‹ Le journal des orchidéesChapitre 17 sur 192 · XV. — De Ia floraison · texte numérisé non relu

XV. — De Ia floraison

La floraison cause d’ordinaire bien des tourments et des doutes aux débutants en raison de son incertitude et de son irrégularité. J'ai eu souvent l’occasion de voir des amateurs s'étonner de ce qu’une Orchidée ne fleurissait pas tous les ans, parmi celles-là mêmes dont la végétation était le plus luxuriante, alors que des plantes de petite taille et de santé beaucoup moins robuste se couvraient de fleurs; dernièrement encore, un abonné du Yournal des Orchidées, qui applique exactement les conseils de cet excellent guide, et qui a déjà obtenu des résultats très satisfaisants, m’exprimait la pénible surprise qu’il avait éprouvée en voyant s’affaiblir et mourir une plante « qui, cependant, lui avait encore donné des fleurs deux mois auparavant. » Elle n’avait éprouvé aucun accident, et ce désastre paraissait tout à fait inexplicable.

La plupart des faits de ce genre s'expliquent cependant sans peine, si l’on veut se rendre un compte exact de la vie des Orchidées.

Ce serait une erreur de croire que la floraison est un signe nécessaire de santé, et qu’elle a toujours lieu régulièrement lorsque les plantes sont bien portantes. Il est vrai qu’il en est généralement ainsi dans les conditions normales d’existence. Néanmoins il arrive souvent qu’une Orchidée très vigoureuse ne produit pas de fleurs ; elle semble « ne penser qu’à développer ses pousses, » comme me disait un jour un jardinier. Et inversement, il n’est pas rare de voir fleurir une plante faible et chétive, qui semble avoir à peine la force de vivre; on se tromperait si l’on en concluait qu’elle a acquis une vigueur nouvelle; car, dans la moitié des cas, elle sera définitivement épuisée par cet effort et ne s’en relèvera pas. Cette dernière floraison aura été pour elle le chant du cygne. C’est un phénomène bien connu des cultivateurs, qui le désignent par une expression caractéristique; ils disent alors que la plante « fleurit de misère. »

La floraison n’est qu’une des diverses manifestations de la vie chez Les végétaux, comme la formation des tiges, leur maturation, etc. Dans une plante, chaque organe reçoit sa part de nourriture; mais cette quantité varie selon son degré de développement, et la sève porte son effort, selon les saisons, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Elle préside d’abord à l’accroiss@hent des tiges et

des feuilles, puis, quand celui-ci est terminé, au développement des hampes et des fleurs; enfin, la fécondation opérée, tout l'effort de la végétation se consacre à la formation des graines, dans lesquelles vont s’accumuler les réserves de nourriture.

La plante emploie donc ses forces successivement à chacun de ces actes; tandis qu’une des fonctions atteint, en quelque sorte, à son paroxysme, les autres sont ralenties ou suspendues.

Ces remarques étant faites, on comprendra aisément que l’une d’elles puisse se trouver sacrifiée et soumise à un certain affaiblissement, lorsqu'une autre a pris trop d'importance à ses dépens, et a absorbé une grande partie des forces de la plante. Si la végétation prend une activité excessive, la floraison peut être, par suite, affaiblie ou même supprimée complètement. Lorsque la floraison se développe à l’excès, la plante, fatiguée par cet effort, peut produire ensuite une pousse chétive et languissante.

Toute cause qui tend à favoriser l’une de ces manifestations rompt l’équilibre aux dépens des autres. Parmi ces causes, il faut citer au premier rang le soleil et les arrosages. Les rayons du soleil exercent une action puissante sur le développement des végétaux; les plantes qui y sont exposées s’allongent peu, deviennent trapues et vigoureuses. L’humidité favorise la végétation, et si le soleil ne vient pas modifier et compléter son œuvre, elle fait naître des tiges très longues, un peu faibles et lymphatiques. La sécheresse, au contraire, suspend la croissance et par suite permet à la sève de se porter ailleurs; on peut user de ce moyen pour provoquer la floraison, qui sans cela ne se ferait pas.

Il est facile d'observer sur les plantes de pleine terre le fonctionnement de ce système de compensations. A Gand, par exemple, où la culture des Azalées a pris un développement si considérable, il n’est personne qui ne sache pronostiquer, d’après le temps, la floraison de chaque année. Si le soleil est généreux, les pousses sont courtes, et les boutons seront très abondants; si la pluie inonde les jardins, la végétation est exagérée, les plantes montent et la floraison sera maigre.

On peut ainsi, dans certaines limites, modifier la vie d’une plante et la diriger à son gré. Certaines espèces d’Orchidées poussent très loin cette malléabilité. Dans plusieurs Oncidium et Phalaenopsis, par exemple, on peut arrêter et faire dévier la floraison, alors même que les tiges sont formées et les boutons d$à visibles.

J'ai vu il y a quelques années, une cinquantaine d’Oncidium portant des tiges florales qui avaient avorté par suite d’arrosages trop abondants; les bourgeons s'étaient modifiés et avaient produit des pousses semblables à celles de la base ; toutes ces plantes étaient munies de rejetons en voie de développement à l'extrémité de tiges flexibles de soixante-quinze centimètres à un mètre, assez semblables aux filets des fraisiers, et pouvant être également isolés par marcotte.

On a cité le cas d’un Oncidium Papilio qui avait subi une transformation analogue ; c’est un fait connu que quand on coupe la fleur de cette curieuse Orchidée, la tige développe aussitôt une nouvelle ramifñcation à l’un des joints inférieurs. Une plante qui avait été traitée de cette façon produisit, au lieu de fleurs, une pousse d’assez forte dimension, laquelle donna naissance à plusieurs bulbes. Beaucoup de Phalaenopsis présentent les mêmes modifications.

Les plantes de nos climats, qui ne voient guère varier les conditions de leur existence, ne subissent pas d’aléas aussi considérables que ceux que je mentionne ici, et ces observations sont, en ce qui les concerne presque purement théoriques. Un peu plus ou moins de chaleur, un été sec ou pluvieux, peuvent produire une moisson abondante de fleurs ou faire prédominer la frondaison. Mais aucune de ces phases n’est jamais complètement supprimée.

Lorsqu'il s’agit d’Orchidées, il n’en est pas de même. Ces espèces, en effet, se trouvent transportées dans un milieu très différent du leur, et si elles s’acclimatent suffisamment dans nos serres, elles ne laissent pas que d’éprouver un certain affaiblissement. Il en résulte que leur tempérament ne leur permet plus d'accomplir le cycle complet que nous avons indiqué. Lorsqu’elles sont fécondées, il leur faut presque toujours deux saisons pour former leurs graines ; encore celles-ci sont elles souvent imparfaites et stériles. Ainsi la fructification est visiblement un effort au-dessus de leurs forces; il reste la croissance et la floraison, et la plupart des Orchidées accomplissent ces deux actes tous les ans dans des conditions normales; mais si le moindre accident vient troubler cette évolution, si l'équilibre est rompu par un excès de croissance, la force leur manque presque toujours pour produire des fleurs.

Il ne convient donc pas de s'inquiéter outre mesure si l’on voit une plante vigoureuse rester un an ou deux sans fleurir; c’est la conséquence même de sa belle végétation.

J. pu TRIEU DE TERDONCK.

. 28 n : LE JOURNAL DES ORCHIDÉES

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