FLEURS D'AUTREFOIS
Il y a des semaines où on est mal en train. Les gens de chez moi ont dans leur patois un mot très énergique pour exprimer cet état d'esprit; ils disent qu'ils sont dédiscaillés, ce qui signifie qu'ils ont le visage retourné. Quand on a la jaunisse, on voit tous les objets teints d'une livide couleur jaune; quand on est débiscaillé^ on est en proie à la même infirmité, et les plus belles médailles vous semblent n'avoir plus que des revers. Les choses de ce monde vous font l'effet d'une tapisserie vue à l'envers; on n'en aperçoit plus que les nœuds, les raccords et les bouts de laine pendant misérablement. Lorsque je suis dans ces sombres dispositions, il n'y a plus pour moi qu'un remède : reposer mes yeux sur de la
verdure et des fleurs, c'est pourquoi je suis allé ce matin au marché de la Madeleine. — Cette longue allée où la lumière est doucement tamisée par lès toiles tendues au-dessus des échoppes, présente à l'œil des foisonnements de plantes vertes, des amoncellements de roses, et de tous côtés, une réveillante fête de couleurs. Toutes les nuances du rouge se mêlent et s'harmonisent sur les tiges des géraniums et des pélargoniums; dans des seaux de fer-blanc les bleuets et les myosotis étalent de larges taches bleues; les fuchsias élancent dans l'air comme des fusées leurs branches sveltes, dont les clochettes frissonnantes retombent en pluie de rouges étincelles. Les bottes de jasmin montrent leurs pâles étoiles dans les déchiquetures du feuillage foncé, à côté des roses cramoisies ou laiteuses, dont le parfum vous fait rêver aux fabuleux jardins des contes des Mille et une Nuits. — Dans l'une des échoppes, une modeste collection d'œillets d'Inde m'a envoyé tout à coup son odeur poivrée au passage, et m'a reporté bien loin en arrière, vers les saisons oubliées où cette fleur était à la mode.
FLEURS dVuTREFOIS. 211
Quand on est dans la pleine exubérance de la jeunesse, on a le goût des nouveautés en horticulture, comme en philosophie et en politique. Jadis je m'entichais des plantes exotiques et rares qui commençaient à montrer, dans nos jardins, leurs curieux visages d'étrangères. Je n'avais d'yeux que pour les grenadilles, les magnolias, les gardénias et les gloxinias. Maintenant que nos parterres et nos jardinières sont envahis par ces nouvelles figures, et que nous sommes devenus cosmopolites en horticulture, comme dans nos mœurs et nos idées, je commence à regretter les vieilles fleurs françaises qui décoraient les platesbandes d'autrefois et dont les espèces ont quasi disparu. Vous êtes-vous demandé ce que deviennent ces fleurs démodées qui ont, comme les mots et les nationalités, leur période de grandeur et de décadence?
Ne dum sermonum stet honos, et gratia vivax ; Mulla renascentur quae jam cecideie, cadent que Qiiœ nunc suntin honore vocabula...
Il en est de même dé nos fleurs : beaucoup ont été en honneur, qu'on ne retrouve plus maintenant qu'au fond de quelque obscur village ou dans
ces jardinets que les employés de chemiDS de fer cultivent le long de la voie. Elles ont le sort de ces poèmes et de ces romans qui ont charmé nos grand^mères, dont on sait encore les noms, mais qu'on ne relit plus guère qu'à la campagne, un jour de pluie, quand on les découvre sur les rayons poudreux de la bibliothèque d'un vieil oncle. Connaissez-vous le poème de la Navigation d'Esménard, Claire d'Albe de M°»« Cottin, le Solitaire du vicomte d'Arlincourt? Avez-vous lu seulement \q^ Jardins de Delille? Et cependant toutes ces œuvres ont été jadis de grands succès. Songez après cela à ce qui adviendra de nos romans en vogue et de nos fleurs à la mode? Quand je revois ces livres tant choyés, ces plantes tant fêtées il y a quelque soixante ans, je ne puis m'empècher de me rappeler une épitaphe que je déchiffrai un jour sur les dalles d'une vieille église romane : « Passant, tu vois ce que je suis, tu sçay ce que j'ai esté, pense de toi ce que tu seras. »
Parmi ces plantes oubliées ou dédaignées, connaissez-vous la croix de Jérusalem, dont le nom
FLEURS d'autrefois. 213
botanique est lychnis cJialcedonica? Elle a presque complètement disparu, et cependant elle ne manquait ni de noblesse ni de beauté, avec ses tiges feuillues d*un beau vert, terminées par des corymbes de fleurs d'un rouge vif, en forme de croix de Malte. Elle avait surtout ceci d'appréciable pour les gens qui aiment à jeter de la poudre aux yeux, c'est que ces fleurs, mises à la boutonnière, simulaient à s'y méprendre le ruban de la Légion d'honneur. Les amateurs de décorations pouvaient impunément en orner leur redingote; c'était plus innocent et moins coûteux que l'ordre du Christ. Et son cousin germain, le compagnon? disparu aussi, avec un autre petit œillet de la même famille, qu'on appelait la mignotise et qui, planté en bordures touffues, répandait un pénétrant et fin parfum de girofle. Celait un charme pour les yeux que ces plates-bandes d'autrefois avec leur ceinture de plantes vivaces, qui sentaient bon, avaient des couleurs gaies et se reproduisaient presque sans culture : les grandes campanules violettes, la campanule Mton de Jacob^ la fraxinelle, l'hémérocale à odeur de fleur d'oranger, les balsamines pourprées ou panachées, les boules de neige ^ les impériales qui
annonçaient le printemps, les roses de Noël qui affrontaient Thiver, que sont devenues toutes ces fleurs familières et patriarcales qui s'harmonisaient si bien avec la physionomie bourgeoise et hospitalière des vieux logis de province?
La physionomie elle-même de la province s*est altérée. Les grandes villes percent des rues droites et monotones et les bordent de bâtisses neuves, à Tinstar de Paris; les petites villes imitent les grandes. Encore un peu et on ne retrouvera plus un seul de ces vénérables logis à façade sculptée, dont les portes cochères laissaient voir, en s'ouvrant, une cour silencieuse et fleurie, aux murs tapissés des larges feuilles rondes de Taristoloche. Au delà du perron, à travers le couloir assombri du vestibule, on apercevait, comme au bout d'une lorgnette, le jardin avec ses caisses de lauriers-thyms, ses bordures de juliennes blanches et rouges, et ces magnifiques plantes décoratives, oubliées et démodées aussi : la rose trémière et l'héliante tournesol. — Y avait-il un décor plus charmant que ces hautes
FLEURS d'autrefois. 215
mauves pyramidales, que nous appelions chez nous des roses papales et qui s'élevaient aux angles des carrés? Dressant majestueusement leurs hampes ornées de feuilles opulentes, elles étalaient leurs corolles satinées aux nuances si vives et si variées : les unes d'un Jaune pâle, d'autres couleur de chair ou d'un blanc de lait, d'autres enfin d'un rouge si foncé qu'il paraissait noir. Et les grands soleils qui épanouissaient en pleine chaleur d'août leurs énormes fleurs si bien nommées , au disque d'or couronné de fleurons d'une riche couleur souci? C'était merveille de les voir, éclatantes et solitaires, dans la lumière estivale qui les baignait. On eût dit d'étranges divinités péruviennes autour desquelles, comme un peuple de dévots en prière, bourdonnaient des centaines de mouches à miel.
Je ne puis penser à toute cette flore oubliée sans revoir un antique jardin de mon enfance, un vrai fouillis herbeux, touffu, mal ébranché, mais où toutes ces plantes poussaient à la bonne aventure. Je me remémore les massifs de fram-
boisiers, les plates-bandes diaprées de bouquets tout' faits et de pavots multicolores, entre lesquels trois vieux pruniers de reine -Claude tordaient leurs bras crevassés où des gommes se distillaient en larmes d'or. J'entends par-dessus les arbres le carillon des cloches de vêpres tintant dans la paix des après-midi de dimanche, et, dans les silences des sonneries, je perçois encore le bruit mat et sourd d'une prune mûre, gercée et succulente, qui tombait parmi les touffes d'œillets. Les coins d'un ciel bleu ouaté de blanc, entrevus parmi les branches; l'odeur des phlox lilas; le profil incliné des « soleils » couleur d'or; le son mélancolique de la flûte de notre voisin le ferblantier; toutes ces sensations me reviennent comme si c'était hier. Quelle douceur endormante régnait dans cet enclos feuillu ! Rien ne la troublait que la perspective d'une leçon de catéchisme à réciter au curé, le soir, à la sortie des vêpres.
Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse.
Le chapitre de la grâce sanctifiante et hoM'^ tuelle était le point noir de cette quiétude azurée et ensoleillée, comme aujourd'hui la pensée d'ar-
FLEURS d'autrefois. 217
river ponctuellement à mon bureau gâte la Joie de mes flâneries du matin. Quand je songeais à ma leçon peu sue et aux interrogations du curé, je me disais : « Ohl être grand, pour n'avoir plus de catéchisme à apprendre I » Maintenant que je suis grand, je m'aperçois que la corvée du catéchisme a été remplacée par le tourment de la feuille de présence^ et je soupire : « Oh! quand viendra Theure de ma retraite! » Et elle viendra, et avec elle la décrépitude, et de désir en désir, je cheminerai tout doucement vers cette auberge du repos suprême qu'on appelle le cimetière, et je n'aurai pas même la consolation de sentir pousser sur ma tête les fleurs de mon enfance, les « croix de. Jérusalem » et les « soleils » dont les grainetiers de ce temps-là dédaigneront tout à fait de collectionner les graines.
Que de moroses pensées à propos de fleurs!
Et pourtant, l'hymne de vie, qui nous le chante mieux que ces plantes épanouies dont la floraison ne chôme pas un jour de l'année? Quand les chrysanthèmes ont célébré en chœur la chute de
Tautomne, les romarins et les perce-neige fredonnent discrètement la chanson de Thiver. Les ajoncs d'or s'ouvrent dès la fm de janvier, les chatons des noisetiers fleurissent à la Chandeleur, et les anémones, les violettes et les jolis-bois embaument les feuilles sèches au milieu des giboulées de mars. — Dans ce vieux jardin de mon enfance, c'était une fête pour moi d'épier aux jours de dégel l'éclosion des oreilles â/ours qui bordaient les parterres. Les oreilles d'ours veloutées, aux nuances d'un brun violet ou d'un jaune d'or, au délicat parfum printanier, encore une fleur perdue!... Elles alternaient dans nos platesbandes avec les primevères blanches et roses, et c'est chez elles que j'ai pris, un matin, ma première leçon de botanique, sous les auspices d'une vieille grand'tantequi avait « des clartés de tout », et qui ne dédaignait pas de répondre aux interrogations posées sans relâche par un petit-neveu de dix ans singuhèrement questionneur. Ce matin-là, j'étais préoccupé de savoir d'où venait le miel dont j'avais mangé une tartine. — ■ Comment fait-on le miel, grand'tante? — Ce sont les abeilles qui le fabriquent. — Avec quoi? — Avec du sucre qu'elles vont chercher dans les fleurs. — Ah!
FLEURS d'autrefois. 219
il y a du sucre dans les flçurs! — Cette découverte réjouissait mes instincts de gourmand. — Oui, répondit la tante. — Elle se baissa, cueillit une primevère, enleva délicatement la corolle, et me posant le pistil humide et vert sur les lèvres : — Goûte, ajouta-t-elle. — Et j'y goûtai et je trouvai qu'effectivement cela avait une petite saveur sucrée. Alors la bonne femme reprit une primevère et elle m'expliqua le mystère des étamines, le pollen tombant en poudre d'or sur le pistil imbibé de suc, et par une métamorphose vraiment féerique la fleur se changeant en fruit. Pour compléter la démonstration, elle m'ouvrit la capsule d'un pavot défleuri et me montra les milliers de petites graines vertes qui y dormaient encore. En même temps, dans mon cerveau, des semences nouvelles germèrent tout à coup, et mieux que dans le texte de mon Histoire sainte, je compris le mot de Dieu à Abraham : « Ta postérité sera aussi nombreuse que les étoiles du ciel. » Quoi d'étonnant, puisque, dans cette seule tête de pavot, il y avait assez de graines pour ensemencer trois ou quatre jardins comme celui de ma grand' tante !
A partir de cette matinée, mon attention s*est trouvée fortement attirée vers le règne végétal, et je le déclare, Je n'ai jamais regretté un seul des moments passés dans l'intimité des plantes. Elles m'ont donné de paisibles joies, elles m'ont initié à de curieux mystères; et elles m'ont aidé à supporter de mauvais quarts d'heure. — Aussi, je bénis la mémoire de la chère grand'tante qui m'a introduit la première dans ce merveilleux domaine des fleurs. Ceux qui nous ouvrent une fenêtre sur un nouveau monde d'idées, sont vraiment nos pères spirituels, et ces paternités-là sont souvent plus sacrées que certaines paternités charnelles dues à un moment de caprice ou au hasard d'une nuit d'hiver. « Celle-là est ma vraie mère! » disait d'Alembert, en parlant de la vitrière qui l'avait élevé, après l'avoir ramassé sur la voie publique où M"® de Tencin, sa mère naturelle, l'avait abandonné. — Je n'en finirais pas, si j'énumérais toutes les consolations et tous les encouragements que les fleurs m'ont prodigués. — Pendant les tristes jours de la Commune, alors que mon ministère était transporté à Versailles, elles m'ont plus d'une fois réconforté. Le Prussien occupait alors un bon tiers de notre pays, et un
FLEURS d'autrefois. 221
damnable vent de folie avait passé sur Paris. On eût dit que la France allait sombrer corps et biens dans cette dernière tempête. Une après-midi de mai, j'allai promener mes angoisses et mes doutes dans les bois de Chevreuse. Tout était reverdi et des milliers de muguets ouvraient leurs clochettes blanches dans les taillis. Les sentiers en étaient embaumés. Et devant cette floraison exubérante et féconde, je me rappelai les milliers de graines enfermées dans la tête de pavot du jardin de ma grand'tante. Je me dis qu'il y avait certainement aussi, à cette heure de désarroi, des têtes françaises où devaient germer des idées généreuses et patriotiques, et qu'il devait suffire d'une seule de ces bonnes graines pour féconder à nouveau le champ désolé de la France. Et cette conviction m'est restée; dans les jours gris et ternes où notre horizon politique est le plus bas et le plus nuageux, je me dis qu'il y a dans quelque coin de notre pays français un cerveau génial qui répandra ses semences sur le sol appauvri et nous fera assister à une de ces floraisons merveilleuses, auxquelles nos yeux, hélas ! ne sont plus guère habitués.
Le 15 décembre 1870, notre bataillon de mobilisés vint se cantonner aux avant-postes de Vitrysur-Seine. Nous étions logés dans une rue qui va de la grand*route à Téglise, non loin de la fontaine, dont la vasque de pierre servait à nos ablutions matinales. Je ne sais si la maison a survécu aux péripéties du siège et de la Commune, car elle était déjà bien vieille et bien délabrée quand le bataillon s*y installa, et nous la laissâmes dans un piteux état au départ. C'était, je crois, un ancien entrepôt de vins, aux vastes remises, aux étages irréguliers, desservis par un escalier tortueux et obscur. La pluie y entrait comme chez elle par les trous du toit; les portes disjointes ne fermaient plus, et les vitres étaient éborgnées.
N'importe, notre escouade ^'installa joyeusemeat dans les deux pièces du premier étage qui lui étaient assignées; on commença par supprimer une cloison pour ne faire du tout qu'une large chambrée, on calfeutra les fenêtres avec de vieux journaux, et on alla dans le parc voisin prendre une provision de bois vert pour la cheminée qui flamba jour et nuit. Notre escouade était singulièrement composée ; — elle offrait en petit l'image du bataillon où se trouvaient rassemblés les éléments les plus divers et les plus hétérogènes. — Il y avait d'abord le caporal, un garçon boucher; puis un professeur de philosophie sorti Tannée d'avant de l'École normale ; un paysagiste féroce et grincheux, qui bougonnait sans cesse; un clerc d'huissier; un vieil acteur du théâtre Montparnasse qui était devenu notre clairon ; un socialiste entêté et fanatique, que nous avions promu aux fonctions de cuisinier; enfin un garçon d'une trentaine d'années, doux, timide et mélancolique, qui se nommait Jacob. Dans ce milieu tapageur et indiscipliné, Jacob représentait l'homme du devoir, soumis patiemment à toutes les exigences du service, astiquant consciencieusement son fusil, exécutant sans murmurer les ordres de ses chefs,
faisant scrupuleusement sa corvée et même celle des autres. — Tout ce monde disparate vivait en assez bonne harmonie, et dès le soir de l'installation, on s'était entendu pour transformer le triste gîte qui nous était échu en une habitation aussi confortable et hospitalière que possible. On ne nous laissa pas le loisir de nous y acagnarder. Le surlendemain malin, nous fûmes envoyés en grand'garde aux tranchées.
On partit après le café, par une petite pluie glaciale, qui promettait de durer toute la journée. — Les grand'gardes étaient postées à mi-chemin de Vitry et de Choisy-le-Roi. On traversait un vieux parc dont les arbres centenaires, abattus par le génie, encombraient les allées, puis on coupait en biais une longue prairie et on arrivait à la tranchée, non loin de la Seine, à deux pas d'une redoute récemment construite. — Là, on nous égrena dans le fossé, protégé du côté de Tennerai par un revêtement en terre, et où nos prédécesseurs avaient construit de distance en distance des gourbis de branchages, qui nous
abritaient tant bien que mal contre Taverse. Ce n'était pas précisément un lieu de délices, et nous trouvions que les heures s'y traînaient comme si elles eussent eu du plomb aux ailes. Du reste, rien à faire qu'à rester debout, Parme au pied, avec défense de parler haut et d'allumer du feu. Notre seule distraction était d'entendre de temps en temps le bourdonnement de mouche d'une balle', qui venait des avant-postes prussiens et passait au-dessus de nous dans l'air humide. Pendant le jour, ce fut' encore supportable, mais la nuil, notre situation s'aggrava de toutes les petites misères qu'amène avec elle une complète obscurité, quand on ne peut ni se promener ni s'asseoir. Le ciel était d'un noir d'encre, la pluie tombait toujours, le fond du fossé était devenu une flaque d'eau, et le talus était si détrempé , si boueux que nous osions à peine nous y appuyer pour délasser un moment nos jambes endolories. Ajoutez à cela le supplice d'un sommeil qui vous tombe sur les paupières et auquel il faut bon gré mal gré résister. Involontairement les yeux se fermaient et on s'abandonnait à une somnolence de quelques minutes, puis on en était brusquement tiré par un coup de feu
parti on ne savait (l*où, et qui mettait en alanne toute cette enfilade de soldats nerveux et inexpérimentés. Peu à peu le silence se rétablissait, on cédait à un second engourdissement jusqu'à ce qu'une nouvelle alerte vous fît sursauter dans la boue . Nous commencions tous à maugréer ; Jacob seul, pendant la première partie de la nuit, avait gardé une contenance stoïque. Appuyé sur son flingot, la tête baissée, le dos arrondi, il mordait rageusement un vieux morceau de biscuit. Mais les natures les plus concentrées sont aussi les plus explosibles, et vers quatre heures du matin, trempé jusqu'aux os, grelottant, énervé, n'en pouvant plus, le doux Jacob éclata violemment. Il laissa tomber son fusil, arracha de ses épaules son sac, le lança dans la tranchée boueuse, s'assit dessus, et les poings dans les yeux se mifà sangloter bruyamment.
« J'en ai assez ! criait-il entre deux hoquets convulsifs, c'est plus fort que moi!... Je n'ai jamais fait que mon devoir;... je n'ai jamais dit de mal du gouvernement ; mais quand je songe que j'ai laissé à Paris, sans feu et sans personne, ma vieille mère!... C'est moi qui lui gagne sa vie... Tandis que je fais ce métier de propre à rien,>lle
rZO LE JOURNAL DE TRISTAN.
meurt de faim peut-être là-bas!... Et quand je pense que je ne reviendrai qu'estropié ou malade... Ah! je voudrais voir ici tous ceux qui nous ont amené cette guerre!... Je voudrais les voir crever de froid dans la boue et endurer ce que j'endure! » Il sanglotait violemment,et tous attroupés, nous écoutions avec effarement le pauvre garçon exhaler sa plainte dans la nuit pluvieuse. Tout à coup, partant du talus, une voix encolérée et brutale interpella le malheureux Jacob : « Hé là-bas, qu'est-ce que vous f... là? Caporal de pose, qu'est-ce que c'est que cet homme-là? — C'est Jacob, mon capitaine... Il est malade. — Malade? Il est gris comme un Polonais!... Quand nous serons rentrés au campement, vous me le fourrerez quarante-huit heures au clou. »
Jacob fit ses quarante-huit heures au clou, et il n'y eut pas ses aises, car lorsqu'il en revint, il était plus triste et plus pâle encore qu'avant. Dans l'intervalle, le temps s'était mis à la gelée. C'était le commencement de ce terrible froid qui marqua la fin de décembre 1870. Malgré le feu
flambant que nous entretenions dans la chambrée, nous grelottions la nuit sur le carrelage où nous couchions, et nous pouvions à peine dormir.
Jacob était mon voisin de lit et je l'entendais trembler sous sa mince couverture. Quand il sommeillait un instant, c'était pour rêver tout haut du petit logement de la rue des Missions où il avait laissé sa mère ; puis le canon de Bicêtre, qui ne se taisait ni jour ni nuit, le réveillait en sursaut et il se remettait à claquer des dents. — La veille de Noël, la neige couvrait toute la plaine deVitry,et comme c'était pour nous jour de repos, nous nous promettions de passer chaudement la soirée autour de notre cheminée. Notre cuisinier, le disciple de Blanqui, s'était procuré de la farine et nous avait promis des crêpes pour faire réveillon. Vers huit heures, nous étions en train de préparer la pâte, en fumant nos pipes, quand le sergent-major entra brusquement dans la chambrée : « Tout le monde sac au dos, et dans un quart d'heure sur la place... On part en grand' garde... Ordre de l'état-major !... » Ce fut d'abord un concert de grognements et de récriminations ; puis on obéit, ne pouvant faire autrement. Nous procédâmes en hâte au paquetage, et, laissant
près de notre bon feu les crêpes inachevées, nous descendîmes en armes sur la place. Le peloton se forma, et, dans Tobscurité, nous traversâmes en trébuchant la plaine toute blanche. La neige avait cessé, le ciel s'était éclairci, et il faisait un froid de loup. Quand nous fûmes près de la redoute, on posa les sentinelles, et le reste du bataillon fit halte sous un baraquement en planches. Je vois encore l'endroit : la Seine gelée et muette, le ciel fourmillant d'étoiles, et les hommes attroupés en masses noires à la porte du baraquement. Sur la canonnière, prise dans les glaces, un marin breton chantait seul dans la nuit une chanson paysanne. Et c'était quelque chose de navrant que cette mélodie rustique montant lentement dans cette silencieuse nuit de Noël. — Jacob était plus sombre et plus triste encore que de coutume. Comme couronnement de ses quarante-huit heures de clou, le capitaine lui avait infligé quatre heures de faction supplémentaire, et son tour allait venir. En effet, vers minuit, le caporal de pose appela le n^ 8. — C'était le numéro de Jacob. — Il s'exécuta sans broncher et on le posa en sentinelle avancée dans une sorte de trou creusé à vingt-cinq ou trente
pas au-delà de la tranchée. — «BrrrI dit le caporal ea rentrant daas le baraquement et en lampant un doigt de rhum, je ne sens plus mes mains. Les hommes de faction n'auront pas chaud ! »
Au matin, le soleil de Noël se leva doucement dans un nimbe de nuées roses. La plaine neigeuse, toute glacée de lilas, était charmante. La diane sonnait dans les campements, les artilleurs de la redoute se redressaient en battant la semelle; quatre chevaux, dont Tun était monté par un cavalier enveloppé dans son manteau gris, nous amenaient une pièce de siège, et Tattelage s'enlevait vigoureusement en noir sur les blancheurs rosées de la plaine. Les hommes de corvée allaient puiser de Teau à la Seine, et on les voyait revenir, trébuchants et courbés sous le poids des bidons. Malgré le froid boréal de la nuit et les préoccupations de chacun, il y avait quelque chose de gai et de réconfortant dans ce réveil matinal en plein soleil. Un coup de canon partit de Bicêtre, et un obus passa en sifflant au-dessus
de nous ; en même temps notre clairon jeta dans Tair sonore trois ou quatre notes claires. — L'appel! — Tout le bataillon se rangea sur deux lignes en avant de la tranchée et on fit l'appel par compagnie. Quand on arriva à notre escouade et qu'on cria : «Jacob! » personne ne répondit. «Jacob! » répéta le capitaine furieux. Alors nous nous aperçûmes de l'absence du camarade. — « Est-ce qu'il serait resté dans son trou? » insinua le caporal. On y courut après l'appel. Le caporal avait raison : il était là, dans le trou , la face bleuie, les yeux clos, serrant dans son bras raidi son fusil couvert de givre! — Le pauvre Jacob n'avait pu résister au sommeil, et il était mort gelé pendant sa faction supplémentaire.
La fête est terminée ; notre congé expire demain. Tristan et moi, nous avons quitté la mer et Saint-Enogat, avec la mine déconfite d'écoliers qui rentrent au collège. Nous avons voulu boire notre dernier jour de liberté sans en laisser une goutte et nous avons pris le train de nuit pour regagner notre ministère. Comme pour accroître nos regrets, la Bretagne s'est faite encore plus belle pendant cette dernière journée; l'aprèsmidi a été pleine de soleil, la nuit est tiède et pleine d'étoiles . A travers le bruit du train en marche, nous percevons vaguement les rumeurs éparses dans la campagne qui s'endort; un tintement ii Angélus qui s'éteint au fond d'un village, un meuglement de vacbe dans un pâtis, et le
trémolo aigu des grillons au bord du talus. — Voilà, soupire Tristan en secouant les cendres de sa pipe, voilà l'image de la vanité de nos joies terrestres, elles s'écoulent avec la rapidité d'un train qui fuit sur les rails ; que nous en reste-t-il? Dn souvenir presque aussi vague que les formes du paysage entrevu cette nuit par la portière de notre wagon. — Eh! mon cher, ce qui nous restera n'est pas encore tant à dédaigner. Cette faculté de revoir comme dans un miroir magique l'image du passé est, après tout, un des meilleurs dons de la vie. Bien souvent je me surprends à répéter, comme le personnage d'un conte de Dickens : « Lord, keep my memory green! — Seigneur, conservez-moi la verdeur de ma mémoire! » Pendant ces dix jours de congé, nous avons vendangé ensemble d'exquis souvenirs que le temps rendra encore plus délicieux, comme ces grappes de raisin qu'on suspend à des cerceaux en octobre et qu'on décroche en janvier pour les savourer grain à grain, tandis que la neige fouette doucement les vitres...
— Oui, c'est vrai, a repris Tristan après un moment de silence, le souvenir est merveilleusement décoratif. Pareil au soleil couchant, il donne aux objets placés au bord de Thorizon une grandeur et un relief admirables. Le souvenir est un enchanteur puissant ! et quel charmant compagnon de route I... Nous Pavons toujours sous la main, prêt à obéir à notre appel. Il a le sommeil si léger que le moindre souffle suffit à réveiller. Une odeur respirée au passage, un vieil air fredonné aux oreilles, et le voilà qui se lève et qui allume pour nous sa lanterne magique... Lanterne magique est bien le mot propre, a continué Tristan, car avec les plus minces événements de notre vie d'autrefois il compose des jeux d'optique d'une coloration et d'un intérêt singuliers. Il y a tel infime incident de ma petite enfance qui , lorsqu'il s'est produit, a passé devant mes yeux comme une chose indifférente, et qui maintenant m'apparait sous une lumière toute nouvelle. Âs-tu remarqué,du reste, comme en ce monde les petites choses ont une vitalité et une durée supérieures aux passions et aux agitations humaines? Quand j'étais écolier, je suivais pour me rendre au collège, une certaine rue où j'avais remairqué
un certain pavé de grès bleu marqué d'une veine blanche transversale. A force de faire le même chemin quatre fois par jour, je m'étais pris pour ce pavé d'une quasi-amitié. Je le foulais d'un pied tremblant quand ma leçon n'était pas sue, et d'un pied triomphant quand j'avais une bonne place. Il était devenu le confident de mes ennuis, de mes joies, de mes premières émotions amoureuses... Trente ans après, en retraversant la même rue de ma petite ville, j'eus un battement de cœur quand je revis à la même place mon pavé bleu à raie blanche. Dans l'intervalle, le pays avait subi l'humiliation du coup d'État de Décembre, il avait assisté à la tragi-comédie du second empire et aux terribles désastres de 1870. Les Prussiens avaient traîné leurs sabres dans celte même rue; de mes compagnons' de classe d'autrefois, plus d'un dormait sous la terre des champs de bataille de Metz et de Sedan ; les petites filles de mon temps étaient devenues des grand'mères,et le pavé de grès bleu veiné de blanc restait intact, à peine usé sur les bords par les pieds des générations nouvelles. — J'ai éprouvé, ai-je répondu à Tristan, une émotion analogue, à propos d'une plante minuscule. Il y a longtemps
de cela, je commençais à étudier la botanique et à herboriser; j'étais à la recherche d'une liliacée assez rare,la scille à deux feuilles, et je demandai là-dessus des renseignements à un vieux botaniste qui m'avait donné mes premières leçons. « Vous la trouverez, me dit-il, vers la fin de mars à la lisière du bois de ***, presque à l'entrée et à gauche du premier sentier qui donne sur la grande tranchée ; du moins elle y fleurissait de mon temps. » J'y allai à l'époque indiquée, et j'y trouvai effectivement la petite scille qui ouvrait sa grappe de fleurs bleues au milieu des feuilles sèches. Elle s'épanouissait là, en mars, déjà au temps de la jeunesse de mon vieux savant, né en 1788, et aujourd'hui encore, à chaque retour du renouveau, elle fleurit à la même lisière du bois, pendant que les générations se succèdent et que les empires s'écroulent.
— Oui, a objecté Tristan, mais l'âme de l'homme est immortelle, tandis que le jour où la forêt sera rasée, ta petite plante disparaîtra pour ne jamais plus refleurir. — Et tout à coup me voyant ho-
cher la lête d'une façon timidement dubitative, il a ajouté avec humeur : — Nierais-tu, par hasard, rimmortalité de l'ème*? Aurais-tu le front de soutenir une pareille absurdité en face de ces milliers d'étoiles qui portent là-haut, écrite en lettres d'or et de feu la promesse d'une vie future? — Mon cher, cette matière « est toujours délicate » , comme tous les problèmes où le sentiment se mêle au raisonnement. Quand il s'agit de discuter une question qui est du domaine de la science pure, comme la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel, on peut pousser ses arguments sans scrupules et sans remords ; mais lorsqu'on risque en raisonnant, de blesser un sentiment, de froisser une croyance religieuse ou de détruire une espérance consolante,il faut y regarder à deux fois . Je te répondrai volontiers comme Faust à Marguerite : « Qui peut avec certitude dire : j'y crois, et qui oserait, dans Tintimilé de son cœur, dire : je n'y crois pas? » Ce n'est certes pas moi qui nierai l'immortalité de l'esprit, j'y crois avec la même certitude qu'à l'éternité de la matière où rien ne se perd, où tout se métamorphose. Mais cette éternelle transformation de la substance pensante ou matérielle ne vous suffit pas à vous
autres idéalistes. Vous avez une si haute idée de la personoalité humaine, que vous voulez qu'elle se prolonge à l'infini et dans son intégrité. — Nalurellement, s'est écrié Tristan, si tu m'ôtes la mémoire et la conscience de mon identité, dans mon voyage à travers les mondes, Je ne me moque pas mal de ta substance pensante qui se transforme éternellement, sans que ses évolutions successives soient reliées les unes au autres par le fil d'or du souvenir! Je proteste de toutes mes forces contre cette théorie désolante. Quand je regarde le ciel, par une belle nuit comme celle-ci, je vois dans chaque étoile un monde habitable, et chaque constellation me crie qu'elle deviendra pour un temps ma demeure dans ma course à travers Téternité. — C'est de la poésie purel — C'est la vérité ! — A ce compte, ton âme est toute neuve et ce monde-ci est sa première étape. — Qu'en sais- tu? — Moi, je n'en sais rien, mais toi, as-tu conservé le souvenir d'un séjour antérieur dans une autre planète? Et si tu n'as pas gardé ce souvenir, je ne me moque pas mal de tes migrations successives et inconscientes à travers les astres... Peu m'importe l'hôtellerie d'où je sors, si je ne sais même plus de quelle couleur était
le papier de la chambre ou on m'a logé! — Tu m'ennuies, bonsoir ! a répliqué Tristan d'un ton vexé...
Le train continuait à filer avec bruit devant les stations illuminées et solitaires. Quelque temps après, voyant que Tristan ne dormait pas, j'ai repris : — Dans le doute qui s'élève comme une brume autour dé ces questions controversées, il y a cependant pour moi une certitude consolante qui perce les ténèbres, pareille à cette lumière que le petit Poucet apercevait au fond de la sombre épaisseur de la forêt. — Laquelle? — C'est qu'il dépend de nous de prolonger notre personnalité spirituelle à travers les siècles terrestres, au moyen du souvenir que nos actions ou nos œuvres laissent après elles, comme un sillage. Notre esprit, s'il n'est pas resté infécond, peut nous survivre pendant de longs âges et exercer longtemps son influence sur les générations futures. Réfléchis à Timpression profonde que nous font encore certains vers de Virgile et Shakespeare, et dis-moi, s'il n'y a pas là une survi-
vance bien réelle. C'était l'immortalité que se promettait Ronsard, quand il se faisait dire par les Muses :
Vous aurez en vivant une fameuse gloire, Puis, quand vous serez mort, votre nom fleurira. L*âge, de siècle en siècle, aura de vous mémoire ; Votre corps seulement au tombeau périra.
— Possible, mais le jour où la terre se dépeuplera comme la lune et finira par s'émietter à travers l'espace, cette belle immortalité s'en ira en poussière, et Virgile, Shakespeare, Ronsard seront absolument comme s'ils n'avaient pas existé. — Tu es ambitieux, toi ! L'immortalité terrienne ne te suffit pas... Eh! mon cher ami, songe donc qu'à chaque minute des mondes plus grands que la terre disparaissent ou se transforment, et qu'à chaque minute aussi de nouveaux mondes naissent à la vie. Parmi ces étoiles où tu rêves de faire ta demeure et qui t'envoient encore leur scintillement, peut-être y en a-t-il plus d'une qui est déjà un monde fini et éteint, tandis que dans un autre coin du ciel, en ce moment même, une nébuleuse éclot et forme Tembryon d'un monde nouveau. Et toi, hôte misérable et atomique d'une très mo-
deste planète, tu prétends durer éternellement dans ton intégrité^ quand tant d'astres, doués comme toi de la vie, s'effondrent et se tranforment?. ; c'est de la folie mon pauvre ami, et une folie des mieux caractérisées. Lss anges déchus qui furent précipités dans les régions inférieures n'avaient pas commis le péché d'orgueil à un degré pareil. — Soit, mais en supposant qu'on puisse se contenter de l'immortalité relative dont tu parles, elle ne serait le lot que d'un petit groupe d'élite ; je ne suis ni Virgile, ni Shakespeare, ni même Ronsard, moi I Je suis un obscur commis d'ordre du 1®"* bureau de la 3® division d'un ministère périssable, et la vie que je mène ne me suffit pas... Je veux aussi ma part de vie future, et avec ta théorie aristocratique je n'ai pas mon compte! — Ne connais-tu pas le sermon sur le petit nomère des élus et ne sais-tu pas que suivant le mot d'Isaïe, ils ne seront pas plus nombreux «que les grappes qui restent sur le cep après la vendange?... »
« Paris ! Tout le monde descend !» — Ce cri retentissant sous les vitraux de la gare de l'Ouest a mis fin à notre discussion, et notre valise à la main, nous nous sommes dirigés vers la porte de sortie. Les premières lueurs d'une aube grise et froide miroitaient sur les pavés mouillés. Dans les rues désertes aux boutiques fermées, çà et là, un groupe de balayeurs apparaissait, et de lourds camions emplissaient de leur bruit brutalement rythmé le quartier silencieux. Cela m'a remis en mémoire le magnifique Crépuscule du matin, de Baudelaire, et je Tai récité à mon conpagnon, tandis que nous descendions la rue de Rennes :
L'aurore grelottante, en robe rose et verte.
S'avançait lentement sur la Seine déserte ; Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, Empoignait ses outils, vieillard laborieux.
— Cela me fait froid dans le dos, a répondu Tristan, et à toutes ces réalités maussades, je préfère mon ciel étoile de cette nuit.