LUI
On est toujours femme par un côté. Si désintéressé que fût mon cœur dans la question, j'en voulais à Clotilde d'avoir tenté de détourner à son profit, près de moi, sous mes yeux, l'attention d'une personne que le choix de mon tuteur me destinait. Mon amour-propre était froissé autantque mon sentiment d'afifection. J'avais donc été sa dupe pendant de longs •mois? Le premier mouvement fut celui de l'irritation ; la tristesse ne vint qu'après, mais elle fut la plus forte. Quoi ! trahie par une personne que je traitais en amie I II fallait donc se méfier des choses
qui donnent à la vie sa fleur et sa parure, la sympathie, la confiance, Télan sincère et spontané ?
Je montai subitement chez Mlle Guérin, et frappai à sa porte, sans avoir réfléchi à la manière .dont je commencerais l'entretien.
« Entrez, » me répondit une voix claire dont je connaissais la sonorité.
Clotilde écrivait au moment où j'entrai; aux lignes encore humides qui couvraient le papier, on devinait que sa main fiévreuse faisait voler la plume. Elle la jeta en m'apercevant.
« J'ai besoin de causer avec vous, lui dis-je.
— Ah ! vous aussi ? C'est donc la journée aux interrogations? » s'écria-t-elle.
Et, repoussant le papier :
« Faites, je suis à vos ordres, » reprit-elle.
J'avais l'humeur peu endurante, et un pareil accueil pouvait aisément me faire éclater; mais je Taimais, et sa présence me disposait & la douceur. Qui n'a subi l'influence de ce charme mystérieux dont nul ne peut sonder la cause et mesurer l'étendue, pas plus l'être qui l'exerce que l'être qui le subit? Je venais de voir Mlle Guérin, et j'étais désarmée. Je m'emparai de sa main, et d'une voix émue:
« Clotilde, je vous en prie, ne me parlez pas ainsi : irritée, vous me feriez connaître l'irritation, et je n'en veux pas avoir avec vous , pour qui j'ai tant d'ataitié. »
Déjà plus calme, mais encore sur la défensive :
LE JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRE. 1'a9
« Eh bien, parlez, je vous écoute; que voulez-vous savoir ?
— - La vérité.
— Il s'agit de M. Félix de Mézin, n'est-ce pas?
— Oui.
— C'est une torture, mais je dirai tout. La vérité, elle est là, dans cette lettre que j'achevais au moment de votre arrivée, et qui, dans une heure, allait partir. »
J'arrêtai sa main tandis qu'elle me la présentait.
« Vous êtes bien convaincue , n'est-ce pas , que ce n*est point une vaine curiosité qui me pousse à vous parler comme je le fais en ce moment? Je reculerais devant votre confiance, si vous ne sentiez pas que je suis votre alliée bien plus que votre ennemie?
— Et je la mérite, cette amitié que vous m'avez fait voir un jour et^qui m'a gagnée! s'écria Clotilde avec force. Savez-vous seulement ce que j'ai souffert pour vous? J'ai passé mes jours dans les angoisses, et mes nuits dans les larmes. Je me suis déchirée, et cela parce que vous m'étiez chère.... Tout à l'heure vous avez nommé M. Félix de Mézin. Voilà six mois qu'il traverse la maison, en voilà six qu'il m'aime. Je l'ai vu, je l'ai senti avant même qu'il eût parlé. Un souffle a passé sur moi, et j'ai frémi d'une joie orgueilleuse en pensant qu'un cœur enfin m'appartenait. Non, ce n'étaitpas cette fois l'hommage vulgaire d'une fantaisie qui cherche où se distraire, ce n'était pas l'insulte déguisée sous le semblant de l'amour.. .. c'était le don libre et spontané d'une âme sincère. Pauvre et cachée, j'avais le droit d'être fière; .mais
il n'a rien su, et rien ne m'a coûté pour tenir mon émotion secrète et fermée. Quand sa pensée s'emparait de mon cœur, j'invoquais votre image, et je n'étais pas vaincue. Comprenez-vous à présent les amertumes de mon silence , quand vous m'interrogiez, lorsque vous me rappeliez notre rapide séjour à Valserre? Oh I oui, j'y étais heureuse, et mon bonheur éclatait dans mes yeux ! c'est là que j'ai su qu'il m*aimait , c'est là qu'un soir, à la clarté mourante du soleil couchant, au bord du ruisseau le long duquel nous marchions , qu'il a parlé et que ma vie s*est illuminée. Vous aviez son nom sur les lèvres; moi je l'avais dans les entrailles.... Ma seule force a été de me taire.
— Pourquoi ne pas me dire alors ce que vous me dites aujourd'hui?
— Pourquoi? Et tous ces yeux ouverts autour de nous, tous ces soupçons, toutes ces méfiances I Combien d'autres entre vous et moil J'avais mangé votre pain, dormi sous votre toit ; par le salaire, je vous appartenais, j'étais votre chose....
— Ohl
— Eh oui I Un farouche orgueil, l'orgueil d'une âme froissée me dominait. Croirait-on à ma franchise, à mon désintéressement si je m'ouvrais? Ne verrait-on pas plutôt dans cet aveu le calcul d'un esprit ambitieux et cupide, jaloux de conquérir une fortune avec un mari? L'une des pires misères de la pauvreté, c'est d'engendrer le doute; inférieure à tous par ma position, je me sentais en butte à des
surveillances odieuses qui m'offensaient. Et puis je n'ignorais rien des projets de M. de Brassannes; votre marraine m'en avait fait confidence, j'étais liée.... Si je n'ai pas pu éviter une rencontre qui m'a fait connaître l'amour que M. de Mézin avait conçu pour moi, du moins j'aî su rester libre de tout engagement. Un jour, lui-môme vous le dira ; dans les heures les plus cruelles de cette lutte aucune parole d'encouragement n'est tombée de ma bouche. Il aurait pu croire même que j'étais froide et dure si mon obstination à le fuir ne m'avait trahie.... »
Mlle Guérin repoussa par un geste violent les cheveux qui tombaient en désordre sur son front.
« J'aime, je suis aimée, je m'écrase, et on m'insulte! reprit-elle.... Pour vous, j'avais mis la pierre du sépulcre sur mon cœur, je voulais partir, laisser le champ libre, disparaître ; la résolution dernière était prise, et voilà qu'oii m'offre de l'argent.... Et qui? M. de Saint-Hérell L'imbécile ! Il eût cherché le moyen le plus sûr de me faire accepter la lutte, il n'eût pas mieux trouvé. Je suis restée*... Félix ne savait rien ; avant ce soir, il saura tout. Un jour il m'avait écrit.... il m'oflrait la vie.... J'étais décidée à tout refuser. A présent, voici ma réponse, lisez. »
De nouveau elle me tendit la lettre.
« Si c'est un engagement, à quoi bon ? » lui dis-je en souriant.
Elle eut un moment d'hésitation; puis approchant le papier d'une bougie :
« Pour vous, il n'est rien que je ne fasse, dit-elle
d'une voix expirante, il en est temps encore.... L'aimez-vous?
— Non.
— Alors il est à moi ! s'écria-t-elle avec explosion. Pourquoi n'aurais-je pas ma part de vie et de bonheur! Regardez-moi.... mon miroir ment-il quand il me dit que je suis belle ?... mon cœur me trompe-t-il quand il me répète que j'aime?... mes larmes, mes aspirations, cet enthousiasme qui me dévore, tous ces transports, ces espérances sanscesse renaissantes que je comprime, ont-ils le langage de la fausseté quand ils m'assurent que je suis intelligente et que telle que Dieu m'a faite je puis être la compagne lière et dévouée d'un honnête homme?... Des barrières nous séparent, je les renverserai. J'ai contre moi mon isolement et l'obscurité de ma condition.... mais j'ai le courage qui fait entreprendre la lutte, et la volonté qui rend la victoire certaine. Entre lui et moi, il n'y avait que vous.... Vous écartée, je serai la femme de Félix.... je le jure I »
Que le cœur me battait en l'entendant parler ainsi I que ce langage passionné répondait bien âmes instincts, à ce qui se passait au fond de moi ! que ce visage illuminé me faisait envie et que je comprenais alors que dans cette exaltation de l'âme se trouvait la seule part de bonheur que la terre ait ravie au ciel !
« Tu as raison, aime, sois aimée et compte sur moi toujours 1 » m'écriai-je.
Glotilde tomba dans mes bras.
« Ah! toi aussi, tu mérites d'être heureuse! me
dit-elle. Que ceux qui n*ont jamais compris cette exaltation en rient.... Je plains ces pauvres âmes si tristement déshéritées. Le meilleur de la vie n'est-il pas dans ces heures fugitives où une force pure nous enlève à nous-mêmes et nous pousse vers ces hauteurs sublimes où tout est lumière et chaleur? »
L'accord rétabli entre nous, rien n'était encore résolu. 11 n'y avait pour moi que le fantôme d'un mariage écarté. Je demandai à Glotilde ce qu'elle comptait faire.
« Je n'y ai pas encore réfléchi avec calme, me répondit-elle; j'avais accepté la lutte après mon entretien avec M. de . Saint-Hérel sans en prévoir ce premier résultat; ce que je sais seulement, c'est que la conduite de nos affaires, à M. de Mézin et à moi, me revient. »
Elle sourit, et passant son bras sous le mien :
« Entre nous celui qu'on te destinait et que j'aime, reprit-elle, a plus de tendresse que de force, il peut résister, peut-être ne saurait-il pas vaincre. Mais je lui ferai voir que celle qu'il veut pour femme a le cœur d'un homme. Rester ici me paraît inutile. L'obstacle est à Nancy, j'irai donc à Nancy.
— Chez le père de Félix î
— Oui.
— Seule?
— Et pourquoi non !
— Une lettre de M. de Saint-Hérel t'y aura précédée.
— C'est bien pour cela 1 Porter la guerre chez Tennemi, n'est-ce pas le moyen de réussir? Dieu sait sous quelles couleurs M. de Saint-Hérel m'aura dépeinte ! Quand il m'aura vue, M. de Mézin saura du moins que je ne suis pas noire comme un diable I »
Cette résolution gaie et vaillante dans cette incertitude m'attachait de plusen plus à Glotilde.
ft Aller à Nancy, c'est bientôt dit, ajoutai-je, mais nous ne sommes plus au temps oij les génies mettaient des chars traînés par des licornes au service des princesses en voyage. Tout se paye, les auberges et les wagons. Et tu n'a^pas un budget de ministre!
— N'es-tu pas là ? »
Je lui sautai au cou.
« A présent, je vois bien que lu m'aimes! J'avais une sœur, j'en ai deux, Jenny, qui est une enfant, et Glotilde.... »
— Qui est un hommol » ajouta- t-ellé en souriant.
Ce dernier mot finit gaiement un entretien comr mencésur un ton acerbe. Je m'en suis souvenue plus tard et.il me donna la preuve qu'avec un peu de loyauté et de franchise bien des mallieurs seraient évités. La réflexion me raffermit dans l'opinion que Clotilde voyaitjuste enfermant le projet de se rendreà Nancy. Elle y gagnait d'abord de se dépouiller de ce rôle d'intrigante dont elle était certainement accusée, et, quel que fût le résultat de sa démarche, elle laisserait derrière elle la réputation d'une femme estimable. Je racontai notre conversation à Mme de Brassannes sans lui en dissimuler aucun des incidents. Elle avait l'âme trop haute pour ne pas s'en réjouir avec moi. De plus, je crus remarquer dans l'attention qu'elle mettait à m'écouter une nuance de contentement dont la cause ne tenait pas à la seule réhabilitation de Clotilde dans son esprit.
« Voilà un dénoûment qui met à néant tous les projets de M. de Brassannes, dit-elle ; mais je suis, heureuse de pensef que Mlle Guérin soit intacte et grandie de cette épreuve. Je ne m'étais jamais arrêtée aux accusations de Mme Denèvre, tu le sais, mais je suis bien aise de voir que ma sympathie ne m'avait
pas trompée. En outre, je t'approuve de venir en aide à cette aimable personne dans ce qu'elle veut entreprendre. Quand part-elle ?
' — Elle attendra quelques jours. Elle ne veut pas laisser croire qu'elle bat en retraite devant des médisances.
— Oh ! ces médisances tomberont d'elles-mêmes quand on la verra près de toi avec moi. » •
Mme Denèvre, qui accourait pour savourer doucement l'humiliation de Mlle Guérin, mordit ses lèvres minces en la voyant tranquillement assise à mon côté, dans le salon, sereine et gaie. J'eus la méchanceté de la retenir à déjeuner pour qu'elle eût tout loisir de méditer sur notre intimité. Elle ne souffla mot, mais elle garda de cette aventure une. rancune dont les éclaboussures m'atteignirent en maintes circonstances.
Sur ces entrefaites Paul tomba chez nous comme la foudre. On ne l'attendait pas avant deux se- -maines, un soir il entra brusquement. Il avait la lièvre dans les yeux. Quelques personnes étaient avec nous. Mon cœur se dilata à sa vue.
« J'étais triste loin de vous tous, dit-il ; tant de choses se passent quand on est loin 1 »
Il me sembla que son regard glissait de mon côté. Que voulait-il dire? Félix de Mézin était près de moi. Paul le salua froidement et laissa tomber sans la prendre la main que Félix lui tendait. Savait-il quelque chosa? Était-il jaloux? Je me sentis chaud dans tout le corps. Une vie plus active m'anima soudain. Je voulus savoir si je ne me trompais pas et affectai de rire et de plaisanter avec mon voisin- M. de Brassannes prit son neveu dans un coin pour l'interroger sur le résultat de sa mission. Il entrait dans tous les détails et l'accablait de questions. Paul répondait de son mieux et tout de travers.
« Tiens I tu n'as pas la tête à toi ce soir, va te reposer, dit mon tuteur.
— Très-bien, » répondit Paul.
Il se leva, fit quelques pas, et resta. Mme Denèvre, qui nouait des rosettes autour d'un sachet, lui montra une chaise libre auprès d'elle.
« Vous arrivez à propos, lui dit-elle, je m'occupe d'une loterie au profit d'une pauvre veuve. Moi, je âonne mon travail et mon temps ; plus heureux que nioi, d'autres donneront une part de leur superflu. Je vous ai réservé cinq billets.
— Merci.... Toujours bonne.... vous ne changez pas, vous! »
Je souris ; l'allusion, cette fois, était évidemment à mon adresse.
Mme de Brassannes le regarda. Paul avait donc oublié les habitudes de Mme Denèvre ? Les veuves, les orphelins, les malades, n'était-ce pas elle, toujours
elle? Il continua cependant^sur ce ton. Il était ironique, paradoxal, irritable, recherchait la discussion, Tenvenimait. Lui qui était l'indulgence même, il trouvait tout mal. Je sentais des ^milliers de flèches invisibles dirigées contre moi ; seulement leurs pointes ne me déchiraient pas.
« Mais qu*a-t-il donc ce soir? dit Mme de Brassannes.
— J'ai l'absence; c'est tout et c'est trop, répondit Paul; on ne me comprend plus. Peut-être aussi estce moi qui ne comprends rien. »
Je m'approchai de Paul.
« Voulez-vous une tasse de thé? lui dis- je en riant.
— S'il est malade, du tilleul vaudrait peut-être . mieux, reprit la bonne Mme Bordier.
— Non, le thé suffira, j'espère.
— Je n'osaispas vous en demander; j'avais peur de vous déranger, » me répondit-il d'un air contraint.
Il prit la tasse que je lui offrais et s'écarta. Je le suivis, le sucrier à la main.
« Vous ne rejoignez pas M. de Mézin? reprit-il.
— Et pourquoi? l'histoire qu'il me racontait est finie.
.— N'importe ! Dans la position où vous êtes, votre place est auprès de lui.
— Quelle position? »
Je voyais la tasse trembler dans sa main.
« Mais n'êtes- vous pas sa fiancée, reprit-il ; ne devez-vous pas l'épouser ?
— Moi ! VOUS savez bien que non ! »
Nos regards se rencontrèrent. Il était comme transfiguré. Je baissai les yeux. Il me sembla que quelque chose entrait dans mon cœur qui ne devait plus en sortir; je brûlais, Je tremblais, j'étais heureuse. Un éclair nous avait donnés l'un à l'autre. Autour de moi et dans moi il n'y avait plus que lui.
« Édile I chère Édile? » murmura-t-il.
Sa voix in'arriva comme un souffle; un bonheur san§ nom m'envahit tout entière, avec une violence et une intensité que je n'avais pas rêvées. La vie commençait pour moi. Avais-je existé jusqu'alors? Je ne le savais plus.
Une voix me tira de cette ivresse. C'était celle de Mme Denèvre. Je ne sais ce que je lui répondis. J'aurais voulu me jeter dans les bras de ma chère marraine ; je ne voyais que Paul, et n'osais plus le regarder. J'avais le ciel dans le cœur et une envie singulière de pleurer. Je prétextai une grande fatigue et me retirai dans ma chambre. A peiné seule, je me jetai à genoux et fondis en larmes.
Bien d'autres émotions ont traversé ma vie et lui ont fait connaître le rire et les pleurs, mais jusqu'à
la dernière heure rien ne pourra effacer le souvenir de cette minute éblouissante. J'étais prête à tout, et il me semblait qu'aucune blessure ne pouvait plus jn'atteindre. Quelles que soient les épreuves que j'ai subies, je plains celles qui n'ont pas connu cette extase et ce ravissement.
On sait que Mlle Guérin devait partir pour Nancy. Sûr d'elle après, la crise provoquée par M. de Saint- Hérel, Félix rédoutait ce projet et la pressait cependant de le mettre à exécution. Elle n'avait pas besoin d'être encouragée pour les résolutions har-^ dies. Un matin elle entra dans ma chambre :
c J'ai fait mes adieux à Mme de Brassannes, me ditelle, embrasse-moi, et donne-moi bien vite de quoi subvenir aux premiers frais. Je pars aujourd'hui.
— Déjà !
— Ma position est fausse, j'en veux sortir ; le plus tôt est donc le mieux.
— Reviendras-tu ?
— Je ne crois pas.
— Je te reverrai cependant?
— Toujours ! Où et comment, je ne sais ; mais demain, par exemple, si demain tu as besoin de moi. »
Je l'embrassai. « Et cela ne te fait pas peur d'aller seule ainsi dans une ville où tu ne connais personne, pas même celui que tu vas voir, un ennemi peutêtre?
— Oui, j'ai peur, mais on ne ferait rien si on prenait garde à ces choses-là! Les soldats tremblent
au premier coup de feu ; après^ils se jettent sur les canons.
— Et ils s'en emparent, n'est-ce pas ?
— Certainement. »
Je pris très-émue une bourse bien garnie que je lui mis dans la niain. Avec ce sentiment de fière délicatesse qui était dans sa nature, elle la glissa dans sa poche sans compter.
« A présent laisse-moi écrire à M. de Mézin ; il ne faut pas que tu arrives à Nancy sans un mot d'intrbduction. »
La lettre achevée, je la lui présentai tout ouverte.
« Vois si c'est cela,» lui dis-je.
D'un seul regard elle lut ces quatre lignes :
« Cher monsieur, la personne qui vous remettra cette lettre est Mlle Guérin, ma meilleure amie ; veuillez, je vous prie, l'accueillir comme moi-même, en souvenir de mon père, votre vieil ami.
« ÉDILE PCJJOL. »
« Merci, » répondit Clotilde qui me donna une poignée de main virile.
Elle serra la lettre dans un petit portefeuille et sonna.
« Une voiture de place, » dit-elle au domestique qui entra.
« A présent, reprit-elle en me sautant au cou, abrégeons les adieux, je m'attendrirais pour un mot, je le sens, et j'ai besoin de tout mon sang-froid. Songe donc que demain je serai en face de M. de Mézin ! »
Quatre jours après je reçus une lettre de Clotilde qui me faisait part du résultat de son entreprise. Que je tremblais en l'ouvrant ! La voici :
<r Tu te fais une idée exacte, j'imagine, de l'état dans lequel j'étais au moment de mon départ» Le wagon qui roulait emportait Clotilde et sa fortune ! Pauvre fortune! la conscience de mon honnêteté et ta lettre I Blottie dans mon coin, j'ai réfléchi toute la nuit. C'est à peine si j'ai vu meâ compagnons de voyage. Je regardais la campagne éclairée par une lune pâle à demi voilée de nuages diaphanes. J'entrevoyais des maisons dans la plaine ou sur la lisière des bois, endoi*ttïies et silencieuses. Que cachaientelles de bonheur ou de larmes entre leurs murailles ? Elles disparaissaient et d'autres paysages me découvraient l'horizon derrière lequel s'abritait Nancy. Des tristesses m'assaillaient par bouffées; aurai-je un toit quelque jour, un abri, des êtres à moi, ces biens que la vie promet? Repoussée, j'étais résolue par instants à flisparaître, puis je me révoltais et je me demandais pourquoi je n'arriverais pas de haute lutte à la conquête de ces mêmes biens que d'autres ont connus. Qu'avaîs-je fait pour ne pas les
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mériter? Des nuages blancs pareils à des flocons de ouate passaient toujours dans le cieL Ils me rA(ypelaient ces paisibles existences qu'un souffle cares^ sant pousse lentement vers la fin de toutes choses.... Que faible est la différence qui les sépare des plus agitées si on les mesure à la profondeur sereine de l'asur, à FéterneUe limpidité de la lumière I
« Cette philosophie ne m'empêchait pas de sentii" de petits frissons entre mes épaules lorsque mapensée s'airêtait sur le grave conseiller que j'allais chercher si loin et sur l'accueil qu'il me ferait. Que la philosophie est une belle chose au coin du feu, mais qu'elle sert mal dans les difûcultés de la vie, quand le cœur bat et tremble I J'avais souvent parlé de M. de Mézin avec Félix -^laisse-moi la douceur de l'appeler ainsi avec toi— et il m'apparaissait comme un de ces vieux magistrats austères dont les musées conser*vent les graves portraits. Je cherchais à m'en faire une image. Je le savais bon, intègre, mais froid, sévère et plongé dans une étude opiniâtre qui ne lui a peUt<-étre pas laissé le temps de connaître la jeunesse. Que lui dirai-je? de quel air m'écouterat-il? 7e composais des discours qui me semblaient tout d'abord imprégnés d'une éloquence persuasive et qu'un instant après je rejetais avec un sentiment de surprise et de dédain. Gela n'était pas dans le ton simple et vrai que je voulais^ Il est si difficile de ne pas tomber dans l'exagération quand on aime! Je me luisais l'effet d'une héroïne de roman, j'en étais une dans l'apparence, et rien ne m'inspire plus d'éloigné*
ment que ces sortes de personnages. Cependant le wagon roulait toujours et mes préoccupations n'étaient ni moins vives ni moins confuses. Au petit jour j'étais à Nancy, et bientôt après dans une chambre d'hôtel garni où j'éprouvai en entrant une singulière sensation de froid, le sentiment de malaise qui vous saisit quand on entre dans une maison inconnue, après une nuit de fatigue. J'avais quelques heures devant moi. Je me couchai et, chose qui t'étonnera peut-être, je m'endormis profondément. Le soleil qui entrait à flots dans mon réduit, me réveilla. Le souvenir de ce qui m'amenait dans cette ville inconnue me saisit tout à coup; une certaine émotion ne m'avait pas quittée, mais j'étais rassérénée et rafraîchie. C'est un phénomène bizarre qui se produit en moi quand viennent les crises ; elles m'effrayent par la pensée et, au moment où elles éclatent, je me sens raffermie et prête à les affronter.
« Quand je jugeai que la matinée était assez avancée pour qti'on pût se présenter sans importunité chez H. de Mézin, je me fis indiquer son adresse et m'avançai le long des rues, la main dans la pocttë qui contenait ta lettre, bien sûre que grâce à elle, je ne passerais pas pour une aventurière. Le ciel était gai, le soleil clair : j*en tirai un favorable augure. Une église se trouva sur mon chemin, j'entrai et priai Dieu avec cet élan qui fait monter le cœur tout en haut. En somme ma cause était juste ; ma conscience ne me reprochait ni manœuvre ni calcul ;
j'avais combattu contre lui et contre moi de toutes mes forces. Si mon âme s'était donnée, était-ce bien ma faute? Je me représentais l'état de Félix en ce moment. Comme il devait trembler! Il me semblait que son ombre invisible marchait à mon côté.
« Quelques centaines de pas me conduisirent chez M. de Mézin. On m'introduisit dans un grand appartement silencieux, et un domestique qui parlait bas me pria d'attendre un instant. Il allait prévenir son mattre. Il revint presque aussitôt.
« — M. de Mérin est fort occupé, me dit-il, et si ce n'est pas pour une affaire urgente....
c — Veuillez lui dire qull s'agit d'une accusée, » répliquai-je nettement.
ff II s'inclina et sortit de nouveau. L'affaire était engagée, j'étais contente de moi; le cœur battait mais sans défaillance, ma voix avait de la sonorité ; mes yeux firent le tour de la pièce où je me trouvais ; elle était haute, vaste, froide, avec quelques vieux meubles d'acajou d'une forme sèche ; des rideaux de taffetas d'un cramoisi un peu passé, tout garnis de glands et de passementeries jaunes encadraient les fenêtres. Par Tune d'elles on apercevait les bordures de buis d'un jardin planté d^ quelques arbres taillés en charmilles.
« Le domestique rentra.
« — Suivez-moi, je vous prie, mademoiselle, » me dit -il de sa voix lente et douce.
« Il poussa une porte en tapisserie et je pénétrai au bout d'un couloir dans un grand cabinet au
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milieu duquel, debout, la tête nue devant une ehe^ minée inondée de lumière, se tenait un homme couvert de vêtements noirs, sec, minée et grand, dont les yeux me cherchaient. A ma vue il laissa échapper un geste de surprise.
« -^ On m'avait dit une accusée, dit-il.
« ^ Je le suis en effet, car je m'appelle Glotilde Guérih.
«- Ah l fit-il.
« — Et voici une lettre qui me permet d'arriver sans crainte auprès de vous, » ajoutai*je«
« Tout en parlant, je lui tendais le papier que tu sais, mon firman ; il le prit et me fit signe de m'asseoir ; j'obéis immédiatement.
« J'avais eu le temps de le voir tout entier dans la lumière qui l'entourait. Sa physionomie rappelait celle de son fils avec un caractère de fermeté bien au* trement accusé ; dominée par la colère, cette eicpres* sion pouvait aller jusqu'à la dureté ; la tète était finement modelée, le sourcil mince et droit, la lèvre expressive, le menton puissant; on comprenait vaguement que M. de Mézin paraissait plus vieux qu'il ne l'était en réalité. Le travail et l'étude l'ont fatigué plus que le temps, Son attitude froide, un peu hautaine, qui semblait dire aux visiteurs : dépéchez* vous, je suis pressé, était relevée d'une élégance native. On devinait l'homme du monde sous le magistrat: certains détails extérieurs peuvent quelquefois donner la clef d'un caractère ; il y a des analogies secrètes entre l'individu et l'appartement dans lequel
il vit. ûontre un ravètement de boiseries grises à moulures un peu sèches mais fines, qui recouvraient les murailles, s'appliquaient quatre grands corps de bibliothèque noirs, surmontés de bustes de bronze. De beaux livres en garnissaient les rayons; au centre du cabinet, une large table chargée de papiers empilés avec ordre ; rien ne traînait. La pendule, les flambeaux, les vases qu'on voyait sur la cheminée, les chenets éclatants étaient d'un beau modèle, les meubles du même bois que les lambris, offraient des sièges amples et commodes, propres à la conversation et à la lecture. Tout cet ensemble clair, rehaussé par les tons plus chauds de Tébène et du cuivre, donnait le sentiment d'une existence régulière et digne, gouvernée par l'idée du respect de soi-même.
« Quand mes yeux se reportèrent sur le conseiller, je vis qu'il me regardait par-dessus ta lettre. Je soutins son regard; un sourire poli entr'ouvrit ses lèvres et sans changer d'attitude ;
« — Avant d'avoir lu les quelques lignes que Mlle Pujol m'a fait l'honneur de m'écrire, vous, m'aviez déyà été présentée, dit-il.
« -** Pas de la même manière alors, et par une lettre conçue en d'autres termes?
« -=- C'est vrai.
< -" Et par une personne qui ne m'aime pas?
« ^ Je l'avoue. Par exemple on ne m'avait point parlé de votre visite.
« — C'est une résolution que j'ai prise à la der*-
nière heure; d'ailleurs si l'on vous eût averti, peutêtre n'auriez- vous pas voulu me recevoir, et je tenais à vous parler. 1
« — Alors je vous écoute^
« — Vous n'ignorez rien certainement du motif qui m'amène auprès de vous?
c — Rien. Mais je ne serai pas f&ché d'en avoir la confirmation par vous-même.
« — Je ne sais pas ce que M. de Saint-flérel peut vous avoir dit de moi, mais, quelle que soit l'opinion qu'il ait émise sur mon compte, les quelques li^es que vous avez entre les mains lavent tout. »
« Le conseiller s'inclina.
« — La main qui les a écrites est honnête, le cœur qui les a dictées est jeune, reprit-il avec une nuance d'ironie douce dont le sens ne m'échappa point.
« — Ce qui veut dire que si vous avez une grande estime pour la personne qui m'introduit auprès de vous, vous n'avez pas une confiance entière dans la solidité de son jugement?
« — Je ne le nie pas.
« — Eh bien, m'écriai-je en me levant, j'aime votre fils et il m'aime. Regardez-moi au fond des yeux, dans la pleine lumière, vous qui avez l'habitude des coupables et savez lire sur leur visage, cherchez, fouillez, et vous n'y verrez rien de vil et de bas ; si fière que soit votre âme, la mienne ne Test pas moins. Ma vie est claire, je vous la livre; j'ai lutté et je lutte avec l'horreur innée du mal. Si
je n'avais pas un sentiment profond de dignité, un orgueil farouche suffirait à m'indiquer dans quel chemin je dois marcher. Quand j'ai senti que mon cœur ne m'appartenait plus, ma première pensée a été de courir à vous et me voici.
« — Mon fils a-t-il été prévenu de ce projet?
« — Certes I pourquoi mentir et me cacher?
n — Et il n'a pas eu l'idée de vous accompagner?
« — Il le voulait, je l'en ai détourné. Il y a de ces démarches hardies qu'on fait seule. Entrer avec lui dans votre maison, sans votre consentement, c'eût été manquer au respect que je vous dois, et j'en veux sortir sans une ombre à mon nom.
« — Vous avez bien fait.
« —Et puis votre fils vous craint autant qu'il vous aime ; cette crainte m'eût peut-être empêchée de vous parler comme je le fais. Dans tout sentiment vrai il y a de la contagion; j'ai désiré qu'il n*y eût rien ni personne entre vous et moi. »
« M. de Mézin ne me perdait pas des yeux tandis que je parlais. Il me sembla que ses traits s'étaient détendus; toujours ferme, l'expression de son regard n'était plus sévère. Je continuai avec un sentiment de force qui augmentait à mesure que ma situation se dessinait mieux :
« Que voulez- vous savoir de moi? J'ai dit en me faisant annoncer que j'étais une accusée, je l'étais évidemment par M. de Saint-Hérel; je le suis peutêtre encore daos votre esprit. Cependant aucune question ne me fera peur. Je veux devenir la femme
170 LE JOURNAL D'0|ïB HÉRITIÈRE.
de votre fils, je le veux absolument, ivrévocablemeut, mais je le veux par des moyens honnAtes. Serais*-je ici sans cela? Ma pauvreté me défend les illusions, la fierté me défend les bassesses; je n'ai donc jamais porté les yeux sur lui, ni rien fait pour qu'il les portât sur moi, Lorsque le hasard nous a mis en présence, je pensais que mon avenir s'appellerait la solitude. Un jour il m'a aimée; un jour je l'ai aimé; des deux parts la sincérité a été notre lien. Je me sens digne de porter son nom. Youlez-^vous pour votre fils une compagne qui soit la chair de sa chair, le sang de son sang, qui soit son amie, et le pousse dans les voies droites, dévouée et jalouse de ce qu'il deviendra, voici ma main : prenes-la, c'est celle d'une honnête femme. «
« Brusquement il me tendit la main par^dessus la table.
< ^^ Quoi qu'il arrive, mademoiselle, me dit*il, on ne vous accusera pas de manquer de franchise.
« -*- Et je ne manquerai pas non plus de courage! Je viens à vous, faites de moi ce que vous voudrez. Si dures que soient les épreuves, je les accepte d'avance. Peut^tre croyez^vous que votre fils en m'aimant cède à un élan de jeunesse qui ne résistera pas à la réflexion, au travail du temps et de l'absence.... que c'est une bouffée de printemps, le souffle d'un matin d'avril,* une fleur de passion sans racines. Je ne le pense pas, mais c'est possible. .«• Eh bien ! faites^moi vivre où bon vous semblera.... donnez-moi une retraite, j'y courrai.... mais si dans
un an, deux aiis, trois ans s'il le faut, sa volonté n'a pas changé» donnez-le^ moi..M
a ^ Et d'ici làî
« — Je ne le verrai pas, je vous en fais le serment.
• « ~ Et vous ne lui écrirez pasî
« — Non, si vous l'exigez. »
c M. de Mézin parut réfléchir, ses yeux profonds sur mes yeux; ma vie était suspendue à ses lèvres. Je ne sais quelle exaltation me soutenait; il me sem* hlait que le sentiment de la vérité éclatait sur mon visage; je ne pouvais pas croire qu'elle n'eût pas son ascendant.
(c ûieul qu'il sera malheureux si j'échoue! Et moi, donc, serai-je malheureuse ! me disais-je.
« — Je vous croîs sincère et loyale, me dit enfin le consQîlIer ; tout sera fait comme vous le désirez. »
« Je m'emparai de sa main et la portai à mes lèvres avant qu'il pût s'en défendre ; je voulus parler, la voix me manqua et mes yeux se remplirent de larmes.
« — Ne me remerciez pas, reprit M. de Mézin, avec un sourire qui me fit voir l'autre côté de son Ame, le côté bon, le côté tendre ; qui sait ce que pensera mon fils dans un ani »
« Je le regardais avec un sentiment de joie fière où n'apparaissait pas Tombre d'un doute.
« •— Vous avez l'heureuse confiance de votre âge, poursuivit-il. En attendant que l'avenir prononce, prenons bien nos petits arrangements.
« — Ordonnez, j'obéis, dis-je alors.
« — Je vais écrire une lettre que vous porterez vous-même à une bonne dame qui est un peu de mes parentes et dont la famille habite Besançon; vous résiderez dans cette famille, où vous aurez les mêmes occupations qu'à Paris, chez Mlle Pujol.
« — Il y a une jeune fille dans cette maison?
« — Oui, un peu plus âgée même qu'Édile.... une éducation à terminer. Cela ne vous tiendra pas plus d'un an. Félix ira vous y chercher.... S'il n'y va pas, comptez du moins que mon amitié ne vous manquera jamais. >
« Mon cœur se remplit d'un sentiment de joie indicible; je sentais que j'avais cause gagnée dans le sien. Il prit une plume, et, s'asseyant devant la table :
« — J'ai besoin de quelques détails précis, ajoutat-il ; vos noms d*abord, celui de votce père, le lieu oii vous avez été élevée.... Parlez.
« — Glotilde Guérin, comme vous savez, fille du baron Constant Guérin....
« — Le baron Guérin?.. .
« — Oui ; le titre avait été donné à mon grandpère par TEmpereur aprëls la bataille d'Ëylau ; mon père le portait; il est mort colonel de cavalerie, en Afrique. Dans la condition modeste où le sort m'a placée, pourquoi eussé-je parlé de ce titre? Il eût fait croire à de la vanité. J'ai été élevée à Saint- Denis. Plus tard, j'ai pris mes diplômes d'institutrice à rhôtel de ville de Paris,
« — Votre mère, Mme la baronne Guérin, vit-elle encore?
« — Non.
« — Point de famille alors?
« — Aucune, si ce n'est une tante, sœur de ma mère, qui vit en province.
« — Cette personne a-t-elle quelque fortune?
« — Elle n*a rien.
« — De quoi vit-elle?
« — Je lui rends ce qu'elle m'a donné.
« — Si bien qu'autour de vous je ne vois ni protection ni espérance?
« — Hier c'était vrai, aujourd'hui ce n'est plus cela. »
« 11 écrivît sa lettre ; j'étais heureuse ; ma poitrine se dilatait; sa plume courait sur le papier.
« ~ A quoi pensez-vous? me dit-il tout à coup.
« — A Félix. Qu'il serait heureux s'il était ici ! »
« Un air d'attendrissement se répandit sur ce visage austère, et d'une voix douce :
« — Si mon fils ne vous aimait pas dans un an, je le plaindrais, » me dit-il.
« Voilà où j'en suis, chère Édile. Que la vie m'apparatt belle et bonne 1 Se donner librement et compter devant soi un grand nombre d'années dont rien ne menace l'harmonie ! Je me sens une force qui me permettra d'en mériter les promesses. La première heure de l'ivresse passée, nous avons causé, M. de Mézin et moi. C'est un père, dans le grand sens du mot, comme l'était le tien, préoccupé
174 LE JOURNAL D'UNB HËRîtlÈRE.
du bien, appliqué à tous les devoirs/sérère k luimême. Il veut que son fils soit un homme, comprends-tu? un homme qui fasse œuvre de son intelligence et pour qui la fortune ne soit qu'un instrument de travail. Je l'y aiderai de toute ma puissance, c'est-à-dire de tout mon amdur.
« J'ai bien vu, en échangeant nos îdôeë, que M. de Mézin avait pris des informations sur moi. La lettre de M. de Saint-Hérel n'avait pas produit sur son esprit, malgré l'aimable portrait qu'elle fttisait de moi, lefltet qu'en attendait le gentilhomme au pantalon gris. Elle avait surpris le conseiller, mais avant d'ajouter créance aux accusation^ qu'elle contenait, il avait voulu se renseigner. Il était donc disposé & m'entendre quand je suis arrlvéei
« Je ne retournerai point à Paris i Jô lé regrette, parce que je t'aurais embrassée. J'ai nlille choses à te dire qui ne trouvent pas leur place ici. Plus tard nous causerons. M. de Mézin m*a pèriïJis d'écrire à son fils. Je lui ai montré ma lettre sans qu'il me le demandât :
« — C'est bien, m'a-Wl dit; l'espérance et la foi, c'est une parure à votre âge. »
« Je dois partir demain pour Besançon. J'y serai bien et m'y ferai aimer. C'est facile quand on a le bonheur pour complice. M. de Mézin m'a dit de me préparer à une vie de retraite. La famille Pellegrin ne voit presque personne, et passe la majeure partie de l'année dans une maison de campagne où elle n'est visitée que par un petit nombre de vieux amis.
m JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRE. 175
Lis distractions y sont rares; un peu de musique, quelques lectures en font tous les frais. Que m'importe! ma pensée sera près de vous, dans cette maison où ta m'as aimée, où j'ai connu Félix. Une année, cela passe si vite! Plus tard, si je ne me dévouais pas cœur et âme au fils de M. de Méiin, Je serais bien ingrate* »
Cette lettre me jeta tout à la fois dans un ravisse*ment profond et un ^nd trouble. Il y avait donc de ces bonheurs qui remplissent Tàme et qui font per^ dre la pensée du hasard, de Timprévu, des obscurités de l'avenir? Tout alors n'est plus que lumière et rayon. L'esprit vole dans les nuées. Je la relus deux fois, et mon cœur s'épanouissait. Où Clotilde écrivait •le nom de Félix, je lisais le nom de Paul. Pour entrer en plein dans cet éblouissement où elle vivait, il ne me fallait aucune lutte, aucun effort. Paul de Brassannes et moi nous allions de pair; ma fortune avait tenté bien des ambitions ; elle lui servirait à conquérir un nom, à le pousser tout en haut, et je n'aurais pas, comme ma chère Clotilde, un noviciat d un an à subir.
Félix vint dans la journée ; j'allai droit à lui et lui serrai la main. II était rayonnanti
* Que serait-ce donc si vous saviez tout ce qu'elle vaut! » lui dis-je.
Paul arriva à son tour. Je vis ses yeux, et tout mon cœur se fondit dans un sentiment d'ineffable joie. Je ne l'oublierai jamais cette journée heureuse qui me fit connaître tout ce que la nie a de pures délices. Les illusions les plus chères palpitaient en moi. J'étais jeune, j'aimais et je croyais tout possible I ,
« Qu*as-tu donc? » me dit Mme de Brassannes.
« Oh! elle ne le dira pas! » dit la voix sèche de Mme Denèvre.
Cette parole railleuse fut comme un point noir dans un horizon clair. J'eus un léger frisson, mais me redressant, et sans tourner la tète du côté de Paul qui me regardait :
« J'ai le clpur content, » m'écriai-je, et je jetai mes bras autour du cou de sa mère d'adoption.
La confiance était dans ma nature; je ne voyais en outre, au fond de ma pensée, rien que je ne pusse avouer sans rougir. Il me semblait tout simple de trouver un mari où j'avais vu un frère. Je ne parlais pas cependant. Encore aujourd'hui je ne peux guère
me rendre compte du sentiment qui m'empêcha de le faire. Ce fut peut-être un mouvement instinctif de timidité, cette révolte de la pudeur qui s'effarouche ; peut-être aussi un désir inavoué de prolonger un état charmant qui me faisait vivre comme enveloppée de parfums, dans une auréole. Hélas ! il ne devait avoir que peu de jours 1
Jenny fut la seule personne à qui je livrai mon secret. Elle le devina même. Un soir, en tournant dans ma chambre, occupée de ces mille riens qui précèdent l'heure du sommeil entre deux jeunes filles et l'attardent, je fredonnai.
« Voilà un air que tu affectionnes beaucoup depuis quelque temps, dit-elle.
— Quel air?
— Celui que tu chantes à demi- voix; tu l'as toujours sur les lèvres; c'est une mélodie de Schubert. Notre ami Paul l'aime beaucoup aussi. Il la chante fort bien. »
Elle parlait en souriant et je sentais mes joues en feu. Je ne chantai plus.
« Oh 1 tu peux continuer, reprit-elle, tu ne seras pas seule à chanter.... ce sera un duo.... écoute. »
Jenny venait d'ouvrir la fenêtre. Un chant voilé par la distance s'élevait du milieu de la nuit. Je reconnus la même phrase musicale que je répétais tout à l'heure et la voix chère de Paul. Il nous avait quittées il n'y avait pas longtemps; il revenait sur ses pas ; pourquoi ? Peut-être pour apercevoir derrière un rideau tremblant l'éclair d'une lumière ou l'omis
178 LE JOUkNÂL D'UNE HÉRITIÈRE.
bre d'une forme vague. Quelque chose d'intime et de doux le rappelait auprès de cette maison où j'étais. Je ne respirai plus. La voix augmentait de Tolume d'instant en instant. Paul s'approchait invisible ; j'entendais les paroles de VÀve Maria. Ce chant pur qui se répandait dans le silence, et de la rue, où tous les bruits de la grande ville s'éteignaient, montait dans le ciel, me remplissait d'un trouble délicieux. C'était comme un souffle de poésie égaré dans Paris ; la fraîcheur en venait jusqu'à moi et m'enivrait. Saisie d'uhe émotion dont aucune langue ne saurait exprimer le ravissement, je tombai dans un fauteuil, tout près de la fenêtre. La voix qui chantait dans l'ombre avait toute sa puissance ; un pan du manteau de la nuit m*en séparait. Elle passa, s'éloigna, s'adoucit et finit par s'éteindre comme un rêve.
« Ah t Jenny 1 murmurai-je.
— Oui, oui, je sais, répliqua-t-elle, ce n'est pas pour moi que Paul chante et que Félix soupire. Mais quand tu seras Mme de Brassannes, tu songeras à me marier.
— Tu crois donc qu'il m'aime?
— Hypocrite ! Il ne faut que le regarder pour le voir, il n'a d'yeux que pour toi. 11 faut que je lui frappe sur Tépaule de temps à autre pour l'avertir que je suis là. Aveugle, je l'aurais deviné* tout de même. Rien n'est bien fait que ce que tu fais. Il s'extasie sur un point de tapisserie.... Ce qui m'étonne, c'est que les bans ne soient point encore publiés.
— Polie I*
Je me rapprochai d'elle.
c Tu croiB donc que rien ne s'opposera à notre mariage? ajoutai-je.
-* Et que veux^-'tu qui l'empêche ? Vous vous connaissez depuis l'enfance ; M. de Brassannes, ton tuteur, le traite comme un fils ; ton frère n'a pas de meilleur ami... C'est un mari mis par la Providence à côté de ton berceau. »
Je l'embrassai ; je n'étais pas entièrement rassurée cependant. M. deBrassannes, qui, depuis le départ de Clotilde, ne songeait plus à Félix, me parlait assez souvent de prétendants entre lesquels il hésitait. Ja* mais il n'avait prononcé le nom de Paul. Cet oubli m'inquiétait. Je fis part de cette inquiétude à Jenny.
« Eh bien, me dit-elle, demain nous le sommerons de s'expliquer.
~ Oh ! non I » m'écriai-je.
Que j'avais raison 1 Je retardais ainsi de quelques jours le moment où tout mon espoir allait se briser contre un obstacle invincible.
Je venais de franchir l'époque fixée pour mon deuil; la maison commençait à reprendre sa vie et
son mouvement. Mme Bordier était un peu ahurie dans Tarrangement quotidien de ses heures ; déjà la ponctualité de ses occupations souffrait de graves atteintes. Elle s'en consolait par une consommation plus active de pâtisseries et de gâteaux, et se réfugiait dans la combinaison des menus et la préparation des thés autour desquels nos amis se réunissaient trois ou quatre fois par semaine. Mme Denèvre et Mélanie redoublaient de broderies et de petits cadeaux. Elles avaient Tart de découvrir des anniversaires au profit de tout le monde; les almanachs n'avaient plus de mystère pour leurs souvenirs; mariages et naissances, tout y passait ; tel jour elles ' avaient fait votre connaissance, et tel autre on était revenu de voyage. Elles devaient avoir un catalogue de dates. Si occupées que fussent leurs mains^ leur langue ne chômait pas davantage. Leur attention se dirigeait alors avec un redoublement de zèle du côté de Paul. Éblouie par l'intensité de mon premier bonheur, je n'y prenais pas garde.
Parmi les personnes qui traversaient le plus souvent à cette époque l'hôtel de la rue de la Pépinière, il y avait un certain M. François Daubrin, fabricant de produits chimiques. Il passait pour extraordinairement riche, et on pouvait le croire à la parcimonie de ses dépenses. On lui connaissait des pièces de dix sous qui ne quittaient pas ses poches pendant des semaines ; mais, à l'entendre, et pour ces menus frais que cent occasions font naître, il n'avait jamais de monnaie. Que de courses de voiture, d'offrandes, de
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petits débours n'épargnait-il pas ainsi! Le même homme devenait prodigue lorsque sa vanité était intéressée. Quelque temps député, on l'avait vu donner des dîners de Pantagruel aux honorables électeurs de son quartier. II ne lésinait pas sur la quantité des truffes et la qualité des vins; des unes il voulait les plus grosses et des autres les meilleurs. Le lendemain, il grondait pour un bout de bougie. M. François Daubrin devait sa fortune non-seulement à Tordre et à Féconomie qu'il avait introduits dans sa fabrique, mais encore à une découverte dans la manipulation de certains sels.
C'était un homme sec et vert, ferme sur les jarrets, d'une taille moyenne, bien proportionnée, et qu'on aurait pu croire, à la vivacité de son allure, d'une dizaine d'années plus jeune qu'il ne l'était réellement. Né bourgeois, dans une famille de bourgeois, il était tout à fait homme du monde par les manières et le langage. Il avait de l'esprit et une certaine élégance naturelle dont il tirait profit. On assurait qu'il avait eu de grands succès dans certains salons peu apparents où l'industrie coudoyait la finance, et cela ne surprenait personne. A la surface il était un Parisien coulant, aisé, poli, aimable, plein de mansuétude et de bonne humeur ; au fond on rencontrait le roc sec et dur. Le tien et le mien étaient son culte et sa loi ; seulement, dans ses rapports avec autrui le sien empiétait et faisait la tache d'huile. On citait de lui des traits qui , en mainte occasion, rappelaient la fable de la Lice et ses petits. Tout glissait sur lui comme
la pluie sur une ardoise luiiante; son Ame avait oomme un enduit de métal qui ne laissait passer ni la pitié, ni la tendresse. Elle était comme emmail^ lottée dans de la tôle. Sa famille entière tremblait sous son autorité; il l'avait absolue. M. François Daubrin jouissait de la considération universelle. Député démissionnaire^ il n'était plus qu'adjoint au maire d&son arrondissement. Cela l'aidait dans le courant de ses affaires. Le fabricant de produits chimiques n'avait aucune religion ; il la voulait pour le commun peuple*
Il était fort aimable autour de moi et fort em« pressé. Il ne m'était pas sympathique et ses attentions ne me déplaisaient pas. Cette dissonance entre mes sentiments intérieurs et l'accueil que je lui faisais me dépitait; je n'en pénétrais pas la cause. Combien d'autres contradictions qu'on n'explique pas mieux I
M. François Daubrin avait deux enfants : une fille mariée en province à un armateur du HAvre» ftpre au gain et dont la fortune faisait la boule de neige dans le coton, et un fils plus jeune de trois ou quatre ans. Je n'avais jamais vu Mme Seigneuret, Mme Alphonse Seigneuret et compagnie, comme
LE JOURNAL D'UNE HËRITlâRE. 183
M. Daubrin l'appelait dans ses jours de gaieté. Il en parlait avec onction et ne la voyait pas une fois l'an i mais sa tendresse paternelle s'épanchait en belles phrases lorsqu'il apprenait par les bilans semestriels que son gendre avait fait de gros bénéfices sur les cargaisons qu'on lui expédiait de la Nouvelle-Orléans. Le fils pouvait avoir vingt -six à vingt-sept ans; grand et bien fait, robuste, en âge d'être émancipéj il marchait dans l'ombre de son père. Philippe Daubrin avait un visage véritablement bon, qui cependant ne m'attirait par aucun côté. On en parlait comme d'un jeune homme très-instruit et fort intelligent ; il avait dans sa poche un diplôme d'avocat, et son père, disait-on» le voulait pousser dans la magistrature. Ses yeux brillaient par instants d'un feif extraordinaire. Il m'était impossible de juger de ses connaissances et de son esprit; Phih'ppe ne se mêlait aux conversations les plus animées que par monosyllabes, mais ils avaient une singulière force. Deux ou trois fois en ma présence il entra dans une discussion d'un bond, comme un loup qui sort de^son repaire et s'empare d'une proie. Il était alors impétueux, presque violent, rapide, plein de surprises et de mouvements, éloquent et sagace par éclairs, et mêlait aux paradoxes les aperçus les plus profonds. Son père le calmait d'un regard.
« La 1 la 1 lui disait-il, tu n'es pas encore au parquet I »
Presque aussitôt, Philippe rentrait dans son silence. M. François Daubrin expliquait ce silence par
une timidité que le monde ne parvenait pas à dissiper; « il n'y échappe que par soubresauts, > disait-il. Il espérait que le temps passerait son rabot surtout cela.
« Et de ce fonds d'inégalité, ajoutait-il, sortira un procureur modèle qui n'aura pas son pareil pour lancer un réquisitoire. »
M. François Daubrin, régent de la banque de France, président honoraire du tribunal de commerce, officier de la Légion d'honneur, était l'un des plus vieux amis de M. de Brassannes, avec lequel il n'avait aucun point d'affinité.
Philippe et Paul ne s'aimaient pas. Edouard, mon frère, se détachait de Paul pour se rapprocher de Philippe.
A ce moment, et sous la surface paisible, calme, heureuse de notre maison, des troubles en agitaient le fond. Des scènes éclataient entre M. de Brassannes et Edouard, notre paix en subissait le contre-coup, bien qu'il me fût impossible d'en comprendre et la nature et l'importance. Ma marraine, qui voulait le bonheur de tout le monde et dont la gaieté surnageait, allait de l'un à l'autre pour calmer l'irritation de celui-ci et la colère de celui-là. J'entendais pro-
noncer les mots de tutelle et de reddition décompte, auxquels un jour on mêla ceux de conseil de surveillance. Mme Bordier soupirait sans perdre uire goutte de son thé à la bretonne et une miette de ses petits fours; Mélanie baissait les yeux. Un soir j'entendis dire à Mme Denèvre qu'en présence de tels écarts on en venait à regretter les lettres de cachet. Elles assuraient souvent le repos des familles, ajoutait-elle.
Je ne savais pas alors certains détails qui plus tard vinrent à ma connaissance. Pour bien comprendre quelles en furent les conséquences, je dois dire que par une disposition spéciale de son testament, mon père avait désiré que la fortune qu'il nous laissait, en y comprenant celle de ma mère, restât indivise entre ses deux enfants jusqu'à l'époque de notre établissement. La fortune de Jenny, liquidée de son vivant, était administrée à part.
Il résultait de cet état de choses que mon frère recevait des mains de M. de Brassannes une pension calculée largement sur ses besoins présumés, mais la vie qu'il avait adoptée depuis déjà quelque temps la rendait insuffisante. De là de continuelles réclamations au sujet desquelles M. de Brassannes faisait la sourde oreille.
Mon frère voyait toujours Brigitte; il en parlait comme d'une divinité. Ils n'avaient à proprement parler qu'un appartement, et il faisait pour elle des dépenses assez considérables. Edouard ne se cachait pas pour aller avec elle à la campagne, dans les restaurants, au théâtre, dans les bals publics, partout
enfin où la jeunesse cherche des distractions. La pension annuelle que M. de firassannes lui allouait n'était ptus qu'une maigre pitance pour cet appétit déchaîné. Dès le premier trimestre, elle était dévorée. Les appels de fonds devenaient incessants. Observations et réprimandes n'y pouvaient rien. Edouard était comme ensorcelé. Sur ces entrefaites, Brigitte lui donna un gros garçon; ce fut bien pis alors. Les billets de banque fondirent plus vite qu'autrefois les pièces d'or. A bout de remontrances, mon tuteur eut recours aux grands moyens. La nomination d'un conseil judiciaire fut provoquée et obtenue. Edouard n'eut donc plus que la jouissance d'un revenu dont le chiffre fut établi par le conseil. De colère, il rompit avec M. de Brassannes. Quelle sortie et quel éclatl Je m'en souviens encore! Edouard, pâle et les lèvres crispées, traversait le vestibule après une dernière explication; il rencontra Paul :
« Acceptez- vous la responsabilité des actes de M. de Brassannes, votre oncle? dit-il brusquement.
'^ Mon oncle ! mais c'est mon père.... Tout ce qu'il fait est bien fait!
•— Votre père alors vient de se rendre coupable envers moi d'une action méchante et lâche; c'est i vous que j'en demande raison. »
Je poussai un cri.
« Je te défends de répondre, » dit mon tuteur à son neveu d'une voix haute et claire.
Paul, qui allait répliquer, s'arrêta.
« M'avez-vou8 entendu ? reprit Edouard avec violence. Si les paroles ne suffisent pas, que faut-il donc que je fasse? »
Il était hors de lui ; je m*élançai.
< Paul, tais-toi et viens 1 » dit la voix impérieuse d^ M. de Brassannes.
Paul, tout frémissant, obéit. Je tombai dans les bras d'Edouard en le suppliant de se calmer ^ il frappa du pied par terre.
< Ahl les femmes à présent! s'écria-t-il, et, me laissant à demi morte au pied de l'escalier, il dispa^ rut.
« Merci, dit mon tuteur en serrant la main de Paul; ce n'est pas ton ami qui vient de parler, c'est la colère ; tu pardonneras et tu oublieras, comme je le fais moi-même. »
Je me relevai en ce moment, et, remontant lentement l'escalier^ mes yeux remercièrent Paul.
Edouard, qui rencontra Philippe dans notre rue, lui raconta tout ce qui venait de se passer. La conversation^ ou pour mieux dire le long monologue de mon frère les amena devant la maison de M . Daubrin.
Ils y entrèrent, et le fabricant de produits cbioiiques apprit tout. Edouard ne parlait de rien moins que d'épouser Brigitte et de reconnaître Tenfïtnt qu'elle avait mis au monde :
« Laissez-nous, » dit M. Uaubrin à son fils.
. Une heure après , mon frère sortait de chez M. Daubrin , dans un état d'esprit moins voisin de l'exaspération. Il avait trouvé auprès de l'ancien président du tribunal de commerce ce qu'il cherchait, la chose dont il avait le plus besoin, des ressources et des subsides, mais à la condition de laisser là ses projets.
Dès le lendemain, Brigitte avait des robes comme une héritière et des bijoux comme une coméclienne à la mode. Quant au travail, c'était le moindre souci d'Edouard ; ses livres pourrissaient dans un coin.
Mon tuteur, qui ne cessait pas de s'intéresser à mon frère, malgré la violence de leur rupture, s'étonna de lui voir mener une existence qui n'était pas en rapport avec les ressources légitimes dont il disposait; il prit des informations et il ne lui fut pas difdcile de découvrir la vérité. Il demanda une explication à M. Daubrin.
« Rien de plus simple, répondit le fabricant de produits chimiques; j'ai toujours remarqué que lorsqu'un pêcheur veut amener à la rive un brochet qui se débat au bout de l'hameçon, il lui rend de la corde et le laisse filer. S'il tend la ligne, tout casse et le poisson disparait. Ici le brochet s'appelle Edouard ; le pécheur, c'est moi.
— Hum! le raisonnement est spécieux. Â ce compte-là, Edouard a toute liberté de continuer, rien ne l'obligeant plus à s'amender.
— Croyez-vous qu'il n'eût pas trouvé ailleurs le crédit que je lui ai ouvert? On le sait riche, et il faudra bien tôt ou tard que sa fortune lui revienne. Ce que je lui prête me permet de voir dans ses affaires, et j'exerce ainsi une surveillance qui nous échapperait sans cela.
^ Elle n'est pas bien gênante, à ce qui me semble. Hier encore, Edouard s'est montré aux Champs-Elysées conduisant une américaine attelée de deux chevaux qui paraissaient de taille à mener un fils de famille en six mois du boulevard des Italiens à la prison de Clichy. Et ils ne traînaient pas que lui, ces chevaux!
— Patience ! le brochet nage, mais il se rendra !
— Puisque vous avez l'amour des comparaisons, laissez-moi vous demander depuis quand on a vu un général d'armée fournir des provisions à la citadelle qu'il veut amener à capituler ?
— Bon I On dit qu'Henri IV faisait ainsi pour sa bonne ville de Paris, et il a fini par l'avoir. D'ailleurs vous savez la fable :
La fourmi n'est pas prêteuse, C'est là son moindre défaut....
Rassurez-vous donc, je ne prêterai à notre coureur d'aventures que tout juste ce qu'il lui faudra pour l'avoir sous la main quelque jour. »
Le sens de ces paroles échappa à M* de BrassanneSy qui se mit à sourire; plus tard, il sut à quoi s'en tenir.
Sans ce trouble intérieur et le chagrin que j'éprouvais de ne voir mon frère qu'à des intervalles relativement éloignés, j'aurais été parfaitement heureuse. Paul venait chaque jour à la maison; il dfnait fréquemment avec nous, et je savais qu'on cherchait à lui trouver une occupation sédentaire dans une usine à Paris. Le flot me portait et je sentais une grande douceur à me laisser porter par lui. Chaque élan me rapprochait du port. Jenny, que je poursuivais de mes confidences, m'entretenait dans cet espoir ; elle m'écoutait avec une patience angélique. Je ne parlais que de Paul et ne m'en apercevais pas. Les moindres détails de nos entretiens faisaient le sujet des plus longs commentaires. Un jour il m'avait offert une fleur, un soir il m'avait apporté la romance que je désirais, un instant nous étions restés seuls dans le jardin. Je gardais un souvenir exact de toutes nos conversations. Un mot, un hasard, une rencontre prenaient la proportion d'événements considérables. Enfantillages et folies
que tout cela ! disent les sages ! Je me suis demandé plus tard si les événements qui agitent le monde ont plus d'importance et de fondement. Les destinées d'un cœur sincère n'ont peut-être pas, dans la balance d'en haut, moins de poids que les destinées d'un peuple en furie. Paul m'aimait, j'en avais la certitude ; le reste ne valait pas la peine que je per*disse une heure à y penser.
Moins occupée d'un sentiment unique, j'aurais remarqué dès lors la singulière attitude de Philippe auprès de moi. On le voyait fréquemment chez nous, mais il n'y venait jamais seul ; en toute occasion son père l'accompagnait. Je le surprenais souvent attentif à me suivre des yeux, et il les détournait aussitôt que mes regards se portaient sur lui. Il m'adressait rarement la parole, laissait tomber la conversation, m'évitait presque: mais si je manifestais en sa présence le désir de quelque bagatelle, je . la recevais le lendemain. Dans ces circonstances ce n'était même pas lui qui m'offrait la gravure de modes, le dessin, le morceau de musique dont il avait été question la veille, c'était son père. Si je le remerciais :
« Remerciez Philippe, me répondait M. Daubrin, c'est lui qui y a pensé.... Ma vieille tête n*a de mémoire que pour les affaires. »
Quand je me mettais au piano, il m'enveloppait tout entière de son regard. Si je chantais, je le voyais pâlir et rougir. L'air achevé, il s'éloignait ; jamais de compliments. 11 nous arriva deux ou trois
fois de valser ensemble dans des sauteries improvisées; il y cédait presque malgré lui, mais alors il me semblait que j'étais emportée par un tourbillon. Mes pieds ne touchaient plus le soi, je me sentais enlevée et j'entrevoyais comme dans un rêve sa tête pâle et son sourire blanc. Jenny me déclara qu'il valsait comme un ange, c'était son expression. Avec lui cependant j'étais mal à l'aise, sans qu'il m'eût été possible d'expliquer pourquoi. Un soir quelqu'un s'étant mis au piano, on dansa.
« Eh bien! tu n'engages pas Mile Pujol à valser? lui dit M. Daubrin.
— Je ne sais plus, répondit Philippe avec un air d'embarras.
— D'autres savent toujours, » poursuivît Mme Denèvre en voyant Paul qui s'approchait de moi.
Étourderie ou caprice, la réplique de Philippe ne me fâcha point; j'étais délivrée d'un plaisir qui avait toutes les conditions d'un supplice ; mais j'aurais dû faire attention au mot de Mme Denèvre. Il sonnait le commencement des hostilités.
Je n'ai jamais bien pu comprendre le motif du sentiment d'inimitié que Mme Denèvre éprouvait
contre Paul. Peut-être avait-elle espéré qu'il penserait à Mélanie, et je me rappelle en effet que dans les premiers temps elle était abondante en éloges et prompte à l'attirer auprès d'elle. Quand son nom venait à être prononcé, elle était tout rose et tout miel. Puis tout changea. La bise succéda au zéphir et ne cessa plus de souffler. Gomme un bon limier dans un bois sent toutes les pistes, Mme Denèvre avait le flair de tout ce qui se passait dans un salon. Déçue sans doute de ses chimères à l'endroit de sa fille, Paul lui devint odieux. Il l'avait trahie sans le savoir et j'étais sa complice. Les louanges qu'elle prodiguait au neveu de M. de Brassannes se déversèrent à grand bruit sur Philippe Daubrîn, comme les eaux d'un torrent qu'on détourne de son cours. Tandis que les flèches sifflaient autour de l'un, les cajoleries de toutes sortes caressaient l'autre. Philippe s'y prêtait mal. M. Daubrun, au contraire, se montrait d'une prévenance extrême à l'égard de Mme Denèvre. A différentes reprises, il lui apporta de petits présents qui étaient reçus avec l'expression d'une extrême reconnaissance, en même temps qu'ils excitaient un vif étonnement autour de nous. Un soir, à la vue d'un bijou que M. Daubrin offrait à Mélanie pour agrafer son châle, Mme Bordier oublia d'avaler son thé, qui refroidit dans la tasse.
« Vous avez fait un miracle, dit Jenny à M. Daubrin en lui faisant remarquer cette négligence.
— Oh I j'en ferai peut-être un autre ! » répliqua le fabricant.
11 m'était impossible de ne pas remarquer à la longue la guerre sourde mais opiniâtre que Mme Denèvre dirigeait contre Paul. Les allusions, les mots perfides, les sarcasmes, les réticences calculées s'échappaient de ses lèvres comme les moustiques d'un marécage. J*en souffrais et mon impatience s'en accommodait mal. J'étais résolue à y mettre un terme. Un soir la conversation effleura une question de mariage qui occupait en ce moment l'oisiveté parisienne. La discussion s'engagea.
c Qu'en pensez-vous? demanda H. de Saint-Hérel à Mme Denëvre.
— Moi! rien.
— A d'autres I Votre silence prouve que vous avez une opinion sur ces matières. Est-ce que le mariage n'est pas la grosse affaire ? Toute comédie commence ou finit par là.
— Certes I
— Alors parlez.
— Et qu'ai-je à dire? En ces sortes de choses je comprends tout, j'approuve tout, je pardonne tout, une seule exceptée.
— Laquelle?
— Le calcul. »
Je tendis l'oreille. Un frisson à fleur de peau m'a* vertissait qu'un dard venait d'être lancé.
« Qu'entendez- vous par ce mot? poursuivit l'un des interlocuteurs.
— Tout ce qui est bas et vil, rampant et menteur. Et entre toutes les intrigues qui rôdent autour des jeunes filles, la plus coupable à mon sens est celle qui est menée par un coureur de dot.
— En voit-on encore? demanda M. Daubrin d'un air innocent.
— Toujours ! Oh ! la race est indestructible. Elle se transforme, elle se déguise, elle prend un masque, mais elle dure. On ne voit plus, comme au temps des aventures, un gentilhomme n'ayant que la cape et Tépée forcer à coups de dague la porte d'un castel et enlever une demoiselle au travers des serviteurs épouvantés, ou quelque étudiant franchir les grilles d*un couvent pour ravir une infante bien rentée, non; mais on voit de tout petits jeunes gens, tout parés de vertus comme de petits saints, qui tournent autour des héritières et, à force de soupirs, battent leurs cœurs en brèche.
— Vous en avez vu?
— Hélas I Par exemple, ils ont grand soin de ne s'adresser qu'à des cœurs tout en [or.... Toute peine mérite une récompense,' et leur^flamme veut, pour s'étaler, un oteiller de billets de banque. Vous secouez la tête d'un air de doute, monsieur Daubrin, et tu nous regardes avec surprise, ma cbère fille.
Toi, je le comprends, tu es jeune encore. Mais vous, monsieur le fabricant, ahl vous m'étonnez. Le coureur de dot, Taîmable jeune homme en quête d'une personne dont la petite main serre un portefeuille, le fils de famille qui a bonne envie de manger au râtelier d'un héritage, mais il est partout 1... Si vous connaissez une fille qu'on sache grassement pourvue de rentes bien liquides, de fermes en plein rapport, cherchez autour d'elle. Le premier regard vous fera découvrir un jeune Parisien qui roucoule et fait le beau. Autrefois on voulait éblouir l'innocente par des ma gnificences empruntées à des usuriers ; nous avons chtmgé tout cela. On est pauvre et on l'avoue ; très-pauvre môme, et on le proclame. On spécule sur la pitié, et si l'on gagne la victoire dans cette bataille où l'on a pour soi la jeunesse, Tinexpérience, la compassion, on n'a point de frais à rembourser, et Ton arrive à la bonne affaire par le chemin de l'hypocrisie.
— Mais c'est horrible! s'écria la voix pudique de Mélanie.
— Rassure-toi ! ces roueries ne te menacent pas, ma pauvre enfant; tu n'as rien, tu n'as donc pas la chance d'être aimée; mais si tu l'es, ce sera pour toi.
— Et moi qui n'ai pas le scepticisme de Mme Denèvre,je crois qu'un honnête homme sera assez avisé pour remarquer ce qu'il y a en vous de grâce et de qualités sérieuses, dit M. Daubrin.
— En attendant ce prodige , répliqua Mme De-
nèvre, rien ne m'inspire plus de dégoût que le spectacle de ces mendicités qui se font un marchepied de Famour. »
Le regard de Mme Denèvre tomba sur Paul de Brassannes; j'en avais suivi la direction. Je le vis pâlir; mon cœur se serra.
« Oh ! la vipère! » murmura Jenny.
Si cette âme, bonne entre toutes, avait eu conscience de rintention malveillante de Mme Denèvre, commetft autour de moi ne l'aurait -on pas comprise? Mais que répondre à de telles insinuations? Les repousser, n'était-ce pas avouer qu'on avait quelques points de ressemblance avec les êtres qu'on mettait au ban de l'opinion ? Cependant l'indignanation me faisait sauter le cœur dans la poitrine. Subitement je traversai le salon et, m*adressant à Paul :
« Vous avez, je crois, YÉcole de la médisance parmi vos livres, lui dis-je. Faites-moi le plaisir de m'apporter demain cette fameuse comédie. L'œuvre de Sheridan est anglaise par la langue, mais par les idées elle est de tous les pays. »
Mme Denèvre devint blême. Mon regard croisa le sien. Je venais d'accepter la guerre.
Gomme je retournais à ma place, la bonne Mme de Brassannes se trouva près de moi. Elle s'était levée sans bruit, et sans parler, elle m'embrassa sur le front. Ma mère avait de ces baisers-là.
J'avais livré mon secret; j'étais déterminé à ne plus reculer. On m'apprit le lendemain le retour de M. de Brassannes, qui avait été donner un coup d'œilàdes réparations qu'on exécutait à Valserre ; je me rendis chez lui.
« Tu arrives à propos, me dit-il, j'allais te faire appeler.
— Vous avez donc à me parler?
— Oui. La chose te concerne. Les demandes affluent , depuis que tu ne portes plus de vêtements noirs.
Mme Verdais revient à la charge avec son comte de Pérolles.
— Vous confondez, mon cher tuteur. M. de Pérolles appartenait à M. Gollardon le notaire.
■ —C'est juste ! mais c'est que M. Gustave Piersaulx non plus ne t'a pas oubliée.
•—Je lui en suis d'autant plus reconnaissante qu'il ne me connaît pas.
— Et, en outre, j'ai trouvé ce matin une lettre de
H. François Daubrin qui me demande une entrevue; je crois pouvoir deviner le sujet sur lequel roulera l'entretien.
— Je puis le supposer aussi.
— Alors que penses-tu de M. Philippe Daubrin, son fils?
— Ce n'est pas un homme qui ressemble à tous les autres.
— C'est déjà quelque chose. .
— Mais ce n'est pas la peine que je l'examine davantage.
— Permets-moi de te dire cependant qu'il est dans des conditions telles, que beaucoup de jeunes filles désireraient l'avoir pour mari.
— J'en suis certaine; mais vous me comprendrez mieux si j'ajoute que vous n'aurez plus à vous occuper ni de lui ni d'un autre.
— Ah! •
M. de Brassannes me prit la main et d'une voix grave :
« On m'a parlé d'une scène singulière qui s'est passée hier, ici même, reprit-il. Je n'en veux rien conclure; mais si les paroles de Mme Denèvre sont sans excuse, ta réplique est bien imprudente.
— Pourquoi le serait-elle si mon choix est fait? Je venais justement vous en parier et vous dire que Paul....
— Pas un mot de plus, tais-toi ! s'écria M. de Brassannes, je ne veux rien entendre, je n'ai rien entendu! n
J'étais atterrée. Jamais je n'avais vu à M. de Brassannes. ce visage austère. Un sentiment de profonde douleur s'y peignait.
«C'était donc vrai ! » reprit-il avec l'accent du désespoir.
Et, comme je voulais répondre :
« Non, non, ajouta- t-il, tfe dis rien, ne parlé pas; à quoi bon? ne faudra-t-il pas toujours que je réponde : c'est impossible! comme je l'ai fait à ta marraine, ce matin ?»
Il s'interFompit tout à coup, et d'une voix frémissante, me regardant en face :
t Tu ne sais pas le mal que tu me fais, malheureuse enfant! reprit-il ; mais lui, dis-moi, un jour t'a-t-il dit qu'il t'ai mait ?
— Non, jamais ! mais qu'importe î
~ Âh! du moins c'est un honnête homme, et je puis l'estimer encore !
— Paul!
— Tu ne peux pas me comprendre.... Je lui parlerai, et il me comprendra, lui 1 »
Je ne savais plus que penser ; une immense douleur m'anéantissait; qu'y avait-il? quel secret me cachait-on? quel obstacle inconnu, terrible, menaçant, s'opposait à mon mariage avec celui que j'aimais ? Mes yeux se remplirent de larmes.
« Ah! je vous en supplie! » m'écriai-je en joignant les mains.
Il me fit signe de m'éloigner, et comme j'hésitais:
« Si tu m*aimes, si tu me respectes, au nom de
l'autorité que ton père m'a laissée, je te demande de ne plus parler dececi. Va trouver Mme de Brassannes, elle fattend; ce soir j'aurai vu Paul.
— Et moi, le reverrai- je ?
— Oui, une fois encore, pour lui faire tes adieux. » Ce dernier mot m'écrasa. Je sortis de chez mon
tuteur en chancelant, mon imagination affolée faisait mille suppositions entre lesquelles je me débattais. Jenny, qui connaissait mon projet, accourut au-devant de moi. Elle fut saisie de pitié en m'apercevant.
« Tout est perdu! » lui dis-je.
Elle m'entratua chez Mme de Brassannes, que je trouvai dans un état d'anxiété indéfinissable; ma pauvre marraine se mit à m'embrasser en pleurant.
« Âh I la coupable c'est moi! s'écria-t-elle. J'aurais dû prévoir ce qui est arrivé.... et ne pas permettre que mon malheureux Paul...* Pauvre enfant ! je sentais qu'il t'aimait et le courage m'a manqué. »
Nous fondions toutes les trois en larmes.
c Mais pourquoi ? lui dis-je enfin.
— Tu oublies donc que tu es riche et qu'il n'a rien I
— N'est-ce que cela I
— Mais c'est tout 1 Est-ce que M. de Brassannes n'est pas ton tuteur î »
Un jour vague se fit dans mon esprit, obscur, douloureux, mais qui laissait place à l'espoir. Il était impossible que mon bonheur dépendîtd'un scrupule.
« Nous parlerons à M. de Brassannes, repris-je, il se rendra à mes prières.
Mme de Brassannes secoua la tête.
« Vous ne connaissez que le côté bon, nous ditelle, ilya l'autre! »
Ma chère Jenny resta auprès de moi toute la nuit, s*épuisant en caresses et en consolations. Je Técoutais à peine, et j'entendais sans cesse ce dernier mot qui m'avait déchirée. Quelque chose pouvait donc déterminer Paul à renoncer à moil Je savais que mon tuteur était sorti presque aussitôt après notre entretien. Il n'était pas rentré pour le déjeuner, et il avait fait dire à Mme de Brassannes qu'il dînerait en ville. Il avait certainement vu son pupille. Que n'aurais-je pas donné pour connaître le résultat de leur conversation !
Dès le lendemain nous partions pour Yalserre. Mme de Brassannes se montra pour moi d'une tendresse si délicate, -si attentive, si minutieuse en quelque sorte, que je n'osais pas l'interroger. Il y avait comme de la pitié dans les témoignages de bonté qu'elle me prodiguait. Jenny essuyait des larmes à la dérobée. M. de Brassannes nous rejoignit dans la soirée. Il échangea quelques paroles avec sa femme et me fit appeler. Me prenant alors par le bras.
il m'entraîna dans une allée de chênes qui côtoyait de son ombrage les ruines de cette abbaye dont chaque pierre me rappelait un souvenir. La saison avait cette fraîcheur animée et jeune que rien ne remplace et qui donne tant de gaieté au mois d'avril. Le printemps faisait éclater les bourgeons à la cime des arbres ; les sureaux, les lilas, les saules semblaient rire dans leur parure verte; caressés par les vifs rayons du soleil. Les oiseaux se poursuivaient dans les haies d'où sortaient mille chansons. De petites fleurs s'épanouissaient dans l'herbe, une risée de vent passait dans le feuillage clair et tendre des bouleaux et sur les bruyères roses. Le ciel était ^n fête. Depuis lors je n'ai jamais vu la saison nouvelle dans sa splendeur joyeuse et brillante sans que de longs soupirs n'aient gonflé ma poitrine. Quelles heures tristes ne me rappelait-elle pas!
M. de Brassannes marchait lentement. Je l'observais du coin de l'œil, cherchant à monter mon courage à la hauteur de l'épreuve. Son visage n'avait rien perdu de son austérité; il me sembla seulement vieilli et fatigué, comme celui d'un homme qui relève de maladie. Quand nous fûmes un peu loin de la maison, dans un endroit où l'avenue faisait un coude, il saisit vivement la main que j'appuyais à son bras.
« Tu sais que je t'aime comme ma propre fille, me dit-il, tu en es bien convaincue, entièrement convaincue, n'est-ce pas î
— Oui, je le crois, je le sais.
— Laisse-moi l'embrasser, j'ai le cœur gros.... Depuis hier je ne respire plus. Va I nous sommes bien malheureux tous les deux . »
n prit ma tête à deux mains et m'embrassaotdans les cheveux :
« Tous les trois, » reprit-il d'une voix affaibUe.
Ce fut comme un coup de hache donné à un arbrisseau qui ne tient plus.
« Ainsi, je ne l'épouserai pas! lui dis-je.
— Écoute-moi bien. C'est un homme à cheveux blancs qui te parle, le vieil ami de ton père.... Tu ne voudrais pas me faire faire une chose qui serait le déshonneur de ma vieillesse.... Tu aimes et tu crois que cela suffit! mais tu oublies que tu m'as été confiée, que je réponds de toi et de ta fortune, que tu es riche et que l'on pourrait m'accuser d'avoir spéculé sur ta jeunesse pour te donner à l'un des miens.
— Qui dirait cela ?
— Tout le monde, et je n'aurais pas le droit de me plaindre, les apparences seraient contre moi. Paul est mon fils adoptif ; je l'ai fait ce qu'il est; il porte mon nom, et il n'a rien. Bien plus même, il est entré dans la vie avec des dettes qu'il aurait pu ne pas accepter, mais dont son honneur répond, et qu'il comblera par le travail. »
Je regardai M. de Brassannes toute surprise.
« Ce n'est pas tout, poursuivit-il ; le petit patrimoine que j'avais sauvé provient d'un bien dotal qui appartenait à sa mère. A sa majorité, et avec un
élan qui m'a fait bien augurer de son cœur, il en a fait abandon aux créanciers de son père. Mais ce sacriGce n'a pas tout comblé.... Il y a un solde à payer.... Je sais qu'à ma mort il le pourra. Mais en attendant il doit.... et c'est dans de telles conditions qu'il prendrait pour femme une héritière qu'à son lit de mort un père a mise entre mes mains!... jamais ! Je n'ai pas vécu honnête homme pendant soixante ans pour faillir si près delà fin.
— Mais il y a moi I... Et si j'affirme que mon choix s'est librement fixé sur lui....
— On ne te croira pas! Est-ce que ton frère n'est pas là qui me hait aujourd'hui parce que je le sauve? Il ne manquera pas de dire que j'ai été le complice de Paul et que cette même fortune dont je l'empêche de jouir, je l'ai captée au profit de mon fils adoptif, de celui qui porte mon nom. D'autres viendraient à la suite, qui ne manqueraient pas d'ajouter que tout a été préparé, calculé, prémédité ; que j'ai profité de ton inexpérience pour te faire tomber dans un piège; qui sait même si la malignité du monde n'ira pas plus loin !... Que répondrais-je?
— Toutes ces choses-là, les avez-vous dites à Paul?
— Toutes, et il m'a compris. Il a été aussi sincère, aussi spontané que toi dans son aveu. Et quand il a bien vu que, non-seulement ma réputation de probité ferait naufrage dans cette affaire, mais que quelque chose de toi y serait compromis, son dévouement s'est trouvé à l'égal de son désespoir.
— Il a cédé?
— Je l'ai voulu. C'est la première fois que j'ai fait acte de mon autorité paternelle, mais elle a été absolue ; n'eût-il pas eu une âme pour me comprendre, il aurait senti que jamais je ne donnerais mon consentement à cette union.
-^ Quoi I lors même que nous attendrions un an, deux ans, trois ans I...
— Jamais î il y a des lois qu'une* rigoureuse probité ne transgresse pas. Quand je serai mort, vous serez libres....»
Ce dernier mot me donna le frisson. Fallait-il donc, pour que je fusse heureuse, que l'homme qui avait remplacé mon père cessât de vivre? Une sorte d'horreur me saisit. J'avais peur de souhaiter qu'il ne fût plus là, et je me serais immolée avant de consentir à épouser Paul à ce prix. Je laissai aller ma tête sur l'épaule de M. de Brassannes et me mis à pleurer silencieusement.
« Rappelle-toi ce que je t'ai dit un jour, reprit-il . avec la douceur d'un père, l'amour n'est pas tout dans la vie, il en remplit la plus courte part. Et puis es- tu bien sûre d'aimer sans retour? Ce que tu éprouves pour un aimable jeune homme que nous avons eu le tort, ta marraine et moi, de laisser dans ton voisinage, n'est-ce pas ce premier éveil d'un cœur qui s'ignore, cette sensation qui suit Téclosion de la jeunesse et la fait tressaillir au moindre souffle? Je me méfle un peu de ces ardeurs juvéniles qui passent comme les lilas d'avril. On n'assoit pas une existence sur des fleurs si fragiles! »
Il parla longtemps d'une voix caressante; je ne pensais qu'à Paul et à cette impossibilité où j'étais de me réunir à lui. Aucune promesse n'avait été ^changée entre nous, et il me semblait que quelque chose se détournait de moi dont l'absence me faisait saigner. Ce départ subit qui nous avait ramenés à la campagne m'inspirait la crainte qu'une occasion de le voir ne se présentât plus. J'interrogeai M. de Brassannes.
« Paul, en effet, prépare tout pour s'éloigner, reprit-il ; il ne paraîtra pas à Yalserre. Lui-même a eu le courage d'y renoncer.
— Lui, ou vous?
— Lui et moi. Pourquoi aviver par des larmes une blessure dont le sang coule? »
Nous reprîmes le chemin de la maison. Que j'avais le cœur lourd en suivant cette avenue où de si vifs éclats de rire retentissaient autrefois I Ce paysage aimé des anciens jours me semblait triste, la maison déserte. Je sentais confusément que M. de Brassannes avait un fonds de scepticisme qui venait en aide à sa probité. Il ne croyait pas plus à la durée de mon amour qu'à la nécessité de ce sentiment. Pourquoi eût-il sacrifié les éternels principes de l'honneur aux tumultes passagers du cœur? Son renom n'eût-il pas été en cause, il n'eût pas vu d'un œil charmé un mariage dont l'amour eût été le guide unique et le seul conseiller. Au seuil de la maison il m'arrêta, et d'une voix ferme :
« Relève la tête, me dit-il; d'autres devoirs fatten-
dent dans la vie. Si tu crois que j'aie mérité quelque chose pour la tendresse que je te porte, oublie celui qui s'appelle Paul de Brassannes. »
Je me souvins de cette heure solennelle qui avait vu la mort de mon pauvre père; j'entendis la voix expirante qui avait dit : « Tu obéiras! » et je courbai la tête.
Deux ou trois jours se passèrent^ interminables et lourds. Je ne me sentais vivre que par des tressaillements douloureux qui parcouraient tout mon être. Cependant cette habitude de Teffort à laquelle on m'avait pliée agissait déjà. Je combattais mon propre abattement sans relâche et me contraignais à des occupations régulières que j'accomplissais avec des mouvements d'automate, mais qui m'arrachaient à la contemplation de nion malheur. L'humeur égale et douce de Jenny, sa constante bonté m'étaient d'un grand secours. Elle ne cherchait pas à me distraire, et son amitié silencieuse m'entourait comme un manteau.
Un soir que je me promenais à l'écart dans les ruines de l'abbaye, dont le cloître et les arceaux brisés donnaient à la maison un si pittoresque voisinage, une petite pierre tomba à mes pieds entourée
d'un morceau de papier blanc. Je levai la tète après l'avoir ramassée machinalement, et j'aperçus conune une forme humaine dans l'épaisseur d'un buisson dont les rameaux en s'écartant me firent reconnaître tout à coup le visage de Paul. Il était au sommet d'un massif de constructions auquel des broussailles et des arbrisseaux faisaient une toison, et dont le dernier escarpement s'adossait à la partie écroulée de Valserre.
« Lisez! » me cria-t-il.
Je me hâtai de débarrasser la pierre de son enveloppe, et sur la surface interne du papier je lus ces mots écrits au crayon :
« Je suis depuis ce matin dans la chambre grise.... je vous guettais!... Ce soir, je vous y attendrai.... Dotmez une heure à qui vous donnera toute sa •vie. »
Quelqu'un parut à l'extrémité des ruines; je cachai le papier dans ma poche et jetai un regard du côté du massif. Paul avait disparu. Un léger mouvement imprimé à la cime des rameaux indiquait seul que Paul rampait sous leur couvert dans la direction de l'escarpement.
J'étais dans un état de trouble inexprimable, partagée entre la crainte et la joie. Quand je rentrai au salon, il me sembla que tous les yeux me regardaient et pénétraient mon secret. Je me sentais rougir et pâlir alternativement; je voyais des allusions dans les moindres paroles. Je n'étais pas faite à la dissimulation, elle me répugnait instinctivement, et ce-
pendant pour rien au monde je n'eusse manqué 4 rappel de Paul. Le jour ne finissait pas; je consultais à toute minute les aiguilles de la pendule, elles me paraissaient immobiles sur le cadran. Une fièvre intérieure me poussait à ouvrir le piano, à prendre un ouvrage d'aiguille, à le quitter pour un livre que je rejetais bientôt après, à me lever, à m'asseoir, à rire et à chanter sans motif. Cette agitation que je me donnais pour détourner l'attention que je croyais dirigée sur moi, quand personne ne songeait à m'observer, finit par l'attirer.
« Qu*est-ce que tu as donc? me dit Mme de Brassannes, tu bourdonnes comme un hanneton.
-^ Tu étais tout à l'heure du côté des ruines, est-ce que tu as vu le moine blanc? » ajouta Jenny en riant.
Je m'arrêtai court, tremblant de la tête aux pieds.
« J'ai la migraine, répliquai-je sans trop savoir ce que je disais.
— Tu peux te vanter alors d'avoir une migraine active et bruyante, » répliqua M. de Brassannes.
Je ne remuai plus. Le soir vint enfin, je me glissai du côté de la maison qui touchait aux ruines et m'enfonçai à pas furtifs dans le long corridor qui menait à la chambre grise. Les baies ouvertes dans l'épaisseur des murailles éclairaient ma marche. Il y avait longtemps que je ne m'étais aventurée dans cette partie déserte de Yalserre, j'en reconnaissais cependant chaque petit coin. La figure du moine blanc m'apparutdans cette clarté douteuse qui m'en-
^veloppaity les mains jointes, le capuchon rabattu sur le visage. Son immobilité de spectre ne me faisait plus peur, mais j'étais agitée d'un tremblement bien autrement profond. Je touchai enfin à la porte cherchée; une forme s'y dressa, me saisit la main et m'entrafna. Je tombai dans un fauteuil, sans haleine et sans voix.
« Enfin, c'est vous! » me dit Paul, qui se mit à mes pieds.
On se souvient que la chambre grise ou la chambre à l'armure était située tout à l'extrémité de Valserre, dans un angle des bâtiments, et en quelque sorte suspendue sur lé gouffre que dominait uti petit balcon accroché comme un nid à deux fortes pierres scellées dans le mur. La panoplie était toujours à sa place, près de la fenêtre; quelques vieux meubles disloqués garnissaient encore cette chambre perpétuellement inhabitée et dont le revêtement de boiseries grises se fendillait çà et là. Les briques- disjoin-^ tes du plancher craquaient sous les pieds. Je n'étais pas entrée dans cette chambre plus d'une fois ou deux dans ma vie^ mais son aspect et les moindres détails de son arrangement intérieur m'étaient restés dans l'esprit. Un large pan de lumière blanche entrait par la fenêtre ouverte sur le balcon et venait jusqu'à moi, éclairant la silhouette de Paul agenouillé; je ne respirais pas. Tout à coup, dans ce silence profond, la porte chassée par le vent retomba bruyamment dans son cadre. Je poussai un cri, Paul se leva.
< Tenez I lui dis-je, si M. de Brassannes apparaissait en ce moment, je mourrais sur place.
— Voulez-vous que je vous quitte? me répondit-il tristement; parlez, le chemin est là. »
Sa main me montrait le balcon, vers lequel il faisait un pas. Je Tarrétai.
< Vous, dans ce vide, et dans la nuitl Oh I non ! » m'écriai-je.
Il s'assit près de moi ; mon cœur battait à se rompre, et je n'aurais pas voulu abréger d'une minute cette heure cruelle et délicieuse où je le voyais seul et tout à moi.
« Bientôt je serai loin de vous, reprit-il, rien ne me fera plus prévoir l'année où je vous reverrai ; mais avant de disparaître, j'ai voulu vous dire que rien non plus ne vous arrachera d'un cœur qui vous appartenait.
— Croyez-vous donc que rien de moi ne soit à vousî m'écriai-je.
— Vous ne savez pas, ajouta-t-il doucement, quelle place vous avez tenue dans ma vie.... Enfant, je ne voyais que vous, et seule vous me paraissiez charmante.... Jeune fille, pendant ces jeux qui vous entraînaient sous ces ombrages dont la ramure monte jusqu'à nous, mon regard vous cherchait. Je ne vous comparais à aucune autre.... Vous étiez seule, vous étiez Édile.... Quand votre main s'oubliait dans la mienne, quand vos cheveux chassés par le vent caressaient mon visage, sentiez-vous les pulsations de mon cœur? Que de fleurs touchées par vos mains
n'aî-je pas pressées sur mes lèvres!..: quels trésors ne me suis-je pas amassés avec des riens que vous portiez 1 Plus tard j'ai pensé qu'un jour vous pourriez m'appartenir.... cette pensée m'a rendu tout facile et léger : vous étiez mon but et mon espérance.... J'ai vécu avec votre image présente à mes yeux toujours.... Ce que j'ai souffert un jour le comprendresi-vous jtimais? et ce qu'un jour j'ai été heureux, quelle chose pourra vous le dire? Ce n'a été qu'un jour, mais il illuminera ma vie jusqu'à la dernière heure I »
J'étouffais; jamais on ne m'avait tenu un pareil' langage; j'en entendais les syllabes comme une musique; elles emportaient toutes mes timidités, toutes mes craintes comme l'eau d'un torrent balaye des branches mortes. Quelle force dans ces quelques mots qui impétueusement pénètrent dans le cœur et s'en emparent! Je me les rappelle et ils me ravissent; et combien de jours écoulés cependant depuis l'heure mystérieuse où je les entendis! Ils sont restés comme un trésor au dedans de moi ; ni les tourments, ni l'absence, ni l'incertitude, ni la réalité plus implacable encore, n'ont pu en amoindrir la consolante vertu, et je peux dire que j'ai vécu de quelques paroles murmurées pendant les ténèbres d'une nuit!
Je m'efforçais néanmoins de cacher mon trouble à celui qui le causait. Ce don précieux de résistance qu'une éducation sévère avait développé en moi me faisait comprendre que puisque la séparation était
commandée par une volonté supérieure, il ne fallait rien faire qui pût en augmenter la dureté par un lâche abandon de soi-même.
« Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Yalserre avec M. de BrassanneSy mon ami? lui dis-je alors. Ne vous avait-il pas autorisé à le suivre?
— Je ne l'ai pas voulu. Il eût cédé peut être si j'avais insisté.... J'avais déjà conçu le projet de vous faire autrement des adieux acceptés par ma raison ; mais quelqu'un entre nous, même celui qui pleurait avec moi, c'était trop. Je n'aurai peut-être qu'une heure dans ma vie, mais cette heure j'en veux avoir le souvenir seul, et qu'elle soit à moi uniquement. »
Que je le comprenais et que mon cœur le remerciait de penser, de sentir comme moi I Je serrai sa main doucement.
« Où que vous soyez, et quoi qu'il arrivé, il y aura toujours une heure où ma pensée sera près de vous. Mais, dites-moi, ces raisons que M. de Brassannes m'a données pour me séparer de vous, votre raison les admet-elle? vous semblent-elles équitables et déterminantes, conformes à la justice et à ce que commande un fier sentiment de dignité? »
Paul fit un grand effort pour me répondre.
« Je dois tout à M. de Brassannes, il avait le droit de me parler ainsi qu'il Ta fait, dit-il.
— Mais en dehors du droit?
— Je vais dire un mot qui nous séparera peut-être à tojt jamais^ cependant il m'est impossible de ne
pas avouer qu*à sa place j'aurais agi comme il l'a fait.»
Je le savais^ et pourtant une angoisse nouvelle me serra le cœur. Deux larmes descendirent lentement le long de mes joues.
« C'est donc bien fini ! m'écriai-je.
— Ainsi, dans mon désespoir, je puis croire que vous me regrettez?
— Ah I plus que la vie ! »
Cette illusion tenace qui reste au fond du cœur, après môme que Tespoir en est parti, venait de s'envoler, et j'éprouvais cependant je ne sais quelle douceur amère à la pensée que l'être que j'avais choisi était à la hauteur de mon rêve et digne du plus pur amour.
Paul m'avait prise dans ses bras; je me laissai aller sur son cœqr et je sentis ses lèvres glisser sur les miennes.
«Tu ne sais pas combien je t'aime I » me dit-il d'une voix qui passa comme un souffle sur mon visage.
J'aurais voulu que tout s'anéantît autour de moi. De tout ce qui m'entourait, je ne voyais plus que la lumière pâle où nos deux ombres se confondaient. Ce fut l'ivresse d'une seconde ; elle a laissé dans ma vie comme un sillon de feu, mais bientôt après un effort me rendit maîtresse de moi-même, et, me détachant des bras qui m'enlaçaient : «Paul, mon ami, lui dis-je, il faut nous dire adieu I »
Je vis ses traits se décomposer.
« Il le faut, repris-je avec plus d'autorité. Si nous
devons un jour nous revoir, comme je l'espère, je veux que nous puissions nous tendre la main sans trouble et nous regarder sans rougir. C'est assez du lien que cette heure a mis entre nous. »
Il m'entratna sur le balcon ; l'espace limpide et clair s'ouvrait devant nous ; un vent léger venait des profondeurs de l'horizon et, passant sur le feuillage frêle des arbrisseaux épars au milieu des ruines, apportaient jusqu'à mes lèvres le frisson des bois et le parfum des plantes. Au-dessus de nous, dans la . transparence du ciel pâle, brillaient des étoiles semées çà et là comme des gouttes de feu sur un voile d'azur. Paul tourna mon visage "en plein vers la lumière de l'astre impassible qui rayonnait sur la colline. -
« Je vous perds, me diWl, et je vous perds pour toujours; mais je jure par ces yeux bien-aimés, qui ne brilleront peut-être plus pour moi, que jamais aucune femme ne portera mon nom et que seule vous vivrez dans le silence de mon cœur î »
Les vibrations de sa voix enthousiaste et désespérée entraient dans mon cœur et y laissaient leur trace. Pourquoi ne meurt-on pas dans de tels moments I l'âme embrasée monterait vers le ciel d'un seul élan et traverserait l'espace comme un rayon. Je m'appuyai au bras de Paul avec confiance : c'était la dernière heure, et je la prolongeai malgré moi. Mes yeux cherchaient les sentiers que nous connaissions, les arbres sous lesquels nous avions joué; ils prenaient en quelque sorte l'empreinte des lieux que
nous ne devions plus revoir ensemble. Ces souvenirs nous arrivaient en foule, comme des amis qu^on a perdus en chemin et que le soir ramène l'un après Tautre. Avec eux la paix redescendait en nous. La lune rasait alors le bord de la colline ; elle allait disparaître et laisser dans l'ombre tout un côté de ces paysages charmants.
« Irez-vous loin? lui dis-je enfin.
— En Espagne. Une compagnie, qui a de grands intérêts engagés dans les mines de l'Andalousie, m'a pris à son service.
— Et vous resterez longtemps là-bas?
— Le plus longtemps possible, à moins qu'un jour vous ne me disiez : c J'ai besoin de vous. » Mais cela, je ne le souhaite pas.
— Pourquoi?
— Parce que cela me prouverait que vous êtes malheureuse, et la pensée de votre malheur est la seule que je ne supporterais pas.
— Cependant c'est à vous que je m'adresserais certainement si ce que vous ne voulez pas prévoir m'arrivait. »
Il prit ma main et Tembrassa.
« Partirez-vous prochainement? continuai-je.
— Demain.
— Demain ! et malgré moi je me serrai contre lui.
— J'ai voulu dormir une dernière fois sous le toit qui vous abrite, /emporter quelque chose de l'air que vous respirez, m'enivrer de votre pensée, et disparaître après, reprit-il. Je connaissais la chambre
218 LE JOURNAL D'UNE HâRITlÈRE.
grise. J'y suis entré ce matin, me glissant parmi les ronces comme un voleur, et par ce même chemin, avant le jour, je m'en irai. »
La lune venait de s'effacer derrière la colline ; une ombre douce s'étendait dans la campagne, l'heure du dernier adieu allait sonner ; je sentais un flot de larmes gonfler mon cœur, je détournais la tête pour qu'il ne vît pas celles qui s'échappaient de mes yeux, et m'avançais lentement vers la porte; il ne me retint pas. Quand elle fut ouverte, je lui tendis la main. Le sentiment que nous n'avions rien à nous reprocher, et que l'un et l'autre nous avions fait notre devoir, me soutenait.
« Dieu vous garde! me dit-il.
— Dieu vous guide ! » murmurai-je.-
Ce fut le dernier mot; la porte se referma, et je me trouvai seule. La nuit venait de se faire autour de moi, mais elle n'était pas plus épaisse que celle qui soudain remplit mon âme.
Je me jetai tout habillée sur mon lit, anéantie ; je n'appelai pas la mort, mais j'aurais voulu qu'un sommeil profond s'emparât de tout mon être et m'arrachât à moi-même. Mes paupières restaient lourdes mais ouvertes. J'entendais les pulsations pesantes de mon cœur. Qu'allais-je faire demain, et les jours suivants? Et lui, que ferait-il? Il souffrirait du même mal, mais il aurait du moins le mouvement du voyage, l'aspect des pays nouveaux, et cette distraction inévitable qui natt de l'activité de la vie. Moi je devais rester dans les mêmes lieux, enveloppée des mêmes souvenirs, toujours nourrie des mêmes regrets. J'écoutais vaguement le tic tac de la pendule et l'insomnie se prolongeait. Un jour pâle qui filtrait à travers les persiennes me rappela soudain que le moment était proche où Paul devait s'éloigner de Yalserre. Un mouvement impétueux me porta à courir vers la fenêtre d'un corridor voisin, d'où l'on pouvait voir le côté de la maison où le balcon de la chambre grise s'ouvrait sur les ruines. Une silhouette noire m'apparut sur l'étroite plate-forme dont l'arête se dessinait au-dessus de l'abtme. Tout le monde dormait encore, de douteuses clartés bai-
gnaient à peine le sommet des collines. Penchée en dehors de mon observatoire, je vis Paul se suspendre à la grille du balcon et s*aidant de quelques pierres qui faisaient saillie sur la muraille, se laisser glisser jusqu'à l'escarpement de ce massif de maçonnerie, qui, de chute en chute, gagnait le parvis de l'abbaye. Je reconnus le chemin qu'il avait parcouru la veille, et cette ondulation des branches écartées par sa marche qui faisait croire au passage d'une bête fauve. Bientôt après il atteignit le sol d'un bond léger et disparut derrière un pilier. A quelques pas plus loin, je l'aperçus encore dans la transparence du matin, qui traversait un bout de prairie et montait la colline, où sa forme indécise s'effaçait par instants parmi les buissons. Que de fois ne l'avions^ nous pas descendue en courant ! Arrivé à son extrémité, il s'arrêta et se retourna vers la maison qu'il abandonnait. Sa forme se détachait nettement sur le fond clair du ciel. Je dus me cramponner à l'appui de la fenêtre, tant mes genoux tremblaient. Il jeta ses bras en l'air, comme un homme qui prend une dernière résolution, et s'élança de l'autre côté de la colline. Avec lui tout mon bonheur s'en allait ; l'espace me sembla vide subitement.