UN MOT DE PRÉFACE
L'histoire du journal, cet hôte de tous les foyers, qui tient une si grande place dans nos habitudes, je pourrais ajouter dans nos destinées, est peu ou mal connue, même de ceux qui, par état, sembleraient ne pouvoir l'ignorer; il est bien rare qu'on y touche sans l'estropier, au préjudice souvent de notre patrimoine littéraire.
D'assez nombreux travaux, cependant, ont été, depuis quelques années, publiés sur ce sujet; mais celles de ces publications qui n'ont pas complètement disparu de la circulation ne sont pas à la portée de toutes les bourses ni de tous les loisirs.
J'ai donc cru faire une œuvre utile en résumant dans un petit volume, facile à se procurer, facile à lire, l'état actuel des connaissances sur un sujet que bien peu d'autres surpassent en intérêt.
L'objet de cette monographie, qu'on veuille bien le remarquer, n'est point l'histoire de
— fila presse, — le cadre n'y suffirait pas ; — c'est, plus simplement, l'histoire du journal, de l'instrument. Il est impossible, sans doute, de parler d'un instrument sans être amené à parler de son rôle; mais enfin mon but n'est pas de raconter les batailles livrées pour la liberté de parler et d'écrire, ni de passer en revue les innombrables acteurs de ces grandes luttes; je voudrais seulement faire mieux connaître l'arme qui a le plus contribué à la victoire,
Quand, où et comment est né le journal, comment se sont successivement juxtaposés les éléments qui le constituent, comment il a grandi, par quelles phases il a passé pour arriver à son épanouissement actuel, quelle place il occupe aujourd'hui chez les différentes nations, enfin comment se fait un journal, par quels prodiges on a pu parvenir à jeter tous les matins dans la circulation cinq à six cent mille exemplaires d'une même feuille, voilà tout ce que j'aurais l'ambition d'apprendre à ceux qui ne le savent pas, et qui peuvent avoir intérêt ou plaisir à le savoir.
Les Origines du Journal
Ses précédents. — Son berceau.
Chercher depuis quand le journal existe, c'est, en apparence, chercher depuis quand les hommes sont sociables, tant la vie commune nous semblerait impossible aujourd'hui sans ce merveilleux instrument de communication. Si, en effet, le journal est bien véritablement un pouvoir, il est encore plus une habitude ; c'est, selon l'expression de Royer-Collard, « une nécessité sociale, plus encore qu'une institution politique ». Aux nations modernes il faut des journaux, comme aux Romains il fallait les jeux du Cirque ; c'est un des besoins de notre existence, et comme un autre pain quotidien dont nous ne saurions plus nous passer. Alfred de Vigny a dit en badinant : « Le l)Ourgeois de Paris est un roi qui a chaque matin, à son lever, un complaisant, un tlatteur, qui lui conte vingt histoires. Il n'est pas obligé de lui olfrir à déjeuner; il le fait taire quand il veut, et lui rend la parole à son gré. Cet ami do-
cile lui plaît d'autant plus qu'il est le miroir de son âme, et lui dit tous les jours son opinion en termes un -peu meilleurs qu'il ne l'eût exprimée lui-même. Otez-lui cet ami, il lui semblera que le monde s'arrête. Cet ami, ce miroir, cet oracle, ce parasite peu dispendieux, c'est son journal. » Ces petits bonheurs que le journal porte avec lui, et qui n'ont, du reste, jamais été le privilège exclusif du bourgeois de Paris, on les coudoie aujourd'hui tout le long des chemins, et on les pourrait rencontrer jusque dans la cabane roulante du berger.
Cela nous paraît si simple et si commode à la fois que volontiers nous nous laisserions aller à croire qu'il en a toujours été ainsi. Cependant le journal, dans. le sens qui s'attache aujourd'hui à ce mot, est d'origine toute moderne. Il est bien évident, en effet, qu'il n'a pu précéder l'imprimerie ; il est impossible sans elle, il ne se comprend que par elle et avec elle ; même il ne l'a suivie que de très loin, à pas bien lents, et, pour sa vulgarisation, il fallait les merveilles enfantées depuis quelques années par la science et l'industrie.
C'est seulement au commencement du xvn« siècle qu'on trouve les premiers embryons de la presse périodique ; mais elle répond à un besoin si vrai, à un besoin tel, qu'on peut supposer avec grande apparence de raison que les peuples qui ont successivement exercé l'empire du monde et marqué sur la terre leur trace civilisatrice ont dû avoir, sinon des journaux, au moins quelque chose qui leur en tînt lieu jusqu'à un certain Eoint. Abstraction faite, en effet, de la curiosité pulique, les gouvernements de tous les temps et de tous les pays ont dû éprouver la nécessité de porter leurs lois et leurs actes à la connaissance
des gouvernés. Malheureusement nous manquons presque absolument de données à cet égard, et il est à craindre qu'on en soit longtemps encore réduit aux conjectures.
Des anciens dominateurs de l'Asie nous ne savons rien, non plus que des Grecs ; mais nous trouvons de bonne heure chez les Romains une publication périodique qui avait tous les caractères possibles alors du journal.
Dès les premiers temps de Rome, le grand pontife, afin de conserveries souvenirs publics, recueillait tous les événements de chaque année, et les écrivait sur une table blanchie, qu'il exposait dans sa maison, pour que le peuple pût la consulter. La république, pendant plusieurs siècles, n'eut pas d'autre histoire que ces Annales des pontifes. Mais, quand sa domination se fut étendue sur le monde presque tout entier, que la vie politique se fut développée en conséquence, le besoin de plus puissants instruments de publicité n'avait pas tardé à se faire sentir. On vit alors se produire, sous le nom d'Acta diurna, — faits journaliers, — une sorte de feuille publique ayant avec nos journaux une analogie que ne présentaient pas les Annales. Tandis que celles-ci, en effet, dont le caractère était éminemment sacré, n'enregistraient, en général, que les faits les plus mémorables de l'histoire, les Acta donnèrent place aux moindres détails qui étaient de nature à inspirer quelque intérêt, même éphémère, à tout ce qui pouvait piquer la curiosité publique, à peu près comme nos feuilles de nouvelles. Au dire de Suétone, la publication des Acta serait devenue quotidienne à partir de la dictature de Jules César, et il résulte d'un passage de Juvénal qu'ils avaient pris de son temps
un assez grand développement : le célèbre satirique parle, en effet, d'une dame romaine qui passait sa matinée à lire le journal.
Dans l'origine, la publicité de ces bulletins était probablement fort restreinte, car on voit que les citoyens riches avaient des esclaves dont l'occupation consistait à les copier pour leurs maîtres; mais il n'avait pas tardé à se rencontrer des industriels pour en faire commerce, et Tacite nous apprend qu'on les envoyait dans les provinces, et jusque dans les armées.
Sans doute, il y a loin de cette publication au journal dans le sens que l'on attache à ce mot chez les nations modernes ; cependant, si lointaine que soit la parenté, on ne peut nier l'analogie que présentent ces deux créations, nées évidemment du même besoin, mais qui se sont produites dans des temps si éloignés l'un de l'autre, et dans des circonstances si diverses sous tous les rapports.
Les Acta diurna paraissent s'être continués, à travers des vicissitudes diverses, jusqu'aux derniers empereurs. Quand l'empire tomba, les journaux disparurent : le journal est le signe et le besoin de la vie commune, et les barbares, après la conquête, dispersés avec les vaincus sur leurs propriétés, ne conservèrent entre eux aucun lien de civilisation. Et puis, on n'ignore pas combien la vie politique sommeilla longtemps chez les nations modernes.
La trace du journal nous échappe donc durant tout le moyen âge, et il faut descendre jusqu'aux premières années du xvii« siècle, cent cinquante ans après l'invention de l'imprimerie, pour trouver quelque chose qui mérite réelle-
ment ce nom. On ne peut douter néanmoins qu'il n'y ait eu bien auparavant, dans presque tous les pays, des sortes de gazettes manuscrites, des lettres de nouvelles, des papiers-nouvelles, des nouvelles à la main. Venise et Francfort en possèdent des spécimens dans des genres divers, mais d'une égale importance.
On sait que, dès l'origine de la république vénitienne, le Sénat faisait rédige.r, des faits survenus dans la ville et dans l'État, des notices sommaires, qu'il envoyait à ses agents diplomatiques pour les éclairer dans leurs négociations touchant les affaires internationales. On appela ces notices Fogîietti ou Fogli d'avvisi, Petites Feuilles, Feuilles d'avis. Un temps vint où il fut permis d'en faire des copies à l'usage de certains personnages; mais jamais elles ne furent livrées, moyennant rétribution, à la curiosité publique, comme on le lit dans tous les recueils d'anas ; les historiens vénitiens eux-mêmes repoussent cette supposition. Comment admettre, en effet, qu'un gouvernement qui avait fait du silence le dogme fondamental de sa politique ait pu encourager ainsi les premiers essais de ces petites feuilles destinées à devenir les plus formidables machines de guerre qui aient jamais été inventées contre l'autorité des gouvernements? Ce n'est qu'à grand'peine, au contraire, et seulement en faveur des patriciens, que le défiant et soupçonneux Conseil des Dix paraît en avoir autorisé la circulation; jamais il ne permit de les imprimer, et elles demeurèrent manuscrites jusqu'à la chute de la république. Après l'invention de l'imprimerie, il se publia à Venise, comme sur d'autres points, des feuilles consacrées au récit d'événements particuliers, intérieurs ou extérieurs, comme ba-
tailles, catastrophes, faits commerciaux, etc. ; mais il faut bien se garder de confondre ces Eelazioni avec les Fogli d'avvisi.
A Venise, on serait assez porté à voir dans ces dernières feuilles les premiers journaux politiques de l'Europe. Cette prétention est combattue par l'historien de la presse allemande et quelques autres, qui n'admettent pas qu'il puisse y avoir de journal manuscrit. Mais ce serait là une objection toute spécieuse, qui ne serait certainement point admise en droit, et qui n'est guère plus soutenable au point de vue historique. Ce qui constitue un journal, ce n'est point sa forme extérieure; c'est son contenu, c'est surtout sa périodicité. Ce qui peut faire contester aux Avvisi le titre de journal, c'est, avec leur publicité restreinte, l'irrégularité de leur publication; car ils ne paraissaient pas à des époques fixes, mais k des intervalles plus ou moins rapprochés, suivant les besoins ou les circonstances.
C'est la politique qui avait inspiré les Avvisi de Venise, comme elle avait inspiré les Acta de Rome, avec lesquels ils ont, comme on voit, une grande analogie. Vers la même époque, des intérêts d'un autre ordre donnaient naissance en Allemagne à quelque chose qu'on a voulu ranger parmi les journaux, et que je ne saurais, par conséquent, passer sous silence. Ce sont les lettres de commerce, les relations commerciales, qui, selon le Conversations Lexikon de Brockhaus, commencèrent à se répandre dans la seconde moitié du xvi« siècle. Les Fugger, y lit-on, dont le commerce s'étendait sur tout le monde d'alors, publiaient de temps en temps de ces relations à Augsbourg, et, sous les auspices de cette puissante maison, elles auraient pris, à la fin du xvi*' siècle.
une forme et une étendue qui les rapprochaient de nos journaux modernes. C'est tout ce que j'en puis dire ; mais j'ai vu dans ces correspondances commerciales lin élément que je devais signaler^ d'autant plus qu'il est moins commun.
L'élément qui domine généralement dans les premières gazettes manuscrites, c'est l'élément politique ou religieux, et, quand elles n'ont pas pour but de satisfaire un de ces grands intérêts,, c'est surtout à la curiosité qu'elles s'adressent.
La passion des nouvelles est probablement aussi ancienne que le monde, et de tout temps il a dâ se trouver des hommes pour spéculer sur cette passion ; elle devait être d'autant plus vive que les moyens de communication étaientplus incomplets. Au moyen âge ce besoin fut surexcité encore par les guerres civiles, par les guerres religieuses, surtout, qui rapprochaient les nations dans nn intérêt commun; c'est, en effet, au milieu de leurs fiévreuses agitations que se montrent les politiqueurs, les nouvellistes, les gazetiers, et que les gazettes à la main commencent à circuler en grand nombre en Europe.
Le nouvellisme ne fut d'abord qu'une manie de curieux ou d'oisifs; mais sous la pression des événements il avait fini par devenir un métier. En France , par exemple , les grands personnages avaient à leurs gages, comme ceux de Rome, dés coureurs de nouvelles chargés de les tenir au courant des bruits de la ville ; on avait un nouvelliste comme on avait un maître d'hôtel ou un cocher : c'était un meuble de grande maison.
Mais tout le monde ne pouvait se payer un pareil luxe. Aussi le besoin de se renseigner avait fait organiser sur divers points de Paris des centres
de réunion auxquels venaient aboutir, comme à un commun écho, tous les bruits sur les choses de l'intérieur et de l'extérieur. Les principaux de ces centres étaient : le jardin du Luxembourg, qui fut long-temps le chef-lieu du nouvellisme, et qui demeura toujours le point de ralliement des nouvellistes littéraires, des chenilles de théâtre, comme les appelle Gresset (1); — le jardin des Tuileries, où l'on rencontrait l'arrière-ban des nouvellistes, assis sur les bancs, u à l'ombre, autour du rondeau », et sur un autre « fort long, au bout du boulingrin », suivant ce que nous apprend un curieux petit livre, V Ambigu cfAuteuil (1709, in-8°); — le jardin du Palais-Royal, rendez-vous habituel de la tourbe des nouvellistes,
Déguenillés, mourant de faim, De ces hâbleurs passant leur vie Dessous Varbre de Cracovie,
un orme fameux, ainsi nommé des bourdes, des craques, qui se débitaient sous son ombrage; — la salle mugissante du Palais; — l'Arsenal; le cloîf tre des Augustins, que le voisinage du PonL-Neuétait très propre à achalander de nouvelles; et celui des Célestins,où l'on voyait surtout des ab-
(1) C'est à ceux-là que s'adressait ce trait de La Bruyère, qui revient plus d'une fois à la charge contre la manie du nouvellisme : « Le devoir du nouvelliste est de dire : Il y a un tel livre qui court, et qui est imprimé chez Cramoisy, en tel caractère; il est bien relié, et en beau papier; il se vend tant. Il doit savoir jusques à l'enseigne du libraire qui le débite. Sa folie est de vouloir faire le critique. » Cette espèce de nouvelliste a complètement disparu devant le journal; mais le jardin du Luxembourg est demeuré le rendez-vous des politiqueurs du quartier; on les y rencontre, dans toutes les saisons, par bandes, se traiaant dans les allées, ou faisant cercle autour d'un banc occupé par les têtes de colonne ou les premiers arrivés.
— lobés. Les nouvellistes se réunissaient encore dans les cafés, où les curieux se portaient en foule, comme jadis les Athéniens à la place du Marché, pour savoir les nouvelles du jour.
Dans l'origine, les nouvellistes se bornaient à se communiquer les nouvelles qu'ils avaient recueillies, chacun de son côté, ou tirées de leur imagination, et, en se séparant, ils les répandaient de vive voix par la ville. Mais bientôt on en était venu, dans la plupart des cercles, à en tenir registre; on en fit une sorte de journal, dont les copies manuscrites circulaient plus ou moins librement. Ces gazettes manuscrites sont connues dans notre histoire intime sous le nom de Nouvelles à la main. Le commerce s'en était même à la fin régularisé, autant que le permettait leur nature clandestine ; chaque cercle avait son bureau de rédaction et de copie, ses correspondants en province, et ces gazetins, comme on les appelait encore, comptaient un assez grand nombre d'abonnés, auxquels on les adressait moyennant une somme qui variait suivant qu'elles se composaient de plus ou moins de pages.
Tout cela était sans doute fort élémentaire, mais enfin on voit que les moyens d'information et de communication n'ont jamais fait complètement défaut.
L'invention de l'imprimerie ne modifia que très lentement cet état de choses ; ce n'est, nous l'avons déjà dit, qu'un siècle et demi plus tard qu'on rencontre les premiers journaux imprimés. Ce fait paraîtra d'autant plus difficile à comprendre que les sortes de gazettes manuscrites qui couraient le monde depuis si longtemps auraient dû, ce semble, si imparfaites qu'elles fussent, mettre sur la voie. H en faut probablement chercher l'expli-
— location dans les méfiances des gouvernements, peu disposés généralement à appeler la lumière sur leurs actes, et qui pressentaient sans doute dans le journal, sinon un ennemi, au moins un témoin incommode, un importun.
De bonne heure, cependant, après l'invention de l'imprimerie, l'usage était devenu général d'imprimer sur des feuilles séparées et de vendre à bas prix des relations de tous les événements remarquables, de tous les faits propres à alfriander les lecteurs.
La majorité de ces relations, qui n'avaient trait, en général, qu'à un seul fait, ne portaient d'autre titre que l'indication sommaire de leur contenu, et quelques-uns de ces sommaires ont une forme remarquable : <( C'est le triomphant baptesme de Monseigneur ». — « C'est l'ordre et
forme qui a esté tenue au couronnement », — •
u Ce sont les articles de la capitulation », titres
qui semblent faits pour être criés dans les rues, et qui rappellent les honiments des canards modernes. Les autres ont des titres très variés, mais revenant tous à la même signification, comme Nouvelles, tivénements, Relation, Histoire, et autres équivalents, parmi lesquels ceux qui exprimaient de la manière la plus simple l'objet auquel ils se rapportaient sont restés et ont servi plus tard à baptiser les journaux; ce qui, par parenthèse, a donné lieu à des méprises plus ou moins volontaires, dans les discussions qui se sont élevées à propos du berceau du journal, que les nations modernes se sont disputé, comme les anciennes le berceau d'Homère.
En France, les dénominations qui restèrent, comme étant les plus caractéristiques, furent celles
de Gazette, do Journal et de Mercure, qui, dans l'origine, eurent chacune une signification distincte. On désigna sous le nom de Mercî^re les recueils que nous appelons aujourd'liui des revues ; sous celui de Journal les « écrits qui s'imprimaient tous les mois, contenant le compte rendu des livres nouveaux et ce qui se passait de plus mémorable dans la république des lettres »,• — sous celui de Gazette les « cahiers, feuilles volantes, qu'on donnait au public à certains jours de la semaine, et qui contenaient des nouvelles de divers pays ». Ce n'est que dans ces derniers temps qu'on en est venu à comprendre sous rappellation de Journal les écrits périodiques de toute nature.
On a beaucoup épilogue sur la provenance de ce nom de gazette, qui est passé dans toutes les langues. Les uns lui ont cherché une origine hébraïque, les autres une origine hindoue; de mauvaises langues voudraient qu'on y vit tout simplement un diminutif du nom d'un oiseau babillard, gasza, la pie. L'opinion la plus généralement acceptée, et la plus plausible, le fait venir de l'italien gazzetta, nom d'une petite monnaie qu'on aurait payée à Venise pour avoir ou pour lire les feuilles de nouvelles, sans doute les avvisi dont nous venons de parler. Tout ce que je puis dire d'absolument certain, c'est que la première ^«2zetta, la première monnaie de ce nom, fut frappée en 1536, et que le premier journal vénitien qui ait porté ce titre de Gazzetta n'apparaît que plus d'un siècle après, en 1760, quand notre Gazette comptait déjà cent trente ans d'existence. .
Mais laissons-là ces jeux de mots, et revenons à nos... canards.
Il y a eu de ces feuilles volantes, en plus ou moins grand nombre, à peu près partout où il y
cl eu des presses; mais nulle part on ne voit qu'elles aient eu quelque enchaînement entre elles, et l'on ne saurait, par conséquent, leur reconnaître le caractère du journal, dont elles n'ont ni la périodicité, ni la continuité, ni la variété, quand même quelques-unes présenteraient entre elles quelque ressemblance de forme.
Si cependant ces publications n'étaient point encore le journal, elles devaient nécessairement y conduire. On était venu probablement d'assez bonne heure à réunir plusieurs événements sur la même feuille ou dans le même cahier; or, le jour où l'industrie d'un homme, encouragée par la curiosité croissante du public, donnerait un titre uniforme à ces feuilles volantes, établirait entre elles un ordre de succession et leur assig-nerait un retour périodique, le journal serait créé.
Où et quand ce progrès s'est-il manifesté, c'est ce qu'aujourd'hui encore il serait assez difficile de décider.
Venise a pour elle une tradition presque unanime, mais vague, qui ne s'appuie guère que sur l'élymologie du mot gazette, et qu'aucun de ses enfants ne s'est jamais, que je sache, préoccupé de faire prévaloir. Nous savons, du reste, à quoi nous en tenir de ce côté. Si Ton admet un journalisme manuscrit, si l'on fait entrer les gazettes manuscrites en ligne de compte, la priorité ne semblerait pas jusqu'ici pouvoir être disputée à la cité des Doges; mais, si l'on ne veut parler que du journal imprimé, c'est ailleurs qu'il nous en faut chercher le berceau.
L'Angleterre et l'Allemagne ont élevé de ce chef des prétentions qui ont été soutenues de part et d'autre avec une égale hauteur.
Le principal champion de l'Angleterre, l'historien Chalmers, s'était d'abord prononcé pour Venise, s'appuyant sur cette dénomination de gazette, dont il confondait les deux sens. Plus tard, furetant, au British Muséum, dans une collection de vieux journaux, la plus complète probablement qu'ily ait au monde, il rencontrait trois feuilles imprimées sous ce titre : the English Mercury, portant les numéro 50, 51 et oi, et la date de 1588. A cette trouvaille , son enthousiasme déborde : « Après avoir fait en différents pays de longues investigations sur l'origine des journaux, j'ai eu la satisfaction de trouver en Angleterre même ce que j'étais allé chercher bien loin. Oui, s'écrie-t-il , nous pouvons dire, à notre grande gloire, que le genre humain est redevable du premier journal à la sagesse d'Elisabeth et à la prudence de Burleigh. » Malheureusement, ce glorieux trophée dont Chalmers se montrait si fier était le produit d'une supercherie littéraire qui a été depuis impitoyablement percée à jour par les Anglais euxmêmes, se mettant ainsi hors de combat. Après ce Mercure apocryphe, en effet, ils n'ont plus rien à faire entrer en ligne, jusqu'à 1622, que des Neivs^ feuilles volantes ou placards, contenant le récit d'événements qui s'étaient accomplis en Angleterre ou sur le continent. Et, chose remarquable, dans ce dernier cas, le titre indique presque toujours que les nouvelles offertes au public sont traduites de l'original hollandais.
Cette circonstance semblerait trancher, au moins relativement, la question de priorité e?n faveur de la Hollande. Mais s'il y a beaucoup de probabilités en faveur des Provinces- Unies, qui furent, à n'en pas douter, un des berceaux du journal, il n'y a rien de plus. La plus ancienne publica-
tion périodique quelque peu régulière qui soit conservée à la bibliothèque de la Haye ne remonte pas au-delà de 1626; et l'Allemagne nous montre des journaux plus anciens.
L'historien de la presse allemande, le docteur Prutz, a une manière de raisonner à lui. Après s'être fortement élevé contre les écrivains qui, dans cette question, se laissent guider par l'amour louable, mais intempestif, du clocher, il se prononce carrément pour l'Allemagne; sans se préoccuper des preuves que d'autres peuples pourraient apporter à l'appui de leurs prétentions, il proclame que la nation allemande était seule apte, par son génie particulier, par son organisation démocratique, à inventer le journal, comme elle seule avait pu inventer l'imprimerie. Cetle philosophie de l'histoire, si elle était admise, simplifierait sans doute beaucoup la solution des grandes questions litigieuses; mais le moindre document est plus concluant que toutes les preures abstraites. Or, c'est seulement en 1615 ou 1616, qu'aurait paru à Francfort la « première véritable gazette » — allemande, et encore n'en connaît-on pas de numéro antérieur à 1658.
Je ne pousserai pas plus loin sur ce terrain encore rempli d'obscurité, et je dirai tout de suite que jusqu'ici, du moins à ma connaissance, c'est à Anvers que reviendrait l'honneur d'avoir donné le jour au premier journal imprimé. En 1605, un imprimeur de cette ville, Abraham Verhoeven, obtint des archiducs Albert et Isabelle le privilège « d'imprimer et de graver sur bois ou sur métal, et de vendre dans tous les pays de leur juridiction, toutes les nouvelles récentes, les victoires, les sièges et prises de villes que lesdits princes feraient ou gagneraient. » Je dois dire
qu'on ne connaît ce privilège que par la con firmation qui en fut accordée à Verhoeven en 1620. On a des raisons de croire que ces Niewe Tydinghen parurent d'abord à des intervalles indéterminés, suivant les événements. En 1621, elles portent un numéro d'ordre, et les numéros se succèdent dès lors plus rapidement : ainsi les années 1622 et 1623 ont 179 et 141 numéros, ce qui fait environ trois par semaine; et il en paraît toujours au moins un, même quand les nouvelles font absolument défaut : tout est bon alors à l'éditeur pour remplir son cadre , une pièce de vers, une ballade, un pampblet, quoi que ce soit. En 1629, la petite feuille de Verhoeven devint hebdomadaire, sous le titre de Wekelyke Tydinghe. Le numéro se compose le plus souvent de huit pages petit in-8°, dont la première est occupée par un grand titre et une vignette empruntée d'ordinaire du principal événement dont il est question, et qui, par conséquent, varie chaque fois ; la huitième page aussi est assez souvent remplie par une vignette.
Ce n'était là encore, tout illustré qu'il était, qu'un journal bien élémentaire; mais enfin c'était un journal, et c'est jusqu'ici le plus ancien que j'aie rencontré, que j'aie vu, touché; — j'en possède même quelques numéros.
Le Journal en France