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CAUSERIE SUR LES ORCHIDÉES XXX. — La grande culture des Orchidées pour la fleur coupée
Dès son premier numéro, et à plusieurs reprises depuis lors, le Yournal des Orchidées a appelé l'attention de ses lecteurs sur l’important produit de la culture des Orchidées pour la fleur coupée. C’est un sujet sur lequel on ne saurait trop insister, car malgré l'évidence des avantages que j’ai déjà exposés ici, bien peu de cultivateurs se décident à tenter dans de bonnes conditions une entreprise de ce genre, et l’on peut dire que jusqu'ici l’essai n’a pas été fait de façon concluante.
Quelques horticulteurs subissant l’entraînement général, et contraints positivement par les demandes de leur clientèle, ont cru faire beaucoup en prenant la résolution de cultiver, eux aussi, des Orchidées; ils ont acheté quelques plantes, ou, dans certains cas, quelques centaines de plantes ; ils les ont déposées dans un coin ou les ont suspendues au vitrage dans n'importe quelle serre, sans discernement, sans préoccupation de leurs besoins spéciaux, en leur appliquant les soins un peu grossiers qu’ils ont coutume de donner à leurs autres élèves. Les pauvres Orchidées ont traîné là quelque temps, en proie aux insectes, à la poussière, aux dépôts des mauvaises eaux d’arrosage, brûlées par le soleil, ou privées de jour, etc.; elles ont cependant donné quelques fleurs, en dépensant le peu de forces qui leur restait; là dessus on s’est exclamé : eh! quoi! c’est cela, les Orchidées ! Et on s’est hâté d'abandonner la tentative si mal engagée, trop heureux de céder les pauvres plantes en bloc à un amateur. Et voilà les Orchidées condamnées par quelqu'un qui vous dit : je sais ce que c’est, j’en ai essayé !
Certes, cela ne peut pas s'appeler un essai. Placées dans des conditions analogues, traitées avec une telle indifférence, les plantes vulgaires des autres familles n’auraient même pas tant de patience et de bonne volonté à y résister; et la comparaison à laquelle les Orchidées se trouvent ainsi soumises est encore à leur avantage.
Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut s’y prendre pour expérimenter les résultats dont j'ai déjà parlé. Ils sont à la portée de tous, et les Orchidées, on le sait,
sont de culture très facile; encore faut-il se conformer aux exigences spéciales que réclame leur tempérament.
Presque toutes les serres conviennent aux Orchidées; toutes ne leur conviennent pas. Il faut étudier l'aménagement des locaux, faire un choix éclairé des espèces qui s’accommodent le mieux des conditions dans lesquelles on peut les installer, et de celles qui pourront produire le plus; bref il faut conduire son entreprise de la façon la plus rationnelle et ne laisser rien au hasard, qui peut bien faire des miracles, mais qui n’a jamais réalisé une bonne culture.
En ce qui concerne le choix des espèces, le plébiscite ouvert dans le Yournal des Orchidées rendra, je crois, un service important aux amateurs, en désignant les meilleures et les plus avantageuses. Et ce choix une fois fait, il faut s’appliquer à la culture de la même façon que font en Belgique les grands cultivateurs de raisin; ceux-ci ont des serres qu’ils ont aménagées avec tous les soins, toutes les installations qui conviennent pour la vigne; il faut de même combiner tout de la façon la plus profitable au bien-être des Orchidées. Dans de bonnes conditions, celles-ci produiront certainement trois ou quatre fois autant que la culture du raisin; je prétends qu’un amateur qui peut disposer d’une soixantaine de mille francs pour sa première installation, pourra retirer de ses fleurs, au bas mot, 10à 15,000 francs chaque année, ce qui constitue un rapport de plus de 20 p. c.
Pour considérer seulement deux genres d’Orchidées, je prendrai comme exemples, d’une part l'Odontoglossum crispum et de l’autre les Cattleya Warocqueana (labiata autumnalis) et C. Trianae; j'ignore encore les résultats que donnera le plébiscite, mais je regarde pour ma part ces trois plantes comme pouvant être placées à peu près sûrement aux premiers rangs pour la fleur coupée. Elles sont d’une grande floribondité, fleurissent à l’époque où les fleurs sont rares et sont le plus demandées, pour les fêtes de l’hiver; enfin elles sont de culture facile et produisent beaucoup. Eh bien, examinons les conditions dans lesquelles pourrait se faire, avec ces plantes, l’essai dont je parle.
Le modèle de serres qui convient le mieux dans l'espèce est celui décrit récemment par notre collaborateur M. Max GARNIER à propos des petites serres de L'HORTICULTURE INTERNATIONALE. Les grandes serres avec tablettes au milieu ne conviennent pas pour la culture de la fleur coupée; il faut pouvoir placer les plantes aussi près du jour que possible, et les prendre en mains sans peine et sans dérangement.
On construira donc des serres de 4 mètres de largeur environ, de longueur variable, à double versant, ayant des deux côtés des tablettes de r"50 de profon-
deur, et au milieu un sentier de 1 mètre de largeur. Les tablettes devront être formées d’un lattis à claire-voie, et les tuyaux de chauffage placés près du sol parallèlement aux murailles seront recouverts d’une couche de côtes de tabac pour chasser les insectes; enfin, des ventilateurs assez nombreux seront ménagés au bas et au sommet, ainsi qu’il a déjà été fort bien indiqué dans ce journal. Une serre de ce genre ayant à peu près 50 mètres de longueur peut contenir de 5 à 6000 Odontoglossum crispum ou 3000 Cattleya de taille moyenne.
Voici comment pourrait s'établir le budget d’une entreprise ainsi conçue :
Construction des serres, environ. . . . | SNA AIS 000 Achat de 5000 Odontoglossum crispum à à 30fr. DIÉCO tn rRe : ME CS UNS RME EE 000 RER de 5000 Cattleya Ware et Fons d'importation, à-5 francs l'un dans l'autre. ue EP 5 000
Total des dépenses à faire . . . . fr. 55,000
Un certain nombre de ces plantes fleuriront dès la première année, davantage la seconde, mais on ne peut pas compter sur un produit très considérable les deux premières années. Néanmoins, ce produit suffira à payer l'intérêt des sommes engagées et à laisser encore un certain bénéfice. A partir de la troisième année, toutes les plantes sont en plein rapport, et voici les chiffres sur lesquels on peut compter :
5,000 Odontoglossum donneront, l’un dans l’autre, un minimum de 10 fleurs, soit 50,000 fleurs chaque année. En vendant ces fleurs au prix très modéré de 0,15 pièce, on en retirera une somme de 7,500 francs.
5000 Cattleya, produisant un minimum de deux fleurs chacun (chiffre qui serait certainement dépassé) donneront ensemble 10,000 fleurs par an; en comptant ces fleurs 0,60 pièce, ce qui n’est qu’une estimation très modeste, on aura une somme de 6,000 francs, soit au total 13,500 francs environ de recette, et ces évaluations seraient certainement bien au-dessous de la réalité, car en pleine saison, au moment des étrennes notamment, les fleurs se vendraient deux ou trois fois plus cher que je ne l’ai indiqué.
Les fleurs d'Od. Alexandrae se vendent d’ordinaire de 30 à 60 centimes pièce, et celles de Cattleya, 1 franc et plus; mais ainsi que je l’ai déjà dit il y a quelque temps dans le journal, je ne suis pas partisan des prix trop élevés, qui empêchent la clientèle de s’accroître; tout le monde ne peut pas payer un bouquet plusieurs louis. En adoptant des prix plus raisonnables, on donnerait au goût des fleurs d’Orchidées une impulsion bien plus grande.
Je n’ai pas parlé des frais d’entretien ; ils sont peu élevés ; avec une bonne chaudière, on peut estimer les dépenses de chauffage à un millier de francs pour l’année. Comme personnel, un jardinier et un gamin suffiraient, ce qui représente une somme de 2,500 francs environ; enfin il faut prévoir à peu près 500 francs de frais divers de culture; le tout fait un total de 4,000 francs par an à ajouter au chiffre calculé plus haut. Mais d’autre part il convient de tenir compte de deux éléments qui grossissent considérablement le chiffre des recettes.
La valeur des plantes augmente chaque année d’une façon notable; elles s’établissent, grandissent, et ce ne serait certes pas exagérer que de dire qu’au bout de cinq ans de culture, elles représenteront à peu près le triple du capital engagé; quoi de plus facile alors pour le cultivateur que de vendre tout ou partie de ses plantes, et de racheter de nouvelles importations, en encaissant un fort bénéfice ? Aïnsi, par ce fait seul, la somme consacrée à l’entreprise serait entièrement récupérée au bout de cinq à six ans.
Ce n’est pas tout. Il est certain que dans les quantités dont j'ai parlé on trouvera des variétés supérieures qui pourront être vendues de grands prix ; parfois quelques-unes de ces bonnes fortunes suffront à payer entièrement le prix d’achat de tout le reste. Certaines variétés d’'Odontoglossum crispum ont atteint des prix de 2,000 francs et plus ; dans les Cattleya les formes distinctes et de grande beauté ont aussi une valeur énorme.
Ces deux éléments viennent grossir le chiffre des recettes d’une façon si considérable qu’ils rendent tout calcul rigoureux presque illusoire. Néanmoins, pour tenir compte seulement de l’accroissement des plantes, produit certain, et en l’évaluant seulement, de la façon la plus modeste, à ‘/,, de leur valeur par année, on peut porter aux recettes un chiffre nouveau de 4,000 francs, qui compense les frais d’entretien mentionnés précédemment. Le budget de l’entreprise, tous comptes faits, se balancera donc par 13,500 francs de recette pour 55,000 francs de dépenses, soit un produit de plus de 20 p. c.: et rappelons que ce chiffre n’est qu’un minimum qui sera, en fait, constamment dépassé, car les Cattleya dont je me suis occupé donnent constamment trois ou quatre fleurs sur chaque tige, et beaucoup d'Odontoglossum produisent deux grappes de huit à douze fleurs et même davantage dans l’année. Toutes les personnes compétentes dans la culture des Orchidées reconnaîtront que mes appréciations sont bien inférieures à ce qu’il est permis d'espérer.
Notez que ces proportions peuvent être doublées ou triplées. On peut aug-
menter beaucoup le capital, engager 110,000 francs, au lieu de 55,000; les bénéfices s’accroîtront dans la même proportion. Il n’est pas une culture forcée de fleurs, de fruits ou de légumes qui puisse donner de semblables résultats.
Tout cela est certain et saute aux yeux, et cependant, chose à peine croyable, l’essai n’a pas encore été fait largement, dans de bonnes conditions. Tous les ans, les fleurs manquent à Paris, à Londres, partout; les fleuristes en demandent de tous côtés; quels sont les grands fournisseurs? Personne n’a essayé jusqu'ici de profiter de cette clientèle assurée ; je ne saurais trop engager quelques-uns de mes lecteurs à le faire.
Je tiens à ajouter une recommandation importante : ne pas acheter des importations dans les salles de ventes publiques; ce serait s’exposer à des déceptions sans nombre; on aurait beaucoup de chances d’acquérir des plantes sans yeux, des rebuts de collections à moitié morts ou rongés de vermine, ou au mieux des plantes ayant traîné trop longtemps, desséchées aux trois quarts, et qui prendraient plusieurs années pour se remettre et donner des pousses convenables. Il faut acheter ses plantes de confiance, chez un horticulteur sérieux, capable de présenter des garanties, et pouvant montrer de bonnes cultures.
Et enfin, un dernier conseil, qui pourra paraître intéressé, mais qui n’est que l'expression d’une expérience bien souvent vérifiée : pour réussir dans une entreprise de ce genre, adressez-vous, tant pour la construction des serres que pour leur garniture, à une seule et même maison. Choisissez votre guide avec grand soin, assurez-vous qu’il a de bonnes cultures, et votre choix une fois fait, remettez-vous entièrement à son expérience. Rien n’est plus nuisihle au succès d’une entreprise que la diversité de direction; rien n’est plus funeste à la bonne organisation et à la bonne tenue des serres que les caprices d’un amateur qui veut y réaliser ses fantaisies et modifier ce que des années d’expérience ont fait reconnaître comme le meilleur. En s’adressant à un seul établissement, on obtiendra des conditions plus avantageuses et l’on sera certain que toutes les mesures prises, tous les arrangements adoptés concourront au même but; parfois un seul changement, qui paraît de peu d’importance, détruit en partie le bénéfice de toutes les combinaisons antérieures.
Il resterait à parler de l'emballage des fleurs et de leur écoulement. Le premier point ne présente pas de difficultés spéciales; j’en dirai quelques mots si mes lecteurs en expriment le désir. Le second n’est pas embarrassant, et la page d'annonces qui lui est consacrée dans ce journal permettra de résoudre facilement cette question.
1% DÉCEMBRE 1891 285 ES M 4 | me On se demandera peut-être pourquoi l'établissement L'HORTICULTURE INTER- NATIONALE n’exploite pas lui-même cette source de produits que je viens de montrer si considérable. Je tiens à dire que nous nous sommes assigné un rôle différent; L’HORTICULTURE INTERNATIONALE vend des plantes, et rien que des plantes, et ne fait pas concurrence à ses clients dans le commerce de la fleur
coupée.