Partie de Nancy à quatre heures vingt
Courage! espoir! En haut notre cœur, mère chérie. Je te suis à Bonsecours, et y y prie avec toi. Pourtant j^ai dépassé de beaucoup nos clochers bien-aimés. Nous voilà donc en route, moi, mon paquet et mon espoir; le tout entre les mains de Dieu , de cette maternelle Providence, qui a mis en £sice de moi une bienveillante dame, et à ma gauche un évéque d^outre-mer. Jusqu'à
présent, je n^ai rien regardé, sinon mon sac, mis en ordre mes adresses , et invoqué mes amis. Voilà la fraîcheur du soir, dit-on. Alors je suis bien munie contre la saison.
L'évêque doit être aumônier militaire; il entre en conversation avec ma dame et se renseigne pour retourner à Paris. Décidément, il parle comme je m'y attendais; il est de ceux que je salue frères, à première vue.
Strasbourg, dix heures et demie du soir.
L'aumônier qui avait subi la capitulation de Metz (et cette manière de dire la chose acheva Thomme à mes yeux), Taumônier descendit à Sarrebourg; il disparut, au milieu de la nuit qui nous envahissait. Ce fut rinstant le plus triste de mon voyage; je renfonçai ma tête dans mon capulet, et je crois bien que je m'endormis. Au moins ce fut tout comme; ni pensée, ni parole , ni action
Nous habitons une chambre fort jolie, à Thôtel de la Maison-Rouge, oti je soufiFre horriblement de ne pouvoir installer à ma place ceux qui auraient plus besoin que moi d'un lit et de la sécurité que Dieu m'accorde. Ma dame dit des prières, et je vais l'imiter. Je pense à toi-, mère chérie; à toi et à celui vers qui je vais. Courage, espoir!
540 JOURNAL D£ HARIE-EDMÉE.
Vendredi 10 février 1871, midi et demi, écrit en wagon.
Revenons à ma station de Strasbourg... La
cathédrale a eii ma première visite. Je voudrais être quelque chose de subtil et d'immortel. Je voudrais presque être matière, vitrail ou colonne, pour y demeurer jour et nuit. O moyen âge, ô douleurs de nos pères, comme vous tailliez les hommes qui nous ont laissé de pareilles traces de leurs pas!
(Changement de train.) Je ne m'y attendais guère... Si rembarras matériel du ballot de ma compagnie Jeanne d'Arc a disparu, Tinquiéiude de la commissionnaire est double. Il devient toujours davantage mon petit poussin. La voiture est maintenant presque vide; j'ai retrouvé ma dame qui avait disparu.
Revenons à Strasbourg... Mademoiselle G. deSaint- O*** habite une maison sur le seuil de laquelle j'ai lu : Je maintiendrai! Oui, certes, ai-je pensé, nous maintiendrons! et mon cœur s*est enhardi. Je pense à toi, bonne mère, et pourtant je ne suis pas triste. Quelque chose de toujours plus fort palpite en moi , quand je voyage, et pourtant je crois qu'il serait difficile d'être plus sensible que moi aux petits cailloux du chemin. J'ai confiance en Celui qui protégeait Tobie. Je t'en dirais long sur cette matière; j'aime mieux te renvoyer aux Macchabées, à Débora et autres; ce sera le même sens , et de plus ce sera beau !
Deux heures et demie.
Le temps est doux et brillant; sî doux que, pour être à l'écart, nous avons choisi le wagon sans feu et nous ne nous en plaignons pas. Je ne saurais te dire combien ma dame me témoigne de sympathie. Elle n'est démonstrative qu'en action; mais grâce à ce genre de dévouement, mon bagage est entier et ma personne est sous protection très-sensible, aux yeux des mortels que je rencontre. C'est une sorte d'ange gardien, tout à fait approprié au sens allemand.
En arrivante Bàle, je m'arrêterai, selon le conseil de mademoiselle G***, pour commencer mes recherches. Si ma dame ne partait que demain pour Genève, je serais charmée de continuer ce chemin avec elle ; mais je ne le demande pas à la Providence, car cela dépasse ce qu'il me faut autant que le dessert dépasse le pain quotidien, et je m'en tiens en tout au Pater.
Hélas! je suis hors de France, et je le sens bien! Quoi qu'on dise, le patriotisme n*est pas plus un mot que la famille... Le lointain s'éclaire, et j'aperçois les montagnes. O Guillaume Tell!
Douce France, tu n'es plus le plaisant pays que regrettait Marie Stuart; raison de plus pour que le cœur saigne en te quittant. Il y a aujourd'hui vingtcinq ans, j'entrais dans la grande patrie des âmes, dans l'église du Christ, et pour la première fois je respire
l'air d'un autre pays, et ce pays, c'est PAllemagne! O Suisse, quand te verrai-je donc, toi?... Que ton air pur me serve de sacrement nouveau, qu'il me pénètre de cette vraie liberté, qui est là où se trouve l'esprit de Dieu.
J'essaye de relire ma lettre, et j'ai grand'peur que tu n'aies plus de peine que moi à la déchiffrer; en ce cas, j'écrirai peut-être pour... (ici le vieux proverbe). Excuse-moi, car je suis un peu secouée... Voilà des montagnes qui paraissent; elles semblent sortir curieusement des. vallées pour souhaiter* la bienvenue à l'artiste qui désirait tant les voir autrefois. Les plus petites ont Tair de pauvres orphelines, qui marchent par rang de taille et se pressent l'une sur l'autre, au sortir d'un enterrement; les grandes dénudées, et par-ci par-là couvertes de neige, ressemblent à de vieilles femmes assises sur le pas de leur porte et filant une toile qui les ensevelira. Je t'assure que cette impression prend corps dans mon* esprit, l'an n'y. est pour rien; l'art de la forme ne me touche guère en ce moment. L'idée seule me tire de mes sentiments personnels; mais elle a un bac et des serres formidables pour m'enlever
Baie, p^yi libre, 10 février 1871, huit heures du soir.
On voit d'honnêtes figures par. ici. Nous sommes descendues à l'hôtel Suisse, où nous venons de prendre une tasse de thé réconfortante, dans un vaste salon. De notre coin , nous avons entendu parler de notre chère armée. On semble s'y intéresser, en esprit et en vérité, et j'en ai une bonne preuve dans la complaisance d'un monsieur que je crois être le directeur de l'hôtel. Il m'a proposé de me conduire demain au consulat de France^ afin d'obtenir des renseignements sur la direction que peut avoir prise le régiment que je cherche. Je profiterai de la circonstance pour demander des nouvelles de tous mes inscrits. Cette démarche faite, je partirai.
Ni rhume, ni rhumatisme, ni froid, ni inquiétude, et je vois, à deux pas, un bon lit tout drapé de ma couleur favorite. Je redeviens artiste et je crois que je vais dormir pacifiquement, sous la garde de Celui en qui je peux tout. Espoir et courage! Au revoir.
Baie , 1 1 février.
Voyant un soldat français du ^5\ je lui ai
demandé si le 78* était ici. Il m'a répondu , avec notre traditionnelle politesse, que précisément ce régiment avait été le sien jusqu'à Wœrth ; que là , il fut fait prisonnier, blessé, puis évadé, et dès lors aucune nouvelle
de son ancien régiment, sinon que le dépôt était à Besançon. Je fus tentée de lui parler de Gérald, mais à quoi bon? Je m'en tiens au nécessaire pour tout, afin d'avoir le droit de ma liberté aussi intact que possible.
Je ne vois pas trop d'inconvénient à ignorer la langue allemande; il est vrai que je ne suis pas disposée à converser. J'ai prié dans la seule église catholique. Elle est simple et triste comme une étrangère, comme moi peut-être. Néanmoins, ce pays me plaît, en dépit de ma chère dame qui prétend que les Suisses ne vivent que pour entasser ou vendre; je leur trouve un air honnête, qui m'inspire confiance et me fait peine de me sentir étonnée. J'étais donc peu habituée à voir cet air-là? Tout chez eux est propre, solide et fait pour être utilisé en famille. 11 résulte de la vue de leurs maisons , riches ou pauvres , de leurs magasins qui attendent l'acheteur sans le réclamer, de leurs intérieurs bien clos, bien tapissés, doucement éclairés, que l'étranger se dit : je n'ai pas de place dans ce cercle intime, passons notre chemin. Tout le dévouement chrétien de cette paisible race ne saurait changer ce fait que je constate. C'est bien vraiment une race patriarcale, une seconde édition du peuple juif, dont la mission est peut-être aussi divine que celle des enfants d'Abraham. Eux aussi gardent une arche d'alliance, mais eux, du moins,
ne crucifieront pas leur Sauveur. Il est immonel. Notre génie national se révèle plus clairement à moi depuis que j^ai passé la frontière. C'est en lui que je crois, et c'est pourquoi j'espère invinciblement en Dieu. Je veille sur cet espoir, avec la jalousie anxieuse d'une vestale sur son divin brasier. A Berne , la fin de cette lettre! Je t^embrasse ici de toutes les forces de mon cœur. (En wagon.) J'expérimente les wagons suisses. Est-ce encore une illusion de la nouveauté? mais je trouve cela commode. J'ai pour voisin un tout petit officier français. Pauvre garçon , je lui en veux de ne pas m'intéresser du tout. Je Paccuse d'avoir un peu compté sur moi.
Tout à coup , je l'entends dire qu'il a quitté
Besançon avant la bataille de Villersexel. Je me lève et vais droit à lui qui ouvre des yeux stupéfaits. Je posai ma requête aussi bien que possible, et je vis, au nom de Gérald, que le petit bonhomme savait trèsbien de qui je voulais parler... mais soit jalousie de Gérald, soit rancune de mon attitude première, il feignit une ignorance complète, et je n'en tirai rien.
Berae , le matin , dimanche.
A l'hôtel, je demande M. de Verrières qui vient
me trouver au bureau. Le billet de M. Molitor m'est
favorable. M. de Verrières me dit qu'un bataillon
du 78» se trouvait effectivement, vers le milieu de janvier, au camp d'Arcey, et que ces troupes ont pris part à la bataille de Villersexel. Depuis, elles ont passé la frontière au-dessus de Sainte-Croix et sont maintenant en Suisse. Où? c'est ce qu'il ne peut encore me dire; mais dès qu'il saura quelque chose, peutêtre avant quarante-huit heures, il adressera réponse à M. Molitor. Il prend le nom de Gérald. Voilà qui «st déjà quelque chose, et je pense que je vais utiliser ces quarante-huit heures pour aller à Neuchâtel €t au Locle.
Berne, une heure et quart.
Demain à midi, M. Molitor aura demandé au gouvernement fédératif les renseignements que je désire. Il ne me conseille pas d'aller au Locle, en attendant la réponse, et pourtant, après l'avoir quitté, je me sens le désir de partir aujourd'hui même. L'idée d'un <ianger pressant me persécute, et nul ne peut admettre et comprendre un tel instinct. Je me fis indiquer la situation de l'église catholique , et je m'orientai presque habilement jusqu'à un édifice neuf et lourd, surmonté d'une croix. Un curé m'en défend la porte, en me disant que l'église est pleine de soldats français, et que je revienne pour la messe de onze heures. Pendant vingt minutes, je me promenai derrière l'église, le long d'une espèce de terrasse très-pittoresque, d'où
je voyais Peau couler sous mes pieds et la neige blanchir tout l'horizon. Le temps était doux, la terre était propre, le paysage ravissant; du reste, pas une tête humaine sur mon chemin, ni aux fenêtres. Je méditai longtemps ainsi sur bien des choses et particulièrement sur mon plan de campagne, ce qui ne modifia en rien mon projet de partir.
Tandis que je revenais par une rue d'arcades, ce qui, soit dit en passant, est aussi curieux à voir que commode aux piétons, je vis défiler nos soldats qui sortaient de réglise. Rien qu'à ce souvenir, je me reprends à pleurer et je m'arrête... Pourtant aucun d'eux n'était blessé , et certainement ils venaient de se reposer un peu. Les gens qui allaient à Toffice, ou ceux qui en revenaient, s'arrêtaient, calmes et tristes, pour les regarder.
Ce n'était plus l'armée française, mais le peuple français qui passait devant moi; tous les âges, depuis quinze ans jusqu'à cinquante ans; tous les types, presque tous des mobiles, quelques zouaves et de rares fantassins. Et malgré tant de souffrance, il y avait encore plus de vie et de vaillance dans leur regard et dans leur démarche que je n'en voyais dans les bons soldats suisses qui les conduisaient.
J'ai suivi ton conseil, en télégraphiant tout de suite au Locle. J'ai payé la réponse et j'attends.
Berne, I3 février 1871, quatre heures et demie du soir.
Voici la réponse : « Sans nouvelles. Je crois capitaine dans Besançon. »
Comment peut-il croire que Gérald soit retourné à Besançon, après avoir été au camp d'Arcey, le 14? Et s'il n'a pas de nouvelles?... Je t'avoue, bonne mère, que ma raison se trouble. La solitude chaude et calme de ma petite chambre s'anime de scènes horribles. Je ne yeux pas rester à attendre les listes de M. de Verrières, ou les renseignements chiffrés de la chancellerie. Je pars pour Neuchâtel, de là au Locle, delà à Besançon. Ce sera peut-être me déplacer inutilement, selon M. le secrétaire d'ambassade et mon maître d'hôtel : il s*agit bien vraiment de courses inutiles! Avant tout, je veux savoir ce que mon frère est devenu.
Campagne de madame L***, près du Locle.
Jamais je n'ai commencé un jour si tristement, mère chérie, car je craignais d'avoir eu tort de quitter Berne, puis sans doute l'impression d'une nuit en wagon, d'une matinée dans un hôtel qui me déplaisait... Enfin, j'avais lieu de craindre, non pas d'être abandonnée par la Providence, mais d'avoir mérité l'épreuve par un acte de témérité, en lui demandant un second miracle. Donc, j'ai craint cela, mais sans désespoir... j'attendais toujours
ANNKR 187I. 549
Ma journée est là pour prouver que j*ai raison de mettre mon espérance oti David nous apprend qu*il plaçait la sienne. En attendant une réponse de notre ami M. J***, il m'est venu à l'idée d'aller visiter les ambulances. Grâce à mon brassard, j*ai passé partout, j'ai vu les registres de trois hôpitaux et jusqu'à celui du cimetière. Je cherchais au moins un soldat du régiment. Enfin, par une coïncidence (angélique), j'ai trouvé mon homme , un sergent-fourrier qui m'a affirmé avoir vu Gérald, le i" février, entre deux docteurs. Ce soldat croit qu'il a dû se diriger sur Besançon ou Lyon. Du reste, il est le seul soldat du régiment qui soit ici , et pourtant j'ai lu dans un journal suisse que le 78» avait passé la frontière. Je rentre à Thôtel, où je trouve la réponse de M. J*** qui, sans affirmer, confirmerait d'une certaine manière la supposition du sergent. Je retrouve madame L*** qui m'offre d'une manière si affectueuse d'attendre chez elle le résultat des recherches que veut bien faire son mari, que j'accepte simplement. Je partirai donc à quatre heures avec la famille G*** de Nancy. En attendant mon départ, je retourne encore à l'ambulance, porter des cigares à mon sergent et lui faire répéter ce qu'il m'a dit. Il me donne des détails qui ne me laissent aucun doute.
Apprends que ce soir je couche dans un vrai chalet suisse, où je viens d'arriver en traîneau. Je trouve une
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chambre chaude, une table hospitalière où deux petits anges attendaient leur mère; impossible de rencontrer une plus douce hospitalité que celle-là... Je te serre sur mon cœur, je t'embrasse, je souhaite que Dieu te fasse rêver la réalité qui m'accueille. Que tu sois en paix, mère chérie. Si Dieu m'accable de ses bontés,, s'il me veille comme une mère, moi qui n'ai rien fait, qui ne suis capable de rien de bon en ce monde, que ne fera-t-il pas pour lui?. . .
C'est ainsi que je suis arrivée, hier soir, au Locle, oli j'ai trouvé, à la gare, le beau-frère de madame L***. Il m'a conduite aussitôt chez M. J*** que je voulais prévenir de mon internement au Locle , puisqu'il comptait me voir aujourd'hui à Berne.
Décidément l'accueil des Suisses est incomparable. Tu ne saurais imaginer la grâce affectueuse et simple du jeune couple J***. A peine m'ont-ils vue, qu'ils me conduisent à la chdmbre préparée pour Gérald; mais ne voulant pas retarder notre arrivée dans la maison de M. L***, ni prolonger une visite faite un peu tard, j'ai causé avec M. et madame J*** dans le corridor. M. J*** m'a dit alors qu'il avait écrit au Journal de Genève, pour obtenir des nouvelles de Gérald ; il compte même sur des officiers prussiens et sur un pasteur protestant ; enfin , il espère très- vivement avoir des nouvelles sous peu , et il me les enverra immédiatement ici. Après cette courte visite, dont je
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garde un souvenir si rassurant et si tendre, je suis remontée sur un traîneau, otiM. J. L*** m'a enveloppée de fourrures et de couvertures, en sorte que, par cette nuit d'hiver, au milieu de la neige et des sapins, j'ai fait une promenade charmante. Ici, vraie position d'ermitage, ermitage de mes r^ves, oti toute une famille s'abrite et jouit ensemble de la beauté vierge de la nature et des meilleurs sentiments de la vie. Tout est simple , d'une simplicité à la fois élégante et patriarcale, dans cette maison. C*est un genre d'harmonie que je rencontre pour la première fois : le goût français greffé sur le confortable allemand et sur la propreté suisse. C'est l'idéal de la vie intime du foyer. Je suis donc maîtresse de céans, puisque M. et madame L*** sont à Neuchâtel et ne reviendront que ce soir. Je vais aller rejoindre Olivier et Marthe dans la chambre du bas; nous avons déjà fait connaissance. Ils sont délicats et jolis comme des chérubins du Giotto. La petite sœur est l'aînée -de son frère, comme moi de Gérald.
Pourquoi faut-il grandir! Il y a des instants et des situations que l'on voudrait éterniser. C'est erreur, mais de date et non de fond ; nous sommes faits pour une vie de croissance, et non pas pour un échange perpétuel.
Je vais savoir si cette lettre peut être expédiée. Je la ferme néanmoins ; je t'envoie mille baisers et bons sou-
venirs à distribuer à chacun et à chacune de ceux à qui je pense, et qui sont assez bons pour s'intéresser à moi. Espoir, courage! Que Dieu nous fasse la grâce d'être un jour dignes de la sympathie des enfants de Guillaume Tell.
P. S. J'ai vu le colonel fédéral Grandjean. Il a pris le nom de Gérald, il va en parler et le faire chercher partout. Cet homme est admirablement dévoué. J'ai causé avec lui hier, tout le long de mon voyage de Neuchâtel à la Chaux-de-Fond.
Le Locle, 14 février, deux heures.
Je venais de l'écrire , j'étais à causer avec les charmants enfants de madame L***, lorscjue j'entends les grelots d'un traîneau et je vois entrer la jolie petite madame J*** qui me dit qu'elle vient m'enlever. — c( Et pourquoi , chère madame ? — Parce que j'ignorais que madame L*** fût absente et qu'il est plus naturel que vous veniez attendre chez moi le résultat des démarches que fait mon mari. » J'ai compris qu'effectivement, en allant au Locle, j'éviterais des messages, et que l'absence de madame L*** me laissait un peu trop maîtresse chez elle; j'ai donc accepté, et me voilà repartie. Chose singulière, j'ai eu le cœur serré, en quittantles deux petits anges qui me boudaient. Marthe
s'est mise à pleurer, et le bon M. Jules, mon cavalier d*hier, le beau-frère de madame L***, avait Ta ir tout étonné. Je t'avoue que cette décision ma coûté ; je me sentais également au mieux chez madame L*** et chez la charmante madame J***, qui me semblait presque une ancienne amie. La raison de facilité de nouvelles a tout tranché, et puis j'ai cru comprendre qu'il était plus convenable d'aller dans un intérieur, où les maîtres de la maison se trouvaient présents.
Le Locle , le i5 février, matin.
Le Journal de Genève nous a appris hier soir que Besançon était bloqué. J'ai perdu ainsi ma plus vive lueur d'espoir; car si Gérald était en Suisse ou à Lyon, il aurait déjà fait parvenir un mot à M. J***. J'étais donc désolée et anxieuse , me demandant s'il me restait quelque chose à attendre, et si je ne devais pas revenir vers toi, lorsque M. J*** m'a communiqué la lettre d'un pasteur auquel il a demandé des nouvelles, par l'entremise des Prussiens. Il espère beaucoup de ce côté, même au cas oîi Gérald serait à Besançon. Ce pasteur vient d'assister un qfficier prussien qui est mort sur la frontière; il a reçu et consolé les parents. On lui a donc beaucoup de reconnaissance, et, comme luimême, ce pasteur est tout dévoué à M. J***. J'attends et je reprends confiance. Je ne t'ai pas encore dit ce
qu'il en est des relations de Gérald avec M. ^***. Imagine-toi qu'ils ne se sont jamais vus. Un officier de Besançon, connaissant Tun et l'autre, offrit à Gérald l'entremise de M. J*** pour notre correspondance. Gérald écrivit alors une lettre de remercîment et d'acceptation qui prévint M. J*** en sa faveur. Enfin, lorsque dernièrement, en prévision des événements qui ont surpassé toutes les appréhensions, M. J*** offrit son hospitalité à Gérald , il en reçut une réponse dont il a conservé le texte vraiment par cœur , tant elle révélait tout le charme et la loyauté de ton fils. Dès lors, entre ceuf qui lui avaient été recommandés, M. J*** s'intéressa à Gérald et s'inquiéta de lui , au point de quitter le Locle, le jour même oli il apprit nos désastres , afin de recueillir Gérald, à la frontière mcme. C'est ainsi qu'il a vu, un des premiers, notre incomparable misère
Le Locle, ib février.
Hjersoir j'ai lu un article, dansle Journal de Genève, qui sera sans doute reproduit par un journal de Nancy: « Retraite de l'armée française dans l'Est. » Il s'agit, d'un épisode héroïque qui nous apprend qu'une petite troupe composée de onze officiers et de soldats de différents corps d'armée, après avoir protégé la retraite, a pu se jeter dans les montagnes du Jura, sous les ordres du général Fallu de la Barrère. Le composé de
cette troupe me fait penser qu'elle a dû être formée d'hommes de bonne volonté, pris eux-mêmes dans cette réserve d'élite dont le régiment de Gérald ne faisait pas partie, mais qui se trouvait précisément , le i« février, entre Pontarlier et les Verrières, oti le soldat de Neuchâtel m'a dit avoir vu Gérald, entre dix et onze heures du matin.
Je ne puis douter de cet unique renseignement que Dieu m'a fait rencontrer sur ma route , et je crois devoir le saisir comme le fil d'Ariane. Toute mon attention se porte sur cette bifurcation de Tarmée. Je crois devoir tenter des recherches sur ce chemin de croix de nos derniers héros. Madame J*** me comprend, et son mari finira par me permettre de partir, puisque je ne puis recevoir de nouvelles de mes démarches, d'ici à quatre jours. Ils admettront que j'emploie ce temps à des recherches qui ont maintenant un itinéraire historique. Le soleil se lève et vient me sourire, à travers les mousselines, les fleurs et l'harmonie du paradis terrestre où Dieu vient de me faire plier l'aile depuis trois jours. Cette bonne mère nature me semble approuver ma résolution. Je vais donc partir, laissant ici ma valise et n'emportant que mon manteau et mon petit sac, au cas où je devrais marcher.
Surtout, pas d'inquiétude, mère chérie. Le danger pour moi n'est pas dans la lutte, mais dans le repos. D'ailleurs, j'ai une foi invincible en mon étoile.
Aucun pressentiment ne me tourmente au sujet de cette tentative. Quelque chose m'attire au contraire, comme un aimant irrésistible, sur ce point où a coulé le sang de nos martyrs.
Je joins à cette lettre la copie intégrale du billet qu'un jeune soldat (celui qui a découvert le sergent connaissant Gérald) m'a écrit à Neuchâtel. Il avait connu un grand nombre de volontaires de Nancy, engagés à Lyon, et il m*a donné ces renseignements sur ceux qu'il avait présents à Tesprit, dans ce moment, et dont il craignait que les familles ne pussent de longtemps avoir des nouvelles. Ces indications sont vagues ; mais avec de la bonne volonté tu pourras les faire parvenir. M. J*** m'écrit, à ce moment, une lettre de recommandation pour un de ses amis de Pontarlier qui pourra m'indiquer la route à suivre et me recommandera à son tour. Je vais donc partir, à une heure et demie. Je préfère cela. J'ai confiance en Dieu, mère chérie, une confiance inébranlable. Je veux espérer jusqu'au bout ; je veux avoir fait tout ce que j'ai cru raisonnable et possible. Rester dans ce nid chaud et doux m'énerverait et me tourmente déjà comme un remords. Toujours un soleil admirable, ni froid, ni dégel. C'est un temps de la Providence: Je te prie de ne pas t'inquiéter, d'espérer toujours et de demander à notre Père le courage des grands et tristes jours où l'on ne doit compter que sur lui. Je te serre
fortement contre mon cœur. Mille tendres choses au nom de mes hôtes qui me témoignent une amitié touchante. Amitiés particulières à mes trois aimées élèves Estelle , Elisabeth et Lucile ; à toi mon cœur.
Village de Travers , jeudi 16 février, quatre heures et demie.
Je viens de longer, en traîneau, les plus belles montagnes imaginables. Ici, j'arrive et j'apprends que je puis aller en chemin de fer jusqu'aux Verrières (Suisse). Je partirai, dit-on, à cinq heures et demie, et j'arriverai à six heures. Je compte sur la Providence pour passer de là en France sans trop d'encombre. Pour Pontarlier j'ai une excellente recommandation ; je confierai mon plan de recherches à ce monsieur et j'espère obtenir de lui quelques bonnes indications et un sage conseil. Je t'écris dans un café, où j'ai obtenu une chambre particulière pour attendre le train. Je prends un morceau de pain , je t'écris un mot, parce que je ne puis me contenter de vivre pour toi, sans te répéter que je t'aime et que je conserve espoir et courage. Ici un long et bien tendre baiser.
Sous le fort de Joux, vendredi 17 février 1871, dix heures trois quarts du matin.
Hier, j'arrivai aux Verrières suisses, lorsqu'il faisait nuit. Les deux auberges étaient pleines de troupes
fédérées, les maisons particulières de même, la gare fermée. Aucun gîte. Néanmoins, je ne doutai pas de la Providence et j'abandonnai mon sort à mes amis, ce qui ne m*empécha pas d'être seule , au milieu d'une rue toute noire , malgré l'illumination intérieure des maisons où je voyais circuler des ombres en uniforme. Je cherchai une certaine auberge de la Balance, quand j'avisai dans Pombre une silhouette de prêtre voyageur, portant le brassard; je l'accoste, il me répond et se débarrasse avec politesse de moi... et moi, qui avais espéré un instant que l'heure de la Providence était venue! mais Phabit ne fait pas le... Le salut se présenta à moi sous la figure charmante d'un jeune international qui, malgré le froid et sans que je lui en fisse la demande, me conduisit, de Pambulance où j'avais compulsé les registres, à un certain débit de vin, très-éloigné du village, où il comptait sur son crédit près de l'hôtesse, pour me faire obtenir non pas un lit (c'était inabordable), mais au moins une chaise sous un toit quelconque. Cet international s'appelait-il Raphaël?.. Je t'assure, mère, qu'il avait la beauté du peintre et la douceur de l'ange. Là, j'ai passé une excellente nuit, déjeuné en famille, et quand j'ai vu les montagnes s'éclaircir par un soleil de bon augure, j'ai pris le parti d'explorer les villages où flottait le drapeau de Genève... Rien, nulle part... ici, au fort de Joux, j'attends qu'un soldat ait été porter là*haut le
nom de celui que je cherche... Il est redescendu. Rien, hélas ! rien !
Pontarlier, midi, hôtel de la 6are.
Quel chemin que celui des Verrières ici! Je te dirai plus tard ce que j'ai vu, mais rien, rien trouvé encore! La ville est dans un désarroi qui n'est comparable qu'aux haillons sur la grande route... mais aucune fatigue pour moi; toujours espoir et courage.
PoDtarlter, 18 février, neuf heures et demie du matin.
Dieu soit loué, mère chérie! Je t'apporte enfin la bonne nouvelle : Gérald est retrouvé sain et sauf; je le verrai peut-être ce soir, je Tembrasserai bientôt en ton nom ! Je t'assure que c'est encore là un de ces coups de la Providence qui sont de vrais miracles, et qu'une fausse honte empêche de nommer ainsi. Pour moi, qui ne crois pas du tout qu'il faille mériter ce qu'on demande au nom de Celui qui a tout mérité pour nous, je rends grâces à mes bienfaiteurs de l'autre monde.
En quelques mots voici le fait :
Hier soir, un prêtre, arrivant de Mouthe, va chez les sœurs hospitalières dont j'avais vu la supérieure dans la journée. Celle-ci lui demanda s'il n'aurait pas rencontré par hasard un jeune capitaine... elle avait retenu le nom et le signalement de Gérald. Le prêtre
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lui dit que précisément il Ta vu, le jour même, qu'il lui a parlé, et le lui dépeint de telle sorte que la sœur ne doute plus. Elle me fait prévenir. L'excellent M. G*** quitte son dîner et court chercher le prêtre dans tous les hôtels. Il le trouve enfin et me donne les renseignements suivants :
Ce prêtre était à la recherche d'un officier du régiment de Gérald. Il faisait les mêmes perquisitions de villages et de montagnes que j*ai commencées hier, et que, malgré la désapprobation et les inquiétudes de M. G***, )e comptais bien mener à fin jusqu'à Lyon, lorsque, dans la vallée de la Mouthe, il voit venir d'un chemin de traverse un jeune officier sur une voiture particulière. Il s'adresse à lui, à tout hasard; il tombait juste, puisque Gérald connaissait particulièrement le jeune homme que ce prêtre cherchait. Seulement, il ignorait complètement ce qu'il était devenu, ce qui me ferait croire qu'effectivement Gérald a dû être séparé de son corps d'armée et soigné dans un trou quelconque. Il promit au prêtre de faire des recherches en Suisse^ dès qu'il y serait arrivé. M. G*** demanda si, partant aujourd'hui pour Mouthe, j'avais chance de retrouver ,plus tôt mon frère. Le prêtre dit que Gérald serait probablement aujourd'hui à destination. Cette destination ne peut être que le Locle. Je vais donc retourner sur mes pas. M. G*** ne me permit plus d'expédition pédestre. Il voulait à toute force me reconduire lui-
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même en voiture , et j'avais fini par accepter, lorsque ce matin, en allant remercier la sœur, j'ai trouvé quelqu'un qui m'a offert de profiter d'une voiture vide, allant aux Verrières. La sœur m'a prié de donner asile dans ma voiture à deux soldats blessés qui seraient retournés à pied. Je partirai à onze heures; j'arriverai aux Verrières pour prendre le train qui me conduira au Val-de-Travers. Là, je retrouverai mon traîneau et je rentrerai, ce soir, au Locle. Je suis si heureuse qu'il me semble avoir changé une âme de vieillard contre une âme d'enfant. O mon étoile, ma chère étoile de Domremy ! Je t'embrasse avec une tendresse joyeuse, inexprimable.
Le Locle, ao février 1871, neuf heures du matin.
Je ne t'ai pas écrit hier, parce que, du matin au soir, j'ai attendu signe de vie de Gérald... Rien! J'étais presque aussi fâchée que j'avais été inquiète. Enfin , l'idée m'est venue de combiner le temps nécessaire à l'exécution et au voyage d'une lettre (Gérald ne pouvant poliment s'annoncer par un télégramme); le plus tôt que cette missive puisse arriver ici, c'est ce matin. Je suis donc patiente et pleine d'espoir, ei je crois bien t'écrire ma dernière lettre datée de Suisse. Dès que j'aurai causé avec mon cher Lazare, je m'élancerai vers le nid de Lorraine, pour n'en plus sortir de
l'année, s'il plaît à Dieu. Ma lettre me précédera de peu,
car je ne m'arrêterai qu'à Bàle, pour y distribuer mon ballot, et le moins de temps possible.
Nous causons ici bien agréablement, je t'assure,
musique, poésie, littérature, politique, morale, industrie; rien n'est étranger à ce couple charmant qui m'accueille; leur petit garçon se développe à ravir, dans cette atmosphère parfumée de sentiment et vivifiée par un travail admirablement équilibré.
Les jouissances que procure une grande fortune sont ici considérées comme des moyens pour élever rintelligence et développer le cœur non-seulement de celui qui possède cette fortune, mais de tous ceux auxquels il peut communiquer ces jouissances. C'est vraiment l'idéal réalisé de cette aumônerie chrétienne qu'on prêche et qu'on pratique si peu, dans nos États monarchiques.
Je n'aurais jamais cru que l'influence géographique pût modifier à ce point les passions humaines, car, malgré la large part que j'attribue à l'éducation nationale, religieuse et politique de la Suisse, je sens que j'ai afifaire à une autre race que la mienne. La nature a bâti le chalet de ce bon peuple ; la Providence y a fait couver, sous la cendre du foyer domestique, le feu sacré du bon sens. Ce bon sens, dont notre pays a fait tant de feux d'artifice, est ici le trésor, le talent évangélique exploité par le bon serviteur. Comme il en est récompensé! Quelle aisance patriarcale à tous ces
foyers! Quel solide et propre confortable!... Le soleil nous fait visite dès le point du jour; il illumine les moindres coins des deux salons où nous écrivons et lisons après le premier déjeuner. Madame J***, minceet légère comme une fillette de quinze ans , arrose lefiguier, les fleurs et le lierre qui poussent ici comme dans un jardin d^hiver. Elle est si jolie, avec ses longscheveux dorés qui flottent en tresses bouclées sur sa robe de laine noire î Elle méritait bien Tamour. d'un poëte. C'est la Marguerite de Faust, épousée par un fils de Lamartine. Le bonheur de ces deux charmantes; âmes repose des unions qu'on ne voit que trop souvent,, et prouve en faveur des mariages d'inclination, tant réprouvés par nos bourgeois... «J'attends donc dans, la patience! Bonjour et tendre baiser ici.
Mardi ai.
Je n'ai reçu hier qu'une lettre du général de Besançon. Il avait télégraphié il y a trois jours à M. J***, et il me dit que Géra Id, arrivé à Besançon, afin de se rétablir, il y a une quinzaine de jours, a quitté cette ville pour rejoindre son dépôt, en passant par Lyon. Depuis cette nouvelle , j'ai changé mon plan de campagne, et comme la nuit l'a mûri de son conseil, je crois que je vais l'accomplir. D'après mon calcul, Gérald peut être arrivé à Nice. Je vais télégraphier au commandant du dépôt, afin de m'en assurer. Dès
que j'aurai cette réponse, je partirai, en combinant mon voyage le plus rapidement possible. Si Tétat de notre cher blessé réclame des soins particuliers, je t*écrirai. Dieu te fournira certainement les moyens de nous rejoindre. De Nice nous pourrons, Tune ou Tautre, visiter nos parents de M***, et nous aviserons à glaner ou planter le grain de mil que notre bien-aimée Lorraine ne pourra peut-être plus nous fournir.
Si .tu n'approuves pas ce plan, tu peux écrire à M. J*** de télégraphier à Nice que tu ne peux nous rejoindre. Alors j'espère que mes finances, dont je vais être économe, au moyen des troisièmes, me permettront de revenir bientôt.
Impossible de t'exprimer le dévouement et la grâce de Phospitalité dont je jouis ici. L'excellent M. J*** est tout désappointé de ne pas voir Gérald, Il désirait tant réunir le frère et la sœur dans son nid de poëteî...
Le Losle , 2 1 février.
Depuis que je ne cherche plus mon bien -aimé Gérald, je ressens plus fort l'absence de tes lettres, mère chérie. Impossible que tu n'aies pas écrit depuis la lettre que j'ai reçue de toi, il y a aujourd'hui huit jours. En est-il de mes courriers comme des tiens? Alors, quelles ne doivent pas être tes inquiétudes! Mon cœur est déchiré par cette attraction du Nord
et du Midi, par la tendresse incomparable de cette chère Helvétie. Le repos y est si doux qu'il me navre. Je suis décidément de la race des contradicteurs de Fespéce humaine!
Que Dieu te garde la douce et tendre force chrétienne qui donne droit à la paix du cœur. Je ne me sépare qu'à regret de cette page, et pourtant voici l'heure. Au revoir!... En Dieu notre perpétuel et sûr rendez -vous! Courage, espoir et tendre baiser. Un mot particulier à toutes mes élèves et à tous. Tu connais mon échelle de Jacob, n'oublie pas qu'il y a un rayon de tendresse pour tous les degrés.
P. S. Malgré mon instinct de vagabondage, l'exil est, Je crois, mon plus grand mal. Sois tranquille sur ma santé. Je guéris mon rhume à force de bonbons, de frictions, de gâteries de toutes sortes.
Dernière lettre de Marie-Edmée à son frère Gérald,
Le Locle , 2 1 février.
Un dernier renseignement vient de me parvenir sur la route que tu as prise; je sais que tu es avec les hommes valides de ta compagnie; je comprends que le devoir t'a saisi de nouveau, et je m'arrête, et... je retourne en France, emportant le regret de ne t'avoir pas revu, mais apportant à mère la certitude que tu
^s échappé au désastre de notre héroïque armée. Je serais allée en Amérique pour obtenir cette nouvelle; ainsi, cher Gérald, ne m'accuse pas de témérité, lorsque tu apprendras mon voyage. Je crains cette accu- ^tion comme je crains tout blâme de ta part; voilà ce qui me décide à te conter simplement et tout au long mon escapade suisse , avec ses pourquoi , ses
comment et ses parce que
Il y a quinze jours seulement que nous avons reçu la lettre du 14 janvier. Imagine- toi cette preuve certaine de ton entrée en campagne nous parvenant au milieu des angoisses causées par les détails navrants de la retraite de l'armée de TEst. M. J*** avait joint à son billet, daté du camp d'Arcey, un mot charmant qui nous fit croire à des relations plus complètes que nous les supposions entre toi et lui. Nous voilà donc espérant que, en cas de salut et même de blessure grave, tu aurais pu trouver un asile au Locle. Du moins , si tu étais ailleurs, tu aurais écrit à ce monsieur pour nous rassurer. Mais attendre quinze jours et peut-être plus une lettre de toi!... Puis, si nous apprenions ta mort dans quelque ambulance des frontières!... Tu souris peut-être, toi qui te savais vivant à cette époque. Moque-toi si tu veux, et pourtant admets que, puisque la Providence venait de me donner le nerf nécessaire au voyage ( un petit legs d'amitié que m'a laissé, en mourant, la bonne demoiselle de Cappe),
il m^était permis de lancer ma barque sur TOcéan... Mais la barque est petite et la mer est immense, diras-tu. D'autres affirmaient moins poétiquement que j^aliais chercher une aiguille dans un tas de foin. En définitive, je suis partie, le jeudi 9 février, avec la bénédiction de mère pour nous deux et mon invincible espoir en mon étoile.
A Bâle, on m'a dit, au consulat, que ton régiment n'y était pas et que j'aurais des renseignements à Berne. Pour cette ville, j'avais une lettre de recommandation de Metz-Noblat pour le comte Molitor, secrétaire d'ambassade. Il me dit que la liste des blessés n'est pas encore donnée , que j'attende un peu qu'elle arrive de Tétat-major suisse. En attendant, M. de Molitor nn'«dresse à un de ses -amis (état-major Clinchant). Politesse, empressement, je trouve beaucoup d'aides de ce genre, mais rien de précis, et j'entrevois une inexprimable confusion dans le tas de foin.
Alors je télégraphie au Locle; M. J*** répond qu'il te croit à Besançon. Demander pourquoi et obtenir réponse par le télégraphe me semble difficile; je quitte Berne et je pars pour Neuchâtel où j'avais espoir d'obtenir les premiers renseignements par M. L***, adjudant-major du général Herzog, gendre de madame L***, de Nancy, qui m'avait donné une lettre et fait mille offres affectueuses, en apprenant mon départ. Là encore, réception charmante, mais tou-
jours même réponse. On ne sait où sont les corps d'armée, ni les divisions, ni les régiments, ni les officiers. On s'occupe de dresser une liste de tout cela; dès qu'elle sera prête, on me la communiquera. En attendant, toujours patien:^^! M. L*** m'offre l'hospitalité dans sa maison de campagne aux environs du Locle; madame L*** joint ses instances à celles deson mari, et j'accepte, car le Locle, la frontière surtout, m'attiraient extraordinairement. Avant de quitter Neuchâtel, je passe la revue des ambulances, du cimetière (où l'on avait exposé des morts inconnus). Je finis par trouver un soldat, sergent de ton régiment; celui-là, vivant, peut me dire ton corps d'armée, ta division, ton régiment nouveau; il ajoute qu'il t'a vu, lors de l'évacuation de Pontarlier, sortir de Tambulance; il te croit blessé et m'affirme que tu ne saurais être qu'à Lyon ou à Besançon.
En rentrant à l'hôtel, je trouve la réponse à la seconde dépêche que M. L*** m'avait conseillé d'adresser à M. J***. Celle-ci m'apprend que de nombreux officiers du camp d'Arcey étaient retournés à Besançon, et me donne rendez-vous à Berne pour le surlendemain. Or, j'allais aux environs du Locle... Donc, en arrivant le soir dans cette ville, je vais remercier M. J*** et le prévenir qu'il ne me trouvera pas à Berne. Je n'oublierai jamais l'accueil de M. et de madame J***. Le lendemain, ils vinrent m'enlever à la solitude
charmante du chalet L***, afin de me mettre au centre de nos opérations. Tu ne saurais imaginer tout ce que M. J*** a mis en œuvre; amis et ennemis, Prussiens, Français, Genevois, tout fut invoqué. Néanmoins , au bout de deux jours , la douce vie que me faisaient passer ces excellents amis me donnait des remords; le Journal de Genève du i5 février, qui avait de nouveaux détails, parlant de petites troupes qui auraient échappé au sort de l'armée internée en Suisse, en se jetant dans le Jura, me décida à partir pour Pontarlier. J'explorai toutes les ambulances sur mon chemin. J'ai envoyé ton nom au fort de Joux, et tandis que j'attendais mes messagers au pied du fort, j'ai vu en détail ce col de la Cluse. Je t'avoue qu'alors, et de ce point à Pontarlier, j'ai cru que je ne te reverrais plus; il me semblait insensé de retrouver quelque trace d'un des héros de la tragédie qui s'était passée là. Pourtant j'ai voulu espérer jusqu'à la fin; je me suis cramponnée à la Providence , et le soir même de ce jour j'ai appris, par le prêtre qui t'avait vu à Mouthe, que tu étais vivant et que tu allais en Suisse. Naturellement, je voulus partir pour Mouthe, lorsque^ le lendemain matin, je reçus un télégramme du Locle, qui me disait avoir de tes nouvelles et me rappelait au plus vite. J'accours, je suis reçue à bras ouverts, et je me réjouis d'avance de te voir accueilli par ces amis de quelques jours , qu'il me semble avoir con-
SyO JOURNAL DE MARIE-EDMÉE.
nus et aimés toute ma vie. Un jour et deux jours se passent, rien de toi, mais confirmation de ton existence par un télégramme, puis par une lettre de ton général de Besançon. On dit qu'après avoir passé quelques jours à B*** pour te rétablir (ta blessure s*étant rouverte), tu es allé rejoindre à Nice le dépôt de ton régiment. Or, ce matin, je voulais partir pour Nice. Ne te récrie pas ! Tu sais ou tu ne sais pas qu'en cas d'annexion, mère ne veut pas rester à Nancy; elle est très-reconnaissante à Charles P*** de l'offre qu'il nous a faite, au moment de l'invasion. Elle irait à M*** avec plaisir. Au cas où tu aurais été convalescent à Nice, n'était-ce pas l'occasion d'aller t'y rejoindre, et tandis que mère serait avec toi, j'aurais été à M*** calculer sur place nos chances d'installation.
Une lettre du monsieur dont la famille m'a si bien reçue à Pontarlier, sur la recommandation de M. J***, me fait renoncer à ce projet , parce qu'on m'annonce que tu es avec ta compagnie. Dès lors, je salue le capitaine et je me retire.
Que Dieu te garde, mon vaillant et bien-aimé Gérald! qu'il te garde au pays , qu'il te ramène à ta mère, qu'il te réserve le plaisir de remercier toi-même l'ami inconnu et si dévoué que la Providence a mis sur mon chemin. Je ne trouve pas d'expressions pour te dire tout ce que j'ai reçu de M. et madame J***, eux et
leur famille m'ont accablée d^attentîons , de gâteries de toutes sortes. Je ne te dis pas surtout ce que tu éprouveras de sympathie pour ce couple charmant, où Tamour du bien et du beau semble être le culte de la famille. Le jour oti tu pourras leur serrer la main, où tu embrasseras leur beau petit garçon, assis à ce foyer où la j>oésie, la musique et les plus délicates consolations ont adouci mes anxiétés et fêté si joyeusement la nouvelle de ta découverte... ce jour où tu viendras ici , mon Gérald , tu le marqueras en blanc dans ta vie, et le rayonnement de ton étoile percera les brouillards qui t'enveloppent encore.
Ainsi soit-il bientôt. D'ici là, je t'embrasse comme je t'aime. Ta sœur,
Marie-Edmée.
P. S, Je joins à q^tte lettre un billet de mère. Je l'ai transporté partout avec moi. Qu'il te prouve combien nous vivons de ta vie.
A Dieu encore , c'est un sûr au revoir !