M. CAUCHON
Les châteaux de verre sont trop fragiles pour provoquer les représailles.
{Journal de Québec du 7 janvier 1867.)
C'est vous-même, M. Cauchon, qui avez écrit la phrase que j'ai choisie pour épigraphe : permettez-moi de vous la faire expier.
[Je dois tout d'abord avertir le lecteur que je l'entretiendrai le moins longtemps possible de M. Cauchon, quoique cette matière prête beaucoup aux développements. Je me contenterai de relever quelques injures et de les numéroter, afin de mettre dans la discussion plus d'ordre, de clarté et de précision.]
lo Je suis descendu dans la boue des ruisseaux pour y ramasser des arguments et en éclabousser mes adversaires, etc.
J'ai traité mes adversaires de menteurs, d'acheteurs de consciences, d'imposteurs, etc.
M. Cauchon possède «ne foule de phrases toutes faites comme celles-là, qu'il jette habituellement à la face de ceux avec qui il discute. Vingt fois et plus peut-être, j'ai lu dans son journal celle où il est question de la boue des ruisseaux,
et le hasard veut que la plupart des grands hommes du Canada en aient été arrosés tout comme moi, humble mortel !
Caractère, talent, position sociale, rien ne compte aux yeux de M. Cauchon, quand ses passions sont allumées. Aujourd'hui il insulte un Papineau, un Viger, un Morin, un Taschereau, un Chauveau, un Caron, un Cartier, un Parent, un Taché, un Duchesnay, un Jacques Crémazie : demain ce sera toute autre personne honorable, pourvu qu'elle semble l'éclipser par sa position, ses talents, ses mérites, sa renommée, ses vertus. Un grand citoyen, un vrai patriote (l'hon. M. Neilson), le protége-t-il aujourd'hui ? Eh bien ! que cet homme vertueux vienne à mourir, et l'on verra, chose inouïe ! oui l'on verra M. Cauchon publier, le lendemain, dans son journal, contre son bienfaiteur, deux articles pleins d'injures. Au lieu d'aller s'agenouiller près du cercueil de son protecteur et de l'arroser de ses larmes et de ses prières, il préférera y déposer les ordures de son imagination et de son cœur. En vérité, je n'ai pas le droit de me plaindre : M. Cauchon a su me mettre en bonne compagnie. Je l'en remercie avec effusion de cœur.
Cependant, je ferai remarquer à M. Cauchon que s'il me connaît, comme il le dit, — ce qui me fait assurément beaucoup d'honneur ! — il doit savoir que je n'ai pas l'habitude de salir mes adversaires en leur répondant. Entre nous, M. Cauchon, apprenez que je n'ai encore jamais dit d'un homme respectable ce que vous avez écrit ces jours derniers contre le Rédacteur du Morning Chronicle, — quelque raison, d'ailleurs, que vous puissiez avoir d'être fâché contre lui. Voici vos propres paroles, M. Cauchon : « Son langage est celui d'un malotru, d'un mal appris et d'un mal élevé qui jette de la boue aux passants pour prouver que s'il ne peut les injurier, il peut au moins les salir. »
N'avais-je pas raison de dire quQ la boue des ruisseaux est une expression toute faite, que vous retirez à tout propos et hors de propos de la petite boîte où vous l'enfermez ? En entendant parler si souvent de boue, on est porté à croire,
malgré soi, que vous aimez à patauger dans ce milieu. Serait-ce le cas ?
Quant aux termes dont je me suis servi pour qualifier la conduite de mes adversaires, ils ne sont point inoffensifs, je l'avoue ; mais tout autre, à ma place, eût agi comme je l'ai fait, j'en ai la conviction. Quand vous défendez votre droit et qu'on vous refuse toute justice, il est naturel que vous ne disiez pas à votre adversaire : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous
prier de me pardonner ; mais je pense je crois je
suis sous l'impression que vous êtes peut-être dans l'erreur. » La vérité doit être dite avec ménagement et politesse, sans doute ; mais elle cesse d'être vérité dès qu'elle porte du fard. Quand mes adversaires ont erré, je leur ai dit : «MM. vous vous trompez; ou vous êtes dans V erreur ; ou vous commettez une inexactitude. )) Au lieu de cela, M. Cauchon m'accuse de les avoir traités de menteurs, d'imposteurs, etc. Ces grossières qualifications ne sont sorties que de votre plume, M. Cauchon, et soyez persuadé que jamais il ne m'arrivera d'en dc*nner de semblables à un honnête adversaire. J'ai pour habitude constante, voyez-vous, d'être très-poli et très-respectueux envers les personnes qui méritent respect et courtoisie. Mais, quand je me trouve en face d'un adversaire comme vous, M. Cauchon, j'avoue que je suis obligé de faire un léger effort sur moi pour ne pas le traiter comme un charretier. Car n'oubliez pas, monsieur, que c'est le terme poli dont vous vous servez à mon égard. Vous avez cru faire preuve de beaucoup d'esprit en écrivant cette phrase : « M. Drapeau sent comme un homme de génie, et ressent comme un charretier. » Savez-vous, M. Cauchon, que si je voulais descendre sur ce terrain, j'aurais le droit de dire que vous sentez comme M. Cauchon ?
2° J'ai un souci tout particulier de ma gloire; et plus loin: Ce n'est pas la gloire que veut M. Drapeau.
Arrange qui pourra cette petite contradiction ; pour moi, je n'ai que ceci à dire :
Je cherche à me rendre utile à mon pays dans la faible mesure de mes forces ; je tâche de ne rien faire dont un homme
d'honneur puisse rougir, et le reste m'occupe fort peu. Peutêtre ai-je tort? mais il me semble que je ne voudrais guère de la gloire qu'ambitionne M. Gauchon, c'est-à-dire celle de pouvoir, au moyen d'une feuille publique, calomnier tous les jours quelqu'un ou quelque chose : ce qui est un besoin chez M. Cauchon, comme l'a dit le vénérable A. N. Morin.
3° Tai écrit ou fait écrire en mauvais français une brochure de 28 pages.
Pour être vrai, monsieur, vous auriez dû dire que la brochure dont vous parlez a été écrite par celui qui l'a signée. Quant au mauvais français, il se peut que vous ayez raison. Je vous sais très-fort en grammaire et en littérature ! Si j'ai bonne mémoire, vous l'avez prouvé un jour en vous moquant du style de Bossuet, de Villemain et de toute l'Académie !
4° J'ai fait des fricandos agronomiques.
J'ai beaucoup écrit en faveur de la colonisation. J'ai publié, entre autres, des Etudes sur ce sujet, qui ont été accueillies avec faveur en Canada, en France et aux Etats-Unis. Je ne m'abuse point sur le mérite et la forme de mes ouvrages, croyez-le bien. Je n'ai pas eu le bonheur de faire un cours d'études classiques; le peu que je sais, je le dois à un grand amour du travail et à la faible part d'intelligence qu'il a plu à Dieu de m'octroyer. Cependant, tels qu'ils sont, j'ai la prétention de croire que mes écrits n'ont pas été inutiles aux intérêts de la cause que j'ai voulu servir.
Ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, sans doute, en comparaison de toutes les grandes choses qui ont l'honneur de vous compter pour père, M. Cauchon. Par exemple, je n'ai découvert ni le lac Ontario, ni la chute Niagara, et je n'ai jamais publié un Traité de Physique compilé de l'anglais. Jamais non plus il ne m'est arrivé d'écrire, sur le même sujet, deux brochures si opposées l'une à l'autre, que la seconde avait pour but de prouver que j'avais eu tort d'écrire la première : cet honneur vous était réservé, M. Cauchon.
5° Encenser autrui est chose très-facile ; se faire encenser par les autres n'est pas malaisé non plus. Mais pour s'encenser soimême, il faut avoir le bras long et le front haut.
C'est une fort belle phrase, et je suis convaincu que vous pensiez à vous-même en l'écrivant, M. Cauchon. Est-il possible, en effet, de mieux vous peindre, en quelques lignes, que vous ne l'avez fait ici ? N'est-ce pas là votre propre portrait ? Qu'un Hamel, un Bourassa ou un Plamondon représente sur la toile un individu quelconque occupant la position indiquée plus haut, et il n'y a pas de doute que tout spectateur écrira au bas, sans hésiter : Joseph Cauchon.
Prouver que vous aimez à vous admirer, à vous vanter, à vous encenser, à vous glorifier, n'est pas nécessaire, M. Cauchon. Tous ceux qui vous lisent savent, en effet, que vous avez l'habitude de vous décerner, dans votre feuille, six brevets d'immortalité par semaine.
« Nous en avons tant vu de pourfendeurs de cette espèce,» dites-vous de tous vos adversaires, — « et nous en avons tant laissé sur le carreau, broyés et anéantis, que nous avons cessé, depuis longtemps, d'avoir peur. »
Quel excès d'humilité !
Est-il rien de moins orgueilleux, aussi, que votre article du 2 janvier, où vous annoncez à vos lecteurs que vous êtes vieux d'âge et d'expérience, mais tout à fait jeune d'esprit !
Permettez-moi donc, M. Cauchon, de vous dire que la nature a su vous douer d'un vaste toupet et d'un bras démesurément long !
Hélas ! tous ces jouteurs, par Cauchon n'étant plus, Furent plus empestés qu'ils ne furent vaincus !
6° J'ai tué plusieurs feuilles périodiques.
Grave accusation ! surtout quand on songe à l'époque où ces publications ont paru, c'est-à-dire il y a une vingtaine d'années. Aujourd'hui que le goût de la lecture commence à se répandre parmi le peuple, à peine peut-on soutenir une
ou deux publications purement littéraires dans tout le Bas- Canada, et vous me reprochez, M. Cauchon, de n'avoir pu maintenir les journaux que j'ai fondés !
Les Soirées Canadiennes, sur lesquelles on avait placé tant de légitimes espérances, ne paraissent plus qu'à des époques indéterminées, et le Foyer Canadien, dont l'existence semblait assurée, est à la veille de s'éteindre : peut-être môme à l'heure où j'écris est-il déjà défunt.
On voit par là que l'accusation que vous portez contre moi, M. Cauchon, est de nature à me faire un tort considérable !
Il est vrai que quand vous contemplez la situation florissante du Journal de Québec, vous avez droit, en quelque sorte, de regarder toutes les feuilles politiques et littéraires du pays d'un certain œil de pitié! Tandis, en effet, qu'un grand nombre de celles-ci végètent, la vôtre s'enrichit immensément.
Mais n'oubliez pas, M. Cauchon, que ce succès est dû, presque en entier, à vos tristes et nombreuses palinodies, et qu'il n'est point de nature, dans tous les cas, à faire beaucoup d'envieux parmi les honnêtes gens.
Ce qui a fait votre fortune de journaliste, M. Cauchon, le voici :
Vous attaquez sans cesse et ne permettez pas la réplique dans les colonnes de votre feuille ; si quelqu'un a le malheur de vous nommer sans vous louer, aussitôt il devient votre ennemi, et vous mettez tout en œuvre pour l'exterminer. Vous ne prouvez rien ; vous répondez noir quand on vous a dit blanc, et vous soutenez en face qu'on vous a dit noir ; vous supprimez ce qu'on vous objecte de plus décisif, et vous jugez vous-même, sans appel ni cassation.
De cette manière, il vous arrive presque toujours d'avoir le dernier mot en toute circonstance et $ écraser votre adversaire, comme vous le dites avec tant d'humilité ; mais c'est avec vos pieds et vos mugissements que vous parvenez à ce sanglant résultat ; vous écrasez votre adversaire comme le
bœuf en fureur écrase parfois le pâtre qu'il rencontre seul et désarmé.
1° Je pesé sur la conscience publique.
Je ne rapporte cette phrase que pour démontrer que la brutalité est le cachet habituel de votre polémique, M. Cauchon.
Si vous eussiez eu à parler d'un faussaire, d'un voleur, d'un assassin, etc., vous fussiez-vous servi d'un autre langage ? Quand une fois on a dit d'un homme qu'il pèse sur la conscience publique, il faut évidemment que cet homme soit un grand misérable, un infâme criminel. Suis-je en réalité tout cela ?
8° J'ai fait monter le rouge de la honte au front de M. Cauchon, et je Fai rendu triste pour son pays.
Et cela, parce j'ai contredit MM. les abbés Laverdière et Gasgrain, sur quelques points d'histoire !
Ecoutez ceci avec attention, M. Cauchon : S'il m'était prouvé qu'à la lecture de ma première brochure votre charmant visage s'est en effet coloré du rouge de la honte, aussitôt je m'imposerais des pénitences telles, que la terre entière en serait étonnée î Et je croirais n'avoir rien fait de trop ; car il y a tant d'années que vous n'avez rougi de ce rouge pudique qui annonce l'innocence du cœur, que vous avez dû, sans doute, souffrir horriblement.
Non-seulement je vous ai fait rougir, mais, — deux fois pécheur que je suis ! — je vous ai encore rendu triste pour votre pays !
Jusqu'ici j'avais cru, comme tout le monde, que vous ne pleureriez sur votre pays que quand il cesserait de vous servir de champ d'exploitation, et que son ciel ne laisserait plus tomber de pluies d'or dans vos mains avides et dans les poches profondes de vos habits ; mais, hélas ! hélas ! encore une de mes illusions qui s'envole !
9° Votre devoir de journaliste vous force à me vouer aux gémonies.
Tel est le sens de la phrase qui, je crois, suit celle où je suis accusé de peser sur la conscience publique.
Je ne connais peut-être pas au juste tous les devoirs d'un rédacteur de journal ; mais je crois que dans l'ensemble de talents et de qualités qu'il faut pour former un véritable journaliste catholique, il entre certains ingrédients moraux dont vous êtes dépourvu, M. Gauchon.
Soutenir son poste avec désintéressement ; se montrer dur aux doctrines dangereuses et charitable envers les personnes ; viser à frapper plutôt des coups justes que de grands coups ; mettre de côté l'amour- propre et faire taire l'ambition ; s'élever au-dessus des antipathies personnelles et étouffer au besoin ses sympathies : telles sont quelques-unes des qualités que doit avoir un journaliste, comme l'a écrit le plus grand polémiste de ce siècle, Louis Veuillot.
En possédez-vous la dîme, M. Gauchon ?
Je suis loin de méconnaître l'influence que vous avez exercée sur le journalisme canadien ; mais est-elle bien de nature à honorer votre nom ? C'est vous qui avez mis en vogue cette façon de discuter l'œil enflammé, l'injure à la bouche et le couteau au poing, dont se servent encore un certain nombre de vos confrères. Ceux, du moins, qui ont quelque discussion avec le Journal de Québec, sont excusables d'employer les mêmes armes que vous, car c'est à peu près le seul moyen qu'ils aient de vous faire entendre raison.
Si le niveau de la discussion publique ne devait pas s'élever au-dessus de celui de votre polémique habituelle, M. Cauchon, il se pourrait que la postérité ne couronnât pas votre nom de la brillante auréole de gloire que vous ambitionnez.
Vous avez eu l'extrême délicatesse, M. Cauchon, de composer vous-même l'épitapheque la patrie reconnaissante devra graver sur ma tombe. Je serais désolé, monsieur, de demeurer en reste de civilité avec vous. Usant de la même liberté que
celle que vous avez prise à mon égard, permettez-moi donc de vous faire lire une partie de l'inscription que vos amis reconnaissants graveront en lettres d'or sur le monument qu'ils élèveront, sans doute, à votre mémoire :