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PREMIER VOYAGE A LA RECHERCHE DE SON FRÈRE

A ReichshofTen (Alsace), jour de la NatÎTité, 8 septembre 1870, huit heures du matin.

Gérald dort encore; il a passé une nuit exceptionnellement bonne; je le sais, car je dors dans sa chambre... Dans une heure ou deux, je partirai pour Haguenau avec madame H*** qui retourne à Nancy et qui y retournera seule, quel que puisse être le résultat de la dernière démarche que je tente auprès de M. de Bismarck. Hier, j'ai été bien mieux accueillie par ce puissant personnage que je nbsais Tespérer... Gérald, M. de Leuss (maire et seigneur d'ici) , M. de Flavigny (le directeur de F Internationale française), quelques officiers, et tous les chevaliers de Malte, de Saint- Jean et autres, mes dévoués protecteurs, tout en me conseillant de faire ma demande, semblaient fort douter du bon résultat.

Heureusement que j'ai des amis ailleurs . . .

M. de Bismarck m'a reçue, écoutée, et m'a répondu

avec une sévère bienveillance, dont la gravité n'a donné que plus de valeur à Tespoir qu^il m^a laissé. Le seul motif qu'il ait donné pour retarder sa réponse était le manque d^attestation d^un médecin prussien, trouvant que Pétat de Gérald était tel que M. de Leuss le dépeignait. J'ai trouvé l'objection fort juste. Je suis revenue au plus vite, et dès hier soir j'ai obtenu le certificat demandé; je l'emporte aujourd'hui.

Haguenaa , à une heure.

J'arrive, et par conséquent je n'ai pas encore revu M. de Bismarck, mais mon certificat est en règle et je compte sur le ciel pour agir en ma faveur. Je ne puis croire que je serai confondue. Néanmoins, si Dieu permet que je n'obtienne pas ce que nous désirons si vivement, comme Gérald est déclaré transportable, il sera compris dans la prochaine évacuation et envoyé dans quatre ou cinq jours en Allemagne. Je resterai ici jusqu'à son départ. Contrairement à d'autres évacués, et grâce aux soins qu'il a reçus, Gérald est maintenant en état de supporter plus de fatigues qu'il n'en supportera probablement.

D'ailleurs, mère, nos anges gardiens le protégeront comme ils l'ont fait jusqu'ici. Du courage donc et bon espoir , mère chérie. Je t'écris dans ma chambre d'hôtel, et je te quitte en courant vers Bismarck... A la

grâce de Dieu, et que la sainte Vierge me protège, c'est son jour.

Fragments de lettres à son frère Gérald, qui a rejoint son régiment à Besançon.

On vient de nous parler de la ville que tu habites, mon Gérald. J'espère que Dieu fortifiera vos remparts. Nous le prions sans cesse pour toi et le salut de tous. Mon espoir est enraciné si avant que le dernier coup n'a pu l'ébranler. J'espère, j'espère toujours invinciblement

i6 novembre, à Nancy.

Nous jouissons pleinement du bonheur de recevoir tes lettres, mon Gérald. Mère est très-courageuse; elle comprend tout ce qui t'attirait loin de nous; elle te suit pas à pas, heure par heure. Elle se console de voir ta place vide au coin de notre pauvre petit foyer de l'ermitage, en pensant à ce que tu peux faire. Grâce à Dieu et à tes dernières paroles si courageuses , grâce à la confiance qu'elle a dans ton caractère, l'inquiétude est maintenant dominée par l'espérance, et surtout par la résignation

Au revoir, mon bon Gérald ; je serre ta vaillante main, cher capitaine; je t'embrasse avec toutes les

forces de mon âme; plus que jamais, s'il est possible; je suis fiére et heureuse d'être ta sœur.

28 novembre 1870.

Depuis ta lettre datée du 10, nous sommes renfoncées dans rincertitude sur ton sort, et les rares journaux que nous lisons ne nous tirent pas de là

Mon Dieu, que j'ai de peine à te quitter après

cette longue causerie! Que puis-je te dire de plus? Mon esprit est guéri de sa fièvre raisonneuse et subtile. Mon cœur est plein de larmes, de désirs et d'inquiétudes; toute ma vie s'est concentrée là et m'accable, à certaines heures. Bienheureux les actifs , à cette heure du sommeil !

4 décembre 1 870.

Quant à tes lettres , laisse-moi te dire que chacune d'elles me trouble jusqu'au fond du cœur; nous les désirons si vivement, sans jamais oser les attendre, qu'elles nous surprennent toujours... non pas en flagrant délit d'oubli; au contraire, il me semble que celui que j'appelle derrière tant de villes et de montagnes me frappe sur Tépaule en me disant : Je suis là! Et vraiment, je le sais, mon Gérald, tu es là, par le souvenir plus présent peut-être que si tu étais à Nancy en réalité.

Jour de Noël 1870.

Notre ville est toujours plus charitable. On fait des stations interminables, jour et nuit, sur le quai, pour jeter des vêtements et du pain aux prisonniers. On se dépouille sur place des chaussettes, des cache-nez, etc.. Notre cœur national palpite toujours plus fort ; chaque jour augmente notre bon droit, et partant mon espérance. Que ne suis-je à même d^ajouter : et mon courage! oui, car je suis jalouse de ceux qui meurent pour mon pays-, jalouse quelquefois jusqu'à la folie! Toi seul me consoles de ne pouvoir agir comme toi. Adieu , je te suis dans mes prières et te recommande à mes amis d^enhaut! Un baiser ici. Marie-Edmée.

VOYAGE EN SUISSE ET EN FRANCHE-COMTÉ. 9 février 1871, quatre heures et demie, en wagon.

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