‹ Le journal de Tristan: impressions et souvenirsChapitre 11 sur 12 · PAYSAGES ET IMPRESSIONS · texte numérisé non relu

PAYSAGES ET IMPRESSIONS

29 août.

— Mon cher, dit Tristan, a mesure que je vieillis, je vois davantage combien c'est un tort de vivre seul. Je me suis claquemuré dans le célibat comme dans une cellule, et mes amis ont fini par oublier le chemin de chez moi. Si par hasard une àme charitable essaie encore de tourner la clef dans la serrure, j'ai beau crier : « Entrez! » la serrure s'est rouillée, et la porte ne bouge pas... Je n'entends plus rien, et je sens qu'il n'y a plus personne de l'autre côté. Que faire?...

— n faut te marier. Tu as bon pied, bon œil, peu de rides, des cheveux qui ne grisonnent

presque pas, et tu serais encore un mari fort présentable. — Tout en lui répondant, je baisse la glace de la portière. Le train court à travers des prairies vaporeuses; le matin aux yeux gris, comme dit Shakspeare, effleure la crête des collines; nos compagnons de wagon sommeillent dans leur coin; Tristan et moi sommes seuls éveillés.

— Me marier! reprend-il avec un soupir. Mon Dieu, je t'assure que, si je rencontrais une bonne fille, point trop jeune ni trop jolie, qui s'ennuierait comme moi de la solitude, peut-être pourraisje bien?... Et encore, je n'en sais rien; je n'ai guère rétoffe d'un mari, j'aimerais mieux adopter un enfant trouvé ou me donner la compagnie d'un chien.

— Hé! hé! un chien a du bon, fais-je ironiquement, et puis c'est plus économique...

Le sifflet de la locomotive interrompt notre entretien. Nous arrivons à Morlaix. Du haut du viaduc, nous apercevons, à soixante mètres audessous de nous, les files de maisons grises, aux fenêtres encadrées d'un badigeon blanc, et aux toits d'ardoises zébrés de bandes blanches. Ce costume mi-parti donne à l'ensemble des habita-

tioDs un aspect grivelé très curieux. Des jardins en terrasses dévalent deci et delà jusqu'au fond de la vallée, où la rivière s'étale entre deux quais de granit. Des bâtiments aux vergues pavoisées, — c'est aujourd'hui dimanche, —r mirent leur mâture dans Teau tranquille du port; derrière les magasins des quais, des collines boisées dressent leurs escarpements verdoyants. Le soleil projette sur la place et sur les rues l'ombre énorme des arches du viaduc ; des tours et des flèches d'église surgissent dans les fumées matinales. — Nous descendons du train, et en dix minutes nous sommes au cœur de la ville.

Deux cours d'eau la traversent et se réunissent au-delà du viaduc pour former la rivière deMovlaix. Ces eaux noires et lentes, emprisonnées entre d'antiques façades qui y trempent leurs assises verdies, donnent aux quartiers bas une physionomie de ville néerlandaise. L'illusion est complète lorsqu'on pénètre dans la grand'me, qui s'est conservée telle qu'elle devait être au XV® siècle. Les maisons, en bois, à lanterne et à pignon, penchent l'une vers l'autre leurs étages surplombants, ornés de statues de saints à chaque angle extérieurs. Au rez-de-chaussée s'ou-

vpe, bas et cintré, Yétal des boutiques qui occupent toute la profondeur du bâtiment, et sont éclairées par une fenêtre découpée dans la façade du fond. Par l'ouverture de Vétal, Toeil plonge dans ces magasins encombrés de marchandises variées et où s'agitent les silhouettes des acheteurs et des vendeurs. Une lumière égale et froide baigne la longue pièce et contraste avec l'obscurité relative de la rue. Des paysannes déplient des étoffes ; un garçon en veste noire, coiffé du chapeau à larges bords, cause du dehors avec une fillette accoudée au rebord de Vétal, à côté d'un pot de géraniums rouges. — Un peu plus loin, une petite servante au costume monastique est agenouillée sur les marches d'un vieux logis, dont on aperçoit la cour intérieure curieusement revêtue de boiseries sculptées. La petite fourbit un chaudron de cuivre jaune en chantant un cantique breton, et son vêtement taillé à l'antique, le calme de son regard indifférent, la lenteur de son chant, vous font glisser doucement dans le rêve d'une vie antérieure, aux temps lointains de la duchesse Anne ou de Marie Stuart...

Une grande placidité, quelque chose de réservé et d'austère dans le costume, la tournure et les

lignés du visage, semblent les caractères distinctifs de la population morlaisienne. Par les rues, nous rencontrons des groupes de femmes endimanchées, la tête serrée dans la coiffe de mousseline empesée, la taille discrètement prise dans le châle de couleur foncée et le tablier noir à bavette; elles causent posément sans élever le ton et, leur paroissien à la main, se rendent avec une lenteur recueillie à la grand'messe, que les cloches annoncent d'une voix sereine et profonde. Je vois encore Taspect du porche de TégliseSaint- Mélaine pendant Tofflce. La nef était pleine. Une dizaine de fidèles qui n'avaient pu y prendi^e place s'étaient rassemblés sous le porche latéral, où une inscription gravée dans le panneau dormant de la porte annonce aux fidèles qu'un sculpteur inconnu

..... a faict ces deux hais icy.

Bonnes gens^ priés Dieu pour lui.

Et les bonnes gens priaient avec ferveur, agenouillés sur les dalles nues, les femmes et les hommes égrenant dévotement leur chapelet. Au centre du groupe, il y avait une jeune fille au

teint d'une blancheur maladive, dont la figure maigre et résignée rappelait les vierges de l'école préraphaélite. Dn enfant était accroupi sur Tourlet de sa jupe. Elle disait son rosaire avec conviction, — indifférente aux bruits de la rue, les paupières baissées, les yeux tournés vers je ne sais quelle vision intérieure. 11 régnait un tel recueillement sous la voûte sculptée de ce porche, que nous ne nous sommes pas senti le cœur de déranger tous ces gens agenouillés, aussi immobiles que les saints de pierre des sculptures, et que nous avons renoncé à entrer dans Féglise.

— On est bien ici, disait Tristan tandis que notre voiture agitait ses grelots devant la porte de Fhôtel; pourquoi partir si tôt?... Nous aurions tant de choses à voiri

— Bah I nous en verrons de bien plus curieuses à Roscoff : la mer, des rochers qui s'arrangent comme dans les fonds des tableaux du Vinci, des pierres druidiques, un pays neuf qui est le rendez-vous des artistes, une table d'hôte amusante...

Tristan joint à un violent désir de tout voir une certaine tendance paresseuse à s'acoquiner aux lieux où il se trouve. Il est inquiet à chaque de-

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part, et une fois arrivé, on ne peut plus le faire partir. Pour le pousser en Bretagne, je lui ai allumé Timagination avec les merveilles de Roscoff, que nous ne connaissons ni Tun ni l'autre. Les calvaires, les menhirs, Saint-Pol-de-Léon, rîle de Batz, tout cela s'est peint à nos yeux avec les couleurs fantastiques que prennent les choses, quand on se laisse piper par la sonorité et la physionomie pittoresque de leurs noms. Nous nous sommes si bien monté la tête, que nous avons télépraphié à Roscoff et loué d'avance un logement pour quinze jours. — Je le décide à aller sans plus tarder faire connaissance avec la station que nous avons choisie, et nous voilà en voiture...

Nous partons heureux comme des enfants qu'on mène au spectacle pour la première fois, et qui, au moindre frémissement du rideau, tendent le cou, écarquillent les yeux, s'attendant à chaque instant à contempler des choses merveilleuses. Nous aussi, à chaque tour de roue, nous penchons la tête et nous nous préparons à de continuelles surprises.

Cependant la voiture longe d'abord la rivière, où les grands arbres de la colline étendent leur

ombre rafraîchissaale. Des filles en toilettes sombres, en coiffes blanches, se promènent sagement, deux à deux, sur la route; quelques-unes s'assoient sur rherbe des talus et y restent immobiles à regarder la rivière, les bateaux et les arbres : on sent que c'est là leur grande distraction du dimanche. — La route quitte la vallée, et notre véhicule gravit une montée longue et rapide. Le paysage est triste et monotone : rarement un village, de temps en temps un cours d'eau où reflue la mer et d'où nous arrivent des odeurs salines; presque toujours de hauts plateaux de bruyères aux ondulations lentes. Au bout de deux heures, voici enfin Saint-Pol-de- Léon sur une éminence, avec ses tours et ses clochers qui font ressembler de loin cette petite ville à une vaste église. Nous admirons en passant les flèches jumelles de la cathédrale et le clocher aérien du Creizker, si léger et si ajouré qu'il a, dit la légende, été bâti par les anges; puis le rude pavé de la vieille cité épiscopale fait place à une chaussée en graviers, et nous roulons sur le chemin de Roscoff, entre deux murs de pierres sèches, au-dessus desquels des plants d'artichauts montrent leurs têtes écailleuses. — Ces cultures

potagères m'inquiètent; je regarde Tristan à la dérobée, pour me rendre compte de Timpression qu'elles produisent sur lui, mais il s'est penché à la portière et il est absorbé dans la contemplation des flèches fuyantes de Saint-Pol/— Voici RoscofT; la voiture enfile une rue bordée de maisons basses et d'aspect maussade ; au fond , une église renaissance élève au-dessus d'un massif d'ormes sa tour ornée de balustrades et ses clochetons en poivrières.

— L'église a bonne mine, et voilà qui s'annonce bien I dis-je à Tristan d'un air que je m'efforce de rendre aussi satisfait que possible.

Il me répond par un hochement de tète, et, comme nous avons grand'faim, tandis qu'on descend nos bagages, nous entrons tout de go dans la salle à manger de l'hôtel : — une pièce rectangulaire, décorée de fresques d'une couleur et d'un dessin aussi pauvres que prétentieux. La table, ornée de bouquets fanés en occupe toute la longueur; les couverts sont serrés les uns contre les autres, et les dîneurs s'assoient en se touchant les coudes. La salle est bourrée de convives, et bien que les fenêtres soient ouvertes, il y règne une lourde chaleur imprégnée d'une

fade odeur de victuailles. Au-dessus de la table, des essaims de mouches dansent des sarabandes, et parfois Tune des danseuses, fatiguée, se laisse choir dans une assiette ou dans un verre. Nous examinons nos commensaux : — ensemble banal et bourgeois. — Les hommes, les femmes, les jeunes filles semblent faire de violents efforts pour paraître gais et amusés, mais leur gaieté sonne creux. De temps en temps les figures s'allongent, ranimation des regards s'éteint, puis tout ce monde, après avoir étouffé un bâillement, se secoue de nouveau et se remet à jaser ou à rire avec une vivacité de 'mécanique fraîchement remontée; au fond,ils s'ennuient, cela se voit, mais ils ne veulent pas en avoir l'air.

Mon inquiétude me reprend, et la physionomie de Tristan s'est assombrie. Nous avalons notre nourriture sans souffler mot et en nous étudiant du coin de l'œil, à la dérobée. Nous nous levons de table au dessert et nous nous précipitons dehors. Un chemin sablonneux où les pieds enfoncent désagréablement nous conduit sur la plage. Le rivage est sans relief et sans falaises ; la mer est basse, on la voit à peine ; des récifs grisâtres sortent çà et là d'une eau boueuse et morte comme

celle d'une mare; en face de nous, Ule de Batz, plate et morne, barre désagréablement Thorizon, comme un long mur, et empêche de voirie large. Nous nous retournons; le site est plus vulgaire et plus platement monotone encore; partout des champs d'oignons, d'artichauts et de choux-fleurs, séparés par des talus en pierres sèches. Pas un arbre, pas un accident de terrain : — une campagne sans charme et une mer sans caractère.

Les grandes douleurs se taisent. La déception est si complète que nous restons atterrés, assis chacun sur un tas de sable. Tristan fume rageusement sa pipe et en tire coup sur coup de copieuses bouffées. Le crépuscule tombe, un phare s'allume dans l'île de Batz, et les étoiles se reflètent mélancoliquement dans les flaques d'eau qui miroitent çà et là. Je commence à sentir combien j'ai eu tort de m'engouer de Roscoff sur de simples ouï-dire, mais mon orgueil lutte encore, et je ne veux pas avouer à quel point je suis décontenancé. Je me bats les flancs pour trouver quelques formules admiratives :

— Le site est triste, mais c'est une nudité désolée qui ne manque pas de grandeur.

Silence. Je reprends :

— Et puis le pays est plein de souvenirs historiques; c'est ici que Marie Stuart a débarqué en 1548, lorsqu'elle est venue épouser François II.

— Ah ! répond froidement mon ami en secouant les cendres de sa pipe, tu crois?... Si nous allions nous coucher?

Et silencieusement, avec la mine piteuse de chiens qui cheminent la queue entre les jambes, nous regagnons notre chambre.

Nous sommes logés hors de l'hôtel, au-dessus d'un cabaret, dans une immens3 pièce nue, dont deux lits garnis de baldaquins blancs composent presque tout le mobilier. Les cloisons sont en sapin tout neuf ainsi que le parquet; dès qu'on marche, tout cela craque d'une façon funèbre. Par les fenêtres sans rideaux, la lune jette un rayon ironique sur nos deux figures déconfites. En bas, les voix des buveurs s'interpellant en langue bretonne montent brutalement jusqu'à nous. L'attitude désolée de Tristan, qui cherche en vain un clou pour y pendre son pardessus, méfait pitié. Il a Tair d'un naufragé errant dans une île sauvage.

— Bah! lui dis-je en lui serrant la main, nous

avons mal vu le pays ; demain, en plein soleil, ce sera tout autre chose.

— Bonsoir! répond-il furieux, et il se plonge dans ses couvertures.

30 août.

— Mon pauvre ami, décidément c'est un /bi^r... Boucle ta malle et sauvons-nous !

Ce sont mes premières paroles, après une matinale promenade qui nous a convaincus que RoscolT est aussi laid au lever qu'au coucher du soleil. Mais le vent a tourné; mon ami est en proie aujourd'hui à sou humeur casanière et il est pris de scrupules :

— Déjà partir I objecte-t-il, quel démon nous pousse? Ce besoin de changer constamment de place est un signe de déchéance. Vive le paysan qui se contente de ses voisins et sourit durant une longue vie aux mêmes sourires!... D'ailleurs qui sait ? nous n'avons peut-être pas vu ce qu'il y a de plus intéressant. As-tu consulté le Guide?

Je rouvre Joanne et je lis : « Les terres de Roscoff sont d'une incroyable fertilité; elles se louent jusqu a trois cents francs l'hectare et pro-

duisent en légumes, grâce à un climat exceptionnel, des primeurs qui s'expédient à Paris et en Angleterre... »

— Après?

— Après, il n'y a plus rien... Ah I si faiti «A un kilomètre de la route, dans un champ dépendant du manoir de Keravel, on trouve un vaste dolmen dont la plate-forme est composée de quatre pierres massives... »

— Eh bien! j'irai voir ce dolmen, tandis que tu feras porter nos bagages à la voiture ; puis, comme je n'ai pas suffisamment admiré le Creizker, je pousserai à pied jusqu'à Sainl>-Pol, où je t'attendrai devant la cathédrale.

C'est convenu ; mais auparavant il faut avaler une dernière pilule amère. Comme dans notre enthousiasme irréfléchi, nous avons loué ici pour quinze jours, nous devons payer un dédit à notre hôtesse, et nous ne nous en tirerons pas à moins de cinquante francs. C'est raide,pour une chambre occupée vingt-quatre heures; Tristan est indigné; néanmoins, malgré ses protestations, il faut fouiller à l'escarcelle.

— poétique Bretagne ! s'écrie-t-il en agitant les bras; puis il s'éloigne à grandes enjambées.

Resté seul, je me demande comment je passerai mon temps jusqu'au départ de la voiture, c'est-à-dire jusqu'à quatre heures, et je m'informe de nouveau s'il n'y a rien de curieux à voir à Roscoff.

— Si, monsieur, il y a le figuier du juge de paix.

Dans un pays dépourvu d'arbres, il paraît qu'un figuier passe pour une curiosité. Soit, allons le voir... Une vieille fileuse, encore alerte malgré son embonpoint et ses soixante ans, s'offre à me conduire jusqu'à l'enclos des Capucins, où se trouve cette merveille, et je la suis, tout en m'attendant à une nouvelle déception.

L'enclos est une dépendance d'un ancien couvent exproprié en 1790. Je pénètre par une porte basse dans une cour de ferme entourée de hauts murs et abritée par une ceinture d'ormes dont le vent de mer a rasé les cimes obliquement, puis j'entre dans un jardin à demi-sauvage, et tout à coup me voici en face d'un énorme massif de verdure qui a presque l'air d'un petit bois : c'est le figuier.

L'arbre a primitivement grandi contre un mur, mais le tronc, plein d'une sève robuste, a exécuté

Une formidable poussée contre les pierres, qui se sont disjointes et effondrées. Les branches vigoureuses se sont alors élancées dans toutes les directions ; elles forment maintenant trois profondes tonnelles qui rayonnent à droite et à gauche, couvrant de leurs bras noueux et de leur fouillée opaque un espace qui n'a pas moins de cent mètres de circonférence. L'armature de ce phénomène végétal est singulièrement puissante et membrue; les branches se tordent en des milliers de nœuds inextricables et inclinent au loin à profusion leurs retombées de feuillage. Pour soutenir cette végétation plantureuse, il a fallu dresser des piliers de maçonnerie et des étais de fer; Tarbre pousse toujours de nouvelles ramures, et avant peu, il aura envahi tout Tenclos.

— Quel âge peut-il bien avoir? demandé-je à la bonne femme.

— Oh! monsieur, bien près de cent ans... Feu ma mère (que Dieu lui fasse paix!) était une enfant de rhospice voisin du couvent, et elle l'avait vu planter. Quand on a chassé les capucins, pendant la grande révolution, un des religieux qu'on appelait le père Pacifique, mit en terre, quelques jours avant de partir, une bouture pas plus grosse

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que le doigt,là,contre ce mur.Puis il émigra bien loin, à Lisbonne, en Portugal. Voilà que, vingt ans plus tard, défunt mon père (Dieu ait son âme !) qui était marin, et qui s'était arrêté d'aventure à Lisbonne, alla visiter le père Pacifique dans son nouveau couvent. Le révérend lui donna une commission pour la supérieure de notre hôpital et en même temps il s'informa du figuier qu'il avait planté. « Pour sûr, que lui répondit mon père, il vient bien et il est déjà grand. » Le père Pacifique hocha par deux et trois fois la tête, et regardant mon père dans le blanc des yeux, il dit en étendant les bras : «Il grandira encore, ce n'est pas finil » Et il n'a pas menti, le saint homme; vous voyez ce que le figuier est devenu. Voilà, monsieur, la chose telle que je l'ai ouï conter souvenles fois à mon père, qui était marin, et ma défunte mère (Dieu leur fasse paixl).

Oui, le figuier avait merveilleusement prospéré. La frêle bouture enterrée à la hâte par ce moine partant pour l'exil, avait poussé des tiges dont la sève laiteuse avait été prodigieusement prolifique. C'était comme la revanche des capucins chassés de leur couvent. L'arbre croissait et se multipliait à leur place; il semblait qu'avant de

partir, le moine l'avait doué de celte force d'expansion, de cet esprit d'envahissement qui est Tun des caractères des congrégations religieuses. Sous les longs promenoirs formés par ce foisonnement de branches et de feuilles, il faisait presque nuit, tant Tentrelacemeut des brins était serré, tant la masse du feuillage avait d'épaisseur. Je regardais les bourgeons gonflés à l'extrémité des tiges, et je songeais que, l'an prochain, il faudrait ajouter un rang de perches pour soutenir les frondaisons nouvelles. — Le figuier grandissait toujours, robuste et vivace, et le père Pacifique était étendu là-bas, dans le cimetière de Lisbonne; la supérieure de l'hôpital à laquelle il envoyait des messages était morte, et mort le vieux marin qui avait servi de messager. Les vers du poète Moschus me revenaient en mémoire, à propos de cette vitalité énergique et supérieure de la plante: « Hélas I les mauves des jardins, les petites roses et les violettes, lorsqu'elles sont flétries, refleurissent l'année d'ensuite, mais les plus grands et les plus forts d'entre les hommes, quand ils sont morts une fois, demeurent oubliés sous la terre et dorment un pesant, éternel sommeil. »

Je quittai l'enclos, je pris congé de la bonne

OOUARNENEZ.

femme et je revins sur la place où stationnait le courrier. Les chevaux étaient attelés, mais le conducteur ne se pressait point de partir. Il restait planté au seuil de l'auberge, les yeux braqués sur un groupe de jeunes gars qui, le verre en main, entouraient un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'une redingote noire, coiffé d'un chapeau de paille, joues et menton rasés, ayant dans son vêtement et sa physionomie prudente quelque chose de demi-clérical. Les verres se heurtaient, l'homme à la redingote avait ôté son chapeau et entamait un discours avec des intonations de prédicateur. — C'était l'instituteur de Roscoff qui quittait le pays et auquel ses anciens élèves versaient le coup de l'étrier. — Après force applaudissements, tournées de cognac et poignées de main, M. le maître, tout ému, se jette enfin dans la voiture à côté de moi. Nous roulons, moi rencogné dans le fond; lui, la tête à la portière, lançant des coups de chapeau à droite et à gauche. Je croyais que tout était dit, mais point; à un coin de rue, voilà la voiture qui s'arrête devant un débit de boissons. Nouvelle fournée de jeunes gars s'attroupant autour de l'instituteur, qui est descendu et qui a entraîné le conducteur;

nouveaux petits verres, nouvelle harangue, redoublement de poignées de mains et d'adieux expansifs : — Quand vous viendrez à Quimper, souvenez-vous qu'il y aura toujours pour vous un bon déjeuner chezrinstituteurl — A la parfin, il remonte Tœil luisant, le chapeau de travers, et cette fois nous partons pour tout de bon.

L'attention du maître d'école se partage entre moi et la portière, à travers laquelle il lance encore des volées de coups de chapeau. Il est fortement allumé par les copieuses rasades qu'il lui a fallu boire au départ, mais l'habitude de rester grave et imposant devant les élèves donne quelque chose de contenu et de discret à son ivresse. La griserie des gens habituellement pompeux et solennels se traduit par un redoublement de dignité cérémonieuse. M. le maître a une forte démangeaison de parler, mais il craint de laisser échapper une sottise et fait de visibles efforts pour mettre d'aplomb ses idées chancelantes. — Un bon petit pays, monsieur, dit-il en se retournant vers moi, bonnes gens et belles terres... (ici un coup de chapeau à un paysan qui croise la voiture) ; voici quatre ans que je l'habite, et, bien que nommé à Quimper avec avancement, je

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quitte Roscoff à regret, monsieur... à regret! — J'essaie de le faire causer sur les curiosités locales, mais il se tient prudemment à sa première idée ; il s'y trouve à l'aise et s'y cantonne avec la ténacité têtue que donne une douce ébriété. Je n'en puis rien tirer, si ce n'est que Roscoff est un bon petit pays et qu'il le quitte les larmes aux yeux.

A Saint-Pol, je retrouve Tristan, qui se promène impatiemment devant la cathédrale; le courrier est en retard, et mon ami croque le mar^ mot depuis une heure.

— Tu as bien perdu, lui dis-je tandis qu'il s'installe en bougonnant dans l'intérieur ; dès que tu as été parti , j'ai vu un figuier phénoménal et j'ai entendu conter une jolie légende...

— Naturellement, répondit-il avec humeur, il suffit que je m'en aille pour que tu découvres des merveilles !... Tu me rappelles le hâbleur de la fable :

J'ai vu, dit-il, un chou grand comme une maison...

Et, tu sais, je ne crois pas à ton figuier !

J'en appelle au maître d'école, et celui-ci se

tourne cérémonieusement vers mon compagnon:

— Assurément, commence-t-il, monsieur a raison... Roscoff, bon petit pays, bonnes gens et belles terres !... Voilà quatre ans que je Thabite, monsieur, et je vais à Quimper avec avancement... Pourtant je quitte Roscoff à regret, monsieur... à regret !

Mais Tristan ne Tentend pas, il s'est enfoncé dans son coin et il s'y endort profondément.

31 août.

Le train traverse avec un redoublement de tapage la sonore épaisseur de la forêt de Crannou ; les branches des hêtres et des chênes centenaires viennent presque frôler les portières du wagon. A droite, le regard s'enfonce dans des entonnoirs de verdure, parmi de fraîches coulées qui dévalent le long de la montagne et se noient dans une buée mystérieuse. Une pénétrante odeur de bois nous arrive, et tandis que le convoi roule comme un torrent, Tœil saisit au vol par-ci par-là un détail de nature forestière : une pierre druidique moussue, un campement de charbonniers, un lièvre matineux qui détale au fond d'une tranchée...

— OÙ me mèaes-tu? demande Tristan à demiensommeillé.

— A la pointe du Finistère, à Douarnenez.

— J*ai grand'peur que ce ne soit encore un four^ dans le genre de Roscoff.

— Nenni I je connais le pays et je puis t'afflrmer qu'il est beau... Tiens, regarde ! tu peux avoir un avant-goût de la grandeur et de roriginalité des sites.

Nous sommes sortis de la forêt. Le train court maintenant à la crête d'une montagne, au milieu d'une lande semée de roches grises. De cette hauteur, on aperçoit, comme à vol d'oiseau, les découpures de la rade de Brest, la mer scintillante au soleil, l'embouchure de la rivière de Châteaulin, et plus à gauche, la ligne onduleuse et bleuâtre des Montagnes noires. De hardis viaducs surplombent des vallées profondes, solitaires et sauvages. Des ruisseaux, dont le gazouillement ne monte pas jusqu'à nous, mais dont on voit frissonner l'eau glacée, serpentent à travers des prairies d'un vert cru, où de petites vaches noires interrompent leur repas pour regarder le convoi qui passe avec un bruit de tonnerre.

— Nous voici, dis-je, dans le pays de Brizeux, le pays où Ton n'entend

Qu'eaux vives et ruisseaux et bruyantes rivières; Des fontaines partout dorment sous les bruyères ; C'est le Scorff tout barré de moulins, de filets. C'est le Blavet tout noir au milieu des forêts ; L'Ellé plein de saumons, ou son frère l'Izole, De Scaer à Kemperlé coulant de saule en saule...

Comme il y a une impression d'eau fraîche et courante dans ces six vers ! jamais poète a-t-il rendu plus exactement et plus sobrement la physionomie de son pays natal?

— Brizeux I s'est écrié Tristan tout à fait réveillé, je le connais, celui-là, je l'ai pratiqué longtemps. C'est encore un mélancolique dans mon genre, qui a pris la vie à rebours. Je me suis reconnu dans l'homme qui a écrit :

Le bonheur, ô cœurs irrésolus,

Si l'on n'ouvre à sa voix, passe et ne revient plus. Quand l'arme du chasseur hésite, l'hirondelle Dans les fonds bleus du ciel s'élance à tire-d'aile.

Veux-tu que je te dise? Eh bien ! à travers la tendresse de Brizeux résonne la note attristée de rhomme créé pour aimer et qui n'a pas su don-

nep son cœur dans la saison opportune. Chaque fois que je relis le tableau des noces de Primel et Nola, je sens un sanglot parmi les effusions joyeuses de cet épithalame. Brizeux est de la grande tribu des Lenau, des Shelley, des Gérard de Nerval, de tous ceux qui n*ont pas su ou qui n'ont pas pu aimer, et qui Font crié en prose et en vers à tout venant.

-— Cela tendrait à prouver que, vous autres poètes, vous êtes d'insignes égoïstes. Ce que vous cherchez dans l'amour, c'est votre propre personnalité ; vous voulez vous y mirer et vous y admirer, comme Narcisse dans sa fontaine, et n'y trouvant pas assez complète à votre gré la réflexion de votre précieuse image, vous vous répandez en élégies et en soupirs. Vous oubliez que l'amour veut la réciprocité et qu'il ne se donne qu'à ceux qui savent se donner eux-mêmes tout entiers... Mais j'ai meilleure opinion de Brizeux; c'était un Breton amoureux à la fois de son pays et du beau intellectuel ; l'artiste et le Celte se combattaient en lui, et sa poésie garde la trace de cette lutte douloureuse. A Paris et en Italie, où il errait tourmenté par le démon de l'art, il s'en voulait de vivre exilé bien loin « du

doux parfum de la lande. » Le son d'une cornemuse, la voix d'un conscrit chantant un gwerz cornouaillais, lui remettaient son pays devant les yeux.

Et sa paroisse assise au creux d'une vallée Passait magiquement devant lui déroulée.

C'est celte nostalgie de la lande qui est au fond de sa mélancolie imprégnée de tendresse. La senteur du terroir, Todeur de la mer et des forêts de chênes, le prennent à la gorge, et il chante avec des larmes dans la voix :

pays, notre amour!

Des bois sont au milieu, la mer est alentour.

Et nous y voici dans son sauvage pays d'Ar- Mor. Nous allons voir ses manoirs solitaires, ses hameaux couverts d'ombre auprès des champs de blé noir, et nous allons chanter comme lui : la terre oii rien ne meurt I

1er septembre.

Dcmammez. — Une longue rue en pente, mal pavée, bordée de boutiques obscures et de logis

aux façades noircies. Elle va toujours en se rétrécissant jusqu'à l'embouchure de la rivière de Poul-Davit et forme comme l'épine dorsale de cette petite ville maritime de douze mille âmes. Une place ornée d'une fontaine, où stationnent des groupes de marins, de servantes et de paysans, coupe cette grande rue par le milieu, puis, à droite et à gauche, plus entre-croisées et plus serrées que les mailles d'un filet, s'enlacent des ruelles exhalant une pénétrante odeur de poisson gâté et de rogne (appât pour la sardine).

Tristan commence à froncer le sourcil et à me regarder de travers en murmurant ironiquement le nom de Roscoff. Je l'entraîne violemment vers la jetée, où la rue se termine. Un brouillard épais plane sur la mer et nous empêche de voir même le village de Tréboul, situé en face. Resserrée entre la rivière et le fond de^ la baie, la ville est bâtie sur un promontoire et entourée d'une ceinture de falaises dans lesquelles la mer a creusé de place en place de petites criques, où la vague vient mourir sur une plage de sable. Du haut d'un sentier de chèvre, qui serpente au-dessus des roches, on domine ces déchirures profondes, aux flancs desquelles sont pour ainsi dire accro-

chées les bâtisses où Ton prépare la sardine et qu'on nomme des fritureries. Les caprices du sentier tantôt rentrant, tantôt surplombant, nous ménagent une succession d'aspects inattendus, que le brouillard houleux découvre à demi ou enveloppe de mystère ; ici, une étroite conque de granit, couronnée d'arbres et abritant la mignonne plage du bain des dames ; là, une déchirure plus spacieuse, moins intime, encadrée dans d'énormes roches brunes, qui a reçu le nom de bain des hommes. En face, l'île Tristan élève audessus de la brume son bloc triangulaire, avec ses sardineries à la base et son phare au sommet. — Mon ami ôte son chapeau et envoie un salut reconnaissant à cet îlot qui porte son nom. A un brusque tournant, la nappe d'eau s'enfonce large et profonde dans un cirque formé par des maisons en gradins : de grands escaliers de pierre verdissante descendent brusquement vers le flot qui mouille les dernières marches; une étroite jetée terminée par un fanal coupe de son mur blanc la mer vaporeuse, et dans ce bassin d'où montent des cris d'enfants, à travers les transparences blanchâtres de la brume, nous apercevons des coques de bateaux et des tilets

roux qui sèchent, tendus entre deux mâts comme d'énormes toiles d'araignées. — Nous sommes arrivés à Rôs-Meur, le port de pêche.

Dans le fond du port, le brouillard est moins dense, et de longs rais de soleil caressent de leur lumière rosée la paroi d'un mur de roches, oîi serpente un sentier escarpé que des laveuses remontent avec leurs baquets pleins de linge. — Au sommet du rocher, la blancheur des façades du hameau de Plô-March éclate dans un amphithéâtre de pelouses mamelonnées et de futaies moutonnantes, jusqu'à un dernier massif verdoyant d'où s'élance le svelte clocher de Ploa-Ré.

J'emmène vers ce hameau de Plô-March mon ami Tristan, qui, depuis un bon quart d'heure, a déjà ravalé ses allusions ironiques à Roscoff. Je le promène sur les pelouses que le soleil commence à essuyer, sous les hêtraies où une lumière blonde tombe en pluie menue ; je lui fais tourner le dos à la mer et je Tamuse avec des explications sur la topographie du pays, puis, sentant que le soleil a suffisamment bu le brouillard, je lui crie d'une voix triomphante : — Maintenant, retourne-toi !

Au-dessous d'un premier plan gazonneux, dans

rencadrement des hêtres et des frênes, la baie ruisselante de clarté s'étale devant nous. Une délicate nuance azurée commence à en colorer la surface tranquille, tandis qu'au loin un brouillard argenté en masque encore la profondeur.

Des houles de buées opalines rampent au long des côtes et empêchent d'en distinguer la base, mais les sommets des collines émergent en plein soleil, et à notre gauche le double mamelon du Méné-Hom se détache baigné d'une tendre couleur lilas. Des mouettes blanches planent dans le ciel d'un bleu de turquoise, et des voiles blanches courent sur la mer, qui s'azure à chaque instant davantage.

Tristan, très ému, me saute au cou et m'embrasse cordialement.

— Bravo I dit-il, celte fois nous ne sommes pas volés!.. Ces verdures qui trempent presque dans la mer, celte ville qui sort de la brume, cette baie immense qui bleuit, ces montagnes qui se dorent, ce divin mariage des arbres, du ciel et de l'eau, c'est beau comme le plus beau rêve, et cela mérite que je t'embrasse une seconde fois !

Nous avons rebroussé chemin jusqu'au port de commerce et, sautant dans le bac, nous avons

gagné le petit port de Tréboul et longé la falaise jusqu'au village de Saint-Jean. A partir de cette paroisse, le paysage change de caractère. Tout à rheure c'était la terre habitée, se couronnant de ses plus beaux arbres, étalant ses plus épaisses pelouses, se parant de sa plus verte fraîcheur avant de disparaître dans la mer; maintenant c'est la solitude silencieuse et grise, harmonisant ses lignes et ses teintes austères avec la majesté de l'Océan.

Nous sommes dans la Lande; une lande montueuse, coupée de brusques ravins et d'abrupts escarpements, déroulant pendant des lieues ses ondulations d'un vert violacé, semées de blocs de granit et bordées à droite par des entassements de rochers que lavent les flots de la baie. C'est la sauvagerie, mais la sauvagerie empreinte d'une teinte mélancolique qui vous prend le cœur.

Partout le sol est couvert d'une épaisse végétation de bruyères, d'ajoncs, de fougères, de rosierspimprenelles, où des ronces et des chèvrefeuilles mêlent leurs floraisons roses et jaune pâle. Dans les ravins, des sources invisibles murmurent sous les broussailles et continuent leur discrète chanson jusqu'à la mer. Parfois la source devient ru is-

seau, son eau claire s'épanche dans des réservoirs bordés de pierres plates, avec un bout de prairie et une ceinture d'iris alentour. Pas un village; seulement, d'espace en espace, un toit de métairie caché dans un massif d'arbres roussis et rasés par le vent du large. Le chemin disparaît, ou plutôt des centaines de sentiers lui succèdent, étroits sentiers capricieux, ne menant nulle part, frayés au hasard par les petits pâtres qui poussent leurs vaches dans la bruyère. De loin en loin, un bouquet de pins aux cimes aplaties fait ressortir mieux encore la nudité de cette solitude aux lignes simples et grandioses. — Nous voici dans le pays des men-hirs, dis-je à Tristan; la lande en est peuplée.

Il est tourmenté du désir de les voir, et je voudrais bien lui en montrer au moins un. Autrefois je les ai visités, mais il y a douze ans de cela, et je ne sais plus au juste où ils sont placés. Nous interrogeons successivement un petit pâtre, qui décampe dès que nous lui adressons la parole, et une vieille femme occupée à couper des ajoncs.

— Men-hir? lui crie Tristan.

Elle nous regarde d'un air ahuri, puis répond d'une voix gutturale :

— No lavaret galek.

— Elle n'entend pas le français, dis-je à mon ami; allons plus loin.

Voici un Breton au chapeau à grands bords et à la veste bleue, qui se profile sur le ciel au sommet d'une crête. Nous nous dirigeons vers lui, et Tristan recommence sa question : — Men-hir?

Celui-ci ne répond pas; il se contente d'étendre le bras avec une gravité majestueuse et de nous désigner un point de l'horizon.

— J'achèterai une grammaire bas-bretonne, murmure mon compagnon en maugréant.

Nous marchons dans la direction indiquée et, après bien des détours à travers les ajoncs dont les piquants nous meurtrissent les mollets, nous tombons enfin sur le men-hir désiré. Il se dresse sur un plateau en vue de la baie. C'est une longue pierre de granit, haute de cinq mètres, taillée en amande et couverte d'un lichen jaune. Tristan ne se sent pas de joie, et il embrasse le men-hir, comme il m'a embrassé sur la pelouse de Piô- March.

Après avoir longtemps tourné autour de ce mystérieux contemporain des âges préhistoriques, nous allons nous étendre sur un rocher et nous

nous absorbons dans la contemplation de la mer.

L'immense nappe d'eau d'un bleu tendre et lustré s'étale, moirée d'argent, jusqu'à l'ouverture de la baie, limitée au nord-est par le mur en biseau du cap de la Chèvre. Au bord d'un ciel immaculé, les Montagnes Noires découpent leurs rondeurs veloutées ; sur leurs flancs, on distingue des clochers de village, des taches de verdure lavées et fondues dans le violet-clair des landes rocheuses ; au bas, de longues bandes de grève ourlent d'une ligne éblouissante les flots azurés de la baie. Sur les eaux calmes, des troupes d'hirondelles de mer s'abattent comme une blanche tombée de neige ; elles suivent les ébats des marsouins dont les dos énormes sursautent parfois au-dessus des vagues, et elles vont leur voler des sardines jusque sous le nez.

C'est à l'heure du flux. Avec la mer montante, des barques qui ont passé la nuit à la pêche rentrent au port. Nous les voyons débusquer du cap de la Chèvre, une à une, lentement, leur voile triangulaire d'un roux orange légèrement gonflée. Nous en comptons plus de cent cinquante ; bientôt elles s'éparpillent dans toute la largeur de la baie ; quelques-unes passent à nos pieds, et nous

entendons les voix de l'équipage. Un vol de goélands les précède vers Douarnenez, comme pour annoncer aux femmes et aux enfants le retour des pêcheurs.

Le flot monte toujours. Il arrive en larges lames aux volutes d'un vert glauque frangées d'écume et vient mouiller de nouveau les roches qu'il avait laissées à sec la nuit dernière. Les vagues bondissent bruyamment dans leurs anfractuosités accoutumées, et des milliers de gouteleltes lancées en gerbe avertissent de leur retour les blocs de la pointe. — Le spectacle de la rentrée des barques, la confuse clameur des vagues ont échauffé l'imagination de Tristan, et il ne parle plus que par métaphores.

— Les flots, dit-il, sont comme les marins; ils reviennent tumultueusement et joyeusement au logis; ils jettent leurs paquets d'algues sur les pierres du rivage, comme les pêcheurs jettent leurs poissons sur les dalles du quai, et ils crient aux rochers dans leur langue gutturale et sauvage : — C'est moi, me revoici; bonjour!..

— Mon cher, si nous faisions comme les flots et les pêcheurs? si nous rentrions chez nous?.. Je meurs de faim.

2 septembre.

A l'hôtel, le repas du soir n'a lieu qu'à la nuit tombante, cette heure étant plus commode pour les peintres mêles et femelles dont notre table est peuplée. Ils rentrent un à un à la brune, après avoir pioché tout le jour leur motif en plein air; les hommes, guêtres jusqu'au genou, arrivent la pique à la main, le dos plié sous leur attirail ; les dames, drapées dans des plaids, les cheveux ébouriffés et les jupes mouillées, sont généralement escortées d'un gamin qui porte leur boîte à couleurs. Après un quart d'heure consacré à un brin de toilette, les convives apparaissent à la queue leu leu dans la longue salle à manger, où deux Bretonnes en coiffes de mousseline font le service. — Les hommes alertes, jeunes et barbus, se ressemblent à peu près tous : même toilette sans prétention, même air observateur, gouailleur et bon enfant, avec ces clignements d'yeux familiers aux paysagistes. — Les femmes ont des personnalités plus diverses et plus tranchées. — En voici trois qui entrent ensemble : l'une blonde, rose, grande et grassouillette, avec une bonne face honnête et deux gros yeux limpides; la seconde, jolie, brune, de grands yeux noirs, une

taille dégingandée, les mouvements brusques et la coiffure d'un jeune garçon. La blonde est Suédoise, la brune est Suissesse. La troisième, qui est Belge, est franchement rousse, très blanche de peau malgré le hâle, et d'allure un peu timide. Elle est vêtue d'une robe de mérinos foncé avec un grand col de guipure comme on en voit dans les tableaux de Terburg. Elle peut avoir vingthuit ans, et, sans être précisément jolie, elle a dans le geste et les traits quelque chose qui plaît, un je ne sais quoi trahissant un cœur tendre et naïvement confiant. Le front carré et les os saillants du bas de la figure indiquent une nature volontaire, travailleuse et un peu positive; néanmoins les yeux humides, grands ouverts et doucement interrogateurs, ne sont pas ceux d'une personne qui a renoncé à toute illusion. Ils ont l'air de dire : « Celui que j'attendais n'est pas venu, mais je suis si aimante, si dévouée, je le rendrais si heureux ; il n'est pas possible qu'il ne vienne point et j'espère encore. » Elle me rappelle un personnage du roman de Miss Broughton : Adieu les amoureux I la brave Jemima, que personne n'a demandée en mariage, et qui regarde, moitié résignée et moitié contrite, les

hommages s*adresser à des coquettes qui ne la valent pas. Elle s'est assise à la droite de Tristan, et il ne reste plus qu'une place inoccupée à ma gauche. Au moment où nous finissons le potage, la retardataire fait enfin son apparition.

Cette fois, c'est une Française ; cela se reconnaît à quelque chose de plus aisé, de plus élégant, de moins excentrique dans la tournure et dans la toilette. La nouvelle venue forme avec celle que j'ai baptisée Jemima un piquant contraste.

Grande, fraîche et bien en point, elle a de beaux yeux verts, un sourire charmant et une voix sympathique. Ses cheveux châtains crêpelés encadrent d'un léger frisottement l'ovale distingué de sa figure spirituelle. Elle est toute en dehors, très éveillée et très réveillante. Bien que plus vive et plus rieuse que la voisine de Tristan, elle a l'air plus femme, avec plus de résolution et plus d'enavant. On sent que si elle a eu, comme l'autre, maille à partir avec la destinée, du moins les désagréments de la vie d'artiste ne l'ont pas prise sans vert ; elle doit avoir bec et ongles pour se défendre, et savoir rendre coup pour coup. Sa physionomie est très mobile et singulièrement expressive. D'un clin d'œil, d'un froncement de

DOUARNENEZ. 2o5

ses fins sourcils bruns, d'un retroussis de ses lèvres malicieuses, elle mime ses paroles et même ses pensées. L'agitation de ses mains délicates et nerveuses, le frissonnement de ses épaules, les mouvements du cou, du nez et du menton accentuent encore cette pantomime spirituelle. Toute sa personne est un livre ouvert et original, où je trouve pour mon compte un plaisir extrême à lire.

Tristan la regarde avec une certaine surprise elTarouchée. Son goût et sa timidité l'attirent davantage vers sa voisine de droite, et il prodigue à cette dernière ces menues attentions qui sont permises à table d'hôte. Il lui passe les plats, remplit son verre, et tout cela avec un zèle qui touche sans doute la jeune personne, car elle sort de sa réserve et commence à causer avec son voisin. Une fois la glace rompue, Tristan se met en frais d'amabilité .Rien n'est plus curieux que de voir ce garçon-là flirter avec une femme. Il y va de tout cœur. — Peu à peu il est devenu fondant et a tiré de son sac les métaphores les plus lyriques. Sa voix a pris des inflexions caressantes et enfantines qu'assaisonne d'une pointe naïve son accent lorrain-allemand. Tout ce manège semble amuser

considérablement ma voisine de droite. Elle nous examine d'un air moqueur, et lance parfois un mot piquant qui passe comme une flèche à travers les phrases imagées de mon compagnon. Â un certain moment, Tristan étant occupé à vanter son pays natal avec un redoublement de lyrisme, elle s'est mise à parler de la Lorraine comme quelqu'un qui la connaît bien, et a cité un proverbe local assez curieux :

Vin du Touloifl, Femmes du Barrois, Ne valent pas le chaproi.

— Madame, me suis-je écrié, vous devez être Meusienne, car les gens du pays connaissent seuls ce dicton peu aimable pour mes compatriotes.

— Effectivement, monsieur, a-t- elle répondu, je suis des environs de Verdun.

C'est une payse, et cela établit immédiatement entre nous un degré d'intimité. La conversation devient plus animée, et longtemps après le départ des autres dîneurs, nous restons autour de la table desservie, la dame aux yeux verts, Jemima^ Tristan et moi, occupés à parler de nos grands prés de la Meuse, de la terre rouge de nos vignes.

de nos clos pleins de cerisiers, et à nous rappeler avec bonheur les mots patois qui ont résonné à nos oreilles d'enfant.

3 septembre.

La Poi7ite du Baz. — Nous avons loué un omnibus, et ce matin nous sommes partis toute une bande pour la pointe du Raz. Jemima et la Payse sont du voyage, et Tristan, qui d'habitude ne manque pas de grimper à côté du conducteur pour fumer à son aise, a cette fois consenti à s'enfermer dans Tintérieur avec les dames. Le ciel est très bleu, un vent d'est tempère l'ardeur du soleil ; il fait presque trop beau temps, car on prétend que la pointe ne gagne pas à être vue en pleine lumière. La route escalade des plateaux couverts de landes. Notre première station est pour Comfort, ou plutôt Noûre-Dante-de-Comfort y car le hameau est pour ainsi dire une dépendance de la chapelle. L'intérieur de cette petite église bien nommée a en effet quelque chose de réconfortant. La nef est lumineuse, peinte en bleu d'outremer, avec des sculptures très rustiques et de vieux vitraux, dont les couleurs donnent la sensation d*un chajap de coquelicots, de bleuets

et de boutons-d'or. Tandis que nous examinons les boiseries naïvement ouvragées, une Bretonne, qui nous a aperçus par le porche entr'ouvert, s'avance lentement jusqu'à la grille du chœur, met en mouvement une mécanique correspondant à une roue en bois ornée de clochettes et suspendue à la voûte, et tout à coup la roue tourne avec un carillon de notes cristallines. C'est une de ces roues de fortune qu'on retrouve encore dans quelques églises du Finistère et qui tintent à certains moments de l'office, à Télévation ou pendant la bénédiction. Quand le carillon a cessé, la paysanne glisse notre offrande dans un tronc et s'en retourne aussi gravement, aussi discrètement qu'elle est venue.

Nous remontons en voiture, et, cinq kilomètres plus loin, nous voyons la tour de la collégiale de Pont-Croix surgir du milieu d'un massif d'arbres ; la route coupe en écharpe un versant de châtaigniers qui domine le cours du Goayen, et bientôt voici Audierne, bâti aux flancs de collines pelées, au long d'un quai de granit où stationnent des bateaux de pèche. La petite ville, sombre, maussade, sans verdure, exhale une insupportable odeur de rogne. Au moment où nous y entrons, la

cloche du déjeuner sonne à Thôtel du Commerce, et nous nous précipitons affamés vers la salle à manger. La table est présidée par Thôte lui-même, un colosse dont la mine et le nom éveillent des souvenirs pantagruéliques. Robuste, pansu, carré des épaules, la tête ronde, brune et rasée, rœil luisant et la moustache militaire, il rappelle un peu Alexandre Dumas père vers la fin de sa vie, avec beaucoup de vulgarité en plus, et en moins, l'éclair de bonté spirituelle qui illuminait la figure du fécond romancier. Cet hôte rabelaisien est majestueux et solennel comme un homme pénétré de l'importance de sa fonction. La serviette carrément nouée sous le menton, les manches retroussées, les coudes écartés, il découpe une langouste avec le sérieux et la pompe d'un grand-prêtre procédant à un sacrifice antique ; puis il en distribue les fragments aux convives avec Tair de leur dire : « Prenez, ceci est ma chair ; buvez, ceci est mon sang. » Les convives, affamés et pressés de repartir, souhaiteraient un peu moins de cérémonie; le seul Tristan, qui marivaude avec Jemima, ne trouve pas le temps long.

Enfin, nous pouvons quitter Audierne, et Tom-

nibus gravit lentement une montée en plein soleil. A mesure que nous avançons, la route est plus aride, la campagne se dénude et se dépeuple. Les arbres deviennent rares, rares aussi les habitations. Du bout de son fouet, le conducteur me montre la flèche d'un clocher dans un pli de terrain : c'est Saint-Tugean, dont le patron fut ermite, puis abbé à Primelin. Le saint a sa statue dans cette église, et il est représenté tenant une clef pointue. Le jour du pardon, le recteur pique avec cette clef des centaines de petits pains, et le pain une fois piqué peut se conserver des années sans moisir.

— J'en ai vu de ce pain, affirme le brave Breton en fouaillant ses chevaux; on Ta enfermé dans un coffre à côté d'un michon que n'avait pas touché la clef; je ne mens pas, monsieur ! le pain non bénit s'est moisi du jour au lendemain ; l'autre est resté des années sain comme l'œil, et quand on le présente à un chien enragé, le chien se sauve ainsi qu'un damné. . . Voilà la vraie vérité, monsieur ; je ne mens pas 1

Tout en l'écoutant, je regarde vers la gauche : la terre s'est soudain échancrée, et voici un coin de la baie d'Audierne qui apparaît à l'horizon.

Sous le soleil qui tombe d'aplomb, les vagues bleues scintillent comme si des milliers de sardines y frétillaient à fleur d'eau. Plus nous montons, plus le site devient désert. Çà et là encore quelques champs pierreux, ceints de murs bas en blocailles, puis le blé noir disparaît pour faire place aux ajoncs. A Lescofi", le dernier village avant d'arriver à la pointe, quelques femmes filent au fuseau, accroupies au long des masures. Nous les questionnons ; elles lèvent une tête effarée et disparaissent brusquement sous les porches noirs de leurs logis en ruine. Des bandes d'enfants déguenillés suivent notre voiture au pas de course. Voici maintenant qu'à droite comme à gauche se montre la mer lumineuse, et, debout au milieu d'une bruyère rase et roussie, se dresse toute blanche la tour d'un phare.La grande voix de l'Océan se fait entendre départent, et nous apercevons les formidables dents grises des rochers du Raz, devant lesquels le phare se tient comme une mystérieuse sentinelle surveillant les plaines de la mer.

Un des gardiens du sémaphore s'offre à nous guider, car le chemin commence à devenir difficile. La terre se rétrécit à vue d'œil, les flots de

la baie d'Audierne et ceux de la baie des Trépassés rassaillent de chaque côté, la compriment et foQt saillir ses ossements de granit. Les grandes roches aiguës s'entassent obliquement les unes sur les autres, ne laissant qu'une étroite bande de gazon entre elles et l'abîme qui mugit à deux cents pieds au-dessous. Le long de ce périlleux sentier, notre caravane s'égrène en file indienne. Le bouillonnement des vagues nous étourdit, et, pour augmenter notre ahurissement, des enfants' pieds nus et en haillons, se faufilent entre nos jambes, grimpent dans les rocs comme de jeunes chats, puis nous rapportent en bondissant des bouquets de fougères et de scolopendres, afin de nous arracher quelques sous en échange.

Tout autour, un vaste espace de mer nous donne de merveilleux éblouissements. A gauche, dans un immense cercle borné par les roches vaporeuses de Pen-March, la baie d'Audierne étale ses moires céruléennes; adroite, la baie des Trépassés enfonce ses eaux d'un bleu plombé dans une enceinte de récifs menaçants, et la pointe du Van, qui la sépare de la baie de Douarnenez, dé- . coupe sur retendue szurée la blanche arête de son promontoire ; en face, le Raz semé d'écueils,

puis la légendaire ile de Sein, aux terres si basses qu'on dirait à chaque instant que le flot va les recouvrir; au delà enfin, la mer radieuse et sans limites, se fondant au loin dans les buées lilas qui bordent le ciel. Plus de traces humaines ; pas un bout de voile au large, rien que le continuel rugissement des lames et les cris aigus des goélands, qui tournent horizontalement au-dessus des roches. C'est la fin de la vie terrestre, le commencement de Tinfini sauvage et solitaire.

Les dames, prises de vertige, renoncent à aller plus loin et s'assoient au pied d'un rocher, sur une plate-forme étroite qui surplombe au-dessus de l'abîme. Restés seuls avec le guide, nous continuons à côtoyer les flancs de l'entonnoir rocheux au fond duquel bout Xmfer de Plogof. C'est là seulement le commencement des difficultés sérieuses. Il faut se glisser à plat ventre dans les interstices des blocs amoncelés, poser le pied sur des plates-bandes larges comme la main, et descendre avec précaution les gradins irréguliers formés par les crevasses de la pierre. Mais aussi, arrivé au milieu de ce puits de granit, on est récompensé de sa peine en contemplant presque face à face le formidable assaut des vagues contre

les roches luisantes qui forment les parois du gouffre. Elles accourent de tous côtés, verdâtres et monstrueuses, par des couloirs percés dans les entrailles de la pointe; parfois, elles s'y rencontrent, s'y heurtent furieusement avec des râlements sinistres ou des détonations éclatantes. L'eau noire tournoie et bouillonne comme au fond d'une cuve magique; de temps à autre, elle lance de bas en haut de sourdes lames qui retombent en éparpillements d'écume. Et quand du fond de cette ombre pleine de hurlements et de coups de tonnerre, nous relevons les yeux vers le ciel, nous apercevons tout là-haut, en plein soleil, des taches bleues et roses qui semblent plaquées à la cime du rocher : ce sont les dames que nous avons laissées en arrière et qui nous rappellent avec des gestes effrayés. . .

L'escalade est moins périlleuse que la descente. Au bout d'un quart d'heure, nous nous retrouvons tous au bord de la baie des Trépassés, à l'extrémité de laquelle nous apercevons l'étang de Laoual, qu'une bande de terre sépare seule de la mer. Tristan, qui donne le bras à Jemima, lui conte de sa voix la plus éloquente la légende de la ville d'Is.

G* est sur remplacement de Tétang de Laoual que s'étendait au v^ siècle cette fabuleuse cité, la Sodome de la vieille Armorique. Les pêcheurs qui poussent leurs barques sur cette surface stagnante croient encore en se penchant voir au fond de Teau des palais en ruine et des tours effondrées. Le roi Gradlon régnait sur la ville, défendue contre l'océan par de hautes digues que fermait une massive écluse, dont le roi gardait toujours la clé d'argent pendue à son cou. A la cour de Gradlon brillait sa fille Dahut, aux cheveux blonds comme l'or. Elle régnait sur les cœurs, comme le roi régnait sur la mer ; mais elle était elle-même gouvernée par les sept péchés capitaux, et ses débauches avaient fini par être un scandale public. Le vieux monarque seul fermait les yeux sur les crimes de son unique enfant. Dahut, poussée par le démon qui habitait en elle, profita du sommeil de Gradlon pour lui enlever la clé d'argent de l'écluse, et une nuit, le roi vit apparaître à son chevet saint Guennolé, qui lui cria : « Gradlon, hâte-toi de te sauver, car Dahut a ouvert l'écluse et la mer se précipite dans la ville ! » Le bon roi, touché d'un reste d'amour paternel, ne voulut point monter à cheval sans

prendre sa fille en croupe, et, chargé de ce dangereux fardeau, il s'élança vers les portes de la ville. Au moment où le père et la fille les franchissaient, un long mugissement retentit derrière eux : c'était la grande cité dis qui s'abîmait sous les vagues tourbillonnantes. Effaré, le roi galopa toute la nuit, portant toujours en croupe la damnable pécheresse, qui le tenait embrassé. Derrière lui, toujours, les flots galopaient menaçants. Au matin, arrivé près de Douarnenez et constamment pourchassé par la marée écumante, il entendit une voix qui lui criait :

« Gradlon, si tu ne veux pas périr, débarrassetoi du démon que tu portes en croupe ! » Bahut, terrifiée par cette clameur mystérieuse, perdit la tête, ses mains se dénouèrent et elle roula dans les flots, qui s'arrêtèrent immédiatement après l'avoir engloutie. L'endroit où elle tomba s'appelle encore Poul-Dahut (le gouffre de Dahut), d'où on a fait par corruption Poul-Davit.

En contant sa légende, Tristan prend des mines si tragiques que la Payse éclate de rire.

— Il n'y a pas de quoi plaisanter, dit-il, vexé : c'est l'éternelle histoire de la sirène aux cheveux

d'or, à la voix charmeresse, fatale à ceux qui la regardent et qui Técoutent.

— Oh I réplique la Payse en continuant de rire, votre histoire n'est pas neuve, il y a une vieille chanson de chez nous qui raconte également les méfaits d'une charmeuse, sœur de Dahut.

En même temps, de sa voix métallique et mordante, elle se met à fredonner :

N'y a ni poisson ni carpe, Qui n'en aient pas pleuré ; N'y a que la Sirène Qui ait toujours chanté.

— Croyez-moi, reprend-elle, en dardant vers lui ses yeux moqueurs, il y a des moments dans la vie où on voudrait pouvoir chanter en dépit de tout, et où on serait heureux d'avoir l'insouciance de la sirène.

— Vous en êtes peut-être une vous-même , avec vos yeux verts, riposte Tristan, furieux de voir l'effet de sa légende complètement manqué ; vous avez l'air d'une ondine et je ne m'étonnerais pas si l'ourlet de votre robe était mouillé...

Nous remontons en voiture, et il est près de sept heures quand nous atteignons Âudierne. La

298 LE JpURNAL DE TRISTAN.

rivière a de magnifiques teintes violettes ; le quai, désert ce matin, s'anime et s*égaie; les barques des pêcheurs rentrent dans le port ; des Anglais en veston court et des Anglaises aux voiles bleus descendent d*un Ireak, — Sur le seuil de Thôtel, Thôtelier, grave et impassible, sonne le dîner. Il tire la corde lentement, pompeusement, avec sa mine de grand pontife convaincu. Les tintements se succèdent à des intervalles réguliers, sans hâte ; puis viennent les trois coups d'appel bien détachés, et, sans même daigner nous voir, rhôte s'achemine majestueusement vers la salle à manger.

Dimanche, 5 septembre.

C'est le jour des régates, un jour de liesse pour cette petite ville dont la population vit de la mer et dont la principale industrie est la pêche. La sardine est la richesse de Douarnenez ; dans l'antiquité, on lui eût consacré un temple ; aujourd'hui on se contente de sculpter l'image de ce poisson providentiel au fronton des églises locales. — La sardine arrive sur la côte aux environs du mois de mai. De juin à décembre, près de huit cents bateaux s'y livrent à la pêche, et,

quand la saison est bonne, y prennent chaque jour des millions de poissons. A Theure du départ, le port de Rôs-Meur présente une animation curieuse. Par les nombreux escaliers qui descendent sur le quai, les pêcheurs arrivent portant leurs paniers et leurs capuchons de cotonnade jaune huilée. Les femmes, tricotant leur bas ou maniant leur crochet, les accompagnent jusqu'au talus. De larges chaloupes, où un homme, debout à Tarrière, godille vigoureusement, transportent chaque équipage à son bateau. Les provisions, les filets et les appâts sont déposés au fond de l'embarcation, et en quelques minutes chacun est à son poste. L'équipage se compose du patron, de deux rameurs, de deux ou trois pécheurs et d'un mousse. Les poulies grincent, la voile monte le long du mât ; une à une, les barques doublent rapidement le fanal de la jetée, et les voiles tendues palpitent au vent ; puis on les voit s'éparpiller dans les eaux de la baie, tantôt inclinées sous la brise, tantôt coupant les vagues en droite ligne ; une heure après, toute la flottille n'apparaît plus au loin que comme un vol d'hirondelles de mer.

Pendant la pêche, on rame doucement et on

garde un profond silence ; placé à la barre, le patron appâte à droite et à gauche du long filet qui traîne à Tarrière. L'appât, connu sous le nom de rogne, est composé d'œufs de morue délayés avec de Teau de mer. La sardine nageant à fleur d'eau se jette sur la rogne, et des bandes entières de poissons s'engagent ainsi dans le filet, où Ton voit scintiller leurs écailles d'argent. Elles se maillerU plus ou moins vite, selon qu'elles sont plus ou moins troublées par les marsouins qui leur donnent la chasse. Quand le filet disparaît sous sa charge pesante, le patron fait virer la barque, deux hommes saisissent la seine, l'enlèvent et la secouent adroitement ; le poisson tombe ainsi au fond du bateau sans qu'il soit nécessaire d'y toucher, condition indispensable de la bonne conservation de la sardine. — Vers l'heure de la rentrée des barques, les fritnreries, éparses sur les rochers qui dominent la baie, guettent le retour. Celles où Ton manque de sardines hissent un drapeau au sommet de leur façade ; c'est un signal qui se voit de loin et auquel les patrons peuvent répondre sur-le-champ par d'autres signaux connus. L'offre et la demande se transmettent ainsi à travers la baie, et avant qu'on rentre

au port, plus d*uQ marché est déjà conclu.

Cette année, la sardine n'a pas donné, et la gaîté de Douarnenez s'en ressent. Plusieurs fritureries sont fermées ; tout le jour, de nombreux groupes de marins vaguent oisifs sur les dalles du quai ou au beau milieu de la place de la Fontaine ; les sardinières passent leur journée assises ou debout au. creux des rochers, occupant leurs loisirs à des travaux de tricot ou de crochet. — La fête des régates n'en a pas moins jeté sur le port une masse de curieux. Des groupes compacts d'hommes et de femmes, paysans ou citadins, stationnent autour du mat de cocagne, devant l'estrade où la fanfare joue ses airs les plus ronflants. Tous les costumes de la Cornouaille y sont représentés. A côté des bérets et des cottes tannées des marins, les vestes des gars de Ploa-Ré, de Pont-Croix et de Loc-Ronan mettent des taches de bleu clair. Les chapeaux ronds à larges bords et à rubans de velours s'agitent au milieu des coiffes de mousseline des sardinières^ des fraises tuyautées de Quimper, des cols-capuchons de Ghâteaulin, ou des collerettes plissées et des coiffes aux ailes blanches des femmes de Concarneau. Çà et là, un homme de Pont-l'Abbé

étale fièrement ses vestes superposées, où se détachent des lisérés de laine aux couleurs vives et parfois un saint ciboire brodé dans le dos. Les femmes de ce même bourg, dont la figure étrange rappelle le type lapon, portent les cheveux ramenés au sommet de la tête et maintenus par une étroite coiffure de doreloterie nommée Mgovr den. Leur toilette a une vivacité de couleur tout orientale : larges plastrons jaunes ou écarlates, corsages et manchettes soutachées d'argent, jupes vertes fleuries de broderies éclatantes. Au milieu de cette bigarrure de costumes, les enfants grouillent et s'ébaudissent : les filles, habillées comme de petites femmes, les garçons couvrant d'un béret bleu leur tête blonde frisée, et montrant leur peau hàlée par les trous de la chemise ou de la culotte en lambeaux. — Ici, les enfants pullulent. Pas une famille qui n'en ait huit ou dix ; une fille ou un fils unique est montré comme un phénomène. Ils sont quasi amphibies, vivant dès le premier âge autant dans Teau que sur terre ; on ne peut faire trois pas sans en avoir des douzaines dans les jambes ; effrontés, gouailleurs, quémandeurs, déguenillés, mais beaux, frais, souriants, avec des vivacités d'écureuils, de

grands yeux bleus et des figures roses, joufflues. Parmi ces bambins, les plus petits s'entassent pêle-mêle au bord de Teau, contemplant avec une admiration jalouse trois gamins plus aventureux qui se sont installés dans des baquets, et, armés de battoirs, godillent intrépidement dans le bassin. Des adolescents nus jusqu a la ceinture se livrent à une distraction plus périlleuse et plus lucrative. A bord du Capelan^ on a organisé un jeu qui consiste à aller décrocher des ceintures rouges, des vareuses et des cravates, pendues à un bout de vergue à l'extrémité d'un mat qui surplombe horizontalement au-dessus de l'eau. Les uns à chevauchons, les autres debout sur le mât savonné, s'avancent vers la vei^ue avec une sage lenteur. Leur torse grêle et grelottant oscille sur l'étroite rondeur du sapin. En voici un qui pirouette à mi-chemin. Plouf! il est tombé à l'eau ; il plonge et reparaît ruisselant aux flancs de la goélette. Un autre est arrivé à l'extrémité du mât, il choisit une belle ceinture rouge, il l'agite d'un air de triomphe, la mord à belles dents et pique une tête dans le bassin. Au bout d'une demiheure, la vergue est complètement dégarnie; mais les gamins, mis en goût par cet exercice.

ne se lassent pas. Les voilà maintenant qui nagent de l'autre côté de la jetée et plongent pour cueillir sous Teau des sous qu'on leur lance, enveloppés de papier blanc. Ils apportent à ce jeu un entrain enragé, se disputant entre deux eaux les sous qui pleuvent du haut du parapet. L'un d'eux se maintient une bonne demi-heure à fleur d'eau , nageant comme une grenouille ; il descend, remonte sans se reposer; les yeux lui sortent de la tête et, emmagasinant son gain dans un coin de sa bouche, il crie entre ses dents aux curieux penchés vers lui : « Strami ? Strami? (Est-ce qu'il n'y en a plus ?) » Et il continue à se démener comme un possédé, jouant des coudes et des genoux dans l'eau brune, jusqu'à ce que les badauds se fatiguent de jeter des sous.

Une explosion des cuivres de la fanfare pousse la foule à l'extrémité de la jetée; les bateaux qui ont couru reviennent à force de rames, et ce sont des cris rauques d'encouragement, des battements de mains et des altercations bruyantes pour savoir qui est arrivé bon premier

Nous quittons le port et nous allons visiter le champ de foire où l'on danse au biniou. Les deux joueurs, en costume breton, longs cheveux,

la mine goguenarde, la trogne enluminée, sont perchés sur une estrade, et soufflent énergiquement, l'un dans sa bombarde, l'autre dans sa cornemuse. A leurs pieds, des marins et des paysans exécutent gravement une sorte de branle sur un rythme traînant et monotone. Les filles font cercle à Tentour, mais pas une ne se mêle à la danse. Tristan s'étonne du peu d'enthousiasme de l'élément féminin et en demande la raison à ses voisines :

— Voyons, dit-il, de sa voix chantante, est-ce que vous n'aimez pas à danser?

— Oh! que si, monsieur, mais nous ne danserons pas.

— Pourquoi?

— C'est aujourd'hui dimanche, réplique une jolie sardinière, et pour des filles, voyez-vous, ça n'est ^^^ propre de danser le dimanche...

8 septembre.

Après déjeuner, Tristan est allé à la recherche des menhirs épàrs ,dans la lande Saint-Jean. Par ce grand soleil, les plateaux de bruyères sans arbres me séduisent médiocrement; je l'ai donc laissé partir seul et, décidé à prendre un bain de

verdure, je suis allé rejoindre la Payse et Jernima^ qui travaillent à une étude aux environs du hameau du Jug.

J'ai suivi le petit sentier en corniche qui côtoie les falaises dans la direction de la plage du Riz, et qui est bordé de beaux arbres à travers lesquels on entrevoit la baie éblouissante. Ce sentier est charmant; à chaque détour, il vous offre une surprise et on y fait toujours de nouvelles découvertes. — Ici c'est une fontaine alimentant un lavoir en plein air, où des paysannes, la coiffe au vent, battent leur Unge en jasant dans leur langue énergique et gutturale; là, une prairie à rherbe touffue, bordée de hauts talus sur lesquels poussent vigoureusement des chênes et des platanes ; plus loin, des masures au toit moussu dorment éparses sous une haute futaie où des rouges-gorges modulent délicatement leur chant d'arrière-saison. Les essences d'arbres y sont aussi variées que dans une forêt : les frênes, les hêtres et les ormes y élancent leurs troncs droits, couronnés d'une fouillée épaisse ; des châtaigniers y étalent largement leur frondaison vernissée, et, sur des tertres qui dominent la baie, des bouquets de pins maritimes étalent horizontalement

leurs ramures d*un gris argenté. — Ajoutez à cela l'abondance des fleurs sauvages qui restent plus longtemps fleuries dans cette robuste fraîcheur. Les talus sont semés de magnifiques digitales rouges et de bruyères tetralix à fleurs roses ; les scabieuses et les chèvrefeuilles foisonnent dans les haies; et c'est à travers cette profusion de branches vertes et de plantes épanouies qu'on chemine jusqu'à la sinueuse vallée du Riz, qui vient déboucher au fond de la baie.

Celte plage du Riz est certainement prédestinée à devenir une station balnéaire. Elle a tout pour séduire un spéculateur entreprenant : la fraîcheur attrayante de la verte vallée qui fuit derrière elle ; l'encadrement décoratif des rochers qui la bordent à droite et à gauche, et où se creusent des grottes profondes aux belles couleurs veinées de rouge et de jaune; l'ample étendue de son tapis de sable, et la vigueur des lames qui accourent directement du milieu de la baie, hautes, larges, et majestueuses. — Pour le moment, elle n'est hantée que par des peintres et de rares baigneurs qui font à pied le trajet de Douarnenez au Riz.

Il est deux heures. La mer est d'un bleu vert.

A gauche, les falaises d'un jaune d'ocre, couronnées de gazon, sont baignées de soleil; le Ménéhom a une auréole de buée lilas, et tout au loin, à rentrée de la baie, on aperçoit, à peine distincte, la pointe grise du cap de la Chèvre. — A droite, des rochers d*un noir humide sortent de Teau lumineuse ; les futaies de Ploa-Ré, les prés et les châtaigneraies en gradins enlèvent au-dessus leurs masses d'un vert foncé. Au delà d'un bouquet de pins penchés au sommet du chemin des contrebandiers^ il y a comme un écroulement de verdures désordonnées, puis les maisons blanches de Douarnenez vont presque rejoindre les rochers de rîle Tristan. Plus loin, on ne voit plus qu'une nappe de mer verte, au-dessous d'un ciel bleu très doux, qui finit par se fondre dans les vapeurs laiteuses de l'horizon.

Des promeneurs flânent épars dans les>ochers ; un peintre pioche son motif à l'ombre d'un grand parasol; un épagneul, en arrêt au bord d'une flaque d'eau, les jambes tremblantes, les oreilles en crochet, guette patiemment une crevette ou un crabe en train de prendre ses ébats. Une petite servante bretonne, jambes nues, les cottes troussées au-dessus des genoux, entraîne vers la

vague deux iabies en costume de bain, qui regimbent, piaillent et ne veulent pas se laisser baigner. Sur le sable, trois vaches rousses couchées ruminent lentement, en contemplant avec leurs grands yeux violets la mer glauque et ourlée d'écume.

Je retraverse la route et je m'enfonce dans la vallée du Riz,en quête de la Payse et AQ\Jemi7m, Après m'être souvent fourvoyé, — les chemins bretons étant les plus illogiques des chemins, et les explications bretonnes manquant absolument de netteté, — je débouche sous une antique avenue de chênes moussus d'un vert noir. Au bout de l'avenue est un mur effondré et tapissé de fougères; au milieu, s'ouvre un porche ogival, avec un écusson aux sculptures rongées, un toit en auvent et un pigeonnier abandonné, le tout attenant à une cour de ferme encombrée de fumier et bordée de masures croulantes. C'est le manoir de Kératry, ou plutôt ce n'en est plus que l'ombre. La mélancolique demeure des Ravenswood était un palais à côté de cette ruine délabrée, qui fut le berceau des ancêtres de l'auteur du Dernier des Beaumanoir. Je pénètre dans la cour de la métairie, qui semble déserte ou du

moins dont les métayers effarouchés se cachent, selon l'habitude des paysans cornouaillais ; et franchissant une poterne, je tombe sur un grand espace vert, sauvage, semé de ronces et de noisetiers, où Ton reconnaît l'emplacement d'un jardin défunt. Quelques buissons de rosiers, des lauriers amandiers et des fuchsias, dans lesquels s'enlacent des chèvrefeuilles, indiquent seuls qu'en cet endroit furent jadis des parterres où la dame du logis venait cueillir des roses et prendre le frais aux heures chaudes de la journée.

C'est là que je retrouve enfin la Payse et Jemima, très affairées à leur étude, sous la garde d'un gamin de dix ans aux cheveux roux embroussaillés, à la mine effrontée. Jemima lève le nez de dessus sa toile et me lance un regard questionneur, où je crois lire un certain étonnement causé par l'absence de Tristan. Quanta la Payse, elle me tend la main, et me montrant d'un clignement d'yeux les entoursde Kératry : — Hein? me dit-elle, est-ce assez désert ici? On se sent à la fois pénétré d'humidité et de mélancolie. Vous avez bien fait d'arriver, nous tournions au saule pleureur... C'est d'une belle sauvagerie, mais

c'est trop triste, et ça vous ôte tout courage pour travailler!...

Ce premier effet de la nature cornouaillaise sur les étrangers, sur les femmes et les Parisiennes principalement, est très caractéristique. C'est un peu, à rebours, l'impression que doit faire notre vie turbulente et fiévreuse sur les Bretons jetés tout à coup en plein Paris. Ici, les nouveaux venus sont pris d'une nostalgie sourde. Ces grands espaces silencieux sans culture et sans villages, cette verdure sombre et profonde, ces sources qui coulent de toutes parts avec un bruit de sanglots, cette population effarouchée et grave, qui parle une langue inconnue et se méfie de l'étranger : tout cela agit sur les organisations nerveuses, à la façon d'une musique en mineur, lente et trop continuellement plaintive. Cest une brume mélancolique tombant goutte à goutte et qui finit par vous pénétrer jusqu'aux moelles.

Le soleil couchant allongeait déjà les ombres des chênes sur les prés, où un ruisseau bouillonnait au sortir d'une écluse rustique, et où vaguaient deux chevaux à demi sauvages. En face de nous, au revers d'une colline, le village du Jug s'estompait d'une vapeur bleuâtre, dans la-

quelle des linges séchant sur des haies piquaient des notes blanches. La Payse et Jemima ont plié bagage; on a fixé, à l'aide d'une courroie, les boîtes et les châssis sur le dos de leur petit page en haillons, et nous sommes revenus vers Douarnenez à travers le plateau.

Sur le plat delà colline,le pays est très couvert. Les manoirs s'y succèdent, enfouis dans les chênaies et les châtaigneraies : — Kérillis, Kerdouarnec, Coat-an-aer, — on dirait que, pareils aux paysans bretons, ils cherchent à se dérober aux yeux des étrangers. Pour les voir, il faut plonger dans des chemins creux, s'enfoncer sous des futaies d'où l'on aperçoit tout à coup la tourelle grise d'un pigeonnier, et d'où l'on entend l'aboiement inhospitaher des chiens de garde. Au sortir du manoir de Kerdouarnec,''nous tombons sur une solennelle et sinueuse allée de trembles qui aboutit à réglise de Plora-Ré. Le gazon, déjà semé du feuillage blanchâtre des trembles, amortit le bruit des pas; l'allée prolonge ainsi pendant un quart d'heure ses files d'arbres à mine sévère, et cette avenue silencieuse, avec le cimetière de Ploa-Ré au bout, achève de nous noyer de mélancolie.

Nous ne rentrons qu'à la nuit close, au moment

OÙ la cloche de Thôtel sonne le dîner. A peine sommes-nous à nos places que Tristan se précipite comme un torrent dans la salle à manger. Il a la mine maussade et le geste nerveux. Il avale sans mot dire son potage avec une haie d*affamé, et, à la dernière gorgée, il éclate :

— Tu ne me demandes seulement pas ce que j'ai fait de mon après-midi ! grogne-t-il à mon adresse.

— Eh bien I comment as-tu passé ton temps ?

— J'ai fait vingt-huit kilomètres dans la lande, et i'ai tout vu.

— Alors, tu dois être content ?

— Non ; il m'est arrivé une aventure qui m'a tout gâté et jqui m'a exaspéré contre les gens de ce pays-ci.

— Quoi donc ?

— Je voulais visiter toutes les pierres druidiques sans en manquer une, et, armé de mon Colloque breton, je poussais des questions à tous les paysans. . . J'ai fini par trouver ce que je cherchais, et j'en ai vu des pierres, je t'assure !... Vers le soir, comme je me reposais, éreinté, près de la pointe de Leïdé, j'ai été tout à coup environné par une bande de gamins, et sais-tu ce qu'ils me criaient en chœur ?

— Ils te demandaient des sous?

— Non, ils criaient en me narguant: 'i Menhir, menhir 1 » et ils se gaussaient de moi, les affreux drôles I

J'éclate de rire, et je ne puis me tenir de conter l'histoire à la Payse, qui la conte à Jemima et à la Suissesse, de sorte que la mésaventure de Tristan fait le tour de la table.

Jemima me lance un noir regard chargé de reproches. Elle est la seule qui n'ait pas ri.

— Brave fille ! m'a répété Tristan quand nous sommes rentrés chez nous, elle a bon cœur, celle - là ! Et vraiment , je sens une discrète sympathie d'âme qui me pousse doucement vers elle. . .

9 septembre.

La maison de notre hôtesse contient une vaste salle de danse qui, ce soir, est occupée par une noce. On se marie beaucoup à Douarnenez, et, bien que dans chaque famille les filles soient nombreuses, elles ne coiffent pas trop sainte Catherine. Toutes travaillent. Dès le plus jeune âge, on leur met dans les mains un crochet ou une paire d'aiguilles à tricoter, et on les voit errer

au bord de la mer, la coiflfe inclinée, les bras en mouvement, tout affairées à compter leurs mailles. Vers quinze ans, les plus pauvres entrent dans une friturerie, et sont occupées aux conserves de sardines. De maîtresses i\\[Q^,Q,Çi^ sardinières! Alertes, dégourdies, n'ayant froid ni aux yeux ni à la langue, peu timides et promptes à la riposte. Elles sont très amusantes à voir, vers midi, dévaler le long des rues par file de cinq ou six, se tenant le bras, faisant sonner leurs sabots sur le pavé inégal, et dévisageant les étrangers avec d'impertinents éclats de rire. Les filles plus aisées travaillent à la journée comme couturières ou comme brodeuses. Elles brodent des châles, des devants d'autel, et exécutent sur la mousseline ou sur le crêpe des guirlandes fleuries d'une couleur étonnante et très originale. — Tout ce monde se tire d'affaire et ne manque de rien. Notre hôtesse, qui est encore verte, a eu dix enfants, dont cinq filles : trois sont déjà établies ; les deux autres, sveltes, blondes avec de grands yeux bleus, font partie de la noce de ce soir.

Pour ces occasions, les filles vident le fond de leur coffre et se parent comme des châsses. Dans cette salle oblongue, aux murs blanchis à la chaux,

il y a un mélange de toilettes comme j'en ai rarement vu aux noces campagnardes de nos provinces de TEst. Les danseuses sont en robes blanches, avec des châles de mousseline ou de crêpe de Chine brodé. La coiffe de cérémonie, légère, toute en dentelle, fuit en cornet derrière la tête. Cette toilette blanche est relevée par des tabliers de soie à bavette aux couleurs tendres : le bleu pâle, le vert d'eau, le lilas, le gris tourterelle mettent dans la neige de la mousseline ou du crêpe des notes douces, d'une grâce et d'une harmonie charmantes. Une jeune femme récemment mariée, nous a surtout frappés par le luxe tout oriental de sa toilette : robe de salin blanc, bas roses, rubans du môme ton à la taille, guimpe brodée et fleurie de roses, tablier et châle de mousseline, coiffe de dentelles et bijoux d'argent. — Jolie avec cela ; une figure aux nuances délicates de fleur d'églantier, de longs yeux bruns aux cils recourbés. — Un moment, elle s'est assise, relevant avec coquetterie le devant de sa jupe pour laisser voir ses pieds finement chaussés, et dans cet assemblage de rose vif et de blanc éclatant, elle avait quelque chose d'une de ces filles mauresques qui s'épanouissent

comme des fleurs dans les aquarelles de Fortuay. La toilette des hommes est beaucoup plus modeste : peu de redingotes, beaucoup de bérets et de vareuses. Deux gars de Ploa-Ré, aux chapeaux à larges bords, aux joues rasées, aux vestes bleues brodées, tranchaient parmi les vêtements sombres du personnel mâle. Les deux violons, debout sur Testrade, ont joué un vieil air de branle ; danseurs et danseuses se sont pris les mains, et, par files d'une douzaine, se sont mis à exécuter une danse locale qu'ils nomment la gavotte. Chaque file conduite par un homme décrit gravement des demicercles en forme de S, Toutes ces guirlandes d'hommes et de femmes se meuvent légèrement, se croisent, se contournent, serpentent adroitement les unes autour des autres sans jamais se heurter, ni se départir de leur cérémonieuse gravité. Dans ce pays aux mœurs et aux habitudes profondément enracinées, rien n'a changé; ils dansent encore comme au xvii* siècle, et en les regardant je retrouvais les entrechats et les glissades décrits par M""® de Sévigné : a Cette bourrée, écrivait-elle à sa fille, dansée, coulée naturellement et dans une justesse surprenante, vous divertirait. »

12 septembre.

Nous avons passé trois jours à visiter des églises de village, et nous terminons aujourd'hui nos promenades édifiantes en assistant au pardon de la Clarté. — Au premier abord, toutes ces églises rustiques ont de nombreux points de ressemblance. Bâties pour la plupart au xv® ou au xvi* siècle par de maîtres tailleurs de pierre, elles présentent presque partout les mêmes caractères d'élégance et de hardiesse : — sveltes clochers à jour aux fines arêtes dentelées; clochetons en poivrière ou en éteignoir, disposés symétriquement et séparés par des galeries à pilastres de pierre; vastes porches latéraux, voûtés en arc-de-cloître, décorés de curieux chapiteaux feuillages ou fleuris , et faisant saillie au dehors, de façon à abriter sous leurs voussures hospitalières le trop plein des fidèles qui dégorge jusque dans la rue. — C est quand on les examine de très près à Tintérieur, qu'on s'aperçoit des détails particuliers qui marquent la physionomie et la personnalité de chaque paroisse.

A Poul-Davit, il y a dans le chœur une frise couverte de peintures étranges d'une couleur singulièrement riche et harmonieuse. Il y a surtout

la statue de bois peint de saint Jacques le patron deTéglise; au-dessus de la tête du saint, des outils rustiques, une fourche et des chaînes de charrette sont pendus à la façon de l'épée de Damoclès. Le sacristain nous explique la provenance de ces bizarres ex-voto: — Un jour de dimanche, des paysans travaillaient aux champs ; leurs outils disparurent comme par miracle, et on les trouva suspendus au-dessus de la statue de saint Jacques, qui avait voulu punir ainsi ses paroissiens d'une coupable infraction au repos dominical. — A Loc-Ronan, dans une vaste église à la nef moisie et comme vert-de-grisée par Thumidité,. se trouve le tombeau de saint Ronan, un ermite du VI® siècle ; la statue de l'apôtre de la Montagne-Noire repose sur une table massive soutenue par des anges ; il tient dans ses mains jointes son bâton pastoral et en appuie l'extrémité contre la face grimaçante d'un diable qui rampe à ses pieds. Quand nous avons visité ce tombeau, après la grand'messe, la croupe verdâtre de Satan était couverte de crachats. Les malades passent en se courbant sous la table de granit afin de se guérir de leurs infirmités, et, pour compléter la cure, avant de partir, ils cra-

chent en signe de mépris sur la bêle diabolique. — A Kerlaz, il y a un antique cénotaphe en bois, orné de peintures funèbres : crânes aux trous béants, ossements entrecroisés; et, à chaque angle, des bras grossièrement sculptés empoignent avec une énergie farouche les quatre flambeaux destinés à supporter les cierges funéraires.

Dans toutes ces églises, on retrouve, symbolisée de cent façons, la préoccupation obsédante de rheure dernière, et la crainte, non de la mort mais de l'enfer. Dans les sculptures des piliers, les boîtes peintes des ossuaires, les sombres teintes des vitraux, les figures austères des saints coloriés, et jusque dans le son de l'horloge antique du clocher, qui bat les secondes avec une lugubre et infatigable monotonie, tout concourt à imprimer au cerveau de ces populations rêveuses et primitives la pensée de la minute prochaine où il faudra rendre ses comptes. Les affres et les menaces du Dies ira sont comme incarnées dans chaque détail de cette décoration intérieure.

Une foi intense et naïve est au fond de cette race nerveuse et naturellement portée vers l'idéal religieux. Les explosions de piété chez ces âmes dévorées du besoin de croire sont profondément

touchantes, comme toutes les manifestations d'un sentiment sincère. Les pardons en renom attirent les fidèles par milliers. Au pardon de Sainle- Anne-la-Palud, qui a lieu le dernier dimanche d'août dans les landes marécageuses voisines de la baie, vingt mille pèlerins accourent de tous les cantons du Morbihan et du Finistère. Des paroisses entières, conduites par leur recteur, arrivent dès l'aube, à pied ou en barque, après avoir passé la nuit en route. Du plus loin que ces troupes d'hommes, de femmes et d'enfants aperçoivent le clocher de Sainte-Anne, elles s'agenouillent pieusement et entonnent des cantiques. Des femmes font cinq ou six fois sur leurs genoux le tour de l'église en égrenant leur chapelet ; des centaines de cierges s'allument incessammentautour de la statue de la sainte, et de nombreux pèlerins se plongent, comme aux temps druidiques, dans les eaux miraculeuses de la fontaine. Je me souviens d'un paysan cornouaillais en braies blanches et aux longs cheveux, qui avait amené avec lui un enfant rachitique et paralysé ; prosterné dans l'église, il priait la sainte avec une ferveur ardente, il s'abîmait dans son adoration ; puis, son rosaire terminé, il prenait le pelit en-

tant sous les bras et essayait de le faire marcher. Et il y avait dans cet essai, hélas ! infructueux, une telle expression de confiance naïve, une telle effusion de foi sincère, une telle illumination d'espérance, qu'on se sentait tout remué en regardant ce groupe rustique sur les dalles verdies de la chapelle.

Le pardon auquel nous assistons aujourd'hui est beaucoup plus calme et beaucoup moins fréquenté. C'est un pèlerinage tout intime, où se rendent seulement les populations voisines de Kerlaz, d'où dépend la chapelle de la Clarté. Il a plu pendant une partie de la journée, ce qui a encore diminué l'affluence des fidèles. Les chemins sont inondés, les fouillées qui entourent Téglise sont toutes ruisselantes, et les tentes des marchands de gâteaux, de crêpes et de cidre sont détrempées par l'humidité. Pourtant, la petite nef est bourrée de fidèles, et les dévots qui n'ont pu entrer se tiennent agenouillés autour des murailles : les hommes devant le portail, les femmes au chevet. La chapelle s'élève solitaire au miUeu des champs, et elle est entourée d'épais massifs d'arbres. Les filles, endimanchées, sont debout, accoudées au mur d'enceinte ; des enfants aux bonnets

chargés de doreloteries se roulent dans les jupes de leurs mères ; les gars en vestes brodées vont et viennent dans les sentiers mouillés et lorgnent timidement les jeunes filles. Des mendiants:

manchots, aveugles, culs-de-jatte, braillent des complaintes bretonnes et se traînent à travers la foule.

Tout à coup la cloche grêle tinte dans Tétroit clocher, les portes s'ouvrent et la procession sort de la chapelle. Ce sont d'abord les femmes aux collerettes et aux coiffes empesées, tenant chacune un cierge allumé; puis un vieux Breton aux longs cheveux blancs, en veste bleue et en braies, qui bat avec conviction une marche religieuse sur son tambour ; puis la statue dorée de la Vierge portée par quatre filles en blanc et précédée de lourdes bannières. Le clergé vient ensuite, entonnant des litanies, et derrière, sur deux rangs, des files de paysans aux cheveux flottants, aux mentons ras, aux figures austères et énergiques. Tous les pèlerins épars dans les sentiers tombent à genoux, et, aux roulements de tambour, aux tintements de la petite cloche, l'humble procession monte lentement vers le calvaire. Les silhouettes des coiffes blanches.

des têtes clievelues des chantres et des porteurs du dais se découpent vigoureusement sur le ciel gris. Un clair rayon de soleil, filtrant entre deux nuées, fait scintiller la couronne vacillante de la Vierge et empourpre brusquement un coin de bannière... Et on est tout étonné de se sentir ému, comme si une dernière bouffée de la foi lointaine des saisons enfantines vous remontait soudain du cœur jusqu'aux yeux.

14 septembre.

Comme nous entrions dans le bac de Tréboul, nous y avons trouvé déjà installées, la Payse et Jemima, avec leur petit page Josic. Elles vont finir une élude à la pointe de Leïdé et nous leur avons demandé la permission de les accompagner. Le bac aborde contre le pierre du port, et à deux pas s'arrondit une première falaise gazonneuse sur laquelle sèchent des filets. Des enfants y jouent; des femmes de pêcheurs, éparses sur la pelouse, tricotent en regardant la mer. — Accroupie contre une roche, une vieille se tenait immobile et pleurait silencieusement. La muette douleur profondément empreinte dans les traits et dans Tallitude de cette femme en deuil nous

a saisis au passage. La Payse s'est approchée de la vieille et Ta interrogée de sa voix claire et sympathique. Quand elle nous a rejoints, elle avait elle-même les yeux humides.

— Pauvre femme 1 nous a-t-elle dit, figurez-vous qu'elle reste seule au monde à soixante-dix ans, avec deux petits-enfants, dont Taîné n'en a pas dix. Son fils est mort en mer, et sa belle-fille est morte aussi, à ce que j'ai pu comprendre, car la vieille parle à peine français, et les larmes étouffent sa voix.

Un peu plus bas, nous nous sommes tous arrêtés de nouveau pour regarder un garçon de cinq ans, proprement vêtu, assis à l'écart et d'une beauté remarquable. Ses joues d'un beau rose, ses purs yeux bleus bordés de longs cils, sa bouche délicatement modelée, faisaient notre admiration. Avec cela, il avait un air si sage et si triste ! l'air d'un enfant auquel personne n'a souri. — L'expression sérieuse de ce mignon visage me rappelait les figures précocement graves des bambins que j'avais vus à Paris, à l'hospice des Enfants- Trouvés... Une voisine qui tricotait non loin de là s'est approchée.

— N'est-ce pas qu'il est mignon? a-t-elle mur-

muré, le pauvre 1 il est orpUeliû, et si quelqu'un voulait le prendre, ce serait une charité à faire...

— Je suis sûre que c'est l'enfant de la vieille femme que j'ai vue là-haut 1 s'est écriée la Payse.

— Oui, madame, justement... La vieille a bien des maux, à son âge, avec deux créatures à nourrir,

— Le père est mort?

— Oui, il y a un an... Sa barque s'est perdue au ras de Sein.

— Et la mère?

La voisine a haussé les épaules :

-— Après la perte de son homme, elle a abandonné ses enfants et quitté le pays... c'est comme si elle était morte... Et plus bas : — Elle est à Quimper... dans une mauvaise maison.

Je regardais l'enfant. On eût dit qu'il comprenait. Bien que nous l'eussions caressé et que nous lui eussions donné une pièce blanche, il ne se déridait pas. Il serrait la pièce dans sa main et levait vers nous d'un air effarouché ses deux grands yeux bleus si tristes.

— Tiens, ai-je murmuré à Tristan, voilà une occasion unique... Toi qui es célibataire et qui rêves d'adopter un enfant, prends celui-ci, qui est

charmaDt... Tu feras une bonne action et lu auras .un compagnon pour ta solitude.

Mon ami a eu d'abord la mine embarrassée de quelqu'un qu'on met au pied du mur, puis, clignant de Tœil du côté de Jemima, qui s'éloignait :

— Mon cher, a-t-il répondu en grognant, on ne peut pas courir deux lièvres à la fois... En ce moment mon cœur est occupé d'un autre côté...

Il a descendu rapidement la falaise et s'en est allé rejoindre Jemima, tandis que l'enfant, les yeux toujours fixes et les mains immobiles, regardait sans bouger notre groupe décroître au bas du coteau...

Quelle douce paix lumineuse tombait sur la lande ce jour-là, et quelles bonnes heures nous y avons passées à errer le long des sources, à travers les vergers à demi-sauvages des fermes éparses dans la solitude 1 Nous ne pouvions assez ouvrir les yejix pour admirer les délicates colorations de la terre et de l'eau : — le bleu sombre et velouté de la montagne de Loc-Ronan, le lilas rosé du Méné-Hom, les nuances vert argenté ou gris bleuté de la mer. La baie était tantôt enveloppée d'une brume blanche, tantôt ensoleillée, et quand le brouillard s'enlevait un moment, nous

apercevions entre deux buées les voiles des barques, les unes d*un blanc éclatant, les autres d*un roux orange, glissant sur Peau moirée.

Nous ne sommes rentrés qu'au crépuscule.

Au loin, devant nous, Taiguille du clocher de Ploa-Ré sortait du vert sombre des arbres, audessus des façades blanches de Douarnenez ; les trembles et les pins de Tallée Sainte-Croix bordaient Thorizon d'une ligne dentelée, descendant de réglise de Ploa-Ré jusqu'aux falaises du Riz; puis tout s'évanouissait dans une gaze brumeuse, à travers laquelle le soleil couchant transparaissait comme une grosse lune empourprée.

Dans le port de Tréboul, les barques qui rentraient s'enlevaient vigoureusement avec leur mâture et les silhouettes de l'équipage, sur la mer d'un violet foncé; de temps en temps, le choc d'une rame semait dans l'eau assombrie et résonnante des éclaboussures d'argent fondu. À l'avant du bac, plein de passagers, une jeune femme debout détachait le profil de son buste et de sa tête énergique et flère, inconsciemment posée dans une attitude sculpturale.

La mer était déjà très basse et le bac a dû s'arrêter sur la plage de l'île Tristan, où le pas-

seur nous a débarqués, nous laissant le soin de traverser, comme nous le pourrions, la grève à demi submergée qui nous séparait encore du pierre de Douarnenez.

Nos compagnons du bac, sardinières et pêcheurs, retroussant les unes leurs jupes, les autres leurs pantalons, se sont mis en devoir de passer à gué la grève limoneuse, pleine de flaques miroitantes. Force nous était d'en faire autant. Tristan s'est déchaussé, et voyant la répugnance de Jemima à patauger dans la vase, il lui a héroïquement proposé de la porter sur son dos, ce qu'elle a fini par accepter. Voilà donc mon ami s'arc-boutant contre un rocher et présentant ses robustes épaules à la jeune artiste, qui s'y accroche en rougissant et le plus chastement qu'elle peut. Puis Tristan se met en marche, clopin-clopant, tenant ses souliers dans ses mains et arrondissant son dos sous le poids de Jemima, Dans la pénombre crépusculaire, le groupe formait un ensemble de lignes tellement drôles, que la Payse et moi nous éclations de rire. Je proposai à cette dernière de lui rendre le même service.

— Jamais de la vie I s'est-elle écriée, le spec-

tacle que nous contemplons suffit pour m'ôter le goût d'une pareille traversée... Je préfère marcher...

Elle s*est décliaussée, j'en ai fait autant, et quand Tristan, après avoir déposé son précieux fardeau sur la jetée, s*est retourné tout essoufflé, il nous a aperçu sur ses talons. Il paraît qu'il avait eu un moment peur d'être obligé de porter aussi la Payse, car, en la voyant barboter dans l'eau, sa figure a eu une éloquente expression de soulagement.

— Quoi I s'est-il écrié en s'épongeant le front, vous êtes venue à pied?.. C'est très bien, cela, mademoiselle, je vous en fais compliment de tout mon cœur !

18 septembre.

Depuis deux jours le vent souffle en tempête et soulève les eaux de la baie. Les nuits surtout sont terribles. Les rafales balaient le port et les rues avec une violence enragée ; on dirait qu'elles prennent les maisons corps à corps et veulent les jeter bas. Les volets claquent, les fenêtres s'ouvrent d'elles-mêmes, les ardoises des toits volent en éclats, et les clameurs lamentables de l'ouragan

nous empêchent de dormir. Ce matin, de gros nuages ventrus^t plombés fuient dans le ciel avec une hâte furibonde; la mer, moutonnante et blanche d'écume, bondit contre les rochers avec un bruit de tonnerre. Sur le sentier qui domine la plage, les coups de vent sont si violents qu'on a peine à se tenir debout. Les vagues sont énormes. A chaque instant, des paquets de mer sautent par-dessus le parapet de la jetée de Rôs-Meur et viennent s'écraser bruyamment sur les dalles» Les barques ne sont pas rentrées depuis avanthier; la baie, déserte et houleuse, a un aspect tragiquement sauvage.

Sous les futaies de Ploa-Ré, où nous nous réfugions pour trouver un peu de calme, le sol est jonché de branches vertes, de hérissons de châtaignes et d'aiguilles de pin, que la tempête a fait pleuvoir pendant la nuit. Des vieilles femmes et des enfants- remplissent leurs tabliers de ces débris qui leur serviront de combustibles. Nous marchons tête baissée au milieu des feuilles tourbillonnantes. La Payse nous a quittés hier pour se rendre chez une amie qui demeure à trois lieues d'ici, au manoir de Kervenargan, où nous irons demain lui faire visite. En attendant, le départ

de notre réveillante compatriote nous a laissés un peu esseulés et mélancoliques.

— Si tu m*en crois, commence Tristan, en poussant gravement du pied les feuilles mortes, nous dînerons aujourd'hui au dîner de six heures... Puisque nous devons partir demain de grand matin, j'aime autant ne pas me retrouver en tête-àtête avec Jemima.

— Hein ! dis-je stupéfait, le vent a donc tourné encore une fois?... Je te croyais en train de devenir amoureux et de songer sérieusement au mariage... Entre nous, lu pourrais plus mal faire.

-— C'est possible, mais je suis une incarnation de l'homme chanté par le poète latin :

Video meliora proboque, Détériora sequor.

Certainement, Jemima ferait une excellente femme, mais j'ai dans l'idée que je serais un médiocre mari... Pauvre fille ! l'autre soir, tandis que je la portais sur mes épaules, je me suis arrêté un moment à nous r^arder tous deux dans une flaque d'eau : elle était souriante, elle, et moi j'avais la plus piteuse figure du monde I J'ai

cru voir, ainsi que dans un miroir magique, la mine que j'aurais une fois marié. Alors il m'a semblé que, comme dans la légende du roi Gradlon, une voix d'en haut me criait : a Lâche cette fille d'Eve, ami Tristan, c'est le mariage et toutes ses tablatures que tu portes sur ton dos ! » -— Vrai, cela m'a refroidi.

-— Tu aurais dû faire cette réflexion un peu plus tôt ! dis-je gravement.

— Eh ! oui, je suis un étourneau, je le sais... mais quoi? Je suis ainsi bâti... Je ressemble à une horloge oîi il y a une heure pour le mariage, une heure pour la solitude... Les aiguilles font le tour du cadran, se posant sur chaque heure et ne s'y arrêtant jamais... Je t'en prie, dînons à la première table, j'aurais le cœur trop gros et l'air trop sot en présence de Jemima.,,

20 septembre.

Kervenargan, où nous venons de passer une journée, ofl're de l'intérêt, même au point de vue historique. — C'est dans ce manoir perdu en pleine lande qu'à la fin de l'été de 1793, après avoir fui le Calvados, où leur tentative de résistance avait échoué, Barbaroux, Pélion, Guadet,

Buzot et Louvet, proscrits par la Convention, furent cachés pendant quelque temps par un ami dévoué. Le propriétaire de Kervenargan hébergea courageusement les malheureux députés, qu'on traquait comme des bêtes fauves et devant lesquels toutes les portes se fermaient. Il faut lire dans les Mémoires de Louvet les pages émouvantes où YoxxiÇimA^Faublas raconte cette triste odyssée. — Les girondins avaient passé aux environs de Quimper toute une nuit, tapis dans un bois et exposés à la pluie qui tombait à verse. « Buzot paraissait accablé, Barbaroux même sentait sa grande âme affaiblie... Pétion seul, inaltérable, bravant tous les besoins, gardait un front calme au milieu de ces nouveaux périls et souriait aux intempéries d*un ciel ennemi. » Au petit matin, ils rencontrèrent sur la route un ami que Kervélégan, député de Quimper, envoyait audevant d'eux. On les conduisit d'abord chez un curé constitutionnel qui les réchauffa, les sécha, leur servit à manger et les cacha jusqu'au soir. A la nuit tombante, ils se rendirent dans un petit bois, où leurs nouveaux hôtes les attendaient et où ils se séparèrent. Salles, Cussy et Girey-Dupré s'en allèrent ehez le député Kervélégan. Pétion

DOUARNËNEZ. 335

gagna une campagne voisine, où Guadet Tattendait et où Barbaroux et Louvet devaient le rejpindre plus tard. Cette campagne, que Louvet ne nomme pas, était le manoir de Kervenargan.

En leur donnant rhospitalité, le maître du logis exposait non seulement sa vie, mais celle de sa femme, de ses sœurs et de parents très âgés, ce Entourés d'espions, dit un contemporain (Cambry, auteur d'un Voyage dans le Finistère), il eut la fermeté de leur montrer toujours un front serein. Il appela souvent chez lui la force armée, la gendarmerie, les plus ardents dénonciateurs, dans le moment où leurs victimes n'étaient séparées d'eux que par des planches... Tous les moyens qui pouvaient écarter les soupçons se présentaient à son esprit; on dansait deux fois par semaine au manoir de Kervenargan. Toutes les femmes du voisinage de Douarnenez étaient priées à ces fêtes , Tétourdissement, la gaité, tous les rapports du lendemain, éloignaient les soup* çons que la vérité, qui ne se cache jamais bien, faisait naître et renaître chez tous les surveillants du district. »

La mère de Barbaroux avait trouvé moyen de rejoindre son fils dans ce refuge enfoui sous les

châtaigniers et les chênes. Elle y vivait, déguisée en lingère, et avec sa tendresse et sa grande douceur, elle soutenait le courage de Barbaroux, qui s'était rasséréné au point de composer, pendant sa réclusion, une ode sur rélectricité. Les vers du député marseillais ne sont ni meilleurs ni plus méchants que la généralité des productions poétiques de cette époque peu littéraire. J'en cite une strophe à titre de curiosité :

Suis-moi dans les plaines du vide, Mortel ! Sur le trône des airs Vois ce feu moteur, il préside A la marche de l'univers.

Astres, dont une main puissante Sema cette voûte éclatante, Parlez, qui vous tient suspendus?

Ah ! sans cette force immortelle, Roulant dans la nuit éternelle.

Les mondes seraient confondus.

Dans cette retraite de Kervenargan, Louvet, Pétion, Buzot et Barbaroux attendirent l'arrivée de la barque, préparée pour les conduire à travers la baie de Douarnenez jusqu'au bâtiment qui devait les transporter au bec d'Ambès. C'est de là qu'ils partirent une nuit pour se mettre en quête

de cette barque si impatiemment désirée. « li n'était pas minuit, dit Louvet, quand nous arrivâmes au bord de la mer. A l'auberge où on nous avait fait préparer à souper, nous apprîmes que la chaloupe n'avait pas encore paru... Enfin on courut réveiller des pêcheurs qui, moyennant triple salaire^ consentirent à nous recevoir dans leur barque ; mais il fallait attendre que la marée montante vint la mettre à flot. C'était encore trois quarts d'heure à perdre, trois quarts d'heure à passer dans le voisinage du commandant du petit fort qui dominait la plage. Heureusement il avait déjà bu si raisonnablement qu'il ne songeait guère à s'inquiéter quelles gens s'impatientaient à côté de lui. La barque nous reçut sans accident... Il fallut ramer une heure pour doubler une pointe (probablement le cay de la Chèvre)^ où le vaisseau, qui devait rester un peu en arrière du convoi, avait ordre de nous attendre (1 ). . . » Kervenargan est situé à cinq minutes du petit village de Poullan, qui dépendait jadis de l'ancien district de Pont-Croix. On s'y rend par un chemin creux qui part de Poul-Davit, et qui,

(1) Louvet, Mémoires,

toujours montant, Qnit par déboucher au milieu de la lande. Quand on approche du manoir, on s'imagine tomber en plein dans un roman de Walter Scott. L'habitation est complètement enfoncée dans les arbres. On y arrive par une longue avenue herbeuse, en pente, formée par une quadruple rangée de vieux hêtres. Au bout de l'avenue se dresse la façade grise d'un haut mur encadré dans deux tourelles aux toits en éteignoir. Le mur, tapissé de fougères et de pariétaires, est percé de deux portes à ogives tréflées : Tune haute et large pour les voitures, l'autre étroite et plus basse pour les piétons. Une frêle colonnette de pierre, feuillagée et fleurie, sépare les deux ouvertures et se termine elle-même par un trèfle flamboyant.

Au seuil de la petite porte, nous sommes accueillis par le sourire lumineux de la Payse, qui nous présente à la maîtresse du logis. Celle-ci, vêtue de noir (elle est veuve), nous salue d'un sourire grave et nous souhaite la bienvenue. Elle a passé la cinquantaine et voilà plus de vingt ans qu'elle n a guère quitté Kervenargan que pour aller à Pont-Croix ou à Douarnenez. Aussi a-t-elle l'allure timide et un peu sauvage des gens qui ont

vécu dans la solitude; mais celte timidité est mêlée d'une distinction naturelle et d'une bonne grâce charmante. Ses yeux intelligents et pleins de feu ont dû être fort beaux ; elle a de grands traits accentués, une bouche très fine et des gestes un peu virils.

La cour carrée où nous entrons est bordée des deux côtés par deux corps de logis en équerre ; l'un vient s'appuyer au mur de clôture ; l'autre se prolonge jusqu'au jardin, dont la grille de bois, enchevêtrée de plantes grimpantes, forme le quatrième côté du carré. Les fenêtres et les portes de l'habitation donnent toutes sur cette cour, de sorte que, vu du dehors, le manoir, avec ses tourelles et de rares lucarnes ouvrant sur les bois, a quelque chose d'un château fort. Rien de plus gai et de plus hospitalier que l'aspect de la cour, où vaguent des poules, et des corps de bâtiment, où des rosiers et des pieds de vigne grimpent jusqu'au toit et s'entortillent aux meneaux sculptés des fenêtres. L'intérieur du logis est simple et cordial comme la propriétaire elle-même : un vestibule orné de larges armoires de chêne, des murs blanchis à la chaux, un salon sobrement meublé de vieux meubles du siècle dernier; une

salle à manger décorée de ces jolis buffets à clous et à ferrures de cuivre jaune qu'on fabrique à Pont-Croix ; une vaste cuisine avec ses vaisselliers rustiques et sa cheminée profonde, aux landiers trapus. Un escalier de bois à rampe de chêne conduit au premier étage, et tout en gravissant les marches délabrées, je songe au temps où Barbaroux, avec sa haute taille et sa fière tournure, Pétion avec sa barbe et ses cheveux blanchis avant Fâge, montaient ou descendaient d'un pas inquiet ces mêmes marches qui criaient sous leurs pieds. — Au premier, notre hôtesse nous montre une étroite pièce en contre-bas, prenant jour sur les bois par une étroite meurtrière, et où, dans son enfance, on renfermait^ elle et sa sœur, avec une leçon à apprendre. Elles avaient surnommé cet obscur réduit Y en fer ^ et c'est probablement dans cet enfer que les girondins se cachaient pendant de longues heures, tandis qu'en bas, pour déjouer les soupçons, leur pro- ' tecleur faisait boire les gendarmes du district, ou danser les belles dames de Douarnenez.

De la maison nous gagnons le jardin, a travers un clos planté de pommiers moussus. Ce jardin, ceint de hauts murs et protégé contre les vents

DOUARNENBZ« 341

de mer par les bâtiments du manoir, n'est qu'un fouillis à demi sauvage, mais quel délicieux fouillis ! — Dessiné à l'ancienne mode, avec des allées droites qui le partagent en quatre carrés bordés de buis, un cadran solaire au centre et une charmille centenaire dans le fond, il est plein de plantes de toutes provenances, plantes rares ou communes, aristocratiques ou plébéiennes, exotiques ou vivaces. — Sur ces côtes humides où il ne neige presque jamais, Thiver est très doux et, pour peu qu'ils soient protégés contre le vent d'ouest, les arbustes les plus délicats croissent en pleine terre. — Là, tout pousse à la bonne aventure : sarriettes et jasmins, piedsd'alouette et amaryllis, magnolias et lauriers, fenouils et camélias; poiriers en quenouille chargés de lichen, et vignes échevelées. — La dame du logis nous montre tous les trésors de son parterre, nommant au passage chaque fleur rare ou vulgaire, nous expliquant leurs vertus, et nous offrant gracieusement les plus belles. Un doux soleil éclaire ce plantureux coin de terre, et, avec les odeurs attiédies des roses et des citronnelles, une paix profonde, une quiétude assoupissante monte vers nous et nous enveloppe.

Quelle impression d'accalmie et d'oubli cet enclos épanoui devait produire sur les girondins, qui avaient encore dans les oreilles le fracas des batailles de la Convention, la voix tonitruante de Danton, les clameurs des tribunes, quand ils se promenaient par une après-midi d'automne le long de ces charmilles d'où ils n'entendaient plus que la musique du vent dans les pins, et la voix lointaine de la mer !

La mer, nous désirions la revoir, et, après une rapide collation, notre hôtesse a voulu nous conduire elle-même jusqu'à la grève, à travers des bois de chênes verts et de pins maritimes.

Elle avait chaussé de fortes bottes d'homme, coiffé un chapeau de paille à grands bords, jeté sur ses épaules une pèlerine noire, et, ainsi accoutrée, un parapluie sous le bras en guise d'ombrelle, elle avait à une certaine distance l'air d'un curé de campagne qui s'en va à une conférence. En avant, marchait un grand Breton en veste bleue et en braies, la figure rasée, les cheveux flottants, n nous servait de guide à travers la lande et portait gravement dans ses bras, avec de paternelles précautions, l'enfant d'une parente de notre hôtesse.

— Cet homme, qui s'appelle Tan-guy, nous murmure la Payse, est ud damaniou, c'est-à-dire qu'il possède à long bail une métairie dépendant du domaine de Kervenargan. Il était d'abord domestique au manoir et avait pieusement soigné, pendant sa dernière maladie, la mère de la propriétaire actuelle. Quand la vieille dame a rendu le dernier soupir : « Je ne veux pas, a dit l'héritière, que l'homme qui a porté ma mère dans ses bras soit traité comme un domestique; » et elle lui a donné à moitié fruits une de ses métairies.

Effectivement, elle le traite devant nous avec une déférence marquée, et il y a, dans la tenue et les façons de Tan-guy à son égard, un mélange de respect et de dignité très caractéristique.

Au sortir des bois, la lande a un aspect grandiose. Elle se déroule à perte de vue, à droite et à gauche ; à environ une lieue en avant de nous, elle est brusquement coupée par la nappe bleue de la mer, qu'encadrent les roches de Morgat et les cimes du Méné-hom. Les falaises et les flancs de la montagne ont de belles couleurs d'un rose doré ; la mer est d'un bleu foncé, le bleu d'un lac italien ; la lande ondule, nue et violette; çà et là un bouquet de pins ou quelques chênes, rasés par le

vent du large, rebroussent leur feuillage vers la terre. — La Payse les compare à un groupe de femmes dont les jupes et les capes seraient fouettées par la rafale...

— Voilà bien une comparaison féminine ! s'écrie Tristan; non, ils ont Tair effaré de pauvres arbres fuyant à toutes jambes devant l'ouragan qui les pourchasse...

Aux approches de la côte, des ruisseaux creusent soudain le sol, et dans les ravins profonds, des fouillis d'arbres se tordent convulsivement, abritant sous leurs ramures noueuses des métairies aux toits de chaume, aux mines sauvages, aux noms étranges : — Kergariou, Kerbargwinn ; on se croirait à des milliers de lieues de Paris.

Après avoir longuement erré parmi les rochers de la pointe et de la grève, et bu une gorgée d'eau miraculeuse à la fontaine de Saint-Ronan, nous nous en revenons à petits pas, tandis que le soleil s'enfonce derrière les chênes de Kervenargan. Notre hôtesse est infatigable. Elle franchit les clôtures et les échaliers avec une agilité toute masculine et elle refuse énergiquement l'aide de Tristan, qui s'est constitué son chevalier servant. Notre ami ne la quitte pas d'une semelle, buvant

ses paroles, écoutant avec déférence la légende de Saint-Beuzec , dont le clocher pointe tout là-bas. La voix de Tristan a pris ces inflexions enfantines et caressantes dont il use quand il veut séduire son monde. Le voilà redevenu galant; Jemima est complètement oubliée, et on croirait maintenant qu'il veut faire la conquête de la propriétaire de Kervenargan.

La tranquillité du soir tombe sur la lande solitaire. Pas un bruit. Devant nous, les bois de pins et de chênes découpent vigoureusement leurs masses bleuâtres. Notre hôtesse nous parle de sa jeunesse, du temps où elle parcourait à cheval la distance qui sépare Poullan de Pen-march, et de sa vie silencieuse dans son manoir perdu, où Ton n'a d'autre visite que celle de « ces messieurs prêtres. » Elle n'a aucun besoin de confortable, et vit de sa terre, qui lui donne tout en nature. Quand, par hasard, il lui faut trouver de l'argent comptant, elle vend quelques pins aux marchands de Pont-Croix, qui viennent les abattre et paient soixante francs un arbre bien portant et poussé à belle hauteur. £t tandis qu'elle parle et que nous retraversons les bois, je remarque trois squelettes d'arbres fraîchement coupés, pros-

ternes mélancoliquement dans la bruyère

Quel paisible retour dans la chênaie déjà assombrie, où les glands murs tombaient de temps en temps avec un bruit léger I Et quel bon souper nous attendait à la rentrée ! Dans la salle à manger aux murs blanchis, la table, recouverte d'une nappe éblouissante, était dressée. La servante apportait des assiettées de crêpes, du beurre battu dans l'après-midi, de beaux fruits qui n'avaient certes pas mûri dans Thumide verger de Kervenargan. L'hôtesse nous versait du vin d'Espagne dans de vieux verres de cristal à facettes, qui devaient être contemporains des girondins. — Et tout en levant mon verre pour trinquer à l'hospitalité bretonne, Je me disais que la visite de la Payse et la nôtre avaient dû fortement déranger l'équilibre du modeste budget du manoir, et je songeais involontairement aux trois grands pins fraîchement abattus, qui gisaient là-bas dans l'herbe du bois...

La nuit était venue. Il a fallu prendre congé de notre cordiale hôtesse. Tristan avait positivement des larmes dans la voix. La Payse, toujours moqueuse, l'a tiré par la manche, au moment où nous étions déjà dans la cour :

— AJi ! ça, lui a-t-elle demandé, et J&mima?,., que lui dirai-je de votre part, quand je la reverrai?

Tristan a froncé le sourcil. — Laissez-moi, a-t-ii répondu, en grognant, il y a des moments où il feiut savoir se taire I

Tout à son émotion nouvelle, il s'est enfoncé dans l'obscurité de l'avenue, hâtant le pas et frottant ses yeux mouillés.

22 septembre.

Ce matin, par un temps gris, nous avons quitté Douarnenez, le cœur gros et le regard mélancolique, en compagnie de trois paysagistes et de deux jeunes savants qui ont passé leur été à étudier les annélides et les zoophytes sur les côtes de Bretagne. Nous rentrons tous à Paris, mais auparavant nous comptons visiter Quimper, Concarneau et Quimperlé. Tristan monte le premier dans le break, la mine morose et le front rembruni. Il rapporte de Kervenargan deux branchettes de chêne vert et un galet ramassés sur la grève de Saint-Ronan. 11 a enveloppé soigneusement ces deux reliques dans sa chemise de nuit, il a ficelé le tout dans un vieux journal et il ne

quitte pas de l'œil son précieux paquet. — A Tune des fenêtres de Thôtel, Mariannic, la petite servante de la table d'hôte, penche son corsage bleu, sa tête blonde souriante et nous souhaite bon voyage ; le conducteur fouette ses chevaux, les grelots tintent, et nous voilà en route pour Quimper.

Ces petites villes bretonnes ont toutes un air de famille ; je me borne à noter au passage quelques traits de leur physionomie qui m'ont particulièrement frappé. — A Quimper, une cathédrale à mine sévère où la statue du roi Gradlon chevauche, haut dans l'air, entre deux sveltes flèches jumelles; une jolie rivière encaissée entre un quai bordé de cafés et de boutiques, et un grand bois de hêtres, sur la gauche. — A Concarneau, la ville close, fortifiée par Vauban, mirant silencieusement dans Teau du port ses tours massives et ses noires fortifications, tandis que la ville marchande se répand, bruyante, au bord d'une baie large et semée de voiles. — A Pontaven, la ville des meuniers, une vallée profonde, semée de blocs de granit ; un bruit étourdissant de roues de moulins, d'écluses ouvertes et d'eaux bouillonnantes ; puis, au delà des vieilles maisons per-

chées à chevauchons sur le cours de l'Âven, uoe pittoresque auberge qui rappelle Barbizoa et où une quarantaine de paysagistes anglais ou américains discutent bruyamment. — A Quimperlé, un aspect moitié arcadien, moitié monastique : des prés et des parcs enclavés dans les maisons ; des rues solitaires où l'Ellé et Tlsole, deux poissonneuses rivières, roulent rapidement leurs eaux sonores; de verdoyantes éminences, d*où une aiguille de clocher ou une façade de couvent surgit d'un massif d'arbres...

Notre dernière étape a été pour Landerneau, auquel sa lune et ses commérages ont fait une réputation proverbiale. Le train de Quimper s'y arrête, et comme nous devons attendre le passage du train de Brest, nous avons une heure de loisir, juste le temps de visiter sommairement la ville.

Nous nous arrêtons d'abord devant une église du xvi« siècle, adossée à un pâté de maisons de la même épo(|ue. Entre les poutres du pignon de Tun de ces vieux logis, des hirondelles ont bâti leurs nids. Bien que nous soyons à la fin de septembre, le temps est si doux qu*elles n'ont pas encore songé à émigrer. Elles vont, viennent et

3b0 LE JOURNAL DE TRISTAN.

virent autour des toitures pointues; leurs ailes en fer de flèche se découpent sur le ciel bleu, et nous nous amusons à suivre les ébats de ces buveuses d*air. Elles sortent du nid, puis y rentrent en poussant de petits cris aigus; on dirait que, comme nous, elles ont peine à quitter la Bretagne, et qu'elles ne se lassent pas de revisiter leurs places préférées, de même que nous nous attardons dans chaque petite ville bretonne. — Nous descendons vers la ville basse par une longue rue déserte et bordée de murs de couvents. Devant nous, inquiet, la queue entre les jambes et le nez au vent, un épagneul à poil noir vague avec cette allure précipitée et incertaine d'un chien qui a perdu son maître. Il tourne autour de nous et flaire surtout les mollets de Tristan.

— Je voudrais connaître, dit notre ami, le remue-ménage intérieur qui se fait en ce moment dans le cerveau de cet animal... Pauvre bête! je suis sûr qu'elle éprouve au sujet de son gîte de ce soir les mêmes angoisses, les mêmes alternatives d'espoir et de crainte que je ressens moimême quand je songe à Ténigme de la vie future...

Et Tristan, devenu sentimental, flattte l'épa-

DOUÂRNENEZ. 351

gneul, le caresse, Tinterpelle d'une voix amicale, tant et si bien que le chien ne veut plus le quitter. — Nous voici aux bords de TÉlorn, en face des anciens moulins de Rohan ; nous longeons le quai planté d'arbres, où les élégantes de Landerneau se promènent au bras de leurs maris. L'épagneul ne lâche plus Tristan.

— Sais-tu, soupire ce dernier, que ce chien commence à m'intéresser?

— Eh bien, prends-le avec toi... Tu souhaitais de te donner au moins la compagnie d'un chien... En voilà un qui est beau, qui n'a plus de maître et qui le fera honneur ; emmène-le !

Tristan se gratte le front. — Oui, répUque-t-il, mais il y a le trajet... il faudra caser l'épagneul dans le compartiment des chiens, et puis... il n'aurait qu'à devenir enragé... On ne sait jamais avec les chiens errants !

— Tu es toujours le même : prompt à rêver de belles résolutions, plus prompt encore à les abandonner dès qu'on te pousse au pied du mur... Tu te plains de ta solitude, et pendant notre voyage la destinée t'a mis successivement sous la main une femme, un orphelin, un chien perdu... Prends au moins le chien I

— Certainement, je le devrais; mais je ne suis pas chez moi, et puis cet épagnéul a un regard luisant et méphistophélique, qui me fait penser au barbet du docteur Faust. . . Décidément, non ! . . . — Allons, va-t'en 1 s'écrie-t-il, en agitant les bras pour éloigner le malheureux épagnéul.

— Il y a un proverbe breton qui dit :

Brave homme, faites à votre guise.

Mais élevez maison ou cabane.

Je t'engage à bâtir au moins la cabane...

— Tu m'ennuies!... Et ce chien aussi m'ennuie; pour m'en débarrasser, je vais visiter celte église qui est de l'autre côté du pont.

— Ne t'en avise pas, tu manqueras le train.

— C'est bon, j'ai encore une grande demiheure...

Malgré nos remontrances, Tristan s'entête et part avec son chien sur les talons. Nous autres, nous remontons vers la station, et à peine sommesnous en vue de la gare que la cloche sonne le départ.

— Pourvu que cet original retrouve son chemin et arrive à temps ! me dis*je intérieurement.

Nous arpentons le quai de débarquement avec un commencement d'inquiétude. Un long sifflement, un panache de fumée, et voici le train de Brest qui glisse doucement sur les rails en lâchant sa vapeur. — Cinq minutes d'arrêt 1 — Quelques voyageurs courent au buffet, un facteur charge nos bagages et les brouette vers le fourgon des messageries. Pas de Tristan. — Deux gendarmes à Tair placide se promènent lentement le long du train ; nos yeux fouillent la route blanche qui va de la ville à la station. Rien. — En voiture, messieurs ! en voiture 1 — Il n'y a plus à dire, il faut monter. Nous nous installons dans un compartiment et nous mettons le nez aux fenêtres. Un dernier coup de sonnette ; on ferme bruyamment les portières... Au même moment, quelqu'un apparaît au détour de la route et prend le galop; quelqu'un entre violemment dans l'intérieur de la station, apparaît successivement comme une âme en peine aux vitres des salles d'attente, — c'est Tristan. — Il secoue convulsivement le bouton de chaque porte, mais les portes sont closes. Nous le voyons s'élancer vers le buffet, puis surgir à côté du garçon, par la porte qui communique avec le quai. — D'une

main il tient le précieux paquet où sont roulés les brins de chêne et le galet de Kervenargan ; de l'autre, il fait des signes désespérés. — Trop tard 1 — Le train s'est mis en marche, le voilà qui file; les gendarmes empêchent notre ami de se précipiter à sa poursuite...

Et toujours penchés aux portières, nous voyons le retardataire secouer ses grands bras avec des gestes de télégraphe aérien ; et Tinfortuné Tristan, — sans femme, sans enfant et sans chien, — reste comme un colis abandonné, — à Landerneau.

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