M. HUGH O'DONNELL
Le Journal de Québec, en exonérant de tout blâme M. O'Donnell pour les erreurs involontairement commises par ce monsieur dans la lettre qu'il m'a adressée le 16 novembre dernier, ajoute ce qui suit, dans son numéro du 7 janvier courant :
« M. Drapeau n'ignore pas du tout par quels moyens il a obtenu cette lettre de M. O'Donnell, etc. »
Et quelques lignes plus bas :
« Il a recours à un tour de passe-passe qui est vieux
comme les chemins et que, dans sa naïveté, il croit peut-être
avoir inventé. Ce tour consiste à démolir d'avance M. O'Donnell, afin d'empêcher le public d'avoir désormais confiance en lui. »
Pardonnez, M. Cauchon, je ne saurais être Vinventeur du système dont vous parlez ; la gloire en revient à vous seul, avec tous les perfectionnements et toutes les additions que vous y avez apportés depuis 1842 jusqu'au 10 janvier 1867 inclusivement !
Puis, le Journal continue :
« Mais tout cela n'empêchera pas la justice d'avoir son cours et nous livrons à la publicité les lettres suivantes de M. Hugh O'Donnell et de M. L. A. Gannon, qui rétablissent les faits dans toute leur vérité et jettent le plus grand jour sur toute cette affaire. »
Serait-ce possible? Allons, empressons-nous de voir ces flots de lumière qui doivent jeter le p>lus grand jour sur toute l'affaire !
Mais, auparavant, notons, MM. du Journal, que le public lettré a compris, avant ce moment, sur quelle pente rapide glisse M. O'Donnell, et qu'il connaît combien ce monsieur sait se plier aux exigences de ses conseillers-inspirateurs, qui ne se gênent point de l'exploiter jusqu'au point de lui faire dénaturer les faits et de le porter à méconnaître les droits sacrés de la vérité.
En effet, telle est la position relative de mes oppositionistes vis-à-vis de moi, qu'il leur faut saisir tout ce qui s'offre à leur portée, ou qui peut adoucir momentanément les amertumes d'une situation fâcheuse, et ce, au risque même de participer à une solidarité qui doit leur répugner indubitablement.
M. O'Donnell s'exprime comme suit dans sa lettre publiée par le Journal de Québec du 7 janvier :
«En lisant les «Observations» de M. Stanislas Drapeau « sur la brochure de MM. les abbés Laverdière et Gasgrain, relativement à la découverte du tombeau de Ghamplain,» j'ai eu peine à retenir mon indignation, en voyant avec quelle impudence cet homme a abusé de mon nom pour en imposer au public
« Voici comment M. Drapeau a obtenu de moi la lettre dont il a si odieusement abusé :
«Le 16 novembre, M. Drapeau vint chez moi et me présenta des questions et des réponses préparées et écrites d'avance, me priant d'y apposer ma signature, et me laissant sous l'impression qu'il agissait de concert avec MM. les abbés Laverdière et Gasgrain. Il me priait de me hâter, vu que cet écrit devait être envoyé par le courrier de quatre heures au Montréal Herald. Je refusai de répondre dans les termes suggérés je lui accordai la lettre insérée
dans ses « Observations. » Mais comme j'hésitais sur la date précise où M. Gasgrain était venu chez moi, et que je voulais mettre le 8 ou le 9, M. Drapeau insista à me faire mettre le 6, disant que, comme il avait communiqué ce renseignement à M. Laverdière le 5, M. Gasgrain avait dû venir le lendemain. Sans me douter du piège, j'écrivis «le 6 ou le 7.» Persuadé comme je l'étais alors, que M. Drapeau agissait de concert avec MM. les abbés Laverdière et Gasgrain, je laissai à ces messieurs le soin de corriger cette date, si elle n'était pas correcte. »
Malgré ce langage coloré de candeur et capable d'exciter quelque sympathie, on ne tarde pas à y découvrir bientôt, toutefois, les ressources et l'esprit de mes actifs contradicteurs, cachés sous la plume de M. O'Donnell, et qui veulent à tout prix se refaire dans l'opinion publique. Heureusement que la raison possède le noble privilège de contrebalancer ou de détruire l'action des forces destructives de ce genre, et que les lecteurs sauront bien discerner le vrai du faux, la lumière des ténèbres qui enveloppent le pays de mystère où se débattent si convulsivement mes adversaires.
Je dirai d'abord à M. O'Donnell que je ne vois pas en quoi j'aie pu abuser de son nom ou de sa lettre !
Je lui adresse une lettre ; il répond à mes questions, voilà tout; et ce, dans sa propre langue ! avec la connaissance positive que sa lettre sera publiée dans les colonnes d'un journal, suivant qu'il en informe lui-même le public. Et c'est à la suite de cette connaissance qu'il ose aujourd'hui plaider ignorance sur la position que j'occupais alors vis-à-vis de MM. Laverdière et Gasgrain ! Il pousse même la témérité jusqu'à dire qu'il croyait que j'agissais de concert avec ces messieurs !
Vraiment, il faut que M. O'Donnell soit, ou peu soucieux de son caractère, ou doué d'une pénétration d'esprit peu enviable !
M. O'Donnell dit avoir refusé de répondre dans les termes suggérés par moi. C'est possible. Mais alors, puisque vous avez préféré réfléchir et prendre tout le temps nécessaire pour rédiger cette lettre que vous m'avez adressée, sachant surtout que cette réponse devait être publiée, ne dites donc pas qu'elle vous a été escamotée, ainsi que le répètent après vous mes adversaires et le Journal de Québec ! Vous le savez, c'est un mensonge !
Je ne comprends pas, non plus, comment il se fait que M. O'Donnell ait eu tant de peine «à retenir son indignation,» à propos de sa lettre publiée dans ma brochure du 20 décembre ! Il faut que «cette indignation» ait été indubitablement provoquée par d'autres causes. Je crois comprendre que c'est probablement quelque remords qui lui sera subitement survenu, à propos des faits accomplis entre lui et mes opposants, et où il s'est mis si en contradiction avec luimême!
Quant à sa Rectification de la date positive de la première visite faite chez lui par M. Gasgrain, cette affaire est rapportée d'une manière si excentrique par M. O'Donnell, que les lecteurs savent à quoi s'en tenir là-dessus, surtout après l'étonnant aveu qui suit :
« je voulais mettre le 8 ou le 9, M. Drapeau insista à
me faire mettre le 6, etc. »
Ah ! c'est donc moi, encore une fois, qui vous ai escamoté cette date ?
Allons, tirons nos comptes ; car je ne veux point que vous demeuriez un seul instant de plus sous le poids humiliant de cette diffamation que vous vous infligez si impitoyablement et comme par votre propre mouvement. Pourquoi étaler ainsi une défaillance si compromettante pour tout homme d'honneur et de caractère ? Pourquoi vous flageller aussi docilement au simple regard de vos inspirateurs, qui, eux, vous laissent seul tirer les marrons du feu ?
Je vais donc raconter l'histoire de cette pitoyable manœuvre, et je défie qui que ce soit d'en pouvoir contester l'exactitude.
M. O'Donnell, après réflexion et calcul, était tout disposé à mettre la date du 5 novembre, comme étant le jour où M. Casgrain alla à son bureau, pour la première fois, lorsque je lui répliquai que cela se pouvait, mais que j'avais raison de croire que ce devait être plutôt le 6 novembre, c'est-à-dire le lendemain du jour où j'avais communiqué mes renseignements à M. Laverdière. Là-dessus, il s'informa à haute voix à une personne de sa famille, qui se trouvait dans une chambre adjacente, et cette personne lui rappela, aussi à haute voix, les jours et les dates des deux visites faites par MM. Laverdière et Casgrain, à son domicile, en désignant le vendredi et le samedi, 9 et 10 novembre. A ce renseignement, M. O'Donnell se mit à interroger de nouveau sa mémoire, et décida que la première visite de M. Casgrain, à son bureau, avait eu lieu le 6 ou le 7 novembre. Et c'est ce qu'il écrivit dans sa lettre du 16 novembre, qu'il me livra.
Je laisse maintenant au public le soin de juger quel degré de confiance il doit accorder à cette déclaration de M. O'Donnell, du 7 janvier courant, déclaration si en contradiction avec sa lettre du 16 novembre dernier. On dirait que ce monsieur veut absolument se perdre, tant il en recherche les moyens.
Quant à M. L. A. Cannon, qui a la prodigieuse mémoire de se bien rappeler, à la date du 7 janvier 1867, que c'est certainement le 9 novembre dernier, et ce jour-là même, qu'il a informé M. l'abbé Casgrain, etc., je le laisse en présence de sa responsabilité, et surtout en face de cette fameuse date du 9 novembre, qui doit crouler devant l'opinion publique pour la deuxième fois !
Il n'est pas inutile pour M. Cannon, toutefois, d'avoir à réfléchir sur les embarras que cause parfois un zèle trop empressé, même quand il doit avoir pour effet le motif louable de retirer d'une situation péniblement regrettable trois personnes aussi cruellement compromises.
Dans sa lettre du 7 janvier, M. O'Donnell ajoute encore ce qui suit, à mon adresse :
« On ne doit pas être surpris que M. Drapeau ait cherché dès lors à surprendre ma bonne foi, lorsqu'on sait que, quelques jours après (le 21 novembre), il faisait une déclaration dans le Chronicle et le Canadien, en joignant mon nom au sien, malgré la défense formelle que je lui en avais faite, et qu'il m'a fallu le contredire publiquement. »
Encore cette fois, je vais révéler quelque chose de trèsédifiant, qui fera voir combien l'intérêt matériel l'emporte quelquefois sur des intérêts plus élevés.
Comme je m'étais aperçu, — suivant que je l'exprime dans ma brochure du 20 décembre, — que MM. les abbés Laverdière et Gasgrain voulaient m'enlever tout mérite possible dans l'affaire de la découverte, je m'en allai voir M. O'Donnell, le lendemain du jour où il m'avait écrit sa lettre, c'està-dire le samedi, 17 novembre. Je lui fis part de mes soupçons, et je lui parlai de la nécessité qu'il y aurait de nous entendre sur les moyens à prendre pour obtenir la part de mérite que l'équité nous permettait de réclamer, puisqu'il était clair que c'étaient nos renseignements qui avaient fait opérer la découverte, et nullement l'étude des documents historiques que le pays possède. Je lui montrai alors quelques lignes qui devaient former notre réclamation devant le public. Après lecture, M. O'Donnell me dit qu'il croyait que c'était peut-être aller trop vite, parce qu'il avait confiance que justice nous serait accordée par MM. Laverdière et Gasgrain. Ces messieurs, ajouta-t-il, ne peuvent pas se soustraire à cette obligation, tant pour vous que pour moi ; car, sans vous, M. Drapeau, ces messieurs n'auraient pu arriver jusqu'à moi pour cette affaire; d'où je crois que justice vous sera accordée. S'il en est autrement, quant à moi, je saurai placer toute l'affaire devant le public. Cependant, ajouta-t-il encore, laissez-moi votre manuscrit, que je vais faire traduire par quelqu'un de ma famille, et que nous publierons. Mais, avant que d'en venir là, je désire aller voir ces messieurs, et connaître d'eux la part qu'ils doivent me faire.
Alors nous convînmes de nous rencontrer le lundi matin.
A peine avais-je échangé quelques paroles avec M. O'Donnell, le lundi suivant, que je fus parfaitement renseigné sur ses intentions, qui étaient complètement changées, relativement aux mesures à prendre, telles que projetées le samedi. Je dois repousser ici l'injurieuse accusation que porte contre moi M. O'Donnell, quand il dit m'avoir formellement défendu de mêler son nom à V affaire. Il n'a jamais été question de cela.
Je réclamai alors mon manuscrit, afin de l'utiliser si je le jugeais à propos. En effet, je publiai sous ma signature, dans le Canadien du 21 novembre, une réclamation dans laquelle j'exprimais, entre autres choses, ce qui suit :
« Je regrette, M. le rédacteur, que vos informations, comme celles données aux autres feuilles françaises de cette ville, ne vous aient point permis de mentionner deux autres noms, celui de M. H. O'Donnell, ingénieur civil, et le mien, qui avions un égal droit d'y figurer, puisque c'est grâce à nos informations que ces messieurs ont pu faire cette grande découverte. »
Ce fut à la suite de cette publication inoffensive, où la justice m'inspirait de ne point séparer le nom de M. O'Donnell du mien, que ce monsieur vint réclamer, comme il le dit, dans le Canadien du 23 du même mois. Le ton de cette réclamation de M. O'Donnell fit ouvrir les yeux à tout le monde, et tous comprirent qu'il y avait là quelque mystère caché ! En effet, la suite a prouvé et démontré quel était le mobile puissant qui faisait alors mouvoir M. O'Donnell, — mobile que Ton peut connaître dans ma brochure du 20 décembre, page 13.
Moi, voyez-vous, je n'avais que de la gloire à proposer à M. O'Donnell, tandis que mes opposants, par leurs amis, avaient de l'or à lui donner ! C'est là toute la différence !
Ces choses dites, je renvoie au Journal de Québec la bourde qu'il m'a lancée, en en changeant seulement l'adresse :
« Que pourraient valoir maintenant toutes les dénégations du Journal et de M. O'Donnell ?»