait. Le matin, le soir, elles revenaient à la charge, elles l'appelaient, la regardaient, lui prenaient la main.

« Comment avez-vous passé la nuit? disait Tune ; je vous trouve l'air fatigué.

— Hier, vous sembliez mal à votre aise pendant qu'on jouait; au moment où M. de Mézin se baissait pour ramasser cette carte que vous aviez laissée tomber, je vous ai vue pâlir, disait l'autre.

— A présent encore, vous avez la peau brûlante.

— Est-ce un chagrin que vous avez et dont vous ne voulez parler à personne ?

— Ne sommes-nous pas vos amies et pauvres comme vous?

— Des soirs se passent sans qu'on vous aperçoive....

— Vous qui aimiez tant la musique, pourquoi n'en faites-vous plus?

— Adieu vos fraîches couleurs! vos amis s'affligent de vos tristesses muettes. M. de Mézin en faisait la remarque l'autre jour.

— Ouvrez-nous votre cœur. »

Et ainsi de suite, pendant un bon quart d'heure ! Mlle Guérin ^pâlissait, rougissait, se défendait de

son mieux et ne répondait rien. D'autres fois, c'était une autre gamme.

« Voyons! riez, montrez-nous ces belles dents qu'on aime à voir mordre dans un beau fruit, disaient la mère et la fille.

— Le piaQo est ouvert; vite, chantez-nous une romance : la mélancolie est une vilaine parure à votre âge.

— Voulez-vous danser? Mélanîe prendra votre place, et voilà M. de Mézin qui vous fera faire un tour de valse.

— Il faut vous distraire ; un ami qui a compassion de notre solitude nous a fait la surprise d'une loge à rOpéra-Comique; vous y avez une place, et votre présence doublera notre plaisir. »

Clotilde refusait : je voyais des éclairs dans ses yeux. Dans ces occasions, l'accent bref ^e sa voix m'étonnait; mais la brusquerie môme de ses réponses ne lassait pas Mme Denèvre, qui redoublait de caresses. Lorsque Mlle Guérin s'éloignait, Mélanîe la suivait des yeux. Mme Denèvre soupirait, et hochant la tête :

« Décidément, disait-elle, il y a une anguille sous roche.... Pauvre petite! »

Tant de prévenances attiraient l'attention sur Clotîlde et augmentaient son embarras. Son visage portait la trace d'une fatigue réelle. Mme de Brassannes finit par s'en émouvoir.

« Si vous êtes souffrante, comme je le crains, lui dit-elle avec bonté^ prenez un congé que vous passerez dans votre famille; notre maison vous sera toujours ouverte, vous le savez.

— Eh bien ! j'accepte, et je partirai, répliqua Mlle Guérin.

— Mais vous reviendrez ! m'écriai-je.

— Quand vous serez mariée.... à quoi bon? »

Je la suivis dans sa chambre, elle me pria de la laisser seule, et j'appris dans la soirée qu'elle s'était mise au lit avec la fièvre. Mme Denèvre, qui en fut instruite, sourit en jetant un coup d'œil de côté sur MélSinie, qui pinça les lèvres. Pendant une heure ou deux il y eut des chuchotements entre elles. J'allais et venais de la chambre de Glotilde au salon.

« La fièvre redouble, je viens d'écrire au docteur, dis-je au moment où Mme Bordier beurrait sa première tartine.

— Vous êtes un ange ! » s'écria Mme Denèvre, qui se leva pour m'embrasser.

Je la regardai d'un air de surprise.

« Est-ce à cause de ces quatre lignes? Avec vous, madame, on gagne des ailes à peu de frais.

— On fait quelquefois de belles actions sans le savoir, ma toute belle.

— Je ne vous comprends pas.

— Faut-il que je m'explique? demanda Mme Denèvre qui se tourna du côté de sa fille.

— Je crois que c'est votre devoir, dit Mélanie.

— Je parlerai donc ; on peut se fier à toi pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal. »

Elle s'approcha soudain de Mme de Brassannes, qui brodait au coin du feu.

« Oh! oh ! quelque histoire! fit ma marraine d'une voix qui aurait découragé toute autre que Mme Denèvre.

— Oui, chère madame, une histoire qui vous prouvera que je tiens par le bon bout l'anguille dont je vous parlais l'autre jour.

— Faul>-il verser le thé ? dit Mme*Bordier, que rien ne pouvait distraire de ses préoccupations mécaniques.

— Versez toujours, » répondit Mme deBrassannes.

La tasse de Mme Bordier était déjà pleine, et ses narines flairaient avec délices l'arôme du liquide brûlant.

M. de Saint-Hérel entra.

« Approchez, monsieur, reprit Mme Denèvre, ce

que je vais dire vous regarde ua peu.... et vous aussi, mignonne.

— Merci, madame, je ne suis pas curieuse, » disje en me dirigeant vers la porte.

Je ne l'avais pas franchie que déjà les mots de manège, d'intrigue et d'hypocrisie frappaient mon oreille. Mon cœur se souleva de dégoût.

Quand je rentrai, plus d'une heure après, et je ne l'eusse pas fait si je n'avais voulu embrasser ma marraine comme j'en avais l'habitude chaque soir, M. de Saint-Hérel faisait voltiger son lorgnon autour de son doigt et ricanait.

« J'en ai vu bien d'autres, disait-il, mais dès demain je tirerai l'aventure au clair!

— Je viens de chez Mlle Guérin, elle dort, dis-je à mon tour.

— C'est le sommeil de l'innocence , » murmura Mme Denèvre.

J'aperçus Félix qui était arrivé en mon absence et qui feuilletait un album avec ratlehtion la plus soutenue. Cette attention même était trop exclusive pour être sincère. En m'entendani parler, il se leva de son fauteuil et me salua profondément; après quoi il rentra dans l'examen approfondi de son album, qu'il avait bien feuilleté trente fois déjà.

Mme de Brassannes paraissait préoccupée; Mme Denèvre fermait son sac à ouvrage, tandis que Mélanie apprêtait son châle et son chapeau. Il y avait comme de la glace dans le salon. La bonne Jenny arrachait péniblement quelques paroles à Mme Bor-

dier, qui dormait à demi devant la théière fumante.

c Que se passe-t-ii donc? lui demandai-je à voix basse.

— Je ne sais pas; on a beaucoup causé dans ce coin; j'ai surpris deux ou trois fois^ et sans le vouloir, le nom de Mlle Guérin.

— Que lui veut-on î

— Et que veux-tu qu'on lui veuille, si ce n'est sa guérison? »

M. de Saint-Hérel prit son beau neveu parle bout de l'oreille.

« Mauvais suj^t, lui dit-il, présentez vos respects à ces dames, et suivez-moi. »

Félix devint pourpre jusqu'à la racine des cheveux et se leva.

LU

Le lendemain Glotilde vaquait déjà à ses occupations quotidiennes avec l'activité qui lui était habituelle ; il ne lui restait de son jindisposition de la veille qu'un peu de pâleur sur les joues. Son énergie avait vaincu la fièvre. Je glissai mon bras autour de sa taille.

« Ainsi vous ne partirez pas?» lui dis-je tendre*ment.

Elle pencha la tête sur mon épaule et m'embrassa sans répondre.

M. de Saint-Hérel parut dans lajournée; jamais je n'avais vu sa redingote noire si finement serrée autour de ses reins cambrés, son pantalon gris si bien tendu, son lorgnon si luisant ; un sourire voltigeait sur ses lèvres; il pria MIIq Guérin de lui accorder un moment d'entretien, et ouvrit la porte vitrée qui mettait en communication les appartements du rez-dechaussée avec le jardin. Elle le suivit la tête haute.

< Mdxlemoiselle , dit l'homme au lorgnon , il fait doux; le temps est clair; on peut causer. »

U toussa , tira de sa poche sa bonbonnière , offrit une pastille à Clotilde, et souriant:

« Les Orientaux, nos maîtres en poésie, reprit-il, ont pour coutume de recourir à l'apologue toutes les fois qu'ils ont à faire entendre la vérité à certaines oreilles délicates. Me permettez-vous de les imiter?

— Faites, quoique la franchise et la netteté soient plus à mon gré.

— Chacun a ses petites habitudes ; je commence donc. »

U s'arma de son lorgnon , et l'agitant en cercles rapides à hauteur de son menton :

« U y avait une fois, dans un beau pays , reprit-il , une jeune princesse qui faisait l'ornement de la cour, et qui était aussi remarquable par les qualités de son esprit que par les grâces de son visage. On avait réuni pour son éducation les professeurs les plus cé^

lèbres des contrées voisines, si bien qu'il n'y avait dans aucun royaume une personne plus accomplie Quand vint le moment où il fallut songer à son établissement, des prétendants accoururent des quatre parties du monde « ceux-là renommés pour leur galanterie, ceux-ci pour leur fortune. Tous furent écartés; un seul resta, le plus aimable, un prince qu'un puissant génie protégeait depuis le berceau. Tout semblait promettre une heureuse union à la fille du roi de Tingitane, lorsqu'on s'aperçut que le prince étranger perdait le boire et le manger et soupirait dans les coins. On s'empressa, on regarda, on interrogea, et on découvrit qu'il tournait complaîsamment les yeux du côté d'une demoiselle d'honneur que 'jusqu'alors on n'avait point remarquée.

— Ah ! fit Clotilde.

— Cette demoiselle, placée auprès delà princesse, était parfaite en beauté et en esprit , mais elle n'était pas d'une naissance et d'une fortune à prétendre à la main d'un fils de roi. Le prince fut-il séduit par son air de modestie, ou un souffie d'ambition donnat-il à cette aimable personne la pensée d'appeler à son aide un brin de coquetterie , pour devenir maîtresse d'un cœur si haut placé?... On ne sait. Cependant il était urgent d'aviser. Que pensez-vous que fit le génie protecteur du prince en cette occurrence ?

— Je vous écoute, monsieur.

— Il s'en alla tout droit trouver la demoiselle d'honneur et lui tint à peu près ce langage : « Vous êtes digne du plus beau sort, et quelque jour le don de

Yotre main et de votre cœur rendra heureux l'un dés plus nobles seigneurs de la cour. Mais le fils du roi est promis à une autre alliance. Il ne saurait vous aimer sans compromettre votre réputation, et comme vous êtes une personne d'esprit, vous prendrez le parti sage de vous éloigner. »

— Ca bon génie parlait-il au nom du jeune prince?

— Non; mais le prince avait trop de raison pour ne pas l'approuver plus tard et oublier sa folie d'un instant.

— Monsieur, dit Clotilde dont la main nerveuse venait de casser une brance de sureau, s'il vous plaisait d'appeler la princesse Édile Pujoletla demoiselle d'honneur Clotilde Guérin, je crois que nous irions plus vite au but.

— Je vois que vous m'avez compris.

— Il s'agit de M. Félix de Mézin, n'est-ce pas? et vous me faites l'honneur de supposer que je suis le seul obstacle qui s'oppose à son mariage avec Mlle Pujol? Il y en a peut-être un autre, mais passons. Je vous gêne, dites-vous? Bien, je ne vous gênerai plus. Il n'est rien que je ne fasse pour une personne que j'aime, que j'estime et dont j'ai mangé le pain. A présent, [fixez vous-même le jour de mon départ. J'irai où Ton voudra.

— Je n'attendais pas moins de vous, mademoiselle, mais à Dieu ne plaise que nous vous laissions partir telle que vous êtes venue I Pour n'être point un génie du temps où il y en avait, on n'en est pas moins homme, et homme du monde, ce qui vaut mieux

peut-être. Partez demain, mademoiselle, on aura Je bon goût de vous choisir une retraite digne de vous être offerte, et une somme ronde sera mise à votre disposition par mes soins , en attendant qu'une cir- ^ constance heureuse répare les torts de la fortune envers vous. »

Il s'inclina d'un air de galanterie pour baiser la main de Clotilde ; soudain elle se redressa.

» A présent, je reste, dit-elle^ De l'argent à moi , et c'est à moi que vous l'offrez I »

M. de Saint-Hérel, tout effaré, voulut répondre :

« Plus un mot, s'écria-t-elle en l'interrompant; je ne sais qui vous envoie, ni au nom de qui vous parlez; mais rappelez-vous bien que je ne sortirai de cette maison que si l'on m'en chasse, et alors on me connaîtra. »

Elle passa devant lui toute droite et rentra dans la maison. Je la vis au moment où elle traversait le salon. Des flammes illuminaient son visage. Je n'osais l'arrêter.

« Qu'a-t-elle donc ? » demandai-je à M. Saint-Hérel qui montait derrière elle le perron du jardin.

Il haussa les épaules:

« C'est une folle qui a le tempérament d'une chaudière , me dit-il r au premier mot elle éclate ! »

Mme Denèvre prit soin de m'instruire de ce qui s'était passé; mais elle lé fit à sa manière, en ayant soin de noircir Mlle Guérin , qui avait tout mis en œuvre, disait-elle, pour m'enlever le cœur de M. de Mézin, A présent et pour mettre le comble à son in-

gratitude, elle menaçait de faire un esclandre si on la remerciait.

«Vous savez, ajouta-t-elle, je me suis toujours méfiée de ses airs d'impératrice.

— Je lui parlerai, dit plus sérieusement Mme de Brassanes.

— Il s'agit de moi, en somme ; voulez-vous bien me laisser le soin de la voir? » dis -je à mon tour.

Malgré les remontrances de Mme Denèvre, qui voulait qu'on expulsât la révoltée sur l'heure, Mme de Brassannes y consentit.

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