J'* LXXII
Je n'ai pas conservé un souvenir bien exact des jours qui suivirent ce départ; je vivais comme une personne qui sort -d'un rêve. A quelque temps de là, M. de Brassannes reçut une lettre datée de Rayonne ; il me la montra, elle se terminait par ces mots :
« Je vous obéirai, je travaillerai; vous serez content de moi. »
«» Feras-tu moins que lui? me dit-il.
— Rassurez-vous, je m'appelle Édile Pujol, » répliquai -je avec un certain orgueil.
J'ai rencontré des personnes qui se complaisent dans la douleur. Elles lui font comme un nid dans leur cœur, et l'y bercent et l'y caressent. Elles s'en imprègnent et se laissent emporter par elle comme une épave au fil de l'eau. Moi, je la combats et je la hais. Pliée un instant sous son effort, bientôt je me révolte et me relève, et je mets toute mon énergie à lui échapper.
Je ne voulais pas oublier Paul, mais je voulais reprendre possession de moi-même et sortir enfin de cette torpeur qui m'engourdissait. J'appliquai donc ma constance et ma force à continuer dans leur régularité mes occupations habituelles ; je les multi-
pliais même pour fuir Tobsession d'une pensée qui s'acharnait à me poursuivre. De longues promenades, durant lesquelles Jenny m'accompagnait, la lecture^ l'étude, le dessin, devinrent mon refuge. La matinée appartenait à la maison, aux soins du ménage, à la lingerie. Je voulais tout voir et que tout passât par mes mains. Mme de Brassannes, qui me devinait sans que j'eusse besoin de m'expliquer, se prêtait à mon désir en se déchargeant sur moi d'une part de la responsabilité qu'elle avait acceptée.
Les premiers jours furent douloureux, j'irritais mon chagrin et ma fatigue en était plus grande, mais je persévérai et l'apaisement se fit. J'ai cette ferme conviction que les âmes vaillantes peuvent toujours venir à bout d'elles-mêmes, et, animées par un juste sentiment de fierté, d'orgueil peut-être, se redresser contre les coups du sort et ne leur rien céder. On ne déserte pas la douleur, on la tient garrottée.
Vers ce temps d'épreuves, j'entretenais déjà une correspondance suivie avec Clotilde. Elle devint plus active. Clotilde m'était chère par son courage, sa droiture ; une sorte de parenté morale nous unis* sait à présent. Je connaissais les mêmes blessures qui l'avaient conduite en exil dans une ville de province; mais tandis que j'en étais brisée, elle y avait trouvé l'espérance la meilleure et la plus forte. Pauvre, elle était plus heureuse, et née dans l'isolement^ elle courait vers un avenir brillant et clair. Riche, j'étais déshéritée) et sevrée de ces biens sans lesquels
la vie est comme un arbre qu'un vent d'orage a dépouillé de ses rameaux. Je ne l'enviais pas et je l'en aimais davantage; la source où nous puisions, elle sa force, moi ma résignation, n'était-elle pas la même? Tant mieux si elle ne trouvait que des sourires où je n'avais trouvé que des larmes I
Lxxin
« Je suis tranquille, m'écrivait-elle à cette époque, et mes jours s'écoulent avec la rapidité d'une eau limpide qui coule sur un lit d'herbes molles. Point de murmures, aucun bruit ; un travail assidu, constant, égal. La famille à laquelle j'étais adressée m'a reçue sans vives démonstrations, mais de prime abord j'ai senti que je marchais sur un terrain solide, et qu'on serait pour moi le lendemain ce qu'on avait été la veille, peut-être même avec une nuance plus accusée d'attachement. Les Pellegrin sont unis entre eux comme les doigts de la main ; une même pensée les anime, un même soin les occupe : vivre honora* blement et accroître le bien-être des enfants qui trébuchent parmi eux. A ce point de vue l'économie même a sa poésie.
« Je m'explique mieux à présent cette existence de province que je trouvais par l'imagination si
pauvre, si froide, si monotone. On a un but qui est un but commun ; les sentiments y atteignent parfois un degré extraordinaire de profondeur, comme la sonde qu'on pousse toujours dans le même sens et qui perce le rocher. La vie ne s'y émiette pas en mille détails et les affections sur mille personnes. On s'y concentre et on «'attache aux choses qui ne changent pas. Les objets extérieurs auxquels on laisse une part de soi à mesure qu'on grandit acquièrent une sorte d'existence propre qui augmente le charme et l'intensité des habitudes. Il en sort des volées de souvenirs, comme ces bandes d'oiseaux qui s'échappent d'une haie au passage d'un voyageur. Ainsi de cet ensemble se dégage une harmonie un peu grise peut-être, mais dont la douceur manque absolument à Paris. La vie moins agitée y est peut-être plus rapide. Gela rappelle ces paisibles suites d'années dans les couvents qui mènent si promptement les cénobites du silence des cloîtres au silence des tombeaux.
« La maison que j'habite est ample, commode, bien pourvue de tous les objets qui peuvent en rendre le séjour confortable. On y jouit d'une vue qui a de la grâce et quelque étendue. Un jardin s'arrondit tout autour. Les hommes, il y en a trois, le père, le ûls et un beau-ûls, partent chaque matin après déjeuner pour la ville où ils ont leurs occupations. Ils reviennent le soir pour dîner. Il est rare que l'un d'eux passe la soirée hors de la maison. Les femmes, il y en a cinq, dont deux jeunes filles, ne
sortent pas quatre fois Tan, si ce n'est pour aller à la messe ou rendre quelques visites. Tout se fait au logis, le linge, les robes, le repassage, la lessive ; je ne parle pas des confitures et de la pâtisserie. On m'a appris à pétrir des galettes dont tu me diras des nouvelles. Aî-je ri la première fois que, retroussant mes manches jusqu'au coude, j'ai plongé mes bras nus dans la pâte ! On m'a félicitée sur l'excellence de mes produits. Je ne me suis point aperçue qu'on s'ennuyât ici. Les visages sont calmes et reposés. Tout parait amusant à ces natures pliées à la règle : la cueillette des fraises et des pommes, la cuisson des fruits dans les grandes bassines de cuivre, l'arrangement du linge dans les vastes armoires où l'on entasse des piles de serviettes bien pliées par douzaines et coquettement entourées de rubans rouges ou bleus, le compte de provisions qu'on met en ordre dans les resserres.... Le matin touche au soir sans qu'on ait remarqué une minute de lassitude. « J'ai l'éducation des deux jeunes filles à diriger, et plus particulièrement le gouvernement de l'aînée. Elles ont l'une et l'autre des intelligences droites, mais courtes. C'est peut-être un bien dans le milieu où elles sont appelées à vivre. J'ai trouvé des caractères soumis, ce qui rend ma tâche facile. Elles savent qu'elles seront mariées aux environs de la vingtième année et qu'elles seront à leur tour mères de famille. D'avance elles acceptent les maris que leurs parents auront soin de choisir parmi les jeunes gens les plus honnêtes de la ville. Leur voie est tracée ;
elles ne regardent ni à droite ni à gauche. Je ne sais pas si elles peuvent connaître le bonheur tel qu*oa le rêve en des circonstances exceptionnelles, mais à coup sûrelles ne connaîtront jamais d'autreschagrins que ceux qui naissent des conditions mêmes de la vie. Toutes deux se sont mises à m'aimer sincèrement. Jq les aime aussi, mais ce n'est pas la même chose.
< Yoilàdonc la cage; quant à Toiseau sur lequel on en a fermé la porte, il n'est pas mécontent de son sort. C'est un temps d'épreuves; je le subis sans angoisses, sûre que je suis de moi-même. Quand on peut être l'ouvrier de son propre bonheur, aucune tâche n'est lourde. J'ai les yeux tournés vers l'avenir ; les heures passent dans cette lumière qui vient de l'espérance. Des indices me font croire que M. de Mézin ne prolongera pas ce que j'appelle mon noviciat jusqu'à l'époque* qu'il avait fixée. J'ai par lui des nouvelles de Félix. Il travaille. Un bon signe encore, c'est que ce cher Félix y met une ardeur plus suivie et plus constante.
« Que je voudrais que ton sort fût pareil au mien ! Tu m'inquiètes, non pas toi précisément, mais ta destinée. Ta dot, ce gros demi-million qui chaque jour fait la boule de neige, est un appât formidable et qui tente bien des cupidités. Autour de toi ce doit être commeune meutequi hurle et se démène ; et celui*là qui te conviendrait se tient peut-être à l'écart. Le respect de sa propre dignité, qui devrait le servir, lui est un obstacle. Je sais quelqu'un, qu'à ta place
j'aurais choisi, mais une lettre de M. de Brassannes m'apprend à l'instant même qu'il est parti. »
Ainsi Glotilde ne l'avait pas oublié! Elle m'avait en quelque sorte devinée. Je ne terminai pas la lecture de sa lettre ce jour-là.
Depuis le départ de Paul pour l'Espagne, M« de Brassannes m'entourait d'une tendresse plus émue.
« Il faudra bien que tu me pardonnes un jour, me disait-il sans cesse*. • Laisse-* moi faire, tu verras ! »
Je n'avais rien à pardonner, puisque la pensée du devoir avait été son guide unique, mais surtout je n'aurais voulu rien voir. Je ne pouvais pas douter cependant que M. de Brassannes ne s'occupAt activement à me trouver un mari. J'en étais humiliée dans la partie la plus délicate de mon être, et il m'était impossible néanmoins de lui témoigner aucun mécontentement , puisqu'il voyait dans le mariage le seul moyen de réparer le mal qu'il m'avait fait. Il donna plusieurs fêtes à Yalserre où il invita plusieurs jeunes gens qui étaient en âge de songer à un établissement ; en même temps il mtiltipliait les distractions autour de moi. Je n'en avais nul besoin, mais je'm'y soumettais pour lui faire plaisir et aussi
parce que cela amusait Jenny. Plus clairvoyante alors parce que j'étais moins occupée dun seul objet, je remarquai le manège de M. Daubrin et l'attitude singulière de Philippe, son fils. L'un évidemment me désirait pour belle«fille ; je ne savais pas si Tautre me souhaitait pour femme. Dans le fond, cela m'importait peu ; je restais toujours maîtresse à la dernière heure de dire : Non.
Une lettre que j'écrivais en ce moment à Clotilde fera mieux voir quels sentiments m'agitaient et dans quel ordre d'idées je vivais :
« Oui, tu as presque raison ; c'est une meute qui tourne autour de moi : non, je me trompe autour de ma dot. Mais elle ne hurle pas, elle roucoule. Je ne sais pas ce qui lasse le plus. Ah I que cette chasse parait ridicule quand le cœur n'y est pas intéressé ! Dans la vieille maison de Yalserre je suis comme une de ces princesses des contes de fée qui, du sommet de leur tour, voyaient passer la foule de trousbadours et des paladins. Je n'ai pas leur beauté, mais j'ai des rentes, quelques centaines de mille francs qu'on sait bien liquides et bien nettes,
c Quel beau morceau à mettre sous la dent d'un fils de famille un peu endetté ! L'un arrive superbe et d'un air vainqueur. Il a des chevaux anglais, un habit de chez Pomadère ou Chevreuil, un coupé acheté chez le carrossier à la mode, le jargon du jour, une canne légère dont la pomme d'or a été ciselée par Froment-Meurice, et quelques fonds chez un agent de change. L'autre appartient au corps di-
plomatique ; il a déjà le visage gourmé et la crarate irréprochable ; on lui connaît des protections et on parle avec des sourires des succès qu'il a eus à Bade et à Berlin. Un autre encore est en passe de devenir millionnaire. Les billets de banque papillotent dans sa conversation ; il fait courir et jouit de ses libres entrées dans les coulisses de TOpéra. J'ai cru com-. prendre qu'il immolerait une danseuse sur l'autel du mariage. Aimable jeune homme ! Un quatrième mêle l'enjouement à l'austérité. Il gnavite sous l'aile de M. le garde des sceaux. C'est un jeune magistrat. Je n'en sais pas de plus joli. Ses gilets font l'admiration des connaisseurs et il cultive l'anecdote avec non moins d'aisance que le Bulletin des lois. Personne n'a de plus coquettes épingles de cravates. Il est de toutes les fêtes du monde officiel et ne dédaigne pas de s'aventurer dans des bals moins riches en habits brodés; mais il veut se corriger. Une ride est venue, et on se doit de l'encourager dans la bonne voie.
« J'en passe et par douzaines 1
« Une étourderie de langage m'a fait entendre que je tirais mon principal mérite de ma qualité d'orpheline. Avec moi tout est clair et limpide. On n*a pas à compter avec de grands-parents qui ont l'impertinence de prolonger leur vie au delà d'un terme honnête : aucune de ces chances aléatoires qu'on embellit du nom d'espérances et que le caprice du hasard ou d'une méchante spéculation met à néant, mais d'aimables réalités représentées par des cou»
poDS de rentes et de grasses métairies. On prend une fortune entière en me prenant. Voilà ce qui fait que j'ai la taille bien faite et le sourire séduisant. Point d'illusions à nourrir là-dessus. Je serais bien plus charmante encore , si mon frère venait à mourir subitement ! Je me rappelle encore l'air de jubilation .d'un prétendant auquel Mme Yerdais, qui me porte un intérêt inébranlable, racontait que je n'avais point de famille.
« — Pas de4amille, ni père, ni mère! s'écria-t-il avec l'air du ravissement le plus sincère. x
« — Rien qu'un tuteur toujours prêt à rendre ses comptes.
« — Mais elle est adorable 1
« Le cœur se soulève à de tels cris partis des entrailles.
« Quand j'assiste à cette course au clocher dont je suis l'enjeu, un invincible dégoM s'empare de moi; des flots de neige s'infiltrent dans mes veines» Je me demande à quoi bon attendre, et ce n'est pas sans une sorte d'envie que je regarde dans sa jupe d'indienne quelque fille de basse-cour endimanchée, à qui un garçon lourdaud décoche en passant une grosse plaisanterie qu'il appuie d'un geste brutal. C'est bien à elle au moins que va la galanterie.... Ses sabots, voilà sa dot!
« 11 faudrait un miracle pour me faire échapper aux imbéciles. J'aime à croire qu'ils sont en majorité; mais dans leur bande il est impossible que de vilaines gens n'aient pas réussi à se glisser. Une héritière !
n'est-ce pas comme un phare vers lequel volent tou»les appétits? Il me prend des frissons quand je songe que dans cette cohue de niais quelques fripons penseront à moi comme les autres, et leur première habileté n'est -elle pas de dissimuler assez pour n'être point reconnus? Tu ne seras donc pas étonnée si je t'avoue que ma pensée incline à la tristesse. Je trouve les choses mal arrangées, sans proportions et sans équilibre. J'en cherche la raison, elle m'échappe et j'en éprouve de sourdes irritations qui grondent en moi comme des bêtes fauves emprisonnées dans une cage.
« Te dirai-je que bien souvent l'idée me prend de demander un asile à la religion? Te souviens-tu des bonnes sœurs que nous avons eues à Valserre pendant une épidémie qui traversa liotre vallée comme un torrent? Quel courage et quelle douceur I Elles combattaient le mal avec l'héroïsme du soldat et la patience des mères. Mais ce que j'admirais le plus en elles, ce qui me frappa surtout, ce fut cette quiétude profonde dans laquelle leur esprit se reposait comme un enfant dans un berceau. Point d'agitation, aucune lutte, mais la certitude entière et confiante. Elles marchaient dans une voie sûre; elles connaissaient leur but; la pente de leurs jours les menait vers le port. Pourquoi ne ferais-je pas comme elles ont fait? Ce qui m'arrête, c'est la crainte de n'être pas ancrée dans la foi aussi profondément qu'elles-mêmes. J'aurais, je l'espère, le même dévouement; aurais-je la même espérance? Et dans
cette incertitude la résolution décisive ne vient pas.
« Que de fois dans des conversations mondaines n'ai-je pas entendu des gémissements sur le sort de ces pauvres filles qui vivent en dehors de tous les biens I Que de vieilles phrases toutes faites ne ressuscitait-on pas à ce propos I C'étaient pour quelquesuns des victimes du fanatisme; pour les autres, ce n'étaient que de simples idiotes abruties par là pratique de toutes les superstitions. J'ai regardé au fond de ces existences : j'y ai vu le premier des biens, la tranquillité de l'âme. Elles avaient abdiqué le fardeau de la responsabilité. Dans quelle paix profonde ne vivaient-elles pas I et comme la certitude de l'avenir les rendait calmes en face de tous les sacrifices I
«Je penche donc de ce côté-là : mais pencher n'est pas se donner. Et ma -conscience m'avertit qu'il ne faut entrer dans la maison de la prière que lorsqu'on est résolu à ne plus regarder derrière soi.
« Il y a des heures , — as-tu jamais senti cela? — heures plus cruelles encore où j'assiste à ma propre vie comme à un spectacle dont la marche et la conclusion ne m'intéressent pas. Je me ûétache de moimême et je me regarde penser et sentir comme si j 'et ils un être abstrait, sans conscience de mon identité. J3 renonce à toute direction personnelle, je n'espère plus et ne suis plus animée que par un sentiment de bizarre curiosité. J'ai la conviction que cet
état moral ne durera pas; mais, en attendant, je m'en veux d'être ainsi. Le poids de mon chagrin n'a pas été assez lourd pour m'y autoriser, Suis-je donc fatiguée avant d'avoir atteint le milieu de la route ? Jenny que j'entends fredonner n'a-t-elle pas été plus intelligente en remettant le soin de sa vie à ceux qui l'ont reçue des mains de mon pèreî Elle ne veut même pas qu'on la consulte; et quand on lui parle de mariage, elle répond invariablement : C'est votre affaire! Mais Tintelligence n'a rîén à voir dans ces choses-là 1 Question de caractère ! Elle est née ainsi, comme elle est née blonde 1
« Pourquoi ne me permettrait-on pas de rester vieille fille? Cet état n'a rien qui m'épouvante par la pensée; j'y vois même des conditions d'indépendance qui me séduisent. On rit autour de moi quand j'émets cette idée. Il paraît que le célibat féminin n'est pas compatible avec nos mœurs. Je n'en pénètre pas la cause, et je sais, en outre, que rien n'est plus fréquent en Angleterre que de voir des filles majeures traverser librement la vie sans autre protection que leur conscience. Cetteméme existence est donc impossible en France? On me dit qu'il n'est pas bon de rester seule. Soit; mais ne vaut-il pas mieux rester seule que d'associer sa vie à un être mauvais ou antipathique? Et d'ailleurs, pourquoi plier sous le même joug toutes les natures? Jenny a perpétuellement déclaré qu'elle se marierait quand même, et que, bon gré mal gré, elle fera le bonheur du mari qu'on lui donnera. Je n'ai pas cette vocation, et je
sens bien qu'il y a des hommes que jamais je ne m'aceou^merai à rendre heureux. Je veux bien dire tant pis pour eux , mais tant pis pour moi , c'est trop. Dans la disposition d'esprit où je suis, le rôle de tante m'irait beaucoup. Une bande de neveux, et d'aventure un filleul ou deux, me suffiraient.
« Tu ris.... 3c t'assure cependant que je dis ce que je pense.
< Ah! si!... le t'expliquerai une autre fois ce si.... Un passé, un passé de vingt ans a déjà son tombeau. La pierre est scellée.... Ma consolation sera de te voir heureuse, dans un bonheur que tu auras vaillamment conquis.... »
Tandis que les confidences s'échangeaient entre Giotilde et moi, M. Daubrin m'entourait de plus de soins. Il était rare qu'il passât un mois sans qu'il vtnt s'établir à Valserre pour quelques jours, et il n'y paraissait jamais sans quelque surprise agréable, qui plaisait moins par sa valeur que par le souvenir qu'elle indiquait. Dans ces occasions, le fabricant de produits chimiques rompait avec ses habitudes de parcimonie : aucune plante rare, aucun fruit, aucune friandise ne lui semblaient trop chers ; les cordons
de sa bourse <lénoués, il ne comptait pas; mais quelque chose de l'avare perçait encore. Il y avait de . rinquiétade dans son geste, il caressait l'objet avant d« l'offrir, et ne s'en dessaisissait pas sans une peine secrète qne trahissait le mouvement nerveux de ses mains. Il disait bien : Ce sont des bagatelles, mais l'accent n'était point d'accord avec la parole. M.'Daubrin affirmait toujours que Philippe avait eu seul la pensée de ces attentions, dont je savais cependant plus de gré au père qu'au fils.
Lorsqu'il venait nous voir , M. Daubrin amenait souvent avec lui une jeune fille, Mlle Escandier, dont il avait la tutelle et qui vivait auprès d'une parente confite en dévotion. Les promenades et les plaisirs qu'elle trouvait chez nous étaient les grandes distractions de la pauvre Emilie, qui, sans ces petits intermèdes de gaieté^ eût péri d*ennui dans la triste maison de la rue de Sèvres où sa tante la retenait clottrée. Elle était douce et bonne , non pas cependant à la manière active et rebondissante de Jenny, mais avec des nuances d'aigreur et de boud«rîe que le temps devait développer. On aurait dit un rayon de miel dans lequel deux ou trois gouttes de vinaigre seraient tombées. Elle sentait la crème tournée. C'était encore une nature effacée, sans consistance, et dont la pensée n'allait pas au delà des bornes d'un horizon étroit. On la croyait caressante parce qu'elle ne manquait jamais d'embra*sser les personnes chez lesquelles elle allait en visite, et sensible parce qu'elle avait la glande lacrymale facile. On lui avait certai-
S36 LE JOURNAL D*[JNE HËRITIÈHË.
nement dit que les pleurs étaient l'indice le plus certain d'une âme tendre, car elle en abusait. La vue d'un nid abandonné, d'un papillon mort, d'une couronne blanche sur un cercueil, d'un oiseau malade, rendait ses paupières subitement humides. Ces attendrissements me semblaient puérils, je n'ose pas dire bétes. Un jour elle faillit se p&mer dans mes bras parce que nous avions renconjbré un agneau qui se débattait dans un fossé. Ces exagérations, par une sorte de réaction dont je ne savais pas me défendre, me poussaient à des mouvements impétueux qui pouvaient me faire mal juger. Je me rappelle qu'à cette occasion je trempai mon mouchoir dans un ruisseau et lui en aspergeai subitement le visage. Elle sauta sur ses pieds.
« Bon, lui dis-je, si l'agneau meurt, vous n'en mourrez pas!
— Êtes«vousdurel » me dit-elle en gémissant.
Mlle Escandier avait la manie des ouvrages en perles ; elle vous en accablait. Ce point de ressemblance avec Mélanie et le roucoulement plaintif qui faisait le fond même de sa conversation , avaient fini par éteindre dans son germe cette sympathie qui natt facilement entre deux jeunes filles du même âge.
« Es-tu drôle? me disait Jenny, elle te saute au cou, et tu l'embrasses du bout des lèvres I
— ^ C'est qu'apparemment elle saute de même au cou des petits chats et des petits chiens.
•—La belle affaire! Que t'importe qu'elle aime tous les animaux?
— Eh bienl je ne tfêns pas à ce qu'elle me mette au rang de ses amours 1 »
Emilie passait pour une héritière, et l'était véritablement. Il me semblait qu'elle ne pouvait épouser qu'un séminariste. Assez jolie, d'un blond fade, le teint barbouillé de son, le cou svelte, la taille souple, un peu étroite des épaules et sèch6 des bras, elle avait des façons de s'habiller qui rappelaient les ingénues de théâtre, ne portait que des rubans roses, et baissait les yeux aussitôt qu'un homme poussait la porte; bientôt après, et sournoisement, elle affichait toutes les prétentions. Dans ces occasions, elle riait aux éclats pour un iil qui volait en l'air.
« Quelle enfant! disait Jenny.
— Oui, une enfant" qui sait qu'elle a de belles dents, » répliqua un jour Mme Denèvre.
Je dois avouer que depuis quelque temps déjà je pensais tout bas ce que la mère de Mélanie disait tout haut.
Je m'étends un peu sur Mlle Escandier, parce .qu'elle fut appelée à jouer dans ma vie un rôle décisif auquel certainement elle ne s'attendait pas plus que moi.
Quand je songe à présent à touteft les habiletés de M. Daubrin, elles me rappellent ces travaux de sape qu'un général expérimenté pousse autour d'une citadelle dont il veut s'emparer. Il conduit les parallèles jusqu'au pied des murailles, qu'il vient battre en brèche, creuse une mine, et quand elle a sauté, il donne l'assaut. Mon frère, que nous voyions rarement, et presque à la dérobée, continuait à vivre dans un désordre qui affligeait profondément M. de Brassannes. Edouard y mettait une sorte de passion, comme un homme dont l'orgueil a été froissé; il ne comptait pas et le fabricant de produits chimiques lui venait en aide dans les moments critiques. On sait comment celui-ci avait répondu aux remontrances de mon tuteur.
« Mon cher monsieur, lui dit-il, à quelque temps de là, nous touchons au moment où la corde ne sera plus filée. Vous reconnaîtrez alors que j'ai fait quelque chose pour les enfants de M. Pujol.
— Je vous en remercierai, répondit M. de Brassannes.
— Un remerctment, c'est bien ; mais j'aurai mieux que cela à vous demander.
— Quoi donc?
— Avec VOUS qui êtes la franchise même/ j'irai droit au but; je n'ai jamais souhaité pour mon fils d'autre femme que Mlle Pujol. Vous platt-il de nous la donner?
— Votre fite est-il instruit de vos intentions?
— C'est lui-même qui m'a prié de vous parler. Si vous entrez dans nos projets, comme je l'espère, du même coup je marierai Edouard.
— Eh bien ! répondit M. de Brassannes, si Philippe ne déplatt pas à Édite, nous en causerons. »
G'étaitpour le commencement toutce que M. François Daubrin désirait. A quelques jours de là» il appela auprès de lui mon frère Edouard, qu'il savait à court d'argent, et entamant la conversation brusquement :
« Ne soyez passurpris si je vous propose de régler nos petits comptes, lui dit-il. Je suis votre ami, c'est vrai, et vous en avez la preuve ; mais je suis négociant, je dois à mon fils l'exemple de la régularité.
— C'est juste. »
M. Daubrin ouvrit le tiroir d'un bureau, et prenant une liasse de papiers qu'il posa devant lui :
« On pourrait m'accuser d'avoir été d'une imprudence folle dans nos relations, reprit il ; vous êtes en quelque sorte mineur, étant pourvu d*un conseil judiciaire, et votre signature n'aurait aucune valeur devant les tribunaux, si par hasard quelque diffé* rend nous obligeait à y paraître.
r- N'avez-vous pas ma parole qui vaut mieux que tous les engagements ?
— Je le sais, et si je vous rappelle ce détail, c'est pour vous donner une preuve de la rare confiance que j'ai en vous. Avouez cependant que si vous fussiez passé de vie à trépas sans crier gare, mon imprudence eût éclaté aux dépens de mes héritiers?
— C'est possible, dit Edouard qui voulut sourire, mais grâce à Dieu je me porte bien,
— Et j'espère que vous vivrez assez longtemps pour voir les enfants de vos enfants à cheval sur vos genoux. En attendant ces jours heureux, savez-vous bien ce que vous me devez ?
— A peu près.
— Voyons.
— Quarante ou cinquante mille francs, j'imagine.
— Hum ! la mémoire est courte si le mémoire est long I »
Content de cette grosse plaisanterie, M. Daubrinse mit à rire aux éclats, mais Edouard ne riait plus. « Comment, vous croyez?...
— Je crois qu'une somme ronde de quatre-vingt mille francs serait plus près de la vérité.
— Quatre-vingt mille I...
— Quatre-vingt-trois mille sept cent cinquante francs en chiffres exacts.... et je ne parle pas des intérêts qui figurent à part. Ah ! les billets de banque vont vite! »
Edouard passa la main sur son front, le dos courbé comme un homme qui succombe sous le poids d'un lourd fardeau.
« Est-ce qu'il n'a pas fallu meubler Mlle Brigitte et rhabiller de belles robes qui ne se promènent pas à pied? D'ailleurs les pièces sont là, et si vous voulez y jeter un coup d'œil.... »
Mon frère lit un signe de tète négatif.
«Je m'en rapporte à vous, reprit-il d'une voix faible.
— A présent il s'agit de fermer le gouffre qui finirait par tout engloutir si vous continuiez.... Vous avez besoin de cinq mille francs pour la fin du mois, les voici ; mettez votre parafe au bas de ce chiffon de papier et ils sont à vous. »
Edouard prit la plume machinalement et la tournant entre ses doigts :
« Si je signe, loin de fermer le gouffre, comme vous dites, je le creuserai plus profondément.... cela me donne le frisson.
— Honnête frisson dont il faut écouter le prophétique avertissement....
— Mais si je ne prends pas ces cinq billets de mille francs, comment ferai-je dans quelques jours? »
Daubrin ramassa les reçus qu'il avait éparpillés devant lui, et les tassant sous ses doigts, il tourna les yeux vers mon frère, dont la respiration entrecoupée trahissait l'anxiété.
« Vous ne doutez pas de mon amitié, reprit-il, je vous en ai donné quatre-vingt-trois mille sept cent cinquante preuves et vous en donnerai de nouvel'es à l'occasion. Il est impossible cependant que les choses restent en l'état où elles sont... Le mal peut encore se réparer..., mais le péril s'accroit avec le
chiffre des dettes, et Tavenir m'inquiète.... Vous plalt-il que nous causions sérieusement?
— Je ne demande pas mieux.
— Eh bien, que diriez-vous d'un moyen qui vous permettrait de combler le gouffre sans qu'il vous en coûtât rien?
— Je le trouverais admirable I Est-ce possible sea lementî
-^ Très-facile.
— Parlez vite I » s'écria Edouard dont les yeux brillèrent subitement comme deux charbons.
M. Daubrin huma une prise de tabac, et lentement : « Vous êtes bien convaincu, n'est-ce pas, que la pensée de votre intérêt seule me guide, et que je vous parle comme si vous étiez mon propre fils ?
— Très-convaincu.
— Eh bien, mon garçon, le moyen qu'on vous pro* pose est fort simple; seulement je n'en connais qu'un : il faut vous marier.
— Avec Brigitte? »
M. Daubrin sourit.
« Il me semblait, mon cher Edouard, que nous de* vions parler sérieusement ...
— Mais alors si je n'épouse pas Brigitte..., qui ?
— Mlle Brigitte n'est pas, que je sache, la seule femme qu'on puisse trouver à Paris. J'en connais une à qui vous ne déplaisez pas et qui ne ferait point grande résistance pour associer si vie à la vôtre.
— Riche?
-^ Certainement, puisqu'une part de sa dot, la
moindre, versée dans le gouffre, le remplirait juscpi'au bord.
— Vous rappelez?
— Mlle Emilie Escandîer.
— Votre pupille ?
— Et Tamie de votre sœur.
— Ah ! vous me sauvez la vie ! »
Gela dit, Edouard se leva tout à coup :
« Tenez! je suis fou!... c'est impossible! Est-ce qu'il n'y a pas Brigitte ?
— N'est-ce que cela ?
— Mais je l'aime.... et j'ai un enfant?
* — Qu'est ce que cela prouve ?
— Gomment! un fils....
— Il y a un enfant, c'est vrai ; mais si cependant Brigitte vous trompait?
— Brigitte 1 »
Edouard saisit le bras de M. Dàubrin. Il était livide, avec des points rouges «ous la peau.
« Elle ! ah ! si je le savais ! s'écria-t-il....
— Mon jeune ami, répliqua froidement M. Dàubrin, vous l'avez tirée de la pauvreté et entourée de luxe ; elle vous doit tout : donc il est impossible qu'elle ne vous trahisse pas.
— En avez-vous la preuve?
— Non, mais j'en ai la certitude ; remarquez que je ne dis même pas la conviction. »
Edouard serra la main de M. Daubrin. Ce n'était plus un homme, c'était un loup.
e Si cela est, vous pouvez être tranquille.... Je
serai le mari de Mlle Escandier.... Quant à Brigitte, je la laisserai sur le pave sans robe et sans pain.
— J'en ai peur pour elle, » continua M. Daubrin qui regarda mon frère.
Edouard venait de se lever, le visage décomposé et plaqué de teintes jaunes. M. Daubrin le retint du geste :
« Je n'ai pas fini. Un mot encore, s'il vous plaît. Vous pouvez compter sur mon appui auprès de ma pupille, mais c'est à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que Mlle Édile Pujol, votre sœur, deviendra Mme Philippe Daubrin.
— Je ne demande pas mieux; mais je ne suis paB son mattre, et M. de i^rassannes seul....
— Son concours m'est acquis, mais mademoiselle votre sœur ne se décidera que si vous pesez sûr elle.
— Moi î Qui vous fait croire... ?
— Je sais ce que je dis. Elle est assez singulière, votre sœur ; mais elle vous aime et elle fera par affection pour vous ce qu'elle n'eût pas fait peutêtre par raison.
— S'il en est ainsi, comptez sur moi. Mais dBS preuves, il me faut des preuves....
— Vous en aurez, rassurez-vous. »
Et voilà comment, un soir d'automne, je devins le prix d'un marché qui devait perdre Brigitte et marier Emilie.
LXXYII
En s'âvançant comme il l'avait fait, M. Daubrin avait déjà par devers lui quelque motif de suspecter la fidélité de Brigitte; il avait pris des informations en sous-mains, étudié ses allures, et, s'il n'avait point encore de témoignages positifs, les présomptions suffisaient pour que sa conviction morale fût faite.
Dès le jour même, le fabricant de produits chimiques envoya une personne de confiance dans la maison qu'habitait Brigitte, avec mission d'aller aux renseignements et de ne pas regarder à quelques pièces d'or pour les obtenir prompts et précis. Il ne fut point difficile à cet agent de pénétrer dans l'intimité de cette pauvre fille par l'office et l'antichambre; les gens qui la servaient, ramassés un peu au hasard et accoutumés à toutes les aventures, tiraient de petits profits de l'indiscrétion. Ils ne se firent aucun scrupule de parler, et les premiers indices recueillis confirmèrent M. Daubrin dans son opinion. Son émissaire reçut ordre d'entourer Brigitte d'une surveillance rigoureuse ; une récompense même lui fut promise s'il parvenait à découvrir l'exacte vérité.
Transplantée dans un. riche appartement, vêtue de soie, introduite dans un moide où la seule recom-
mandation nécessaire est la jeunesse et la gaieté, mêlée à un va-et vient continuel de ruptures et de liaisons dont ses amies intimes parlaient comme des promenades d'une bande de lapins dans un pré, Brigitte avait éprouvé l'éblouissement subit d'un prisonnier qui passerait des ombres d'une cellule à la pleine lumière d'une ' place publique. Grisée par l'exemple et encouragée par les conversations de tous les jours, elle se laissa flotter à la dérive. 11 y a dans le mal un amour-propre particulier qui ne permet pas à ceux qui le cultivent de faire autrement que leurs rivaux. On ne veut pas laisser croire qu'on a moins d'invention dans l'esprit, moins d'habileté dans les ressources; on craint le ridicule, et, pour éviter les railleries, on fait parade de défauts qu'on n'a pas toujours, mais dont la contagion vous gagne. Brigitte en plein courant de galanterie, eut bientôt une intrigue qui lui donna le régal du mystère et la mit au niveau de ses compagnes.- Edouard, semblable en cela à de plus expérimentés, ne vit rien, et Brigitte rassurée continua.
Depuis que M. Daubrin avait éveillé les soupçons de mon frère, celui-ci vivait dans une agitation farouche, comme un loup que le plomb d'un chasseur a blessé. Il avait la passion âpre et violente, la passion de l'argent surtout; emporté hors de sa nature par un élan de jeunesse et une surprise de l'imagination, il y retournait et s'étonnait d'avoir tant donné de lui-même à un amour de hasard. Il souffrait dans son orgueil, il saignait dajis son ava-
rice ; cependant il ne se détachait pas de Brigitte sans déchirements. Elle avait été sa folie, son printemps, son illusion. Toute la sève de son cœur c'était elle qui l'avait eue. Un chagrin noir, le chagrin de l'abandonner à un autre le dévorait, mais en même temps le souvenir de tant de sacrifices inutiles la désespérait. Que de choses perdues, l'argent compris 1 II se promettait bien de ne pas recommencer et des ardeurs vainement comprimées se révoltaient dans ses entrailles. Il harcelait M. Daubrin de questions, et dans son inquiétude de sauvage il y avait un mélange inexpliquable de regrets et d'espérances.
Au plus fort de ses perplexités, un soir le fabricant l'invita à diner pour le lendemain.
« Je vous préviens qu'Ëcnilie sera de la partie, donc venez de bonne heure et annoncez chez Mlle Brigitte que vous rentrerez tard. Peut-être ironsnous au théâtre avec Mlle Ëscandier. »
La chose arrangée, M. .Daubrin passa rue de Sèvres.
« Arrange-toi pour être jolie, dit-il à sa pupille. Edouard Pujol dîne avec nous. Il te regarde avec
des yeux qui me donnent fort à penser. Ne te gène pas pour mettre une robe de mousseline, et si Ton voit un peu tes épaules, ne t'inquiète pas ; ta peau a des tons de neige qui font plaisir à voir... Tout est bien qui finit par un mariage. »
Edouard fut exact au rendez-vous. Jamais Mlle Escandier n'avait tant abusé des rubans roses; elle en avait mis partout, dans ses cheveux, au corsage, à la ceinture, au cou. Ils rehaussaient la blancheur de sa peau ; mon frère la trouva jolie dans sa parure prétentieuse et elle fut aimable et séduisante comme une femme qui sent qu'elle plaît. Vers la fin du dtner on remit une lettre à M. Daubrin.
« Mon jeune ami, dit-il à Edouard, faites vos excuses à ma chère pupille et apprêtez-vous à me suivre. J'ai .besoin de vous.
— Quoil et le théâtre où nous devions aller?
— Les affaires passent avant les plaisirs... Emilie le sait»?
— C'est vrai... Cependant promettez-moi de revenir,» dit-elle en embrassant H. Daubrin, tandis que son regard timide enveloppait Edouard.
Le fabricant fit monter Edouard dans une voiture de place et le conduisit à l'angle de la rue Marivaux, non loin du café Anglais.
« À présent regardez,- dit-il en lui montrant la porte étroite de Tescalier qui conduit aux cabinets particuliers.
— Àh I » fit Edouard qui pâlit.
Peu de minutes après un éclat de rire qui retentit
sur le trottoir le fit tressaillir. Brigitte venait de paraître au bas de Tescalier, un beau jeune homme raccompagnait; elle ramassa les pans de sa robe flottante, et lestement sauta dans un coupé qui les attendait.
€ RuedelaVille-rÉvêque, 14! cria le jeune homme au cocher.
— 11 me semble que ce n'est pas là que vous demeurez, dit M. Daubrin à Edouard.
— Suivez cette voiture, et vingt francs pour vous si vous arrivez aussitôt qu'elle, dit Edouard à Tautomédon en carrick, qui fouetta ses haridelles.
— Hum ! cent sous eussent suffit I » murmura M. Daubrin.
Le fiacre et le coupé arrivèrent presque en même temps rue de la Ville-rÉvêque ; mais le fiacre un peu avant le coupé. S'arrétant alors devant la porte de la maison qui précédait le n"" 14, Edouard vit descendre Brigitte d'un pied léger ; une porte s'ouvrit devant elle, elle se jeta dans l'ombre d'une voûte et disparut. Le jeune homme qui la suivait ne pouvait pas être au bas de l'escalier que déjà mon frère sonnait à la même porte et d'un bond entrait dans la loge du concierge.
« (Gomment s'appelle le jeune homme qui monte là-haut? dit-il en posantune pièce d'or dans la main du bonhomme.
— M. de Cériole. Il occupe un appartement à l'entre-sol. •
— Et la personne qui l'accompagne....
— Une jeune femme qui a une robe de soie garnie de dentelles?
— Oui; est-ce la première fois que vous la voyez?
— Oh ! que nonl Voici bientôt trois ou quatre mois qu'elle nous rend visite. »
Déjà Edouard se précipitait dans Tescalier lorsque M. Daubrin l'arrêta.
« Où diable allez-vous? et pourquoi faire ? lui ditil, vous savez à présentée que vous vouliez savoir... Une algarade ne changerait rien à Taventure, et le scandale qui en résulterait pourrait nuire à votre mariage avec Mlle Ëscandier. »
Mon frère quitta la maison en grondant comme un dogue. Les épithètes les plus violentes s'échappaient de sa bouche comme des balles d'un revolver. Il n'était point de criminelle qui pût être comparée à Brigitte.
a Ces choses-là, mon jeune ami, ne sont pourtant pas si extraordinaires, dit M. Daubrin ; au lieu de vous fâcher contre Brigitte, vous devriez la remercier.
— Plaisantez-vous? remercier une péronnelle qui....
— Vous a trompé?... Certainement. Elle vous a fourni le prétexte de rompre avec les sottises. La belle affaire si elle eût été sage î vous deveniez le mari d'une femme de chambre ; la leçon a coûté un . peu cher, j'en conviens...
— Quatre-vingt mille francs !
— Mais VOUS y gagnez une fiancée qui a de bonnes actions d.e la Banque de France et deux fermes dans la Brie. »
Edouard frappa du pied, et, jetant ses mains en Tair dans un état effroyable d'exaspération :
«Âh! je vous jure que Brigitte se souviendra de cette soirée! » s'écria-t-il d'une voix sourde.
Cette grande colère était précisément ce que voulait M. Daubrin, mais prenant un air doux :
a II ne faudrait pas pousser la vengeance trop loin, reprit-il, l'oubli suffit. Vous avez pu voir combien j'aimais Emilie ; en vous la donnant, je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde... Si ce qui vient d'arriver assure son bonheur et le vôtre, j'espère que bientôt vous me pardonnerez la peine que j'ai dû vous faire.
— Soyez tranquille, j'aimerai Mlle Escandier de toute la haine que j'ai vouée à l'autre. »
LlXXïX
Edouard n'avait pas une de ces âmes hautes qui s'élèvent au-dessus des injures. La blessure ouverte, elle s'envenimait de mille ressentiments; cette même rancune qui l'avait animé contre Jenny lorsque mon père nous avait fait confidence de ses pro-
jets, il réprouvait à un degré plus aigu contre la perfide au profit de qui sa fortune était entamée. Dans sa rupture il fut amer et dur. Aucun secours, aucune aumône. Il profita de l'absence de Brigitte pour faire enlever les meubles de l'appartement qu'ils occupaient en commun. Quand elle accourut, il lui montra froidement le bail qui était à son nom.
« Mais pourquoi? dit-elle en pleurant.
— Demandez-le, ma chère, à M. de Cériole, » répondit-il.
Et la congédiant sans lui parler même de Tenfant qu'il avait aimé ; .
c Vous dtniez, ce me semble, ajouta-t-il, eh bien soupez maintenant ! »
J*ai eu occasion de remarquer plus tard que certains fils des classes bourgeoises ne se peuvent débarrasser en aucune circonstance du culte de l'argent. Il est au fond de leurs passions et de leurs gaietés, et ce qu'ils reprochent le plus aux êtres qu'ils ont aimés, c'est moins de les avoir trompés que de leur avoir coûté une parcelle de leur idole. Leur cœur, ce n'est rien; leur temps, c'est quelque chose; mais leur argent, c'est tout! Ils l'aiment comme les enfants leurs nourrices, pour en avoir sucé le lait.
Edouard avait pris Brigitte sans ressources, il la laissa sans ressources, n'ayant pour parer aux premiers besoins que ses nippas et quelques bijoux. M. Daubrin lui-même eut grànd'peine à tirer de mon frère une petite somme pour le fils qu'il avait si souvent endormi dans ses bras.
« Est-ce que je le connais, ce fils 1 dit-il avec un accent qui donna le frisson au fabricant de produits chimiques.... Étais je béte, hein? A Tépoque où je le berçais sur mes genoux , peut-être qu'un autre, quelque M. de Cériole I... »
Il partit d'un éclat de rire, et reprenant avec une ironie âpre et dure :
« Ont-ils dû se moquer de moi, elle et lui ! J'étais le sot, le benêt, l'imbécile, le Bartholo qu'on dupe et par qui Ton a toujours grande chère et bon feu,... Et vous croyez que ma bourse sera perpétuellement à leur service.! A d'autres I la mère et le petit, je cède tout à qui veut les prendre! »
Tous ces détails qui me reviennent à l'esprit, j'en ai reçu la confidence longtemps après de mon frère et de M. Daubrin. La naïveté de leur récit allait jusqu'au cynisme. Ils s'enorgueillissaient à l'envi de ce qu'ils avaient fait.
A partir de ce moment, Edouard devint l'hôte assidu de M. Daubrin et l'admirateur zélé d'Emilie, qui, toute surprise de produire un aussi grand effet, redoubla de minauderies et de prétentions. Un clair nuage de rubans flottait autour d'elle : s'il s'en détachait quelqu'un par hasard , elle permettait à mon frère de le dérober. Quand 11 le vit au point où il le voulait amener, M. Daubrin fit officiellement la demande de ma main pour son fils à M. de Brassannes.
< Je vous raccorde, répondit mon tuteur; mais si mon consentement est quelque chose ^ ce n'est pas
25 k LE JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRE.
tout. Le mot décisif, c'est Emilie seule qui le prononcera. »
J'étais préparée à Tassaut qu'on allait tenter contre ma liberté , et je ne me sentais pas disposée à me rendre. Dès le soir même , M. de Brassannes me prit à part pour m'entretenir de la proposition de son anai .
« A ta place je n'hésiterais pas à dire oui, ajoutat-il.
— Je m'en aperçois. Cependant vous me permettrez de réfléchit.
— Cela veut-il dire que tu as envie de répondre non ?
— Peut-être.
— Pourquoi ? Es- tu donc résolue à rester fille?
— Où serait le mal ?
— Le mal est que c'est absurde. Philippe te déplalt-il ?
— Dans le sens exact du mot, non.
— Alors résumons-nous : d'une part, un jeune homme instruit, bien taillé, honnête et bon garçon ; de l'autre , un père dont la fortune est si bien assise au soleil que je ne sais pas un notaire de Paris qui ne l'acceptât chat en poche. Le tout ensemble vaut bien la peine qu'on se marie.
— Cependant si je n'aime pas M. Philippe Daubrin?
— Jeté connais : au premier enfant tu Tadoreras.» Je souris malgré moi, un peu tristement peutêtre ; mais sans attendre ma réponse :
« Tu as huit jours pour réfléchir, reprit mon tuteur en m'embrassant,et je compte sur ton bon sens pour ne pas me faire la peine d'un refus. «
Jenny ne comprenait pas que du premier coup je n'eusse pas demandé qu'on préparât le contrat: « EtPaul?m'écriai-je en frémissant.
— Je ne l'ai pas oublié, dit-elle , et, en quelque lieu que jfr le retrouve, il sera mon ami: mais connais-tu un moyen de l'épouser î situ l'as, parle, et je lui écris de revenir.
— Hélas I
— Alors il n'y faut plus penser. Moi j'aime les situations franches. Paul est en Espagne, Philippe est à Paris. L'un renonce à toi, l'autre demande ta main. Épouse celui-ci et reste l'ami de celui-là.
— Comment, toi aussi ! »
Jenny se rapprocha de moi, et d'une voix émue : « Ne me crois pas insensible et dure plus que je ne le suis, rejprit-elle. Avant toute chose, ce que je veux, tu le sais , c'est ton bonheur. Le trouveras- tu dans l'isolement? Je ne crois pas. M. deBrassannes ne cédera jamais; c'est pour lui une question d'honneur. De son côté, Paul est résolu à lui obéir. Veux-tu donc vivre sans affection et traverser la vie sans une fa-^ mille qui soit ïa tienne î Je n'ai pas l'esprit tourné aux choses romanesques, et ce que j'ai vu du monde me fait supposer que nos mœurs ne les comportent pas. Il n'y a plus ni Capulet ni Montaigu; il n'y a donc plus ni Roméo ni Juliette. Un honnête homme bien élevé, qui travaille et qui vous aime, doit suffire au bonheur d'une femme. Et par ce mot de bonheur je ne vise pas à ces félicités poétiques dont les romances et les sonnets parlent à l'envi; j'entends la
considération, le bien-être, une existence aisée, la famille. C'est déjà beaucoup.... le reste étant du hasard, n'embarque pas ta vie sur une chimère. »
Ainsi j'étais harcelée de toutes parts; mais ce qui m*impressionnait le plus, c'était la tristesse de Mme de Brassannes. Ma pauvre marraine s'accusait de tout, du chagrin de son mari et de mon chagrin personnel. ËII9 se reprochait d'avoir laissé grandir un amour dont elle avait surpris la trace la première et contre lequel la tendresse de son cœur ne lui faisait prévoir aucun obstacle. Tirée de son rêve par les scrupules de M. de Brassannes, cette femme, qui avait durant de longues années vécu dans une étroite et constante communion de pensées avec son mari, étouffait dans une atmosphère de contrainte et de regret; elle se sentait ou , ce qui revient au même, se croyait coupable. De là une préoccupation douloureuse dont son visage, qui ne savait rien dissimuler, portait la marque. Dans le silence même de M. de Brassannes , elle lisait un reproche.
Quand elle le surprenait m'observant inquiet et rêveur, elle entendait une voix mystérieuse qui lui criait : Pourquoi ne Tas-tu pas averti ? Lorsqu'une
existence a été pure et claire jusqu'aux approches de la vieillesse , il suffit de Tombre d'un remords pour en faire disparaître la paix. C'est comme lebassin d'une fontaine remplie d'une eau limpide que trouble et ride la chute d'une feuille. Je souffrais à la pensée des angoisses qui affligeaient au déclin de leur vie ces deux êtres que j'avais vus penchés sur mon berceau. Je leur devais quelque chose pour la protection dont ils m'avaient entourée , pour la sollicitude que je leur inspirais, pour cette tendresse vigilante dont ma mémoire me rappelait mille témoignages, et, en me plaçant à un point de vue plus élevé , peut-être aussi pour le mal que mon frère leur avait fait. Je cédais par intervalles à ce choc de pressions diverses, prête à tous les sacrifices; puis cet abandon de moimême me semblait trop dur, et je me renfermais dans l'inertie de ma résistance.
Sur ces entrefaites, Philippe que je ne voyais presque plus, et je«lui savais gré de cette réserve sans me l'expliquer, me demanda un jour un moment d'entretien; je le suivis dans un petit salon qu'une porte toujours ouverte mettait en communication avec la pièce où se tenait Mme de Brassanes. Il était très-pâle et paraissait fort ému.
« Mademoiselle, me dit-il, voulez-vous me permettre d'aborder un sujet bien délicat que je ne saurais traiter sans votre assentiment ?
— Si je vous comprends, monsieur, ayant le consentement de votre père et celui de M.deBrassannes, vous pouvez parler.
258 LE JOURNAL û'ONE HÉaiTIÈHEU
— Mademoiselle , voilà déjà quelque temps qu'il est question d*uii mariage entre nous. Ce mariage comblerait les vœux de deux familles ; je ne parle pas des miens /cependant un reste de force n'engage à vous conseiller de refaser. » .
Je le regardai. Il respirait avec peine ; ses traits faisaient mal à voir.
< Mais, monsieur, lui dis-je au ccMDdblede la^surprise, la proposition ne vient pas de moi ; pourquoi ne pas refuser vous-même, si vobs ne m'aimez pas?
*^ Si je ne vous aime pas 1... fiieQ bon ! «
Il n'acheva pas. Son visage avait s«l»temeiit ehtfiigé d'expression; la flamme d^n amouirqae Je ne pouvais soupçonner le transfigurait. J'avais sons tes yeux un Philippe que je ne connaissais pas, jeune, impétueux, passionné, hors de lui, mais avec quelque chose d'é^trange qui donnait à sa beauté un ^^aractère 4e sauva^ incertitude, dont le mytsftère m'échappait en m'effrayant.
« Ah I si vous m'aimiez! n reprit-il d^ne voi^ prefonde.
Ses yeux se remplirent 4'une douceur infinie, un sourire effleura ses lèvres, une sorte d'extase passa sur son visage; il joignit les mains t
« Alors, que ne pourriez-vous pas sur ma vie ! « mutmura-t-il.
Mais presque aussitôt, secouant la tête et saisi d'une tristesse inexplicable, dont l'ombre se répandit sur ses traits:
« Mais c'e&t impossible , ajouta-t-il ; un malheureux suffit; n'en faites pas deux, refusez-moi! »
J'étais bouleversée, attendrie; rien ne m'avait préparée à de tels aveux. Le désespoir et Vammst de Paul, à l'heure fatale de nos adieux, ne ressemUaient pas à l'amour et au désespoir d^ Philippe.
ff Mais alors, vous-même, parlez à votre père^ lui dis-je.
— Moi l parler à mon père ! s'écria-t-'il avec l'accent de l'effroi, jamais! Est-ce que c'^st possible? Est-ce qu'il m'écouterait? »
Je restai devant lui immobile, le contemplant, et saisie d'une émotion subite dont la part la plus large appartenait à la pit^.
« Il faut donc que cette initiatiire yienne de moi ? Le voulez-vous? continuai-je.
— Mon cœur ne le veut pas , non , certes , maïs ma raison vous le conseille. Et cependant si un jour, à force de tendresse et de soumission, je pouvais croire que quelque chose de vous se confiât à moi sincèrement, sans regret, ah I que je vous dirais : Laissezvous fléchir, donnez-moi votre main; une adoratioii sans limite sera votre récompense.... Quel bien alors ne me feriez-vous pas I Je vous devrais plus que la vie.... Ce qu'il me manque, c'est quelqu'un qui m'aime.... Serëz-vous ce quelqu'un? Je ne l'espère pas, et c'est pourquoi je vous dis : Répondez non : répondez je ne veux pas ! »
il me quitta là-dessus, et je retournai auprès de Mme de Brassannes, plus hésitante que la veille^
mais profondément troublée et sentant qu'une voix intérieure, plaintive et forte, plaidait la cause de Philippe. Deux jours se passèrent ; j'avais perdu le sommeil et j'éprouvais un âpre besoin de repos. Un matin, Edouard se présenta soudain devant moi. Je ne l'avais pas vu depuis un certain temps, bien que mon tuteur eût été informé par M. Daubrin de sa rupture avec Brigitte.
< Tu peux me sauver, me dit-il ; mais si tu t'obstines dans ton refus d'épouser Philippe, je suis perdu.
— Encore Philippe I » m'écriai-je.
Il ne me laissa pas le temps de m'expliquer, et me prenant les mains avec cet égoïsme naïf et profond d'un homme qui ne pense qu'à soi et ne voit que soi dans la création : « Que t'importe, lui ou un autre, si tu n'aimes personne! reprit-il ; écoute-moi bien... J'aime, j'adore Emilie... il me semble qu'elle m'aime aussi... notre bonheur dépend de toi. Dis un mot, et m; Daubrin me la donne... Mais il veut que le contrat qui t'engage à son fils soit signé le même jour, sinon non. Tu ne sais peut-être pas que je dois une centaine de mille francs à M. Daubrin. J'étais fou quand je les lui ai empruntés.... Tu ne me conseilleras jamais de manquer à ma parole, n'est-ce pas? 11 faut donc que je les lui rende, mais avec quoi? Ne sais-je pas ce que, c'est que les liens d'un conseil de tutelle I Marié dans les conditions que tu sais, non-seulement j'acquitte cette dette avec une partie de la dot de Mlle Escandier, — elle a bien près
de cinq cent mille francs, Emilie, sans parler d une tante qui n'a point d'enfants, — mais je rentre dans la libre disposition de mes biens, que j'administre à mon profit... Va, tu peux être tranquille, je n'en mangerai plus une parcelle... j'ai payé ma dette à la bêtise I II y a plus. En faveur de ce mariage, M. Daubrin, qui est excellent pour moi, m'associe à son industrie ; c'est moi qui en prends la suite, et il y a de grands bénéfices à réaliser chaque année. Philippe n'a pas de goût pour les affaires, on verra à en faire quelque chose. En attendant, il laissera son avoir dans la maison Daubrin, Pujol et C*....Tu as, par ta fortune, que M. de Brassannes a augmentée dans une large proportion, des revenus suffisants pour vivre selon tes goûts. Si tu aimes à voyager, tu voyageras ; moi je réparerai les brèches faites à mon patrimoine. Que pouvais-je espérer de plus heureux? J'ai tous les biens, une aimable personne, — ton amîp, — qui me fait connaître l'amour daniâ ce qu'il a de plus délicat, une association lucrative sous la direction d'un homme expérimenté, une vie gardée par la famille, le travail, le devoir contre toutes les embûches, et tu hésiterais ! Je ne suis donc plus ton frère ? Songe que M. de Brassannes s'opposera, — il l'a déclaré formellement,— à ce que mon conseil judiciaire soit levé aussi longtemps que je ue serai pas marié, et si tu n'épouses pas Philippe, moi je n'épouse pas Emilie... Là-dessus M. Daubrin s'est exprimé carrément : c'est à prendre ou h laisser. Pourquoi s'intéresserait-il à moi , qu'il a obligé de sa bourse et de
ses conseils» si tu lui faisais l'injure de repousser son alliance? Et si ta continues à dire non, me voilà sur le pavé avec ma pension alimentaire et une dette qui m'écrase. Et c'est toi, Édile^ qui me réduirais à cette eitrémité... C'est impossible!... »
Il parla longtemps sur ce ton. Je' l'écoutais avec une sorte de dégoût^ admirant avec quelle candeur immense il me faisait pénétrer tout au fond du sentiment de personnalité tranquille dans lequel son égoïsme s'étalait. Lui, rien que lui, et c'était assez. Dans ses combinaisons, j'arrivais comme appoint; je représentais la fraction de son arithmétique, mais une fraction indispensable, et sans laquelle tout son calcul eût péché par la base. Maïs j'éprouvais en même temps un tel accablement, que toute lutte me semblait difficile. Me disputer moi-même lorsque mon consentement pouvait assurer le repos de ce qui m'entourait, à quoi bon? A qui d'ailleurs me conservais-je? Sans le savoir, Edouard avait touché au cœur même de ma blessure. Puisque je ne pouvais me donner à Paul, que m'importait que ce fût à Philippe ou à tout autre ? Je n'aimais personne ; je me sentais comme absente de moi-même.
« Tu ne dis rien, reprit-il avec effroi ; que vais-je devenir?
— Fais ce que tu voudras, » lui dis-je.
Il m'embrassa les mains, il me sauta au cou.
« Ainsi tu consens? s'écria-t-il ; je puis le dire à M. Daubrin , à Philippe I »
J'inclinai la tête en signe d'assentiment.
« Âbl qu'Emilie va être heureuse! Et moi donc suis-je lieureux !... Je savais bien que tu m'aimais! Il faudra avertir M. de Brassannes pour que le tribunal eivil me remette promptement en possession de mes biens... et sans y toucher, mes dettes seront payées! »
Toujours lui! Je le regardais avec cette attentiOD soutenue qu'excite la vue d'un phénomène ; mais^ craignant qu'il ne découvrit sur ma physionomie le reflet de ce qui se passait en moi :
« Va voir ta fiaocée, lui dis-je ; tu n'as plus rien à faire ici.
— C'est vrai, » s'écria-4-il naïvement.
Il m'embrassa de nouveau et il partit en courant.
Jenny me trouva anéantie à la même place où Edouard m'avait surprise. J'étais fort pâle, sans aucun sentiment de souffrance ; c'était quelque chose comme un évanouissement moral. J'assistai en spectatrice indifférente à l'écroulement de ma vie. Une apparence de sourire flottait sur ma bouche. Que j'étais loin alors d^ l'heure enivrante où le désespoir de Paul m'avait fait comprendre qu'il m'aimait !
« Qu^'a^^-tu donc? me demanda Jenny.
— Tu vois une fiancée, lui dis-je. Edouard est fou de joie.
-Et toi? •
— Oh ! moi| j'épouse M. Philippe Daubrin. >
Ce nom me tira de mon engourdissement. Il me produisit par le son, la sensation d'un fer aigu entrant dans la chair vive. Je me sauvai dans ma chambre pour ne pas éclater en sanglots.
Là j'ouvris le tiroir d'un petit bureau où je serrais mes souvenirs de jeune fille, et pris dans un coin quelques feuilles de papier entourées d'un ruban de soie. C'était de petits billets que Paul m'avait écrits en diverses circonstances, étant au bollëge, à l'École centrale, en voyage, billets qu'autorisaient les relations de nos deux familles, et que mon père, et Mme de Brassannes après lui , avaient toujours lus. Pourquoi les avais-je gardés? Je ne sais. Quand je les ouvris, des feuilles de roses et quelques violettes desséchées en tombèrent, dégageant un parfum léger, fugitif comme les jours qu'il rappelait. C'était tout ce qui restait du bouquet qu'il m'avait envoyé d'un pays lointain, un jour où on célébrait l'anniversaire de ma naissance. Ce bouquet, reçu le matin au réveil, avec un mot, m'avait rendue plus heureuse peut-être que ne l'eût fait sa présence. Je relus lentement la lettre qui l'accompagnait, ainsi que les autres, y cherchant sous le voile des expressions amicales et familières la trace d'un sentiment plus profond, et croyant l'y découvrir par intervalles. Quand cette lecture, souvent interrompue par mes
larmes et souvent recommencée, fut achevée enfin, je réunis ces feuilles éparses qui renfermaient les dépouilles de ma jeunesse et les jetai une à une dans la cheminée, où j'avais allumé du feu. Je les regardai brûler et s'envoler en cendres noires, parmi lesquelles couraient des étincelles rouges. Toutes disparurent ainsi, excepté la dernière, celle qui m*était arrivée avec le bouquet. Cette fois le courage me manqua. Ce n'était plus qu'un fil qui reliait ma vie au passé, je n'osai pas le rompre, et ramassant autour de moi les débris des roses et des violettes, je les remis dans la lettre, que je cachai dans une enveloppe cachetée de cire noire. Ma main tremblante écrivit dessus la date de Tanniversaire qui l'avait inspirée, et, après l'avoir touchée de mes lèvres comme une relique, je la replaçai dans le tiroir presque vide.
Je sentais que je ne m'appartenais plus.
M. de Brassannes me félicita de ma résolution, qui mettait un terme à ses angoisses ; à présent il répon* dait de mon bonheur.
« Philippe, me dit-il, a failli s'évanouir en apprenant la bonne nouvelle. »
£t eomme je ne répondais pas :
< Tu amas un mari qui t'aimera de toute sofi âme, » ajouta-t-iL
Mme de Brassannes, moins rassurée» m'observait à la dérobée et m'interrogeait. J'avais toujours eu le sentiment que lorsqu'on fait «me chose, il faut la faire avec la sérieuse détermination de la rendre bonne à soi-même et profitable aux autres. Je m'efforçai par mes réponses de dissiper toutes ses inquiétudes et j 'y parvins presque.
« Tant mieux I » me dit-elle enfin avec un accent particulier où l'on reconnaissait la tristesse d'une femme qui ne comprend pas qu'on puisse oublier celui qu'on a aimé.
Pauvre excellente femme, n'aimait-elle pas l'exilé cemme sod fils! J'aurais voulu l'embrasser, lui ouvrir mon cœur, lui crier : Je l'aime plus que la vie \ J'eus la force de rester impassible sous son regard.
Pliilîppe et M. Daubrin vinrent dans la soirée. Philippe m'apportait un gros bouquet blanc.
€ Merci, » me dit-il d'une voix douce et passionnée.
Ses yeux ne me quittèrent plus. Emilie, qui accompagnait M. Daubrin, me serra dans ses bras en m'appelant sa sœur. Edouard semblait dans le ciel, il prenait avec M. de Brassannes des arrangements pour sa prochaine libération ; il y mettait une grande chaleur, dont quelquefois Mlle Escandier s'offusquait. Elle tournait alors dans le salon avec force minauderies, faisant voltiger ses rubans roses et l'interrompant dans sa conversation.
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« Votre seule affaire à présent, c'est moi, » disait* elle.
Mon frère loi répondait par des sourires ; quelque temps il chuchotait autour d'elle avec des attitudes qui me rappelaient celles qu'il avait autrefois à côté de Brigitte, et retournait ensuite auprès de M. de Brassannes et de M. Daubrin, et les chiâres après les soupirs reprenaient leur empire.
* Un instant me rapprocha de PhUippe ; il m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre. Son visage avait le Hiéme caractère de passion exaltée que je lui avais vu une fois, mais plus contenu.
« Mademoiselle, me dit-il, on m'assure que vous voulez bien m'accepter pour le compagnon de votre vie. Est-ce librement que vous le faites, et puis-je croire que ce consentement que vous avez donné subitement, vous ne le retirerez pas?
— Non, et si vous en voulez une preuve, entendezvous avec M. de Brassannes pour la publication des bans. »
Ses yeux brillèrent de cette expressicm d'ivresse sauvage que je \mt connaissais, mais presque aussitôt une larme en éteignit le feu : « Ah ! comme je vais vous aimer I » reprit-i).
Attendrie, je lui tendis la main ; il la prit et la porta à ses lèvres avec une ardeur qui me troubla. Presque aussitôt je le quittai; mon épiderme gardait l'emp];einte brûlante de ce baiser ; c'était comme si une flamme m'eût touchée, et j'avais froid dans les veines. Jenny, qui voyait tout en beau, me prit parole bras.
« Cet air de mélancolie ne te sied pas du tout, me dit-elle en riant ; c'est à moi que tu devrais le prêter, à moi qui n'ai pas un seul prétendant. Un brave garçon d'un côté, un beau garçon de l'autre, et tu n'es pas contente ! »
Je ne l'étais pas et m'efforçais de l'être cependant. Si toute la résolution d'un cœur honnête pouvait opérer un miracle, j'aurais aimé Philippe, tant je mettais de soin à contraindre ma pensée à s'occuper de lui, tant je veillais sur moi pour écarter de mon souvenir l'image de Paul. Hélas! je l'avais toujours triste à mon côté. La joie de tous ceux qui m'entouraient était ma seule consolation.
On devine avec quel empressement Mme Denèvre et Mélanie saisirent l'occasion pour m'accabler de petits cadeaux. Ce fut une avalanche : elles épuisèrent à mon profit leurs économies de rubans fanés, de vieilles perles et de chenilles sans emploi. Philippe en eut sa part. Dans son ivresse, et en retour de ces offrandes, il eût monté leur maison, si M. Daubrin l'eût laissé faire. Quant à lui, il n'avait pas per^u son temps pour publier nos bans, ainsi que ceux de mon frère et de Mlle Escandier. Il menait les choses
rondement, comme s'il eût craint un accident qui eût tout remis en question. Peu de jours après nos fiançailles, j'avais déjà sur ma toilette de jeune fille des écrins où les diamants et les rubis mêlaient leurs feux, et la semaine n'était pas terminée que les deux contrats étaient dressés.
Je n'avais pas écrit à Glotilde dans les commencements. Aucun ressort ne m'animait. II est des jours mauvais où l'âme abattue arrive à un tel degré d'indiflérence, que le cours des événements ne l'intéresse plus. Peut-être aussi avais-je peur de lui trop laisser voir ce qui se passait en moi. Je craignais cependant de la mécontenter si elle apprenait par un autre le changement qui allait s*opérer dans mon existence. Je pris la plume :
« Et moi aussi, j'ai un fiancé.... Tu le connais.... Il s'appelle Philippe Daubrin. Il m'aime. Autour de moi, tout le monde est dans l'enchantement,, excepté Mme de Brassannes et moi. Mais que suis-je, moi, dans tout ceci? Il y a des existences qui s'arrangent mal. On n'y peut rien ; on les subit. Si j'avais été libre, peut-être qu'un autre.... Mais pourquoi parler de ce qui n'est pas et ne peut pas être ? Tu viendras, n'est-ce pas? J'aurai certainement besoin de toi ce jour-là, le jour où je prendrai un nom que je ne quitterai plus. Ta volonté, ton énergie s'indignent peutêtre, et tu m'accuses de mollesse et de lâcheté.... Ah ! crois-le bien, s'il n'avait fallu que lutter.... mais des circonstances naissent qui vous dominent. Et puis on m'assure que les choses se passent ainsi
270 L£ JOURKAL D'UJ!iË HÉRITIÈRE.
presque partout, presque toujours; oa me répète qtte je serai parfaitement heureuse.... J'ai dit oui.... »
Ma lettre écrite, j'eus Tenvie de la jeter au feu ; la plume m'avait ratraloée. Je l'envoyai c^>eDdant.
Un matin, je vis arriver Glotilde ; son air d'émotion m'étoona. Elle avait passé la nuit en chemin de fer. Je raccueillis avec une joie qu'on peut comprendre. Elle était embellie, avec cette expression de noble, fierté que donne le sentinoent d'une tâche loyalenaent acceptée.
« Pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt? me ditelle; et malheureusement encore j'étais à la campagne, ce qui fait que ta lettre ne m'est arrivée qu'hier seulement.
— Qu'importe I et pourquoi tant se presser!
— Pourquoi ? Ah 1 je n'ai pas perdu une heure pour sauter en diemin de fer. J'en ai demandé l'autorisation à Mme PeUegrin ; elle me l'a accordée, mais son refus ne m'eût pas empêchée de partir.
— C'est donc une affaire bien urgente qui t'amène à Paris?
— Je le crois bien, il s'agit de toi 1
LE JOURNAL D'UN£ HÉiRlTIÈRË. 271
— De moi ?
— Oui. Mais, voyons.... ce mariage avec M. Philippe Daubrin, dont tu m*as parlé, est-ce une affaire conclue?
— J'ai là, sous la main, cinquante mille francs de pierreries.
— On peut les renvoyer.
— Y penses-tu î
— Certainement ! Aurais-je quitté la maison où M. de Mézia m'a placée sans cela ? >
Je vis bien qu'il y avait quelque chose de sérieux dans Tair. Me regardant alors au fond des yeux :
< Dis-moi, reprit^lle ayec force, ta parole est-elle engagée?
— Le contrat est signé.
~Cn contrat, ce n'est ri«i : on le déchire* C'est ta parole qu'il me faut. L'as-tu donnée?
-— J'ai mi« ma main dans celle de Philippe et je lui ai dit : « J'accepte. »
— Malheureuse I mais tu ne sais donc pas...^ >
Je l'arrêtai, et, appuyant mes doigts sur sa bouche :
« Tais-toi, lui dis-je.... et s'il y a un précipice, ne me le fais pas voir, il faut que je marche;
— Mais que se passe-t-il donc, et pourquoi ce mariage avec M. Philippe Daubrin? Pourquoi lui? pourquoi rien que lui?
— Il 'le faut, te dis-je. D'ailleurs, j'ai promis, et rien ne me fera manquer à ma promesse.
— Pas même la pensée de ton bonheur perdu î
— Crois-tu donc que j'aie attendu jusqu'à ce jour pour ne rien espérer?
— Ahl c'est atroce, » fit-elle en cachant sa tète entre ses mains.
Je les écartai après un court moment de silence.
« Ce que lu avais à me dire soulève-t-il une question qui fasse tache à l'honneur? repris-je. Gela seul me ferait retirer ma parole.
— Non je l'avoue, mais....
— Alors plus un mot. J'ai fait don de ma vie.
— Cependant....
— Je t'en prie. »
Clotilde m'embrassa en pleurant.
« 11 y a des monstres! » cria-t-elle.
Ce cri me fit trembler ; maïs j'étais résolue à ne pas l'interroger, et détournai la tête pour qu'elle ne vit pas mon angoisse. Elle revint à la chaîne :
« Parle à ton frère tout au moins, reprit-elle, parle à M. de Brassannes ; dis-leur que tu m'as vue, que je suis arrivée de Besançon tout exprès^ que je t'aime, et que j'ai toute ma rdison, ah 1 oui, toute !
— Tu le veux, soit....
Clotilde resta auprès de moi toute la journée, J*aùrais voulu la garJer jusqu'au moment de mon mariage, mais elle devait retourner chez Mme Pel« legrin; elle Tavait promis à M. de Mezin, qu'elle avait informé de son départ, et cela lui suffisait pour résister à toutes nos instances. Un fait qui se produisit dans la soirée nous donna la mesure de ce que pouvait cette étrange fille quand elle était aux prises avec un devoir. Nous attendions quelques personnes. Au moment où nous sortions de table, elle entendit la voix, de Félix, qui, librement accueilli dans la maison, parlait à un domestique.
« Viens vite, dis-je à Clotilde, je veux jouir de sa surprise et de sa joie.... il ne t'a pas vue depuis si longtemps! »
Elle fit deux pas, puis tout à coup :
« Non, dit- elle ; j'ai fait à son père le serment de ne pas le voir..., je ne le verrai pas. »
En ce moment, Félix traversait une petite pièce qui séparait le salon de la salle à manger. Mlle Guéri n se précipiti vers une porte de dégagement et rouvrant : « Tu ne lui diras pas que je suis venue! » me dit-elle
Une heureaprès, elle remontait en voiture et se faisait conduire au chemin de fer.
« Surtout, interroge ton frère, » me dit-elle en me donnant le baiser d'adieu.
Ce fut sa dernière parole.
J'interrogeai Edouard, en effet, ainsi que M. de Brassannes, sans leur rien cacher de ce que m'avait dit Mlle Guérin. Edouard m'écouta d'un air distrait. D qualifia les appréhensions de Glotilde de billevesées qui ne reposaient sur rien.
« Ne saison pas combien elle est exagérée, et prompte à s'exalter? me dit il. On lui aura fait des histoires en province, où Ton vit de médisances, et sa tête est partie.... Est-ce que j'aurais voulu te faire faire un mauvais mariage, dis? »
H. de Brassannes me prêta une attention plus sérieuse.
< Mlle Guérin est une personne sérieuse, me ditil ; j'irai aux informations, et si j'apprends quelque chose qui soit de nature à compromettre ton avenir, ce mariage sera rompu sur l'heure. »
Il me prit à part deux ou trois jours après.
« Je me suis adressé au notaire de la famille, aux parents de M. Daubrln, à plusieurs amis, me dit-il ; j'ai cherché, j'ai questionné, j*ai écrit à des personnes qui l'ont suivi dans la vie depuis sa sortie du collège. On ne m'a rien appris. Il a rempli des fonctions importantes qu'il a honorablement quittées. De plus, il n'est pas un membre de la chambre de commerce qui ne tienne sa signature pour l'une des
meilleures et des mieux famées de la place de Paris. Donc point d'ombre sur le nom. Ceux qui ne l'aiment pas l'accusent de sécheresse, d'avarice, de dureté, d'égoïsme. Nous le savons à peu près. Tu n'épouses pas M. François Daubrin, mais M. Philippe Daubrin, le fils et non le père. Mme Daubrin a été enlevée par le choléra il y a une douzaine d'années. C'était une fort honnête femme, qui a vécu pour son mari jusqu'à son dernier soupir. Je ne sais pas en quoi l'amitié de Glotilde a pu s'alarmer. Entre toutes les familles de la vieille bourgeoisie parisienne on n'en sait pas de plus estimée que celle de M. Daubrin.
— N'en parlons plus, » dis je à mon tuteur.
On n'en parla plus en effet, et notre mariage fut fixé aux derniers jours du mois.
LXXXYI
Je ne m'arrêterai pas sur les semaines qui le précédèrent. Toutes les jeunes filles connaissent ces heures de trouble que dévorent des courses interminables, des dîners, des soirées, des présentations, cent choses diverses si pleines de charme pour les favorisées du sort, si vides pour les autres, entourées quelquefois de tant de tristesse et d'obscurité, si douloureuses même pour quelques-unes. Je m'a-
cheminai vers le dénoûment comme dans un mauvais rêve, avec des frissons et des impatiences, des langueurs et des irritations. Les compliments et les félicitations m'obsédaient. Quelle étrange mode que celle des phrases toutes faites î et pourquoi en abuset-on? Il serait si facile de ne rien dire 1 Je laissais prendre [mes heures par la corbeille de noces, ra« chat du mobilier, le trousseau, le choix d'un appartement; je répondais invariablement par un sourire à tout ce qu'on me proposait. Je ne voyais pas arriver l'instant décisif sans ennui, et il me tardait cependant que tout fût termitoé. L'attitude de Philippe me troublait et me touchait. Je ne pouvais plus douter qu'il ne m'aimât éperdûment.
« J'ai toujours peur de vous perdre, > me disait-il sans cesse.
Il comptait les jours qui nous séparaient de celui qui devait nous lier indissolublement. Il me jurait qu'il ne serait tranquille que le lendemain. Je le surpris un soir effaçant d'un coup de crayon sur un almanach la date du jour qui allait finir. Il rougit comme un enfant.
« Je fais ainsi chaque soir, me dit-il; c'est un peu ce que font les écoliers durant les semaines qui précèdent les vacances. J'en vois diminuer le nombre avec ravissement. Seulement, lorsque vous serez à moi, serez-vous bien toute à moi? »
Malgré ces témoignages d'une tendresse dont la sincérité ne pouvait être douteuse, j'éprouvais auprès de Philippe un enribarras qui allait quelquefois jus-
qu'à Tinquiétude. La cause m'en échappait. Était-ce l'excès même d'un amour auquel je ne me sentais pas la force de répondre ?
J'affectai cependant Thumeur la plus égale et même une sorte de gaieté pour de pas assombrir les derniers moments que je passais auprès de ma chère marraine, dont je devinais les préoccupations. La clairvoyance des femmes dans les choses du cœur est plus fine que celle des hommes; elle avait le sentiment de ce qui se passait en moi, et, sans nous rien dire, je la comprenais dans le baiser qu'elle me donnait chaque soir. Une mère qui veille au chevet de son enfant n'en a pas de plus attendri.
Vingt-quatre heures seulement me séparaient du jour où nous devions nous agenouiller ensemble devant l'autel ; dans la matinée je reçus une lettre qui portait le timbre d'une petite ville d'Espagne» Tout mon corps se mit à trembler. Je l'ouvris. Elle ne contenait dans la page blanche qu'un nom, celui de Paul de Brassannes, et une petite fleur dont la tige desséchée était collée au papier par une empreinte de cire noire portant le mot suprême de la tristesse et de l'acceptition : Amen. Tout tourna au-
tour de moi; je voulus courir vers la porte de ma chambre pour la fermer, mes genoux plièrent et je tombai au pied d'un fauteuil. C'était la première fois que la violence d'une émotion triomphait de ma résistance. Quand j'ouvris les yeux, Mme de Brascannes était auprès moi, elle tenait la lettre entre ses mains et pleurait en me regardant. Je cachai ma tête entre ses bras.
« Ah! pauvre petite! » me dit-elle.
Aucune autre parole ne fut échangée entre nous. Les larmes me suffoquaient. Mais lorsqu'elle me quitta j'avais repris la lettre et la fleur.
Le lendemain, plus pâle et plus tremblante que moi, Mme de Brassannes m'habilla pour la grande cérémonie.
« Je veux que tu sois parée comme une châsse, » me dit mon tuteur.
Je me laissai faire. Il me semblait à tout instant que le cœur allait me manquer. Il me fallait un effort extraordinaire de volonté pour me tenir debout. On annonça Philippe.
« Mets-moi du rouge, » dis-je à ma marraine.
Je ne voulais pas que celui qui était déjà mon mari devant la loi remarquât la pâleur effrayante de mes joues. Frappée elle-même de cette lividité, Mme de Brassannes y consentit. Ce fut ainsi que je me dirigeai vers Saint-Philippe du Roule, où je devais recevoir la bénédiction nuptiale. Quand j'arrivai devant l'autel, mes yeux glissèrent sur Philippe. Son visage avait la blancheur du marbre et ses yeux
brillaient comme des diamants. Je frissonnai sous mon voile.
Une grande foule remplissait l'église. J'en avais traversé la cohue d'un pas ferme. Je ne voyais rien. Toute mon âme était tournée vers Dieu, et quand je tombai à genoux sous la main du prêtre, pour la première fois j'avais oublié.