LE DIMORPHISME DES CYCNOCHES
I existe probablement peu d’orchidistes qui ne connaissent pas les fleurs gracieuses et parfumées du Cycnoches chlorochilon, espèce répandue depuis longtemps dans les cultures, et assez commune aujourd’hui. Toutefois, l’exis-
tence de fleurs des deux sexes dans cette espèce n’a pas été signalée jusqu'ici (ou du moins je n’ai pu en trouver mention nulle part); j'ai donc grand plaisir à appeler l'attention sur un fait qui permet de combler une lacune de nos connaissances relatives à ce genre dimorphe si singulier.
.M. HOUZEAU DE LEHAIE, membre de la Chambre des Représentants de Belgique, a envoyé à Kew une fleur de chaque sexe; toutes deux s'étaient formées dans sa collection sur des plantes différentes qu’il avait reçues de Caracas, où cette espèce a son habitat.
La fleur mâle est la forme connue depuis longtemps dans les cultures, ayant la colonne grêle et les pollinies développées normalement; la fleur femelle, ouverte depuis six semaines quand elle a été envoyée, et qui était encore en excellent état, présente les caractères suivants : elle est sensiblement plus grande et plus charnue que la fleur mâle, et a les segments plus larges; le labelle, un peu plus grand, a la crête plus large et beaucoup plus obtuse; l'ovaire est plus de deux fois aussi épais et plus profondément sillonné; la colonne, à peine à moitié aussi longue, a une épaisseur au moins quadruple. Il n’existe pas de pollinies, mais un stigmate bien développé, avec une paire de larges ailes charnues recourbées des deux côtés. Le coloris est le même dans les fleurs de deux sexes.
Pour quiconque connaît la différence considérable des deux sexes dans le C. ventricosum (dont la forme mâle a été décrite sous le nom de C. Egertomanum), les C. Warscewiczi, C. pentadactylon, C. Rossianum, l’étroite ressemblance qu’ils présentent dans l’espèce actuelle paraîtra très remarquable, sinon inexplicable. Elle me semble d’autant plus intéressante, qu’elle élucide une question que j'avais longtemps jugée insoluble.
Le C. ventricosum est bien connu comme une forme femelle, mais le C. chlorochilon, répandu dans les cultures depuis si longtemps, et qui ressemble tant au précédent, avait les pollinies seules bien constituées, et semblait être mâle. S'il avait présenté les caractères d’une fleur femelle, on aurait pu supposer l’existence d’un miâle assez analogue au C. Egertonianum ; mais il n’en était pas ainsi, et j'étais complètement dérouté. Peut-être un hermaphrodite ? J'essayai de le féconder avec le pollen d’une autre fleur, mais tout fut inutile.
Enfin nous avons aujourd’hui la clef du problème. Il est évident que le genre Cycnoches forme deux groupes bien distincts; dans l’un, les deux sexes présentent des différences considérables dans le périanthe, et spécialement dans le labelle: dans l’autre, ces différences sont comparativement légères. Le
premier de ces deux groupes comprend les C. ventricosum, C. Warscewiczi, C. pentadactylon, C. Rossianum, dont les deux sexes nous sont connus , les C. aureum, C. maculatum, et quelques autres imparfaitement renseignés, dont les fleurs mâles seules ont paru jusqu'ici. Le second se compose des C. chlorochilon et C. Loddigesi dont nous connaissons les deux sexes, et des C. Haagei et C. versicolor dont les formes femelles n’ont pas encore été signalées dans les cultures. |
Nous n’avons encore qu’une connaissance imparfaite du genre, mais les matériaux augmentent chaque jour, grâce aux personnes qui veulent bien les adresser
à Kew et parmi lesquelles il convient de citer spécialement MM. Gorro, de
Hampstead; Ross, de Florence; RAND, de Para (Brésil) et HouzEAU DE LEHAIE, qui ont envoyé chacun les deux fleurs d’une espèce. D’autres ont également fourni des renseignements utiles. F
Plusieurs des espèces mentionnées plus haut n'existent plus, je crois, dans les cultures, mais il est permis d’espérer qu’elles feront leur réapparition.
En ce qui concerne le C. Loddigesi, rappelons une note très intéressante de LiNDLEY (Bot. Reg., 1951) : |
« En août 1836, M. WILMER, de'Oldfield, près Birmingham, m’envoya un échantillon d’un Cycnoches ayant les pétales larges, la colonne courte, dilatée au sommet en forme de capuchon, le labelle large, arrondi, gibbeux à la base, avec l’onglet beaucoup plus court que la colonne. Il était dépourvu de parfum, tandis que le C. Loddigesi exhale, comme on le sait, une délicieuse odeur de vanille,
« Je ne doutai pas que ce ne fût une espèce nouvelle, et je le nommai C. cucullatum. Mais à l’automne de la même année, dans les serres de la SOCIÉTÉ D’'HORTICULTURE, un Cycnoches produisit, sur les côtés opposés d’un même bulbe, deux racèmes portant, l’un, les fleurs parfumées du C. Loddigess, l’autre, celles du nouveau C. cucullatum, dénuées de tout parfum. »
Ajoutons que le C. cucullatum ne semble pas avoir été décrit; il est probable que le second échantillon apparut à temps pour que LINDLEY püût supprimer l’espèce. | L
C’est là un cas tout à fait analogue à celui qui nous occupe aujourd’hui. Les fleurs sont un peu plus distinctes que dans le C. chlorochilon, mais, là aussi, la forme du labelle est la même dans les fleurs des deux sexes, tandis que dans l’autre groupe elles sont totalement différentes.
Gardeners Chronicle, 18 juillet 1891.) * : R. À. ROLFE.
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