XXXII -—— Une Interview avec le « Père des Orchidées
(Suite, voir p. 135)
Ce qui donne aux serres de L’HORTICULTURE INTERNATIONALE un intérêt qu'on ne trouve guère ailleurs au même degré, c'est un très grand nombre d'espèces rares, de genres peu connus des amateurs, qui s’attachent trop exclusivement, au moins sur le continent, aux formes les plus brillantes et les plus célèbres, et n’apprécient pas assez le charme des collections complètes et très variées. Les vastes importations effectuées constamment par les directeurs du grand établissement belge leur permettent, au contraire, de posséder une série considérable de représentants de tous les genres.
J'avais remarqué, dans les serres, plusieurs types très curieux qui m'’étaient encore inconnus, et je ne pus m'empêcher d’en parler à M. J. LINDEN, en lui demandant s’il ne devait pas connaître des genres très intéressants en dehors de ceux qui sont cultivés un peu partout ou, tout au moins, figurés et classés dans toutes les nomenclatures.
— J'en connais un assez grand nombre, me répondit mon interlocuteur, et parmi ceux qui ne sont pas introduits dans les cultures, pour diverses raisons, il y en a plusieurs qui sont très attrayants.
Parmi ceux qui habitent la haute région des Andes, et qui n’ont pas encore été répandus en Europe, je citerais au premier rang les Telipogon. Ces curieuses et ravissantes Orchidées forment, dans les régions très élevées, de véritables pelouses, analogues à une sorte de gazon, couvertes de fleurs splendides. Quelques espèces produisent des fleurs de 3 à 4 pouces de diamètre, d’un coloris jaune d’or, sur lequel tranche agréablement l’abondante villosité violette qui recouvre leurs organes.
J'ai vu, entre Los Volcancitos et le Paramo au Quindit, de grands massifs de Telipogon qui m'ont rappelé de loin les belles Renonculacées de nos prairies.
Le premier Telipogon que je rencontrai au cours de mon voyage dans la Cordillère fut le T. fenwifolium, qui croissait dans la Cordillère de Mérida, à une altitude de 3.500 mètres; il est rare de rencontrer des Telipogon à une altitude inférieure. C'était à l'entrée du Paramo de Mucuchies, qui a une terrible réputation dans le pays. Le genre est répandu le long de la Cordillère jusque dans la partie méridionale du Pérou.
L'introduction de ces Orchidées est d’une extrême difficulté; après de nombreuses tentatives, nous sommes cependant parvenus, l’année dernière, à obtenir quelques exemplaires vivants du Telipogon pamplonense; mais, sur un grand envoi composé de près de 15,000 plantes, une dizaine à peine étaient encore vivantes.
Moi. — S'il en est ainsi, ces dix plantes doivent être de véritables raretés ?
M. LiNDEN. — Ce sont, je crois, les seules qui existent actuellement en Europe.
Mor. — Étant si délicates, elles sont probablement assez difficiles à cultiver?
M. LiNDEN. — Elles ne sont pas d’une croissance très vigoureuses, mais
elles ont bien vécu dans nos serres jusqu'ici. L'avenir, d’ailleurs, permettra d’en juger, car cette dernière introduction n’est pas très ancienne.
Mor. — Existe-t-il encore dans ces hautes régions des Orchidées peu connues ?
M. LiINDEN. — Sans doute; plusieurs autres genres, à fleurs de petite
dimension, mais curieuses ou brillantes, croissent à la limite de la végétation arborescente, soit à l’état épiphyte, soit sur les rochers, et j'en connais un certain nombre qui mériteraient certainement d’être introduits dans les cultures. Je citerai entre autres les genres Centropetalum, Nasonia, Ornithidium et Trichoceros. Du dernier, j'ai introduit deux espèces, le T. muralis et le T. platyceros; celui-ci a des fleurs ressemblant à un gros bourdon; quant au T. muralis, dont le Yournal des Orchidées parlait, je crois, dans son premier numéro, sa fleur a les segments analogues à des ailes de mouche, et représente véritablement, à quelques pas, un de ces insectes.
Il existe également des Ornithidium, provenant de régions moins élevées, mais qui sont moins intéressants. Quant aux Centropetalum et Nasonia, je ne crois pas qu’on en ait déjà introduit, ni qu’il en existe en Europe des exemplaires vivants.
Un autre genre, très brillant et très remarquable habite les régions semifroides de la Cordillère, c’est le genre Evelyna (Elleanthus de Presl), qui a
les racines, le feuillage et le port des Sobralia, mais dont les fleurs sont disposées en épis très serrés, parfois de grandes dimensions, et généralement d’un brillant coloris. Je citerai entre autres l’Evelyna colummnaris, que j'ai rencontré sur le versant de la Sierra Nevada de Merida, couvrant un chemin creux, et à travers les abondantes fleurs duquel je devais me frayer un passage. Ces fleurs étaient d’un rouge vif, et les bractées d’un rose pâle.
Mor. — Ces genres sont probablement peu étendus ?
M. LINDEN. — Non, le genre Evelyna notamment est considérable; il comprend environ une cinquantaine d'espèces, et est abondamment représenté le long de la chaîne des Andes, depuis le Vénézuela jusqu’en Bolivie.
Mor. — Quelles sont les Orchidées dont la découverte vous a causé la plus vive impression ?
M. LixDEN réfléchit un instant, puis, souriant :
— En fait d'impression... violente, je pourrais vous citer la découverte de l’'Uropedium Lindem; c’est un ours qui me l’a fait trouver, et cette circonstance, jointe à l’étonnement que produisit sur moi la vue de cette fleur d’une forme si étrange, et inconnue jusqu'alors, m’empêchera d’oublier Jamais une pareille rencontre.
J'étais parti à la chasse au colibri, et je n’avais pour toute arme qu’un fusil chargé de cendrée; je suivais un chemin creux entre des rochers, lorsque, j'arrivai en face d’une caverne, devant laquelle se tenait un ours de belle taille. La lutte était impossible; je me jetai de côté, afin de regagner mon campement et d’aller chercher une carabine chargée à balle; et à peine avais-je fait quelques pas en remontant, que j’aperçus l’Uropedium, formant une magnifique touffe et tout chargé de fleurs, avec des filaments de 7o centimètres de longueur ; 1l croissait à cet endroit sur le sol, mais je l’ai rencontré depuis à l’état épiphyte.
Ainsi que je vous le disais, on ne connaissait encore rien de pareil à cette époque, car le Selenipedium caudatum n'a été découvert que longtemps après; je fus émerveillé, et j’oubliai devant ce spectacle mon ours et ma carabine.
Mor. — Il est heureux, cependant, que l’ours ne soit pas venu vous tirer de votre contemplation.
Mais, à propos de l’Uropedium, que pensez-vous de sa classification? Vous savez qu'il y a aujourd’hui controverse à ce sujet.
M. LINDEN. — Oui, je sais que les botanistes de Kew veulent supprimer le nom donné par LINDLEY et considèrent l'Uropedium comme une monstruosité,
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une forme accidentelle du Selenipedium caudatum; mais je ne puis en aucune façon admettre cette opinion. Il serait extraordinaire qu’une malformation de ce genre se reproduisît régulièrement et sans exception sur des centaines de mille exemplaires. J'ai rencontré l’Uropedium, soit à l’état terrestre, soit à l’état épiphyte, depuis la province de Mérida, au Venezuela, jusqu’à l’Equateur; et sur cette immense étendue le S. caudatum est absolument inconnu; il ne se mélange nulle part à l’Uropedium.
Remarquez d’ailleurs que la différence entre les deux plantes ne consiste pas seulement dans la transformation du labelle en un organe semblable aux pétales, mais que l’Uropedium présente trois anthères fertiles, au lieu de deux qu’on observe dans les Cypripedium et les Selenipedium.…
Mor. — Depuis votre retour en Europe, c’est-à-dire depuis près de cinquante ans, l’horticulture a dû faire bien des pertes, et bien des Orchidées, que l’on ne savait pas encore cultiver, ont sans doute disparu. Ne s’en trouvait-il pas d’intéressantes, et certaines de ces pertes ne sont-elles pas très regrettables ?
M. LiNDEN. — Certainement, et la liste en serait assez longue. L’une de celles qui m'ont laissé le meilleur souvenir est le Vanda Guibert, dénommé plus tard Cleisostoma Guiberti, et figuré dans la Lindenia en 1885. C'était une espèce d’une très grande beauté. Malheureusement l’exemplaire unique que j'en possédais est allé mourir à une exposition, vers 1860, et la plante n’a jamais été réintroduite.
Il en est à peu près de même du Cypripedium Fairieanum.
Mor. — Cette espèce n’a pas encore complètement disparu des cultures, je crois?
M. LINDEN. — En effet, mais elle semble mal s’acclimater, et il n’en reste
que bien peu d'exemplaires, si bien qu’il est permis d'appréhender sa complète disparition prochainement. Eh bien, j'en avais reçu vers 1856 plusieurs caisses, dans le plus parfait état; ces plantes venaient de l’Assam. Je me rappelle encore le superbe aspect qu’elles présentaient à l'ouverture des caisses; il me semblait voir des laitues fraîches. Que reste-t-il de tout cet envoi? Je crois être certain que le C. Fairieanum n’a jamais été réintroduit depuis lors.
Moi. — Cependant quelquefois vous avez été plus heureux, notamment avec votre magnifique Cattleya Rex.
M. LINDEN. — Oui, ç’a été une de mes grandes satisfactions de pouvoir retrouver cette belle espèce. Je n’y avais jamais renoncé complètement.
Déjà, en 1864, WaALLis l'avait trouvé sur mes indications, et avait réussi à en collecter quelques pieds; mais les plantes étaient trop faibles pour pouvoir survivre au voyage; elles ne parvinrent pas à s’établir dans nos serres. Bref, ce n'est que l’année dernière que j’obtins quelques plantes vivantes du Cattleya Rex; et j'espère en recevoir encore (‘) un petit nombre dans le courant de cet année. Un de nos vaillants collecteurs, M. ELLNER, est actuellement dans la région, et a reçu mission de n’épargner ni efforts, ni argent pour réintroduire quelques pieds de cette merveilleuse espèce, que je considère comme le plus beau de tous les Cattleya connus.
Toutefois je n’ai guère l’espoir d’en recevoir un grand nombre, car le Catileya Rex ne croît que par exemplaires isolés, et de très longues recherches n’en ont jamais produit plus de quelques dizaines.
J'avais bien encore quelques questions d’un haut intérêt à soumettre à mon interlocuteur, notamment au sujet des Anguloa, dont, chose curieuse, il a introduit le premier les trois espèces qui sont encore aujourd’hui les seules connues. Mais l’heure s’avançait, et comme je ne pouvais abuser plus longtemps de son obligeant accueil, je pris congé de M. J. LINDEN en le remerciant de grand cœur, et me promettant de faire profiter de ma bonne fortune les
lecteurs du Yournal des Orchidées.
Comte DE MoRaAN.