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XXI. — Une Interview avec le « Père des Orchidées

Lors de ma récente visite à L’HORTICULTURE INTERNATIONALE, j'ai eu la bonne fortune de m’entretenir pendant quelque temps avec celui qu’on a appelé à juste titre le « père des Orchidées. » J'ai mis à profit cette occasion pour puiser dans les trésors de son expérience, ce qu’il m’a permis avec la plus obligeante bienveillance.

J'ai pris note de ses principales réponses, et je les ai transcrites pour le Journal des Orchidées, certain que ses lecteurs y prendront le plus vif intérêt.

Le portrait de M. J. LINDEN a été fait bien souvent, et je n’y reviendrai pas. D'une haute et puissante stature, d’une physionomie à la fois énergique et bonne, et très ouverte, portant admirablement ses soixante-quatorze hivers, le « père des Orchidées » représente bien à la vue ce que l’imagination avait pu se figurer à l’avance, de l’homme qui a pourcouru pendant plus de dix ans les régions inexplorées alors, les plus difficiles et souvent les plus malsaines des deux Amériques, de celui qui a dirigé ses collecteurs, pendant plus d’un demi-siècle, dans les régions explorées par lui, et qui poursuit aujourd’hui le même but avec une ardeur, une puissance de travail et un succès qui ne se démentent pas.

Le nom de « père des Orchidées » que je rappelais tantôt, est amplement justifié par l’introduction de plus de douze cents espèces nouvelles d’Orchidées dont il a enrichi la science et les cultures, enrichissant en même temps un grand nombre d’horticulteurs. C’est à J. LINDEN, qu'est due la découverte de la plupart des Cattleya et Odontoglossum, les plus belles Orchidées connues. C’est enfin lui, ainsi que le disait HARRY VEIrTCcH à la Conférence des Orchidées de Londres, qui a été le fondateur et l’initiateur de la culture des Orchidées de serre froide en Europe. Ce sont les relations de ses voyages et de ses collecteurs qui ont permis aux maisons anglaises d'introduire les Orchidées recherchées par le grand commerce, Odontoglossumm crispum et autres, par centaines de mille; et qui pourrait dire, aujourd’hui, à combien de millions de francs se chiffrent les transactions opérées grâce à ses utiles découvertes ?

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Ces découvertes, la liste s’en accroît encore chaque jour, car c'est à peu près uniquement d’après ses indications, en exécutant les itinéraires et les plans de campagnes dressés par lui d'avance dans tous les détails, que ses collecteurs ont continué d’enrichir et enrichissent journellement la botanique et l’horticulture de tant de précieuses nouveautés. L’année dernière seule en a produit plus de 30, en ne comptant que les plus éclatantes, celles qui figureront demain dans toutes les collections d'amateurs. Que serait-ce si l'on comptait également les espèces plus humbles à nos yeux, moins appréciées du public, et qui, rangées par la masse des amateurs sous le nom d’espèces botaniques, forment une catégorie encore bien intéressante et si riche en curiosités scien-

tifiques ? ;

Ce sont même les floraisons de ces nouvelles espèces botaniques qui sont attendues avec le plus d’impatience par le « père des Orchidées, » car il est avant tout un ardent orchidophile, un savant qu'aucune préoccupation commerciale ne vient influencer. C’est une remarque qui a pu être faite par tous ceux qui le connaissent. Elle est toute en son honneur, surtout en cette fin de siècle où l'argent seul semble guider tous les introducteurs de plantes.

C'est à quoi je pensais en questionnant M. LINDEN et je ne puis m'em-

pêcher de faire précéder de ces réflexions, sous forme d'introduction, les réponses qui m'ont été faites avec une si aimable courtoisie par mon illustre interlocuteur.

La conversation s’engagea à propos d’un article publié il y a quelques mois dans le « Gardener’s Chronicle, » et dans lequel l’auteur, un écrivain anglais des plus connus, avait fait dire à M. J. LINDEN qu'il restait encore autant d'Orchidées à découvrir qu’il en existe déjà dans les cultures européennes. Cette déclaration m'avait beaucoup frappé, et je la rappelai au célèbre explorateur.

— Il faut bien en rabattre un peu, me répondit-il en souriant. L'écrivain anglais m’aura peut être mal compris, car je parlais français, ou sa mémoire l'aura trompé, car notez que notre conversation a été rapportée près de quatre ans après qu’elle avait eu lieu. Si j'avais tenu un pareil langage, j'aurais commis une exagération qui n’est nullement dans mes habitudes. J'ai dit seulement qu'il restait heureusement encore beaucoup d’Orchidées à découvrir, que je connaissais des provinces entières qui étaient encore inexplorées, et que je me faisais fort, en ce qui me concernait, d'introduire encore un bon nombre d'Orchidées de premier ordre.

Mor. — On peut dire que les dernières années ont pleinement justifié cette assertion.

M. LINDEN. — Je le crois aussi; ces deux dernières années ont été remarquablement fructueuses, et vous venez de voir vous même, dans les serres que vous avez visitées, que l’avenir ne s’annonce pas moins brillamment.

Mor. — En effet, et ce qui me surprend surtout, c’est de penser que les Odontoglossum et les Cattleya, c’est-à-dire les deux genres les plus riches de l'Amérique, et les plus recherchés par tous les collecteurs, n’ont peut-être pas encore dit leur dernier mot.

M. LINDEN. — Vous pouvez en être certain. Ces deux genres s’enrichirontencore de magnifiques découvertes. En ce qui concerne les Cattleya, nos collecteurs en ont introduit, depuis moins d’un an, trois espèces égalant ou dépassant même les plus brillants représentants précédemment connus. D’autres sont encore signalées, et à celles-ci j’ajouterai deux espèces nouvelles dont je connais l'habitat. L'une d’elles a même déjà été introduite par moi sous le nom de C. magmñfica, mais les quelques exemplaires arrivés vivants en Europe étaient tellement chétifs, que je ne parvins pas à les sauver. Cette espèce avait les pétales zébrés. Je ne l’ai pas encore réintroduite, parce qu’il faudrait organiser pour cette seule espèce une expédition très coûteuse, et que les difficultés du transport sont extrêmes.

Je puis en dire autant des Odontoglossum. Il y a quelques mois, nous avons introduit le magnifique Odontoglossum (Cochlioda) Noezxlianum, à fleurs écarlates très abondantes, qui a un avenir des plus brillants, à mon avis, pour la grande culture et la fleur coupée; d’autre part les derniers envois d’un de nos zélés collecteurs contiennent quatre espèces que je considère comme nouvelles; j’ajouterai que l’une d’elles entre dans la section de l’Odontoglossum (Miltonia) vexillarium, mais elle est évidemment nouvelle.

Mor. — Ces quatre espèces, envoÿyées ensemble, proviendraient donc du même district ?

M. LINDEN. — Oui, et ce fait vous indique bien l’abondance des trésors qui restent encore à découvrir. Dans les hautes régions de la chaîne des Andes, depuis la Colombie jusqu’au Pérou méridional, de vastes espaces n’ont jamais été explorés ; je ne doute pas qu’ils ne renferment des espèces nouvelles.

Mor. — Cette découverte progressive de localités nouvelles doit être passionnante, non seulement pour les magnifiques résultats qu’elle produit, mais même au point de vue artistique. N’est-il pas curieux de penser que c’est la

science horticole qui pénètre la première dans ces contrées, et que vous avez, dans bien des endroits, ouvert la route à la civilisation ?

M. LINDEN. —- Oui, ce sont des souvenirs passionnants. Mais si l’œuvre était féconde, les difficultés étaient quelquefois bien grandes ; il n’existait pas, à l’époque de mes explorations, de steamers traversant l'Océan; les pays que je parcourais étaient neufs, les transports par terre étaient d’une difficulté extrême, et les occasions pour l’Europe très rares. C’est évidemment cette absence de moyens de communication qui a empêché si longtemps les voyageurs d'explorer d'immenses régions de l'Amérique du Sud. Depuis ALEXANDRE DE HUMBOLDT, qui parcourut ce pays de 1799 jusqu’à 1804, aucun Européen n’y avait pénétré avant mes collègues et moi, suivis de près par HARTWEG et GALEOTTI. Mais aussi les grandes découvertes abondaient sous nos pas. HUMBOLDT avait remarqué très peu d’Orchidées.

Mor. — N'estime-t-on pas à plus de 1200, le nombre des espèces que vous avez fait connaître ?

M. LINDEN. — Oui, et ce nombre n’est pas exagéré, si l’on ajoute, bien entendu, à mes propres découvertes, celles des nombreux explorateurs que J'ai dirigés et entretenus dans Les divers pays de l’ancien et du nouveau-monde. Il va sans dire que dans ce nombre il se trouve beaucoup d’espèces qui n’ont pas joué un grand rôle dans l’horticulture, et beaucoup de celles-ci ont disparu de nos cultures; mais par contre, il en est beaucoup d’autres, et des meilleures, dont la découverte a été attribuée par erreur à d’autres voyageurs. Je citerai, par exemple, le Laelia superbiens, le Lycaste Skinneri, l'Odontoglossum pulchelluin et tant d’autres dont les noms ne me reviennent pas en ce moment à la mémoire, qui ont été découverts par moi dans l’état de Chiapas en 1840, quatre ans avant l’arrivée de SKINNER dans le Guatemala et dont les botanistes anglais lui ont néanmoins attribué l’honneur. Il en a été de même de beaucoup de mes découvertes mexicaines et brésiliennes, et le Professeur REICHENBACH a même mentionné comme dues à des collecteurs allemands un certain nombre d’Orchidées découvertes en premier lieu par moi au Vénézuela. Je pourrais citer des faits bien saisissants à ce sujet...

M. LINDEN s'arrêta un instant, et souriant :

Oui, comme vous le disiez tout à l’heure, mes voyages ont ouvert la route, dans bien des contrées, surtout à beaucoup d’autres explorateurs. Les collecteurs anglais ne s’occupaient généralement que des espèces d’une valeur commerciale, et se lançaient sur la trace de celles qui étaient signalées,

cherchant les plantes nouvelles que j'avais découvertes, s’immobilisant pendant de longues périodes dans les mêmes districts, afin de recueillir tout le stock existant, et de le monopoliser. Car ils n'avaient qu’un seul objectif, partout et toujours : l'intérêt commercial, dont je ne me préoccupais que d’une façon secondaire. Récemment encore BUNGEROTH était suivi, pendant son exploration du haut Orénoque, par deux collecteurs de maisons anglaises : ARNOLD et PALMER.

Mor. — Le système était bon, ainsi que vous le dites, au point de vue commercial, et vos découvertes leur ont peut-être rapporté beaucoup; mais n'est-ce pas s’enlever toute initiative et presque renoncer au mérite ?

M. LINDEN. — Il est certain que ce mode de collecter les espèces découvertes par un autre ne pouvait produire que peu de nouveautés ; aussi, parmi les genres précités, il existe comparativement peu d’espèces dont on puisse attribuer la découverte aux collecteurs anglais. Bien souvent cette attribution n’était pas exacte; ainsi le Catileya Mendeli a été découvert par moi vingt-cinq ans avant que les collecteurs anglais parvînssent à le trouver.

Mor. — Aujourd’hui que nous possédons ces immenses trésors, il est difficile de se reporter, par la pensée, à l’époque qui a précédé leur découverte. Existaitil, avant vos voyages, des collections d’Orchidées en Belgique ?

M. LINDEN. — Elles étaient en très petit nombre. Il y avait à Enghien celles de M. le duc d'ARENBERG et de M. PARMENTIER ; à Gand celle du chevalier HEYNDERICKX, à Anvers celle du chevalier PARTHON DE VON, qui avait envoyé VAN HouTTE au Brésil; à Bruxelles celle de M. vAN DER MAELEN, qui envoya GALEOTTI au Mexique. -

Mor. — Et de quoi se composaient ces collections? Elles devaient être encore bien pauvres ?

M. LiNDEN. — Elles comprenaient un nombre bien restreint d'espèces, mal cultivées. On ne connaissait alors qu’un seul genre de culture, celle de haute serré chaude. Aussi les résultats étaient déplorables; les Orchidées, la plupart du temps, ne résistaient que quelques mois, rarement quelques années.

Mor. — Ce n’est pas le moindre service que vous avez rendu aux amateurs de ces plantes que de créer la culture en serre froide. Et telle était l’importance de cette innovation qu’elle a été proclamée par les Anglais eux-mêmes lors de la grande conférence sur les Orchidées d'il y a cinq ans à Londres.

M. LINDEN. — C’est vrai, et M. Harry VerTcH ne m'avait guère habitué,

je l’avoue, à cette courtoisie.

Mor. — J'ai beaucoup fréquenté les horticulteurs des divers pays de l’Europe, et je vous le dirai en toute sincérité, j'ai toujours été frappé de voir la vivacité que prennent les rivalités et les jalousies professionnelles dans l’horticulture. Vous l’avez assurément éprouvé vous-même. | ï

M. LiNDEN. — Hélas! oui, et surtout dans mon propre pays, où mes travaux et les résultats qu’ils ont produits sont moins connus qu’à l'étranger, même de ceux qui devraient les connaître.

Moi. — Mais quel fait ou quelle remarque particulière, si vous s voulez bien me permettre cette question, vous avait amené à instituer le nouveau traitement en serre froide ?

M. LiNDEN. — Rien que la simple observation de la nature, et tout voyageur ayant exploré comme moi les régions des Cordillères devait se dire que les Orchidées provenant de ces parties élevées ne pouvaient se cultiver de la même façon que celles qui vivent dans les plaines. Partant de ce principe, J'ai expérimenté sur les Odontoglossum, les Masdevallia, etc. la nouvelle méthode qui devait si bien réussir. Le succès en a été si grand qu’elle s’est répandu immédiatement, en Belgique comme en Angleterre.

(A suivre.) Comte DE MoRan.

FLEURS MONSTRUEUSES. -- Deux exemples curieux de conformations anormales viennent d’apparaître récemment. Le premier est fourni par deux Cypripedium Volonteanum, qui portent trois anthères parfaitement constituées; au lieu du staminode, plaque charnue arrondie qui se présente ordinairement . à la partie antérieure et n’est que l’expansion de l’anthère médiane, la colonne présente une courte tige terminée par une masse pollinique conforme aux deux autres. Deux sillons parallèles, qui sont visibles sur la colonne, semblent. dessiner l’étamine.

L'autre monstruosité est fournie par un Odontoglossum Uro-Shinneri, qui a deux fleurs malformées sur une même grappe. Le labelle, dans ces deux fleurs, est remplacé par un simple filet présentant la même bigarrure que cet organe, et soudé à la même place que lui. En outre de cette anomalie, l’une des fleurs a le sépale supérieur conné avec les pétales qui sont rudimentaires et à peine indiqués, de sorte que cet organe pataît en quelque sorte trilobé.

ÉTUDES DE BOTANIQUE: ÉLÉMENTAIRE SUR LES ORCHIDÉES

(Suite, voir p. 109.)

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